dimanche 19 février 2017

Colin Niel dans La Cause Littéraire



« La tourmente.
Oui, certains disaient qu’Evelyne Ducat avait été emportée par la tourmente, comme autrefois. La tourmente, c’est le nom qu’on donne à ce vent d’hiver qui se déchaîne parfois sur les sommets. Un vent qui draine avec lui des bourrasques de neige violentes, qui façonne les congères derrière chaque bloc de roche, et qui, disait-on dans le temps, peut tuer plus sûrement qu’une mauvaise gangrène ».
 
Seules les bêtes est ce roman de la tourmente. Le roman du vent glacial qui saisit les hommes et les femmes du plateau, qui vient griffer ce territoire oublié, perdu, saisi par le givre. La tourmente des corps et des âmes est au cœur de ce roman polaire. Une femme disparaît dans la tourmente, seule reste sa voiture abandonnée, et cette étrange disparition va révéler ces vies, ces rêves, ces fantasmes qui sommeillent entre les fermes sombres et isolées, dans les ornières des chemins boueux, et dans les bergeries où se blottissent les brebis.
Les corps vont alors se livrer. Alice : Ils s’imaginent que si une histoire commence quelque part, c’est qu’elle a aussi une fin. Joseph : Il y a des jours où t’as pas envie de retourner à l’intérieur. Maribé : Si ce jour où on s’est rencontrées n’avait jamais existé, elle serait encore là. Michel : On ne disparaît pas comme ça. Pas un type comme moi. Et Armand. Seules les bêtes est leur roman, leur récit à la première personne, leurs folies, leurs envies, leurs mots qui se libèrent de la tourmente avant l’éclaircie, et la vérité, éclatante et terrifiante.
 
« Cette nuit-là, vers onze heures ou minuit je dormais toujours pas. Je me suis retourné dans le lit, j’ai sorti la tête de l’oreiller. Et je les ai entendus. Les bruits de l’armoire sous le plancher de la chambre, ils étaient là. Pas forts, assez discrets même, le bois craquait et crissait tout doucement ».
 
Seules les bêtes se nourrit des fantômes qui hantent les personnages, ces ombres qui frappent aux portes des armoires, qui se glissent entre les lignes virtuelles des écrans, ces fantômes qui descendent des forêts et de la montagne, ombres des amours perdus, des espoirs gâchés et des jeunesses dilapidées. Les corps tombent lorsqu’ils se livrent, l’amour se fait en passant, la terreur de la terre et ses rumeurs inondent les peaux, alors qu’une main anonyme tend ses pièges virtuels. Les bêtes seules semblent savoir ce qui se trame dans ces drames. Colin Niel a l’art de se glisser sous la peau frissonnante de ses personnages, dans leurs peurs et leurs folies, leurs envies et leurs rêves, de faire un roman âpre de leurs destins, et de débusquer leurs terreurs anciennes. Seules les bêtes est un roman noir de la terre, du silence des hommes et des bêtes, des frustrations, des douleurs et des joies éphémères.
 
« J’ai fait un sourire dans le vide avec cette idée que quelque chose de nouveau était en train de commencer pour moi. J’ai encore regardé mon ombre et j’ai balancé un caillou pour la provoquer, lui montrer que j’avais pas peur d’elle aujourd’hui ».
 
Philippe Chauché

http://www.lacauselitteraire.fr/seules-les-betes-colin-niel

jeudi 2 février 2017

Jean-Claude Claeys dans La Cause Littéraire





Dans les années 80, c’est son imaginaire, sa plume et son crayon qui « illustraient » les couvertures des romans policiers, que publiaient les Nouvelles Editions Oswald. Une collection consacrée pour majorité aux auteurs de langue anglaise, beaucoup d’américains, quelques anglais : Helen McCloy, John Dickson Carr, Robert Bloch, Jack Vance ou encore Howard Fast et John Evans, on y trouvait également des romans noirs de Frédéric Fajardie et de Léo Mallet. On reconnaît immédiatement le style de Jean-Claude Claeys, son dessin en noir et blanc, ses visages, ses corps d’héroïnes, d’hommes déformés par la peur. Le trait est net, vif coupant comme une lame de couteau, un dessin pour une situation, très théâtralisée, une situation pour raconter un roman. En parallèle, Jean-Claude Claeys signe quelques livres scénarisés et dessinés, dont Magnum Song, Lame Damnée (avec Nolane) et La Meilleure façon de tuer son prochain (qui reprend ses fameuses couvertures), un style fait de noirs et de gris, un art de la mise en « scène » de la page, beauté du trait, richesse des combinaisons de gris, de noirs et de blancs, Jean-Claude Claeys manie à dessein les armes du dessin. Son univers doit beaucoup aux films noirs de la Warner ou de la RKO, taxis dans la nuit, rues sombres, clubs de jazz enfumés, femmes fatales, armes de poing, cris et déchirements, musiciens solitaires, c’est toujours Autour de Minuit que tout se joue.
Aujourd’hui l’artiste, le dessinateur d’exception, est loin de Paris, il ne dessine quasiment plus pour les maisons d’édition – « Peut-être est-ce mon imagination mais il me semble qu’il existait un jardin d’Eden appelé Édition » – qui l’ont semble-il oublié. Il dessine chez lui, pour lui, et photographie des plages de Camargue, des bois flottés, des couchers de soleil, qui sont autant d’incendies, des navires qui attendent qu’on les autorise à entrer au port, ses couleurs sont vives et tranchantes, ses détails précis, et il a d’évidence de nouvelles histoires à raconter.
 
La Cause Littéraire : Vous vous présentez comme un « illustrateur de romans noirs », alors comment est née cette aventure dessinée, cette passion qui vous a conduit à dessiner des dizaines de couvertures de livres policiers de la collection Le Miroir Obscur ?
 
Jean-Claude Claeys : Je me souviens que c’est le maquettiste, Marc Walter, qui me contacta pour réaliser les deux premières couvertures d’une nouvelle collection. Jamais je n’aurais imaginé que commençait une aventure qui durerait dix ans. Plus tard, Hélène Oswald m’apprit : « Il convient que j’ajoute une précision. C’est en effet Marc Walter qui vous avait contacté, mais cette demande est à inscrire dans le désir que nous avions alors, Pierre-Jean et moi, de déringardiser les couv. des collections “de genre”. A l’époque, s’agissant du policier, il y avait encore des pin-up en couleurs des années 50, tenant un flingue… ça correspondait aux titres en argot daté de la Série Noire… Parallèlement, au Miroir Obscur nous avons lancé la collection Fantastique/Science-fiction/Aventure, illustrée par Jean-Michel Nicollet. En fait, nous souhaitions avoir des illustrateurs venant de la BD à une époque où le genre explosait… Je crois que le succès de nos collections – outre, bien sûr, de bons textes – a beaucoup tenu à ce choix, qui nous a permis de toucher un public plus jeune… ».
 
Votre travail privilégie le noir et le blanc, la pointe, le trait, le gris, le noir et le blanc, des personnages typés, tout de suite reconnaissables, privés, flics, truands, femmes fatales, c’est le témoignage de vos études académiques ou de votre passion de lecteur et de spectateur de films noirs ou peut-être les deux ?
 
Dans le cadre des éditions Oswald, j’étais totalement libre de ma création. Libre, cela veut dire être responsable, c’est-à-dire être fidèle à l’auteur que l’on illustre tout en apportant une part de sa personnalité. Je crois qu’une bonne couverture est un compromis réussi entre l’univers de l’auteur du roman et l’univers de l’illustrateur. L’idée étant de réaliser un compromis entre cette œuvre et mon propre univers, tout commence par sa lecture. Car je lisais la plupart des romans, certes parfois rapidement car il y a les DEADLINES, mais toujours, et par principe : je ne crois pas que l’on puisse bien illustrer un texte dont on n’a pas pris connaissance. Dans certains cas, disons une dizaine de titres, soit parce qu’il n’y avait pas de manuscrit disponible soit parce que les délais étaient trop courts, Hélène Oswald me racontait la trame de l’histoire et me lisait des passages qui pouvaient donner naissance à une couverture. Mais cette configuration fut exceptionnelle. J’ai aussi collaboré, par téléphone, avec l’un des auteurs phares de la collection, Frédéric Fajardie. Celui-ci me suggéra des images qui lui étaient chères pour certaines de ses couvertures. Il apparaît même dans Au-dessus de l’arc en ciel.
Généralement, et plutôt que de représenter une image symbolique ou allégorique du roman, je préférais rechercher dans le texte une situation qui me plaisait à dessiner. Une fois l’idée trouvée, je faisais un croquis provisoire, puis je cherchais des modèles qui correspondaient à ma petite idée. Les séances de pose sont indispensables lorsque l’on souhaite un dessin réaliste et surtout des jeux de lumière sophistiqués. Ce sont les jeux d’ombres qui expriment le caractère des personnages. Le noir et blanc est une transposition de la réalité. J’ai été très marqué par les grands chefs-opérateurs de la Warner Bros ou de la RKO. Mais également, et je dirais par affinités électives, les directeurs PHOTO du cinéma français. Bien plus que celui d’Hollywood, c’est ce dernier qui parle à mon cœur. Je suis fasciné, émerveillé par les jeux de lumières créés par Henri Alekan dans La Belle et la Bête ou les éclairages de Philippe Agostini pour Les Dames du Bois de Boulogne. Ou bien le travail de Kurt Courant dans Le Jour se lève ou de Eugen Schüfftan sur Le Quai des Brumes. Dans cet esprit, je travaille avec trois ou quatre projecteurs et tente de retrouver ces ambiances, celles qui ont nourri mon imagination.
 
 
Parlons maintenant des décors. Pour les romans qui se passaient aux USA, je devais recourir à une documentation extérieure. Car, un peu comme Léo Malet, je n’ai jamais mis les pieds aux USA. « Votre mari a dû vivre longtemps aux États-Unis ? » demandait une américaine à l’épouse de ce dernier, s’étonnant de la grande science qu’avait l’auteur des mœurs criminelles pratiquées là-bas. « Pas du tout, répondit l’épouse de Léo Malet, le plus grand voyage qu’il ait fait, c’est Paris-Montpellier ! » Quoi qu’il en soit, je préfère cependant réaliser des repérages, ne serait-ce que pour m’aérer ! De retour à ma table à dessin, je fais un composite de toutes les images finalement retenues. Il faut avant tout voir ces petites mises en scène comme du théâtre, une composition personnelle qui prend in fine la forme d’un crayonné très élaboré. Il ne reste alors plus qu’à tremper mon pinceau dans l’encre de chine, traitée en aplats pour les ombres et les dégradés étant réalisés en frottant de l’encre sèche au pinceau. Je peux ainsi partir du blanc du papier pour aboutir à une nuance soutenue. Jadis, je mélangeais des trames mécaniques avec un traitement pointilliste. Ma technique a dû évoluer lorsque ces produits n’ont plus été distribués, remplacés par l’ordinateur.
 
Votre travail est unique dans les années 80, un artiste qui fait la couverture de romans policiers américains traduits et publiés en France, à l’époque les dessinateurs avaient leur place, vous étiez souvent sollicités. Aujourd’hui, c’est plus rare, l’image synthétique a remplacé le dessin ?
 
C’est un sujet sur lequel il m’est difficile de donner une réponse objective. A partir du nouveau millénaire, les commandes de couvertures se sont peu à peu raréfiées. Plusieurs explications me furent données par les services de fabrication. L’une d’elles était que les lecteurs ne supportaient pas qu’un illustrateur donne des personnages d’un roman une représentation trop réaliste, laquelle serait entrée en conflit avec la propre idée qu’ils s’en faisaient ! On me demanda de représenter de préférence des silhouettes de dos en balade dans des décors fuligineux. Je n’étais pas intéressé. Ou l’on me demandait de réaliser une couverture dans la nuit, pour ainsi dire à l’impromptu et surtout sans avoir lu le roman. Je n’étais pas non plus intéressé, je ne comprends pas comment on pourrait illustrer un texte dont on ne connaît pas la nature et le style, tout juste le titre. Bref ce fut un divorce à l’amiable, les éditeurs et moi n’ayant plus rien à nous dire.
Mais il s’agit d’un conflit personnel. D’autres illustrateurs ont continué à réaliser des couvertures même si, il suffit de jeter un œil sur tous les linéaires de grandes surfaces du livre, l’illustration dessinée est presque inexistante, remplacée soit par des photographies trouvées dans les banques d’images, soit par des reproductions, fragmentaires, de tableaux. Certains pensent que c’est le coût qui induit ce choix. Je pense que la rapidité dans la réponse à une demande est plus pertinente. Une illustration faite à la main demande le temps de lire le roman, puis de l’exécuter. Ce qui prend une semaine dans mon cas. Or les services de fabrication veulent, le lendemain de la commande, plusieurs projets pour présenter aux réunions. Le mieux est donc que le service fabrication aille sur Internet afin de choisir plusieurs clichés ou reproductions dans les banques d’images et les mette en page dans l’heure qui suit. Je crois que notre époque ne supporte pas les gens trop lents. Et moi je n’aime ni les contraintes, ni travailler dans l’urgence…
 
 
 
 
Vous avez signé plusieurs bandes dessinées : « Magnum Song », La Meilleure façon de tuer son prochain », ou encore « Luger et Paix » ou encore « L’Eté Noir ». Une aventure différente pour le dessinateur ? ou un prolongement de votre travail d’illustrateur pour des maisons d’édition ?
 
Il n’y a jamais eu, surtout durant toute la période NèO, de réelles frontières entre les illustrations de couvertures et mes propres histoires. Il y avait même une certaine porosité entre ces deux mondes : des personnages que j’inventais pour mes facéties personnelles devenaient des personnages de couverture. Après tout, c’était mon propre univers que je mettais en scène et une illustration de couverture est une rencontre entre le monde de l’illustrateur et celui du romancier. Je me souviens que pour mon premier album, Whiskys Dreams, je réalisais d’abord les dessins et c’est ensuite, lorsque tous ceux-ci étaient terminés, que je rajoutais un texte sous influences, rendant hommage à tous les écrivains qui avaient enchanté mon adolescence. Je mélangeais alors allégrement Dickens, Jean Ray, Oscar Wilde, JK Huysmans et Raymond Chandler. J’avoue que je prenais beaucoup de plaisir à dessiner et à écrire à cette époque car je me sentais totalement libre d’aller où je désirais, selon ma fantaisie ou mon humeur. Je n’avais alors ni éditeur ni public à satisfaire et ma seule ambition était de rêver et de tirer de mon travail le plus de plaisir possible. Lorsque l’on devient professionnel, on contracte en même temps des responsabilités. Puis le temps passe et l’on réalise que l’équilibre à tenir entre ses envies personnelles et celles des commanditaires penche de plus en plus en faveur de ces derniers !
 
Aujourd’hui quelle place avez-vous dans l’édition ? Vous vous êtes éloigné du dessin, vous photographiez la Camargue, le Rhône, les plages, en jouant là aussi sur un fort contraste de couleurs, pour en tirer un ouvrage un jour ?
 
Avec les années, j’ai perdu le contact avec le monde de l’édition. J’ai vécu la transition où les directeurs de collection laissaient la place aux commerciaux. Peut-être est-ce mon imagination mais il me semble qu’il existait un jardin d’Eden appelé Édition. C’était un monde très hiérarchisé où, cependant, tous les corps de métiers étaient respectés. Souvent les élus commençaient à la base, gravissaient les échelons et, la quarantaine venant, ils accédaient à la direction littéraire ou artistique, sachant ainsi tout, par l’expérience, sur leur galaxie. Le jour de leur intronisation, les élus recevaient les habits de leur sacerdoce : le Loden. Leurs journées étaient réglées selon un rituel immuable et débutaient, selon leur obédience, par le petit déjeuner au Flore ou aux Deux Magots. Les croissants de ces bonnes maisons sont d’ailleurs ma madeleine de Proust ! Le monde de l’édition occupait, à cette époque, un périmètre très délimité qui allait de la rive gauche jusqu’au boulevard du Montparnasse. Quant à la ligne est-ouest, elle était tenue par le Jardin des Plantes et la Gare d’Orsay. Aucun éditeur ne pouvait espérer prospérer ailleurs. Les coursiers, conscients de leur sacerdoce, se refusaient à aller au-delà de ces frontières. Vint hélas le temps des grands conglomérats éditoriaux et la confrérie se disloqua : celui-ci prit l’exil vers le quai de Grenelle et cet autre s’échoua place d’Italie. Qui désire vivre dans de tels endroits ? Certainement pas les anciens responsables avec lesquels j’avais travaillé tant d’années et qui prirent leur retraite. Il m’a semblé que c’était une bonne idée même si je n’avais pas encore l’âge, mais comme l’écrit Marguerite Yourcenar : « Il ne faut pas pleurer pour ce qui n’est plus mais être heureux pour ce qui a été ».
 
 
 
Ah oui ! la photographie ! Je trouve que c’est une forme d’expression à l’opposé du dessin. Je m’explique : une illustration (je parle dans mon cas) commence par une idée que l’on met ensuite en scène. On cherche les modèles, les décors réalisés à partir de repérages, les costumes. C’est un travail long mais dont on maîtrise tous les aspects. Le résultat final est pratiquement certain et si l’idée est bonne, le résultat est là.
Une photographie de paysage, c’est tout le contraire. Certes on se renseigne sur les conditions météorologiques, on choisit son lieu dont on connaît la position du soleil selon la saison, mais on ne maîtrise rien. Le miracle se produit ou non, mais ce n’est pas de notre propre volonté. C’est cette part d’incertitude qui en fait tout le charme. Quelque chose dont on est certain perd beaucoup de son mystère ! J’imagine que c’est aussi une forme de paradoxe : j’ai passé ma jeunesse enfermé dans l’ombre dévote d’un STUDIO et à réaliser des dessins en noir et blanc. Aujourd’hui je gambade sur les grandes plages de sable de La Gracieuse, de Piemanson, des Saintes Maries ou de L’Espiguette à la recherche de La Lumière Idéale. C’est peut-être un chemin initiatique, finalement !
 
Philippe Chauché
 
 

samedi 28 janvier 2017

Pautrel - Chardin dans La Cause Littéraire

 
 

 
« Chardin sait ce qu’il doit faire, il sait ce qu’il doit peindre. Le travail est long mais la destination très claire. Il y a un autre monde, caché et plus grand que le monde actuel, ce qui est mot n’est pas vraiment mort, les objets, les simples reflets, sont aussi vivants que les plus animés des êtres ».
 
Les livres de Marc Pautrel sont toujours des rencontres au sommet, des rencontres au sommet de la vie, de la pensée et de l’art. Des rencontres physiques, où les corps se livrent entre les lignes. Leur mouvement plaît à l’écrivain, comme il se plaît à les faire vivre. Marc Pautrel se plaît à écrire le mouvement d’une main, d’un regard, d’une idée, d’une pensée, d’une jambe, des corps et des objets, l’éclat d’un fruit, le silence d’un lièvre que l’on pense mort. Il nous livre vases et cruches, fleurs et pêches qu’éclairent les toiles de Chardin. Leur âme s’élève sous le pinceau du peintre des natures mortes, des natures si vivantes, endormies – Still Life –, qui n’attendaient qu’une couleur, une touche, un trait, une phrase pour s’éveiller et qui à nouveau s’éveillent dans la sainte réalité, autrement dit à la vie. Le peintre est au travail, comme l’écrivain, il s’isole, laisse la lumière du printemps flirter avec ses toiles et sa feuille, la main sait ce qu’elle veut, elle est ferme, elle trace ligne à ligne l’aventure d’un peintre d’un temps ancien et finalement très contemporain. La main de l’écrivain est habitée par la même force, sa feuille blanche est une toile en mouvement permanent où se brisent ses phrases, vagues qui se lèvent sous le vent de l’inspiration.
 
« C’est la vie qui choisit pour lui, Chardin n’a presque rien à faire, la peinture s’élit d’elle-même, elle se montre, l’appelle, lui fait signe, il n’a plus qu’à répondre ».
 
La sainte réalité est le roman d’une vie, celle d’un peintre, fils d’un menuisier du Roi, un inconnu qui va séduire les académiciens – un jeteur de sort, une espèce de sorcier pacifique, un saint –, et finir par s’imposer dans le monde. Il s’installe au Louvre – peut-on rêver d’un lieu plus propice à l’invention que la fréquentation quotidienne de ce musée vivant ? – et cumule plusieurs pensions royales, en restant fidèle à sa peinture, à son art unique. Il entre à l’Académie sans être académique, les éloges et la reconnaissance fleurissent sans que jamais il ne perde de vue sa peinture, son art du détail, son geste, son attention à la couleur, et donc à la lumière. Il peint avec la lenteur de l’écrivain, attentif à ses compositions, ses natures endormies, ses fleurs, ses pommes, ses pêches, ses citrons, son gobelet d’argent, le monde s’ouvre sous ses yeux et vit sous son pinceau – Le temps est fugitif, chaque fruit doit être dégusté.
 
« Vous peignez ? Non, j’impressionne ».
« La fidélité est un leurre, seule importe la fidélité sensorielle, la saturation de signes et de couleurs, de formes espacées ou enchevêtrées, d’espaces au-dessus, au-dessous, à droite, à gauche, de déséquilibres successifs et de perspectives faussées et accumulées (…) et que tout penche pour faire pencher aussi le spectateur ».
 
La sainte réalité s’ouvre ainsi, on voit Chardin, et l’on s’imagine entendre Pablo Picasso ou Willem de Kooning, une même fidélité sensorielle. Peindre sans relâche, pour quelques amateurs – Diderot voit Chardin comme personne en son temps –, peindre ce qui s’offre là sur l’instant, ces natures endormies qui n’attendent que son pinceau pour renaître, pour trouver une autre vie dans l’agencement voulu par le peintre. Marc Pautrel décrit cet exercice spirituel – comment l’appeler autrement ? – avec l’œil d’un peintre, éclairant par mille détails ce foisonnement d’objets et de couleurs. Il voit juste et voit tout – la mort qui frappe, le monde qui change –, et nous fait tout voir et donc tout ressentir – fidélité sensorielle. Sous sa main leste, les objets s’assemblent comme ils le faisaient sous l’œil du peintre. Sous son pinceau, naissent des toiles, puis des pastels, des portraits, des natures miraculées, des autoportraits. Le trait est léger, les ombres vivantes, les couleurs incendient le papier – la laque, les cendres d’outre-mer, la terre de Cologne, le stil de grain d’Angleterre –, comme elles incendient le roman.
 
 
Philippe Chauché 
 
 

http://www.lacauselitteraire.fr/la-sainte-realite-vie-de-jean-simeon-chardin-marc-pautrel

samedi 21 janvier 2017

Arnaud Le Guern dans La Cause Littéraire




« L’enfance : figure biographique ennuyeuse. Beigbeder heureusement facilite notre tâche. Il est dans chacun de ses textes. A peine masqué. Il suffit de lire. Reflet déformé, juste ce qu’il faut. Pour tout savoir sur l’enfance de Frédéric Beigbeder, ouvrir Un roman français. Prix Renaudot 2009. Son meilleur livre. Mise en bouche parfaite d’une vie de feu follet ».
 
Voici le livre plus inutile publié ces derniers temps, pourrions-nous écrire en souriant, un livre inutile sur un écrivain qui ne l’est pas moins, pensent les observateurs vigilants et autres critiques littéraires aguerris – les gardiens de la Librairie. Inutile écrivain mondain, corrupteur de jeunes lectrices et de vieux barbons de prix littéraires. Animateur bavard qui sévit sur des chaînes câblées, complice publicitaire de la disparition de la littérature française, amuseur public qui ne fait rire que ses admiratrices corrompues et ses éditeurs lorsqu’ils gagnent de l’argent. Arnaud Le Guern pourrait être son jeune frère caché, amateur de plages et d’espadrilles, admirateur de Brigitte Bardot, de Maurice Ronet et de Paul Gégauff, en un mot, un amuseur, qui prend plaisir à écrire des livres tout aussi éphémères qu’un dessin tracé à la main sur le sable d’une plage basque à marée basse, en attendant que les vagues ne le recouvrent.
 
« De mon enfance ne demeure qu’une seule image : la plage de Cénitz, à Guéthary ; on devine à l’horizon l’Espagne qui se dessine comme un mirage bleu, nimbé de lumière ; ce doit être en 1972 avant la construction de la station d’épuration qui pue, avant que le restaurant et le parking n’encombrent la descente vers la mer » (Un roman français, Grasset).
 
Voilà le livre le plus pétillant publié ces temps derniers, pourrions-nous ajouter. Un livre à lire, une coupe de champagne, un mojito ou une vodka Zubrowka glacée entre les doigts de la main gauche, à lire – il suffit de lire ! – comme l’on feuillette un album souvenir d’écrivains admirés et célébrés – Antoine Blondin, Françoise Sagan, Bernard Franck et Scott Fitzgerald –, que Beigbeder et Le Guern fréquentent depuis longtemps. Des désenchantés talentueux – d’autres s’invitent sur la pointe des pieds dans Beigbeder l’incorrigible –, passionnés de vitesse, d’hôtels de luxe, de jeunes femmes ou de jeunes hommes, de jeux de hasards, d’alcools, d’ennuis et de démesures, histoire de penser que Paris et Guéthary valent bien un roman. Beigbeder l’incorrigible est la biographie d’un feu follet par un autre feu follet, pas étonnant que les phrases y dansent et y chantent nuit et jour, et finalement qui s’en plaindrait ?
 
« En 2002, Beigbeder s’est amusé, mais il a morflé. C’est souvent ainsi. Il faut faire payer le succès. Depuis 99 francs, Beigbeder la ramène trop. On le voit partout. Il est dans les journaux, passe à la télé. Il parle trop fort, rit comme une hyène. Ça suffit. Il s’agit de le calmer. En finir avec cet enfant trop gâté. Tout est mis en œuvre pour lui nuire. Ne rien laisser passer de ses outrages ».
 
Voici Beigbeder l’incorrigible romancier, chroniqueur – Voici, Playboy, Le Figaro Magazine – et noctambule flottant, écrivain entêté, qui sait lire, et faire lire. Il prend ses livres à la légère, ce qui ne veut pas dire qu’il les bâcle. A les lire, à les relire, sous l’œil aiguisé et la plume bondissante d’Arnaud Le Guern, autre noctambule lettré, on comprend mieux la colère qu’ils suscitent chez quelques jaloux ronchons, ou chez deux ou trois fâcheux. Ses petits livres naissent tous d’une chansonnette, d’une mélodie – qui parfois devient rugueuse – que l’on fredonne – comme l’on peut s’imaginer quelques Girondins en chantonner lorsque les serviteurs de l’Etre Suprême les traînaient vers l’échafaud –, des livres légers et flottants, rapides et vifs et parfois désenchantés. Beigbeder ne laisse jamais la langue s’attarder, elle virevolte, il l’entraîne sur une piste de danse où évoluent quelques troublantes jeunes femmes, des amoureuses en partance, d’autres qui s’invitent, des traîtres et des jaloux, des mondains perplexes, des cinéphiles, des russes tendus, et où les dialogues claquent et les répliques clignotent comme les gyrophares des voitures de police dans la nuit parisienne. Au bout du compte, ce sont des romans follement français.
 
« En éternel gamin de Guéthary, où il passe désormais la moitié de son tems, Beigbeder parle aussi de Paul-Jean Toulet : “Orphelin de mère, il a cherché sa beauté toute sa vie, partout, l’a retrouvée parfois, et perdue souvent”. Beigbeder, jamais, n’oublie Toulet. Son ancre poétique du Pays basque ».
 
Voici la biographie la plus réjouissante de l’année (passée), et ce n’est pas très surprenant lorsque l’on sait qu’elle succède à celle consacrée à Roger Vadim – beau, désinvolte, paresseux, joueur, dilettante –, même ton, même style, pour être heureux faisons bref, pourrait-il écrire en ouverture de chacun de ses opus. Du cinéaste à l’écrivain, il n’y a qu’un pas. Un pas de danse, l’élégance du surfeur ou du joueur de pelote basque à main nue, en équilibre permanent, jambes souples, bras qui s’envolent et embrassent l’espace, vivacité, légèreté, tout un art du jeu, du plaisir de jouer, et d’écrire.

Philippe Chauché


http://www.lacauselitteraire.fr/beigbeder-l-incorrigible-arnaud-le-guern

dimanche 15 janvier 2017

Richard Millet et Philipe Sollers dans La Cause Littéraire

 


« 11 heures. Entrée du Phedra (Minoan Lines) : Racine sur l’eau, en direct de Grèce. Juste derrière, la navette bleu et blanc Princess of Dubrovnik », Philippe Sollers, Automne.
« Sans écrire, je ne suis plus qu’un arbre dont le feuillage se déchire dans le vent de la nuit », Richard Millet, Journal (1991-1992).
 
Deux revues, deux revues littéraires que tout semble opposer, de la rive gauche à la rive droite de la Seine, dirigées par deux écrivains, Philippe Sollers et Richard Millet. Deux passions partagées pour la langue, deux regards sur le monde, qui souvent s’opposent, mais deux certitudes affichées, et hautement défendues : le style. Deux éditeurs : Gallimard et Léo Scheer. Des positions, des colères, des ruses, des stratégies, des écrivains en leur sein qui parfois s’ignorent mais avant toute chose défendent un style, une manière – la matière du roman –, et un œil, deux yeux perçants, pour voir et donc entendre une certaine musique littéraire, un art du récit, un saisissement du temps et des Temps, et au bout du compte, une éclairante alchimie littéraire.
 
Ils se sont longtemps croisés dans les coursives du Navire Amiral. Deux écrivains qui savent lire, deux éditeurs qui savent écrire. Et puis Richard Millet est parti, le solitaire intempestif a trouvé un autre port d’attache. Voilà ce qu’il écrivait à Philippe Sollers, l’absolu isolé, en août 2010 : « Diviser les justes, multiplier les méchants, voilà à quoi travaillent nos ennemis, multipliant les pierres en lieu et place du pain, et nous reprochant, à vous comme à moi, de trop publier, c’est-à-dire d’exister. Ils voudraient que notre royaume se divise ici-bas et que nous n’atteignions pas au Royaume du Père. Ils prétendent que nous nous haïssons. Je suis pour ma part dépourvu de haine, mais non d’armes » (L’Infini, Hiver 2011). Et tout cela ne serait qu’anecdote, s’il n’y avait les livres, les textes et les revues, qui les lient d’une rive à l’autre de la Seine, du Nord au Sud et du Sud au Nord. De Venise à Beyrouth.
 
 
 
« Abandonner la “mère patrie”, pour moi, a d’abord signifié abandonner la “langue maternelle”, et avec la langue ce sont également les références culturelles et le regard sur les choses qui ont changé, c’est-à-dire tout ce qui entre en contact avec la matière profonde de l’écriture, dont se nourrit inévitablement le plaisir de raconter, et même avant cela le désir de le faire » (Onan, les Alpes et Pirandello, Giuseppe Schillaci, Le Cartel).
 
La belle idée de La Revue Littéraire est d’ouvrir son dernier opus par Le Cartel, des écrivains italiens à Paris qui participent à un projet littéraire né en 2003, basé à Milan et baptisé Nazione Indiana (1), des écrivains qui ont à cœur de mettre la langue et le style au centre de leurs écrits. Ils se définissent comme orgueilleusement différents et orgueilleusement libres.
C’est ainsi également que s’affirme Cristina Campo, dont Jérôme Michel dresse le portrait littéraire, portrait de cette insulaire de l’esprit – Elle n’a pas écrit de romans mais des proses biseautées, extraordinairement modulées sur les contes de fées, les tapis d’Orient, la pensée de Simone Weil, la sprezzatura, des poètes impardonnables comme elle, les Pères du désert, la liturgie, les villas florentines.

Il en va ainsi aussi de l’aventure éditoriale – écrire et éditer – de Guillaume Basquin (2) confronté, écrit-il dans La Revue Littéraire, à la petite bourgeoisie d’aujourd’hui, entendez les journalistes qui n’ont pas voulu lire la réédition de Carrousels de Jacques Henric. Il publie les notes inédites – Carrousels, livre de peintre, ou mieux livre pour peintres, est à la fois la période bleue et la période rose d’Henric : « Eau pourpre et bleue le rose de l’accord parvenant à l’œil par le bleu comme il arrive à l’inverse dans une rose qui fane que le bleu de l’accord s’exprime par la modulation rose ». Le livre est une ronde, ronde littéraire dont les éclairs étourdissent.
« Le monde est un triangle. Une grande géométrie, un équilibre parfait et très secret, un nombre d’or sans cesse recommencé, tout cela peut se prouver » (Marc Pautrel, La sainte réalité).
Une sainte réalité qui laisse ici entrevoir le nouveau roman de cet écrivain qui en a déjà publié cinq dans la collection L’Infini. Instants de l’histoire d’un mathématicien, d’un homme pacifique, d’une orpheline, et aujourd’hui d’un peintre : Chardin.
 
La revue de Philippe Sollers est ce laboratoire littéraire, d’intelligence vivace, d’où jaillissent des livres en devenir, des éclats anciens, des cheminements, des passions et des fidélités. Marcelin Pleynet est toujours là. De Tel quel à l’Infini, secrétaire de la revue, ami de 50 ans, écrivain, poète, historien de l’art, témoin, de ce qui s’écrit, s’édite et se vit à Venise et à Paris : « Les discussions quotidiennes pendant plus de cinquante ans n’ont pas manqué d’être des sources d’inspiration. Je pourrai vous fournir mille exemples de cela. Je retiendrai d’abord mon rapport à la philosophie, c’est-à-dire à la pensée, à la langue et aux pensées qui déterminent mes livres » (entretien avec Fabien Ribery) (3).
 
Laboratoire ouvert sur l’Histoire, Frans De Haes est l’un des fidèles de la revue, grand lettré du Livre, il offre ici son Ezéchiel pornographe ? dont il traduit Le Livre, Claude Minière ouvre quant à lui le livre, les noms de Melville, et Patrick Besson joue et se joue de la dernière rentrée littéraire.
De L’Infini à La Revue Littéraire il n’y a qu’un fleuve à traverser, entre les mots coule la Seine, vienne la nuit sonne l’heure, les jours s’en vont, je demeure, ne cessent de nous dire Philippe Sollers et Richard Millet.
 
Philippe Chauché
 

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samedi 7 janvier 2017

Manuel Arroyo-Stephens dans La Cause Littéraire



« C’est dans sa petite boutique de la ruelle de Preciados que j’avais commencé à acheter des éditions originales des poètes de la génération de 27, et des livres publiés avant la guerre civile ».
 
Parmi les cendres est le roman de l’Espagne, l’Espagne marquée à jamais par la guerre et la dictature. Un roman des livres – un art secret de la résistance –, des toreros, les trois Rafael : El Gallo, Ortega et de Paula, des écrivains, José Bergamín, Rafael Alberti, mais aussi Antonio Machado, Miguel de Cervantès, des libraires clandestins, des collectionneurs, des livres rares, des villes, Madrid, Saint-Sébastien, Séville, des rues et des hommes qui durant la dictature faisaient passer les livres, de mains en mains, de villes en villes, comme des chargements d’or clandestins venus du Nouveau Monde, des travailleurs de la nuit, comme l’on dit en basque des contrebandiers.
Parmi les cendres est un roman familial, roman d’une trace laissée dans la cendre des disparus par une main invisible et clandestine. Parmi les cendres est aussi un roman de la mémoire, des mémoires qui surgissent, comme des fleurs d’été qui poussent sur les cendres des oubliés, le roman élégant du souvenir vivace de celles et ceux qui ont traversé le regard de l’auteur.

 
 
« Lorsqu’on le prenait en photo, il s’arrangeait toujours pour qu’elles fussent bien en vue. Il existe une série remarquable de clichés pris alors qu’il se trouvait derrière un des burladeros des arènes de Ronda : ses mains pendent par-dessus les planches, comme les serres d’un oiseau immense, tandis que ses yeux observent au loin, intensément, on ne sait qu’elle corrida imaginaire ».
 
Parmi les cendres est un grand roman de l’amitié, celle que l’auteur porte à José Bergamín, l’écrivain en exil permanent après la victoire de Franco. Mexique, Venezuela, Uruguay, France, et au Pays Basque, le clandestin absolu, définitivement fâché avec le pouvoir – Dans cette Espagne-là, il n’y a pas de place pour moi ; je ne tiens pas à m’y retrouver. C’est dans cette éblouissante régioncette mélancolie du torero, que se dessine le portrait de l’écrivain de la génération de 27, souvenir de celle de 98, Unamuno, Baroja, Machado, Valle-Inclán. L’écrivain, le poète, l’aficionado, le jongleur, l’acrobate, le révolté, le républicain, l’ami de Picasso, devenu basque d’adoption, nationaliste des derniers instants. Une fin de vie partagée avec Manuel Arroyo-Stephens, la mort rode sous la cendre, José Bergamín perd pied, gardant ce regard vif et profond, regard projeté sur la ligne claire des Pyrénées, loin de sa terre première, loin des arènes, de ses amis gitans, loin de Madrid et de Séville, face à l’océan, à quelques pas des Peignes du Vent du sculpteur Chillida. – Là-bas, la mer calme se brisait paisiblement contre les rochers et les fers de Chillida, rien ne semblait l’affecter. Derniers instants de l’écrivain, sous le regard et la plume de l’ami éditeur, c’est le roman de la fraternité des lettres, le roman de celui qui fut éditeur de haut vol – Turner.



 
 
« Ma mère pratique le monologue avec beaucoup de naturel, comme si c’était elle qui l’avait inventé. Elle appelle ça penser à haute voix. C’est ce que font beaucoup d’Espagnols : un dialogue avec eux-mêmes et un monologue avec autrui ».
Manuel Arroyo-Stephens monologue son histoire Espagnole, sa traversée de l’Histoire ibérique, celle de ses amis et de leur passions, de sa mère, des livres qu’il a lus, découverts chez ces collectionneurs de l’ombre, ces antiquaires des lettres, des livres et des hommes qui ne cessent de l’accompagner, dans un dialogue permanent entre les pages, et les lignes, telle une pensée à haute et belle voix.
 
Philippe Chauché







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lundi 26 décembre 2016

Eric Poindron dans La Cause Littéraire


« 27 – Quels sont les trois écrivains les plus étranges que vous avez lus, et quel est l’écrivain le plus étrange que vous connaissiez ; et pourquoi ?
N.B. Le masque est un loup pour l’homme. Et même – et surtout ! – pour l’écrivain ».
« 25 – Vous vous endormez et passez « de l’autre côté du miroir » que se passe-t-il et que s’y passe-t-il ?
N.B. Toutefois attention, souvenez-vous des mots de Lewis Carroll “ Ne soyez pas si pressée de croire tout ce qu’on vous raconte… Si vous vous efforcez de tout croire… vous deviendrez incapable de croire les vérités les plus simples ” ».
 
Même en cherchant bien, aucun livre publié en ces temps ne ressemble à cet étrange questionnaire, et Eric Poindron, en romancier polymorphe, s’en est donné à cœur joie pour concocter ce pétillant questionnaire où le lecteur est invité à répondre, à écrire, à dessiner, à griffonner, à surligner, à mettre son grain de mot dans ce questionnaire romanesque. L’auteur pourrait bien surgir d’un film de Méliès, de la Foire du Trône, ou encore d’une lanterne magique, tant l’étrangeté y règne, et d’ailleurs personne ne peut affirmer que l’auteur n’a pas quitté, le temps d’imaginer ce questionnaire, la malle à malices d’un magicien inspiré, pour se glisser chez un éditeur qui n’y a vu que du feu. Les fantômes, les cabinets de curiosités, les animaux étranges empaillés, les revenants discrets, les sociétés secrètes, des sabliers, des planisphères, les voyages dans le temps, et des livres peuplent ce questionnaire sans pareil, et à chaque page, l’enfance du roman se dévoile, c’est une plongée réjouissante dans un univers peuplé de monstres et merveilles, et de petites phrases sorties du chapeau claque d’Éric Poindron, grand farceur littéraire.
 
« 37 – Comment classez-vous vos livres et vos bibliothèques et peut-on faire “voisiner” sur une étagère de bibliothèque deux auteurs irrémédiablement brouillés pour la vie, et pourquoi ? »
« 41 – Sous quelle forme aimeriez-vous figurer dans un cabinet de curiosités, celle d’un manuscrit, d’un objet magique, d’un animal empaillé ou d’un auto-portrait ; et pourquoi ? »
 
L’effet romanesque, comme on le dit de l’effet papillon, traverse ce petit livre qu’il vous faudra en partie écrire, et se propage de page en page, c’est un tremblement de phrases réjouissant, auquel participent quelques écrivains qui eux aussi n’ont pas manqué d’éclats, et de sautes de styles dans l’art de dérouter leurs lecteurs : Georges Pérec, Oscar Wilde, Italo Calvino, Antonio Tabucchi, Raymond Roussel, Marc Twain. Des joueurs d’échecs, des maîtres de la réussite, des inventeurs de mondes et de villes, des piétons qui marchaient la tête en l’air, des amateurs d’Afrique, des lecteurs d’hétéronymes, des créateurs de mythes, des amuseurs lettrés, des littérateurs joyeux, aux mille devinettes, cachant parfois entre les pages de leurs romans quelques tours de magie littéraire.
 
« 57 – Ecrivez la dernière phrase d’un roman ou d’un livre étrange à venir (mais ne comptez pas forcément sur nous pour l’éditer) ».
 
L’étrange questionnaire, une fois publié, va peut-être un jour se multiplier. Quelques lecteurs s’étant prêtés au jeu, le petit livre passera de main en main pour finir dans le cabinet de curiosités de l’auteur. Dix, vingt, trente exemplaires uniques qui se glisseront aux quelques places laissées vacantes par trois animaux empaillés dérobés ou par quelques livres anciens vendus par nécessité, l’auteur amusé de cette situation nouvelle pourra alors envisager de rééditer ce questionnaire et ses réponses, offrant de nouvelles aventures littéraires et de nouvelles questions à ses futurs lecteurs.
 
Philippe Chauché


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jeudi 8 décembre 2016

Philippe Sollers dans La Cause Littéraire





« Manet, Cézanne, étaient des bourgeois ? Et alors ? Ces aventuriers étaient tous singuliers. Tant qu’on n’aura pas rétabli des hiérarchies, non pas sociales, mais intellectuelles et artistiques pour évaluer ce pays qu’on appelle la France, on nagera dans la bouillie. C’est d’ailleurs ce qui nous arrive » (Contre-attaque).
 
« Monsieur Proust a raison, il a ses raisons, il a toujours raison, c’est un appareil de haute précision à qui rien n’échappe. Céleste dit l’essentiel : “Il s’est mis hors du temps pour le retrouver” » (Complots, L’ange de Proust)
 
Philippe Sollers attaque sur tous les fronts. En lecteur de L’Art de la Guerre et de Clausewitz, il s’adapte, positionne sa cavalerie et son infanterie, ne craint point la retraite, sait contourner l’ennemi, trouver une brèche dans sa défense, profiter de la nuit sans lune pour finalement attaquer, et quelle attaque ! Une attaque en deux temps, et plusieurs mouvements. Il y a Contre-attaque, un livre d’entretiens avec Franck Nouchi, livre d’échanges de mots et de balles, comme l’auteur de Femmes s’y emploie souvent dans la revue Ligne de Risque avec François Meyronnis et Yannick Haenel, le bordelais monte au filet.
 
 
 
Et puis il y a un recueil de textes, d’articles et d’entretiens, Complots, qu’il serait juste d’entendre au sens d’intelligence entre plusieurs personnes, premier acte d’une conjuration qui se prépare, d’une alliance des lettres et des lettrés heureux. Le verbe vivant est toujours une formule magique, d’autant plus lorsqu’il y est le fruit d’écrivains que Philippe Sollers défend ici, comme il l’a fait ailleurs, leurs noms : Shakespeare, un magicien de la présence totale, Machiavel, Flaubert, mais aussi Stendhal, Tout est vibrant, imprévu, coudé, erratique, Saint-Simon, Je trouve intéressant de regarder l’envers de l’Histoire d’aujourd’hui, exactement comme Saint-Simon observait la désagrégation de la monarchie qui va conduire à la Révolution, ou encore Casanova, la vie enchantée de billets, de rendez-vous, de brouilles, de réconciliations, ou celle plus sombre, des maladies, des fuites, des prisons, il suffit d’ouvrir le livre pour qu’ils apparaissent, miracle de la formule magique, que prononce le Girondin.
 
« De Villon à Baudelaire, de Thucydide à Heidegger… La Bible, les prophètes. Si je les cite, si je les dis, ils sont là, immédiatement. C’est le passé qu’il faut redéfinir. Dans ce présent instantané, il est en danger » (Contre-attaque).
 
« Il se parle à lui-même, et se donne des conseils : “brillanter le style”, “je donne du nombre, de la tranquillité, des détails, du style”. Il s’interpelle en anglais, raffole de l’italien, possède le français comme personne » (Complots, Stendhal politique).

Philippe Sollers décoche ses flèches dans Contre-attaque, privé de tribune dans la presse, après avoir eu sa page dans Le Monde, Le Journal du Dimanche, et L’Observateur, remercié de toute part, victime dit-il, d’être ce qu’il est, de ne pas avoir changé, de continuer à défendre la France  vivante, contre celle qu’il nommait en 1999 à la une du Monde, La France Moisie – qui a toujours détesté, pêle-mêle, les Allemands, les Anglais, les Juifs, les Arabes, les étrangers en général, l’art moderne, les intellectuels coupeurs de cheveux en quatre, les femmes trop indépendantes ou qui pensent, les ouvriers non encadrés, et, finalement, la liberté sous toutes ses formes… En ligne de mire de son arme littéraire et politique d’une grande précision, Pierre Bourdieu, Régis Debray, et ceux qui aujourd’hui organisent la censure, et qui n’apprécient guère les esprits frondeurs. Face à cette censure molle, il avance ses pions, ses cavaliers, ses fous et ses rois : Debord, Barthes, Baudelaire, Bataille, Céline, Proust, mais aussi Hegel, Lautréamont et Rimbaud, ses contemporains, comme le sont les écrivains – ses camarades de combat – que l’Isolé absolu publie dans L’Infini, la revue et la collection qu’il dirige chez Gallimard. Le théâtre des opérations s’est transformé, voici le temps des assassins, pour les contrer, et y voir réellement – lire la plume à la main apprend à voir et à entendre –, alors l’écrivain invite Franck Nouchi à lire Confessions d’un mangeur d’opium de Thomas de Quincey – Tu comprendras mieux pourquoi nous avons affaire à des assassins délinquants et non pas à des héros de je ne sais quelle anticroisade –, et on est loin du écrire sans trembler, lu ici ou là, simplement, l’affirmation que quand tout va mal, la littérature est en première ligneComplots est un nouvel épisode de La Guerre du Goût, ce feuilleton romanesque apparu en 1994, cette encyclopédie qui traverse les siècles, qui se laisse traverser par les siècles – l’écrivain est ainsi –, d’un autre siècle l’autre, de siècles embrassés, présents, et l’on s’accorde au Temps Retrouvé.
 
« Vous entendez la musique d’une oreille, vous la déchiffrez de l’autre. Vous êtes au théâtre du Globe, sur une autre planète. Les tragédies vous empoignent, les comédies vous tournent la tête. Shakespeare est comme Dieu : il fait ce qu’il veut » (Complots, Féérie de Shakespeare).
 
Philippe Sollers est un étonnant passeur de textes, un surprenant complice des écrivains d’hier, d’aujourd’hui et de demain. Il se glisse dans les phrases admirées et au centre des aventures littéraires qu’il devine, qu’il découvre – c’est un grand lecteur de correspondances –, et nous fait découvrir. Il a l’oreille fine – la littérature s’écoute –, le regard vif, et ne cesse d’écrire ce roman chinois, vénitien, et bordelais, un roman perpétuel et éternel.
 
Philippe Chauché

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mardi 29 novembre 2016

People Bazaar dans La Cause Littéraire



J« Juin 1955. Je suis au coin de la rue Saint-Benoît et du boulevard Saint-Germain. J’attends. Quoi ? Tout et rien. Que va-t-il se passer ce soir ? Comment dîner ? Pourrai-je entrer au Club Saint-Germain où doit passer Art Blakey et ses Jazz Messengers ? » (Avoir vingt-ans à Saint-Germain-des-Prés).
 
Je me souviens de Pierre de Lucovich, toutes celles et ceux qu’il a croisés, rencontrés, interviewés, aimés, en plus de cinquante ans, pourraient-ils peut-être répondre à cette invitation, à ce réjouissant exercice littéraire. En attendant de lire leurs réponses, l’infiltré offre dans cet opus ses souvenirs, souvenirs gracieux et élégants de nuits blanches et noires de Paris et New-York, les nuits d’un « raisin aigre »*, accordées aux musiques de Miles Davis, de Bud Powell ou de Thelonious Monk. En cinquante ans, Pierre de Lucovich aura plus pour moins approché – le journalisme ressemble parfois à la chasse au lion à l’arc – Orson Welles, drapé dans sa cape noire, Paul Gégauff, brillant, provocateur, mais aussi Maurice Ronet, docteur en lucidité, ou encore Françoise Sagan, l’amie, Dalio, l’humour juif à fleur de peau, l’autodérision dans le sang, mais aussi quelques princesses, des ministres, des peintres, des chanteurs, des couturiers, tant et tant d’autres. L’élégant infiltré écrit pour Paris Match, Vogues Homme, Paris Presse, Lui, L’Express, L’Evènement du Jeudi, Harper’s Bazaar.
 
Ses portraits-souvenirs sont toujours précis et nets, ses phrases sans emphase, il va droit au but, aux faits, tout l’art d’un roman qui se déroule sous ses yeux, en deux phrases, il saisit une situation et c’est à chaque fois juste et troublant, son œil voit, sa main ne tremble pas, même lorsque la terre se dérobe sous ses pieds, il sait admirer, comme il sait griffer les suffisants et les fâcheux.
 
« A table, c’est un feu d’artifice sur Hollywood. Nous parlons du cinéma américain des années cinquante, période patriotique et paranoïaque. Il a compris que je suis cinéphile. Je lui rappelle les navets à la gloire du FBI dont le plus célèbre est I was a communist for the FBI, l’histoire d’un agent infiltré dans le PC américain. Il éclate de son rire tonitruant et se met à imaginer des titres parodiques : I was a teenage computer, I was a pizza in the mafia » (La mémoire d’Orson).
 
Souvenirs d’un infiltré dans le beau monde est le roman d’une vie, la vie de Jean-Pierre de Lucovich, ponctuée de rencontres, d’éclats de rires, de doutes, de beaux costumes, d’amours, il prénomme son fils Roman – Au fond, tu es le père du nouveau Roman –, de drames, de nuits blanches, de coups de colère et d’amitiés. Son décor : la Côte d’Azur, le Luberon de ses amis – Maurice Ronet –, les nuits parisiennes, les Palaces, L’Alcazar, le Palace, Lipp, Maxim’s, des châteaux, des clubs de jazz parisiens et new-yorkais, des rendez-vous secrets et discrets, où il se rend sur la pointe des pieds. La discrétion est une règle, l’élégance une éthique. Il traverse ce beau monde à la manière de Cary Grant – Un homme élégant s’habille toujours de la même manière – dans les films d’Hitchcock, même démarche légère, un rien de nostalgie, dupe de rien, comme dans La Dolce Vita. Si la vie est une fête**, alors il serait vraiment navrant de ne pas en être, ne cesse-t-il de nous dire, à chaque page de ce récit romanesque, léger et pétillant.
 
 Philippe Chauché
 
* L’expression est de Boris Vian qui appelait ainsi les tenants du be bop, surnommant ceux de la Nouvelle-Orléans, les « figues moisies »
** Livre de souvenirs de José Luis de Villalonga
 
 
 

samedi 19 novembre 2016

Philippe Garnier et David Goodis dans La Cause Littéraire







« Cette histoire de Goodis avait donc commencé fortuitement ; une commande, pour tout dire. Et lorsque l’idée avait été lancée de Paris, c’est avec certaines réticences que j’avais accepté. J’avais certes déjà fouiné du côté de Cain, Chandler, Burnett et d’autres auteurs de la Série Noire, et une exploration du monde de Goodis paraissait logique à certains. J’en étais moins sûr, et n’osais trop me lancer ».
 
 
 
Trente ans séparent La vie en noir et blanc et Retour vers David Goodis, les deux livres consacrés par Philippe Garnier à l’auteur de Tirez sur le pianiste, La lune dans le caniveau ou encore Cauchemar et L’allumette facile. Des romans noirs publiés en leur temps en France par Marcel Duhamel dans La Série Noire, puis par François Guérif dans la revue Polar et chez Fayard. Philippe Garnier, pour ceux qui l’auraient oublié, c’est l’œil et la voix américaine du magazine Cinéma, Cinémas, de Claude Ventura, Anne Andreu et Michel Boujut, produit et diffusé à la télévision sur Antenne 2, de janvier 1982 à novembre 1991.
 
Le français de Los Angeles aura ainsi rencontré et dialogué pour la télévision avec Sterling Hayden – Johnny Guitare et l’Ultime Razzia –, Franck CapraAngie Dickinson, ou encore Robert Mitchum, sans oublier ses enquêtes sur les scénaristes et les écrivains de romans noirs. C’était enfin L’Oreille d’un sourd pour le quotidien Libération, des chroniques venues de l’Ouest, émoustillantes avec à chaque fois quelque chose de nouveau. Cette biographie amusée et curieuse de David Goodis poursuit la même démarche, porté par le même regard littéraire et cinéphile sur Hollywood, il dessine le portait de cet écrivain qui a fait ce qu’il a voulu et s’est sacrément bien amusé à le faire, cet écrivain de série au ton tantôt frileux tantôt surchauffé… avec cette voix et ces dialogues intérieurs qu’il maniait parfois si bien et qui le rendaient si différent des autres.
 
« Fallait-il alors chercher le vrai Goodis dans ses livres, dans les descriptions qu’il faisait de ses personnages masculins ? Était-il réellement comme Eddie le pianiste, de taille moyenne et mince (…), une figure sympathique, sans lignes dures, sans ombres ? Ou comme le laissé-pour-compte de Sans espoir de retour ? »
 
David Goodis héros improbable du cinématographe français, François Truffaut adapte Tirez sur le pianiste, Godard y pense dans Made in USA, et les adaptations se suivent, plus ou moins heureuses, signées Henri Verneuil, René Clément, Jean-Jacques Beineix, Gilles Bréhat, Francis Girod, mais aussi Samuel Fuller, l’univers de l’écrivain s’y prête et on l’y prête, et ses traductions parfois pour le moins hasardeuses, poussent les scénaristes et les cinéastes à se les approprier, à les transformer, parfois au petit bonheur la chance.
 
 
 
Goodis intrigue et fascine, cette photo en noir et blanc que reproduit Philippe Garnier, où on le voit de profil en chemise à fines rayures, bretelles, cravate à motif, en train de taper à la machine à écrire, est devenue l’icône tant rêvée de l’écrivain américain – une semblable montre Faulkner torse nu penché sur sa petite machine à écrire. Philippe Garnier nous le rappelle, tout a commencé en 1947, avec Bogart et Bacall des Passagers de la nuit, qui lui colleront tant et si bien à la peau.
 
« Le microsillon noir se mit à tourner. Il posa l’aiguille, et ce fut parti pour Shorty George. Parry se tenait prés du pick-up, suivait les évolutions du disque et écoutait l’orchestre de Basie atteindre la quatrième dimension. Il reconnut la trompette de Buck Clayton et sourit. Le sourire d’argile tendre vira carrément au ciment lorsqu’il entendit les doigts gratter à la porte de l’appartement. Son corps entier prit la rigidité du ciment » (Cauchemar, Gallimard, 1949).
 
 
Imaginons une carte stellaire, dont tous les chemins, des plus évidents aux plus étranges, conduisent à la même planète : David Goodis. Non celle dont rêvait ses lecteurs, ses adaptateurs, ses commentateurs, mais la réelle, la planète de cet écrivain toujours au fait des changements de goûts et des marchés. Goodis écrit des nouvelles pour des magazines populaires, pour la radio, des scénarios pour le cinéma, flirte avec Universal, travaille pour la Warner, voyage un peu, écrit beaucoup, des nouvelles et des romans – Je crois que David n’a jamais eu l’ambition d’être un grand écrivain. C’était un besogneux, un hack, comme on dit ici… Il ne parlait jamais de livres ou d’auteurs connus. Sauf Henry Miller –, assiste à des courses de taureaux à Tijuana, écoute du jazz, s’immerge dans les milieux sombres qu’il veut décrire, fréquente des clubs réservés aux noirs, et croise le Milieu.
Philippe Garnier emprunte tous ces chemins de traverse pour dresser ce portrait croisé, ces portraits éclairés de dizaines de témoignages, ces satellites qui tournaient autour de lui, certains l’ont oublié, d’autres se souviennent du vrai David Goodis – un de plus ! – qui a laissé quelques empreintes, pages imprimées, lettres, esclandres, et passions. Cette foisonnante biographie ressemble à s’y méprendre à un roman noir, roman d’une époque et d’un pays, au pluriel, les Amériques, roman qui tourne autour de son héros, en découvre une, deux, trois faces, pages après page, et nous permet une nouvelle fois, trente ans après la première, de mesurer l’importance, et de mieux comprendre qui était ce drôle d’oiseau de nuit.
 
Philippe Chauché
 

jeudi 10 novembre 2016

Arnaud Le Vac dans La Cause Littéraire

Pierre Nivollet - Le semeur


Arnaud Le Vac croit aux affinités électives, il sème à tout va, une manière de vivre poétiquement, autrement dit des lettres d’écrivains, des poèmes, des photos, des reproductions de toiles et de dessins : – Prenez, et jetez au vent. Arnaud Le Vac met en musique Le sac du semeur, une revue numérique et imprimée, que l’on découvre parfois sur la table d’un café parisien, et que chaque lecteur peut imprimer pour l’offrir au vent, pour dit-il réinventer dans la continuité de la vie et du langage notre rapport entre la poésie et la vie.
 
Rencontre avec un guerrier de la langue, de la liberté libre.

La Cause Littéraire : Commençons par le début, si vous le voulez bien, pourquoi ce désir d’une nouvelle revue ? Vous faites d’ailleurs référence à celles qui ont marqué le « paysage » poétique français, Dada et la Révolution Surréaliste, nous pourrions y ajouter Tel quel, l’Infini, Ligne de Risque, Sprezzatura, Les Cahiers de Tinbad, vous vous sentez une certaine parenté avec ces dernières ?

Arnaud Le Vac : C’est avant tout la volonté de rassembler des écritures que l’on pourrait dire intempestives par rapport à l’époque. Avec leur individuation propre. C’est-à-dire opérant dans et contre le temps : solitaire et solidaire comme l’a formulé Victor Hugo en s’appuyant sur le rocher des Proscrits, « des exilés » à Jersey. Le titre « Le sac du semeur » et sa devise « Prenez, et jetez au vent » viennent d’Océan de Victor Hugo. Je dois dire que pour moi les revues dada et surréalistes ont marqué leur temps en incarnant ce combat internationaliste. Cette opération de grande envergure portant sur le langage dont parle André Breton a à voir avec l’art et la poésie – en continuant et en renouvelant autrement les poèmes et les dessins de Victor Hugo. L’art et la poésie sont le nerf de ce combat. En témoigne toujours l’une des plus importantes revues de ce début du XXe siècle : la revue Les soirées de Paris de Guillaume Apollinaire. L’on pourrait citer encore le nom de la revue Nord-Sud de Pierre Reverdy. La modernité s’invente à travers les revues. Ce sont elles qui permettent l’émergence du sujet moderne. Stéphane Mallarmé publie Un coup de dé jamais n’abolira le hasard dans la revue Cosmopolis. André Breton donne à lire les Poésies I et II d’Isidore Ducasse dans la revue Littérature. On ne se rend pas encore bien compte que tout cela excède la littérature. Le sujet philosophique et celui des Lumières sont constamment travaillés de l’intérieur. Un nouveau rapport au monde et au langage crée un sujet qui échappe à toute définition et qui demeure de ce fait indéfinissable. Le sujet philosophique et le sujet politique n’occupent pas par hasard les avant-gardes. Cette préoccupation, cette interrogation du sujet, traverse l’œuvre poétique et critique d’André Breton et de Tristan Tzara. Deux poètes qui comptent beaucoup pour moi. L’après-guerre, dans ce qu’il a de plus singulier et de pluriel, participe de cet éclatement du sujet. De sa reconnaissance à son éviction définitive. Je me sens proche avec Le sac du semeur de la revue Documents, Minotaure, VVV, Cobra, Europe, Action Poétique, Potlatch, L’International situationniste, Tel-Quel, TXT, Opus international, Les Cahiers du chemin, Po&sie, Documents sur, L’Infini, Triages, Fusées, Le Trait, Résonance Générale, dans la mesure où le sujet poétique est abordé sans concession. Je ne vois pas le sujet poétique – le poème – pris au sérieux dans les revues Ligne de risque, Sprezzatura, Les Cahiers de Tinbad nouvellement venu, dont j’ai rencontré chacun des acteurs. La revue L’Infini publie ce qui compte en poésie. J’ai pour ma part découvert l’œuvre d’Hans Magnus Enzensberger et de Cees Nooteboom dans les numéros 63 et 57. La poésie est ce qui est le plus mal vu, c’est-à-dire le plus mal lu. La revue Le sac du semeur partage les préoccupations de la revue Fusées (22 numéros) et de la revue Résonance générale (8 numéros à ce jour publiés par L’Atelier du Grand Tétras). L’essai pour la poétique 1 de cette revue Émile Benveniste pour vivre langage (sous la direction de Serge Martin, L’Atelier du Grand Tétras, 2009) permet de se rendre compte de ce qu’engage dans la pensée l’activité du sujet et du poème.

La Cause Littéraire : Le langage vous occupe au plus haut point, vous vous demandez d’ailleurs s’il est en train de nous manquer, vous appuyant pour cela sur deux écrivains de très haute tenue, Annie Le Brun – dont « Les châteaux de la subversion » pourrait être un passeport – et Jacqueline Risset – dont la traduction de Dante a comme l’on dit fait date, et poésie –, alors où en est le langage en 2016 ?

Arnaud Le Vac : J’admire l’œuvre poétique et critique d’Annie Le Brun. Comme Guy Debord elle n’a pas cédé sur l’écriture d’André Breton. La modernité et sa reconnaissance traversent l’œuvre d’Annie Le Brun. Le langage est-il en train de nous manquer ? Voici la question la plus juste, la proposition la plus surréaliste du XXe siècle. Où en êtes-vous avec le langage et la vie ? Je veux savoir. Ou plutôt, avez-vous conscience que, notre seul pourvoir d’énonciation dépend de se dit et de se dire ? Le seul mot de liberté est tout ce qui m’exalte encore, devait dire André Breton. Ce n’est plus seulement le sujet écrivain de la langue et de la littérature qui est convoqué ici, mais encore, dans sa relation au monde et aux autres, le sujet du langage et du discours en tant que sujet. Je préfère pour cela le terme de dissidence à celui de subversion, plus proche de l’intempestivité que suggère la subjectivation. Les châteaux de la subversion (folio) reste un livre capital pour comprendre l’échec des Lumières et celui de l’idéalisme allemand dont l’Europe se relève à peine. Qu’est-ce qu’une vie humaine et dans quel cas engage-t-elle le langage et la vie ? Le continu du langage et de la vie ? La division du sujet n’est pas plus acceptable aujourd’hui qu’hier. L’éthique, le poétique, le politique ne doivent pas être dissociés du sujet. C’est autant la tentative de l’œuvre de Dante au moyen-âge et qui préfigure la Renaissance, que celle de Sade au XVIIIe siècle et qui préfigure le XIXe siècle. L’œuvre poétique et critique de Jacqueline Risset, sortir Dante de l’Enfer, participe de cette subjectivation. C’est à travers cette subjectivation du langage, qui ne sépare plus le langage de la vie et la vie du langage, que le sujet poétique doit poursuivre ses efforts de penser. Comme l’a dit Émile Benveniste – né à Alep en 1902 au sein d’une famille juive polyglotte : « Bien avant de servir à communiquer, le langage sert à vivre ». C’est tout ce qu’engage dans le langage ce vivre dont parle Émile Benveniste qui m’intéresse dans l’œuvre d’Annie Le Brun et de Jacqueline Risset.

La Cause Littéraire : Au sommaire de ce premier sac du semeur, Marcelin Pleynet, Claude Minière, Pascal Boulanger, le peintre Mathias Pérez, Samuel Dudouit, mais aussi les errances solaires du photographe Didier Ben Loulou ou encore Yann Miralles, autant d’affinités électives ? Vous voulez tisser un lien entre cessolitaires, qui écrivent tous – peignent et photographient – le monde, ou pour le moins un monde qu’ils fréquentent, dont ils s’éloignent ou qu’ils imaginent ? Marcelin Pleynet fait ici figure de père – même s’il s’empresserait de rejeter cette définition –, ou pour le moins d’un aventurier de la poésie et des pensées libres, sans oublier non plus son regard aiguisé sur la peinture, et Pierre Nivollet dont vous publiez un semeur qui pourrait être Rimbaud, est l’auteur des lithographies de la Dogana de Marcelin Pleynet, le hasard heureux des rencontres ?

 

Mathias Pérez

Arnaud Le Vac : Ce sont des choix personnels dans la mesure que je ne me vois pas publier ce que je ne lis pas. Je consacre la première partie de la revue Le sac du semeur 1 au poète et critique Marcelin Pleynet, Claude Minière, Pascal Boulanger – et Pierre Nivollet dont vous êtes le premier à me dire que ce dessin du Semeur pourrait être Rimbaud. Il s’agit en effet de rencontres heureuses dans la lecture et dans la vie. J’ai fait ces trois photographies que je publie à la fin de cette partie avec Marcelin Pleynet lors d’une visite au Musée du Louvre en octobre 2010. L’œuvre de Marcelin Pleynet est – comme en témoigne cet extrait de son journal que je publie – ce qu’il appelle un Póntos, une traversée, une navigation risquée. Cette écriture participe d’une individuation à travers l’art et la poésie. Qui aura autant écrit qu’André Breton et Marcelin Pleynet sur l’art et la poésie ? Il y a une présence et une voix très forte dans l’œuvre de Marcelin Pleynet. Se pourrait-il aujourd’hui qu’un lecteur n’écrive pas en vain sur l’œuvre de Lautréamont et de Rimbaud, mais encore sur celle d’Homère ? Les enjeux n’ont d’égale que votre disposition à pouvoir reconnaître l’art et la poésie. Lire et sentir font sans cesse le sujet. C’est l’expérience du monde et des autres, ce qui s’en dégage qui compte. Je suis très heureux de publier La poésie est radicale de Claude Minière et Petites physiques du baiser de Pascal Boulanger. Leur œuvre poétique et critique avec celle de Marcelin Pleynet m’accompagne dans tout ce que je fais. Je me sens très proche de ce qui m’occupe poétiquement en leur consacrant cette première partie. Il y a si je puis dire une certaine logique à l’œuvre. Des lectures et des rencontres qui se croisent et opèrent sur le motif. Je pense que le premier dossier de la revue consacré à Mathias Pérez, dans cette seconde partie de la revue, s’imposait de lui-même. Mathias Pérez a dans tout ce qu’il fait le grand mérite de savoir faire partager cette aventure. L’on retrouve dans la troisième partie de la revue Samuel Dudouit, Sanda Voïca, Didier Ben Loulou, Serge Ritman, Yann Miralles, Brigitte Donat, Cess Nooteboom et Henri Meschonnic. S’il y a un ascendant à l’œuvre autour de Marcelin Pleynet, peut-être en existe-t-il un autour d’Alain Jouffroy. La poésie vous engage dans la vie. Toute rencontre est décisive. Voyez Samuel Dudouit et Sanda Voïca avec Alain Jouffroy. Lisez Voler l’écriture à la mort et Je suis ici. Tout cela m’intéresse beaucoup. C’est toujours situé si vous voulez. D’où venez-vous ? D’où parlez-vous ? Qu’est-ce qui tout à coup vous pousse à prendre la parole ? Je vois cela très précisément à l’œuvre dans les photographies de Didier Ben Loulou. Voyez ces ombres d’enfants s’étendre à l’infini et vous comprendrez d’un coup d’œil ce que peut être dans ce monde une vie. C’est tout à fait considérable. L’obscur travaille ma lumière comme a dit Henri Meschonnic. L’on pourrait encore évoquer ici un ascendant autour de l’œuvre d’Henri Meschonnic, avec l’activité poétique et critique de Serge Ritman et de Yann Miralles. Sortir de la phénoménologie, de l’existentialisme et du structuralisme, demande de reconnaître le sujet en tant qu’activité du poème comme l’invite à le penser Henri Meschonnic. Cela s’entend avec les couleurs de ta main de Serge Ritman et Méditerranée romance (mouvement 3) de Yann Miralles. Je pense qu’il n’y a pas de prosodie personnelle sans passer par sa propre critique de la poésie. Lisez Anamnèse, extrait de L’espace d’un pas de Brigitte Donat. Voyez encore le poète Cess Nooteboom dont je viens de publier un choix de poèmes de son livre Le visage de l’œil sous le titre Contemporains. Ce rapport aux contemporains ne va jamais de soi. Henri Meschonnic dans son intervention Être Hugo aujourd’hui ne parle pas par hasard d’utopie et de prophétie, de pensée comme dissidence, où le politique peut être pensé dans et par le poème. Je termine cette troisième partie en publiant La pensée comme dissidence d’Henri Meschonnic. Hugo, en tant que poète et penseur, ne cesse d’agir en ce début de XXIe siècle.

La Cause Littéraire : Vous donnez dans ce sac du semeur grande place au peintre Mathias Pérez, en reproduisant des œuvres et en laissant place à la parole, au langage, le sien et celui de ceux qui écrivent sur lui, avec une attaque – qui n’aurait pas déplu à André Breton : « Les patrons de l’art contemporain (qui n’ont de goût que pour les pompiers du concept) refusent l’espace dont s’épaissit la couleur et lui interdisent donc de respirer en nous » – vous reprenez à votre compte cette saillie ?

Arnaud Le Vac : Mathias Pérez est un artiste qui s’est toujours donné la liberté de vivre et de penser ce qu’il fait. Son art ne dépend pas plus des patrons que des politiques de l’art contemporain. Cette saillie envers cet aménagement de l’art contemporain est tout à fait située. Il s’agit d’un problème d’espace pour pouvoir exposer son travail et de rapport à l’art et à son œuvre que pose Mathias Pérez. L’art et la poésie partagent le même combat. Les Éditions Carte Blanche qu’a fondées Mathias Pérez participent de cette aventure. André Breton à Paris et à New-York s’est toujours battu pour cela. Le combat et l’aventure continuent aujourd’hui avec Mathias Pérez. La revue Fusées en choisissant Fusées pour titre ne démérite pas de la modernité et de son rapport au langage. Ce dossier que je publie avec Mathias Pérez permet d’entendre et de voir l’œuvre de Mathias Pérez dans son activité de création. Les écrits de Bernard Noël, de Claude Minière, de Christian Prigent et de Mathias Pérez ne cessent de traverser ce jeu de correspondance. Ce que peuvent l’art et la poésie nul ne le sait d’avance. C’est une porte ouverte sur l’inconnu. Voyez cette Mère à l’Enfant ou cet Hommage à Van Gogh dans Un trajet qui avance. Cette photo d’Olivier Verley de Mathias Pérez debout en son atelier dans Volte-face. Que l’on parle de peinture ou de poésie, c’est avant tout l’activité du sujet qui compte. « Pas d’ailes, pas de cœur, pas de sexe, juste quelques idées vite transformées en choses », dit Mathias Pérez. Cette controverse est une critique qui vaut autant pour l’art que pour la poésie.

La Cause Littéraire : Le sac du semeur vous pousse à aller ailleurs, poésies en devenir, roman, critiques, éditions, quel est, si je puis dire, votre programme futur ?

Arnaud Le Vac : Le programme futur reste le même : publier ou republier ce qui mérite de l’être. Cela peut être vu comme un programme, mais seulement après-coup. Il s’agit chemin faisant de m’en tenir à ce que j’appelle L’irréductible avenir. Qui se veut à la fois une déclaration et un éditorial publiés sur le site de la revue le 8 février 2016 – cent ans jour pour jour de la création du mot dada dans un café à Zurich. Si Tristan Tzara a assisté à la suppression de la vie des Balkans, j’assiste aujourd’hui à la suppression de la vie de l’espace Syro-Irakien. C’est en convoquant un sujet éthique, poétique et politique dans ce qui pourrait être ce fameux Ego ergo ego de Hugo – Je, donc Je – que je reprends en quatrième de couverture, qu’il me semble envisageable de consacrer du temps à une revue et à l’écriture. La publication numérique de la revue en page world wide web et en portable document format et livret A5 à imprimer soi-même sur une vingtaine de feuilles A4 correspond à cette attente. Je reste persuadé qu’il importe de publier et de republier des œuvres qui soient capables de réinventer dans la continuité de la vie et du langage notre rapport entre la poésie et la vie. Que ce soit par l’intermédiaire d’une revue avec ou sans collection(s). C’est ce point de vue à la fois théorique, critique et poétique que je défends dans la revue numérique et gratuite le sac du semeur.

Philippe Chauché

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