samedi 31 décembre 2011

2012



" Ainsi, puisque aussi bien j'ai le droit de répondre, vous me poignez le coeur lorsque je vous entends raconter les complots des prétendants chez toi !... et leurs impiétés !... et ton servage, à toi, né pour un autre sort ! Dis-moi : c'est de plein gré que tu portes le joug ? ou, dans ton peuple, as-tu la haine d'un parti qui suit la voix d'un dieu ?... est-ce parmi tes frères que tu as trouvé l'appui que, dans ta lutte, on attendrait d'un frère, au plus fort du danger ?... Ah ! si j'avais encore ta jeunesse en ce coeur ?... si j'étais soit le fils de l'éminent Ulysse, soit Ulysse en personne !... Je veux bien qu'aussitôt, ma tête roule aux pieds de quelque mercenaire, si, de tous ces gens-là, je n'étais le fléau : oui ! quand je serai seul, écrasé parle nombre, j'aimerais mieux encor mourir en mon manoir qu'assister tous les jours à ces oeuvres indignes. " (1)

à suivre

Philippe Chauché

(1) Odyssée / Homère / traduc. Victor Bérard / Bibliothèque de la Pléiade / Gallimard / 1955

vendredi 30 décembre 2011

La Langue et le Roman


" Ph. F. - Une nation n'a de grands hommes que malgré elle.
Ph. S. - C'est cela qui me vient au bout des doigts lorsque j'ai quelque chose à raconter.      Cette expérience-là, intérieure, à laquelle s'oppose tout le dispositif social. Et ça fait " roman ". J'appelle cela : " roman ". Mais dans un sens non cinématographique. C'est-à-dire : non anglo-saxon. Le colonisé collaborateur français, qui ne sait plus de quelle identité il est, est obligé d'en passer par cette extravagance dévotion pour roman illisible anglo-saxon. Parce que si vous les lisez, bravo ! Dans Trésor d'amour, il y en a un qui tombe dans la lagune à Venise. C'est un peu caricatural. Mais pas vraiment. C'est une question de vie ou de mort. C'est la guerre. Quelqu'un qui écrit aujourd'hui en français et qui ne sait pas que c'est une guerre d'une extrême violence n'écrit pas. Selon moi. Ou à peine. Par bribes. " (1)

" Si vous êtes à Paris, ou si vous y passez, allez voir Manet au Musée d'Orsay. Changez le titre de " L'Olympia ", ce nu allongé, voluptueux, proprement révolutionnaire, pour " Luxure ". La foule de l'avant-dernier siècle s'était rassemblée  pour hurler, cracher sur ce tableau, de même que sur " Le Déjeuner sur l'herbe ". Or, là, j'ai vu nos contemporains ne rien voir. Plût au ciel qu'ils trouvent cela absolument insoutenable, ou mal peint, ou dégoûtant ; jadis les gens se ruaient contre. Mais là, rien. Comment interpréter cette asthénie ? Sans doute pas par le progrès des moeurs. Si vous arrivez à entrer dans " L'Olympia ", dites-le-moi. C'est un tableau qui vous regarde de façon particulièrement insolente et informée. Magnifique luxure, comme elle dit la vérité ! Comme elle angoisse l'hypocrisie économe et sa profonde fécalité ! Comme elle va débusquer le diable jusque dans les grimaces des dévotions supposées ! Parfois, de splendides et rares vipères dactylographes peuvent écrire comme Sade : " Heureux, cent fois heureux ceux dont l'imagination vive et lubrique tient toujours les sens dans l'avant-goût du plaisir. " Happy few... Oh, j'entends aussi Stendhal, qui a souffert de n'avoir pas le corps qu'il fallait pour se livrer à la luxure, mais dont l'esprit était si luxuriant : " Posséder n'est rien, c'est jouir qui fait tout ! " (2)



Amusement de fin d'année, ce questionnaire à soumettre à celle ou celui qui s'adonne au flirt en hiver :
- si l'on vous dit roman, que répondez-vous ?
- si l'on vous dit peinture, que dites-vous ?
- vous pensez que Montaigne est notre contemporain ?
- la Luxure vous paraît d'actualité ?
- le Silence vous occupe ?
- Manet, Monet, Cézanne, Picasso, que pouvez-vous en dire ?
- vous lisez des romans français ?
- vous trouvez la jouissance amusante ?
- vous vous sentez contemporain de quel artiste ?
- l'art français, c'est quoi pour vous ?
- les Thang, cela vous dit quelque chose ?
- vous connaissez Nice ?
- si l'on vous dit, la musique, vous défendez qui ?
- vous rependrez bien une coupe de champagne en attendant que ne s'ouvre l'année du Dragon d'Eau ?

à suivre

Philippe Chauché

(1) La mutation du sujet / entretien réalisé par Philippe Forest / L'Infini 117 / Gallimard
(2) La Luxure / Philippe Sollers / d°

jeudi 29 décembre 2011

L'Elégance













Le Duke est un Prince.

à suivre

Philippe Chauché

mercredi 28 décembre 2011

Basiare

photo Claude Nori
 " (Ainsi), la durée idéale du baiser se situe quelque part entre la lâcheté et la politesse, entre le procédé dilatoire et la sèche convention. On ne s'embrasse qu'aussi longtemps qu'on est capable de se donner. " (1)

" Donnez-moi votre bouche ! ", que n'a-t-on entendu telle supplique, note-t-il, comme si une bouche pouvait se donner, alors que tout observateur avisé sait qu'il peut pour le mieux la prêter l'instant de ce baiser tant attendu ; on prête comme l'on joue, ajoute-t-il, et il n'y pas de jeu plus réjouissant qu'un baiser, jeu du chat et de la souris, où l'on apprend à faire ses griffes, ce qui sera fort utile lorsque l'on passera à des choses que l'on dit plus sérieuses, l'avantage du baiser c'est qu'il n'est pas très sérieux, et c'est ce qui fait son charme ;  que le baiser ait parfois déserté le terrain de l'amour, rien de surprenant, la déferlante sexuelle à capuche n'a que faire de ce jeu amusant, ce qui finalement n'a que peu d'impact sur ce que nous sommes, notre rire est un arc tendu et notre une langue bien pendue.
 
Auguste Rodin 1840-1917
" Par comparaison, le baiser est au souffle coïtal comme une petite musique de chambre, un genre mineur, un art de l'étouffement.  " (1)

à suivre

Philippe Chauché

(1) Contribution à la théorie du baiser / Alexandre Lacroix / Autrement / 2011

mardi 27 décembre 2011

Sensualistes Thang

Ngan-ki les reçut au Pong-laï, après trois jours de marche,  ils échangèrent leurs impressions sur la fertilité des trois royaumes et des jeunes filles, l'admiration  mutuelle qu'ils portaient aux fleurs de nénuphar, à l'immortalité des corps et la fragilité des mots.

" Quand les femmes de Yu-tien cueillaient des fleurs,
Jadis, elles disaient : ces fleurs nous ressemblent ;
Mais lorsqu'au matin la fiancée du palais des Han arriva d'Occident,
Il y eut, en Tartarie, beaucoup de belles filles qui moururent de honte.

Elles voyaient que parmi les belles filles, si nombreuses dans le pays des Han,
Il en est auxquelles nulle fleur de Tartarie ne saurait se comparer.
La beauté fut trahie par les portraits menteurs d'un peintre perfide.
Tandis qu'au fond d'un palais, Vou-yen vécut paisiblement.

De tout temps les charmantes filles ont eu cruellement à souffrir à l'envie,
Aussi les sables de la Tartarie reçurent-ils le beau corps de Tchao-Kiun. " (1)





Rien de plus doux que son regard
Rien de plus lumineux que cette fleur de nénuphar
Rien de plus nécessaire que notre silence
Quittons la montagne et armons notre arc.

à suivre

Philippe Chauché


(1) Li-Taï-Pé / Poésie de l'époque des Thang / traduc. du Marquis d'Hervey-Saint-Denys / Éditions Ivrea /  2007

lundi 26 décembre 2011

Ma Librairie (31)


" Elle jouait toute droite, les mains comme rondes, et extrêmement fort. Chaque fois que Véri entendait Ann jouer - depuis l'enfance -, l'intérieur de son corps se mettait à trembler sous la peau. " (1)




" Survint un état d'apesanteur.
Étrange état où le corps s'éloigne légèrement de lui-même.
Où tout s'assèche dans le monde interne. Où la lucidité ou du moins le vide commence à se mouvoir dans l'espace du crâne.
Où, si la souffrance persiste, elle fait moins souffrir.
Où au moins la souffrance fait souffrir d'un peu plus loin qu'à partir du corps lui-même. " (1)





La Dame à la Licone - Le Goût
 
    Le vide est une renaissance et de lui naît le mouvement, le vide est incompréhensible, comme mouvement d'un corps libre, le vide, pense-t-il, est peuplé de phrases invisibles écrites à l'encre de la lucidité.



" Ceux qui ne sont pas dignes de nous ne nous sont pas fidèles.
Voilà ce qu'elle était en train d'écrire dans le rêve qu'elle était en train de faire.
Leur engagement à nos côtés n'entraînait pas leur peur ou leur fainéantise,
leur incurie, leur désoeuvrement, leur régression, leur bêtise.
Nous observons assis dans nos fauteuils, étendus dans nos baignoires,
couchés dans nos lits, des êtres engourdis ou absents pour lesquels nous
n'avons plus d'existence.

Ce n'est pas eux que nous trahissons en les abandonnant.
Leur inertie ou leurs plaintes nous ont abandonnés avant que nous songions
à nous séparer d'eux.
La nuit quitta le lac de Côme.

Elle traversa sa troisième frontière sans qu'elle connût de difficultés. " (1)



L'abandon n'est pas une fuite, mais un mouvement musical, note-t-il, en relisant Villa Amalia, la disparition s'écrit comme une fugue, le coeur est si loin que les yeux ne voient plus ce petit théâtre des opération, les yeux se tournent vers un ailleurs, la mer les comble ; les fleurs, les oiseaux se posent comme des croches sur la vie retrouvée, et la vie retrouvée est simplement la vie réelle, l'autre n'est qu'une farce, plus les sentiments s'éloignent, plus le corps se durcit, rare sont les romans du durcissent du corps.

à suivre

Philippe Chauché

(1) Villa Amalia / Pascal Quignard / Gallimard / 2006











vendredi 23 décembre 2011

En Passant (6)









" Sade à la fin nargue ici ses bourreaux ;
Il a passé les flots de l'onde noire.
Mais malgré nous, ô pédants infernaux,
Malgré vos cris, ses honnêtes travaux
Iront sans vous au temple des mémoires.
Il en fit assez pour sa gloire
Et beaucoup trop pour son repos. "
Mon Épitaphe - D.A.F. de Sade















" Il y avait à Athènes une loi qui séparait l'homme 
de l'opinion qu'il annonçait, et l'auteur de l'ouvrage
qu'il publiait. "
Cahier 1 - Portefeuille  - D.A.F. de Sade

à suivre

Philippe Chauché  

mercredi 21 décembre 2011

En Passant (5)

" On est naturellement porté à croire qu'un homme qui parle très peu n'est pas un grand génie, et qu'un autre qui parle trop est un homme étourdi, ou un fou. Il vaut mieux passer pour ne point être un génie de premier ordre, en demeurant souvent dans le silence, que pour un fou, en s'abandonnant à la démangeaison de trop parler. " (1)
 

à suivre

Philippe Chauché 

(1) L'Art de se taire / Abbé Dinouart / Jérôme Millon / 2011

mardi 20 décembre 2011

En Passant (4)

" Je jure à M. le Marquis de Sade, mon amant, de n'être jamais qu'à lui, de ne jamais ni me marier, ni me donner à d'autres, de lui être fidèlement attachée, tant que le sang dont je me sers pour sceller ce serment coulera dans mes veines. Je lui fais le sacrifice de ma vie, de mon amour et de mes sentiments, avec la même ardeur que je lui ai fait celui de ma virginité, et je finis ce serment par lui jurer que si d'ici un an, je ne pas chanoinesse et par cet état, que je n'embrasse que pour être libre de vive avec lui et de lui consacrer tout, je lui jure, dis-je, que si ce n'est pas, de le suivre à Venise où il veut me mener, d'y vivre éternellement avec comme sa femme. " (1)

 A chaque époque ses raisons, ses manières et son style. Un ancien grand argentier socialiste ferait bien des progrès à s'en inspirer.

à suivre


Philippe Chauché

(1) " Je jure au marquis de Sade... " / édition Maurice Lever / La Lettre et la plume / 2011

samedi 17 décembre 2011

En Passant (3)



Voilà ce que j'écrivais ici même lors de la publication du petit livre sur Gustav Leonardt, aujourd'hui, il met fin à sa carrière musicale, faute physiquement de pouvoir la poursuivre avec la même intensité, et la même inspiration. Que Bach l'accompagne :

" Peu d'interprètes dépassent leur statut, leur fonction, leur responsabilité. Pour la plupart d'entre eux, la musique est une profession : ils jouent ce qui est écrit, sont rémunérés pour le faire. La gloire les attend, ou la médiocre dureté à peine fêlée d'un anonymat tranquille. Quelques-uns restent dans l'histoire : ils ont eu la bonne fortune d'exercer leur métier à une époque où tout se conserve et s'archive. Ceux qui les ont précédés doivent se contenter de quelques lignes dans les dictionnaires. Les interprètes sont comme des pères : ils ont transmis leur message et peuvent s'éteindre ; leurs descendants feront de même, et ainsi de suite, jusqu'à la consommation des temps. " (1)

C'est ainsi que s'ouvre ce livre joyeux consacré à un musicien hors du temps, hors des temps modernes, un héros, et l'auteur qui sait de quoi il parle a la bonne idée, lui aussi d'y penser, un héros donc, au sens qu'en donnait un jésuite hors du temps lui aussi, Baltasar Gracian y Moralès : " C'est un art insigne et de savoir saisir d'abord l'estime des hommes, et de ne se montrer jamais tout entier à eux. Il faut entretenir toujours leur attente avantageuse, et ne la point épuiser, pour le dire ainsi ; qu'une haute entreprise, une action éclatante, une chose enfin distinguée dans son genre en promette encore d'autres, et que celles-ci nourrissent successivement l'espérance d'en voir toujours de nouvelles. " (2), un musicien divinement éclairé, un musicien soyeux et vif, un musicien qui à chaque seconde vérifie et prouve que l'art de Bach est en permanence au centre du Temps de la musique.

Si les livres sauvent, les musiciens n'y sont pas non plus étrangers, ils élèvent le corps et fortifient l'âme, déchirent l'imposture de la mort.
Il est d'ailleurs amusant de vérifier ce qui s'écoute aujourd'hui !
Évoquez Bach et Mozart : Les Suites Anglaises ? Cosi Fan Tutte ?
Insistez : Gustav Leonhardt ? Nikolaus Harnoncourt ?

" Alors que le siècle s'empresse de ne voir que la surface des choses et préfère s'étourdir de vapeurs capiteuses, Leonardt voit ce qui est derrière le texte, laisse circuler ce qui s'y glisse clandestinement. Car le sous-texte est dans le texte. Comme les mélodies presque surajoutées par Verlaine à ses poèmes, comme la mélancolie dont Mozart ou Rameau irriguèrent leurs pièces les plus joyeuses, la signification d'un menuet de Bach " veut " être transmise sans obstacle, mais elle " veut " aussi être exaltée, comme la perfection d'une écriture. " (1)

A bien lire cela, on est en droit de s'imaginer avoir affaire, et c'est bien l'Affaire aujourd'hui, à un Gnostique.

" Les instants pendant lesquels il n'y a rien à prouver, mais où cependant le musicien peut atteindre ce point culminant, sont rendus possibles par l'inspiration qui a donné naissance à l'oeuvre. C'est elle, et non le contact avec le public, qui est au coeur de l'évènement. Un musicien qui émeut est en contact avec la musique elle-même ; s'il cherche le contact avec le public, c'est qu'il est vaniteux, qu'il se sert de l'oeuvre au lieu de la servir et de s'abandonner aux auditeurs en payant de sa personne. " (1)

De tels propos vont irriter plus d'un humanoïde, cela aussi est bien amusant.

Voici un écrivain, voilà un musicien et un compositeur, nous sommes en fort bonne compagnie :

" Par rapport aux années 60, le centre d'intérêt s'est déplacé. A présent, toute l'énergie de Léonardt chef d'orchestre va à la danse. Nul n'aurait pu prévoir que le claveciniste calviniste - presque un anagramme - saurait faire danser un orchestre, ni même qu'il saurait trouver la danse partout où elle se cache, partout où on l'oublie. Partout où on la cache ( " Ils ôtent de l'histoire que Socrate ait dansé ", dit La Bruyère ). Les gestes sont plus économes, certes, moins amples - encore qu'une phrase très legato tire de son bras de grands arrondis surprenants - et les articulations des épaules sont moins libres... Surtout, il rebondit, il élargit, passant constamment de l'appui à l'envol : allégement/poids, en l'air/à terre. Et tout cela par minuscules gestes pointus et droits. " (1)

Le musicien danse, l'écrivain écoute, regarde et se met à son tour à danser, Bach d'ici sourit, il sait, que sa musique danse le Temps délivré.




Ajoutons que seuls les corps qui savent écouter Bach se délivrent des pesanteurs sociales dominantes, savoir aimer, c'est savoir écouter, et savoir écouter c'est savoir jouer.

à suivre

Philippe Chauché


(1) Sur Leonhardt / Jacques Drillon / L'Infini / Gallimard
(2) Le Héros / Baltasar Gracian y Moralès / traduct. Joseph de Courbeville / Présentation de Clément Rosset / Distance

vendredi 16 décembre 2011

En Passant (2)

" S'accommoder des hommes comme ils viennent, tenir table ouverte dans son cœur, voilà qui est libéral, mais n'est que libéral. On distingue les cœurs qui sont capables d'une hospitalité supérieure au grand nombre de leurs fenêtre dont les rideaux sont tirés et les volets clos. Ils gardent vides leurs meilleures chambres. Pourquoi donc ? Parce qu'ils attendent des hôtes dont il ne suffit pas de s'" accommoder ". (1)

Le trafic des sentiments et des opinions ne tient pas longtemps face à Nietzsche, de même que le nageur dans l'océan en folie.

Ouvrir son cœur, c'est comme ouvrir une huitre : il faut s'armer et se protéger.

Les ébats amoureux sont de raison, et ne durent qu'une saison.

Il aimait perdre son temps, comme d'autres perdent leurs plumes.

Il s'amusait à espérer de sa collection d'aphorismes désespérés.

A tout prendre, il préférait que cela se fasse l'après-midi !


" La solitude est l'élément des grands esprits. " (2)

à suivre

Philippe Chauché

(1) Crépuscules des idoles / Frédéric Nietzsche / traduc. Jean-Claude Hémery / Gallimard
(2) Christine de Suède / Maximes / Rivages poche / 1996

mercredi 14 décembre 2011

En Passant


photo Tom Palumbo

" C'est comme un grand dessin de Picasso avec ceci et cela en train d'attraper ceci ou cela - même Picasso ne souhaite pas être trop précis. C'est le Jardin d'Eden et tout est possible. Je n'arrive à penser à rien, dans ma vie ( et sur un plan esthétique ), de plus beau que le fait de tenir une fille nue dans mes bras, de biais sur un lit, au moment du premier baiser. Le dos de velours. Les cheveux dans lesquels ont coulé l'Obis, le Paranas et l'Euphrate. La nuque de la fille maintenant transformée en Eve serpentine à cause de la Chute Dans le Jardin, où vous sentez bien ls muscles de l'âme animale et unique et il n'y a pas de sexe - mais ô le repos si doux et improbable - Si les hommes étaient aussi doux je les aimerais autant - Dire qu'une femme désire un homme dur et poilu ! Je suis sidéré à cette seule pensée ; où est la beauté ? Mais Ruth m'explique ( puisque je lui ai demandé, pour le plaisir ) qu'en raison de sa douceur excessive et de sa nature généreuse, elle avait fini par en avoir assez et par désirer une certaine brutalité - dans laquelle elle voyait par contraste la beauté - et donc comme dans un Picasso de nouveau ou dans un Jardin de Jan Müller, nous avons mortifié Mars par nos échanges de dur et de doux - Avec quelques trucs en plus, comme on dit poliment à Vienne - qui nous ont conduits dans une nuit haletante, hors du temps, de pur plaisir délicieux, couronnés par notre sommeil. " (1)

J'ai le plus souvent lu les romans de Kerouac en passant, note-t-il, avec la certitude - venue très vite - qu'il valait mieux que ce que de lui on voulait bien montrer ; tout ce folklore, cette pantomime musicale et révoltée, où la prise de drogue en grande quantité transformerait un chat en tigre, un écrivain du dimanche en Faulkner, un chanteur de foire à chemise à fleurs en Franck Sinatra, tout ce cirque des sous sols m'ennuyait, cette dérive coutumière, et Kerouac m'aurait tout autant ennuyé si n'y avait pas chez lui, ce terrible écartellement de la phrase, cette cartographie permamente du verbe et du corps qui s'y noie, ce perdant magnifique sait écrire, que demander de mieux ?

à suivre

Philippe Chauché

(1) New York en passant / Anges de la désolation / Jack Kerouac / traduc. Pierre Guglielmina / Denoël / 1998

mardi 13 décembre 2011

Une Lame



" La mer jusqu'à l'approche de ses limites est une chose simple qui se répète flot par flot. Mais les choses les plus simples dans la nature ne s'abordent pas sans y mettre beaucoup de formes, faire beaucoup de façons, les choses les plus épaisses sans subir quelque amenuisement. C'est pourquoi l'homme, et par rancune aussi contre leur immensité qui l'assomme, se précipite aux bords ou à l'intersection des grandes choses pour les définir. Car la raison au sein de l'uniforme dangereusement ballotte et se raréfie : un esprit en mal de notions doit d'abord s'approvisionner d'apparences.
Tandis que l'air même tracassé soit par les variations de sa température ou par un tragique besoin d'influence et d'informations par lui-même sur chaque chose ne feuillette pourtant et corne que superficiellement le volumineux tome marin, l'autre élément plus stable qui nous supporte y plonge obliquement jusqu'à leur garde rocheuse de larges couteaux terreux qui séjournent dans l'épaisseur. Parfois à la rencontre d'un muscle énergique une lame ressort peu à peu : c'est ce que l'on appelle une plage.
Dépaysée à l'air libre, mais repoussée par les profondeurs quoique jusqu'à un certain point familiarisée avec elles, cette portion de l'étendue s'allonge entre les deux plus ou moins fauve et stérile, et ne supporte ordinairement qu'un trésor de débris inlassablement polis et ramassés par le destructeur. " (1)



" Une vague ne se cache pas pour mourir. Elle aime disparaître sous le regard des hommes. A l'approche du rivage dont elle monte la pente sablonneuse ou rocheuse, elle se cabre pour exécuter une dernière pantomime menaçante. Puis, épuisée, elle s'effondre dans un fracas sourd qui se prolonge en un long grondement de ruines pulvérisées et bouillonnantes. Quand elle n'est plus qu'un flot blanchâtre, elle stagne en mousse collante au flanc d'une falaise, ou, si elle échoue sur une plage, le sable l'engloutit. Son âme s'évapore dans une vapeur d'embruns qui se déposent sur le visage des badauds. Parfois, ils pénètrent une poitrine. C'est dans le coeur d'un mortel qu'une vague, alors, rend son dernier souffle. La mélancolie est son ultime avatar. " (2)

" Vieil océan, tu es si puissant, que les hommes l'on appris à leurs propres dépens. Ils ont beau employer toutes les ressources de leur génie... incapables de te dominer. Ils ont trouvé leur maître. Je dis qu'ils ont trouvé quelque chose de plus fort qu'eux. Ce quelque chose à un nom. Ce nom est : l'océan ! La peur que tu leur inspires est telle, qu'ils te respectent. Malgré cela, tu fais valser leurs plus lourdes machines avec grâce, élégance et facilité. Tu leur fais faire des sauts gymnastiques jusqu'au ciel, et des plongeons admirables jusqu'au fond de tes domaines : un saltimbanque en serait jaloux. Bienheureux sont-ils, quand tu ne les enveloppes pas définitivement dans tes plis bouillonnants, pour aller voir, sans chemin de fer, dans tes entrailles aquatiques, comment se portent les poissons, et surtout comment ils se portent eux-mêmes. " (3)


photo Stephano Salerno - surfeur Benjamin Sanchis

Vivre au large dans l'attente silencieuse, note-t-il, embrassant d'un oeil le large, de l'autre la plage, sans autre envie, que celle d'entendre ce fracas terrible et troublant ; vivre là, dans une dérive qui vous traverse comme une lame.

à suivre

Philippe Chauché

(1) Bords de Mer / Le parti pris des choses / Francis Ponge / Tome Premier / Gallimard / 1965
(2) Petite philosophie du surf / Frédéric Schiffter / Milan / 2005
(3) Les chants de Maldoror / Isidore Ducasse Comte de Lautréamont / La Table Ronde / 1970

lundi 12 décembre 2011

Elle et Lui


photo Eugene Robert Richee

" La façon dont j'ai mené ma vie me remplit d'horreur. Car j'ai échoué dans tout : dans l'orthographe, dans l'arithmétique, l'équitation, la natation, le tennis et le golf ; dans la danse, le chant et la comédie ; dans les rôles d'épouse, de maîtresse, de putain et d'amie. Je n'ai même pas réussi à savoir faire la cuisine. Et je ne peux même pas avoir recours à une échappatoire banale en disant que " je n'ai pas essayé ". J'ai essayé de tout mon coeur. " (1)

Et pourtant, elle aura splendidement réussi à irradier le cinéma, et renverser quelques dandy qui ne cessèrent de l'admirer, elle aura, note-t-il, superbement réussi à le déserter non comme une vaincue, mais comme une gagnante obstinée et lucide, préférant se consacrer à bien d'autres choses, et notamment à la fréquentation régulière de son cher Arthur S., sa lucidité magnifique continue à en troubler plus d'un, et pas des moindres, lui, ne cessait de se plonger dans ce regard, comme dans une méridienne, ou mieux un divan ; les regards ne sont jamais perdus pour tout le monde !

" Ce que le dandy aime dans le cabinet du psychanalyste, c'est le divan. Il goûte la possibilité d'y explorer diverses formes de silence. La théorie l'ennuie, les mots de Freud le divertissent. Il juge d'une propre parole, comme si elle avait non seulement un prix, mais aussi une valeur. En état d'apesanteur, il voyage en terre étrangère. " C'était un rêve, rien qu'un rêve ", murmure-t-il.
Mais le divan n'est plus qu'une vieille relique et les oeuvres du Maître sont soldées au rayon " Santé " des grandes surfaces. Des enfants jouent encore avec des jetons conceptuels qui ont nom Inconscient, Refoulement, Névrose, mais ils ont oublié depuis longtemps les règles du jeu. La parole n'a plus de valeur et le silence personne ne l'entend. Le dandy sait que lui non plus ne survivra pas à ses rêves. Il adresse à Freud un sourire de gratitude : ils ne furent pas si nombreux au XX° siècle à avoir donné à l'humour ses lettres de noblesse. " (2)

à suivre

Philippe Chauché

(1) Le cimetière de la morale / Roland Jaccard / Puf / Perspectives Critiques / 1995
(2) Un climatiseur en enfer / Roland Jaccard / Éditions Zoé / 2000

samedi 10 décembre 2011

Ciel-de-Lit



" - Aujourd'hui a été un jour à partir en bateau, à mettre le cap vers l'inconnu, disait Lucia d'un jour morne où la grisaille du beau temps s'était mêlée à une grisaille du mauvais temps.
- Aujourd'hui a été un jour sans mère - et elle désignait par là un jour difficile de soleil au zénith, plutôt désagréable, et d'un chaleur implacable.
- Ce jour a la couleur d'une cour intérieure de banque, disait-elle d'un autre, et l'on voyait la cour, surmontée d'une verrière, des banques où l'on attend que les billets aient accompli leur longue pérégrination.
- Jour d'Immaculée Conception - et l'on voyait la tunique azurée, en forme de ciel-de-lit, déployée comme une bannière sur ce jour sympathique.
Lorenzo lui demandait :
- Mais, saurais-tu me définir tous les jours de la vie ?
- Tous, répondait-elle - car les dates n'avaient pas de secrets pour elle - je sais ce qu'est la vie tout au long de la vie... Une jeune fille quelconque s'étonne de tout ; une jeune fille de Naples, rien ne l'a surprend... Je t'assure qu'elle fait preuve d'abnégation plus qu'aucune autre femme.
- Allons donc, ma Spartiate !
- Pas Spartiate du tout : la Spartiate a le coeur dur ; nous, notre abnégation n'endurcit pas notre coeur.
- Mais vous êtes un peu tristes, en même temps.
- On ne peut être ainsi sans être un peu triste. " (1)

- Sous quelle couleur s'annonce votre jour ?
- Celle d'un ciel d'hiver dont les ombres se reflètent dans les eaux du fleuve.
- Toujours l'ambition de prendre le large ?
- Ce n'est pas une ambition, c'est une nécessité.
- Direction ?
- Le Café Pombo à Madrid !
- Vous m'acceptez ?

à suivre

Philippe Chauché

(1) La femme d'ambre / Ramon Gomez de la Serna / traduc. Danièle Robert / Le Livre de Poche / biblio

vendredi 9 décembre 2011

Sonets



" Tu arbores, bienheureux ! dans tes cendres
L'affection immortelle de l'âme intérieure ;
Et comme le cours de l'amour est éternel,
Tu éternises les jours suivant ta passion.

Mort du temps, tu tyrannises l'ordre,
Puisque tu mesures, dérogeant à sa loi,
Les heures à la douleur de la poitrine tendre,
Les minutes au bien que tu immortalises.

O miracle ! O prodige rare !
Qui de la nature rompt les statuts
En perpétuant son mouvement.

Toi-même tu ordonnes ton destin :
Chaque jour, chaque heure, chaque minute,
Tu éternises ta propre affliction. " (1)

- Vous écrivez, comme si vous étiez éternel !
- Finir une phrase et constater qu'elle sonne juste, est la seule éternité que je vis, c'est, je vous l'avoue, le seul remède qui m'évite de tomber la tête en avant dans l'enfer, autrement dit, dans les ténèbres, c'est ainsi, que je me vaccine chaque soir contre cette maladie fatale.
- J'aimerais comme Quevedo, que vous portiez autant d'attention à l'amour !
- Vous auriez pu me dire : " vous aimez, comme si vous étiez éternel ! "
- Et vous m'auriez répondu ?
- Mon corps s'y connaît assez finement sur cette question, lorsque ma langue cherche ses mots, et qu'il sait, mon corps, qu'à trop m'écouter on finit par s'enflammer, et de mes cendres, point d'homme d'Or pour s'en inspirer.



à suivre

Philippe Chauché
(1) Aux cendres d'un amant recueillies dans un sablier / Sonnets amoureux / Francisco de Quevedo / traduc. Frédéric Magne / La Délirante / 1981

jeudi 8 décembre 2011

D'une Nuit l'Autre


Edouard Manet - 1832-1883

" L'ouvrage inspiré par mes cendres et destiné à mes cendres subsistera-t-il après moi ? Il est possible que mon travail soit mauvais ; il est possible qu'en voyant le jour ces Mémoires s'effacent : du moins les choses que je me serai racontées auront servi à tromper l'ennui de ces dernières heures dont personne ne veut et dont on ne sait que faire. Au bout de la vie est un âge amer : rien ne plaît, parce qu'on n'est digne de rien ; bon à personne, fardeau à tous, près de son dernier gîte, on n'a qu'un pas à faire pour y atteindre : à quoi servirait de rêver sur une plage déserte ? quelles aimables ombres apercevrait-on dans l'avenir ? Fi des nuages qui volent maintenant sur ma tête ! " (1)

" C'était un pays d'orages. Ils s'approchaient d'abord sans bruit, annoncés par le bref passage sans bruit, annoncés par le bref passage d'un vent qui rampait dans l'herbe, ou par une série d'illuminations soudaines de l'horizon ; puis déchaînaient le tonnerre et la foudre, qui alors nous canonnaient longtemps, et de toutes parts, comme dans une forteresse assiégée. Une seule fois, la nuit, j'ai vu tomber la foudre près de moi, dehors : on ne peut même pas voir où elle a frappé ; tout le paysage est également illuminé, pour un instant surprenant. Rien dans l'art ne m'a paru donner cette impression de l'éclat sans retour, excepté la prose de Lautréamont a employée dans l'exposé programmatique qu'il a appelé Poésies. Mais rien d'autre : ni la page blanche de Mallarmé, ni le carré blanc sur fond blanc de Malevitch, et même pas les derniers tableaux de Goya, où le noir envahit tout, comme saturne ronge ses enfants. " (2)

" Si quelque chose lui nuit, il devine le remède ; il fait tourner la mauvaise fortune à son profit ; tout ce qui ne le tue pas le rend plus fort. Il fait instinctivement son miel de tout ce qu'il voit, entend et vit ; il est un principe de sélection, il laisse tomber bien des choses. Les hommes, les livres, les paysages ne l'empêchent pas de rester toujours en sa propre société : il honore en choisissant, en acceptant, en faisant confiance. Il ne réagit aux excitations de tout ordre qu'avec cette lenteur qu'il tient de ses disciplines : une longue circonspection et une fierté voulue. Il ne croit ni à la " malchance " ni à la " faute " ; il sait venir à bout de lui-même et des autres, il sait oublier, il est assez fort pour obliger tout à tourner à son profit. " (3)

" La nuit parfois... " mille livres, mille fleurs, mille musiques s'invitent, se percutent, s'enflamment, me retournent et me détournent, mille sensations qui le jour se sont cristallisées sur ma peau ; " la peau seule ! " disait-elle, elle n'avait pas tort, mais la nuit nos peaux s'abandonnent à la nuit et aux ténèbres ; " vous craignez la nuit ? " me demanda-t-elle, me voyant éveillé, et devinant mon regard fixant la fenêtre qu'éclairaient des éclats provenant d'une autre chambre allumée, qui s'ouvrait sur la cour commune de cet ensemble où devaient vivre au moins trois solitaires aux sexes inconnus, qui eux aussi, la nuit parfois, se levaient pour l'interroger ; il préférait, pense-t-il, rester dans le noir, et le silence, elle finira bien par se rendormir, se dit-il, elles finissent toujours pas se rendormir ; " la nuit parfois... " il n'avait rien à penser, rien à entendre, rien à voir, rien à sentir, se contentant d'attendre qu'elle laisse au jour sa place, on n'ouvre jamais deux fois les jeux sur un même soleil.

à suivre

Philippe Chauché

(1) Récapitulation de ma vie / Livre XLIII / Chapitre 17 / Mémoires d'outre-tombe / François-René de Chateaubriand / Quarto / Gallimard
(2) Panégyrique / Guy Debord / Tome Premier / Éditions Gérard Lébovici / 1989
(3) Ecce Homo / Friedrich Nietzsche / traduc. Alexandre Vialatte / 10-18

lundi 5 décembre 2011

L'Immobilité de l'Ecrivain



" A chacun son alcool. Exister me procure assez d'alcool. " (1)

" Je n'ai aucun sentiment politique ou social. J'ai, néanmoins d'une certaine façon, un très haut sentiment patriotique. Ma patrie est la langue portugaise. " (1)

" Je passe ma vie à tout remettre - à quand ? " (1)

" Je n'existe que déguisé. " (1)

" Feindre c'est se connaître. " (1)

" Vivre n'est pas nécessaire ; ce qui est nécessaire, c'est créer. " (1)

Finalement il y a des écrivains qui réveillent, lus au lever, ils vous sont aussi nécessaires qu'une tasse de café accompagnée d'un fruit de saison, aujourd'hui les poires sont délicieuses ; je tiens, note-t-il, Pessoa, comme Cioran, pour des écrivains qui réveillent.
Mais de quoi me demande-t-elle ?
De vous parfois, mais le plus souvent, de ce que je suis, ou de ce que je pourrai devenir à ne plus me surveiller !


à suivre

Philippe Chauché

(1) Fragments d'un voyage immobile / Fernando Pessoa / traduc. Rémy Hourcade / Rivages poche / 1990

dimanche 4 décembre 2011

Ma Librairie (30)



" Aujourd'hui, la Semana Santa, demain la Feria. Séville enterre l'hiver et demande pardon des péchés que le Printemps va lui faire commettre. Elle traîne, en attendant, sur les pasos, le corps du Seigneur banderillé d'épines et estoqué par la lance et Sa Sainte Mère pleure des larmes de cristal qui roulent sur ses joues de jeune fille - bien que le Fils soit âgé de trente-trois ans - et je crois en ce miracle de la Mère et de la Vierge éternellement jeune...
Séville enterre la nuit et le froid, gorge de sève les orangers de ses places dont les fleurs vous enveloppent d'une mousse parfumée lorsqu'on passe sous les branches basses, dore les citrons de ses patios. " (1)

Séville, la nuit y est courte et éternelle, nous sommes des milliers et merveilleusement solitaires, tête à tête avec la Macarena, silence excitant, corps légers, elle nous ressemble cette Vierge, elle met la nuit à traverser la ville, la ville lui appartient, Séville est à nous me dit-elle.
Séville, le jour dure toute la nuit, comme une faena de Paco Ojeda, nous tournions en rond dans la nuit, et le jour vient de nous réveiller, plein soleil !


Edouard Manet - 1832-1883

" Le corps du torero, si au cours de la faena sont lentement enchaînées les passes, devient lui aussi immatériel. On oublie que ce phare étincelant autour duquel la vague noire déferle, roule, se meurt et renaît, est bâti de chair et d'os. Le coup de corne ! Un " Ho ! " de stupeur horrifiée. Et si une tornade s'abattait sur le pavois où vogue une Vierge, si elle le renversait et le saccageait, et si parures, couronnes et manteaux étaient arrachés, et si, sur le sol, on n'apercevait soudain que deux mains et une tête en bois emportés par l'eau... Ce " Ho ! ", plus horrible encore, devant le sacrilège. Comment le toro a-t-il pu tuer Paquirri ? Comment l'orage a-t-il osé déshabiller la Vierge ? "(1)

à suivre

Philippe Chauché

(1) Sévillanes / Jean Cau / Julliard / 1987

samedi 3 décembre 2011

Ma Librairie (29)

" Et en 1969 entrer pour la deuxième fois dans le même fleuve. " (1)

" La littérature est la mémoire de l'humanité, et c'est pourquoi elle donne du fil à retordre aux tyrans de tout poil, aux États policiers soi-disant socialistes et même aux simples menteurs et imbéciles. La société moderne de consommation, championne du nivellement, trouverait son plus grand répit si l'on se dépêchait d'imprimer les livres et les journaux sur un papier qui tombe en poussière au bout d'une période donnée ( disons un an ou deux ). " (1)

" Jeunes, nous ignorons que les vieux ne pas stupides par stupidité mais par fatigue. " (1)

" Qui a réussi, de son vivant, à se dégager de sa tombe, récolte la haine. Jamais on ne lui pardonnera cette insolence opiniâtre. Jamais. " (1)


Je dois, il faut l'écrire, d'avoir une nouvelle fois ouvert Toute un vie de Jan Zabrana, au petit livre Vie électrique de Jean-Philippe Rossignol : " Toute une vie est captivant non seulement pour l'écriture rendue et implacable de Zabrana mais aussi parce que c'est un bréviaire de rapports entre tyrannie et création. " (2). "Lu le 6 janvier 2006, d'une traite...", avais-je noté ; lecture électrique, comme la littérature qui occupe Jean-Philippe Rossignol, et dont il semble à le lire, appliquer ses facéties à la sienne propre ; écrivains sous tension, dans la tension sage de l'art du roman, et dont les phrases ne manquent jamais de vous traverser de part en part comme un arc électrique, avec les risques que l'on sait, leurs noms : Genet, Claudel, Céline, Kerouac, Zabrana, Faulkner, Fitzgerald, Valery Larbaud, etc., précipité électrique d'un siècle de littérature, des deux côtés de l'atlantique, et bien au- delà, Céline à N.Y. et dans ses "châteaux", Genet en Palestine, Claudel en Chine, Kerouac et Fitzgerald à Paris, Larbaud à Madrid, Zabrana au centre de l'Avenir radieux, l'autre nom du communisme glorieux, et si l'on veut aujourd'hui de l'islamisme triomphant et du capitalisme rigoureux. (3)


" Je mourrai dans l'Histoire falsifiée... Une génération après l'autre y a pourri. Certains s'adonnent, à dix-sept ans, au tatouage de leur poitrine, à quarante, à la décoration de leurs latrines... " (1)

" J'ai enfin reçu l'exemplaire d'auteur de ma traduction d'Andreï Platanov. Page 410, je suis tombé sur une coquille qui ma rendu hilare : "... le Parti dévalise le sens de la vie... " - au lieu de réalise. Je suis curieux de savoir si quelqu'un s'en rendra compte. "(1)

" Au bout de presque trente ans de métier je peux traduire même ce que personne n'a jamais écrit. " (1)

" Discuter avec vous ? Ben voyons. Apprenez d'abord à parler. " (1)


à suivre


Philippe Chauché


(1) Toute une vie / Jan Zabrana / traduc. Marianne Canavaggio et Patrick Ourednik / Éditions Allia / 2005

(2) Vie électrique / Jean-Philippe Rossignol / L'Infini / Gallimard / 2011

(3) L'avenir radieux / Alexandre Zinoviev / traduc. Wladimir Berelowitch / L'Age d'Homme 1978

jeudi 1 décembre 2011

Diego Valor

Diego Ventura 1941-2011



Rares sont les toreros qui s'accordent à la fois à l'art gracieux et profond du toreo andalou et à celui plus âpre du combattant, " Diego Valor ", l'homme aux mille blessures, qui ne cessa de croiser la soie avec Paco Camino, comme il croisa des Miura, chats noirs aux griffes acérées et aux réflexes de tigres, vient de poser sa montera, le mauvais vent l'a retournée, le cercueil bras ouvert l'accueille, ses taureaux ce soir fixent la lune, une demi-véronique s'y dessine en ombre portée comme une dernière offrande à la vie.



à suivre




Philippe Chauché

Par-delà le Baile.







"L'ici" me convient dit-il, ce sitio que seuls voient et vivent ceux qui en savent long sur leur corps et celui de l'autre.
Le flamenco en est sa vérification permanente, chaque geste augure de ce que le mouvement du temps procure de plus lumineux, s'y accorder est un défi.
"L'ici" c'est le réel, et seul le réel mérite attention, question de duende.

à suivre

Philippe Chauché

lundi 28 novembre 2011

Par-delà Nice


" Le 2 décembre 1883, Nietzsche arrive à Nice. Il y séjourne jusqu'au 20 avril 1884. Il loue d'abord une chambre au 38 rue Ségurade, qui domine le vieux port qu'il doit contourner pour ses promenades au mont Boron, qui domine la petite maison où j'écris ces lignes.
Il s'installe ensuite dans la "cosmopolite" pension de Genève, où il séjournera à nouveau de décembre 1884 à avril 1885.
En novembre 1885, il quitte la pension de Genève pour le 26 rue Saint-François-de-Paule, un bel immeuble à l'angle du square des Phocéens. "Et quand je vous aurai dit comment s'appelle la place sur laquelle donne ma fenêtre (des arbres magnifiques, au loin de grands bâtiments rougeâtres, la mer et le galbe harmonieux de la Baie des Anges), à savoir "le square des Phocéens" (l'actuel cours Albert 1°), peut-être rirez-vous comme moi du formidable cosmopotilisme de cette association de mots. Les Phocéens se sont réellement installés ici à une certaine époque, mais il vibre quelque chose de triomphant et de supra-européen, quelque chose d'extrêmement réconfortant qui me dit : "Ici tu es à ta place." Lettre à Henrich Köselitz. " (1)

"Ici, tu es à ta place", c'est étonnant comme cette phrase de Nietzsche s'impose, qu'elle se vérifie dans chacun de ses déplacement, là dans le jardin qui domine la plaine, où les Papes aimaient à prendre, et à perdre leur temps, - une méditation et puis s'en va - il retrouve son olivier, un temps oublié, les deux bancs qui l'entourent s'offrent, comme ils s'offraient il y a quelques années, même lumière qui enveloppe, dévoile et voile à la fois, même douceur réconfortante d'hiver, dans le ciel vrillé de traînées grises, un corbeau bavard s'épanche à quelques mètres de lui, laissons aux oiseaux, pense-t-il, leurs coups de sang ; "Ici, tu es à ta place", la nature prouve la nécessité de répéter cette phrase de Nietzsche, mais aussi l'occasion et le motif, deux raisons supplémentaires d'être là et bien là, l'occasion, le motif, il lit sur son banc vert, cela se voit et s'entend, "Ici, tu est à ta place", échanges rapides entre les phrases, rativaillement permanent, l'odeur, de la terre en sommeil, des éclairs de soleil qui tombent sur son front, de l'arbre millénaire, de la cigarette qu'il vient d'allumer, silence, point de lendemain, solitude calme, que la nuit vienne, pense-il, "Ici, tu est à ta place".

" Groupez les lieux où de tout temps se soient trouvés des gens d'esprit, où l'ironie, la finesse, la malice aient toujours fait partie du bonheur : ils ont tous un air merveilleusement sec. Paris, la Provence, Florence, Jérusalem, Athènes, ces noms-là prouvent une chose : c'est que le génie ne saurait vivre sans un air sec et un ciel pur, c'est-à-dire sans échanges rapides, sans la possibilité de se ravitailler continuellement en énergie par énormes quantités. " (2)

à suivre

Philippe Chauché

(1) Costebelle, dimanche 2 décembre 2001 / Nouvelle liberté de pensée / Marcelin Pleynet / Éditions Marciana / 2011
(2) Ecce Homo / Friedrich Nietzsche / traduc. Alexandre Vialatte / 10-18 /1988

samedi 26 novembre 2011

Tout un Programme


Marquise de La Ferté Imbault 1715 - 1791

" Nos plaisirs amoureux cette seconde fois nous semblèrent plus solides ; nous crûmes de les savourer avec plus de délicatesse, nous y raisonnions dessus. Elle me pria de faire tout mon possible pur la rendre féconde, car dans le cas que son père s'obstinât à ne pas vouloir qu'elle se mariât si jeune, il changerait d'avis quand il la verrait grosse. J'ai dû lui faire un doctrinal par lequel elle comprit que l'enfantement ne pouvait dépendre de nous qu'en partie ; mais qu'il était probable qu'il arrivât une fois ou l'autre principalement quand nous nous trouverions dans la douce extase en même temps.
Travaillant donc à la chose avec étude et attention, après deux épreuves qui selon allèrent très bien, nous passâmes quatre bonnes heures à dormir. J'ai appelé ; on nous porta des bougies, et après avoir pris du café nous recommençâmes nos travaux amoureux pour parvenir à l'accord de cette mort source de vie qui devait assurer notre bonheur. Mais l'aube étant venue nous avertir que nous devions retourner à Venise, nous nous habillâmes à la hâte, et nous partîmes.
Nous fîmes la même partie le vendredi, et je crois devoir faire grâce au lecteur du détail de notre entretien qui quoique toujours nouveau pour ceux qui s'aiment, ne paraît souvent pas tel à ceux qui en écoutent les circonstances. Nous avons fixé notre dernière partie au jardin pour le lundi dernier jour des masques. La seule mort pouvait m'y faire manquer, car ce pouvait être le dernier jour de nos jouissances amoureuses. " (1)










- Casanova semble vous inspirer mon ami !


- Je vous avoue que vous m'inspirez en cette circonstance plus d'emportements que l'écrivain vénitien, sans pour autant lui enlever le moindre de ses mérites, dont le raisonnement amoureux, et vous l'avez je ne puis en douter, compris, s'appuie à la fois sur la volupté d'un corps qui sait s'offrir et d'un verbe qui ne se fixe point de limites, vous pouvez chère et douce amie inverser à loisir les deux propositions.


- Un peu comme vous m'invitez à inverser le motif.


- Je vois que mes leçons portent leurs fruits et vous rendent encore plus désirable.


- Et justement si vous m'en entreteniez une nouvelle fois !



" Ce n'est pas en dilettante que Casanova écrit ses Mémoires. Il écrit furieusement, dans une fièvre, un défi à ses forces physiques, incompréhensibles pour qui voulait réduire le comportement de Casanova écrivain à un simple passe-temps, une consolation pour libertin à la retraite. " J'écris treize heures par jour, qui me passent comme treize minutes ", peut-on lire dans une lettre à son ami Opiz. Et, ailleurs, dans la même correspondance : " J'écris du matin au soir et je peux vous assurer que j'écris même en dormant, car je rêve toujours d'écrire. " Cette omniprésence de l'écriture dans l'existence de Casanova au château de Dux, cet autre temps dans lequel il se jette éperdument ( le temps de la construction d'une phrase, de la recherche d'un mot, de la trouvaille d'une image ), ne signifient pas, par leur intensité, que Casanova, lorsqu'il écrit, est tout entier livré à son passé dans une sorte de fusion affective quasi hallucinatoire qui effacerait complètement la réalité qui l'entoure. Non, Casanova écrit d'où il est, c'est-à-dire de très loin. Et ce qu'il utilise de ses souvenirs est vu d'un regard froid... Le regard froid du libertin, mais aussi de celui de qui connaît soi-même et les autres d'un savoir où perce, sur le fond d'une tendresse, la nuance sûre d'un mépris... La positivité, l'euphorie des écrits de Casanova, ne renvoient pas à la naïveté d'un sujet content, mais à l'indifférence d'un sujet éloigné qui revit sa vie d'un point où tout cela ne le concerne plus et, sans doute, ne l'a jamais complètement concerné. " (2)






Catalogue, comme chez Da Ponte ( Casanova l'a aidé à quitter Venise où l'orage de l'inquisition grondait ) dans Don Giovanni de Mozart :




" La Tintoretta ( Venise ) Elle le reçoit en princesse et lui pose des questions en français. Henriette ( Parme ) La préférée. Aventurière déguisée en officier, femme du monde et musicienne... Elle est la parfaite incarnation de sa prédilection pour l'esprit français. Ancilla ( Lyon ) Grande courtisane vénitienne qui se vend pour très cher ou se donne pour rien, à condition qu'on sache lui expliquer la nature de son désir. Esther ( Amsterdam ) Quatorze ans, riche et célèbre. Une jolie peau, des yeux " parlants, très noirs et très fendus ". Joue très bien du clavecin, adore lire. ( nous sommes bien loin du tourisme sexuel dominant et des radotages de très vieux écrivains, des enflures publicitaires et marchandes de DSK et d'Onfray, ce siècle a les libertins qu'il mérite - c'est moi qui précise - ) L'actrice Toscani et sa petite fille ( Bonn ) Voluptueuse matinée avec elles deux. Il éteint en la mère le feu que l'enfant allume en son âme... Clémentine ( campagne milanaise ) Il lui offre des centaines de livres et des robes. Petite fille prostituée ( Vienne ) Elle le séduit par son latin. " (2)


- Vous voilà, me semble-t-il, bien heureuse.
- Ce qui se lisait sur mon ventre, se lit aussi sur mon visage.
- J'avoue chère élève, que vos progrés sont constants.
- Tout le mérite vous en revient.
- Je ne mérite d'autres mérites que celui de m'accorder avec une certaine oreille aux délices que vous me dévoilez.
- Alors nous poursuivons ?
- Et Casanova n'en sera pas dépaysé.

à suivre

Philippe Chauché

(1) Casanova / Histoire de ma vie / Robert Laffont / 1993
(2) Casanova Un voyage libertin /Chantal Thomas / Denoël

vendredi 25 novembre 2011

Lever de Rideau


photo Sasha Stone 1895-1940

" L'Allemagne a déclaré la guerre à la Russie. - Après-midi piscine. "
2 août 1914 - Franz Kafka - Journal - traduc. Marthe Robert - Bernard Grasset Éditeur - 1954

- Toujours votre besoin de mélanger ce qui ne doit pas l'être !
- C'est vous qui le dites !
- Franchement, cher revenant, vous être vraiment obligé d'exhiber ainsi des filles nues ?
- Vous préféreriez peut-être, que je montre ici quelques barbus syriens qui se piquent de démocratie quand passent les Mirages 2000 ?
- Je vois pas le rapport !
- Moi si !

à suivre

Philippe Chauché

jeudi 24 novembre 2011

Les Surprises de Lamalattie



" Depuis quelques temps, je me sentais patraque. A vrai dire, rien de précis, une sorte de flottement, un ramollissement indéterminé. Dans la rue, mon regard continuait à se porter sur des femmes, machinalement. Après tout, regarder les femmes, c'est une chose à faire en marchant. C'est là que j'ai commencé à me poser des questions. Autrefois, je trouvais très plaisant d'observer leurs petits mouvements souples. En particulier, j'appréciais beaucoup cette alternance cadencée du plissement des fessiers et de la poussée des trochanters. Mais, depuis quelques temps, je ne les trouvais plus très bandantes, les piétonnes. Ça m'a fait réfléchir. Et j'ai pris rendez-vous avec le docteur Konstantinopoulos. " (1)

Il y a quelques semaines, j'ignorais tout de Pierre Lamalattie, précise-t-il, et puis lisant un billet affûté du seul philosophe balnéaire qui mérite attention, Frédéric Schiffter, note-t-il, dont l'adresse apparaît dans un coin de cet écritoire, lisant disais-je ce billet, j'ai échangé un billet et deux piécettes contre le livre cité par le pourfendeur de Proudhon, cet idéologue des basses oeuvres, qui a dans les ragots d'Onfray trouvé un admirateur boutonneux et alter mondialiste, ce livre donc, est celui d'un peintre, dont les coups de plumes ont le même tranchant que les coups de pinceau, dandy amusant et amusé dont la dent est aussi dure que les fonds de ses toiles. Lamalattie écrit comme il peint, il écrit d'ailleurs ce qu'il va peindre, et c'est mille fois plus réjouissant que tout ce que l'on peut voir et lire aujourd'hui des installateurs et performers qui dominent le marché noir de l'art.
Le narrateur, peintre pour un temps, fonctionnaire pour l'autre, est toujours dans la position du gardien de but au moment du penalty, c'est dire que ce qui l'attend n'est pas si je puis écrire, de tout repos, il croise ces humanoïdes qui tentent à chaque seconde de se coller à votre peau, pour souvent vous la faire, comme une moule à son rocher, et réussit avec talent à s'en éloigner, car il est des fréquentations qui sont tout aussi risquées que celle des islamistes slameurs, des écologistes rapeurs ou des frontistes à capuches, l'enfer est là, et il le sait, pense-t-il, mais heureusement qu'il écoute Mozart avec sa mère ou flirte vivement avec une amoureuse retrouvée dont les seins méritent bien un roman.




" Quoi de mieux, en effet, pour parler de la vie des hommes et des femmes d'aujourd'hui, que des curriculum vitae ? C'est, à notre époque, un exercice qui a beaucoup de pratiquants. Un CV, c'est moins long qu'une biographie et souvent plus vrai... plus tragiquement vrai... Les cabinets de recrutement sont formels : un bon curriculum vitae, ça doit se lire d'un seul coup d'oeil. C'est quelques mots-clés et un bon visuel. Pas besoin de se cacher derrière les détails. Il faut résumer une vie à l'essentiel. D'ailleurs, avec un peu d'entraînement, l'existence se résume très facilement. Donc, mes peintures seront des sortes de curriculum vitae ; en haut le prénom de l'intéressé, au milieu son portrait, façon photo d'identité, brossé dans des gris argentiques, en bas quelques mots résumant ou révélant sa vie.
L'exposition serait intitulée simplement :
121 curriculum vitae pour un tombeau " (1)



" Quand un fond part bien, on a l'impression que des hasards y déploient naturellement des formes. Je prends un exemple. Dans un vieux mur, il y a des coulures, des salissures, des tags, des morceaux d'affiche déchirées, des mousses, des lichens. Toutes ces détériorations sont intervenues au hasard, mais on sent bien que ces aléas obéissent à une certaine logique et produisent une impression d'unité. Le fond d'une peinture, c'est un peu la même chose. Je suis attaché à ce qu'il y ait des hasards, qu'il y ait une richesse de formes dépassant la rationalité de l'artiste. J'aime bien que le fond crée une espèce d'état de nature dans lequel, dans un deuxième temps, la figuration interviendra. " (1)

à suivre

Philippe Chauché

(1) 121 curriculum vitae pour un tombeau / Pierre Lamalattie / L'Editeur / 2011

samedi 19 novembre 2011

L'Art du Refus



" Tout ne dois pas s'accorder, ni à tous. Savoir refuser est d'aussi grande importance, que savoir octroyer ; et c'est un point très nécessaire à ceux qui commandent. Il y va de la manière. Un NON de quelques-uns est mieux reçu, qu'un OUI de quelques autres, parce qu'un NON assaisonné de civilité contente plus qu'un OUI de mauvaise grâce. Il y a des gens, qui ont toujours un NON à la bouche, le NON est toujours leur première réponse, et quoiqu'il leur arrive après de tout accorder, on ne leur en sait point gré, à cause du NON mal assaisonné, qui a précédé. Il ne faut pas refuser tout-à-plat, mais faire goûter son refus à petites gorgées, pour ainsi dire. Il ne faut pas non plus tout refuser, de peur de désespérer les gens, mais au contraire laisser toujours un reste d'espérance, pour adoucir l'amertume du refus. Que la courtoisie remplisse le vide de la faveur, et que les bonnes paroles suppléent au défaut des bons effets. OUI et NON sont biens courts à dire ; mais avant que de les dire, il faut y penser longtemps. " (1)

- Vous me désirez ?
- Oui et Non !
- Je vous reconnais bien là ! Vos hésitations vont bien finir par vous perdre.
- Je n'hésite pas chère curieuse, j'affirme que je vous désire et qu'en même temps, je me détache volontiers de ce désir.
- Vous semblez ignorer, que j'attends de vous une réponse claire, et je parierai quelques fortunes, que je suis loin d'être la première à ainsi vous questionner.
- Le désir, chère volage, ne s'interroge pas, disons qu'il se vit sur le motif.
- Et mon motif vous inspire ?
- Je dois vous confesser, que sur l'instant, il me procure un plaisir semblable à celui que j'éprouve à écouter quelques pièces pour clavecin du vieux Bach, et que je me mettrai bien à déchiffrer au plus près votre partition.
- L'instant, j'entends bien, mais...
- Point de mais à l'instant, point de suite au motif...
- Mais, la beauté du désir, réside dans la et les manières de l'accompagner.
- Je m'avoue vaincu, je vous raccompagne chez moi.

à suivre

Philippe Chauché


(1) L'Homme de cour / Baltasar Gracian / traduc. Amelot de La Houssaie / Édition de Sylvia Roubaud / Folio classique / Gallimard / 2010

vendredi 18 novembre 2011

L'Unique


José Tomás Román

" Mardi 28 mai 202. Il fait 33° à 19 heures, et plus de 80 autour de Las Ventas. José Tomás est à nouveau à l'affiche. Climat électrique... Dans le silence, José Tomás le conduit au centre sans le brusquer. La tauromachie le dit en sourdine : pour éponger l'agressivité, l'écoper, la douceur des gestes est la seule médecine. Lui le martèle dans ses déclarations lorsqu'il en faisait : dans le combat avec le toro, " la violence n'est pas la solution. Les violences s'additionnent. " Tomás prend sa muleta dans la main gauche. Ringollano défend son espace. Un toro aigre, plein d'amertume, un toro plein de chiens de garde, de fer barbelé, d'aboiements et de couteaux. Un crotale. Tomás s'incruste froidement à portée de son venin ; casse la dureté de Ringollano sur les tables de la loi de ses fémorales ; se met là où Ringollano n'a d'autres choix que celui-ci : finir par reconnaître son maître, s'ouvrir et se laisser aller, ou bien le massacrer. Légitime défense. Tomás le torée par naturelles sur ce rasoir. Sur ce fil strict, à Madrid, il veut bien être coupé en deux et s'allonger dans les faire-part. Il pétrit patiemment à petits coups subtils de poignet la rudesse de Ringollano. Il torée d'abord sans trop de lenteur, au rythme plutôt abrupt du toro. Puis il s'insinue dans sa réticence et, ce faisant, dans Las Ventas. Vingt mille paire d'yeux pointés sur cet exorcisme. Au soleil, une demi-douzaine de crétins sifflent, on ne sait trop pourquoi. A cause de l'an passé, sans doute. Tomás : ses mouvements se font plus lents. Le toro, petit à petit, accepte mieux de pénétrer dans sa muleta. Lui, de plus en plus statufié. Paradoxe de l'art du toreo où l'immobilité rend les choses fluides. Las Ventas voit bien ce travail d'érosion qui s'accomplit avec de petits mouvements de tissu, une méticulosité de joaillier. C'est long, un avis sonne, Tomás semble s'en foutre. Le scepticisme du public lui aussi avance dans la faena. Il se fissure, commence à se lézarder, à fondre, à craquer. La ferveur d'avant corrida remonte à la surface du combat comme un poisson venu du plus profond. L'attende a trouvé son objet. Madrid applaudit, puis quelque chose démarre. Les olé ! claquent, rebondissent, puis ils s'amplifient, puis ils sont hurlés à mesure que Tomás, pieds comme sciés, toujours de la gauche, prend le pouvoir, tout le pouvoir sur Ringollano, sur Las Ventas, sur son coeur, sur l'ontologique méfiance de cette foule à qui on ne fait pas, jamais. Ses naturelles, ceinture brisée, sont de plus en plus lentes, longues, profondes, libérées de quelque chose. Chacune déchire quelque chose dans chacun. Chacune sue le courage pur : " Barbare ", murmure quelqu'un, Qué barbaro ! Plus de siffleurs. Quelqu'un aura eu la bonne idée de les étouffer. Chacun se sent partie d'un tout. Ce tout casse sa voix. Ce tout n'a rien de plus important à voir au monde que ça... " (1)


photo Daniel Ochoa De Olza

Román, quel nom pour un torero ! Et pour qui sait encore voir ce qui se joue là, dans les ruedos, cela saute aux yeux ; Tomás, se joue des toros, comme un écrivain des mots et des phrases qu'il soumet à son style, à sa saveur et à son savoir, mais sans que jamais cela ne se voit, définition de l'art absolu, de l'art total, aristocrate - l'art bourgeois est son contraire, il met continûment en avant les vilaines façons qui le nourrissent, il est fait d'enflures, de tocs et de tics, revanchard et emplumé avant d'être embaumé - où l'échec est une grâce, et où l'éblouissement une évidence, Tomás, c'est tout cela et moins encore, et c'est cela qui le rend unique.

à suivre

Philippe Chauché



(1) José Tomás Román / Jacques Durand / Actes Sud / 2007

jeudi 17 novembre 2011

Autres Temps !





Pierre Dumayet 1923 - 2011

Autres temps, autres manières, d'une télé l'autre !

à suivre

Philippe Chauché

mercredi 16 novembre 2011

L'Isolé



" Qui me confirmera qu'il est vrai ou vraisemblable que c'est uniquement par suite de ma vocation littéraire que je ne m'intéresse à rien et suis par conséquent insensible. "(1)

Écrire c'est à chaque seconde affirmer son isolement choisi, note-t-il, un isolement libre, isolé, je le suis devenu, libre, je le suis à chaque phrase écrite, loin, si éloigné de la moraline sociale dominante.

à suivre

Philippe Chauché

(1) Kafka / Journal / traduc. Marthe Robert / Grasset / 1954

lundi 14 novembre 2011

Ma Librairie (28)



" Les arbres sont des alphabets, disaient les Grecs. Parmi tous les arbres-lettres, le palmier est le plus beau. De l'écriture, profuse et distincte comme le jet de ses palmes, il possède l'effet majeur : la retombée. " (1)

" Français par les fruits ( comme d'autres le furent " par les femmes " ) : goût des poires, des cerises, des framboises ; déjà moindre pour les oranges ; et tout à fait nul pour les fruits exotiques, mangues, goyaves, lichees. " (1)

" L'Amateur ( celui qui fait de la peinture, de la musique, du sport, de la science, sans esprit, de la science, sans esprit de maîtrise ou de compétition ), l'Amateur reconduit sa jouissance ( amator : qui aime et aime encore ) ; ce n'est nullement un héros ( de la création, de la performance ) ; il s'installe gracieusement ( pour rien ) dans le signifiant : dans la matière immédiatement définitive de la musique, de la peinture ; sa pratique, ordinairement, ne comporte aucun rubato ( ce vol de l'objet au profit de l'attribut ) ; il est - il sera peut-être - l'artiste contre-bourgeois. " (1)

Souvent, lorsqu'il fait le voyage jusqu'à ces terres qui ont un certain talent - l'Océan ( la majuscule s'impose ), vague à l'âme, décrite avec tout le talent qu'il lui connaît par un ameor sans qualités et sentimental - et qu'il s'aventure sur la route d'Urt, bords d'Adour - bords d'Amour - la lumière unique - la lumière seule - aux contours saisissants, réjouissants et troublants - réjouissance du trouble, trouble des réjouissances - qui le conduit, note-t-il, au village et à la tombe, poignée de petits cailloux, assemblés et désassemblés - l'art Juif - déposés avec tact - le tact anglais de Roland Barthes ( le toucher, le tangible ), mais aussi une belle élégance non tapageuse - la haine du tapage - passage par les mots et le texte, silence - ce qui l'occupe - puis retour, écrit-il, par le même chemin, avec une dernière escale aux Allées Marines - baisers d'iode - avant d'ouvrir allongé une nouvelle fois le petit livre, même ressenti sur le motif, un après-midi d'automne dans la montée du Jardins des Doms - un don -.


à suivre

Philippe Chauché

(1) Roland Barthes par Roland Barthes / Ecrivains de toujours / Seuil / 1975

Le Rire du Solitaire



à suivre

Philippe Chauché

dimanche 13 novembre 2011

Les Peintres


Giorgio de Castelfranco dit Giorgione - 1477-1510

" Combien ça dure la peinture ? Autant que ces corps en train de fondre ? Pas même. Le temps d'une brève déflagration et ça rentre dans l'ombre d'où ça n'aurait jamais dû sortir. Dans l'ombre des musées, dans l'ombre des foules à pieds soudés qui les visitent, dans celle de notre propre nuit marmiteuse où nous retournons vite fait. " (1)

Durée de la mémoire d'un tableau : de l'instant de l'éclair de l'oeil - appendre à regarder d'un seul oeil, jamais le même - à celui parfois fumeux de la mémoire - cimetière où l'on ne sait donner de la tête - ce qui n'est jamais très éloigné de l'idée de l'amour.

" Delacroix : " Pour peindre, nécessité d'avoir la fièvre. "
Poussin : " Peignant, je me sens enflammé. "
La vitesse. Pas celle qui se déplace d'un point à un autre, mais celle qui fait du sur place, vous cloue au sol, et c'est le monde alors qui vous traverse. La vitesse que vous communique une forte fièvre, une joie intense, ou la douleur... " (1)


Nicolas Poussin - 1594-1665

Dans toutes les situations, garder toujours un oeil sur les classiques, ne jamais s'en défaire, leur être d'une fidélité croissante, et embrasser les modernes sans pudeur. Etre de son siècle, ne doit jamais sauter aux yeux.

" L'humour de De Kooning : sa plus sûre parade face aux agressives, aux monstrueuses contorsions de ses épouvantails numérotés. Je veux parler de ceux qu'on entretient à demeure, à l'intérieur de soi-même, qui font dire à la plupart des peintres, sur le ton de la naïveté et de l'extase : " Tiens ! je suis habité par un espace sans mesure, par un temps sans limites ", alors qu'il s'agit plus prosaïquement, encore et toujours, du bon gros nucléus de l'être enfermé dans son étroit meublé de viscères, dans cette flasque ceinture de fertilité, résidu d'un très vieux et très gluant cordon ombilical avec quoi l'espèce nous a insensiblement garrottés. Cet assemblage de deltas et de marécages sanglants dans quoi le moi se désaltère, De Kooning ne les ripole pas, comme le font les grands rouleurs de mécaniques avant-gardistes, à l'aide des Grandes Primaires. A la différence des Léger, Mondrian, Malevitch, Kandinsky, Newman. Les bleus, les rouges, les jaunes ne lui font ni chaud ni froid, ni peur, ni jouir. C'est un réaliste, De Kooning. Il peint ce qu'il voit, en toute humilité, et ce qu'il voit a de drôles de couleurs : ça brille ou c'est complètement plat, ce sont des tons indescriptibles, des orange, des violets, des roses pas possibles, des gris-brun, des gris acier et surtout la teinte la plus affectionnée, celle ( the fleshy part ) dite du " foie cuit coupé "... " (1)


Willem de Kooning - 1904-1997

Le peintre : au dessus du Volcan, toutes les couleurs du mouvement de la lave, sans craindre d'y sombrer.

à suivre

Philippe Chauché

(1) La Peinture et le Mal / Jacques Henric / Exils - essai / 2000