lundi 24 janvier 2022

Une sorcellerie de Valentin Retz dans La Cause Littéraire

 


« Certains gouffres ne sont pas faits pour être mesurés ; ni certains yeux, pour scruter l’innommable. En tout cas, moi, j’aurais voulu ne jamais voir le visage des démons qui nous haïssent et nous abusent, depuis que l’homme est appelé à se trouver et à se perdre ». 

Une Sorcellerie est un roman divin, qui comme le fit Dante dans la Comédie, traverse l’Enfer et ses sorcelleries, pour ensuite laisser le Paradis l’illuminer. L’écrivain poursuit cette immersion dans l’Enfer, déjà à l’œuvre dans Noir parfait. Le narrateur de ce roman inspiré et troublant se voit littéralement projeté, il sort de son corps, dans l’esprit d’un sorcier, le maléfique Daxull, un personnage aux mille ressorts et perversions, et qui jette mille sorts mortifères sur ses disciples dans des messes noires dont il est le grand ordonnateur. Le narrateur se retrouve immergé dans ce théâtre orgiaque de la destruction radicale de l’Être, par les yeux d’un démon qui manipule les âmes, les corps, et la science. Cet écart, ce basculement, ce bouleversement, que subit le narrateur, se déroule en 2015, quelque temps avant les attentats islamistes visant le Stade de France, les cafés et restaurants de Paris, et le Bataclan, probablement, comme si le Diable y rodait. De cette immersion dans la tête d’un autre, d’un ange déchu, de cette fantaisie diabolique et échevelée, le narrateur reviendra transformé et avide de lumière et de Lettres. L’obscurité, les forces du mal, les terreurs et les humiliations ne peuvent longtemps l’habiter et le contaminer. 

Une Sorcellerie est le roman de ce voyage dans un temps maudit, puis dans un temps révélé, car le narrateur va s’aventurer avec son épouse sur une terre où tout s’est dénoué, libéré, où la parole s’est faite chair, et donc roman : Israël. Un air divin le traversera, comme il sera traversé par le Conte du Graal, ce roman enchanté, qui ne cessera de l’habiter tout au long de son périple romanesque. Peu de temps avant ce voyage en Terre sainte, il sera encore une fois propulsé hors de son corps au contact de la Couronne d’épines du Christ, sauvé des flammes en quelque sorte, comme elle le fut quand Notre Dame à son tour s’enflamma. 

« Quel incroyable entrelacement de métaphores m’avait guidé ! Je m’en rendais compte à présent. Aussi, lorsque les femmes, aux fichus détrempés et aux pointes de cheveux ruisselantes, ont allumé chacune un cierge en se servant des candélabres disposés aux quatre coins de la pierre qu’elles avaient vénérée, j’ai retrouvé l’eau et l’éclat ». 

Une Sorcellerie est un roman de feu, de sang, d’air, d’eau et de terre. Un roman qui, comme l’avait en son temps fait son complice de la revue Ligne de risque, François Meyronnis (1), dissèque le Néant, pour faire jaillir la lumière ; un roman qui entraîne le lecteur en Enfer, pour enfin, radicale transformation, atteindre et entendre le Paradis. Ce roman fait de visions terribles et lumineuses, est aussi celui où l’on entend ce qui s’y joue. Un roman où l’auteur s’emploie à dévoiler la force diabolique du désespoir du nihilisme à l’œuvre. Un roman enfin inspiré par un air divin, un souffle qui essouffle le désespoir, en s’appuyant sur des paroles saisissantes tirées de livres qui le sont tout autant et notamment le Livre de la Splendeur de Shimon bar Yohaï, dont le narrateur sera guidé jusqu’à la tombe, et touché physiquement par une vision du silence. Cette vision du silence est celle du roman de Valentin Retz, le silence que l’on voit, et qui sauve, face au bruit et aux furies qui empêchent de voir et d’aimer. Une Sorcellerie est aussi un roman qui scelle l’amour à la victoire de la vie sur la mort. 

« Tout resplendissait sous le soleil de la victoire ». 

Philippe Chauché 

(1) « Sauver le vouloir, Nietzsche n’a pas d’autre objectif. C’est-à-dire le rendre à son innocence, en le libérant de sa gangue de haine » (L’Axe du Néant, François Meyronnis, Gallimard L’Infini, 2003).

https://www.lacauselitteraire.fr/une-sorcellerie-valentin-retz-par-philippe-chauche

 

jeudi 20 janvier 2022

Colonne d'Adrien Bosc dans La Cause Littéraire

« Ils traversaient les villages déserts, d’autres en liesse. Ils roulaient à bord d’une Ford noire, le toit ouvert. Elle interrogeait les paysans, et Ridel et Carpentier jouaient les interprètes. Ils riaient beaucoup. C’était un trio libre qui traçait la campagne ». 
« Elle contemplait les feuilles des arbres, le ciel bleu, les avions qui allaient et venaient, piquaient net puis mitraillaient le sol. D’énormes obus labouraient les terrains, là une meule explosait et s’éparpillait comme une boule de pissenlit, ici un cabanon de pierres s’effondrait ». 

Colonne est le dernier tableau d’un triptyque littéraire qui a vu naître et paraître Constellation (1), puis Capitaine (2). Pour ce roman, Adrien Bosc, s’est attaché à la présence de la philosophe Simone Weil à Barcelone et sur le front, durant les premiers temps de la Guerre d’Espagne. Présence dont on ne sait que très peu de choses, quelques feuillets de son Journal d’Espagne. Présence au sein de la Colonne Durruti (3) qui regroupe des anarchistes de la CNT et de la FAI, et compte dans ses rangs de nombreux étrangers, une collision de destins rassemblés en une communauté provisoire. Présence au temps de l’action, et à celui de la pensée : Écrire, penser, agir sont une seule et même chose. Simone Weil ne sera présente que quarante-cinq jours dans les territoires révoltés ; après s’être brûlée au pied et à la jambe, elle doit être transférée du front à l’hôpital de Sitgès, puis en France. La guerre d’Espagne est finie pour la philosophe, mais une autre guerre s’annonce, et une nouvelle fois elle répondra à l’appel des résistants, cette fois c’est à la Libération de la France de l’occupation nazie, et sera présente à Londres dès 1942. Ce sera son dernier voyage en terre de liberté, dont elle se voudra toute sa vie un témoin vigilant et un acteur éclairant. 

« Quand elle était plongée dans un livre, plus rien n’existait. Ils se souvenaient d’un voyage en Belgique, elle devait avoir douze ans, elle avait disparu un long moment, oubliant l’heure, dévorant dans les dunes Crime et châtiment ». 

Colonne est non seulement le roman d’une femme en action, d’une philosophe que rien n’effraie et qu’aucun engagement physique ne rebute, mais aussi le roman des crimes et des châtiments. Ceux frappant de jeunes phalangistes, les expéditions punitives qui répondent à la mort des jeunes miliciens de l’expédition désastreuse de Majorque pour les Républicains, le sang et la terreur écrit-elle dans une lettre adressée à Georges Bernanos, et que l’on retrouva à sa mort dans son portefeuille. Deux destins vont s’écrire, deux manières admirables de voir le monde, et que saisit avec finesse et justesse Adrien Bosc. En 1936, Bernanos est à Majorque, proche de la Phalange, il souhaite même le renversement de la République, mais les évènements, les situations vécues, les crimes, les haines, transforment son jugement. Ce seront Les Grands Cimetières sous la lune, que salue dans sa lettre Simone Weil : J’ai reconnu cette odeur de guerre civile, de sang et de terreur que dégage votre livre ; je l’avais respirée. Ce roman est enfin celui des amitiés, des fidélités pour Ridel et Charpentier, ses anges gardiens, un trio libre. Adrien Bosc affectionne ces destins qui se croisent, ces hasards romanesques, ces destinées qui s’unissent et s’éclairent, ces réunions improbables dans le temps, ici celui de la guerre, des crimes et des châtiments. Adrien Bosc est fidèle au style qui a fait la force de ses deux précédents romans aventuriers : bref, précis, concis, toujours juste, net comme un coup de feu. Jusqu’à présent nous ne connaissions que deux ou trois photos en noir et blanc de la philosophe, dans sa combinaison de mécanicien au signe de la CNT à Barcelone, elle porte un foulard, que l’on sait rouge et noir, et un fusil à l’épaule sur l’une, visage d’ange, regard profond, doux et déterminé, à ces photos s’ajoute désormais ce roman profond et sans fard, ce portrait mouvant, émouvant et en mouvement, cet éclat d’une vie profondément romanesque, et guerrière. 

Philippe Chauché 

(3) Sur la Guerre d’Espagne et Durruti, on peut lire notamment Durruti, le peuple en armes d’Abel Paz (Editions de la Tête de Feuilles, 1972), et Le bref été de l’anarchie, La vie et la mort de Buenaventura Durruti (roman de Hans Magnus Enzensberger, Gallimard Du monde entier, trad. Lily Jumel, 1975). 

mardi 11 janvier 2022

La Tencin, Femme immorale du 18e siècle par Claire Tencin dans La Cause Littéraire


« C’est à son nez que j’ai vu sa capacité à distinguer le vrai du faux. Ce flair qui distingue les fortes personnalités des plus faibles. La capacité à sentir d’instinct à qui on a affaire ». 

« Il se dégage de son regard volatil l’enthousiasme d’un esprit agité et l’appétit d’un être que l’on a affamé de nourritures terrestres ». 

Pour raconter la vie virevoltante de Claudine Alexandrine de Tencin, il faut se doter d’un style qu’il l’est tout autant. Pour se glisser dans la peau et les mots de La Tencin, il ne faut pas douter des forces de l’admiration. Premier acte de cette admiration : son identité, Claire Tencin s’est approprié le nom de cette salonnière de haute voltige, volé dans la tombe de l’Histoire où on t’a enfermée arbitrairement comme ton père t’avait enfermée. Nous sommes dans le cœur tremblant du XVIIIe, corps à cœur, où dans les lits et les salons se nouent intrigues, et jeux de pouvoir, la peau s’accorde au verbe, et Alexandrine de Tencin en fait ses Académies. Alexandrine de Tencin y noue des amours, et des amitiés, elle se lie, sans jamais y perdre sa liberté de mouvement, de verbe et de corps. 

Premier acte de ce roman grisant : son enfermement au couvent par son père, retirée du monde durant treize ans, avant de retrouver sa liberté, c’est en femme libre qu’elle va conquérir le monde, et les hommes. Leurs noms qui sont eux aussi des romans : Bernard Le Bouyer de Fontenelle, Matthew Prior, l’abbé, son cher abbé Dubois, Philippe d’Orléans, le chevalier Louis Destouches, son fidèle médecin Jean Astruc, le duc de Richelieu, Marivaux, son frère Pierre et Montesquieu, dont elle corrigera les épreuves de L’Esprit des lois. Des amis, des amants, des amis-amants, des partenaires d’esprit, et souvent de peau. Madame de Tencin est une abeille, elle fait son miel de toutes ses rencontres, des échanges dans son salon, ou dans les lits qui s’ouvrent à ses éclairs, c’est une femme politique et une femme d’affaires, elle est insaisissable, trop vive, trop rapide, et s’il le faut, elle pique. 

« Le petit abbé et la nonne défroquée forment un couple d’affaires, dévoué à l’ascension de l’un et de l’autre, à égalité. Leur couple n’a tenu qu’à cette ambition. Leurs cerveaux travaillent comme deux cœurs à l’unisson. Dans l’intimité, elle l’appelle “mon abbé sans’l sou” et il l’appelle “ma nonne sans’l froc” (bien sûr, en se moquant d’eux-mêmes) ». 

Deuxième acte de ce roman inspiré : sa liberté de mouvement, elle choisit les hommes qui seront à ses côtés, et conjugue à merveille les divertissements de l’amour aux conseils politiques, elle sait qu’elle a un rôle à jouer, elle va d’ailleurs en payer le prix fort, embastillée car accusée du meurtre de son amant La Fresnaye, alors qu’il s’est suicidé. On la découvre banquière, faiseuse de cardinal, son frère, romancière (1), et avant toute chose libre, de ses mots, de son corps, de ses gestes, elle a osé s’inventer à la première personne. Claudine Alexandrine de Tencin, n’est pas une féministe au sens qui en est donné aujourd’hui, elle est universaliste rejetant à la fois l’ordre patriarcal et l’ordre matriarcal, ce qui la rend insaisissable, irrécupérable par quelque chapelle auto-proclamée féministe. Claire Tencin s’invente elle aussi à la première personne, et il n’est pas surprenant qu’après s’être attachée à Montaigne et Marie de Gournay, elle se prenne de passion pour La Tencin, avec le même art de la biographie romanesque, où à chaque page vibre cette étoile filante. 

Philippe Chauché 

(1) Mémoires du Comte de Comminges, Le Siège de Calais (Mercure de France) ; Les Malheurs de l’amour (éd. Desjonquères).