samedi 31 juillet 2010

Un Eté

" Polir est parfois la fonction du goût, parfois non. J'ai du goût. " (1)





" O source cristalline !
si parmi tes reflets argentés
tu donnais soudain forme
aux yeux tant désirés
que je porte en mes entrailles dessinés ! " (2)

" La plupart des livres d'à présent ont l'air d'avoir été faits en un jour avec des livres lus de la veille. " (3)


" Il ne désirait la solitude que pour la faire partager. " (4)

" Peut-on parler honnêtement d'autre chose que de Dieu ou de soi ? " (5)

Tout lui semblait dérisoire sauf le regard d'une inconnue qu'il ne reverrait jamais.

à suivre

Philippe Chauché


(1) Remarques Mêlées / 1947 / Ludwig Wittgenstein / traduct. Gérard Granel / GF Flammarion
(2) Le Cantique spirituel / San Juan de la Cruz / traduct. Vicente Pradal / Sables
(3) Maximes et Pensées / Chamfort / Folio classique
(4) Commérages / Esnaola / Distance
(5) Syllogismes de l'armertume / E. M. Cioran / Oeuvres / Quarto Gallimard

mardi 27 juillet 2010

Une Curieuse Elégance



" La lanterne magique de la ville étrangère est constamment rallumée en différé depuis ma fenêtre-accoudoir. Pour l'instant, ça me suffit. Vivre, c'est savoir enchaîner maillon par maillon. Je ne suis qu'une lentille grossissante de chacun d'entre eux. Ma vie tout entière peut s'interpréter comme les mouvements d'une foule anarchique et volage, composée d'abord d'enfants étourdis et d'adultes inquiets puis de vieillards que la mort taxe par anticipation. La chose est visible des hanches, des dos, des pieds. La foule ralentit son allure. La mort n'est plus très loin. Cette famille surannée s'arrange pour soigner son image, annonçant aux uns qu'ils pourront jouer les prolongations - sinon les tirs aux buts, oh scandaleux avantage ! alors que nombreux sont ceux qu'elle condamne à tomber raides.
" Couvercle noir de la grande marmite / Où bout l'imperceptible et vaste humanité. " Baudelaire a tout dit. " (1)

Il n'avait pas repris le livre depuis sa parution. C'est un peu par hasard qu'il l'a fait glisser du grand meuble crème à caissons où se reposent les auteurs. Façon de parler d'ailleurs, car il pense qu'un auteur n'est jamais au repos, un livre palpite et tremble dans sa solitude ou ses amours, c'est la même chose, un livre attend que vous le preniez et le retourniez comme un corps amoureux, un livre se livre sans retenu, avec parfois une curieuse élégance. Il en est de même, pense-t-il, d'un visage, et celui-là flotte dans sa mémoire comme une goélette chargée d'or et de diamants.

" L'attirance que j'ai éprouvée pour les bijoux, dès ma petite enfance, n'était-ce pas celle qui, plus tard, me jetterait dans les mots ? J'étais fascinée par l'éclat coloré des pierres précieuses et de l'or. Les diamants et autres émeraudes, rubis, saphirs, etc., étaient la prémonition sensuelle de mon intérêt pour les mots, leur importance physique. Il s'agit de la même passion. D'où m'est venue sans doute cette vocation pour l'art du roman. On construit une oeuvre de fiction comme on caresserait de la main des pierres originales, fabuleuses, intimes, détachées une à une, avec bonheur mais péniblement, au plus mystérieux de soi-même ; il s'agit de mettre en lumière des successions de minéraux vivants susceptibles de vous représenter. " (2)

Il a rencontré l'autre par hasard, chez un bouquiniste amusant et cultivé, échange de regards, échange de mots et offrande du livre. Il l'accompagne lorsqu'il déambule dans la ville aux vierges perchées et aux affiches déchirées, lorsqu'il traverse le jardin de la rue de Mons. Pensée singulière pour l'écrivain et la comédienne, pensée singulière pour l'élégance de la phrase et du geste, pour la courbe, et le brillant de son regard.

à suivre

Philippe Chauché


(1) Journal Amoureux / Dominique Rolin / Gallimard
(2) Plaisirs / Dominique Rolin / Entretiens avec Patricia Boyer de Latour / L'Infini / Gallimard

lundi 26 juillet 2010

dimanche 25 juillet 2010

L'Arpenteur du Temps (2)





" Ma chère maman,
Dieu soit mille fois béni ! J'ai éprouvé dimanche le plus grand bonheur que je puisse avoir en ce monde. Ce n'est plus un pauvre malheureux réprouvé qui va mourir près de moi : c'est un juste, un saint, un martyr, un élu !
Pendant le courant de la semaine passée, les aumôniers étaient venus le voir deux fois ; il les avait bien reçus, mais avec tant de lassitude et de découragement qu'ils n'avaient oser lui parler de la mort. Samedi soir, toutes les religieuses firent ensemble des prières pour qu'il fasse une bonne mort. Dimanche matin, après la grand-messe, il semblait plus calme et en pleine connaissance : l'un des aumôniers est revenu et lui a proposé de se confesser ; et il a bien voulu ! Quand le prêtre est sorti, il m'a dit, en me regardant d'un air troublé, d'un air étrange : " Votre frère a la foi, mon enfant , que nous disiez-vous donc ? Il a la foi, et je n'ai même jamais vu de foi de cette qualité ! " Moi, je baisais la terre en pleurant et en riant. O Dieu ! quelle allégresse, même dans la mort, même par la mort ! Que peut me faire la mort, la vie, et tout l'univers et tout le bonheur du monde, maintenant que son âme est sauvée ! Seigneur, adoucissez son agonie, aidez-le à porter sa croix, ayez encore pitié de lui, avez encore pitié, vous qui êtes si bon ! oh oui, si bon.
- Merci, mon Dieu, merci !
Quand je suis rentrée près de lui, il était très ému, mais ne pleurait pas ; il était sereinement triste, comme je ne l'ai jamais vu. Il me regardait dans les yeux comme il ne m'a jamais regardée. Il a voulu que j'approche tout près, il m'a dit : " Tu es du même sang que moi : crois-tu, dis, crois-tu ? " J'ai répondu : " Je crois, d'autres bien plus savants que moi ont cru, croient ; et puis je sûre à présent, j'ai la preuve, cela est !... " (1)

" J'ai embrassé l'aube d'été.

Rien ne bougeait encore au front des palais. L'eau était morte. Les camps d'ombres ne quittaient pas la route du bois. J'ai marché, réveillant les haleines vives et tièdes, et les pierreries regardèrent, et les ailes se levèrent sans bruit... " (2)


à suivre

Philippe Chauché

(1) Lettre d'Isabelle Rimbaud à sa mère / Marseille, mercredi 28 octobre 1891 / Arthur Rimbaud / Oeuvres complètes / Edition d'Antoine Adam / Bibliothèque de la Pléiade / Gallimard
(2) Illuminations / Aube / d°

samedi 24 juillet 2010

Elle Seule



"... Dona Prouhèze - C'est l'amour qui refuse à jamais de sortir de cette éternelle liberté dont je suis la captive !
Le Vice-Roi - Mais que à quoi sert cet amour avare et stérile où il n'y a rien pour moi ?
Dona Prouhèze - Ne me demande pas à quoi il sert, je ne sais, heureuse créature, c'est assez pour moi que je lui serve !
Le Vice - Roi - Prouhèze, là où tu es, entends ce cri désespéré que depuis dix ans je n'ai cessé d'élever vers toi !
Dona Prouhèze - Je l'entends, mais comment faire pour répondre autrement que par cet accroissement de l'éternelle lumière sans aucun son dans le coeur de cette subjuguée ?
Comment faire pour parler quand je suis captive ?
Comment promettre comme s'il y avait encore en moi quelque chose encore qui m'appartient ?
Ce que veut Celui qui me possède c'est cela seulement que je veux, ce que veut Celui-là en qui je suis anéantie c'est en cela que tu as à faire de me retrouver !
N'accuse que toi-même, Rodrigue ! ce qu'aucune femme n'était capable de fournir pourquoi me l'avoir demandé ?
Pourquoi avoir fixé sur mon âme ces deux yeux dévorateurs ? ce qu'ils me demandaient j'ai essayé de l'avoir pour te le donner !
Et maintenant pourquoi m'en vouloir parce que je ne sais plus promettre mais seulement donner et que la vision et le don ne font plus avec que cet unique éclair ? ... " (1)

Elle est là face à lui, dans le Jardin de la rue de Mons (2). Face à lui dans la douceur de ce matin d'été, où pense-t-il, tout devrait être permis, la grâce par exemple. Et il s'agit de cela, d'une immersion dans la grâce, et par la grâce. D'une présence tellurique, d'une voix, d'un corps emporté et qui porte les phrases sublimes de Claudel. Elle est là debout, le livre à la main, le même qu'il ouvre à son tour dans la nuit des doutes, asthmatiques de la poésie cela n'est pas pour vous, réducteurs de la pensée en mouvement passez votre chemin, néo gauchistes avachis et débraillés vous n'êtes pas les biens venus, cela s'adresse comme le disait très justement Cézanne à dix personnes, pas plus. Voilà le verbe mouvement, voilà le corps, le visage poème, tout le reste n'est que mise en scène du vide, ici c'est le plein, de beauté, d'envolées de la langue, d'ondes sonores bénies, de magie blanche, d'éclats de diamant offerts.
Je me souviens d'Elle Seule.



à suivre

Philippe Chauché

(1) Le Soulier de Satin / Troisième journée / Scène XIII / Paul Claudel / Théâtre II / Bibliothèque de la Pléiade / Gallimard
(2) En souvenir d'Alain Crombeque / Extraits du Soulier de Satin de Paul Claudel / Valérie Dréville / Vendredi 23 juillet / 11 heures / Festival d'Avignon 2010 / France Culture

jeudi 22 juillet 2010

lundi 19 juillet 2010

dimanche 18 juillet 2010

Lui Seul




Il traverse la scène dans le craquètement du jardin de la rue de Mons, habillé de noir et de gris, le livre à la main et dans le regard cette absolue concentration de l'artiste unique.
Il s'assoit à la table, ouvre le livre, et une nouvelle fois le miracle de la voix a lieu, là devant lui, en lui, la parole de l'aquarelliste des mots.

" Je suis dans la chambre de ma mère. C'est moi qui y vis maintenant. Je ne sais pas comment j'y suis arrivé. Dans une ambulance peut-être, un véhicule quelconque certainement. On m'a aidé. Seul je ne serais pas arrivé. Cet homme qui vient chaque semaine, c'est grâce à lui peut-être que je suis ici. Il dit que non. Tant de feuilles, tant d'argent. Oui, je travaille maintenant, un peu comme autrefois, seulement je ne sais plus travailler. Cela n'a pas d'importance, paraît-il. Moi je voudrais maintenant parler des choses qui me restent, faire mes adieux, finir de mourir. Ils ne veulent pas... " (1)

Plus tard, bien plus tard, il va refermer le livre, se lever et quitter la chaise pour disparaître dans le jardin avec la même grâce de l'ange. Il viendra saluer plusieurs fois, comme l'on savait saluer lorsque les temps étaient d'élégance et de mesure. (2)




Les miracles de chairs et de mots existent, il suffit seulement d'une rencontre avec l'inouï.



à suivre

Philippe Chauché

(1) Samuel Beckett / Molloy / Éditions de Minuit
(2) En souvenir d'Alain Crombecque / Festival d'Avignon / France Culture / Molloy de Samuel Beckett lu par Sami Frey / Samedi 17 juillet / 11 heures / Jardin de la rue de Mons

samedi 17 juillet 2010

Matin d'Eté




" Ma dernière notation a été de bien mauvais augure. Je coule à pic. Quand il est si absurde et si inutile de couler ! " (1)

" Distraction, perte de mémoire, bêtise ! " (1)

à suivre

Philippe Chauché


(1) Journal de Kafka / 14 mai 1915 / traduct. Marthe Robert / Bernard Grasset Éditeur / 1954

jeudi 15 juillet 2010

mardi 13 juillet 2010

lundi 12 juillet 2010

Propos Intempestifs (10)




" Ceux qui rapportent tout à l'opinion ressemblent à ces comédiens qui jouent mal pour être applaudis, quand le goût du public est mauvais. Quelques-uns auraient le moyen de bien jouer, si le goût du public était bon. L'honnête homme joue son rôle le mieux qu'il peut, sans songer à la galerie. " (1)

à suivre

Philippe Chauché


(1) Chamfort / Maximes et pensées / Caractères et anecdotes / Folio Classique.

mardi 6 juillet 2010

dimanche 4 juillet 2010

Martha



" Dans le milieu de la musique classique, elle est Martha, simplement, et tout le monde sait de qui il s'agit. On la désigne par son seul prénom, comme c'est l'usage pour les déesses, les enfants, les religieuses et les filles de joie. " (1)

Il y a des années, beaucoup d'années, lorsqu'il l'écouta pour la première fois, il n'eut qu'une envie, la rencontrer, mais il ne faut jamais chercher à rencontrer les déesses, mais se laisser porter par elles, aimer parfois, et s'en contenter, le contentement est la signature d'un Instant de la Joie.

Il n'a cessé de l'écouter, il ne cesse de l'écouter, comme il ne cesse d'écouter Glenn Gould et Keith Jarrett, trois artistes uniques de l'apparition et de la disparition.

Martha, la vitesse, l'énergie, la force, les couleurs, les nuances. Martha, la révolte et la passion, les passions et les pianos. Martha, étoile filante de la musique, astéroïde magnétique et tellurique.

La musique est parfois cet art cabalistique rare d'interpréter une partition, un texte premier, et de lui donner une autre vie, d'autres résonances, écoutez, par exemple la Toccata en ut mineur de Johann Sebastien Bach (2), cela saute tant aux yeux qu'à l'ouïe, cela passe par la parole et le corps, cela vous envahie, vous saisit, vous retourne, vous apprenez enfin à écouter et à mettre en vibration vos cinq sens, comme vous devriez le faire en amour, si amour il y a.

" Faire monter la pression autour d'elle permet probablement à la pianiste, par un curieux phénomène de compensation atmosphérique, de faire baisser le mercure de son baromètre intérieur. Une fois que tout le monde est épuisé, déboussolé ou angoissé à l'idée qu'elle va peut-être ne pas émettre un son, elle promène ses doigts le plus naturellement du monde, enfin libérée d'un poids. D'une manière ou d'une autre, il faut payer le prix fort pour l'entendre, mais n'y voyons là nulle préméditation. "(1)

" Il faut payer le prix fort ", pour voir et entendre Martha, comme il fallait d'ailleurs payer le prix fort pour croiser Glenn Gould réfugié dans sa Tour de Bach. Rien ne plus normal à l'évidence, les grands artistes savent aussi être des grands absents, certains humanoïdes prennent cela pour des caprices de "star", les étoiles comme les déesses ne font pas de caprices, elles brillent, et si elles le désirent, mais les aveugles n'y voient goutte c'est leur condition et leur malheur.

" La musique seule sauve ", cette phrase dit-il, revient souvent sur cet écritoire. Une façon d'être au monde, une manière d'embrasser une déesse à la bonne distance, une façon de s'accorder à ses doutes les plus profonds, une manière d'être Bach, Mozart, Scarlatti et quelques autres le temps d'un retrait méditatif, c'est pense-t-il, mes façons d'échapper à la vulgarité dominante. " La musique seule sauve " est un constat mille fois vérifié sur le motif.

" Elle ne " jouait " pas Bach, elle faisait se lever le soleil sur le monde. Mais cette clarté, qui illuminait tout, l'aveuglait et lui brûlait les doigts. Son esprit tourmenté et ses nerfs fragiles formaient une éclipse, dont l'obscurité bienfaisante semblait la rassurer. " (1)




" Pour tous les grands esprits sensibles, l'ennui est ce désagréable " calme plat " de l'âme, qui précède l'heureuse navigation et les vents joyeux : il faut qu'ils le supportent ", la phrase de Nietzsche semble avoir été écrite pour elle. " (1)

à suivre

Philippe Chauché

(1) Martha Argerich / L'enfant et les sortilèges / Olivier Bellamy / Buchet Chastel
(2) Johann Sebastien Bach / Toccata BWV 911 - Parita BWV 826 - Suite Anglaise N BWV 807 / Martha Argerich / Deutsche Grammophon / 1980

samedi 3 juillet 2010

Un Ange Passe



On imaginait le voir et l'entendre un soir sous les platanes du Musée Calvet, le croiser dans la Cour d'Honneur, mais il ne sera pas là, et pourtant sa voix ne s'est pas éteinte, son corps ne s'est pas envolé.

Il est là accompagné par les cigales, lumineux comme jamais.

L'art d'être, l'art de dire, l'art du théâtre de l'absolu.
L'homme et son ombre.
Nous irons le saluer et déposer nos trois cailloux sur la scène habitée par l'Ange.

Hommage à Laurent Terzieff sur France Culture :

Dimanche 4 juillet, dans Les Retours du dimanche à 18h10, Caroline Broué et Hervé Gardette recevront une personnalité proche de cette figure emblématique du théâtre et du cinéma français pour évoquer son parcours et saluer sa mémoire.
Le même jour, à 20h, France Culture rediffuse l'émission de Francesca Isidori, Affinités électives dont Laurent Terzieff était l'invité.

Lundi 5 juillet, après une intervention dans Les Matins par Marc Voinchet, entre 7h et 9h, Arnaud Laporte consacre à 12h une émission spéciale Tout Arrive !, à l'interprète des Tricheurs et de Philoctète.

Du lundi 5 au vendredi 9 juillet à 20h30, est rediffusée la série d'entretiens A voix nue que Laurent Terzieff a donnée à Bernard Bonaldi en 1997.

Le mardi 13 juillet, à 20h, au coeur du 64e Festival d'Avignon et de sa programmation spéciale, France Culture a décidé de rediffuser Philoctète d'après Sophocle, que Laurent Terzieff a interprété l'an dernier au Théâtre de l'Odéon, ce qui lui avait permis (avec L'habilleur) de remporter le Molière de meilleur comédien en 2010. Ce spectacle avait été enregistré pour la radio, et sera suivi d'un extrait de Tête d'Or (1959) de Paul Claudel ou Zoo story d'Edward Albee (1966, jamais diffusé).


Merci.

à suivre

Philippe Chauché

jeudi 1 juillet 2010

La Musique Seule (4)








La musique seule sauve, tout le reste n'est qu'effet de manche et marchandage sexuel.

à suivre

Philippe Chauché