dimanche 27 septembre 2009

La Courbe du Temps (45)



" J'ai embrassé l'aube d'été. " (1)

Il s'imbibe de la phrase du scissionniste. Elle fait son chemin en lui. Un beau chemin se dit-il, entre la peau et le muscle, au coeur même de la pensée de ses mains, au centre du mouvement de ses paroles. " J'ai embrassé l'aube d'été ", qui peut ainsi l'affirmer dans les éclats du jour sans sur l'instant convoquer la douleur de l'automne ou tout autre diablerie romantique. " J'ai embrassé l'aube d'été ", et cet été là est plus lumineux que tous vos hivers douloureux, c'est ainsi, aujoute-t-il, que va le Temps et sa Courbe éclatante. Pour le vérifier il pose de ses lèvres la phrase sur l'épaule tatouée de la danseuse rouge des bords du fleuve et sous les arbres. A son tour, elle s'en saisit, la fait sienne, la laisse imprégner son corps. Il pense que les phrases dévoilent une nouvelle jouissance.
La nuit est claire et douce, pas un murmure, seule la lente mélodie de sa respiration, il se laisse guider, et s'y accorde. Il pense que l'état de grâce est un façon bien heureuse de transpercer la mort, il ajoute sur son écritoire, tout ce que vous touchez se transforme en or.
Il reprend la lecture intérieure du livre. Les yeux fermés il voit avec une grande netteté les mots qui s'envolent, et écoute le mouvement régulier de sa respiration. Il se dit, que l'absolu réside dans ces instants bénis.

" Les amants sont évidents, mais personne ne les remarque. Amants, heureux amants, voulez-vous voyager, que ce ce soit aux rives prochaines, soyez-vous l'un à l'autre un monde toujours beau, toujours divers, toujours nouveau, tenez-vous lieu de tout, tenez pour rien le reste. " (2)

à suivre

Philippe Chauché

(1) Aube / Arthur Rimbaud / Oeuvres complètes / Bibliothèque de la Pléiade / Gallimard
(2) L'Etoile des amants / Philippe Sollers / Gallimard

vendredi 25 septembre 2009

La Courbe du Temps (44)



" D'un gradin d'or, - parmi les cordons de soie, les gazes grises, les velours verts et les disques de cristal qui noircissent comme du bronze au soleil, - je vois la digitale s'ouvrir sur un tapis de filigranes d'argent, d'yeux et de chevelures.
Des pièces d'or jaune semées sur l'agate, des piliers d'acajou supportant un dôme d'émeraudes, des bouquets de satin blanc et de fines verges de rubis entourent la rose d'eau.
Tels qu'un dieu aux énormes yeux bleus et aux formes de neige, la mer et le ciel attirent aux terrasses de marbre la foule des jeunes et fortes roses. " (1)

D'un pas il franchit la frontière invisible.
Il sait que ce saut dans l'Espace et le Temps n'est pas sans risques. Il sait aussi, c'est ce qu'il écrit, que la renaissance ce joue là, dans cette lumière qui n'apparaît qu'à ceux qui savent voir. Dans cet espace qui, lorsqu'on s'y glisse, saute aux yeux comme les éclats de la fleur rouge qu'il a glissé dans le livre qu'elle lui a offert et qu'il ouvre tous les soirs au hasard, comme la mélodie troublante qui monte de sa peau, et qui n'apparaît qu'à ceux qui savent entendre. Il ajoute que cette renaissance délivre de la Terreur installée, de la peur, et d'évidence, de la servitude volontaire qui poursuit sa domination. Il se dit aussi, que ce pas franchi, délivre et éclaire, ce mouvement n'est possible que parce que c'est elle et parce que c'est moi.
Une fois traversé cet espace, qui semble à de nombreux humanoïdes une frontière, s'ouvre le corps. On a trop longtemps pensé ajoute-t-il, que les corps n'étaient là que pour se refermer, sur eux mêmes, sur les douleurs, sur les rancoeurs, sur toutes ces maladies nées de la Terreur, alors que c'est le contraire.
L'ouverture du corps délivre et permet d'embrasser la Courbe du Temps.

" Une certaine vibration de la nature s'appelle l'homme. " (2)

à suivre

Philippe Chauché

(1) Fleurs / Illuminations / Arthur Rimbaud / Oeuvres complètes / Bibliothèque de la Pléiade / Gallimard
(2) Proëmes / Francis Ponge / Tome Premier / Gallimard

jeudi 24 septembre 2009

mercredi 23 septembre 2009

La Courbe du Temps (43)



" Ce sont les phrases qui vous mettent en vie, le corps suit. Une naissance surgit brusquement au détour d'une panne, elle orchestre pour vous son apparition, elle a lieu, rien d'autre que cela n'a lieu, et vous voilà traversé par l'émotion, une émotion sans pathos, un bouquet de vibrations qui vous rend subtil, ce soir, nuancé, luxueux, et pudique - pour rien. On se dit : j'écrirai de bonne phrases en rentrant, ou peut-être pas. " (1)

Il reprend à son compte la phrase, la fait tourner dans sa bouche, mais aussi et c'est cela se dit-il, le miracle, dans ses yeux, au creux de ses oreilles, sur la peau de ses mains, sur son ventre, il la fait tourner comme un petit bateau en papier dans un bassin, il la fait tourner, poursuit-il, sur ses lèvres, sur ses joues, dans ses veines, et la phrase se transforme, prend son envol, délivre de l'horreur dominante, des tristesses installées, des trahisons dominantes, et l'offre à la danseuse rouge à l'épaule tatouée, non comme un cadeau définitif, mais pense-t-il, comme un bouquet de violette, il dit aussi, qu'elle doit aimer les violettes la danseuse des bords du fleuve et sous les arbres, et cela le ravit.
La phrase qu'il vient de lire, en fait naître une autre, les phrases fleurissent sur sa peau, la sensation est exceptionnelle, une phrase qui vous apparaît est toujours exceptionnelle, les phrases diffractent le temps, et par un mouvement de vie, que certains pourraient définir comme magique, dessinent les contours de la Courbe du Temps.
Les phrases sauvent, il fait sienne cette autre phrase, mais ajoute-t-il sur son écritoire, les phrases livrées à la peau de la déesse rouge des bords du fleuve et sous les arbres, les phrases posées sur son épaule tatouée, les phrases murmurées à ses bras, à ses mains qui se croisent et se décroisent dans le matin d'automne, les phrases qui se soulèvent comme une lave ardente, les phrases qui jouissent de leurs mots, de leur mouvement, de ce qu'elles font naître, les phrases qui sont l'aventure naissante d'autres phrases, les phrases sont l'éblouissement des corps, des corps qui finissent par tourner dans le même mouvement initié par les phrases.
Les phrases sauvent les corps, et les corps aimés inventent sur l'Insant de nouvelles phrases qui vont tourner comme les corps éblouis.

Il regarde aussi ce qu'il appelle l'après de la phrase, ce qu'elle dévoile, il note, l'après de la phrase fait apparaître l'arbre de vie, et c'est cet arbre de vie que je lui offre.

à suivre

Philippe Chauché

(1) A mon seul désir / Yannick Haenel / Réunion des Musées Nationaux / Argol

mardi 22 septembre 2009

Eclairs (3)



" La peau des femmes
La peau qu'elles cachent
Qu'elle est chaude ! " (1)

Le jour s'invite
Rumeurs du Temps en mouvement
J'exulte.

Lumières du matin
Musique blanche des pierres
J'écris sur le vif.

" En sortant vers onze heures du soir dans le jardin, sur le pas de la porte-fenêtre, j'ai eu soudain la sensation d'être enveloppé par la nuit. On devrait pouvoir dire un coup de nuit, comme on dit un coup de vent ou un coup de soleil. C'était la nuit elle-même qui venait de se retourner, de pivoter, de me faire basculer, de m'inclure. A peine une seconde, vide et rapide, une torsion, un trou. J'ai levé les yeux, rien, la Grande Ourse. Maud était déjà couchée, j'ai décidé de ne pas dormir. "

Saisissements
Ma peau s'accorde au mouvement du Temps
Silence

à suivre

Philippe Chauché


(1) Sutejo / Fourmis sans ombre / Le Livre du haïku / anthologie-promenade par Maurice Coyaud / Phébus libretto
(2)Philippe Sollers / L'étoile des amants / Gallimard

lundi 21 septembre 2009

La Courbe du Temps (42)



Attentif, il est debout face à l'esquisse rouge,
Silencieux, il pense au mouvement qui naît de son regard,
Souriant, il se dit qu'il a vérifié d'où vient l'art de la joie,
Troublé par le rythme de sa peau, les couleurs changeantes de ses yeux, la musique qui monte de sa voix, les échappées que dessinent ses mains, il a vu ce qui est invisible,
Confiant dans le Temps, il embrasse l'esquisse rouge,
Le peintre l'écoute, et lui offre ses éclats.




Il embrasse son pied nu,
Ce qui se joue là, pense-t-il, c'est une manière d'être dans la passion du Temps,
Il embrasse son épaule tatouée,
Ce qui éclate là, se dit-il, ressemble à un bouquet de roses jaunes,
Il glisse sur son corps, comme un poisson chat,
Il la regarde dormir, et embrasse ses rêves,
Le peintre lui sourit, il entend son murmure léger,
Le Temps aimé, c'est cela qui transforme,
Le Temps vécu, c'est cela qui révèle,
Le corps vibrant sauve de la barbarie.


à suivre

Philippe Chauché

jeudi 17 septembre 2009

La Courbe du Temps (41)



Il se dit en regardant une nouvelle fois la Tapisserie, les éclats du Temps brillent dans son regard. Il ajoute aussi, ses yeux illuminent ma peau lorsqu'ils changent de couleur, ses mains éclairent mes mots, et le monde se transforme. Il note aussi sur son écritoire, la rondeur rouge de son épaule est une vague où je nage, ses seins irriguent mes phrases, et il ajoute, j'écris de mieux en mieux dans ses bras qui se croisent et se décroisent sur les bords du fleuve et sous les arbres. Nos nuits sont plus belles de leurs jours, lui a-t-elle dit, et nos jours diffractent la douleur, et de tout cela répond t-il, naît une improvisation inouïe, une note bleue qui embrase ses bras.

" Je vécus tout ce printemps sous le signe du rouge. En sortant du métro à Cluny-La Sorbonne, maintenant, la voix de la montagne Sainte-Genevière, à chaque fois, je la saluais : " REVEILLEZ-VOUS L'AVENTURE ! " Oui, tourner autour d'une tapisserie, gorger ses journées de phrases et trouver des occasions de féerie avec Soyeuse, c'est cela un réveil, me disais-je : une improvisation pour décoller de la surface endormie des choses. " (1)

Il a traversé la nuit de sa Ville Blanche, embrassé la pierre et les vierges au repos, glissé entre les étoiles qui montaient des pavés, écouté la musique du mouvement du Temps, et laissé sa Courbe donner à sa voix un autre éclat, il s'est dit que cette nuit résonne de ses mots, qu'ils se posent sur son cadran solaire amoureux, il pense aussi que les humanoïdes devraient la connaître, lui offrir des livres et un baiser sur l'épaule au réveil.

" Elle dort encore, elle n'est pas pressée de retrouver le jour, son corps lui plaît comme ça, replié sous le drap, profil gauche sur l'oreiller à peine visible. On est sur l'île de la Cachette, maintenant, celle de Calypso. Je vais te préparer ton thé, ta tranche de melon, ton yaourt bio, ta croquette. Et puis j'irai te réveiller en t'embrassant une main, le front, l'épaule, le cou. Avant, je couperai une rose pour toi dans le jardin, une des roses rouges des trois tiges grimpantes.
- Quelle heure ?
- Neuf heures.
- Il fait beau ?
- Très beau
- Comme hier ?
- Plus beau. (2)

Il reste allongé seul dans le matin qui s'éveille, les yeux fixés sur le plafond blanc de sa chambre, il a laissé la lumière éclairer petit à petit chacune de ses particules, son odeur a laissé sur sa peau une frise rouge, comme un mascaret de bonheur.

à suivre

Philippe Chauché


(1) A mon seul désir / Yannick Haenel / Réunion des Musées Nationaux / Argol
(2) L'étoile des amants / Philippe Sollers / Gallimard

mardi 15 septembre 2009

lundi 14 septembre 2009

Septembre Littéraire ( Acte 2 )



A l'origine il y a un nom, un corps, un visage, et une voix. A l'origine il y a un film, Shoah de Claude Lanzmann, qui traverse l'histoire du cinéma documentaire, comme La Recherche du Temps Perdu traverse l'histoire de la fiction romanesque, insaisissable, immense, renversant, fondateur, nécessaire, et ce nom Karski, et ce prénom Jan, ce corps, ce visage, cette voix vont féconder ce roman, Jan Karski, comme un jour une tapisserie la Dame à la licorne féconda A mon seul désir , grandeur de la fiction, renversement de la fiction, nécessité de la fiction, dites-moi ce que vous avez vécu, je l'écrirai, mais autrement, dans ma liberté totale, cette liberté que vous n'avez jamais cessé de porter.

A l'origine il y a ce visage, et ces mots, ce corps et ces mots que Lanzmann saisit et que Yannick Haenel regarde et écoute. Regard et oreilles aiguisés, regard et oreilles accordés d'écrivain :

" Les phrases de Jan Karski viennent de loin ; elles semblent perdues dans le temps, vouées à une répétition désespérée. Car la " conscience du monde ", comme il dit, a-t-elle vraiment été " ébranlée " ? Les deux hommes qui en 1942 disant à Jan Karski : " Peut-être ébranlera-t-on la conscience du monde " n'ont plus que ça, ils se raccrochent à cet espoir. Mais est-il possible d'ébranler la " conscience du monde " ? Et ce qu'on appelle le monde a-t-il encore une conscience ? En a-t-il jamais eu ? A ce moment du film, en écoutant la voix de Jan Karski, on sait que non. Soixante ans après la libération des camps d'extermination d'Europe centrale, on sait qu'il est impossible d'ébranler la conscience du monde, que rien jamais ne l'ébranlera parce que la conscience du monde n'existe pas, le monde n'a pas de conscience, et sans doute l'idée même de " monde " n'existe-t-elle plus. " Nous voulons, dit-il, une déclaration officielle des nations alliées stipulant qu'au-delà de leur stratégie militaire qui vise à assurer la victoire, l'extermination des Juifs forme un chapitre à part. " (1)

A l'origine il y avait la croyance dans les mots qui peuvent retourner le monde contre la barbarie, à l'origine il y avait deux hommes qui conduisaient un troisième, dans l'Enfer, deux Juifs qui parlaient à un Catholique du ghetto de Varsovie, ce lieu de mort qui dessinait les Camps de la Mort. Deux Juifs qui parlaient et qui montraient pour qu'il dise, lui le Catholique, pour qu'il parle de ce qu'il avait entendu et vu, de ce qu'il avait entendu et vu du ghetto et des Camps de la Mort, et que le monde se réveille enfin. A l'origine il y avait l'espoir d'un réveil, mais les phrases n'ont rien réveillé, mais la parole n'a rien libéré, la destruction des Juifs d'Europe tenait à ça, à une écoute réelle, à un défi, où se jouait autre chose que la Victoire contre l'Allemagne Nazi, ce qui se jouait était le sauvetage réel d'un peuple, qui se jouait était la liberté, alors que c'est le chantage qui l'a emporté, alors que c'est le marchandage de l'Europe qui s'est joué. A l'origine il y avait ceux qui croyaient dans les mots qui voient, et dans le regard qui parle, et il y avait des aveugles et des sourds vautrés dans leur handicap. A l'origine il y avait un homme qui allait traverser l'Europe dans tous les sens, porteur de tout le sang d'un peuple massacré, porteur de toute l'histoire d'un peuple que les nazis allaient détruire, rayé de la carte d'Europe centrale, les sourds et les aveugles savaient tout cela. A l'origine il y avait un Catholique porteur de tous les mots des Juifs, de toutes les phrases des Juifs, qui a parlé dans le désert glacé, qui a dit, qui a redit, à n'en plus finir, et les mots se sont envolées comme les fumées des Camps de la Mort.

" Un homme est debout, immobile, dans la rue. Jan Karski se fige pour nous le faire voir, il prend une pose de stupeur, bouche ouverte, yeux écarquillés : un homme " pétrifié ", comme il disait tout à l'heure. Mort ? Non, le guide dit qu'il est vivant. " Monsieur Witold, rappelez vous ! Il est en train de mourir. Il est mourant. Regardez-le ! Dites-leur là-bas ! Vous avez vu. N'oubliez pas ! " (1)

A l'origine il y a la mémoire, celle des yeux, celle du corps, la mémoire qui envahit Jan Karski, la mémoire de la peau et du verbe, la mémoire, parlez, lui dit-on, parlez, parlez, ne cessez de parler, cela est sans importance, on connaît la suite ! Terrible !




A l'origine il y a le récit de Jan Karski. Il a le corps et les mots de Jan Karski filmés par Claude Lanzmann, et que voit Yannick Haenel. A l'origine il y a les mots, qu'écoute et qu'entend Yannick Haenel, et de tout cela naît le roman, le roman des mots vus par Jan Karski, le roman des corps qui meurent, le roman de la cécité volontaire, comme on le dit de la servitude, et le roman de la surdité volontaire.

" D'un côté il y avait l'extermination, et de l'autre l'abandon - rien d'autre à espérer. C'était le programme du monde à venir, et ce monde, effectivement, est venu : tous nous avons subi cet abandon, nous le subissons encore. C'est ainsi qu'il m'est devenu absolument impossible de dormir : depuis le 28 juillet 1943, c'est-à-dire depuis plus de cinquante ans, je n'ai pas trouvé le sommeil. S'il m'est impossible de dormir, c'est parce que la nuit j'entends la voix des deux hommes du ghetto de Varsovie ; chaque nuit, j'entends leur message, il se récite dans ma tête. Personne n'a voulu entendre ce message, c'est pourquoi il n'en finit plus, depuis cinquante ans, d'occuper mes nuits. C'est un véritable tourment de vire avec un message qui n'a jamais été délivré, il y a de quoi devenir fou. Ainsi les nuits blanches s'ouvrent-elles pour lui, elles l'accueillent. " (1)

A l'origine il y a des mots que Jan Karski porte à travers l'Europe et l'Amérique, à l'origine il y a ces mots qui sont des silences, et puis il y a ces mots que porte Yannick Haenel, les mêmes, et pourtant si différents, ce n'est pas un témoignage, c'est des mots qui ont vus, l'écrivain à vu les mots qui ont vu de Jan Karski, l'écrivain a fait de ces mots un grand roman, le mot est inscrit sous le nom de l'auteur, et oui un roman. Un roman pour dire ce qui n'a pas été vu, et ce qui n'a pas été entendu.


à suivre

Philippe Chauché


(1) Jan Karski / Yannick Haenel / L'Infini / Gallimard

samedi 12 septembre 2009

La Courbe du Temps (40)





Séville. La nuit éclairée le saisit comme le saisit le mouvement musical de la danseuse rouge du bord du fleuve et sous les arbres, il sait qu'il a rendez-vous avec des fragments de révélation, il sait aussi qu'il retrouvera dans quelques heures, l'une de ses vierges libres, dans cette chapelle de Triana, de l'autre côté du fleuve, où la douceur du Temps donne à son regard, la résonance d'un roman français, à son mouvement, les éclats de la Courbe du Temps.

" J'aime que ciel ait deux pluriels :
ciels - ciels bas et blancs, ciels venteux, ciels gris, vastes ciels bleus fuyant au-dessus de la terre et courbant les blés sous l'ombre portée des nuages, ciels d'orage déchirés d'éclairs, grands ciels clairs des soirs d'été en Ombrie, listel d'or tiré entre la mer et l'infini, ténèbres roses de l'aube sur le Mont-Rose, brumes légères du crépuscule, spacieuse immensité silencieuse où le regard se perd -
cieux - ces plafonds baroques où des dieux dansent autour du grand lustre ou, à l'inverse, ce lieu vide et sans âme, cet espace où seule se meut la pensée. "
(1)

Séville. Il se place à la bonne distance, celle qui convient, pense-t-il, à l'amour, à ces manières d'être au centre de la vibration colorée de son visage, mais aussi note-t-il sur son écritoire, à la juste distance, là où le verbe se fait peau, et là où la peau écrit. Il en va de l'amour comme de la tauromachie, question de vibration, question d'espace, de Temps, de silence, de musique, question de corps qui s'offrent, question de pensée aussi, question de Courbe, comme celle des seins de ma Vierge.

" Lune d'été -
de l'autre côté de la rivière
qui est-ce ? " (2)

Séville. Elle est là, dans l'hôtel d'or de la chapelle, souriante, distante, légère, et sauvage, c'est ce qu'il pense. Il fixe la transparence de son visage illuminé, il fixe les yeux de Vierge, ses lèvres, sa bouche, ses joues, son menton, son cou qu'il voit se dessiner sous les étoffes de soie, d'or et de jasmin, il fixe son corps, que certains adeptes de la servitude volontaire croient intouchable, alors que d'évidence, cette Vierge là, aime être caressée dans la transparence de mains bénies, alors que, cette Vierge là, se livre si vous savez lui parler et l'embrasser, alors que sa liberté passe par le roman du corps français, par le corps vivant du roman.

" Je lève la tête : dans le jardin en train de devenir noir, un peu dansante, silencieuse comme un mot, Maud passe. " (3)

Séville. Ils ont traversé le Temps dans l'allongement des corps, ils ont traversé le Temps dans la jouissance invisible, dans le silence de cette chapelle où des inconnues prient avec au fond des yeux mille passions, mille baisers, mille élévations de corps retrouvés, mille peaux parfumées, mille mots qui roulent comme les vagues de la Chambre d'Amour, dans la fleur de sa bouche qu'il embrasse comme on ouvre un roman attendu.

" Je t'aime à la face des mers... " (4)

Séville. Il s'approche et pose ses lèvres sur son front, sa main sur un sein, il ne dit rien, il pense seulement à la musique qui monte de son ventre, au ciel strié de notes, au Guadalquivir qui étincelle d'argent, à la Maestranza où il s'est assis dans l'après-midi, au regard de la danseuse rouge du bord du fleuve et si près des arbres, aux mots qu'elle glisse dans son oreille lorsqu'elle s'offre dans la soie de ses draps rouges, aux fleurs de sa peau qu'il hume le matin. C'est Vivaldi, Mozart, Bach, toute beauté embrassée, éblouissements. Sa bouche glisse et se pose sur ses lèvres, dans le silence de l'hôtel d'or de la chapelle, personne ne remarque cette danse, il est invisible pour les humanoïdes frileux, seule sa Vierge le voit et lui seul voit sa Vierge.

à suivre

Philippe Chauché

(1) Maestranza / Jack-Alain Léger / L'Arpenteur / 2000
(2) Chora / Haïkus / Anthologie / traduct. Roger Munier / Fayard
(3) L'Etoile des amants / Philippe Sollers / Gallimard
(4) Tiki / André Breton / Signe ascendant / Poésie / Gallimard

vendredi 11 septembre 2009

mercredi 9 septembre 2009

La Courbe du Temps (39)



" Je passe mon temps à chercher des mots que je connais ", écho à cette phrase qui ouvre le nouvel opus de Pascal Quignard (1), " J'aurai passé ma vie à chercher des mots qui me faisaient défaut. ", puis une autre lui est venue dans la fraîcheur bleue du matin, " J'ai commencé à écrire cette lettre à la danseuse rouge en dormant ", écho, a-t-il pensé à une autre phrase, empruntée à un livre qui ne quitte pas son regard, " J'ai commencé à écrire les phrases de ce livre sur un banc. " (2), alors, il a ouvert un autre livre qui l'embrasse du regard, " La mer est de nouveau trop grosse aujourd'hui, et des bouffées de vent tiède viennent désorienter les sens." (3), il a ajouté sur son écritoire, " Toutes les premières phrases des livres, sont comme les premiers baisers, elles vous habitent toute votre vie. ", et puis une autre, " Tous ses regards, sont des phrases. " mais aussi, " Ses silences sont mes ponctuations. " ou encore, " Sa douceur s'ouvre comme un dictionnaire. ", et " J'écoute sa jouissance, et une troublante musique embrase mes mains. " alors, il se dit, " C'est dans la Courbe du Temps, que les corps se révèlent. ".

à suivre

Philippe Chauché


(1) La barque silencieuse / Dernier royaume VI / Pascal Quignard / Éditions du Seuil
(2) A mon seul désir / Yannick Haenel / Réunion des Musées Nationaux / Argol
(3) Le Quatuor d'Alexandrie / Lawrence Durrell / traduct. de R. Giroux / Buchet-Chastel

lundi 7 septembre 2009

L'Etat des Lieux




Eté absolu, dans le bleu net du ciel
Eté amoureux du Temps, et rouges éclairs du soir
Eté, dans la Courbe du Temps comme une renaissance permanente
Eté embrassé
L'épaule d'une belle
Je sais tout du secret des saisons.

" Je n'avais pas commencé à te voir tu étais AUBE

Rien n'était dévoilé
Toutes les barques se berçaient sur le rivage
Dénouant les faveurs (tu sais) de ces boites de dragées
Roses et blanches entre lesquelles ambule une navette
d'argent.
Et moi je t'ai nommé Aube en tremblant.

Dix ans après
Je te retrouve dans la fleur tropicale
Qui s'ouvre à minuit
Un seul cristal de neige qui déborderait la coupe de
tes deux mains
On l'appelle à la Martinique la fleur du bal
Elle et toi vous vous partagez le mystère de l'existence
Le premier grain de rosée devançant de loin tous les
autres follement irisé contenant tout

Je vois ce qui m'est caché à tout jamais
Quand tu dors dans la clairière de ton bras sous les
papillons de tes cheveux

Et quand tu renais du phénix de ta source
Dans la menthe de la mémoire
De la moire énigmatique de la ressemblance dans un
miroir sans fond
Tirant l'épingle de ce qu'on verra qu'une fois

Dans mon coeur toutes les ailes du milkweed
Frètent ce qui tu me dis

Tu portes une robe d'été que tu ne te connais pas
Presque immatérielle elle est constellée en tous sens
d'aimants en fer à cheval d'un beau rouge minium
à pieds bleus " (1)

Bien la regarder, le temps d'un silence
Savoir savourer ce bouquet qui jaillit dans l'espace
Bien l'entendre, le temps d'un silence
Savoir l'embrasser comme l'on embrasse les vierges à Séville
Bien la voir, dans la nudité du silence
Et l'aimer le temps de l'Instant dévoilé.

" La poésie se fait dans un lit comme l'amour
Ses draps défaits sont l'aurore des choses " (2)

Tout est dans le Temps
Libéré de la mort
Tout est dans le Verbe
Libéré de la douleur
Tout est dans son regard
Dévoilements

à suivre

Philippe Chauché



(1) Ecoute au coquillage / Sur mer, 1946 / Signe ascendant / André Breton / Poésie / Gallimard
(2) Sur la route de San Romano / extrait / 1948 / d°

dimanche 6 septembre 2009

samedi 5 septembre 2009

La Courbe du Temps (38)



" Pour savoir aimer, il faut savoir écouter avec ses mains ", c'est ce qu'il se dit, lorsqu'il l'aperçoit sur la place du Palais, éblouissante de vie, assise sur un banc, livre ouvert dans les bras qu'elle embrasse du regard, une mèche rouge volette portée par le vent de l'est. Il reste ainsi longtemps dans l'admiration, à la bonne distance, silencieux, et il pense, que si sur l'instant, il était frappé de disparition, tout se poursuivrait comme si de rien n'était, si s'ouvrait entre eux une faille diabolique, tout se poursuivrait comme si de rien n'était, et d'un retour de regard, il briserait une nouvelle fois les falsifications dominantes des adorateurs de la mort. Il ajoute que c'est de ces miracles vus que naissent les résonances de la Courbe du Temps, de ces miracles vus, sentis, et aimés.

Porté par ce mouvement, il s'est assis à ses côtés, a posé ses lèvres sur son front, sans un mot, la laissant poursuivre sa lecture divine, son regard l'a un temps fixé, dans la fraîcheur de cette fin d'été, son sourire en signe d'accueil, et tout va se poursuivre, c'est ce qu'il s'est dit, tout va s'ouvrir dans le mouvement des mots, et des corps.

Alors il a noté dans son petit cahier invisible :

Il faut embrasser les mots comme ses amoureuses.
Il faut embrasser ses amoureuses avec le même bonheur que l'on porte à l'écoute de Bach.

mais aussi :

Se mettre au diapason de son corps, aux éclats de sa jouissance, aux romans de ses silences.
Aimer ses mots, c'est embrasser son ventre.
Laisser le Temps résonner dans son regard.
Fixer la Courbe du Temps, pour ensuite s'y glisser.
Penser à chaque seconde à son éternité.
La mort, ce mensonge.

" Il ne tient qu'à moi d'être vieux. J'ai de quoi. Mais j'ai dit : je ne le suis pas, et cela me réussit. On peut s'empêcher au moins d'être un vieillard : c'est la paresse de corps de d'esprit qui la constitue. Tant pis pour ceux qui s'y laissent aller.
Je me dis aussi : je ne veux pas mourir. Je ne sais comment cela réussira. (1)

à suivre

Philippe Chauché

(1) Lettres et pensées du Prince de Ligne / d'après l'édition de Madame de Staël / Collection IN-TEXTE / Tallandier

vendredi 4 septembre 2009

La Courbe du Temps (37)



" Mes nuits sont plus belles que vos jours ", " Mes mains éclairent votre peau ", " Si tu sais aimer, tu sauras écrire ", " Son regard est le mouvement du Temps ", les phrases se bousculent sur son écritoire, elles fleurissent et parfument ce roman permanent, c'est ce qu'il se dit dans le matin flamboyant.

Ce matin tout s'ouvre, ajoute-t-il, l'espace, le Temps, les mots, les couleurs du ciel, les murs, le sourire gracieux des élégantes sensualistes, leurs éclats, leurs mots, leurs silences, leurs corps, ce qui s'ouvre pense-t-il, c'est un temps nouveau, il reste note-t-il à s'y glisser.

" Il faut mettre son corps en accord avec ce mouvement permanent, et ce temps nouveau trouve ses résonances dans ce mouvement du Temps ", c'est celui se dit-il, qu'il a traversé sur les bords du fleuve et sous les arbres. C'est aussi ajoute-t-il, cette vague qui le saisit lorsqu'il embrasse son épaule. C'est encore, ce tremblement de vie qui terrasse la mort, bonne nouvelle !


" Les belles langoureuses, les poètes lyriques, ces sages d'entre les sages, élégants gentilshommes, belles dames, héritiers de toute cette meilleure part de cette civilisation, de sa part aimable, consciente, raffinée, plus courtois que les Courtois des Cours d'amour, plus précieux, mais sans affectation, que les Précieux, dresseront de nouvelles Cartes du Tendre, Libertins-Idylliques, narquois, rustres, amoureux angéliques, comme il leur chante, reprendront à leur compte pour règle dans les nouvelles abbayes de Thélème qu'ils voudront organiser ce " fay ce que vouldras " que Rabelais leur donnait déjà pour base, sachant avec pleine conscience cette fois que " les gens libres, biens nés, bien instruits, vivant ordinairement en compagnie honnête ont par nature un instinct et aiguillon qui les pousse à faits vertueux et retire de vice, lequel ils nomment honneur " et que " les mêmes qu'en par vile sujétion et contrainte sont déprimés et asservis détournent la noble affection, par laquelle à vertu franchement tendaient, à déposer et enfreindre ce joug de servitude ; car nous entreprenons toujours choses défendues et convoitons ce qui nous est dénié ". (1)

à suivre

Philippe Chauché


(1) Manifeste sensualiste / R.C. Vaudey / L'Infini / Gallimard

mardi 1 septembre 2009

La Courbe du Temps (36)




Calme et volupté,
Conscience absolue du réel,
Embrasements de la Courbe du Temps,
Il arraisonne sa ville, et embrasse les déesses.

à suivre
Philippe Chauché