dimanche 22 novembre 2015

Le Secret de l'Empereur dans La Cause Littéraire








« Dès le dernier hommage rendu, il prit le bras de son majordome, esquivant les ambassadeurs de Venise et de France, mais aussi les représentants des villes voisines qui voulaient lui faire leurs adieux en personne. Il avait mieux à faire. Inspecter ses horloges pour sa visite quotidienne, voir si elles avaient bien sonné l’heure de sa nouvelle vie ».
 
Le secret de l’empereur est le roman de la désaffection du pouvoir, de son détachement, du retrait, du renoncement de Charles Quint aux titres et au trône. En quelques mois, d’octobre 1555 à septembre 1558, c’est tout un monde qui va se dissoudre, l’Histoire qui va basculer du Palais des ducs de Brabant à Bruxelles au monastère de Yuste dans l’Estrémadure, du bruit et de la fureur au silence religieux. Renoncement à la gloire, à la guerre et au monde, renoncement aux palais et aux courtisans, aux honneurs et aux trahisons qui se nouent, aux jalousies, pour ne garder que quelques fidèles compagnons et ses horloges – Elles rythmaient des jours plus illustres, la durée d’un pouvoir universel, venu de Dieu. Les horloges et les montres seront sa grande passion et son beau mystère, comme l’art subtil de la narration est celui d’Amélie de Bourbon Parme.
 
Le secret de l’empereur est le roman de cette passion et de ce mystère de l’horloge noire. Si le soleil ne se couche jamais sur son empire, ses horloges ne devraient jamais s’arrêter sur sa nouvelle vie, leurs aiguilles tournent de la lune au soleil, et c’est ce mouvement qui le passionne, ce défilement, ce va-et-vient, les secrets qu’elles recèlent et le silence de celles qui se reposent ou s’endorment comme on le dit des natures qu’imaginent les peintres, et que d’autres ne vénèrent que mortes.
 
« Le ciel avait toujours décidé de son existence. Les évènements les plus importants ne tenaient bien souvent qu’à une tempête, un rayon de soleil et même parfois à un courant d’air. Combien de fois avait-il été obligé de repousser ses projets à cause d’un nuage ? Mais cette fois, il n’avait jamais été si pressé d’aller là où personne ne l’attendait ».
 
Le secret de l’empereur est le roman du bouleversement, Charles Quint est fatigué, il souffre de la goute, mais aussi lassé du pouvoir. Il s’est battu sur tous les fronts, sous tous les ciels, contre le Pape et la Réforme, l’Empire ottoman, son nom brille sur toute l’Europe, mais il a le désir de faire de ses dernières années de vie, des moments de divertissement. Il souhaite enfin percer le secret de l’horloge noire, cette horloge imaginée par un moine hérétique espagnol. Charles Quint va finir par s’embarquer pour la Péninsule Ibérique, puis prendre le chemin de Yuste. C’est là, il en rêvait, qu’il va finir sa course – A cette heure-là, il commençait son voyage immobile, la fenêtre ouverte, respirant le parfum des orangers et des citronniers en fleur qui montait par vagues dans l’air tiède. Ses yeux ne seront plus attirés que par la mécanique céleste de ses horloges et de celle qui reste silencieuse, celle dont le secret se dérobe, après lui avoir faussé compagnie dans un ravin. Silencieux, malade, n’affrontant plus que la mort qui tisse sa toile tout autour du monastère.
 
« Mais ce matin comme tous ceux qui l’ont précédé, il n’y avait rien ni personne. Chaque mouvement de feuillage, chaque souffle de vent répétait la même attente, à la manière d’une vague qui s’échouait, inlassablement, contre le mur de sa maison. Un moine traversait la cour d’un pas trop rapide, un oiseau interrompait son chant, le moindre détail inhabituel faisait trembler le vide : au bout de chaque journée, il n’y avait toujours pas d’horloger ».
 
Amélie de Bourbon Parme n’est pas seulement une lointaine parente de Charles Quint, elle est avant tout un écrivain brillant, un auteur stylé – quel délice de ne pas succomber à la mode de la féminisation volontaire ! –, un peintre de l’âme, et de ses tourments. Elle possède cet art singulier du détail, l’œil voit juste et l’oreille saisit le moindre silence. Sous sa plume, Charles Quint marche, parle, se grise de passion pour les mécanismes célestes, évoque ses conquêtes et ses alliances, tient tête à ses courtisans d’ambassades, doute, rêve et se prépare à quitter la terre.
 
Amélie de Bourbon ou l’élégante passion de la narration.
 
 
 
« Les cloches de l’église sonnèrent longtemps à travers la campagne. Comme une messe interminable qui voulait pénétrer les arbres, les montagnes, leur apprendre la disparition d’un homme ».
 
 
hilippe Chauché

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