vendredi 24 mai 2013

L'Ange de Vienne



" Tout ce que nous voulions, c'était comprendre physiquement, par le jeu, par le son, à quoi pouvait ressembler la musique d'autrefois. Nous ne savions pas si vous étions dans le vrai mais nous étions certains que la manière dont on la jouait, à Vienne ou ailleurs, n'avait aucun rapport avec sa nature profonde... ce qui me mettait en colère, c'était les " machines à coudre " de Hindemith, des orchestres de chambre, des Musici di Roma... Ce n'est pas le jeu qui est authentique ou non, c'est l'artiste. Une partition peut être authentique ou non. Un interprète peut seulement être authentique dans son approche personnelle de cette partition. On peut dire : en jouant Purcell ou Ravel de cette manière, je suis authentique. Mais affirmer : cette manière de jouer Purcell ou Ravel est authentique, relève de l'imposture... Vienne n'est pas une ville, c'est une façon de voir le monde. Un équilibre fragile entre la vie et la mort qui se retrouve partout, dans la littérature, dans la peinture, dans l'Histoire, dans la rue... La légèreté de Mozart et de Johann Strauss est toujours teinte de cette insondable gravité, qui n'est pas tragique mais au contraire paisible. Apaisée par une mort désirable, inscrite dans les gènes de la cité et des citoyens... Expliquer n'est pas jouer. Quand vous jouez, vous cherchez le sens, l'expression, il y a du oui dans le non et du non dans le oui... Pendant deux siècles, les églises réformées étaient en lutte contre l'Église romaine, ce combat nous fécondait parce qu'il n'y avait pas de vainqueur, seulement des enjeux, des idées contradictoires. Avec le temps, l'Église catholique a  perdu son empire spirituel, la Réforme et ses corollaires politiques l'ont emporté. Sans retour ? Je ne sais pas. Je suis d'un naturel pessimiste. Mais un pessimiste qui espère. Soyons patients... "
( Nikolaus Harnoncourt - Ivan A. Alexandre - Diapason - n° 614 - juin 2013 )

L'ange de Vienne ou la nécessité de la beauté, la musique méritait ce musicien, cet artiste mérite de la musique.





à suivre

Philippe Chauché 

mardi 21 mai 2013

D'une Imposture l'Autre


Il ne peut être que plaisant de voir un philosophe anarchiste s'attaquer frontalement et ligne à ligne à une starlette de la philosophie, à un camusien de bazar qui a son rond de serviette sur les plateaux télé, plaisant mais, car il y a un mais, l'essai de Paraire s'appuie sur une lecture pour le moins étrange des essais de Nietzsche, répondant aux radotages d'Onfray, qualifiant le foudroyé de Nice, de penseur de gauche, Paraire en fait " un philosophe dont les prises de positions antirationalistes, antisémites, antihumanistes ( ce qui pour nous est une qualité ), misogynes et racistes " on comprend que les deux hommes ne peuvent s'accorder, sauf à penser, ce que nous faisons que les deux se trompent et finalement se servent de l'amateur d'air sec d'Italie pour en faire d'un côté un hédoniste  de l'autre un fasciste responsable de tous les maux et les horreurs du siècle passé, au bout du compte les deux nous trompent - d'une imposture l'autre - sur les fondements de la pensée et des pensées de l'admirateur de Schopenhauer, " le dernier allemand qui compte " et sur ce dernier les deux philosophes sont d'accord, ils ne l'ont pas lu, mal lu, ou font semblant de tout en ignorer.

Onfray se prend pour un dandy hédoniste et libertaire qui raccommode à sa guise l'histoire de la pensée, Paraire pour un révolutionnaire nostalgique des drapeaux rouges et noirs des Ramblas,  un gardien des actions collectives de la bande à Durruti, l'un installé dans  l'éther d'un hédonisme rondouillard qui aime à voir ce que cachent les poubelles de l'histoire,  l'autre en apnée dans un rêve d'anarcho-syndicalisme qui d'évidence conduit à la révolte collectivement armée, sous la haute protection de Proudhon et du prince Kropotkine, " Les situations sociales n'ayant cessé de s'aggraver depuis quarante ans, les besoins des gens simples - en termes de prises de conscience de leur situation réelle et d'invention d'une nouvelle société - n'ont cessé de s'accroître. Les travailleurs licenciés de usines délocalisées ont besoin de figures pensantes, non pour apprendre à penser, mais pour réfléchir ensemble à l'interaction possible des intelligences, pour les organiser, les structurer et vaincre. "  l'un se complaît dans sa posture d'amuseur hautain de galerie marchande, l'autre dans celle non moins réjouissante, pour qui sourit aux dompteurs de mouches, de dynamiteur mal fagoté post situationniste du capitalisme et du  spectacle dominant, rien de nouveau sur la planète, mais que voulez-vous, il faut bien que les enfants s'amusent avant que la mort ne les condamne.

Pour notre part, nous n'avons que faire de ces faux monnayeurs, et préférons les princes du doute, du tremblement et du rire.

à suivre

Philippe Chauché

samedi 18 mai 2013

L'Ile Familière


" au matin
les noces blanches de la mer
le théâtre du vent
la basilique que chauffe le soleil

autour l'aridité du coeur
l'amour
la claire nudité de l'eau
et les vivants dans leur demeure
au même titre que les morts
campo santo "
( Margaret Tunstill - Venitian Love )

" Bellini, la Pala di San Giobbe, la Madome à l'Enfant avec saints des Frari, la Madone avec saints de San Zaccaria : que nous disent ces anges musiciens qui accompagnent certaines conversations sacrées de Bellini sinon que cette peinture peut aussi s'entendre et s'écouter... comme une musique ( céleste ) - engagement de l'intelligence de l'oeil à l'oreille. "

" Une tête de marin de Nantuket. Mais aussi parfois, à Venise, avec le chapeau d'un élégant, petit signe au vieil Ezra Pound, dans les derniers temps. Pound à Venise, dans les derniers jours, qui regardait passer les navires énormes, etc.
Souvenir d'une première conversation, au début des années 80, rue Jacob, au café le Pré aux Clercs, un après-midi de juillet caniculaire. A l'époque, je passe mon temps entre Joyce et Beckett. Tel Quel publie ce numéro mémorable : " Joyce, obscénité et théologie ". Nous évoquons l'idée d'un entretien pour la revue Esprit à laquelle j'appartiens à l'époque. Cet entretien aura lieu, il sera publié. Je retrouve une trace amicale de cette première rencontre dans le petit volume Le jour et l'heure.
Des années plus tard, déjeuners rue du Bac, huîtres, vin blanc. On fait tourner les constellations. Cézanne, la Chine, Maistre, Chateaubriand, Céline, Dante, etc. "
( Michel Crépu - Constellations )

" Plus de cinquante ans d'enquêtes et de " par coeur " m'accompagnent en florilège et dialoguent sur cette île familière, fortunée, aux portes de l'Orient. "

" Je me suis attardé, et je le sais, je pourrais très bien passer ici des après-midi à lire et à travailler, dans une méditation d'une belle et bien calme solitude. "

Souvenir d'un jour d'automne, frais, mal intentionné, les dieux ferment les portes de l'instant propice, Motherwell se dérobe, la mémoire fait faux bond, mauvais bond devrions-nous dire, d'une lâcheté l'autre, " le contrat n'est pas respecté ! ", face à face devant un verre à parler de l'Infini avec la précision qui convient, et donc de Rimbaud, de Lautrémont, de Matisse, de Cézanne, des lettres françaises, d'une poésie certaine - regard lointain sur l'instant - de Venise où il se pose comme une mouette silencieuse, impossible d'en parler à ceux qui croient savoir, alors ouvrir une nouvelle fois ses livres, comme un sourire offert à  la situation.




à suivre

Philippe Chauché

mercredi 15 mai 2013

L'Ecrivain de l'Origine

" Tanaka ( ver nu et blanc rampant sur le sol noir des caves du port de Tokyo ) a écrit : Ma danse n'a pas de nom. Elle n'est pas personnelle. Le monde n'est pas fini. Je cale mon souffle sur l'impulsion qui précède les hommes à l'instant où ils surgissent dans l'espace. "

" La danse n'appartient pas au second monde. En jaillissant du premier monde, la danse est ce qui sort de l'autre monde. La danse n'est pas un art du monde humain. ( Comme la musique n'est pas un art du monde humain. Les oiseaux chantent des airs d'une beauté et d'une complexité insensées. Les animaux dansent des parades d'une articulation et d'une autorité absolue. ) La danse est ce qui procède de la nuit et verse soudain à la lumière. "

" En grec, gestus, motus, saltus, tout se dit avec un seul mot : kinèsis. La danse est le corps qui s'avance. "

" Danser c'est supplier.
Proclus a écrit : Même les plantes prient, se tournent vers le soleil, se tendant silencieusement.
Même les flammes se tendent, silencieusement, avant les plantes, avant que la vie touche le monde terrestre. "

Les grands lettrés dansent avec l'origine, celle des mots qui est celle du corps,
les beaux lettrés dansent l'origine des mots, leur mouvement premier, d'Athènes à Rome,
les lettrés lumineux dansent leurs livres qu'ils versent vers la lumière,
les lettrés orgueilleux ont souvent la jouissance au bord des mots comme quelques rares danseurs surgissent du vide silencieux.

à suivre

Philippe Chauché

jeudi 9 mai 2013

De la Musique et du Philosophe






" Nous définirons ( donc ) la musique, ainsi que l'on déjà fait beaucoup d'autres, comme une articulation de sons dans le temps. Il n'y a rien dans la musique au-delà de cette vérité matérielle première : la musique est faite de sons, rend visible des sons, transmet des sons, ne dit que des sons. "

" Aimer la musique en la considérant comme objet singulier est ce à quoi aboutit l'affirmateur, c'est-à-dire celui qui aime des choses qu'elles soient comme elles sont, et qui aime la réalité non parce qu'elle s'accorde à ses désirs, mais parce qu'il a appris à la désirer. "

" La recherche du message caché dans la musique dans les intentions du compositeur révèle ainsi non seulement un refus préalable de la réalité musicale mais aussi et probablement avant tout un refus inavoué de toute forme de réalité. "

Santiago Espinosa a lu et bien lu Clément Rosset qui d'ailleurs conclut ce livre juste et nécessaire, et qui lit Rosset, dit victoire du réel, ce réel qui d'un geste retourne les pauvres analyses des philosophes du blabla et du chichi sur la musique  - mais qui séduisent tant de lecteurs, qui comme on le dit en attendent beaucoup, et bien plus que ce que l'objet livre, oublier qu'il ne livre que ce qu'il est, ressemble comme deux gouttes d'eau à ceux - les mêmes ? - qui font de la philosophie une médecine du bonheur et du bien être. Ces penseurs ne résistent pas longtemps aux analyses d'Espinosa, leurs noms : Hegel, Heidegger, Sartre, Derrida, et quelques autres, qui ont tant envie d'écrire sur leurs idées sur la musique qu'ils sont incapables de l'entendre pour ce qu'elle est par essence, de la musique, punto, ils vont dirais-je chercher midi à quatorze heure en perdant de vue l'horloge qui leur fait face. Face à ces bavards, des penseurs et des musiciens qui savent que la musique est musique et rien d'autre, leurs noms : Nietzsche, Wittgenstein, Jankélévitch, mais aussi Stravinsky et Ravel. Alors musique, oui musique, seulement la musique, elle ne dit rien d'autre que ce l'on entend, mais pour les sourds, il est plus facile d'y voir une transformation du monde, un appel à un monde meilleur ou un lever de soleil sur la mer, blabla d'un côté, pensée accordée de l'autre, en majeur et en mineur.

à suivre

Philippe Chauché




samedi 4 mai 2013

D'une Europe l'Autre


" Le soleil accable la ville de sa lumière droite et terrible ; le sable est éblouissant et la mer miroite. Le monde stupéfié s'affaisse lâchement et fait la sieste, une sieste qui est une espèce de mort savoureuse où le dormeur, à demi éveillé, goûte les voluptés de son anéantissement.
Cependant Dorothée, forte et fière comme le soleil, s'avance dans la rue déserte, seule vivante à cette heure sous l'immense azur, et faisant sur la lumière une tâche éclatante et noire.
... De temps en temps la brise de mer soulève par le coin sa jupe flottante et montre sa jambe luisante et superbe ; et son pied, pareils aux pieds des déesses de marbre que l'Europe enferme dans ses musées, imprime fidèlement sa forme sur le sable fin. "

Qui n'a croisé un jour pareille déesse semblant venue du large, luisante des vagues enlacées, posant son pied dans le sable encore frémissant de la marée ancienne, mémoire projetée d'un corps étranger qui vous fixe et vous fait penser que la beauté est par instant de ce monde.

Qui n'a dansé un jour au bras d'une inconnue aux bras pigmentés de couleurs anciennes, et qui la valse éteinte disparaît comme elle est apparue.

Qui n'a rêvé un temps d'une Europe galante, si lointaine de la fureur dominante et fâcheuse, où quelques regards échangés, quelques silences partagés, quelques fleurs offertes, quelques livres lus à voix amoureuse, sont autant d'éclats d'or, que ne voient que ceux dont l'âme tamise les plaisirs de la situation.

à suivre

Philippe Chauché

lundi 29 avril 2013

Fais ce que tu voudras


Lire et relire Nicolas Chamfort, histoire de désespérer les amateurs de Terreur et autres penseurs fâcheux d'un nouvel espoir, d'une nouvelle révolution, d'une société nouvelle, ces naïfs aux idées et à la plume lourde, ne peuvent que détester cet aristocrate au désespoir léger, et aux amours gracieux.

" Jouis et fais jouir, sans faire de mal ni à toi ni à personne, voilà, je crois, toute la morale. "

" Pour les hommes vraiment honnêtes, et qui ont de certains principes, les commandements de Dieu ont été mis en abrégé sur le frontispice de l'abbaye de Thélème : Fais ce que tu voudras. "

" La fausse modestie est le plus décent de tous les mensonges. "

" Il y a des sottises bien habillées, comme il y a des sots très bien vêtus. "

" On est plus heureux dans la solitude que dans le monde. Cela ne viendrait-il pas de ce que la solitude on pense aux choses, et que dans le monde on est forcé de penser aux hommes ? "





à suivre

Philippe Chauché

dimanche 28 avril 2013

Sade et les Fielleux

Nous y sommes comme jamais :  ces temps manquent décidément de talent, d'un côté des fâcheux qui veulent en finir avec l'aimable Marquis, l'accusant de mille maux, sans avoir le moindre mot juste pour en débattre, de l'autre un féminisme dominant qui n'a que faire de l'art de la vie, et qui ne rêve que de domination inversée, mais aussi, une manière de tout  montrer et de tout dire du vide des élites, ce qui ne manque pas de piment, les rois sont nus et ils se croient vêtus de velours et de soie, ou encore un bavardage néo-marxiste qui fait des émules dans les poulaillers.
Nous sommes dans une nouvelle Terreur sociale, où à chaque instant le Marquis a sa place quoi que puisse en écrire un fielleux néo-philosophe de comptoir, et les fâcheux gâteux rabougris qui ne savent pas lire, n'y trouveront point leur compte et c'est heureux, nous ne mangeons pas du même pain, nous ne buvons pas du même vin. Peu nous importe, nous lui réservons quelques éclats, à l'image de ceux que nous accordent quelques fées libres et uniques. Être là où l'on ne nous attend pas, voilà notre politique, elle ne concerne que trois ou quatre personnes qui ont, d'une certaine manière la langue bien pendue, qui fait trembler les imprécateurs de tout poil.

" On  a bien raison de dire, ma chère amie,  que les édifices construits dans la position où je suis ne sont bâtis que sur du sable, et que toutes les idées qu'on se forme ne sont que des chimères détruites aussitôt que conçues. "

" De la prison, Messieurs ! de la prison, vous dis-je ! et demain nos cousins, nos frères se feront capitaines de vaisseaux. - Prison, soit, répond d'une langue empâtée le président Michaut, qui vient de faire un somme. -  Prison, Messieurs, prison, ! dit d'une voix aigrelette le beau Derval griffonnant à la sourdine sous son manteau un billet doux à une fille d'opéra. Prison, sans contredit, ajoute le pédagogue Damon, la tête encore échauffée du déjeuner à la buvette. - Eh ! qui peut douter de la prison ? conclut d'un gosier glapissant le petit Valère, huché sur la pointe des pieds et regardant sa montre pour ne pas manquer l'heure du rendez-vous de Mme Gourdan.
Et voilà donc, en France, à quoi tient l'honneur, la vie, la fortune et la réputation du citoyen ! La bassesse, la flatterie, l'ambition, l'avarice, commencent sa ruine et l'imbécillité la finit. "


à suivre

Philippe Chauché














vendredi 26 avril 2013

Une Femme Légère


L'art d'écrire est un art de la légèreté, parfois même un certain art d'aimer, rien ne mérite que l'on ne s'acharne sur les scènes agitées du monde, tout mérite que l'on ouvre les yeux sur les mouvements du Temps, sur une fleur, un arbre, une lune, un sein, une plage, un dos, un livre, un dessin, un lapin sauvage, tout mérite de notre amusante inutilité et notre douce futilité.
L'art d'écrire dans la folie fâcheuse et parfois monstrueuse du monde, est un art de la distance distinguée, un art profondément solitaire. Vivre dans une solitude luxueuse et soyeuse, pourrait être sa devise, et il lui arrive de la partager, ou plus précisément de croiser une autre solitude joyeuse qui se laisse faire par ce qu'elle écrit.

" La plage est à l'origine de mes plus sûres découvertes, de celles dont je continue de vivre, malgré leur ancrage en un terrain friable, sur lequel, par définition, rien de durable ne s'édifie. "

" Traînée à l'échafaud, la proximité du supplice ne provoque chez Mme du Barry aucun sursaut d'héroïsme. Sur la charrette elle gémit, se débat, crie qu'il s'agit d'une erreur. Au lieu de se projeter dans une image plus grande qu'elle - ce que, la précédant, on su si bien faire Charlotte Corday, Marie-Antoinette, ou Mme Roland -, elle se ratatine de terreur, fond en larmes, tombe en faiblesse. Elle n'a pas de dignité et démontre avec éclat qu'une existence abonnée à la volupté n'est pas meilleure préparation de la mort. Mme du Barry a perfectionné d'autres talents ; elle a su jouir et faire jouir. Elle a aimé les parfums, les rubans, les bijoux, le regard des hommes, leur sexe, leurs mains. Et c'est de ce fond délicieux de frémissements, de caresses, d'orgasmes qu'au moment d'être précipitée sous le couperet de la guillotine monte en elle cette supplication : " Encore un petit moment, monsieur le Bourreau. "

" Dans ces années studieuses, dédiées à l'art d'aimer et d'habiter sans lendemain, le voyage me paraissait la seule vocation possible ; une activité dont l'objet était si vaste qu'il excédait les ressources d'une vie. "




" Vous avez passé la journée dans les cafés, à calmer une soif que rien n'apaise. Et maintenant, sans hésiter, sans lire les lettres éteintes de son enseigne de néon, vous entrez dans le premier hôtel venu. Vous demandez une chambre. On vous dit que la chambre 34 est libre, voulez-vous la visiter ? Ce n'est pas la peine. On vous tend la clef avec un sourire absent, tandis qu'au dehors, dans le tournoiement des hirondelles, le carillon des vêpres se déchaîne... Vous notez, par réflexe, qu'il n'y a aucun éclairage pour lire. C'est une chambre comme une autre. Une chambre où l'on ne fait que passer.  "

à suivre

Philippe Chauché



mercredi 24 avril 2013

Le Meilleur des Mondes


" je ne suis pas naturiste
je porte un tee-shirt noir
je suis végétalien
et alors qui ça dérange ?
ils disent que nous sommes éco-terroristes
c'est quoi leur problème au juste ?
leur système ne marche pas
nous vivons dans ses ruines
j'ai le soutien du Dalaï Lama

l'amour de l'île n'a pas de limites "


Alors qu'ici et là, des écrivains naïfs pour le moins, racornis pour certains, fâcheux pour le pire, ne rêvent que de meilleur des mondes, en écrivant comme d'autres éternuent, un certain Jean Marc Flahaut, dont celui qui écrit ces lignes ne savait rien il y a quelques semaines, offre ici un petit ouvrage piquant et drôle, pas très éloigné à bien y regarder de ce qu'écrit un autre écrivain  amateur de la possibilité d'une île, détesté par les humanistes camusiens et lecteur amusé de Shoppenhauer, qui s'il nous accompagnait signerait avec nous ce petit billet.
Jean Marc Flahaut sait qu'une certaine dérision conduit au meilleur et le meilleur n'est jamais l'ennemi du pire, surtout quand le pire naît d'une plume audacieuse et moqueuse.

" d'un côté

une organisation opaque se réclamant du climato-scepticisme

tous ses membres portent des cache-oreilles en forme de bénitier preuve qu'ils ne s'en laisseront pas conter par les mensonges de la communauté scientifique sa politique de compensation écologique et la mise en place de zones protégées

de l'autre

de protestataires venus du monde entier qui dansent chantent et manifestent bruyamment d'une même voix quel que soit leur âge leur apparence et leur origine en brandissant à bout de bras des panneaux sur lesquels on peut lire

nous sommes tous des réfugiés climatiques ! "

à suivre

Philippe Chauché

dimanche 21 avril 2013

L'Incertain




" Trait hors des chemins, sûr de son chemin, qu'avec nul autre on ne saurait confondre.
Trait comme une gifle qui coupe court aux explications.
Peinture pour l'aventure, pour que dure l'aventure de l'incertain. Après des années toujours encore l'aventure. "

Écrire, peindre, dessiner avec en tête la permanence de la certitude de l'incertain, le doute est toujours au bout de la phrase, du crayon et du pinceau. Les pigments s'accordent à ce mouvement, ils n'ont au bout du compte point d'autre destinée, ils ne méritent que de celui  qui les manie, comme les phrases ne méritent que de celui qui s'évertue tant bien que mal de les assembler. Leur beauté, si beauté il y a, vient de là.




" Malgré tous les progrès de la recherche, un sein bien formé reste, jusqu'à présent, le type idéal du résonateur. "

" Elle repose, sa grande langue, soigneusement enclose en sa bouche aux lèvres imperceptiblement entrouvertes, sa grande et désirable langue bien cachée. "

" Je frôlai en la frôlant un abîme de joie. "

Fidèle à quelques incertaines fréquentations, il lui arrivait parfois de douter de la réjouissante effusion d'un rire, de l'instabilité d'un corps qui se repose de la jouissance, et de la beauté troublante d'un coucher de soleil, mais à bien y regarder il finit par se dédire.





à suivre

Philippe Chauché

samedi 20 avril 2013

Retour au Même



" Entre l'Ennui et l'Extase se déroule toute notre expérience du temps. "

" La mélancolie : le temps devenu affectivité. "

" La musique est du temps sonore. "

" Rien ne s'explique, rien n'est prouvé, tout se voit. "



Henri Michaux

" Montaigne, un sage, n'a pas eu de postérité ; Rousseau, un hystérique, remue encore les nations.
Je n'aime que les penseurs qui n'ont inspiré aucun tribun. "

à suivre

Philippe Chauché




jeudi 18 avril 2013

Le Regard et le Crime


" Le bourreau et ses aides veulent me lier les pieds. Je refuse. La loi l'exige. Dura lex, sed lex. Alors, je me laisse faire. Et puis on me coupe les cheveux. J'enfile ensuite la chemise rouge, réservée aux condamnés à mort pour crime d'assassinat. J'avais pensé garder mes gants mais le bourreau m'a assuré qu'il saurait me lier les mains sans me faire aucun mal. Il serre le moins possible. Je prends congé du citoyen Richard et de sa femme, qui ont été si bons pour moi.
On sort dans la cour.
La charette m'attend. On me donne un tabouret, mais je sais déjà que je resterai debout. Je veux regarder la foule dans les yeux. On ne meurt qu'une fois. C'est la fin qui couronne l'oeuvre. " 


On ne meurt qu'une fois. On n'écrit qu'une fois un tel livre. Je veux regarder la foule dans les yeux. L'écrivain regarde la Terreur dans les yeux, comme il regarde le roman dans les yeux, avec un talent rare, un art du saisissement de ces femmes et de ses hommes qui passent dans ces pages lumineuses leurs derniers jours, leurs dernières heures, avant d'être livrés à la folie meurtrière des spectateurs, lorsque le peuple devient spectateur de ses turpitudes, lorsque la folie terroriste du pouvoir s'arme de haine sauvage, l'écrivain de talent est là, loin cela va s'en dire de ce que l'on marchande ici et là sous le nom de roman historique.
L'art romanesque se saisit de ces mouvements du Temps, dans ce roman, il est habité d'ombres que les révolutionnaires ont voulu fondre dans les raisons de la Révolution, leur disparition était leur programme, pas de chance pour ces vampires fâcheux, l'écrivain écoute, regarde, il voit, il entend, il écrit et c'est admirable, comme le regard de Charlotte Corday.

à suivre

Philippe Chauché


vendredi 12 avril 2013

Du Mensonge et de la Cour


 " Il ne reste plus de bonne foi, les obligations sont mises à l'oubli, il y a peu de bonnes correspondances. Au meilleur service la pire récompense. Aujourd'hui le monde est ainsi fait. Il y a des nations entières enclines à mal agir : des unes, la trahison en est toujours à craindre ; des autres, l'inconstance ; et de quelques autres, la tromperie. Sers-toi donc de la mauvaise correspondance d'autrui, non comme d'un exemple à imiter, mais comme d'un avertissement d'être sur tes gardes. L'intégrité court risque de biaiser à la vue d'un procédé malhonnête ; mais l'homme de bien n'oublie jamais ce qu'il est, à cause de ce que sont les autres. " (1)

De sa tour, il s'amuse des indignations et des surprises, comme si les sectateurs du pouvoir perdu ou gagné découvraient en ce printemps les  Mensonges de Cour, comme si la suffisance des courtisans n'était point l'ombre des hommes, qui mise en lumière ne dévoilait pas autre chose que leur véritable nudité.

à suivre

Philippe Chauché

(1) Baltasar Gracian / L'Art de la prudence / traduc. Amelot de la Houssaie / Rivages poche / 1994

jeudi 11 avril 2013

Au Risque des Phrases


" A chaque livre on assigne d'être le " produit agréé courant ", dont parlait déjà Mallarmé. D'où une amnésie, qui prive les êtres parlants du libre usage de leur tête et de leur souffle ; et donc qui les ampute de la vie la plus vivante. Mais d'un autre côté, au moment même où la parole est attaquée et avilie, réduite à son utilisation la plus étroite, il est possible de mettre en face de soi ce qui a pourtant l'air d'avoir disparu. On peut d'ailleurs reprendre le jeu de beaucoup plus loin, en accueillant dans chaque langue, par un dimanche de Pentecôte de la traduction, toutes les langues à partir du vide qui les sépare. Cette dernière précision afin d'exclure le nivelage du syncrétisme. Les " stocks d'études ", comme dit Rimbaud, ne demandent qu'à s'éclairer sans fin : à qui se tourne vers elles, les lumières du grec, de l'hébreu, de l'arabe, du chinois ou du sanscrit, en plus de celles qui étincellent du français, font jaillir leurs richesses, et ce ne sont pas des hallucinations ! "

Reprenant à son compte ces phrases tirées de l'Editorial de François Meyronnis et Yannick Haenel, il se dit qu'aujourd'hui trois revues s'imposent, s'il peut l'écrire, trois revues donc se démarquent de ce qui s'écrit et se pense ici ou là - Ligne de risque, Sprezzatura, L'Infini - où à chaque ligne le corps écrivant est un corps pensant et inversement, où  un corps musical est souvent un corps peignant, pour y voir plus clair rien n'interdit, sauf dans le coeur de la domination, rien n'interdit donc de voir ce qu'en disent les kabalistes, les soufis, mais aussi la voie tantrique, la musique d'outre-vie et la liberté libre de la littérature.
En attendant la prochaine livraison de Ligne de risque qui ne saurait tarder, feuilleter sans illusion et loin de toute hallucination et de tout bavardage, ces Éclats divins II :

" L'être humain, dans la vision tantrique, et partie du cosmos. Il est pénétré, animé par les mêmes puissances, les mêmes divinités, qui sont à la fois dans et hors du cosmos et ont place dans son corps, qui est vécu cosmiquement. "

" ( Glenn Gould ) a désiré la perfection et il a pensé la trouver dans le montage, dans les micros, dans la technique, au coeur du contrôle et de la mesure. J'ai passé la main sur mon front, je sentais comme une fièvre qui montait, mes mains étaient froides et humides, je les serrais fort, tendue. " La perfection ne peut surgir qu'au coeur de l'instant ", voilà ce que j'ai pensé. Parce que l'instant n'est pas mesurable, qu'il est tout, et que le reste est une image, oui parce qu'il est tout ce qu'il y a. "

" Ce n'est, certes pas faute d'en avoir voulu sa part et de l'avoir su, comme toujours, avec un coup d'avance. Il l'écrivait dans l'I.S., dès 1958 : " Nous serons des " romantiques révolutionnaires ", au sens de Lefebvre, exactement dans la mesure de notre échec. "
L'échec ? Évidemment celui de la volonté et de ses espérances communautaires.
Sa mélancolie ? Celle d'un qui aurait préféré ne pas... "

" C'est toujours le langage qui va chercher une singularité, et qui lui attribue un destin, pas l'inverse. Une singularité est toujours dans une situation précise, déterminée par les circonstances,et soudain la parole la trouve. "

à suivre

Philippe Chauché

samedi 6 avril 2013

De Madrid à Nîmes

" Au début des années 2000, apparut José Tomas. Il représente les valeurs dont notre monde est en quête. Ses gestes entraînent la charge des taureaux dans des accords dont le temple et le duende sont dignes des plus lumineuses symphonies. Quelle que soit l'intensité des clameurs, José Tomas demeure solitaire. Il ne semble exister que pour accomplir son œuvre. Dès qu'il apparaît dans la lumière du soleil, il ignore la foule et s'enferme avec la bête dans un ghetto de tristesse. Alors avant chaque passe, s'échappe de ses lèvres un soupir pareil à un dernier souffle, et son engagement est si profond que sa vie semble s'arrêter dans chaque segment de sa faena. Lorsqu'il torée, José Tomas suspend le temps, la vie et la mort se fondent en une unité à la grâce inconnue. José Tomas nous transporte au-delà des angoisses que la mort impose. " 

Il y a ce 16 septembre 2012, pas au passé mais au présent, cette corrida parfaite, unique, qui ne cesse d'occuper nos pensées et notre vie, de la transformer irrémédiablement, comme l'écrit avec tant de justesse, de sitio Simon Casas. 
Le très médiatique directeur des arènes de Madrid et de Nîmes a retrouvé sa vie réelle de Madrid à Nîmes durant ces minutes suspendues, durant cette incroyable geste, sa vie de torero avec Alain Montcoucquiol, l'homme qui fume ses souvenir taurins et littéraires. L'un dans la lumière, l'autre dans l'ombre, le silence de l'un, les éclats et les colères de l'autre, le visible et l'invisible, et la vive lumière, qui comme une corne vous remet à votre juste place. 
Il a donc fallu que cela ait lieu, pour que tout s'accorde, il a fallu l'incroyable pour voir le croyable. 

La corrida est toujours une affaire personnelle, privée, et ce qu'elle découvre ne se partage qu'après, lorsque les clameurs cessent, lorsqu'il ne reste que le silence du geste, que la phrase des passes, que l'intense mélodie secrète.

La corrida parfaite réactive le temps, les temps passés, présents et futurs, deux hommes qui se croisent un instant, deux vies qui se saluent, et qui s'écrivent alors que sur le sable du ruedo un héros devient ce je ne sais quoi, seuls ceux qui le comprenne voient leur vie.

" Alain avançait dans l'ombre sous les voûtes romaines, il s'est approché de moi. Notre échange s'est réduit à un courtois " ça va ? " José Tomas venait d'affronter six taureaux, quinze mille spectateurs, sa solitude, sa peur et, tel un empereur solaire, il avait dominé tout cela. Sorti de son exil pour deux heures seulement, il venait de résoudre une équation impossible : se livrer corps et âme à la mort et que cette dernière l'épargne. " 

à suivre

Philippe Chauché 

mardi 2 avril 2013

Liberté de Marcel Conche


" Par les gestes silencieux de l'amour, nous avons élargi le champ du langage. "

" Joie de l'amour : de participer à la puissance créatrice de la nature, de connaître non plus la triste liberté subjective, repliée sur elle-même, ne rencontrant qu'elle-même, mais la profonde, irresponsable liberté des arbres ; joie de se sentir devenir force de la nature, feu vivant. " 

Lecteur vivant et brillant de Montaigne, Marcel Conche, ne s'en laisse point compter tout en se livrant à de lumineux exercices d'admiration, le corps ne dit pas autre chose que ce que disent les arbres, il suffit de lever les yeux vers leur jeune feuillage, comme on les lève vers de jeunes lèvres de printemps.

à suivre

Philippe Chauché 

samedi 30 mars 2013

Jaccard dans le Texte




" Pourquoi je suis devenu un néo-con.
( Notes prises dans les salons du Lutétia peu avant le résultat de l'élection présidentielle opposant Nicolas Sarkozy à Ségolène Royal. )

La première hypothèse, qui est aussi la plus probable, tient à l'enténèbrement de mon esprit, un peu plus rapide que je ne l'imaginais.
La deuxième à mon rejet des certificats de moralité et de bien-pensance qu'affectionne la gauche.
La troisième est que je l'aurais toujours été, néo-con, sans même en être conscient, ayant été précocement perverti par Schopenhauer, Freud et Cioran.
La quatrième aurait un rapport avec la petite rente que je reçois chaque mois de Suisse. "
Sexe et sarcasmes - 2009



" Être génial, c'est tout simplement être soi-même. Cet adage proustien, Lou Salomé en fit le principe de son existence. Et si, tout comme Alma Mahler ou Louise Brooks, elle fut un personnage de légende - même et d'abord pour ceux qui exècrent les légendes dorées -, c'est que jamais elle ne céda sur son désir : rien ne pouvait réfréner son insatiable ambition intellectuelle, rien ne pouvait brimer son élan vital.
Elle ne collectionna pas les hommes de génie pour gagner une improbable immortalité, mais elle fut courtisée jusqu'à sa mort par les plus grands esprits parce qu'elle se savait leur égale... et peut-être un peu plus. Sans elle, Nietzsche n'aurait pas été tout à fait Nietzsche, pas plus que Rilke ou Freud, dont elle bouleversa le destin. Mais sans eux, Lou Salomé ne serait pas devenue l'incarnation même de l'éternel féminin et de l'individualisme le plus exacerbé. "
Le cimetière de la morale

" Dans jusqu'au soir ( Yoshiyuki Juannosuke ), une jeune fille, Sugiko, se livre, avec un homme mûr et marié, à des jeux érotiques troublants à la seule condition qu'il ne la pénètre pas. Dès lors que le but est atteint, c'est comme s'il n'avait jamais existé.
Ne pas céder est la forme la plus violente de l'amour, la seule acceptable. Mais il en est du sexe comme des villes étrangères : se refuser à les visiter est un vice qui n'est pas à la portée de chacun. "
Ma vie et autres trahisons

à suivre

Philippe Chauché

lundi 25 mars 2013

La Musique de Sprezzatura




" J'écris toujours en musique, ou plus justement, ce que j'écris vient de la musique et y retourne. "

Fin de matinée solaire, bleu absolu, léger vent frais,  il passe d'un quartier l'autre et pousse la porte de ses jeunes et charmants libraires, la dernière livraison de l'Infini l'attend, mais pas seulement : " Nous avons reçu Sprezzatura, le dernier numéro, ils sont venu nous le livrer, l'un d'eux va semble-t-il s'installer ici. "

Fin de soirée lunaire, un musicien d'orchestre, deux pianistes, une hautboïste, deux chanteurs musiciens amateurs, le musicien de pupitre se livre à un exercice tant de fois entendu, il évoque  avec mille détails et une certaine complaisance lubrique ses expériences musicales dans l'un des grands orchestres parisiens, pas un mot sur la joie, sur la musique qui danse, mais sur les plaisanteries qui fusent des pupitres, pas un mot sur l'exercice spirituel du déchiffrage, sur l'attention à la couleur, à la phrase, à la beauté,  à la juste place de chacun dans le mouvement collectif, non, seulement, le rire et l'ennuie, l'ennuie et le rire de brasserie bavaroise. Contagion de la Terreur et  du XIX° pense-t-il, poison qui a contaminé toute l'histoire de la musique, et la musique même, pense-t-il, un rien désolé d'entendre tout cela, alors, il  n'écoute plus que de très loin, pour à son tour faire comme si.

" Si vous voulez vérifier l'intensité de votre passion, livrez-la à la musique. "

Il se souvient  que la musique de Bach, les partitas lui donnaient une belle allégresse, une autre oreille, et donc un autre corps amoureux, il écoute la partita numéro 4 par Glenn Gould tout en lisant quelques phrases au hasard de A l'oreille, du sérieux, joyeux et lumineux collectif de la revue, en pensant, qu'il suffit d'être  prêt pour que cela vienne, pour que la littérature se glisse dans la musique, pour que la musique irrigue la littérature, d'un corps l'autre en quelque sorte, mais aussi finalement d'une musique l'autre. Mais aussi d'un siècle l'autre, d'un Temps l'autre, d'une Terreur l'autre. Première victime, qui n'a jamais porté ce crime devant un tribunal international,  la musique, mais elle tient sa victoire, victoire qu'elle est ton nom, pouvons-nous nous demander ?
Le ciel s'est éclaircie, même si les tenant du XIX ° sont aujourd'hui tatoués, rappeurs et hurleurs, Vivaldi et Da Ponte s'en amusent, le vieux Bach n'en doute pas, a-t-il d'ailleurs douté de l'éclaircie, les musiciennes et les musiciens jouent dans la joie, embarquement pour le Venice Baroque Orchestra d'Andrea Marcon

Alors musique !

Mesdames, Messieurs, s'il vous plaît, un peu de silence, nous reprenons !

" Au commencement était l'écoute. Le ciel ? La terre ? Non, l'écoute. Avant ? Il n'y a pas d'avant. Plutôt un substrat passif, atonal : la surdité. Ensuite, ce sera l'histoire de ce handicap et de la manière de s'en dégager. " (1)

" Si Bach est la preuve de l'existence de Dieu, Casals poursuit la démonstration de son incarnation. " (1)

" Il semblerait que quelque 600 clavecins furent détruits d'un seul coup en place de Grève vers la fin de 1793. Les quelques rescapés seront, plus tard, utilisés comme bois de chauffe au Conservatoire. Le couvercle du clavecin claque, la fête galante est terminée ; un miracle de légèreté finit dans un bain de sang ; et puis la culpabilité. " La France ? Combien de culpabilités ? " (1)

" La grande leçon  française ? Fuyez toute musique qui ne vous donne pas le désir de danser. " (1)

Allons, Mesdames et Messieurs, on reprend ! et nous avons le plaisir de jouer pour quelques amis qui se sont assis au fond de notre chère Chapelle, qu'ici ils soient salués et remerciés, vous pourrez leur dire deux mots plus tard, mais nous avons de la joie à produire, de la légèreté à dessiner et un livre à écrire.

Musique !  A vos amours !



à suivre

Philippe Chauché

(1) La musique et la danse -  Sandrick Le Maguer ( dont on peut aussi lire son réjouissant Portrait d'Israël en jeune fille - Gallimard )

dimanche 24 mars 2013

Toute Une Histoire



" Dans le petit jardin de six toises carrées il n'y avait que de la salade et un figuier. Je ne voyais pas de figues, mais Barberine me dit qu'elle en voyait en haut, et qu'elle irait les prendre si je voulais bien lui tenir l'échelle. Elle monte, et pour parvenir à en prendre quelques-unes qui étaient distantes, elle allonge un bras, et elle met son corps hors d'équilibre se tenant de l'autre main à l'échelle.
- Ah ! ma charmante Barberine. Si tu savais ce que je vois.
- Ce que vous devez avoir vu souvent à ma soeur.
- C'est vrai. Mais je te trouve plus jolie.
Sans ce soucier de me répondre, faisant semblant de ne pas pouvoir atteindre les figues, elle met un pied sur une branche élevée, et elle m'offre un tableau dont l'expérience la plus consommée n'aurait pas pu imaginer le plus séduisant. Elle me voit ravi, elle ne se presse pas, et je lui sais gré. L'aidant à descendre, je lui demande si la figue que je touchais avait été cueillie, et elle laisse que je m'éclaircisse restant entre mes bras avec un sourire, et une douceur qui me mettent dans un instant dans ses fers. Je lui donne un baiser d'amour qu'elle me rend dans la joie de son âme qui brillait dans ses beaux yeux. Je lui demande si elle veut me la laisser cueillir, et elle me répond que sa mère était obligée d'aller le lendemain à Muran, où elle resterait toute la journée, que je la trouverais seule, et qu'elle ne me refuserait rien.
Voilà le langage qui rend l'homme heureux quand il sort d'une bouche novice, car les désirs ne sont que de vrais tourments, ce sont des peines positives, et on ne chérit la jouissance que parce qu'elle en délivre. Par là nous voyons que ceux qui préfèrent un peu de résistance à la grande facilité manquent de jugement. "
( Livre I - Volume 4 - Chapitre X - p. 842 - Édition Bouquins Robert Laffont - 1993 )

L'occasion fait souvent le lecteur, la situation l'y conforte, c'est aujourd'hui la réédition plus affinée qui occupent les éditions Laffont et Gallimard, elles ont pour mémoire les quelques 3 700 pages in-folio du manuscrit déposé à la Bnf, nous disposons d'une première édition qui la première s'aventura à nous offrir cette Histoire écrite en français dans un petit château de Bohême où l'aventurier européen est mort.

A Dux, Casanova visite sa vie et la langue française, et ce n'est pas un moindre mérite, écrire revient à vivre, et bien vivre et bien aimer conduisent toujours à bien écrire.






à suivre

Philippe Chauché