jeudi 16 juin 2022

L'Inifni, n°148, Printemps 2022 dans La Cause Littéraire

« Ce ne sont pas les bonnes actions qui rapprochent les hommes des dieux ; mais quelque chose de plus rare et de plus difficile : la capacité à être heureux » (Le divin avant les dieux, Roberto Calasso). 

« Les morts, en quelque sorte, nous parlent continuellement, sans phrases mais par des sentiments, par de fugaces émotions, imprévues et très vives, et en retour il faut parler aux morts, ou du moins les servir, agir pour eux, leur faire secrètement des offrandes » (L’enterrement de Poquelin Molière, Marc Pautrel). 

« Plus la diversification spectaculaire et publicitaire augmente, et plus le langage concentré, médité, de la littérature peut le traverser en acte » (1), et cela fait près de quarante ans que la littérature, la pensée philosophique, la science, et les arts sont ainsi mis en lumière, près de quarante ans que les écrivains au langage concentré et précis irriguent L’Infini. Le vaisseau amiral, Gallimard, a armé une goélette, L’Infini, son capitaine, Philippe Sollers, l’écrivain le plus reconnu et le plus combattu, le plus sollicité et le plus secrètement haï (2), et à ses côtés un autre romancier, écrivain d’art, poète, Marcelin Pleynet. La goélette L’Infini peut prendre le large et voguer tout autant en haute mer que sur la Seine et la Garonne, avec à son bord, pour ce nouveau voyage : Roberto Calasso, Julia Kristeva, Yannick Haenel, Marc Pautrel, Arnaud Jamin, Éric Marty, Marcelin Pleynet et bien-sûr Philippe Sollers qui livre des extraits de Graal, son admirable dernier roman (4). Les textes qu’elle publie, comme les barriques de vins de Bordeaux embarquées, se bonifient avec le Temps et la houle de l’océan. Cette dernière escale littéraire, après un an d’absence, est littéralement éblouissante, car elle conjugue notamment, l’heureux savoir de Roberto Calasso sur le divin et les dieux, à quelques pages du prochain roman de Yannick Haenel, à une belle évocation de François Fédier, l’incomparable lecteur et traducteur de Martin Heidegger, et à un très court roman, précis et ouvragé, sur l’enterrement de Molière de Marc Pautrel, ponctués de photos du bureau de L’infini signées Sophie Zhang. Pautrel a découvert les classiques en lisant Sollers, du temps (heureux temps encore une fois) où il écrivait dans Le Monde des Livres que dirigeait Josyane Savigneau. Marc Pautrel regorge de talents narratifs, et comme il a du style, donc de l’oreille et une vision romanesque, il voit ce qu’il imagine, il imagine ce qu’il voit, et il entend ce qu’il écrit. C’est un romancier qui ne cesse d’être au cœur de l’Histoire et de ceux qui l’ont bâtie : Blaise Pascal, Jean-Siméon Chardin, Manet (4). Ils savent que Marc Pautrel les accompagne, qu’il leur fait signe (la littérature est aussi l’art des signes adressés aux vivants et aux morts), comme il fait signe, dans ce magnifique texte, à Molière, qui triomphe de la mort comme il triomphait sur les scènes éphémères de France, il portait la vie, la comédie et le rire au firmament de l’art du verbe et du geste, un roman s’écrivait et continue de s’écrire. Marc Pautrel en dessine l’esquisse. 




« Nous sommes ici dans l’extrême Occident, dans les Hespérides, près de l’île des Bienheureux où poussent des pommes d’or, là où coulent les sources de l’ambroisie, nourriture des dieux. Au bord de l’Atlantique, je bois un verre de vin à la gloire de cette île et de son passé fastueux » (Graal, Philippe Sollers). 

« En juin 2020, je viens de passer plusieurs semaines à lire et annoter Méditation, la précédente et capitale publication alors entourée d’un silence feutré. La plupart de mes amis ne comprennent pas ce qui ressemble à une obsession, il y a trois post-it par page et la tranche semble avoir été peinte en jaune » (La parole de François Fédier, Arnaud Jamin).

L’Infini s’accorde lumineusement au récit d’Arnaud Jamin, récit d’une rencontre avec François Fédier disparu le 28 avril 2021. Nous sommes en septembre de l’année précédente, et la rencontre a lieu à Paris autour de Martin Heidegger. Il faut se souvenir que la collection éponyme que dirige Philippe Sollers chez Gallimard, publia Soixante-deux photographies de Martin Heidegger de François Fédier. Une brève et vive rencontre, et un livre que possède toujours Arnaud Jamin, les Séminaires de Zurich de Heidegger que Fédier lui prête ce jour-là, en lui demandant : « Vous rendez les livres que l’on vous prête ? ». Sans se tromper, on peut écrire qu’Arnaud Jamin aurait tant aimé lui rendre ce livre ! Enfin ce dernier numéro de L’Infini s’achève à Rome à la villa Médicis avec Marcelin Pleynet, c’est L’instant romain, un instant divin, où la langue enflamme une ville, à moins que ce ne soit l’inverse. 

Philippe Chauché 

(1) Philippe Sollers sur L’Infini (extrait). 

(2) André S. Labarthe, Sollers, l’isolé Absolu, Un siècle d’écrivains, FR3, 1998 



jeudi 2 juin 2022

Le testament breton dans La Cause Littéraire

« Aux racines, restrictives, je préfère les linéaments schisteux, les lignes de crête, l’entaille des rivières, les vallées boisées ouvertes au vent : elles sont en résonnance naturelle avec le large et l’infini ». 

Voilà en une phrase, non pas le résumé de ce livre d’exception, mais les fondements qui le soutiennent, les piliers de granit de ce récit profondément romanesque. Le testament breton est un beau et grand livre car il se glisse dans les bois et les vallées bretonnes, entre les pierres, dans les maisons et les églises, il épouse du regard les lignes de crêtes, les signes des vents et du temps, dans une langue sculptée, ouvragée, forte d’une richesse léguée par les auteurs d’un temps qui pourrait paraître révolu, une langue où chaque mot est pesé à la manière d’un artisan joaillier, où chaque phrase est dessinée avec toute la finesse d’un cartographe. Difficile de bien aimer une terre et ceux qui y ont inscrit leurs noms et leurs légendes, sans qu’ils ne soient honorés à leur hauteur, sans que l’écriture ne s’élève elle aussi, qu’elle ne s’élève à la hauteur de cet imaginaire, de ce songe. Comme chez Henri Bosco – Au printemps, en automne, sous le poids des neiges qui fondent très loin dans les Alpes, elle (La Durance) roulait arbres et bêtes et allait heurter d’une masse d’eau sauvage le Rhône… – (1), la langue de Philippe Le Guillou est habitée, vivace, vivante, tellurique, profondément terrienne, visitée, inspirée, nourrie d’un passé où la joie côtoie la douleur et la terreur, de souvenirs de grands absents, dont le récit porte à croire qu’ils accompagnent l’écrivain dans son voyage intérieur et dans un présent vivifiant. L’écrivain nous saisit par le regard habité qu’il porte sur les rivières et les flots qui entourent et vivifient sa terre, sur cette géographie qui l’habite depuis son enfance. Nous sommes en terre bretonne, et à chaque phrase résonnent chez l’auteur ces mots et gestes de l’enfance, c’est l’enfance d’un cartographe minutieux, qui n’oublie pas les cartes de France qui éclairaient sa salle de classe, comme autant de romans et de récits à naître. S’il ne cessait de les dessiner mentalement, c’est physiquement qu’il s’est mis à éprouver celle de son pays breton. 

« Je crois plutôt à la permanence d’un imaginaire enfoui, d’une conscience sombre aussi, accordée à la désolation du paysage, à ce sentiment d’un novembre éternel qui les accable lorsque survient le mois noir, à cette proximité subite des ombres ». 

Le testament breton a été écrit au Faou, là où finit la terre, là où peut-être elle prend le large, entre le 13 avril et le 8 mai 2020, soit au cœur du confinement ; mais loin des agitations et des colères, très loin des postures d’écrivains livrant leurs états d’âme, mais si proche de son histoire profonde et des histoires bretonnes, de ces vagues, ces voix, qui murmurent dans son récit incarné. Philippe Le Guillou est un écrivain de la mémoire, de la terre et des terres, des visages, des noms, des ombres, des songes, des tremblements, des troubles, du vent, de la lumière et des ténèbres, un écrivain du Temps qui irrigue son récit, parfois comme une lame de fond qui s’empare des imprudents, mais aussi comme une marée qui monte et descend au rythme lunaire, et qui rythme l’infini romanesque qui est au cœur de ce récit d’un marin des hautes terres. 

Philippe Chauché 

(1) Parmi les récits et souvenirs de l’écrivain avignonnais, nous retiendrons pour mémoire : Un oubli moins profond ; Mon compagnon de songe ; Le Chemin de Monclar (Gallimard).

samedi 21 mai 2022

Paul Lambda et Frédéric Schiffter dans La Cause Littéraire

" À quatre-vingt-quinze ans elle sortait tous les matins pour apprivoiser la mort. Elle rentrait deux heures plus tard, dépitée, et soupirait : « Il n’y a rien à faire, elle a encore peur de moi ». 

« – Lui aussi est parti ? – Oui, il est parti vivre sa vie. – C’est une épidémie ! » « – T’es où ? – Je ne sais pas très bien… quelque part entre l’Iliade et l’Odyssée ». 

Le désespoir avec modération 


Le désespoir avec modération est un heureux petit livre qui jongle avec les humeurs vagabondes, les aphorismes rieurs, les sentences piquantes, les courts dialogues qui flirtent parfois avec l’absurde, et l’humour noir. Paul Lambda évoque ces confettis qu’il collectionne, et compile dans ses livres. Ce petit dernier en regorge, confettis, assemblages, et mots rieurs, cet écrivain est un drôle d’oiseau –, des conseils adressés aux désespérés chroniques et aux optimistes myopes. Et d’ailleurs, l’auteur livre en quatrième de couverture de son petit ouvrage, un très piquant guide de lecture, de conseils, d’indications et de traitements attribués à ces joyeux mélanges littéraires subtilement dosés : insomnies nocturnes et diurnes, allergie à l’absurde, ou encore bouffées d’amour intempestives et renvois sucrés. Il nous invite à lire entre 3 et 10 notes à la fois à toute heure du jour et de la nuit, mais contrairement à ce qu’il ajoute on peut sans risque, sauf celui d’un fou rire irrésistible, dépasser cette dose prescrite, y prendre goût et bonheur. On imagine Pierre Dac, le plus surréaliste des chansonniers, oulipien dans l’âme, s’en délecter en compagnie de son complice Francis Blanche à la télévision. Paul Lambda collectionne adages et phrases inutiles, conseils et remarques, pour ne pas désespérer de la littérature, des sautes d’humeur, des amours, des malheurs qu’il nous arrive de collectionner, comme d’autres collectionnaient dans les temps anciens les timbres postes, les pendules mécaniques, les bretelles, ou les bocs de bières. Le désespoir avec modération est un joyeux mélange, un heureux bric-à-brac littéraire, à consommer sans modération, comme le désespoir, qui finit toujours en confettis multicolores. 




« Épitaphe : Je n’ai pas pu faire mieux… » « Un bon roman, ou un bon ouvrage de philosophie, est un livre qui décrotte l’esprit ». 

« Je n’aurai connu qu’une cause : la mienne. C’est pourquoi je l’ai si mal défendue ». 

Lassitudes

Lassitudes Frédéric Schiffter est lui aussi amateur d’aphorismes, dans la lignée de Cioran et de son ami Roland Jaccard, comme lui il affectionne les remarques désinvoltes et les petits livres pétillants. Le matin de son suicide, Roland Jaccard lui écrivait : « Je m’en vais. Prends le relais ! ». Je ne sais si le relais est pris, mais je constate que le Philosophe sentimental reste fidèle à son style brillant et à ses penseurs sans chichi ni blabla (1). Leurs noms : Montaigne, Clément Rosset, Marcel Conche, Baltasar Gracián, je ne sais s’il s’en inspire, mais ils éclairent parfois généreusement ses essais. On aperçoit leur ombre bénéfique au détour d’une sentence ou d’une flèche qu’il décoche, car cet écrivain est aussi un tireur d’élite, comme le furent Cioran et Jaccard. Lassitudes est à lire, comme le recueil de pensées venues sur les chemins de l’océan, d’éclairs, d’humeurs au réveil, d’insomnies, de souvenirs, c’est le nouvel opus de ses Mémoires d’un dandy morose et casanier. Frédéric Schiffter est vif comme Fred Astaire, séducteur comme Cary Grant, et piquant comme Cioran, il danse et ne cesse d’écrire « à sauts et à gambades » sur sa vie et celles qui l’entourent. Le Philosophe sans qualité (2) ne cherche à séduire personne, ne propose aucune recette conduisant à devenir meilleur, mais ses livres poursuivent à leur manière les leçons de Montaigne, pour bien écrire, et donc bien philosopher : il faut simplement apprendre à mourir, le plus tard possible ajoutons-nous, comme nous écrivions de Roland Jaccard qu’il était trop doué pour se suicider (3). 

Philippe Chauché 

(1) Sur le blabla et le chichi des philosophes, PUF, 2002 
(2) Flammarion, 2006 

vendredi 20 mai 2022

Et maintenant, voici venir un long hiver..... de Thomas Morales dans La Cause Littéraire

« Avec sa disparition à l’âge de 88 ans, c’est tout un art de vivre qui disparaît, l’action et le verbe, le zinc et le grand style, les caleçonnades et le cinéma d’auteur, le théâtre français et l’Avia Club » (Jean-Paul Belmondo). 
« Marielle n’abîmait pas son talent dans les rôles de petits cons, d’insignifiants phraseurs, de chipoteurs du quotidien. Les siens étaient gratinés, majestueux, outranciers, exagérément libidineux, tous dépassant les limites de la moralité » (Jean-Pierre Marielle). 

Imaginons un instant le retour de Sacha Guitry parmi nous, l’homme à la langue précise, précieuse sans jamais être ridicule, affutée, brillante, piquante souvent, mais aussi admirative. Une langue qui ne s’autorisait aucun débordement, aucune faute de goût, aucune vulgarité, qui s’inspirait des grands prosateurs français, une langue vivante et vibrante. Une langue admirative des grands Hommes qu’il croisa dans sa vie virevoltante, qu’il croisa, qu’il vit, écouta ou qu’il lut. On le voit et on l’écoute nous parler de Monet, de Degas, d’Anatole France que l’on appelait Monsieur France, ou encore d’Auguste Rodin et de Sarah Bernhardt, c’est Ceux de chez nous. Un titre qu’aurait pu reprendre Thomas Morales pour les portraits de ses chers disparus, qui sont ou deviennent les nôtres, tant son style s’en inspire, avec ce parfum qui lui est propre, cette juste pensée, ce trait précis, un rien nostalgique. Cette évocation brillante et touchante de ces comédiens, ces chanteurs, ces musiciens, ces écrivains, ces sportifs qu’il honore, nous touche par cette finesse, cette justesse, cette richesse évocatrice. Même venus d’ailleurs, comme Niki Lauda – Un khâgneux funambule qui défie les lois de l’adhérence –, Sean Connery, Roger Moore – portant aussi bien le second degré à la boutonnière que le smoking au camping –, Kirk Douglas – ils nous sont familiers, comme de lointains cousins qui sont ici chez eux. Tous ces grands disparus que l’écrivain honore, ont du style, une façon d’être sur un plateau, devant ou derrière une caméra, sur un circuit de F1, ce sont des seigneurs, des aristocrates, des dieux populaires, qui ont chacun à leur façon imprégné notre mémoire commune, où se partageaient les rires, les pleurs, les admirations, et les joies. Quant à ceux de chez nous qu’il ressuscite dans ce recueil d’hommages admirables, à leurs seuls noms évoqués, mille histoires s’invitent, mille souvenirs, des films, des chansons, des émissions de télévision, des livres, des regards, des mots, des éclats de vie qui nous éclairaient. Jean-Paul Belmondo – notre mémoire du fond de l’enfance –, Dick Rivers, Stéphane Audran, Johnny Hallyday – Ce grand artiste aura pratiqué un art mineur avec des accords majeurs –, ou encore Jean Rochefort, et Michel Déon – Déon, travailleur acharné, lorgnait du côté de Balzac ou Stendhal. Vous pensiez les avoir oubliés, le livre de Thomas Morales les fait vivre et revivre, comme il fait revivre en deux coups de phrases pétillantes ces manières d’être qui n’étaient jamais des postures, cette maladie des temps d’aujourd’hui. 

« Il était d’une autre race, celle des seigneurs. Il y avait chez lui une intelligence gamine, une réserve moqueuse, une culture sans artifice et sourire qui pouvait vous crucifier sur place ou vous charmer. En somme une classe folle » (Claude Rich). 

« Sa frénésie avait un côté cartoonesque et poétique. Ses ritournelles, épurées en apparence, répétitives et si addictives, entraient dans les foyers et imprégnaient durablement la jeunesse d’alors. Faire rire sans blesser est certainement l’exercice le plus délicat qui soit » (Annie Cordy). 

S’il y a du Sacha Guitry chez Thomas Morales, on peut aussi y lire les accents d’un autre grand chroniqueur du temps passé, Bernard Frank, qui avait la même légèreté, la même désinvolture, la même finesse de jugement. Et maintenant, voici venir un long hiver… n’est pas qu’une compilation de chroniques, c’est une constellation d’étoiles qui continue de briller dans l’imaginaire de l’écrivain, et pour nombre de lecteurs dont nous sommes. Il conclut son livre par un hommage à celui qui fut son ami et son éditeur, Pierre-Guillaume de Roux – un passeur rieur et partageur –, nous pourrions dire chose semblable de Thomas Morales, un écrivain qui ne cesse de toréer la mort qui a emporté ses amis et ses admirations. 

Philippe Chauché

dimanche 8 mai 2022

L'initié suivi de La Libre étendue et L'incandescence de Thibault Biscarrat dans La Cause Littéraire

« Viens et vois : je parle de plus loin que mon nom. Je parle d’une autre contrée, d’un nouveau domaine et la grâce indivise nous sera faveur du temps ». 
« Voici : je suis présent au monde mais à distance. Viens et vois : ingurgite ces rouleaux qui me sont doux comme la manne, comme le miel ». 
« Les livres sont plus vivants que les vivants. Ils deviennent leur propre destinée. Les livres se lisent eux-mêmes dans la gloire du dieu révélé ». 

Thibault Biscarrat appartient à cette société secrète d’écrivains, de poètes, qui écrivent sous de belles influences, celle du Livre, des écrits gnostiques, des textes fondateurs traversés par une lumière divine, mais aussi celle du corps, et de la voix. Et il donne de la voix à chaque page. Écrire est chez lui une incantation, incarnation, une résurrection, une inspiration et une expiration. Savoir écrire, c’est savoir respirer. Ces trois cahiers s’ouvrent sur trois citations, signées Kafka, Hölderlin, et tirée du Deutéronome, les trois piliers inspirants de ce livre inspiré. Il aurait pu aussi citer Rimbaud, Claudel, Quignard et Sollers, autres écrivains de cette confrérie où le Verbe est tenu en odeur de sainteté, où le savoir des textes fondateurs ont la saveur d’un poème, où les corps sont en mouvement constant. Ce triptyque s’ouvre sur la lumière (qui) scintille au firmament, et s’achève sur le langage (qui) est souverain ; l’œil du dieu est ardent, de la lumière au langage, il n’y a qu’un pas, un livre ouvert sur l’étendue de la poésie. D’une phrase à l’autre, l’écrivain a sculpté le nouvel opus d’une épopée qu’il conduit la main sur le cœur, dans la lumière et la langue. Imaginons l’écrivain au travail, il est seul, à la manière de Bashô, le Seigneur ermite, il s’arme de la parole, pour saisir les instants qu’il vit et voit, écoutons : Les fleurs dressent leurs drapeaux d’étamines, d’extases. Elles se déploient en corolles, parfums, pétales. Thibault Biscarrat a l’audace de la liberté libre, il ne se fie qu’au savoir en mouvement permanent, à la simple présence au monde, à l’aimée, à la nature enchantée, à l’inspiration divine, à la beauté. Le ciel brille dans les phrases de l’écrivain, les éclairs de l’orage les traversent, elles cheminent sur les sentiers, comme la musique qui ne cesse de les éclairer. Son écriture est une adresse au lecteur attentif, au dénicheur de mots et de phrases sacrés. Cet ensemble de textes est d’une grande clarté, d’une grande transparence, d’une grande simplicité, d’une vibrante musicalité. 

« Viens et vois : déjà mon nom parcourt la terre. Il existe une ode à chaque couronne. Vie. Mort. Vie. Voix. Lumière ». 
« Le Verbe est l’origine, il dit la naissance des mondes, leur mouvement. Ce souffle est ardent, il embrase les empires, l’épée à deux bouches, le char qui trône ». 
« Je suis le fils de ces voix qui tournent en écho dans ma tête. Je suis le fils des odes, des strophes, des versets ». 

Thibault Biscarrat publie également une version audio musicale de Chant Continu* son ouvrage précédent dont Didier Ayres avait ici salué la force**. Cette interprétation de Chant Continu fait entendre le verbe de l’écrivain, qui passe en finesse et dans une grande justesse de ton, d’âme à âme entre l’auteur, la comédienne Maud Andrieux et le joueur de oud, Mostafa Harfi. Cette lecture musicale, cette incarnation, aux voix justes et profondes, est le plus bel écho dont puisse rêver un auteur. 

Philippe Chauché 


samedi 7 mai 2022

Ligne de basse de Patrick Martinez dans La Cause Littéraire

« Il entendit, par avance, les quatre accords en boucle qui pourraient introduire la ballade qu’il allait jouer. Il se lança et procéda aussitôt sur ceux-ci à des renversements pour qu’ils sonnent au plus près de ce qu’il voulait faire passer. Dès l’instant où une note lui paraissait comme accroître la noirceur d’un passage, il insistait sur elle, brodait autour et l’épuisait jusqu’à subitement lui en préférer une autre ».
Ligne de basse est le roman d’une famille éparpillée, éclatée, distendue, une famille aux mémoires sombres, aux colères enfouies, aux amours cachés, habitée de doutes permanents, mais aussi d’éclats de tendresse. Le roman d’une mère, d’un frère et d’une sœur, tous les trois saisis par des renversements de vies et d’espoirs, ces mêmes renversements d’accords qui résonnent sous les doigts de Jean, le frère et le fils, musicien de bar de nuit. Patrick Martinez nous offre un roman où se mêlent ces trois destinées, ces trois vies suspendues à l’espoir perdu, à l’argent qui manque, aux amours invisibles. Ligne de basse est aussi le roman de l’enfance de Jean et Lili, où des souvenirs se brodent au fil d’argent sur le tissu de leur vie qui petit à petit prend forme et couleurs, naissance aussi d’un amour entre la sœur et le frère, qui ne dira jamais son nom, et que Lili portera comme une croix. Ligne de basse est également le roman de l’absence du père, des pères, de la chute vertigineuse de la mère dans les calmants et l’alcool, de celle troublante de la fille et de la sœur, au corps abandonné, volontairement déformé, sombrant, et celle du fils et du frère, musicien invisible pour les clients du bar, et qui joue, comme s’il s’agissait de son dernier voyage, des accords mineurs avant le naufrage. 

« Voyant l’œil que le chauffeur fit courir sur ses genoux que sa jupe dévoilait, elle fut tout sauf gênée, lui en aurait même su gré. La vieillesse qu’elle s’était sans doute trop longtemps attelée à ignorer, n’avait eu qu’à attendre le moment favorable pour la prendre par surprise, éclore brutalement aussi bien dans ses pensées que sa chair ». 

Patrick Martinez écrit comme Jean, l’un de ses personnages, improvise au piano. Mais les mélodies romanesques qui imprègnent ce roman n’ont rien de calmes et sereines. L’art du roman de Patrick Martinez se nourrit lui aussi de brisures, d’accords étranges, de phrases suspendues, de mélodies qui se recoupent, se recouvrent, se glissent les unes dans les autres. L’écrivain écrit comme Thelonious Monk composait et improvisait au piano. La texture et la couleur de ses phrases résonnent comme résonnait le piano de l’américain, dont la présence magnétique et le génie d’improvisation auront marqué à jamais le jazz moderne. Jamais l’écrivain ne se laisse aller au moindre relâchement, comme Monk, ses phrases semblent travaillées et retravaillées, sans relâche, pour faire apparaître leur force romanesque, et leur éclat, qui surprend souvent par la finesse de l’ouvrage. Philippe Sollers aime dire et écrire qu’un roman se juge aussi à l’oreille, Ligne de basse sonne juste, et l’on reste longtemps troublé par le chant profond qui s’en dégage et nous éblouit. 

Philippe Chauché

dimanche 27 mars 2022

Graal de Philippe Sollers dans La Cause Littéraire

« L’éternité est sûrement retrouvée, puisque, comme toujours, la mer est mêlée au soleil ». 

« La lumière du Graal est immortelle. Elle brille jusque dans les ténèbres, mais les ténèbres ne peuvent pas la saisir ».

Entre ces deux phrases, un roman s’est déployé. Un court roman inspiré par le Graal, l’apôtre Jean, Rimbaud (1), les Atlantes, et les heureuses expériences sexuelles du narrateur en état de jeunesse inspirée. Comme toujours chez Philippe Sollers, la parole est d’or, elle transforme le plomb, autrement dit la moraline dominante, en or fin, et elle ne doute pas un instant, comme chez l’apôtre Philippe (2), que la résurrection se déroule sous nos yeux, de notre vivant – « La vraie vie consiste à vivre sa propre mort. Pas LA mort, mais SA mort ». Comme toujours, Philippe Sollers mise sur la chance, la joie, le bonheur, la musique, la mémoire, l’attraction des corps inspirés, et sur son art romanesque qui trouble et enchante le roman depuis 1958. Dans ce nouveau livre, le narrateur explorateur de son corps unique se fait Atlante, fils de l’Atlantide, cette île engloutie, ce paradis, que l’on affirme perdu, oublié, inventé. Ici la France : un Atlante parle aux Atlantes ! L’art romanesque ne s’est jamais aussi bien porté. Je répète, l’art romanesque ne s’est jamais aussi bien porté. Ce petit roman métaphysique et très incarné vibre du sang réellement versé par le Christ sur la croix, et recueilli par un calice disparu et devenu l’objet de mille spéculations, comme l’Atlantide ; et le narrateur prouve qu’il n’en est rien, ou tout au moins, que des résonances œuvrent encore dans le monde, et qu’il suffit de savoir voir, comme les apôtres face au Ressuscité. Philippe Sollers est un écrivain des résonances, les troubles des hommes et du Monde s’immiscent dans ses romans, ils en constituent des strates, sur lesquelles il bâti son œuvre en solitaire, si près et si loin du tumulte social, il n’est pas seul contre tous, il est seul dans sa diversité particulière et dans sa gaité intempestive. 

« La Parole Suprême jouit de la parole en tant que parole, et nous voici brusquement chez saint Jean, sans parler de Heidegger qui préfère l’expression “cheminement vers la parole”, chemin qui ne mène nulle part, mais là où il faut, en pleine Forêt-Noire ». 

Graal est un roman qui se fait chair, comme le Verbe des Écritures. Finalement tous les romans de l’écrivain de l’Ile de Ré – cette Suite française de l’Atlantide – sont, et se font chair. Pour le vérifier il suffit d’ouvrir avec délicatesse votre ancienne édition d’Une Curieuse solitude, celles de Paradis, Femmes, des Folies Françaises ou encore de Passion fixe ou bien des Lettres à Dominique Rolin – son grand roman d’amour –, le verbe y est enchanté, joyeux et perçant. L’écrivain perce des secrets que l’on dirait bien gardés. Partons du principe, pour bien lire ce roman, qu’un livre réussi ne peut être que le Graal indestructible de l’auteur, son calice où bouillonnent les mots et les phrases, sous l’œil d’un Atlante, qui en est le premier lecteur et l’auteur. Les Atlantes qui l’accompagnent ? Athanase Kircher, Baudelaire, René Guénon, Borges, mais aussi et c’est capital dans le roman, sa tante et ses sœurs. Graal pourrait être le rêve éveillé d’un écrivain contemporain, ou celui d’un Atlante, qu’une heureuse concordance des temps a projeté dans ce siècle et donc dans ceux qui l’ont enfanté et enchanté. 

Philippe Chauché 

(1) « Elle est retrouvée. Quoi ? – L’Éternité. C’est la mer allée / Avec le soleil » (L’Éternité, mai 1872), Arthur Rimbaud, Œuvres complètes, Édition d’Antoine Adam, Gallimard, Bibliothèque de La Pléiade, 1972. 

(2) « Ceux qui disent que le Seigneur est mort d’abord puis qu’il est ressuscité sont dans l’erreur, car il est ressuscité d’abord, puis il est mort. Si quelqu’un n’obtient pas d’abord la résurrection, ne doit-il pas mourir ? Par le Dieu vivant, celui-là ne doit pas mourir » (Évangile selon Philippe, Écrits gnostiques, La bibliothèque de Nag Hammadi, Edition publiée sous la direction de Jean-Pierre Mahé et de Paul-Hubert Poirier, Gallimard, Bibliothèque de La Pléiade, 2007). 

vendredi 18 mars 2022

Minuit dans la ville des songes de René Frégni dans La Cause Littéraire

« La journée précédente avait duré cinq ans, celle-ci avait filé comme la lumière et le vent. Chaque mot que j’avais lu avait aboli les barreaux, les murs, la cour de la prison. J’étais assis sur une planche, dans une obscurité totale, je compris soudain ce qu’étaient la lecture, la puissance colossale des mots. Cette journée allait déterminer le reste de ma vie, ce voyage infini avec les mots ». 

René Frégni est un travailleur de la nuit. C’est ainsi que certains basques, il y a longtemps, nommaient les contrebandiers, avec une amusante admiration. Minuit dans la ville des songes est un roman de contrebande de souvenirs et de livres, de mots et d’hommes, rencontrés entre chien et loup, entre les murs d’une prison militaire, une escale Corse, et un centre hospitalier spécialisé. Minuit dans la ville des songes est le roman d’un jeune homme révolté, dont la mémoire résonne encore des Maîtres du mystère (1), écoutés en famille, et des aventures du Comte de Monte-Cristo et du boumian, le bohémien de la crèche. Un jeune homme dont le destin de lecteur, de collectionneur de mots – J’ai passé toutes ces années à ramasser des mots partout… –, puis d’écrivain, s’est forgé dans le froid de Verdun, où il va payer le prix fort et glacial, d’une désertion plus ou moins volontaire. S’il est un homme des désertions et des échappées belles, le narrateur, aujourd’hui écrivain, est aussi devenu grand passeur de textes, auprès de lycéens et de détenus, peut-être en souvenir d’un autre révolté Ange-Marie, dont il croise la route, un corse, un corsaire, un bandit, un ami attentif, dont l’ombre des ailes protège Minuit dans la ville des songes de tout mauvais pas littéraire. Le narrateur de ce roman voyageur doit se mettre à l’abri, s’éloigner de la prison qui le menace, alors, il pose son sac et ses livres en Corse, traverse l’Italie, Trieste, le Monténégro avant d’accoster en Grèce, puis par un heureux hasard, un coup du sort gracieux, une attention des dieux, retrouver Manosque. Autant d’escales que de livres lus et retenus, autant de livres qui ne se lassent pas d’être lus par le narrateur, dont Collines de Jean Giono qui irrigue et éblouit ce roman, et Le Hussard sur le toit, une autre histoire de fugitif, aussi impertinent que téméraire, à l’image du narrateur, qui pourrait s’exclamer l’aventure c’est l’aventure (2). Les truands et les bandits des villes et des champs qu’il croise, se font les dents dans des banques ou lors de quelques trafics déraisonnables, lui, les seules armes qu’il revendique, ce sont ces livres lus sur les collines, dans les trains et les cuisines, face à la mer et au château d’If, et les romans qui en naîtront. 

« De grands tilleuls ceinturaient la ville, au-delà c’était un cirque de collines vertes, rousses et grises. La petite borne blanche d’une tour de guet couronnait la plus proche, veillant sur Manosque depuis mille ans. J’étais debout sur ces tuiles, au milieu du ciel, ébloui, comme l’était Angelo, le petit hussard italien. J’avais ouvert un fenestron et j’étais entré dans un roman de Giono ». 

René Frégni est un écrivain précieux, au style gracieux et léger, il faut d’ailleurs être agile et léger pour passer une frontière la nuit sans se faire remarquer des douaniers, des gabelous, sensés tout voir, et ne pas se faire surprendre un livre à la main, des mots en tête, et des romans qui s’affinent dans ses cahiers qui ne le quittent plus, comme le sourire et les attentions de sa mère, qui veille sur lui. Précieux, dans le regard qu’il porte sur la nature qui l’entoure et qui vibre dans son roman ; léger, pour saisir les douleurs, les colères et les révoltes, mais aussi dans les portraits des hommes qu’il dessine, qu’il croise lors de ce périple romanesque et vibrant de vie. Minuit dans la ville des songes est un beau roman serein, habité, généreux et heureux. 

Philippe Chauché 

(1) Fiction radiophonique inventée en 1952 par Pierre Véry, qui deviendra une émission phare de France Inter dès 1957, tous les mardis soir, adaptant des œuvres d’Agatha Christie, Edgar Allan Poe, Arthur Conan Doyle ou encore William Irish et les voix de Jean Topart, Michel Bouquet, Jacques Dufilho, ou encore Claude Piéplu. 

(2) Film de Claude Lelouch sorti en 1972 avec notamment Lino Ventura, Jacques Brel, Charles Denner et Aldo Maccione, le plus étourdissant des truands

mardi 15 mars 2022

Philippe Annocque et Marc-Emile Thinez dans La Cause Littéraire

« Louons la constance du mur qui depuis près d’un siècle ne cesse de faire le tour de la maison ». 
« Les poêles d’autrefois étaient plus attachantes en prévision de notre nostalgie ». 
Biotope et anatomie de l’homme domestique 

« Détente : La lecture doit rester une détente. Appuyez dessus ». 

« Jaquette : Est à l’édition ce que le casque est à l’écurie. Doit se reconnaître de loin avant le dernier virage de Vincennes ». 

D’un dictionnaire à un recueil d’aphorismes, il n’y a qu’un pas littéraire que franchit, dans un bel éclat de rire, Philippe Annocque. L’écrivain en amateur de vérités succulentes, de paradoxes croustillants, d’aphorismes mordants, d’humeurs littéraires, de chutes surprenantes et de contre-pieds osés, réussit ce double pari, espacé de quelques mois, faire rire le lecteur, qui comme l’auteur peut être sérieux, sans une seconde se prendre au sérieux, et le séduire par ses humeurs, et ses jeux de mots et de phrases. 




Ces deux petits livres collectionnent les loufoqueries, les piques, les soufflets, et les comparaisons les plus hasardeuses. Mais quel est donc cet homme et son biotope que l’écrivain passe au tamis de son maigre ouvrage, qui ne compte que soixante-deux pages ? Ici même, lors de sa sortie officielle, Fabrice del Dingo, grand dégustateur de pastiches, s’amusait et nous réjouissait de sa lecture pétillante du petit Direlicon (1). Les Editions Louise Bottu qui affectionnent les écrivains bondissants et rugissants, les escaladeurs des lettres, les plongeurs en apnée tirés à quatre lettres, les farfelus et les farfadets romanciers, et auxquels il se plaisent à imposer parfois quelques contraintes qui n’auraient pas déplu à Raymond Queneau et à Georges Perec, laissent Philippe Annocque libre de ses phrases qui dégringolent en cascade de son Biotope. Vous poussez la porte du biotope domestique de l’écrivain et sans surprise, vous tombez sur le vestibule et son portemanteau baladeur, puis place à la cuisine intégrée, et l’auteur se demande, et nous demande : Que sera-t-elle demain ? Assimilée ? Digérée peut-être ? On se plaît à imaginer Jacques Tati en grand dynamiteur de cette cuisine qui se prend pour un vaisseau spatial. Ici, pas de contraintes imposées, mais un livre d’humeurs humoristiques, de croquignoles remarques – Jacuzzi n’est pas l’amant de ta femme. Ou peut-être que si –, d’aphorismes vifs et renversants, jouant sur l’absurde légèreté de l’être. Philippe Annocque aurait pu dédier ce petit recueil d’aphorismes à Groucho Marx et à ses frangins. 

« Javel je ne boirai pas de ton eau ». 

« Ne croyez pas me faire taire en appuyant sur l’interrupteur ». 


« aucune idée du crime dont on m’accuse pour lequel j’ai été condamné et moi tourmenté antipode de raskolnikov pour retrouver la paix farouchement je traque un délit une cause à ma peine milan kundera dira que le châtiment court après la faute » 
J’aurai été Joseph K





Comme la vie est un rêve, la vida es sueño, Marc-Émile Thinez rêve tout haut de littérature, de peinture et de cinéma, au réveil, il s’y plonge, et nous y plonge, mais en quelques lignes, huit, et pas une de plus. Comme s’il s’agissait de résumer un rêve éveillé. En un tour de magie, il devient Bernardo Soares, le scribe de Fernando Pessoa, Pif le chien, et glop, glop, Hamm dans Fin de partie de Samuel Beckett – il y a un rat dans la cuisine –, ou encore Humbert de Lolita de Vladimir Nabokov. Le jeu imposé ou auto-imposé consiste à faire entendre le roman ou le film, lu et vu, d’en presser quelques phrases, d’y ajouter quelques mots de son cru ou quelques tournures bienvenues, de les laisser reposer au fond ou sur les marges de la page supposée blanche, après avoir laissé les virgules et les points remonter à la surface. Puis, regarder si tout cela a du sens, si l’on entend la petite musique si particulière à l’œuvre, sa petite cuisine, tout un art de la réduction littéraire et culinaire. L’écrivain devient ce qu’il écrit, il devient les livres qui brouillent son regard et vampirisent sa bibliothèque, heureux vampirisme dont se joue l’auteur par des pétillantes bizarreries et trouvailles. Là une chansonnette tourne en rond dans notre mémoire pour évoquer Emma Bovary – mal en campagne et mal en ville peut-être un petit peu trop fragile… –, ici, il s’accroche, comme Echenoz, aux basques de Zatopek – je gratte tout le monde avec mon style impur et je suis le type qui fait tout ce qu’il ne faut pas faire et qui gagne –, et mille autres surprises, pour tout cela, l’auteur déborde de souffle, il court beaucoup, et d’imagination, le sel, le poivre et le piment littéraire n’ont aucun secret pour lui, tout comme il débordait d’imagination, avec ses 140 tweets au carré (2). 

Philippe Chauché 



jeudi 10 mars 2022

Dans la tanière du tigre de Nicolas Idier dans La Cause Littéraire

« Reclus dans ma chambre de luxe, avec son ventilateur au plafond digne d’India Song de Marguerite Duras, je sens cette vibration permanente que rien n’arrête. Immobile, séquestré dans un palace, à l’agonie, j’intègre Delhi à mon système nerveux. Le virus de la ville est inoculé. Je me sens capable de sortir d’ici ». 

Depuis le premier février, nous sommes entrés dans le Nouvel An Chinois et dans l’année du Tigre d’Eau. Un Tigre plus sage que les autres Tigres de l’astrologie chinoise, mais tout aussi fort, associé à l’eau, il annonce une année de transformations, de maturité et de profondes émotions. Le nouveau roman de Nicolas Idier est à sa manière un Tigre d’eau. La tanière où se glisse cet impressionnant roman d’émotions profondes, n’est pas chinoise mais indienne, mais les Tigres y règnent. C’est une Inde en feu que découvre le diplomate, il y marche sur les traces des grands écrivains voyageurs, qui s’éprennent de la vie qu’ils découvrent, tout en témoignant des horreurs qui assombrissent leur ciel. Un feu alimenté par le nationalisme électrisant de Narendra Modi, qualifié de « boucher de Gujarat » où des indouistes fondamentalistes ont massacré plusieurs centaines de musulmans en représailles à l’incendie criminel d’un train de pèlerins hindous. Dans la tanière du tigre est le roman d’une immersion, comme le fit en son temps Joseph Kessel, au Kenya, en Birmanie, dans un autre monde, aux mille couleurs contrastées et contradictoires qui se répondent, comme se répondent les regards croisés en chemin de Delhi à Ahmedabad, de Bombay au désert du Thar et dans les villages du Bengale. Dans la tanière du tigre est le roman d’un diplomate à la parole libre, la vue et à l’oreille affutées, cette vision et cette écoute le transforment, comme le transforment la rencontre avec l’écrivain Arundhati Roy (1), les liens fins qu’il noue avec Prem Thapa son chauffeur, et tous ceux qui l’ont conduit vers cette tanière où souffle un vent doux de résistance aux braises raciales et aux flammèches du mépris, des meurtres, des viols et des menaces. Dans la tanière du tigre est aussi le roman des amitiés, des odeurs, des parfums, mais aussi du bruit, des fumées malignes, ou encore des couleurs et du bonheur de la naissance de la fille du narrateur en Inde, comme son fils avait vu le jour en Chine, deux éclairs de vie, deux étoiles qui accompagnent le narrateur et son épouse ; un pont de vie dressé entre la Chine et l’Inde, comme le dresse ce roman sous les signes protecteurs de Simon Leys, Nicolas Bouvier, Kerouac, Henry Bauchau, son amie Arundhati Roy et son livre cathédrale (2), dont la voix continue de résonner, et le visage de nous éblouir, après que ce roman ne soit refermé. 

« Même s’il paraît difficile de trouver la solution parfaite au cœur de l’incendie, il doit bien exister des possibilités d’agir. Les arbres alertent les insectes, les oiseaux et les autres animaux qui, eux, pourront s’enfuir à temps et survivre. Peut-être préviennent-ils le vent qui emportera des graines afin que la forêt renaisse, plus loin, plus tard. Quelques très rares livres agissent comme des arbres dans l’incendie : ils ne sont pas écrits pour sauver leur auteur mais le peuple invisible qui habite leurs pages ». 

Dans la tanière du tigre est un roman qui habite avec finesse, justesse et une grande force d’attention et d’attraction, l’Inde, et donc le Monde ; il habite un immense pays aux cinq mille ans d’Histoire, et les aventures de ses amis, leur course pour la vie, la joie et le bonheur ; et quand l’incendie menace, ils ne fléchissent pas, ils résistent, comme l’écrivain ne fléchit pas, écrit pour témoigner et résister à l’attraction du silence. Nicolas Idier ne force jamais le trait, il vit ce voyage, l’écrit, laisse la fiction, non pas travestir le réel, mais en faire surgir l’essence romanesque, sa fluidité, il laisse le temps y déposer sa marque, là encore à la manière de Kessel. Dans la tanière du tigre est le roman d’un écrivain vigilant, bouleversé par cette traversée de joie et de révolte. Nicolas Idier signe là un grand roman indien, comme il avait signé avec La Musique des pierres (3), un grand roman chinois. Les romans sont des ponts imaginaires dont les arches et les piles relient des continents, des aventures, et des hommes.

Philippe Chauché 

(1) Le Dieu des Petits Riens (1997), Le Ministère du Bonheur suprême (2018) Gallimard 

(2) Le Dieu et les Petits Riens : Et il y a des livres cathédrales. Non pas tant pour leur dimension religieuse que pour leur immensité, une immensité qui les rapproche des grands éléments de la nature traversée par l’Histoire, le temps, les vents violents. 


mardi 15 février 2022

Météores de Stéphane Barsacq dans La Cause Littéraire



« Ce n’est encore rien d’être né ; ce qu’il faut, c’est renaître ; renaître à soi et au monde ; renaître à la divinité qui nous importe et qui nous inspire » (Défi). 
« Proust baroque, d’une intégrité sans faille, n’a-t-il pas publié lui-même de nombreuses versions des mêmes œuvres, pour se corriger toujours et continuer plus avant (c’est-à-dire en aval) sa recherche, que l’on pourrait qualifier d’optimiste, du temps perdu ? » (Leonhardt).

Souvent ici même les grands classiques et les grands modernes, les livres fondateurs, nécessaires et essentiels sont revisités, preuve s’il en était, que l’actualité des romans, des recueils et des essais, s’appuie sur leur force, leur originalité, leur style, leur savoir et leur saveur et non uniquement sur l’actualité de leur parution. Certains livres sont éternels, ils se transmettent, s’offrent, se classent, et attendent avec patience et sérénité qu’une main s’en saisisse et qu’un regard nouveau s’y glisse, pour ne plus s’en détacher. Météores de Stéphane Barsacq en est un réjouissant exemple. L’ouvrage se présente comme un dictionnaire de la lettre A, à Z, d’Adam – Adam est un dieu déchu, Jésus est l’homme divin –, à Zweig – A Hermann Hesse, le 1er novembre 1903, Zweig écrit avec sa mélancolie : « J’aimerais retourner dans mon bateau à voile brun de l’île de Bréhat et voguer vers l’inconnu et l’insoupçonné ». Un abécédaire que l’on visite au hasard, qui trouble, surprend, et s’offre comme des divines surprises. Un dictionnaire de mots inspirés, dont l’auteur s’inspire, à la manière d’un musicien, pour en écrire une fugue, un impromptu, une balade, une sonate, une suite. C’est ainsi que des dieux, des saints, des écrivains, des musiciens, des philosophes, des pensées, des mots vont surgir comme des météores, traverser, éclairer ce livre, venant de l’inconnu et de l’insoupçonné, de l’invisible, de la mémoire fluorescente de l’auteur. Si les passions gouvernent la littérature, fixent les idées et les admirations, Stéphane Barsacq est couronné de passions, comme on le dirait d’un saint, et d’admirations comme on le dirait d’un homme raisonnable. Les Météores sont des flèches, des traits de pensées et de souvenirs, des témoignages de fidèles amitiés, des éclats, des aphorismes qui doivent autant à la Bible, à Bach, Händel – Le Michel-Ange de l’opéra – qu’à Cioran dont il est un lecteur affuté, un admirateur rare (1). 

« On ne monte à la lumière que dans le feu » (Ascèse). 
« La France s’est partagée à ses sommets historiques entre les abbayes romanes et les boudoirs libertins. À chacun de choisir d’aller vers l’un ou l’autre » (Civilisation). 
« Écoute-toi mieux » (Conseil). 

Stéphane Barsacq est un écrivain de la lumière – Je me nourris de lumière plus que tout –, de l’espérance, de la justesse, de l’inspiration, un écrivain de la joie – une douleur surélevée –, et du feu ; un écrivain en guerre, contre les ténèbres. Météores est aussi le livre des rencontres, des amitiés complices, des fidélités familiales, de la mémoire qui l’irrigue. Stéphane Barsacq est un écrivain visité, comme l’est Claudel, visité par la Bible, le Christ, la beauté, le silence, et qui ne baisse jamais la garde devant la dévastation du monde et de la pensée, qui n’est autre que celle de la langue et de la littérature vivante. Qu’il soit devant l’ange au sourire du fronton de la cathédrale de Reims, devant les films de Bergman, qu’il lise Léon Bloy, Claudel ou Céline, qu’il écoute la voix d’Alfred Deller, le théâtre de Giraudoux, le clavecin de Gustav Leonhardt, ou encore le Stabat Mater de Pergolèse, il est à chaque fois juste et inspiré, il a la plume parfaite, comme l’on dit pour un musicien, l’oreille parfaite. 

Philippe Chauché 

(1) Cioran, Éjaculations mystiques, Seuil, 2011 

mardi 1 février 2022

La Nuit comme le jour est lumière de François Huguenin dans La Cause Littéraire

« Green m’a révélé la violence des sentiments qui campaient en moi et auxquels je ne comprenais rien. Il m’a parlé du silence de Dieu en mettant en lumière un désir inassouvi et que je ne savais nommer. Green m’a sauvé ». 

Il faut toujours prendre au sérieux les noms que donnent les écrivains à leurs livres, La Nuit comme le jour est lumière en est l’exemple parfait. Il donne la note à laquelle va s’accorder le livre, comme le fait un chef de chœur. Les romans et les Journaux de Julien Green sont des pièces musicales (1) qui se répondent, sombres ou lumineuses, souvent tremblantes, certaines brillent plus que d’autres par leur force littéraire, mais toutes révèlent les tourments et les inspirations de l’écrivain qui s’attache toujours à la langue française, sa langue, celle de ses confessions et de sa consécration à l’Académie française. En une phrase, François Huguenin dévoile le projet de cet essai biographique, et en écho, s’y met à nu. Ils passent l’un et l’autre de la nuit au jour, dans la plus inspirée et inspirante lumière, que François Huguenin définit comme christique. D’une souffrance à une vérité révélée, d’une chute à une profonde transformation, sa grande amitié avec Jacques Maritain, est le terreau des romans, du Journal et de l’Autobiographie, on est face à une expérience vécue et transmise que l’auteur et son double place sous le signe d’une révélation biblique. 
Il faut toujours être attentif aux biographies d’écrivains qui ont passé leur vie à voiler et dévoiler leurs troubles et leurs doutes, leurs passions et leurs obsessions. Ce livre est celui de l’enfance de Julien Green et de François Huguenin, l’un menacé de castration par sa mère avec un couteau à pain, alors qu’il s’adonne sous ses draps à la découverte physique de son sexe, l’autre dressé par son père à la haine des juifs ; la douleur, l’incompréhension et la haine ont fait leur lit d’épines dans l’enfance des écrivains. Des épines et des éclats, pourrait-être aussi le nom de ce livre. L’un et l’autre se tournent vers une lumière – Vers l’âge de six ans, le petit Julien, assis dans la chambre de sa mère qui lit à haute voix la Bible en anglais, éprouve une grande émotion à entendre cette parole. La nuit comme le jour est lumière –, se nourrissent de l’enfance, des hasardeuses rencontres et des livres, ceux que lisait Julien Green, et ceux de l’écrivain que François Huguenin a lus et qu’il lit avec l’attention dévorante d’une passion. Ces romans et ce Journal, long récit de l’immersion et des passions de Julien Green, d’une vie qu’il écrira, le jour et les nuits blanches. Cet essai se saisit de ces nuits où l’écrivain se lance dans des aventures sexuelles, chaque nuit répétées, comme s’il tournait dans la nuit, dévoré par ses passions et ses attirances, et qui semblent sans issue. François Huguenin a les mêmes lectures et les mêmes prières, comme si en priant, il s’approchait encore plus justement des romans de Julien Green, une parole en révélant peut-être une autre. 

« Cet écartèlement entre désir de Dieu et tyrannie du sexe sera le terreau de toute une œuvre de romancier et de diariste… Pour Green, le péché de chair abîme l’âme et vient inexorablement altérer la relation de l’homme à Dieu ». 

François Huguenin a tout lu de Julien Green, ses romans, Journaux et autobiographies – Mais à partir du jour où il l’avait secouée pour la contraindre à jouer aux cartes, elle avait reconnu que la crainte seule formait le fond de son respect, et que l’amour filial n’y jouait aucun rôle (2) –, il y glisse des miroirs littéraires qui les font se refléter, s’enrichir, se compléter, se contredire. Il y glisse aussi ses lectures religieuses tout aussi attentives – Dans l’espérance nous avons été sauvés (3) –, et en silence, car le silence révèle toujours la force d’un écrivain, alors que le tumulte le réduit à un bruit littéraire de fond. Les corps et les âmes saisis par Julien Green n’ont jamais été aussi bien révélés, avec tant de justesse que dans cet essai en fusion. Les romans noircis par ce qu’il vivait et voyait ont donné à Julien Green cette patine qui en fera des romans de la foi, portés ici avec brio par cette biographie spirituelle. 

Philippe Chauché 

(1) Si j’étais vous ; Minuit ; Chaque homme dans sa nuit ; Épaves
(2) Adrienne Mesurat, Fayard. 
(3) Seconde encyclique de Benoît XVI, Spe salvi. 

lundi 24 janvier 2022

Une sorcellerie de Valentin Retz dans La Cause Littéraire

 


« Certains gouffres ne sont pas faits pour être mesurés ; ni certains yeux, pour scruter l’innommable. En tout cas, moi, j’aurais voulu ne jamais voir le visage des démons qui nous haïssent et nous abusent, depuis que l’homme est appelé à se trouver et à se perdre ». 

Une Sorcellerie est un roman divin, qui comme le fit Dante dans la Comédie, traverse l’Enfer et ses sorcelleries, pour ensuite laisser le Paradis l’illuminer. L’écrivain poursuit cette immersion dans l’Enfer, déjà à l’œuvre dans Noir parfait. Le narrateur de ce roman inspiré et troublant se voit littéralement projeté, il sort de son corps, dans l’esprit d’un sorcier, le maléfique Daxull, un personnage aux mille ressorts et perversions, et qui jette mille sorts mortifères sur ses disciples dans des messes noires dont il est le grand ordonnateur. Le narrateur se retrouve immergé dans ce théâtre orgiaque de la destruction radicale de l’Être, par les yeux d’un démon qui manipule les âmes, les corps, et la science. Cet écart, ce basculement, ce bouleversement, que subit le narrateur, se déroule en 2015, quelque temps avant les attentats islamistes visant le Stade de France, les cafés et restaurants de Paris, et le Bataclan, probablement, comme si le Diable y rodait. De cette immersion dans la tête d’un autre, d’un ange déchu, de cette fantaisie diabolique et échevelée, le narrateur reviendra transformé et avide de lumière et de Lettres. L’obscurité, les forces du mal, les terreurs et les humiliations ne peuvent longtemps l’habiter et le contaminer. 

Une Sorcellerie est le roman de ce voyage dans un temps maudit, puis dans un temps révélé, car le narrateur va s’aventurer avec son épouse sur une terre où tout s’est dénoué, libéré, où la parole s’est faite chair, et donc roman : Israël. Un air divin le traversera, comme il sera traversé par le Conte du Graal, ce roman enchanté, qui ne cessera de l’habiter tout au long de son périple romanesque. Peu de temps avant ce voyage en Terre sainte, il sera encore une fois propulsé hors de son corps au contact de la Couronne d’épines du Christ, sauvé des flammes en quelque sorte, comme elle le fut quand Notre Dame à son tour s’enflamma. 

« Quel incroyable entrelacement de métaphores m’avait guidé ! Je m’en rendais compte à présent. Aussi, lorsque les femmes, aux fichus détrempés et aux pointes de cheveux ruisselantes, ont allumé chacune un cierge en se servant des candélabres disposés aux quatre coins de la pierre qu’elles avaient vénérée, j’ai retrouvé l’eau et l’éclat ». 

Une Sorcellerie est un roman de feu, de sang, d’air, d’eau et de terre. Un roman qui, comme l’avait en son temps fait son complice de la revue Ligne de risque, François Meyronnis (1), dissèque le Néant, pour faire jaillir la lumière ; un roman qui entraîne le lecteur en Enfer, pour enfin, radicale transformation, atteindre et entendre le Paradis. Ce roman fait de visions terribles et lumineuses, est aussi celui où l’on entend ce qui s’y joue. Un roman où l’auteur s’emploie à dévoiler la force diabolique du désespoir du nihilisme à l’œuvre. Un roman enfin inspiré par un air divin, un souffle qui essouffle le désespoir, en s’appuyant sur des paroles saisissantes tirées de livres qui le sont tout autant et notamment le Livre de la Splendeur de Shimon bar Yohaï, dont le narrateur sera guidé jusqu’à la tombe, et touché physiquement par une vision du silence. Cette vision du silence est celle du roman de Valentin Retz, le silence que l’on voit, et qui sauve, face au bruit et aux furies qui empêchent de voir et d’aimer. Une Sorcellerie est aussi un roman qui scelle l’amour à la victoire de la vie sur la mort. 

« Tout resplendissait sous le soleil de la victoire ». 

Philippe Chauché 

(1) « Sauver le vouloir, Nietzsche n’a pas d’autre objectif. C’est-à-dire le rendre à son innocence, en le libérant de sa gangue de haine » (L’Axe du Néant, François Meyronnis, Gallimard L’Infini, 2003).

https://www.lacauselitteraire.fr/une-sorcellerie-valentin-retz-par-philippe-chauche

 

jeudi 20 janvier 2022

Colonne d'Adrien Bosc dans La Cause Littéraire

« Ils traversaient les villages déserts, d’autres en liesse. Ils roulaient à bord d’une Ford noire, le toit ouvert. Elle interrogeait les paysans, et Ridel et Carpentier jouaient les interprètes. Ils riaient beaucoup. C’était un trio libre qui traçait la campagne ». 
« Elle contemplait les feuilles des arbres, le ciel bleu, les avions qui allaient et venaient, piquaient net puis mitraillaient le sol. D’énormes obus labouraient les terrains, là une meule explosait et s’éparpillait comme une boule de pissenlit, ici un cabanon de pierres s’effondrait ». 

Colonne est le dernier tableau d’un triptyque littéraire qui a vu naître et paraître Constellation (1), puis Capitaine (2). Pour ce roman, Adrien Bosc, s’est attaché à la présence de la philosophe Simone Weil à Barcelone et sur le front, durant les premiers temps de la Guerre d’Espagne. Présence dont on ne sait que très peu de choses, quelques feuillets de son Journal d’Espagne. Présence au sein de la Colonne Durruti (3) qui regroupe des anarchistes de la CNT et de la FAI, et compte dans ses rangs de nombreux étrangers, une collision de destins rassemblés en une communauté provisoire. Présence au temps de l’action, et à celui de la pensée : Écrire, penser, agir sont une seule et même chose. Simone Weil ne sera présente que quarante-cinq jours dans les territoires révoltés ; après s’être brûlée au pied et à la jambe, elle doit être transférée du front à l’hôpital de Sitgès, puis en France. La guerre d’Espagne est finie pour la philosophe, mais une autre guerre s’annonce, et une nouvelle fois elle répondra à l’appel des résistants, cette fois c’est à la Libération de la France de l’occupation nazie, et sera présente à Londres dès 1942. Ce sera son dernier voyage en terre de liberté, dont elle se voudra toute sa vie un témoin vigilant et un acteur éclairant. 

« Quand elle était plongée dans un livre, plus rien n’existait. Ils se souvenaient d’un voyage en Belgique, elle devait avoir douze ans, elle avait disparu un long moment, oubliant l’heure, dévorant dans les dunes Crime et châtiment ». 

Colonne est non seulement le roman d’une femme en action, d’une philosophe que rien n’effraie et qu’aucun engagement physique ne rebute, mais aussi le roman des crimes et des châtiments. Ceux frappant de jeunes phalangistes, les expéditions punitives qui répondent à la mort des jeunes miliciens de l’expédition désastreuse de Majorque pour les Républicains, le sang et la terreur écrit-elle dans une lettre adressée à Georges Bernanos, et que l’on retrouva à sa mort dans son portefeuille. Deux destins vont s’écrire, deux manières admirables de voir le monde, et que saisit avec finesse et justesse Adrien Bosc. En 1936, Bernanos est à Majorque, proche de la Phalange, il souhaite même le renversement de la République, mais les évènements, les situations vécues, les crimes, les haines, transforment son jugement. Ce seront Les Grands Cimetières sous la lune, que salue dans sa lettre Simone Weil : J’ai reconnu cette odeur de guerre civile, de sang et de terreur que dégage votre livre ; je l’avais respirée. Ce roman est enfin celui des amitiés, des fidélités pour Ridel et Charpentier, ses anges gardiens, un trio libre. Adrien Bosc affectionne ces destins qui se croisent, ces hasards romanesques, ces destinées qui s’unissent et s’éclairent, ces réunions improbables dans le temps, ici celui de la guerre, des crimes et des châtiments. Adrien Bosc est fidèle au style qui a fait la force de ses deux précédents romans aventuriers : bref, précis, concis, toujours juste, net comme un coup de feu. Jusqu’à présent nous ne connaissions que deux ou trois photos en noir et blanc de la philosophe, dans sa combinaison de mécanicien au signe de la CNT à Barcelone, elle porte un foulard, que l’on sait rouge et noir, et un fusil à l’épaule sur l’une, visage d’ange, regard profond, doux et déterminé, à ces photos s’ajoute désormais ce roman profond et sans fard, ce portrait mouvant, émouvant et en mouvement, cet éclat d’une vie profondément romanesque, et guerrière. 

Philippe Chauché 

(3) Sur la Guerre d’Espagne et Durruti, on peut lire notamment Durruti, le peuple en armes d’Abel Paz (Editions de la Tête de Feuilles, 1972), et Le bref été de l’anarchie, La vie et la mort de Buenaventura Durruti (roman de Hans Magnus Enzensberger, Gallimard Du monde entier, trad. Lily Jumel, 1975). 

mardi 11 janvier 2022

La Tencin, Femme immorale du 18e siècle par Claire Tencin dans La Cause Littéraire


« C’est à son nez que j’ai vu sa capacité à distinguer le vrai du faux. Ce flair qui distingue les fortes personnalités des plus faibles. La capacité à sentir d’instinct à qui on a affaire ». 

« Il se dégage de son regard volatil l’enthousiasme d’un esprit agité et l’appétit d’un être que l’on a affamé de nourritures terrestres ». 

Pour raconter la vie virevoltante de Claudine Alexandrine de Tencin, il faut se doter d’un style qu’il l’est tout autant. Pour se glisser dans la peau et les mots de La Tencin, il ne faut pas douter des forces de l’admiration. Premier acte de cette admiration : son identité, Claire Tencin s’est approprié le nom de cette salonnière de haute voltige, volé dans la tombe de l’Histoire où on t’a enfermée arbitrairement comme ton père t’avait enfermée. Nous sommes dans le cœur tremblant du XVIIIe, corps à cœur, où dans les lits et les salons se nouent intrigues, et jeux de pouvoir, la peau s’accorde au verbe, et Alexandrine de Tencin en fait ses Académies. Alexandrine de Tencin y noue des amours, et des amitiés, elle se lie, sans jamais y perdre sa liberté de mouvement, de verbe et de corps. 

Premier acte de ce roman grisant : son enfermement au couvent par son père, retirée du monde durant treize ans, avant de retrouver sa liberté, c’est en femme libre qu’elle va conquérir le monde, et les hommes. Leurs noms qui sont eux aussi des romans : Bernard Le Bouyer de Fontenelle, Matthew Prior, l’abbé, son cher abbé Dubois, Philippe d’Orléans, le chevalier Louis Destouches, son fidèle médecin Jean Astruc, le duc de Richelieu, Marivaux, son frère Pierre et Montesquieu, dont elle corrigera les épreuves de L’Esprit des lois. Des amis, des amants, des amis-amants, des partenaires d’esprit, et souvent de peau. Madame de Tencin est une abeille, elle fait son miel de toutes ses rencontres, des échanges dans son salon, ou dans les lits qui s’ouvrent à ses éclairs, c’est une femme politique et une femme d’affaires, elle est insaisissable, trop vive, trop rapide, et s’il le faut, elle pique. 

« Le petit abbé et la nonne défroquée forment un couple d’affaires, dévoué à l’ascension de l’un et de l’autre, à égalité. Leur couple n’a tenu qu’à cette ambition. Leurs cerveaux travaillent comme deux cœurs à l’unisson. Dans l’intimité, elle l’appelle “mon abbé sans’l sou” et il l’appelle “ma nonne sans’l froc” (bien sûr, en se moquant d’eux-mêmes) ». 

Deuxième acte de ce roman inspiré : sa liberté de mouvement, elle choisit les hommes qui seront à ses côtés, et conjugue à merveille les divertissements de l’amour aux conseils politiques, elle sait qu’elle a un rôle à jouer, elle va d’ailleurs en payer le prix fort, embastillée car accusée du meurtre de son amant La Fresnaye, alors qu’il s’est suicidé. On la découvre banquière, faiseuse de cardinal, son frère, romancière (1), et avant toute chose libre, de ses mots, de son corps, de ses gestes, elle a osé s’inventer à la première personne. Claudine Alexandrine de Tencin, n’est pas une féministe au sens qui en est donné aujourd’hui, elle est universaliste rejetant à la fois l’ordre patriarcal et l’ordre matriarcal, ce qui la rend insaisissable, irrécupérable par quelque chapelle auto-proclamée féministe. Claire Tencin s’invente elle aussi à la première personne, et il n’est pas surprenant qu’après s’être attachée à Montaigne et Marie de Gournay, elle se prenne de passion pour La Tencin, avec le même art de la biographie romanesque, où à chaque page vibre cette étoile filante. 

Philippe Chauché 

(1) Mémoires du Comte de Comminges, Le Siège de Calais (Mercure de France) ; Les Malheurs de l’amour (éd. Desjonquères). 

mardi 21 décembre 2021

La plus secrète mémoire des hommes de Mohamed Mbougar Sarr dans La Cause Littéraire

« On ne rencontre pas Elimane. Il vous apparaît. Il vous traverse. Il vous glace les os et vous brûle la peau. C’est une illusion vivante ». 
« Mais, par-dessus tout, ce qui m’avait lié à lui était la même foi désespérée qu’on plaçait dans l’entéléchie de la vie qu’incarnait pour nous la littérature. Nous ne pensions pas du tout qu’elle sauverait le monde ; nous pensions en revanche qu’elle était le seul moyen de ne pas s’en sauver ». 

On ne rencontre pas un roman d’une telle intensité, d’une telle force, d’une telle tenue, d’une telle originalité, il vous apparaît. Les grands romans sont des apparitions qui fondent, et troublent l’Histoire de l’art romanesque, comme ils troublent des générations de lecteurs. La plus secrète mémoire des hommes vous traverse, comme vous traverse un roman fondateur, saisissant, vibrant, qui vous comble à le lire, et que vous reprenez, pour à nouveau vous en nourrir, comme l’on se nourrit d’une nourriture céleste, que vous l’ouvrez à nouveau, pour y glisser votre regard attentif entre deux lignes et trois phrases, qui restaient suspendues dans votre mémoire. La plus secrète mémoire des hommes est le roman d’une quête inlassable, d’une recherche d’un écrivain oublié, T.C. Elimane, dont le narrateur Diégane Latyr Faye va s’employer à lever le voile qui le recouvre, et qui recouvre son unique roman, Le Labyrinthe de l’inhumain. Roman unique et salué en son temps, 1938, son auteur admiré et même baptisé le « Rimbaud nègre », avant qu’il ne soit conspué et accusé de plagiat, pour avoir cousu clandestinement son roman de mille emprunts romanesques facilement identifiables. Le narrateur, lui-même écrivain, va faire de sa vie l’exploration de celle de l’écrivain disparu, effacé de l’histoire littéraire, après l’avoir traversée comme une étoile filante. Les deux écrivains ont une part d’histoire commune, des racines et une terre, et une langue découverte, apprise, admirée, maîtrisée, et domptée, qui est devenue celle de leurs romans : le français. 

« Elimane a été une sorte de premier homme qui, banni du paradis, n’a pu trouver refuge qu’en ce même paradis, mais en sa face cachée. En son revers. En quel est le revers du paradis ? Hypothèse : le revers du paradis n’est pas l’enfer, mais la littérature. Signification : il ne restait à Elimane qu’à mourir (ou ressusciter ?) par l’écriture après qu’on l’avait tué comme écrivain ». 

La plus secrète mémoire des hommes est le roman d’un chasseur d’histoires, qui pratique la chasse au romancier à l’arc, il en a la légèreté, la souplesse, la précision, et un savoir littéraire majestueux, qui s’adapte à tous les terrains littéraires et à toutes les situations romanesques. Nous découvrirons ce qu’a vu, écrit, vécu, l’écrivain disparu, nous le suivrons sous le vent de l’Histoire, celle de Paris des années 30, sa rencontre avec ses éditeurs, la publication de son roman, les réactions et les polémiques, puis de l’occupation nazie, son amitié profonde avec son éditeur Charles Ellenstein, dont le nom signera la mort : « … juif, en effet, dit Charles. Je suis bien juif… (il laisse passer un bref instant – un monde en réalité – avant de continuer)… mais sans y penser ». Nous le perdrons de vue, nous retrouverons sa trace au Sénégal, en Amérique latine, où nous apprendrons qu’il y traquait un certain Joseph Engelmann, un ancien SS, qui aurait arrêté et torturé son ami l’éditeur, avant qu’il ne soit déporté et assassiné. Il le retrouve à La Paz, et en termine avec lui, comme l’on achève un roman – Sans plus de précision, il écrit que tous deux mettent fin à leur vieille histoire dans des circonstances « répugnantes et impitoyables ». 
Nous explorons l’histoire de sa famille, de son père et de son oncle, l’un pour l’autre et inversement, l’un porté disparu, lors de la première guerre mondiale, l’autre sur sa terre natale, celle de sa mère, celle des épouses, de ceux qui l’ont croisé, et des fantômes. Ce roman est celui d’un gardien du savoir ancestral de ses ancêtres, celui aussi d’un écrivain qui a passé sa jeune vie à lire et à relire des écrivains qui par éclairs irriguent son roman, celui d’un romancier aux mille visages. 
Ses phrases ont parfois la rigidité d’un arbre centenaire, d’autres fois, la souplesse d’un roseau, plus loin, elles s’envolent en longues mélodies aériennes qui s’élèvent, virevoltent et retombent portées par les courants de l’imaginaire de l’écrivain. On est saisi et subjugué par tant de richesses, tant de justesse dans le rythme, dans les dialogues entre ses personnages, tant de force évocatrice, tant d’imagination, et saisi par ce regard continûment porté sur l’écriture, la solitude, le désespoir, et ces contrées où la mort rôde. Mohamed Mbougar Sarr nous offre là un roman de très haute pensée littéraire, de très grande tenue, mais aussi de très grandes envolées d’imaginaire. On se souviendra longtemps de Mossane – « … le feuillage du manguier se balance au-dessus de moi et me le murmure avec douceur, tu es toi et entièrement toi… » –, d’Ousseynou Koumakh, de Brigitte Bollène, du couple d’éditeurs ruinés par ce roman tellurique, de tous ces personnages qui illuminent La plus secrète mémoire des hommes, dont l’écriture à l’or fin rend éternels, et à jamais imprimés dans la plus secrète mémoire de ses lecteurs. 

Philippe Chauché