samedi 30 avril 2011

Visages du Roman (28)




" Vers deux ou trois heures du matin, ça commence ; les noms arrivent sur mes lèvres - ils déferlent. D'abord, le nom des ghettos : celui de Lodz, celui de Cracovie, de Varsovie, de Lublin, celui de Kielce, de Radom, de Czestochowa, de Bialystock ; les lignes de chemin de fer s'ouvrent alors dans ma tête, elles y creusent des galeris à travers lesquelles j'entends les bruits de l'hiver 1942, celui des trains qui roulent en direction d'Auchwitz-Birkenau, de Majdanek, de Treblinka, de Sobidor, de Belzec, de Chelmno. J'entends les bruits de la déportation, la plainte des hommes, des femmes et des enfants pressés les uns contre les autres, dans des wagons où l'odeur de merde et de pisse annonce celle de la mort ; je les entends mourir, la mort grimpe sur eux comme un chien affamé qui me saute à la gorge. " (1)

Pour eux : Musique !

à suivre

Philippe Chauché

(1) Jan Karski / Yannick Haenel / L'Infini / Gallimard / 2009

vendredi 29 avril 2011

Visages du Roman (27)



" - Tu ne penses jamais à la mort ?
Elle tourbillonne gaiement sur elle-même.
- Je suis jeune !
- Je te parle sérieusement. Tu ne penses jamais à la mort ?
Sa main, qu'elle applique à la jointure de ses cuisses, la robe creusée.
- Je pense à ça. C'est pareil.
Une expression de mépris.
- Tu veux de ma petite mort ?
Le corps en arrière, elle tend son sexe.
- Et avec elle, on meurt plusieurs fois. Tu veux essayer ? Je suis une bonne petite mort salope.
- Je te demande si tu ne penses jamais à la mort ?
En fureur, le regard dur.
- Tu m'emmerdes avec ta mort ! Moi, je baise, et tant que je baise, la mort, je m'en fous !
Rageusement jetée dans un fauteuil.
- Ta mort, tu peux te branler avec !
M'approchant d'elle.
- Ne me touche pas.
Elle enfouit sa tête dans ses bras repliés.
- Je ne veux pas qu'on me parle de la mort !
La voix aiguë.
- Je suis vivante, moi, vivante !
J'allume une cigarette.
- Qu'est-ce qui te fait si peur ?
Dressée comme sous l'effet d'une décharge électrique.
- Le Diable, si tu veux le savoir ! Satan ! Lucifer ! Le Diable !
En larmes, elle rit follement. " (1)

Écrire sur le motif, comme peint Cézanne, question de survie, pense-t-il, mais le motif doit trembler sous la main, comme tremble un corps en furie ou dans la jouissance, c'est la même chose, ajoute-t-il.
Guerre permanente sur le motif, les pacifistes de l'amour m'ennuient, note-t-il.

Écrire sur le motif et en saisir les mouvements internes, les tremblements, les doutes, les peurs, les éclats, les rires et les larmes, la contradiction profonde, prélude à la destruction et la résurrection.

Sans tout cela, l'écriture fane, pense-t-il.

Le mouvement des corps et le mouvement des mots : tout un roman.

" Elle écrit :
Il est une heure du matin. Mes parents viennent de partir. Un bain coule. Savonne-moi. Par terre, un fouillis de soie blanche pour toi. Je suis érotisée à mort par toi. Il n'y a que dans ton regard que j'existe vraiment. Je suis à toi. " (1)



" Dans un fauteuil, sa longue jupe ramenée sur le haut des cuisses bariolées de résille noire, elle fume mécaniquement la cigarette que lui ai allumée, ses yeux soudain d'une eau trouble. " (1)

" Je veux me salir l'âme. " (1)

" - Dis-moi un mensonge.
- Je t'aime.
- Salaud. " (1)

Effervescence du motif . Le sexe n'est pas autre chose. S'en saisir et s'en dessaisir, note-t-il, se dessaisir d'une phrase pour en faire naître une autre dans le ressac d'un ventre : théologie de la jouissance.

à suivre

Philippe Chauché

(1) La Mécanique des Femmes / Louis Calaferte / L'Arpenteur / Gallimard / 1992

jeudi 28 avril 2011

Visages du Roman (26)



" Je suis l'avocat de Dieu devant le Diable : et le Diable est l'esprit de pesanteur. Comment serai-je l'ennemi de la danse divine, ô filles agiles ? Ou l'ennemi de vos pieds aux chevilles déliées ? " (1)

à suivre

Philippe Chauché

(1) Friedrich Nietzsche / Ainsi parlait Zarathoustra / traduc. Marthe Robert / Le Club du Livre Français / 1958

mardi 26 avril 2011

Visages du Roman (25)



" J'accepterai d'aller dans le monde si les gifles y étaient permises. " (1)


" A chaque siècle son Tartuffe. Le nôtre a un petit peu changé. Il s'est élargi, étoffé. Il est membre fondateur de plusieurs SOS-Machin, il a fait les Mines ou l'ENA, il vote socialiste modéré, ou encore progressiste-septique, ou centriste du troisième type. Il peut se révéler poète à ses heures, même romancier s'il le faut, mais toujours allégorique, lyrique poitrinaire aujourd'hui comme il a été stalino-lamartinien dans les années 60-70, sans jamais cessé d'être langoureux. Le nihilisme jadis s'est porté rouge-noir ; il est en rose layette à présent, pastel baveur et coeur d'or, tarots new age, yaourts au bifidus, karma, mueslis, développement des énergies positives, astrologie, occulto-cocoo-ning. Plus que jamais " faux-monnayeur en dévotions " ( Molière ), sa " vaine ostentation de bonnes moeurs " ( encore Molière ) ne l'empêche pas, bien au contraire, " d'en commettre de mauvaises " ( Molière toujours ). Partisan du Nouvel Ordre américain, ça tombe sous le sens, c'est-à-dire de la quatrième grande attaque de Réforme à travers les siècles ( après Luther, après 89-93, après Hitler ), il ne comprend pas les réticences de certains envers les charmes protestants. " (2)

Aux souleveurs de lièvres et plus particulièrement à M. Onfray.

" La chasse est ouverte. Pour les scouts de la bonne pensée, pour le petit peuple des consommateurs, biographes, universitaires, journalistes d'investigation et fabriquants de thèses, c'est devenu une occupation à temps complet... Tantôt c'est Michel Foucault dont on nous explique l'oeuvre à travers sa fréquentation des boîtes sado-masos californiennes ; tantôt c'est Bretch, qu'on nous montre en tyran répugnant, signant des pièces écrites par ses maîtresses... A qui le tour ? Que ne va-t-on encore découvrir ? Que Beethoven tournait autour des pissotières ? Que Stendhal attendait les petites filles à la sortie des écoles ? Que Cervantès a volé le manuscrit de Don Quichotte à sa voisine ? Nous avions déjà eu Marx pourvoyeur de goulags et séducteur de bonnes ; Heidegger nazi jusqu'au bout du Dasein ; Henry Miller érotomane et antisémite ; Picasso et ses épouses martyres ; Hemingway et son impuissance. On peut désormais écrire à peu près n'importe quoi sur n'importe qui, à condition que celui dont on parle en ressorte disqualifié, ruiné, ridiculisé. A condition qu'il devienne une affaire. " (3)

Il est amusant, note-t-il, de voir à quel point Muray n'est pas désavoué en ces temps. Il y a quelques semaines, un film documentaire était projeté dans une salle très à gauche d'Avignon, film consacré à Pierre Bonnard, peintre lumineux dans un documentaire banal et chichiteux, la projection fut suivie d'un débat avec l'auteur qui tout boursouflé de sa suffisance, défendit son sujet - c'est la moindre des choses -, mais en s'en prenant à Picasso et Matisse, qui eux contrairement à Bonnard aimaient l'argent et les honneurs, - la preuve dit-il une voiture porte aujourd'hui le nom de Picasso - et unanimement les spectateurs gloussèrent. Taxi !




à suivre

Philippe Chauché

(1) Cahiers / 1957-1972 / Cioran / Gallimard / 1997
(2) Tartuffe / Esssais / Philippe Muray / Les Belles Lettres / 2010
(3) La Grande Battue / d°

dimanche 24 avril 2011

Ainsi Ecrivait El Juli



A la mémoire de Juan Pedro Domecq Solis.


photo : Jose Ramon Lozano

" C'est à coups de tonnerre et de feux d'artifices célestes qu'il faut parler aux esprits flasques et endormis.
Mais la voix de la beauté parle bas : elle ne fait que se glisser dans les âmes les plus éveillées. " (1)

C'était un vendredi Saint à Arles, le gris du ciel, le blanc de la pierre, les broderies d'or des chaquetillas, et le rouge d'une muleta qui écrit un roman de Pasion, nom du toro, Julián López Escobar, El Juli, nom du torero.
Les noms et les phrases s'écrivent sur le sable et dans le ciel, tout est calme, la main court la ligne des cornes, comme chez Bach, tout paraît simple, il suffit d'être ce savoir et cette saveur, ce Je ne sais quoi, que seuls quelques hommes d'exception cherchent et trouvent sur l'instant.

" Le Je ne sais quoi, qui est l'âme de toutes les bonnes qualités, qui orne les actions, qui embellit les paroles, qui répand un charme inévitable sur tout ce qui vient de lui est au-dessus de nos pensées et de nos expressions ; personne ne l'a encore compris, et apparemment personne de le comprendra jamais. Il est le lustre même du brillant, qui ne frappe point sans lui ; il est l'agrément de la beauté, qui sans lui ne plaît point ; c'est à lui de donner, pour me servir de ses termes, la tournure et la façon à toutes les qualités qui nous parent ; il est en un mot, la perfection de la perfection même, et l'assaisonnement de tout le bon et de tout le beau. " (2)

C'était un vendredi Saint à Arles, le jeune homme blond s'accorde à Pasion et à sa passion, la mort n'attend plus au bout de la phrase, mais la vie l'éclaire de ses rayons d'or.

Pour bien écrire il faut se livrer à l'art romanesque, pour bien toréer s'offrir dans le mouvement du Temps à l'art taurin, trouver la mesure juste de chaque derechazo, et le temple de chaque passe, donner sa chance à cette phrase qui n'en finit jamais, redondo, se faire maîtrise et douceur, soie et jasmin, silencio, dans le dominio absolu.

C'était un vendredi Saint à Arles, le jeune homme blond, qui n'a plus rien à prouver, vérifiait les résonances de son savoir entre les cornes d'un toro, et écrivait le roman de sa vie, Variations Juli, Tocatas et Partitas, où chaque accord du corps s'accorde à ceux de l'Instant.

C'était un vendredi Saint à Arles, au centre du ruedo, il écrivait dans l'aisance de l'absolu maîtrise de son talent, comme Le Héros, il était le trait et la plume de son bel ouvrage.

C'était un vendredi de la Passion qui devint un dimanche de la Résurrection.


photo : Diego Velarde


à suivre

Philippe Chauché


(1) Ainsi parlait Zarathoustra / Friedrich Nietzsche / traduc. Marthe Robert / Le Club Français du Livre / 1958
(2) Le Héros / Baltasar Gracian / traduc. Amelot de la Houssaie / Distance / 1993

jeudi 21 avril 2011

Visages du Roman (24)



" Autrefois il fallait, afin de voir le tableau, écarter un rideau ou faire glisser un autre tableau qui servait de cache à celui-ci. " (1)

Aujourd'hui, pense-t-il, le tableau est là devant moi, il faut afin de le voir, faire glisser ces tableaux qui depuis des années encombrent le regard et brouillent l'écoute, et alors, miracle, la peinture vivante est là et bien là, tout un roman sur le motif.

" Mais pourquoi a-t-il été besoin de voiles ou de caches, si ce n'est pour retarder la mise à nu de l'image ? Et pourquoi l'aurait-on retardée, si ce n'est pour maintenir en suspens le désir ? Le dévoilement est un rite qui appelle le respect. L'image que le rite dévoile est une image sainte. " (1)


Une image sainte
, pour parler d'une toile que le rite dévoile ?
C'est une question plus que jamais d'actualité, note-t-il, une question qu'il faut se poser et poser à l'art d'hier et d'aujourd'hui, comme l'on dit, la seule, ajoute-t-il, qui tienne et qui fasse rire ou trembler, c'est selon, sauf qu'ils sont des centaines à ne s'intéresser qu'au voile qui ne dévoile rien, sauf le vide sidéral de ce qu'ils appellent leur art.

Les plus grands peintres n'ont jamais craint de peindre une image sainte, sous le rite de leur art.




" Vous trouvez ça beau ? Eh oui c'est beau, et plus beau que vous ne le croyez ! " Voir à nu un sexe de femme, ça les a émoustillés, les invités de l'Excellence, ils en rien sous cape, et bien lui, en leur parlant de Titien et de Véronèse, il leur donne une leçon :
" Jamais un peintre n'a rien fait de plus beau ! "
C'est sa façon à lui de dire à ce beau monde : " Bougres de cons, vous prenez ça pour de la gaudriole, sachez que c'est de la peinture ! " (1)


Beau ! Qui ose encore aujourd'hui employer ce mot à propos de l'art ? Qui s'y risque ?

Une image sainte, un corps et son peintre, un peintre au centre d'un corps dans la transcendance de son mouvement intérieur, tout l'art de Courbet explose devant mes yeux, pense-t-il, vous cherchiez du sexe, voici de l'art pur, et il n'est pas étonnant que ce tableau ait mis le feu à l'histoire et à l'Europe, échappant par les hasards des rencontres aux flammes de l'enfer, avant de se reposer un temps sous le regard d'un psychanaliste à petit cigare torsadé.

" Ce qu'il faut retenir de l'exposition Courbet de 1882 :
- 1) Que l'histoire de l'art est une Divine Comédie. Il y a d'abord le Paradis. Car le Paradis est obligatoire : s'il n'y avait pas de Paradis, Courbet n'aurait pas eu droit à une rétrospective. Il y a le Purgatoire : Castagnary n'a pas cru immoral d'exposer Vénus et Psyché que le jury du Salon, moins de vingt ans plus tôt, avait rejeté pour inconvenance. Et il y a l'Enfer, Paresse et Luxure, non, il ne pouvait être question de montrer ça.
- 2) Qu'un tableau peut en cacher un autre, et puis encore un autre. Derrière Paresse et Luxure il y aurait ( peut-être ) un paysage de neige derrière lequel il y aurait l'Origine du Monde.
- 3) Que l'Enfer est à double fond. Ce qu'on ne voit pas peut cacher autre chose qu'on ne voit pas, une chose dont il est même interdit de dire qu'on ne la voit pas.
- 4) Que sous ce qui existe il y a ce qui n'a aucun droit d'exister et qui, malgré tout, existe. " (1)

L'Origine : vérification que seule la liberté libre de la peinture s'impose, plus tard Picasso ne dira pas autre chose avec ses Mousquetaires, et la liberté libre va bien au delà de ce que l'on appelle la liberté - de chosir, de vivre, de dire etc. - elle transcende l'idée. Outils de la transcendence : des couleurs et des pinceaux, un modèle soyeux, un peintre joyeux et deux ou trois amateurs.




à suivre

Philippe Chauché

(1) Le roman de l'Origine / Bernard Teyssèdre / L'Infini / Gallimard / 2007

mercredi 20 avril 2011

Visages du Roman (24)



" Autrefois il fallait, afin de voir le tableau, écarter un rideau ou faire glisser un autre tableau qui servait de cache à celui-ci. " (1)

" Mais pourquoi a-t-il été besoin de voiles ou de caches, si ce n'est pour retarder la mise à nu de l'image ? Et pourquoi l'aurait-on retardée, si ce n'est pour maintenir en suspens le désir ? Le dévoilement est un rite qui appelle le respect. L'image que le rite d'évoile est une image sainte. " (1)

Une image sainte



" Vous trouvez ça beau ? Eh oui c'est beau, et plus beau que vous ne le croyez ! " Voir à nu un sexe de femme, ça les a émoustillés, les invités de l'Excellence, ils en rien sous cape, et bien lui, en leur parlant de Titien et de Véronèse, il leur donne une leçon :
" Jamais un peintre n'a rien fait de plus beau ! "
C'est sa façon à lui de dire à ce beau monde : " Bougres de cons, vous prenez ça pour de la gaudriole, sachez que c'est de la peinture ! " (1)

" Ce qu'il faut retenir de l'exposition Courbet de 1882 :
- 1) Que l'histoire de l'art est une Divine Comédie. Il y a d'abord le Paradis. Car le Paradis est obligatoire : s'il n'y avait pas de Paradis, Courbet n'aurait pas eu droit à une rétrospective. Il y a le Purgatoire : Castagnary n'a pas cru immmoral d'exposer Vénus et Psyché que le jury du Salon, moins de vingt ans plus tôt, avait rejeté pour inconvenance. Et il y a l'Enfer, Paresse et Luxure, non, il ne pouvait être question de montrer ça.
- 2) Qu'un tableau peut en cacher un autre, et puis encore un autre. Derrière Paresse et Luxure il y aurait ( peut-être ) un paysage de neige derrière lequel il y aurait l'Origine du Monde.
- 3) Que l'Enfe"r est à double fond. Ce qu'on ne voit pas peut cacher autre chose qu'on ne voit pas, une chose dont il est même interdit de dire qu'on ne la voit pas.
- 4) Que sous ce qui exite il y a ce qui n'a aucun droit d'exister et qui, malgré tout, existe. " (1)


mardi 19 avril 2011

Andres Serrano dans l'Oeil du Diable.



Cette photo d'une religieuse priant, comme celle d'un crucifix, signées Andres Serrano, exposées à la Collection Lambert d'Avignon, sont toutes les deux dans l'Oeil du Diable depuis trois jours.
Une main froide a tenté de les détruire, y arrivant en partie, au nom de je ne sais quel " blasphème ", note-t-il, ( le Christ en croix porte le titre de Piss Christ ), impacts d'un marteau vengeur, ressemblant à s'y méprendre à celui qui a cloué en croix le Christ.
Ce midi, écrit-il, deux jeunes gens surveillaient le cliché du crucifix vandalisé, comme l'on entoure un tombeau, sereins, avec le beau sourire de ceux qui en savent beaucoup sur les mains froides et aveugles.
Ces mains froides et aveugles, ajoute-t-il, frappent finalement dans le vide, elles sont la signature du Diable, qui n'a de meilleur allié que la moraline.

Adresse aux vandales qui se pensent croyants :

"Apprendre à voir : habituer l'oeil au calme, à la patience, à laisser les choses venir à lui, à suspendre le jugement, apprendre à faire le tour du particulier et à le saisir dans sa totalité. C'est là l'école élémentaire à la vie de l'esprit : ne pas réagir immédiatement à toute sollicitation, mais savoir jouer des instincts qui retiennent et isolent... Toute attitude antispirituelle, toute vulgarité vient de l'incapacité de résister à une sollicitation : on est contraint de réagir, on obéit à chaque impulsion. Dans bien des cas, une telle contrainte est déjà un signe de maladie, de décadence, un symptôme d'épuisement. "
Friedrich Nietzsche - Crépuscule des Idoles





photograhies P. Daval Collection Lambert

à suivre

Philippe Chauché

lundi 18 avril 2011

Visages du Roman (23)



" Il y a eu le siècle de Louis XIV, mais il y a le demi-siècle de Matisse. Il va de cet embrasement fauve de la peinture qui commence aux jours du style rétro, comme un dépassement brusque, un dénoncement de l'impressionnisme, jusqu'à ces dessins où le trait est un chant, la ligne une danse, en qui se résument à l'heure la plus sombre de notre histoire, la pureté, l'essence de la sensibilité française, cette victoire de l'esprit qui ne dépend ni du nombre d'avions ni de la rapidité des chars. " (1)

Le trait chante et la ligne danse, voilà, note-t-il, ce qu'écrit un ancien surréaliste reconverti en stalinien, et il s'agit bien là d'une Défense de l'Infini, qui ne peut qu'échapper aux employés du dictateur à grosse moustache, et il aggrave son cas en faisant de Matisse, l'essence de la sensibilité française, renaissance par le 17 et le 18° siècle, donc tout l'inverse de l'engagement social de l'artiste. Bonne nouvelle pour la peinture et terrible déception pour les amis de Zola, et des sectateurs de la moraline.
Embrasement fauve de la peinture : embrasement du siècle, et de tous les siècles, à bien les voir ( donc à bien les entendre ), on saisit le scandale de ces quelques peintres, que Matisse à croisé pour certains, ils embrasent non seulement la peinture, mais aussi les corps et le Temps. Par essence non réconciliés, précise-t-il, non par décision, choix ou programme, mais par l'évidence même de leur art, l'art décide de tout, et si l'on ne comprend pas cela : taxi !


" Et si au XVI° siècle Miche-Ange pouvait dire : " C'est seulement aux oeuvres qui se font en Italie qu'on peut donner le nom de vraie peinture, et c'est pour cela que la bonne peinture est appelée italienne... " précisément pour ce qu'elle exprimait d'intelligence du monde, les perfections de Dieu dans un autre langage, ne peut-on concevoir qu'aujourd'hui toutes ces raisons sont à la disposition d'Henri Matisse s'il voulait affirmer l'excellence de la peinture française ? Mais le voudrait-il ? Non que cela soit difficile ou risqué. C'est vraiment aux oeuvres seules qui se font en France qu'on peut donner le nom de vraie peinture, etc. " (1)

Excellence de la peinture française, point central de ce séisme et dont les répliques ne cessent de nous traverser, comme nous sommes traversés par les Visages du Roman français, excellence de la phrase française, qui met en déroute l'idéologie du même nom, même si elle s'affiche partout, son programme brûle sous les pinceaux de Matisse.



" L'oeil bleu est plus rieur que jamais " (1)



" Avec Le Bonheur de vivre Matisse travaille à retrouver l'expression pure de sa sensation où, en tout état de cause, " beauté " rime avec " volupté ". Matisse n'est pas un artiste d'opinion ( c'est en cela aussi que le scandale en tant que tel ne l'intéresse pas ), la position ( et je dirai même la jouissance ) de Matisse est non seulement élitiste, mais aristocratique. " (2)

Les artistes d'opinion n'ont jamais été aussi nombreux, ils occupent l'espace de l'autographe ( Matisse ), ne le regrettons pas, contentons-nous de penser que le Temps reconnaîtra les siens, ce filtre du mouvement perpétuel de l'art, pense-t-il.
Pour le vérifier, il convient de passer par la chapelle de Vence : éblouissement, liberté libre, musique, poésie, fermeté, coup de dé dans l'art, lumière, lumières, silence, roman admirable de Matisse.

- Le monde va très mal en 1951, et il s'occupe de vitraux et d'un Chemin de Croix ! me dit-elle.
- L'inverse de David !
- Et de Picasso avec Guernica ! ajoute-t-elle
- Guernica est la scène du désastre, la chapelle de Vence l'illumine !




Embrasement de la couleur et des corps, nous sommes à dix mille années lumières du fétichisme larmoyant et bavard de la peinture sociale, et de l'Académie chichiteuse, merci l'Italie, bonjour l'Espagne, tout un roman !



à suivre

Philippe Chauché

(1) Henri Matisse, roman / Aragon / Quarto / Gallimard / 1998
(2) Henri Matisse / Marcelin Pleynet / Gallimard / 1990

vendredi 15 avril 2011

Visages du Roman (22)



" Cézanne a fait un petit tableau : Une moderne Olympia ( 1873 ), il voulait rentrer dans l'Olympia ! Mais on n'entre pas dans l'Olympia ! ... On reste dehors. C'est ce que la foule a senti. C'était l'époque où tout le monde voulait des nus de Cabanel... Les bourgeois désiraient des nymphes sur des rochers... comme dans les restaurants de Paris à la Belle Époque !... Vous voyez le scandale ? Ce n'est pas de ça qu'il s'agit. La société toute entière passe son temps dans le " fausse-femme ". Le fausse-femme, c'est vraiment l'oblitération de la sensation la plus fondamentale que l'on peut avoir du corps humain, et de son propre corps qui échoue, ou pas, dans cette dimension-là. " (1)

Si, note-t-il, on ne peut rentrer dans l'Olympia, le tableau peut par contre nous traverser, c'est peut-être ainsi que s'entendent les tableaux importants, dans cette traversée.
Ils ont besoin de se saisir de notre regard, je ne sais plus qui disait, que jamais nous ne regardons les tableaux, mais ce sont eux qui nous regardent. C'est d'autant plus criant, ajoute-t-il, pour l'Olympia, on pourrait dire que le modèle regarde le peintre, certes, mais, l'attraction magnétique du modèle représenté va bien au-delà, et c'est la traversée, évoquée ici.
Cette politique du regard est autrement plus charnelle, que celle qu'ici et là, on veut nous faire admettre.
Misons, un coup de dès, que ce constat s'applique à la littérature, et nos manières de lire s'en voient à jamais transformées.




" Montrer la parole sortant des mots. Faire la pensée visiblement traverser l'air, rendre le langage ardent, c'est-à-dire d'abord le montrer matériel. L'air et le langage : montrer leur amour, leur croisement combustif. Ouvrir les mots comme des fruits, en offrir la chair irriguée, traversée, évidée, fléchée de souffles... Le monde physique est dansé. Il est beau que le mot attraction nous mène à la fois au cirque et aux planètes... Contrairement à ce qu'on croit, la nature va par sauts, Alarme ! Alarme ! Attraction des langues. Alarme ! Alarme ! Alarme ! Alarme ! Les acteurs qui brûlent bien les mots jusqu'à la cendre rendent le temps inattendu , a-horaire, in-divisé, circulaire-pulsif. Ils nous restituent le temps en volutes, en bouffées, en nourriture et en rien : sur le bûcher. La scène est la croix du langage. " (2)

Quelques acteurs opèrent comme la peinture, ils nous traversent et retournent nos pauvres certitudes. Cette alchimie ne prends, que, pense-t-il, lorsque texte il y a, faute de mots et de phrases à la hauteur de cette aventure du corps, ce ne sont que gesticulations.
Il y a quelques été de cela Valérie Dréville montrait ici le langage ardent de Paul Claudel, et son effervescence furieuse, bouffées de mots, bouffées de couleurs, comme chez Manet ?





" Je ne suis pas spécialement nostalgique de telle ou telle époque de ma vie. Les décors n'ont guère changé, j'ai beaucoup plus de joie que de mélancolie à retourner dans certains endroits - ou bien c'est que la mélancolie s'y était confondues dès le premier jour. Il me semble qu'enfant je n'étais ni plus ni moins joyeux qu'aujourd'hui, c'est-à-dire ni plus ni moins mélancolique. Nostalgique, éventuellement, mais de ce que je ne savais pas encore, de ce que je n'étais pas encore ce que je serais, que je ne saurais peut-être jamais. Si j'ai eu peur de vieillir, c'était parce que j'avais peur de ne pas vieillir de la façon que je voulais. " (3)

Frédéric Berthet plus que jamais là, note-t-il, son écriture, sa vie, son art, continuent à nous traverser, comme nous traverse la nostalgie du futur, la seule qui nous saisit, nous trouble, et nous pousse à nous glisser dans le costume du mort en sursis que nous sommes, si un temps il avait glissé de notre peau.
Grande différence avec de nombreux écrivains d'aujourd'hui, Frédéric Berthet ne sera jamais un personnage, mais un écrivain libre qui a su ce que c'était qu'une liberté libre, qu'il l'a appliquée mot à mot à sa littérature et sa vie.

Arnaud Le Guern sur braconnages.com en parle avec talent.

Seule obligation morale, ajoute-t-il, se vêtir comme l'on écrit, la langue élégante qui se conjugue à l'élégance invisible du lin, ne jamais regretter ses échecs et ses faillites, et rire de ses victoires.

Et les femmes, me demande-t-elle ?
Leur présence : une guerre dont nous avons beaucoup de mal à nous passer, à la seule condition d'ouvrir plusieurs fronts en même temps. Tout le reste n'est que frilosité chichiteuse !




à suivre

Philippe Chauché


(1) La Révolution Manet / Philippe Sollers / Entretien avec Patrick Amine / L'Infini 114 / Printemps 2011 / Gallimard
(2) Lumières du corps / Valère Novarina / P.O.L. / 2006
(3) Journal de Trêve / Frédéric Berthet / L'Infini / Gallimard / 2006

jeudi 14 avril 2011

Visages du Roman (21)



" Joie de Picasso dans le soin quasi obsessionnel qu'il apporte à dater ses tableaux. A ne surtout pas prendre les dates inscrites sur ses toiles comme les marques au fer rouge de ses hontes. " (1)

Fixant le bleu tendre du ciel, il se dit qu'ici, les dates marquent ces histoires à l'encre sympathique, à la seule condition de savoir les lire dans la permanence du mouvement musical du Temps.
Il aime à penser que des peintres ont fait la même chose dans un coin de leurs toiles, ou sur la face invisible le leurs tableaux, et ajoute, que chaque corps enlassé porte à jamais l'instant de cet éclat permanent. Quant aux écrivains, il faudrait être sourd pour ne pas voir que les plus grands agissent avec la même nécessité.
Dater, ajoute-t-il, c'est aussi savoir où nous en sommes sur l'instant avec le Temps, et donc avec la vie. Jamais les dates ne trompent, mais elles mettent au clair, un éclairage saisissant.

" 9 juin 1841, Baudelaire embarque de Bordeaux sur le Paquebot-des-Mers-du-Sud. Témoignage d'un marin. Pendant la traversée, il se signala pr des attudes excentriques. Une liaison s'établit entre lui et une laya ( non indien pour une bonne d'enfant ), belle et ardente négresse qui avait accompagné une famille créole en France et se rapatriait. Cette liaison fut cause de scènes étranges : la négresse poursuivait Baudelaire d'une tendresse tellement ardente que, d'accord avec le capitaine, on consigna cette femme, pour la durée de la traversée, dans la cabine étroite qu'elle habitait à bord. Cité par Sollers qui ajoute ce commentair : on est content d'apprendre que le jeune Baudelaire plaisait aux femmes de couleur. Elles sentent d'instinct si un homme vit en musique. " (1)

L'histoire de Baudelaire et de sa laya mérite largement sa place ici, question de date, d'art de se saisir d'un corps étranger, étranges étrangers qui effaient tant les bourgeois qui entourent l'écrivain. 13 avril 2011 cherchez le corps étranger !



à suivre

Philippe Chauché

(1) La scandaleuse beauté du mal / Jacques Henric / L'Infini n° 114 / Printemps 2011 / Gallimard

mardi 12 avril 2011

Visages du Roman (20)



" Il vaut mieux faire semblant d'être idiot et ne rien faire que jouer au malin et d'agir à tort et à travers. Impavide, on ne dévoile pas ses ressorts. " Éclairs et nuages, telle est la confusion primordiale. " (1)

à suivre

Philippe Chauché

(1) Vingt-septième stratagème / Les 36 stratagèmes / Manuel secret de l'art de la guerre / traduc. Jean Levi / Rivages poche / 2007

lundi 11 avril 2011

Visages du Roman (19)



Rien finalement, note-t-il, n'oblige les écrivains à avoir de l'oreille, rien, sauf que cela se lit dans leurs livres, ou plus précisément c'est l'absence d'oreille qui saute aux yeux, vérifiez dans le livre ou les livres que vous êtes en train de lire, ajoute-t-il, pour cela une seule consigne, lire à haute voix tout en dansant, ou dans le silence lumineux de la concentration, exercice de haute voltige qui s'il est réussi, et si le roman en question l'est aussi, vérifie si vous avez de l'oreille et si l'auteur par vous choisi écrit avec son oreille.

" Hier, je cherchais les peintures à fresque d'Appiani ; j'entre dans San Fedele, je trouve une architecture magnifique ; toute l'église proprement tendue en damas cramoisi, un air frais et pur. On disait une messe basse qui était écoutée par une vingtaine de fidèles dispersés sur les bancs de cette vaste église ; tout à coup part une petite sonate charmante. C'était un homme qui était à l'orgue avec deux femmes. Il joua un rondeau très gai et très brillant. Cette jolie église fraîche en augmentait l'effet. " (1)

Parfois l'oreille de l'écrivain devient celle du peintre, pas surprenant avec Stendhal, c'est un précipité de Monet, preuve s'il le fallait, dit-il, que la bibliothèque de l'écrivain est à la fois ouverte sur ce qui se passe, sur ce qui s'est passé, et sur ce qui va se passer, pour vérifier que rien ne passe, et que le Temps a plus d'un tour de passe passe dans son ventre - comme certaines déesses.

" L'avion qui vole, me semble-t-il, exceptionnellement bas, vient de passer au-dessus des Pyrénées. Je suis, comme chaque fois que je fais ce voyage, stupéfait par la grandiose beauté du paysage. Qui la dira ? Qui la décrira jamais ? Nous traversons ces montagnes qui coupent nos deux horizons en moins de quinze minutes. Rien n'est comparable à la splendeur de ce déroulement... aucune oeuvre humaine ne peut rivaliser avec ce chef-d'oeuvre naturel... Il y faut bien entendu l'avion, mais comme la misère et la tristesse de cet appareil, comme ses miraculeuses prouesses s'oublient vite en présence de ce monde vivant, fini et infini, de formes et de couleurs que magnifient les quatre éléments. " (2)



" C'est la nuit. Il pleut. Floc de l'eau sur le macadam. Derrière la pluie les passants sous rature. Sous le halo rayé des lampadaires, les vitrines, rectangles bleus, exposent des compotiers pleins de pommes, des fontaines de mille-feuilles dégoulinant de miel. Cuisiniers aux coiffes amidonnées, fours de fer où tournent, remplis d'amandes, farcis de lauriers, des moutons entiers.
Protégée par ce dieu nébuleux - la fumée qui sort des troquets -, Cobra traverse. Derrière elle, la bouche du métro au milieu du trottoir, l'escalier fuyant. Les tiges de céramiques bifurquent, s'incurvent.
Le relent rance des bistrots, le grésillement de la chair brûlée, l'alcool aigre et la graisse : l'acide pluvieux la travaille, la mine. " (3)

L'écrivain écoute et voit, il entend et écrit, c'est la même histoire, et personne, note-t-il, ne peux savoir ce qui vient en premier.
J'écris souvent en musique - choix précis : du jazz et Bach, Bach et le jazz -, pense-t-il, il faut que les phrases aient un certain souffle, une musique curieuse, une certaine rigueur légère, pour qu'elles tiennent, voyez ce qui s'écrit là, Billie Holliday ( Baltimore, Maryland, 7 avril 1915 / New York, 17 juillet 1959 ), et vous comprendrez.



à suivre

Philippe Chauché

(1) Journal / Milan, le 10 septembre 1811 / Stendhal / Gallimard / Édition d'Henri Martineau revue par Xavier Bourdenet / Gallimard / Folio Classique / 2010
(2) Le jour et l'heure / Entre Barcelone et Paris, 7 mars 1981 / Marcelin Pleynet / Carnets / Plon / 1989
(3) Cobra / Severo Sarduy / traduc. Philippe Sollers et l'auteur / Éditions du Seuil / 1972

dimanche 10 avril 2011

Visages du Roman (18)



" Le fait est qu'alors, si j'ai commencé à connaître physiquement les peintres, les plus grands peintres de l'époque, Picasso, Braque, Fautrier, Dubuffet, eh bien, cela s'est produit à cause du Parti pris des choses. Le Parti pris des choses avait été, m'a-t-on dit, et j'ai pu le vérifier aimé par ces peintres. On m'a beaucoup dit que ces textes étaient soumis (je crois que cela se trouve déjà dans l'essai de Sartre sur moi) à la vision, c'est-à-dire que la bougie, la cigarettes, l'huître, etc., comme je les traite, auraient pu être au bien des tableaux que des textes. " (1)

Voir pour être vu par ceux qui savent bien voir, c'est ce qu'il écrit. Bien voir pour bien écrire, c'est aussi bien peindre ce que l'on voit ou ce que l'on a vu - c'est la même chose - comme si l'on écrivait et inversement.

" La nuit parfois ravive une plante singulière dont la lueur décompose les chambres meublées en massifs d'ombres. " (2)

La vision est d'abord une affaire d'oeil et d'oreille, la main vient ensuite. J'entends, ajoute-t-il, la musique des choses, je saisis ce qu'elles cachent et montrent à la fois, voir simplement les choses en les traversant, voir aussi ce qu'elles font voir des autres choses qui les entourent - la grande affaire des peintres et des écrivains.

" Comme dans l'éponge il y a dans l'orange une aspiration à reprendre contenance après avoir subi l'épreuve de l'expression. Mais où l'éponge réussit toujours, l'orange jamais : car ses cellules ont éclaté, ses tissus se sont déchirés. Tandis que l'écorce seule se rétablit mollement dans sa forme grâce à son élasticité, un liquide d'ambre s'est répandu, accompagné de rafraîchissement, de parfum suave, certes, - mais souvent aussi de la conscience amère d'une expulsion prématurée de pépins. " (3)

Le mouvement des choses devient le mouvement de la phrase et du pinceau, c'est ce mouvement qui chasse toute psychologie bavarde.




" Inquiétude de l'eau : sensible au moindre changement de la déclivité. Sautant les escaliers les deux pieds à la fois. Joueuse, puérile d'obéissance, revenant tout de suite lorsqu'on la rappelle en changeant la pente de côté-ci. " (4)

Francis Ponge, Pablo Picasso, mêmes manières de saisir le réel des choses, ce réel intense, matière dans la matière, l'autre nom de la littérature et de la peinture. Il faut pour s'en convaincre suivre au jour le jour la naissance d'un tableau et d'un roman - même stratification secrète - mais à la seule condition d'être sur et dans le motif, ce qui est le contraire du décoratif, du chichi, et du vulgaire dominant.
La phrase est une eau et un galet, elle coule et s'écoule, roule, s'immobilise puis repart comme un torrent vers sa destinée - l'océan, le point final.



à suivre

Philippe Chauché



(1) Entretiens de Francis Ponge avec Philippe Sollers / Gallimard - Seuil / 2001
(2) La Bougie / Le Parti pris des choses / Francis Ponge / Tome Premier / Gallimard / 1965
(3) L'Orange / Le Parti pris des choses / d°
(4) De l'Eau / Le Parti pris des choses/ d°

samedi 9 avril 2011

Visages du Roman (17)



" Un malade qui ne voulait pas recevoir les sacrements, disait à un ami : " Je vais faire semblant de ne pas mourir. "

Nicolas de Chamfort

Passé maître dans l'art de brûler ses vaisseaux, il finit noyé car il ne savait point nager.

Michel Onfray est à l'amour ce que Joseph Staline est à l'humour.

Un penseur qui ignore Saint-Simon et Laurel et Hardy devrait sur le champ se couper la langue.



à suivre

Philippe Chauché

jeudi 7 avril 2011

Visages du Roman (16)



" Qu'il gouverne avec tant de maladresse un piano s'explique aussi par la paresse dont il ne s'est jamais défait depuis l'enfance : lui si léger n'a pas envie de se fatiguer sur un instrument tellement lourd. Il sait bien que l'exécution d'un morceau, surtout lent, requiert une dépense de force physique dont il aime mieux se dispenser. Mieux vaut dont la désinvolture - qu'il a récemment poussée au point de composer l'accompagnement de Ronsard à son âme pour la seule main gauche, lui-même ayant prévu de fumer avec la droite. Bref il joue mal mais enfin bon, il joue. Il est, il sait qu'il est le contraire d'un virtuose mais, comme personne n'y entend rien, il s'en sort tout à fait bien. " (1)

Il se dit que la désinvolture lui va très bien. Se montrer excéllent, ajoute-t-il, dans le dégagement, l'abandon, parfois dans la légèreté exécessive, on le lui a reproché plus d'une fois.
Ecrire participe aussi pour lui de la même chose, ce qui au bout du compte, pense-t-il, n'est pas une si mauvaise manière que ça.
Il avait lu ainsi le petit livre, il y a quelques années, puis il l'avait oublié, ou ajoute-t-il, peut-être ne l'avait-il tout simplement pas lu, vu mais pas lu.
Il se souvient qu'elle lui avait confié tout le plaisir qu'elle y avait pris, bien lu pense-t-il.
Il l'a donc (ra)acheté chez un soldeur, à très bas prix, couverture un peu jaunie - les livres jaunissent-ils aussi vite ? - mais désormais griffé au crayon dur dans ses marges blanches.
C'est aussi net et détaché qu'une sonatine pense-t-il, c'est peut-être pour cela qu'il l'a oublié, qui sait ?

" Pendant les répétitions, il fait vive impression sur les instrumentistes en assortissant différemment, du jour au lendemain, les couleurs de sa chemise et de ses bretelles : une fois roses, une fois bleues. " (1)

Ravel et sa musique, une élégance commune, pense-t-il. Qui aujourd'hui peut en dire et en faire autant. La négligence a remplacé la désinvolture, l'assourdissement l'accord léger, il retrouve chez les gitans de Séville ce même rapport du tissus au corps, de l'accord à la soie, pas étonnant, pense-t-il, que Ravel, comme quelques uns se penchait parfois sur un ruedo, peut-être y entendait-il quelques accords de sa Pavane.

" Pour conclure cette journée, alors qu'un concert de ses oeuvres va être donné au profit d'entreprises charitables, comme d'habitude il est en retard, il n'est toujours pas là, on l'attend longtemps, il arrive enfin pour découvrir avec horreur qu'il a oublié la pochette de son habit et c'est encore toute une histoire. Casadesus a beau lui proposer de lui prêter la sienne, il déclare que c'est impossible. Et bien sûr que c'est impossible, puisqu'elle ne porte pas les mêmes initiales. Mais enfin ce n'est pas si grave puisqu'on file dès le lendemain dans l'Hispano d'Edmond Gaudin, le père de Marie, voir toréer Marcial Lalanda (oreille et division), Enrique Torres (ovation et sifflets) et Nicanor Villalta (silence et silence) aux arènes de Saint-Sébastien. " (1)




" Voilà. Il a cinquante-sept ans. Il a bouclé depuis treize ans son oeuvre pour piano avec Frontispice, pièce qui ne compte pas plus de quinze mesures, ne dure pas plus de deux minutes mais requiert pas moins de cinq mains. Il a réglé leur compte aux formes sonate et quatuor. Après avoir poussé à l'extrême, quitte à casser le jouet, son pouvoir d'instrumentation avec le Boléro, il vient de résoudre le problème du concerto, seul auquel il ait toujours tardé à s'affronter. Que faire à présent. " (1)

Que faire à présent, c'est une question qu'il ne cesse de se poser. Rien pense-t-il, et s'est déjà beaucoup, ne jamais donner d'importance à ce faire employé à tout va, pour tout et n'importe quoi. Son rève, ne rien faire avec désinvolture.




" Il est seul chez lui à Montfort, sans illusion. Il y a toujours été seul, mais suspendu à la musique. (1)




à suivre

Philippe Chauché

(1) Ravel / Jean Echenoz / Les Editions de Minuit / 2006

lundi 4 avril 2011

L'Homme qui danse



" Le cul de plomb, je le répète, c'est le vrai péché contre l'Esprit. "
Friedrich Nietzsche - Ecce Homo

à suivre

Philippe Chauché

dimanche 3 avril 2011

Visages du Roman (15)



" Qui me confirmera qu'il est vrai ou vraisemblable que c'est uniquement par suite de ma vocation littéraire que je n'intéresse à rien et suis par conséquent insensible. " ( 2 mars 1912 ) (1)

Il se dit, que l'avantage d'un Journal ou de Cahiers, c'est que leur parution se doit d'attendre l'imprimatur du dernier souffle. C'est pour cela ajoute-t-il, qu'il n'en tient point.

" La terrible insécurité de mon existence intérieure. " ( 3 mai 1913 ) (1)

Seule victoire, note-t-il, ne jamais en finir avec la PHRASE en mouvement, elle seule d'évidence propose une ouverture.

" Incertitude, sécheresse, silence, c'est en cela que tout passera. " ( 8 janvier 1914 ) (1)

Il confie souvent ses pensées au couleurs du ciel, ce sont mes révélateurs, ajoute-t-il.
Se soumettre à l'épreuve du bleu absolu, du gris qui doute, du blanc cassé, du noir envahissant, à celle du vent du sud qui adoucit l'arrivée des nuages, à l'absence des chants d'oiseaux, au frôlement d'une averse, à la sage arrivée de la nuit encombrante.

" Violente averse. Mets-toi face à la pluie, laisse ses rayons de fer te pénétrer, glisse dans l'eau qui veut t'emporter, mais ne bouge pas, reste droit et attends le soleil qui va couler à flots, subitement et sans fin. " ( 27 mai 1914 ) (1)

Un sourire suffit à tout retourner.

" O heure merveilleuse, sérénité parfaite, jardin sauvage. Tu tournes le coin de la maison et dans l'allée, la déesse du bonheur se hâte à ta rencontre. " ( 15 septembre 1917 ) (1)

Ne rien faire, mais en musique.

" Promenade dans le parc au milieu des jeunes femmes. Aucun sentiment d'envie. Assez d'imagination pour partager leur bonheur, assez de jugement pour me savoir trop faible pour ce bonheur, assez de folie pour croire que je pénètre clairement leur situation et la mienne. Non, pas assez de folie, il y a là une petite faille, le vent s'y glisse en sifflant et empêche la pleine résonance. " ( 16 octobre 1921 ) (1)

Changer l'idée que l'on se faisait au 16° siècle du Harem ( grand péché ) et prendre très au sérieux sa définition du siècle passé ( se dit par plaisanterie d'un groupe de femmes entourant un homme ), garder ce que son sens a de sacré, et faire fondre ses interdits. Grande félicité aux côtés de P., H., A., S., miser sur le mélange joyeux des voix et des corps, belle controverse amusée sur Camille Claudel, Paul Claudel et Rodin, cherchez le fautif, le responsable, le mâle lâche !

" Une vie qui passe inaperçue. Un échec qui se voit. " ( 20 février 1922 ) (1)

Il se sent de plus en plus plurivalent.



à suivre

Philippe Chauché

(1) Journal / Franz Kafka / traduc. Marthe Robert / Grasset /1954

vendredi 1 avril 2011

Visages du Roman (14)



" Il est vrai que, du plus loin que je me souvienne, j'ai toujours appris quelque chose en m'approchant de certaines femmes. Une manière d'être, de perdre, d'obtenir. Je me suis alors persuadé que les humains en sauraient davantage sur eux-mêmes s'ils s'observaient avec le regard de l'autre sexe. Et c'est par instinct, autant que par calcul, que j'ai guetté mon reflet le plus fidèle dans le miroir que ces femmes me tendaient. " (1)

La note est en bas de page au tout début du livre, écrite au crayon dur : " Avignon, le 23 décembre 2007, en pensant à celles qui.. ", il a repris le livre dans la nuit claire, note-t-il, une reprise n'est jamais une méprise, mais une déprise, un dégagement vers un mouvement, celui de celles qui l'a souvent surpris, parfois conforté dans ses incertitudes et dans sa recherche de l'occasion, l'occasion ce mouvement d'un corps qui se fait verbe et d'un verbe qui devient corps, ce mouvement de détournement et de retournement du Temps. Tout un programme.


1940 - photo Cecil Beaton -

" Quelques-unes de ses phrases - comme autant de repères.
1920 : " Je meurs d'amour, sans savoir pour qui... " Saint-Exupéry, avec ses paupières lentes, croira que Louise mourait d'amour pour lui. Il s'en consolera, fort mal, en prenant de l'altitude.
1924 : " L'argent me ruine " - il faudra donc en trouver, ici ou là, et à n'importe quel prix. D'où son mariage, l'année suivante. Plus tard, avec quelques amis dans le besoin, elle créera la confréries des Espérons où l'on n'admettait que des individus dépensiers, donc ruinés, et riches de leur seul espoir d'être moins pauvres.
1929 : à un amant ( lequel ? ) : " Je t'aimerai toujours ce soir... "
1958 : " Louise est mon nom de guerre lasse. " (1)

Il voit mal, une bourgeoise écrire cela, trop occupée à gérer ses rendez-vous, ses enfants, ses amants, ses séances de psychanalyse et de " remise en forme ", ses voyages, ses confidences et ses stratégies sociales.
Quant aux gauchistes et autres alter-mondialistes... Taxi !
Louise, elle, a un nom et elle sait le porter.

" Sous le pavillon Vilmorin, on cingle facilement vers le large. Il suffit de rester fidèle à tout ce qui, au fil des siècles, a été irrigué par le sang de cette tribu : le culte de l'ordre et de la bohème, le naturel et les conventions, le respect et l'abus. Sur cette trame, on peut broder. " (1)

Il se dit, nous sommes peu nombreux à nous y connaître en broderies !



" Dans la vie, d'ailleurs, Miss Brooks se méfiait de l'amour. Et elle s'en moqua volontiers, à l'époque de sa splendeur, lorsque des mâles affolés faisaient le siège de ses suites au Plaza ou au Waldorf. Elle avait lu Proust - donc elle savait. Pour elle, l'amour était réductible à " la pagaille sexuelle " qui l'escorte d'ordinaire. Pas question d'entrer dans ce casino. Ni d'y miser un seul cent. Elle essaiera le saphisme, la prostitution, le mariage, le libertinage, la fidélité, avec une égale insatisfaction. " (1)

Comme d'autres, il n'a pas oublié son visage - oublie-t-on un visage ? - ni ce que l'on pouvait deviner de son corps - oublie-t-on un corps ? -, et il se souvient très vaguement, note-t-il, de ce que l'on a pu écrire sur elle.

" Ce matin, la lettre de Marcel Conche sur Louise Brooks. Il voit en elle, avec raison, une philosophe beaucoup plus radicale et profonde de Lou Andréas-Salomé. " Mais elle n'a pas eu de chance dans ses rencontres, contrairement à Lou. ", précise-t-il... Toujours à propos de Louise Brooks, il croit percevoir en elle une indifférence à la vie sexuelle, indifférence qu'il partage : " Si je n'aime ni la sexualité, ni le plaisir, ce n'est pas par l'effet de quelque réserve morale, mais
parce que je m'y sens étranger à moi-même. "
" J'aurai quand même réussi quelque chose dans mon existence : présenter Louise Brooks à Marcel Conche et transformer notre philosophe en inconditionnel de Brooksie la stérile. " (2)



" Elle occupait, en général, des appartements plutôt vides. Sans charme particulier. Avec des cendriers pleins et des meubles qu'on avait posés là, à tout hasard, par convention. Trois ou quatre ans, pas davantage, dans le même lieu. Et aucun de ces lieux, sauf la maison de Normandie, ne lui appartint jamais. Sagan évitait de posséder. Il s'agissait, pour elle, de n'aimer les décors qu'au théâtre. De s'entraîner au passage en coup de vent. De ne pas se prolonger dans les choses. Aptitude au dénuement ? Indifférence à toute forme d'identité stable ? " (1)

Il a relu la phrase plusieurs fois, se disant, on touche à l'identité même de la description, c'est clair et net, comme lorsque le noir et blanc était l'unique façon de saisir un visage, visage d'une romancière, visage invisible, fondu au noir en attendant que l'on ne referme sur le noir l'ultime porte.
" S'entraîner au passage en coup de vent. " Destinée ? Qui le sait ?



" Elle était toujours en retard. Non par narcissisme, comme cela s'observe chez les êtres qui doutent de leur pouvoir mais, tout simplement, parce qu'elle était heureuse, chaque fois, là où elle se trouvait, et qu'elle n'aimait pas abréger les bons moments.
Elle portait souvent des tailleurs en tweed à gros carreaux.
Elle aimait le beige, le roux, les bijoux anciens.
Elle poudrait ses bras.
Elle tombait amoureuse plusieurs fois par semaine.
Elle disait : " De nos jours, tout le monde a le même âge.
Malgré son entrain, son humour, sa joie de vivre, il y avait toujours une ombre autour d'elle. Une ombre bizarre. Un peu inquiétante.
Louis Jouvet mourut quelques jours après lui avoir proposé un premier rôle dans une adaptation de La Puissance et la Gloire. Elle se mit en tête, alors, qu'elle portait malheur. " (1)

Il note enfin, un vent léger traversa le cinéma, et il est aimable de penser que ce fut dans les comédies musicales de Jacques Demy, le cinéma ne se prenait pas au sérieux, et si c'était le cas, cela ne se voyait pas.

Convoquant quelques fées, il leur soumet ces portraits et ouvre au hasard le livre bleu méditerranée accompagné d'une coupe de champagne.
Point d'ivresse, mais un doux vagagondage sous le bleu du ciel et dans l'occasion.

à suivre

Philippe Chauché


(1) La dernière femme / Jean-Paul Enthoven / Grasset / 2006
(2) Journal d'un oisif / Roland Jaccard / PUF / 2002