samedi 18 avril 2015

p(H)ommes de terre dans La Cause Littéraire



p(H)ommes de terre, René Lovy & Thomas Vinau


On sait Thomas Vinau attentif aux pierres, aux fleurs de cerisiers, aux nuages, aux arbres, aux papillons de nuit, aux fruits, aux bruits de la terre, aux éclairs du Luberon, aux songes et à la beauté amusée des association d’idées et de mots, à la souplesse des petites fictions vives et réjouissantes. On le découvre amateur de Solanum tuberosum, de pommes de terre que sculpte René Lovy. Ce gracieux petit livre est la trace d’une rencontre potagère et inspirée entre deux artistes. L’un jongle – l’art de la plaisanterie – avec ses mots, l’autre avec ses tubercules. Les deux façonnent et saisissent des gueules et des tronches qui se tordent – de rire et de doute –, boudent, sourient et tremblent. Bestiaire de la laideur et de la stupeur où les bouches se tordent et les yeux se plissent, monstres surgis de l’humus inspiré du sculpteur.
 
 
 
 
Thomas Vinau est un écrivain du réel imaginaire, de l’imaginaire réaliste, de la plongée en apnée littéraire. Il collectionne les mots rares comme des pierres précieuses, il saute sur un pied de phrases en phrases, et ses livres sont des sentiers où il est réjouissant de s’égarer. René Lovy a toujours une pomme de terre à la main, tubercule qu’il fait tourner entre ses doigts, jouant du pouce avec leur naturelle déformation, les accentuant, il les dote de deux yeux, d’un nez et d’une bouche, une gueule de l’emploi en quelque sorte. La rencontre entre les deux fait des étincelles. Jeux de mots, mots enjoués pour ces gueules déformées, mots rageurs et ravageurs qui s’attaquent à la peau d’une Gourmandine, mots rêveurs qui germent comme une Charlotte oubliée dans un grenier.
 


Thomas Vinau sculpte sa langue, joue avec les aphorismes – le véritable aboutissement de la sagesse c’est la pourriture – prend aux mots les pommes de terre de son compère – germer gémir durcir / c’est ma façon de mourir qui me dessine – décrit en quelques mots les cris et les humeurs sculptés des pommes de terre René Lovy – je suis la première tronche / la première tranche de vie.

Philippe Chauché

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dimanche 12 avril 2015

De Gaulle et Mauriac dans La Cause Littéraire







« Leur héritage nous fait leçon, mais c’est un héritage sans héritiers. De Gaulle et Mauriac sont trop singuliers pour que l’on puisse se réclamer d’eux de nos jours ».
 
Le dialogue oublié ou les raisons d’une passion française. C’est à cette part de l’histoire politique et littéraire française que nous convie Bertrand Le Gendre. A la gauche il y a François Mauriac (c’est de Gaulle qui parle), prix Nobel de littérature, journaliste admiré, craint et parfois honni, chrétien social, d’une trempe rarement égalée. A ma droite le Général de Gaulle, l’homme de Londres, surréaliste sur ces messages de Radio Londres (Philippe Sollers) « Les renards n’ont pas forcément la rage, je répète… ». « J’aime les femmes en bleu, je répète… ». « Nous nous roulerons sur le gazon ! », l’homme de l’unification de la Résistance, de la V° République et de la fin de la guerre d’Algérie. Leur dialogue court sur trente ans, de l’Occupation aux lendemains de mai 68. Leur histoire, comme celle finalement de Malraux et du Général (l’occasion de lire ou de relire le lumineux André Malraux Charles de Gaulle, une histoire, deux légendes d’Alexandre Duval-Stalla, L’Infini Gallimard), est cette part commune de l’Histoire française, cette passion commune. Tous les deux s’emploient à choyer leur langue et leur territoire, au risque parfois d’être incompris.
 




 
 
« Par quels détours échappe-t-on à un avenir tout tracé par la naissance et l’éducation ? Comment s’affranchit-on d’un milieu social conservateur et conformiste ? Par quel mystère devient-on un rebelle ? Charles de Gaulle et François Mauriac illustrent chacun à sa manière cette entorse au destin ».
 
L’écrivain et le militaire chaque jour recommencent leur guerre, et ce n’est pas une drôle de guerre. Rebelles à l’occupation et à Vichy, à ce et à ceux qui les empêchent de voler, aux destins qu’ils n’ont pas choisis, aux combats où l’on tenterait de les réduire. D’une bataille l’autre, l’écrivain de Malagar échoue dans sa bataille pour sauver Brasillach de la mort, le Général le reçoit et l’écoute, mais Mauriac n’a pas su se faire entendre. Il ne l’a pas davantage compris. Il dira de ce rendez-vous : « J’étais absent de mon propre corps, je flottais très loin de cet être de tension et d’attention qui était là… Sans doute le Général a-t-il dû me trouver idiot ». De Gaulle prend le temps qu’il faut pour imposer sa vision de la République, sa solution pour l’Algérie, l’écrivain l’aura devancé dans son « Bloc-notes », les guerres se gagnent parfois sur plusieurs fronts à la fois. Si l’écrivain et le Général se voient peu, ils s’entendent à distance, une question de style (du Bloc-notes au Salut) et les fils de l’écrivain sont au plus près de lui. Jean (Malagar) journaliste et observateur privilégié et Claude (Le Temps immobile) dans l’antichambre du pouvoir, et ne cessent de tisser ce lien subtil qui unit l’Ecrivain et le Président.
 
 
 
« Hommes de plume et de terroir. Chaque jour, de Gaulle et Mauriac font à pied le tour de leur domaine pour ordonner leurs idées. Toujours strictement vêtus. Philippe de Gaulle : « A Colombey, dans le jardin, nous ne l’avons jamais aperçu (…) sans cravate… ». Jean Mauriac : « Son grand béret basque ou son chapeau blanc sur la tête, ses espadrilles au pieds, il retrouvait ses origines : il redevenait un paysan. Mais un paysan en cravate ! »
 
Le dialogue oublié ou le temps retrouvé, le temps de la résistance, des premières marches du pouvoir, du renoncement, du retour, du crépuscule, temps présent de ces hommes d’exception (Mendès est aussi invité, Mauriac y a cru contre de Gaulle), romanesques, politiques (civilité), en mouvement permanent jusqu’à ce que le corps ne lâche (ce naufrage – j’ai l’impression d’une usure).
 
Philippe Chauché

http://www.lacauselitteraire.fr/de-gaulle-et-mauriac-le-dialogue-oublie-bertrand-le-gendre

dimanche 5 avril 2015

Valentin Retz dans La Cause Littéraire






« Durant deux longues années, le pourtour de mes yeux, mes pommettes, mes tempes, mais également, et curieusement, le bas de mes chevilles, ont grillé nuit et jour sur l’autel de mes nerfs. Je me suis consommé en un lent sacrifice ».
 
C’est ainsi que s’ouvre Noir parfait, à la manière d’un opéra. Les nerfs du roman se consument comme ceux de Don Giovanni. Le corps du narrateur est en feu, il grille en silence comme touché par quelque maléfice. Alors, il s’agit de guérir, mais aussi de comprendre d’où vient cette malédiction. Et si tout s’était joué en Grèce, lors d’un séjour avec son épouse et son fils, Daphné et Hermès. On ne visite pas les dieux et les hommes sans quelque risque, on ne rencontre pas un Bohémien handicapé, on ne se glisse pas dans le temple d’Apollon Épikourios sans quelque dommage – souffrir sans raison peut réellement rendre fou et (que) la folie démultiplie en général les circonstances fatidiques. Le narrateur saisi au vif par ce feu – cet Enfer ? – ne sait plus à quel miracle se vouer, à quel saint se confier et à quel dieu s’offrir pour ne plus souffrir – le Paradis ? – (que) je brûlerais mes brûlures en brûlant six cent cierges, avant que sa résurrection ne surgisse d’un changement de regard.
 
« (Et) ma vision a été si soufflante, si bouleversante, si immédiate que je ne me suis pas aperçu que mes brûlures névralgiques avaient cessé à la seconde où j’avais regardé à travers mes nouveaux verres ».
 
Ainsi se poursuit Noir parfait, changement de décor, de vision et regard. Les douleurs disparaissent quand le narrateur découvre les êtres comme ils sont à travers ses nouvelles lunettes – l’écrivain ajuste son regard. Des verres correctifs (qui) concentrent ma vision pour la porter à l’intime, et plus qu’à l’intime, pour la porter au secret, au mystère, à l’indicible, et comme si ce miracle ne suffisait pas, le narrateur remonte par sa vision toute la généalogie de ceux qu’il regarde – je plongeais de plus en plus dans des vues impossibles – vues étranges et anciennes et vues actuelles, terrifiantes. Le feu du narrateur devient celui du réacteur numéro 1 de Fukushima Daïïchi, un transfert de feu, les barres de combustible nucléaire se mettent à fondre tandis que de l’autre côté du globe terrestre mes brûlures névralgiques refroidissaient sous un flot continu de sensations visionnairesNoir parfait est aussi le roman des noms divins  – Hélios, Hermès, Phoebus – que portent les enfants, celui du fils du narrateur et ceux de ses premières amitiés, qui se sont reconnus sur la terre – et des visions, le narrateur voit ceux qui ne sont plus là – les morts comme les dieux –, il les entend même répondre à un mot qu’il répète entre les dents.
 
« (Car enfin) j’étais maintenant persuadé que l’existence procédait d’une logique providentielle, que c’était même cette seule logique providentielle qui la rendait intelligible ; une logique qui prononçait les évènements, les circonstances – qu’ils fussent surnaturels ou non – … ».
 
Logique providentielle de Noir parfait, logique divine de l’aventure littéraire, nous sommes face à un roman de la traversée littérale de l’Enfer – la rencontre décisive avec Minyan Falls, l’artiste diabolique de l’île de Sein, Prince des démons, Seigneur des mouches – et face à l’ouverture salutaire sur le Paradis –Même à la fin, seulement la vie ! Le corps du narrateur est littéralement traversé par les morts – Les morts devaient veiller sur les vivants et les vivants prier pour les morts –, il devient cette porte qu’ils franchissent en y brûlant les résidus de leurs erreurs, en consumant leurs égarements. Dante est là, et on s’en réjouit.
 
« Immédiatement, j’ai alors entendu des voix qui susurraient : “Minyan Falls est menteur… Il veut ta mort… Ne l’écoute surtout pas…” Puis d’autres qui soufflaient : “Rejoins-nous sur le parvis de la chapelle… Fie-toi à nous… Suis le chemin de nos paroles…” ».
 
Logique romanesque de Noir parfait – un cercle et son point central, la fusion des nerfs produit de l’or – qui marque et démasque, et qui s’achève face à l’océan dans l’éclat de la parole. On ne peut rêver meilleure définition de l’art romanesque, d’autant plus quand il est porté avec brio, énergie, précision et allégorie, il en va de l’enchantement du roman comme de celui de l’opéra de Mozart. Comme chez François Meyronnis, il faut s’aventurer dans le néant, pour le comprendre et le terrasser.
 
Philippe Chauché