lundi 8 juin 2009

Le Fleuve (2)



" Oh, Seigneur, dit-il, je me demande à quoi elle ressemble en ce moment dans son sommeil. " Je le sais, comment elle est, se dit-il. Elle dort comme si le sommeil ne l'avait pas prise. Comme si elle se reposait simplement. Ce que j'espère, pensa-t-il. J'espère qu'elle se repose bien. Seigneur Dieu comme je l'aime et comme j'espère ne jamais lui faire de mal... Le colonel leva les yeux et regarda la lumière du jour sur le plafond. Elle était réfléchie par le Canal. Elle faisait des mouvements étranges mais réguliers, changeants comme le courant d'une rivière à truites, mais permanents et cependant mobiles, suivant la course du soleil.
Puis il regarda celle qui était sa grande beauté, avec ce curieux visage sombre d'enfant adulte à vous briser le coeur... " (1)

Voyez-vous me dit-il, je viens de relire ce roman, dont tous les deux nous avons souvent parlé ici dans notre café, ce livre foudroyant, je n'ai pas d'autre mot, qui traîne une étrange malédiction, d'ailleurs vous en conviendrez cher ami, les livres de cet écrivain sont maudits, plus personne ne les lit, la faute au Nobel, à la chasse, aux taureaux, à la guerre, la faute aux pauvres lecteurs sourds et aveugles, qui se cognent comme des papillons aux écrans fumeux de la néo littérature dominante, la faute à son corps aussi, trop présent, encombrant pour beaucoup, il faudrait un jour qu'un bibliothécaire lettré, il y en a, passe en revue les corps des écrivains, cela serait amusant, la faute aussi, aux histoires qu'il raconte, domination de Sainte-Beuve, Proust nous avait prévenu, mais son avertissement a été enfoui, censuré par les prédicateurs de la pensée molle, les curés ignorants, les écrivaines, comme elles aiment à se faire appeler, sans rire malheureusement, ce livre maudit disais-je cher ami, qui est tout le contraire de Mort à Venise, cet opuscule nihiliste qui plaît tant aux unijambistes de la vie, qui embrasse l'art du roman, celui du sexe et de la guerre, qui est Venise, et que Venise bénit, et le vieux militaire aime sa jeune et douce amie jusqu'au bout, jusqu'au fleuve, jusqu'à cet arrêt du Temps qui sans surprise va le frapper, j'aurai aimé lui faire connaître Venise, cette ville, où la lenteur est la vitesse des corps amoureux, où Tintoret et Titien bénissent chaque pas, chaque sourire, chaque silence, où l'on se perd pour renaître, et pour mille autres choses, pour Pound et Proust, même famille, même guerre du roman, pour Stravinsky et Véronèse, j'aurais aimé cher ami, l'entraîner à le pointe de la Dogana et à l'Arsenal, au coeur de ce volcan précieux et joyeux, mais le Temps en a décidé autrement ! Il sortir de son cartable une édition reliée du livre, la posa sur la table, me sourit, et se leva. J'ouvris le livre :

" Ils partirent deux heures avant le lever du jour, et ils n'eurent pas besoin, au début, de casser la glace qui recouvrait le canal, d'autres bateaux ayant déjà frayé le passage. A l'arrière de chaque embarcation, dans l'obscurité, de sorte qu'on ne pouvait que l'entendre sans le voir, se tenait un batelier manoeuvrant une longue gaffe. Le chasseur était assis sur un pliant solidement arrimé au couvercle d'un coffre qui contenait son déjeuner et ses munitions, et les fusils - deux ou plus - étaient posés contre le tas de leurres en bois. Dans chaque barque, il y avait dans un coin un sac, avec une ou deux canes sauvages, ou un couple, mâle et femelle, et, dans chaque barque, il y avait un chien qui ne tenait pas en place et frissonnait nerveusement au bruit d'ailes de canards qui passaient haut dans l'obscurité..." (1)

Lorsque je quittais notre café, la nuit rageuse tournait et divaguait dans la rue, la pluie s'annonçait, je marchais sans but jusqu'au matin.


à suivre

Philippe Chauché


(1) Au-delà du fleuve et sous les arbres / Ernest Hemingway / Oeuvres romanesques II / La Pléidade / Gallimard

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