lundi 28 novembre 2011

Par-delà Nice


" Le 2 décembre 1883, Nietzsche arrive à Nice. Il y séjourne jusqu'au 20 avril 1884. Il loue d'abord une chambre au 38 rue Ségurade, qui domine le vieux port qu'il doit contourner pour ses promenades au mont Boron, qui domine la petite maison où j'écris ces lignes.
Il s'installe ensuite dans la "cosmopolite" pension de Genève, où il séjournera à nouveau de décembre 1884 à avril 1885.
En novembre 1885, il quitte la pension de Genève pour le 26 rue Saint-François-de-Paule, un bel immeuble à l'angle du square des Phocéens. "Et quand je vous aurai dit comment s'appelle la place sur laquelle donne ma fenêtre (des arbres magnifiques, au loin de grands bâtiments rougeâtres, la mer et le galbe harmonieux de la Baie des Anges), à savoir "le square des Phocéens" (l'actuel cours Albert 1°), peut-être rirez-vous comme moi du formidable cosmopotilisme de cette association de mots. Les Phocéens se sont réellement installés ici à une certaine époque, mais il vibre quelque chose de triomphant et de supra-européen, quelque chose d'extrêmement réconfortant qui me dit : "Ici tu es à ta place." Lettre à Henrich Köselitz. " (1)

"Ici, tu es à ta place", c'est étonnant comme cette phrase de Nietzsche s'impose, qu'elle se vérifie dans chacun de ses déplacement, là dans le jardin qui domine la plaine, où les Papes aimaient à prendre, et à perdre leur temps, - une méditation et puis s'en va - il retrouve son olivier, un temps oublié, les deux bancs qui l'entourent s'offrent, comme ils s'offraient il y a quelques années, même lumière qui enveloppe, dévoile et voile à la fois, même douceur réconfortante d'hiver, dans le ciel vrillé de traînées grises, un corbeau bavard s'épanche à quelques mètres de lui, laissons aux oiseaux, pense-t-il, leurs coups de sang ; "Ici, tu es à ta place", la nature prouve la nécessité de répéter cette phrase de Nietzsche, mais aussi l'occasion et le motif, deux raisons supplémentaires d'être là et bien là, l'occasion, le motif, il lit sur son banc vert, cela se voit et s'entend, "Ici, tu est à ta place", échanges rapides entre les phrases, rativaillement permanent, l'odeur, de la terre en sommeil, des éclairs de soleil qui tombent sur son front, de l'arbre millénaire, de la cigarette qu'il vient d'allumer, silence, point de lendemain, solitude calme, que la nuit vienne, pense-il, "Ici, tu est à ta place".

" Groupez les lieux où de tout temps se soient trouvés des gens d'esprit, où l'ironie, la finesse, la malice aient toujours fait partie du bonheur : ils ont tous un air merveilleusement sec. Paris, la Provence, Florence, Jérusalem, Athènes, ces noms-là prouvent une chose : c'est que le génie ne saurait vivre sans un air sec et un ciel pur, c'est-à-dire sans échanges rapides, sans la possibilité de se ravitailler continuellement en énergie par énormes quantités. " (2)

à suivre

Philippe Chauché

(1) Costebelle, dimanche 2 décembre 2001 / Nouvelle liberté de pensée / Marcelin Pleynet / Éditions Marciana / 2011
(2) Ecce Homo / Friedrich Nietzsche / traduc. Alexandre Vialatte / 10-18 /1988

1 commentaire:

  1. Votre billet du jour me plait beaucoup.
    Se sentir à sa place, Dieu du ciel quel défi!
    Encore faut-il trouver cette place,
    puis se plonger dans le ressenti, pour ne plus penser, juste se noyer dans cette place qui est doit être la nôtre et sentir.
    Sentir SOI, ce qui n'est pas non plus une mince affaire.
    Dans cette simple phrase, le plus beau défi que l'Homme, peut se faire à soi-même!

    Puis-je me permettre de vous suggérer une récréation littéraire : pas un livre de philosophie, ni de psychanalyse non, mais un peu les 2 : Irvin Yalom : "et Nietzsche a pleuré..." Pour en savoir plus : http://www.galaade.com/oeuvre/et-nietzsche-a-pleure

    J'ai passé un bon moment à le lire.
    Bonne fin de journée

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