lundi 8 février 2010

Meyronnis

" Le " monde ", comme ils disent, n'est qu'une fabrique à sommeil, un immense dortoir. La parlote sert aussi à nourrir la torpeur, à l'abreuver sournoisement. Combien d'êtres ne sortent du ronron que pour dévisser leur billard, à la fin des fins ? Sans avoir jamais rien entendu, rien vu, rien saisi... " (1)


Il se dit en refermant le livre, cet écrivain n'a décidément peur de rien. Il se dit aussi ce livre est un Manifeste, mais fort éloigné du sens que voulait en donner André Breton, il ne s'agit pas de fonder quelque association d'artistes révolutionnaires, ce que fonde ce Manifeste c'est l'acte nouveau du roman de la vie du renouveau, de la résurrection de la vie qui passe par la déchirure du Néant, et l'embrasement du Temps. Il ne vise personne d'autre que moi, note-t-il. Pour cela, il faut aller voir de près ce qui se joue dans la mort, passer en quelque sorte par l'Enfer, celui d'ici haut et celui d'ici bas, comme l'on dit, l'un n'ayant rien à envier à l'autre, les morts oublient de se préparer à vivre et les vivants en oubliant les morts s'acharnent à s'installer dans la mort. Il se dit aussi, que traverser les apparences n'est pas donné à tout le monde, il faut pour cela une rencontre, un motif, ce sera la statue de Balzac.

" Il était trois heures du matin, à peu près. Solitude intense dans le froid. Esseulement sans subterfuge. Levant la tête pour voir la statue, carrefour Vavin, une sorte de tangage m'a emporté. Le sol vibrait légèrement sous mes pieds. Il a d'abord oscillé de façon imperceptible, puis le roulis est devenu violent. Une torsion d'absence, voilà ce qui a traversé en flèche mon cerveau. " (1)

Il se dit, ce livre, ne ressemble à aucun autre, même s'il affine, concentre, tout ce qui déjà tramait les livres autres livres de Meyronnis (2), aucun autre Temps que celui d'une traversée, mais pour que cette traversée réussisse, le narrateur doit être à son tour traversé par le corps de Balzac, et cette traversée enfin possible fait apparaître le vide.

" Le vide découpe la lucidité dans l'énergie de ton souffle ", dit le Chinois. " Puis il se frotte nerveusement les mains.
Cette phrase danse des hanches au milieu du vent. Et ce déhanchement fait éclore des buissons de ronces dans l'air que je respire, des touffes et des touffes, comme si un mûrier sauvage plantait d'un coup ses tiges épineuses dans mes poumons, les lacérait de l'intérieur avec ses aiguilles crochues. Lucidité... Vide... " (1)

Il se dit, ce livre est un diamant dont les phrases brûlantes peuvent à chaque instant enflammer vos certitudes, vos croyances, vos admirations. Il ajoute c'en est ainsi des beaux romans, il remettent le mot à sa juste place, et cela parfois ne se fait pas sans mal ou sans délivrance, c'est comme l'on veut, dit-il à celle qui l'écoute.

" Comme il est prétentieux... A croire que ce métazoaire anti-cercueil se prend pour la parole même.
- Un coup de pied au cul, tout ce qu'il mérite !
- Moi, je pense qu'il veut nous faire pleurer. Faire pleurer les démons...
- Ah, oui ? Comment ?
- Et s'il renversait contre nous le pouvoir des fentes et des lacunes ? Hein ? " (1)




Il en va donc de l'enjeu premier de la vie, dans cette aventure de Simon Malve, vers le bas où sont les morts, note-t-il. Il lit :

" Un ramdam terrible, à faire sauter les tympans, nous accueille en bas. Si forte, la vibration, qu'il me semble que mon crâne éclate. Ce bruit ressemble à un vagissement suraigu, à une plainte d'une telle intensité qu'elle tourne au souffle de la destruction. Avant d'identifier la provenance du vacarme, il un certain laps. Hué du peuple des morts, le phénomène. Clameur tenant à l'arrivée d'un vivant en son sein. " (1)

Il lit, et les éclats de Meyronnis convoquent ceux de Dante, même périple en terre terrible, même décision héroïque d'en retourner la terreur.

" Déjà venait par les troubles eaux / le fracas d'un son plein d'épouvante / qui faisait trembler à la fois les deux rives, / tout semblable à celui d'un vent / impétueux, né de chaleurs contraires / qui frappe la forêt et sans aucun obstacle, / arrache, abat et emporte les branches, / allant de l'avant, poudreux, superbe, / faisant fuir les bergers et les bêtes féroces. / Il délivra mes yeux, et dit : " Tends maintenant / la nerf de tes regards vers cette écume antique / là où la fumée est la plus noire. " (3)

Et ce retournement vient de ce territoire des morts, le traverser pour ensuite s'en détacher, comme un envol de joie.

" Les deux pans de mon manteau gonflent et se tordent, l'air me roule, jette partout mes membres. De rayon en rayon, il m'agite, éventail que les doigts du vent feraient tourner sur lui-même. Je deviens l'aide de la bise mordante. Découpé dans du papier de soie, je pique dans les flots de lémures. Comme si je m'ébattais au creux de l'univers, je glisse entre leurs vagues...
Suis-je une ombre ?
Une fleur ?
Un spectre d'envol ?
Non : seulement une spirale à gestes, qui flotte dans l'impondérable. Avec, autour d'elle, les trombes étincelantes des morts, comme l'écume d'un ouragan. Certitude, tout à coup, de

TRAVERSER LE SAC. " (1)

Lorsque l'on écrit ainsi, on ne peut que déjouer la mort et ses complices, note-t-il, et les éclairs peuvent alors surgir.

" Un homme qui n'appartient pas rencontre une femme qui n'appartient pas... Muer en chance ce qu'il y a de périlleux dans le refus, difficile de mieux définir la faveur. " (1)

Il reprend le mot à son compte, faveur, faveur, faveur, écrit-il, trois fois sur son écritoire. Faveur aussi de Rabbi Nahman, " le sage caché qui vivait dans les terres slaves, à l'époque de Napoléon "(1), faveur du roman et de sa délivrance, et " la sagesse vient . " (1), et comme écrivait un autre scissionniste, il convient de reprendre le livre par où on l'a commencé.

à suivre

Philippe Chauché


(1) François Meyronnis / Brève attaque du vif / L'Infini / Gallimard
(2) François Meyronnis / Ma tête en liberté / L'Axe du Néant / De l'extermination considérée comme un des beaux-arts / et avec Yannick Haenel / Prélude à la délivrance / L'Infini / Gallimard et tous les numéros de la revue Ligne de risque
(3) L'Enfer / La Divine Comédie / Dante / traduc. Jacqueline Risset / GF Flammarion

samedi 6 février 2010

L'Année des Délices (15)


Pablo Ruiz y Picasso, dit Pablo 1881-1973

" C'est tantôt un tourbillon, tantôt une méditation. Un baiser peut être une dévoration ou un souffle. Ici, contrairement au fatalisme résigné classique, qui beaucoup embrasse bien étreint. Chagrin d'amour ne dure que quelques toiles, plaisir d'amour dure toute la vie. Il y a des rencontres négatives, d'autres positives. Les positives peuvent d'ailleurs devenir négatives car toute cette affaire est en perpétuel mouvement. Picasso vend son corps au Diable et son pinceau à Dieu. " La peinture me fait faire ce qu'elle veut. " Il y a donc ni Dieu ni Diable, et pas de maître non plus. " (1)

" Le roman me fait faire ce qu'il veut ", voilà une phrase, se dit-il, qu'il aimerait que l'on grave sur sa pierre tombale, lorsque tombe il y aura, je ne suis pas pressé. Que l'on ajoute aussi, pense-t-il, " plaisir d'amour, dure toujours, merci de ne pas me déranger, je suis en pleine méditation sur le corps aimé ", ou encore, " n'en doutez pas, ici, j'étreins le Verbe, le Corps et le Temps ". C'est bien de cela qu'il s'agit une fois de plus, pense-t-il, de la manière dont s'élève l'étreinte, et son élévation a lieu dans l'Instant, mais aussi, dans l'Avant et l'Aprés, ce qui se joue dans l'étreinte, c'est le mouvement perpétuel de l'Etre et la glaciation de son Néant, c'est bien là le scandale, note-t-il, le je suis porté aussi loin et avec autant de joie. C'est l'inverse absolu, du " je pense donc je suis ", je propose, ajoute-t-il, " je suis donc j'embrasse ", " je suis donc j'écris ", " je suis donc je peins ", " je suis donc j'aime ", etc. Et ce " je suis " n'est jamais le même, pris lui aussi dans le tourbillon des phrases et des couleurs.
Le je suis du peintre, Yo Picasso ! devient une formule magique, c'est un je suis en mouvement, rien n'est figé, rien de définitif, l'art de suspension aussi parfois. J'apprends à suspendre mes baisers, note-t-il, je les rends un temps immobiles dans l'espace de ma vision. Le peintre ne fait pas autre chose, pense-t-il, mais cette suspension est invisible, comme doit finalement l'être celle d'un baiser. Je suspends ce baiser et ainsi donne à l'amour les couleurs et le mouvement des tableaux du peintre admirable, cette Année des Délices lui est notamment dédiée.


Pablo Ruiz y Picasso, dit Pablo 1881-1973


à suivre

Philippe Chauché


(1) Le siècle de Picasso / Discours Parfait / Philippe Sollers / Gallimard / 2010

jeudi 4 février 2010

Vérités des Phrases


Juan Miro 1893-1983

" Sa parole s'interposait entre sa voix et son corps. " Mon corps est un soleil ", disait-il. " (Hommage à J.G. 4) (1)

" Il suffit aujourd'hui que je pense à Anna Livia ; il suffit que j'écrive son nom pour qu'aussitôt un trouble m'enchante. " (2)

" Par un hasard, bien étrange assurément en 1838, il y a de l'amour à Bordeaux. " (3)

Il se dit, ces phrases qu'il recopie avec attention ici ou là, sont d'une vérité absolue, vérité des phrases, art de saisir cette vibration des mots saisis sur l'Instant par le mouvement de la main et du regard.
Pour savoir si un livre tient face aux secousses du Temps, il ajoute, rien n'est plus nécessaire que d'en isoler quelques phrases, de leur offrir un autre espace, un autre tempo, vérifier ainsi si elles tiennent, dans l'autre mouvement du Temps aimé.
Tout corps jouissant est une phrase, chaque jouissance fait naître une nouvelle phrase, c'est ce qu'il écrit dans le mouvement lumineux du frémissement de l'Instant.

à suivre

Philippe Chauché

(1) Le rêve passe / Emmanuel Moses / L'Infini / N°109 / Gallimard
(2) Cercle / Yannick Haenel / L'Infini / Gallimard
(3) Stendhal / Bordeaux / 1838 / Éditions Proverbe / 1996

mercredi 3 février 2010

Vérités du Regard


Gustave Courbet 1819-1877

Il regarde pour la millième fois peut-être le tableau. Cette Origine qui a traversé le Monde, échappé à mille destructions d'aveugles diaboliques (1), à mille manoeuvres visant à dissimuler à jamais ce que révèle ce tableau.
Cette Origine révèle la nature profonde de ce que l'on voit d'un sexe, de ce que l'on entend d'un sexe.
Vous doutiez qu'un sexe n'en vienne un jour à vous parler ? Cette Origine vous en apporte la preuve !
Amusez-vous, pense-t-il, à le comparer aux images pornographiques dominantes, cela saute aux yeux. D'un côté la laideur dominante et marchande, le fantasme morbide du corps dominé, de l'autre l'aventure permanente de la liberté de l'artiste. D'un côté la falsification du réel et son aliénation qui réduit le corps à sa représentation fantasmé, de l'autre une traversée du réel, une mise à nue du verbe. Car ça chante, ça joue, ça danse sous vos yeux, écrit-il, comme chantent et dansent les Pommes de Cézanne, les Mousquetaires de Picasso ou les musiciens de Fragonard.
Il regarde la Vérité du Regard du tableau, la Vérité du Regard du peintre, la Vérité du Regard du sexe, la Vérité de son Regard.

Certains tableaux, se dit-il, dévoilent toujours son propre regard.

Il se dit aussi, une telle Vérité se vérifie dans le regard offert à la brillance d'un sexe aimé, dans ce dévoilement de sa Courbe secrète, de sa mélodie luxuriante, de son éblouissement.

Il pense que ce tableau chasse à jamais la mort, et c'est une bonne nouvelle.

à suivre

Philippe Chauché


(1) Le roman de l'Origine / Bernard Teyssèdre / L'Infini / Gallimard / 2007

mardi 2 février 2010

L'Année des Délices (14)


Gustave Courbet 1819-1877

Tout vient de là, se dit-il, de l'impression que produit un visage.
Impression : impressio, action d'un corps contre un autre, empreinte, marque spirituelle, émotion. J'ajouterai, note-t-il, à ces définitions que m'offrent l'un de mes dictionnaires.
Impression : floraison, éclat, saisissement, permanence, écho, envolée, grâce, tremblement de joie, accord parfait, trouble. Ce visage trouble mon regard, dit-il, ce visage me saisit, et dans un tremblement de joie, je m'y accorde.
Tout vient de là, pense-t-il, du mouvement intérieur d'un visage, et son élancement vers l'extérieur, l'un ne va pas sans l'autre, question là encore d'accord parfait. Ce visage est ma note bleue, ajoute-t-il.
Ce visage est un dialogue, un roman, une envolée de mots et de phrases. Le savoir ouvre sur un autre temps, qui est au centre de l'Année des Délices.
Tout est là, écrit-il, dans cette vibration de couleurs, un corps est une couleur, une couleur multiple, qui traverse mon regard, pense-t-il, et qui est traversé par mon regard. Un regard qui aime traverse un regard, et cette traversée est son origine.
Tout vient de là, et ce visage, ajoute-t-il, se transforme dans le mouvement de la Courbe du Temps.

à suivre

Philippe Chauché

lundi 1 février 2010

L'Infini



" Je ne connais pas d'autre grâce que celle d'être né. Un esprit impartial la trouve complète. " (1)

Signe du temps, Lautréamont.

Il n'est pas interdit de penser se dit-il, que cette dernière livraison arrive à temps, qu'il fallait à nouveau écrire ce nom sur le bandeau rouge de la revue, Lautréamont. Exercice de haute voltige poétique, loin, très loin de la poésie qui s'affiche ici ou là, dans sa terrifiante abstinence littéraire. Voltige, répète-t-il, voltige de l'écrivain, exercice d'acrobatie sur le trapèze de la phrase. En 1966, Marcelin Pleynet écrivait son " Lautréamont " dans la collection " Écrivains de toujours ", son exemplaire a lui aussi traversé le Temps, crayonné, corné, décoloré. Lisons :

" La situation de Lautréamont paraît à tous points de vue paradoxale. Sans lui notre culture reste incomplète et comme inachevée, notre littérature tout entière tournée vers une image nostalgique, un projet de pure répétition. Et cependant il ne peut trouver sa place au sein de cette culture qu'en la contestant jusque dans ses fondements, il ne peut provoquer cette littérature dans un procès où il est cause et partie, qu'en la fixant dans sa manie. " (2)

Marcelin Pleynet revient une nouvelle fois, sur l'enjeu Lautréamont, à l'occasion de la parution dans la Pléiade d'une nouvelle édition des Oeuvres de Lautréamont, et comme toujours avec Pleynet, l'acte d'écrire sur ces situations d'écriture est non seulement un acte d'écrivain, mais aussi d'historien, les dates ont leur histoire et leur importance, c'est ce qu'il pense dans la lumière éclatante de ce matin de janvier.

" Et dans les " Notes pour mon avocat "... " mon unique tort a été de compter sur l'intelligence universelle et ne pas faire une préface où j'aurais posé mes principes littéraires et dégagé la question si importante de la Morale ". (...) Mais il était impossible de faire autrement un livre destiné à représenter L'AGITATION DE L'ESPRIT DANS LE MAL (...) " DÉSORMAIS ON NE FERA QUE DES LIVRES CONSOLANT ET SERVANT A DÉMONTER QUE L'HOMME EST NE BON, ET QUE TOUS LES HOMMES SONT HEUREUX -, abominable hypocrisie ! " (3)

Éclats du Temps, Lautréamont.

" On ne me verra pas, à mon heure dernière ( j'écris ceci sur mon lit de mort ), entouré de prêtres. Je veux mourir, bercé par la vague de la mer tempétueuse, ou debout sur la montagne... les yeux en haut, non : je sais que mon anéantissement sera complet. D'ailleurs, je n'aurais pas de grâce à espérer... Vents, qui me soutenez, élevez-moi plus haut ; je crains la perfidie. " (1)

Évidence, se dit-il d'une connivence (3) avec Nietzsche, évidence de la connivence d'hommes qui savent voir ce qui se joue dans la société, et donc dans les mots.

" Il est difficile, pour ne pas dire impossible, de lire Lautréamont si l'on n'entretient quelques connivences et complicités avec le dernier Nietzsche..." (3)évidence écrit-il : " Pour qu'il y ait de l'art, pour qu'il y ait un acte et un regard esthétique, une condition physiologique est indispensable : l'ivresse. Toutes sortes d'ivresses, quelle qu'en soit l'origine, ont ce pouvoir, mais surtout l'ivresse de l'excitation sexuelle, cette forme la plus ancienne et la plus primitive de l'ivresse. " (4)





à suivre

Philippe Chauché



(1) Poésies I / Isidore Ducasse comte de Lautréamont / Oeuvres Complètes / Fac similés des éditions originales / La Table Ronde / 1970
(2) Lautréamont / Marcelin Pleynet / Écrivains de toujours / Seuil
(3) Situation : Lautréamont / Marcelin Pleynet / L'Infini / N° 109 / Gallimard
(4) Crépuscule des Idoles / Frédérich Nietzche / traduc. Jean-Claude Hemery / Gallimard

dimanche 31 janvier 2010

Sprezzatura



" Mais j’ai déjà souvent réfléchi sur l’origine de cette grâce, et, si on laisse de côté ceux qui la tiennent de la faveur du ciel, je trouve qu'il y a une règle très universelle, qui me semble valoir plus que tout autre sur ce point pour toutes les choses humaines que l’on fait ou que l’on dit, c’est qu’il faut fuir, autant qu’il est possible, comme un écueil très acéré et dangereux, l’affectation, et pour employer peut-être un mot nouveau, faire preuve en toute chose d’une certaine sprezzatura, qui cache l’art et qui montre que ce que l’on a fait et dit est venu sans peine et presque sans y penser. " (1)

Sprezzatura, nonchalance : un certain raffinement. Une distance bien heureuse qui permet de retrouver sa juste place, elle seule augure d'une vision savoureuse du Temps.

Il se dit, la rareté est toujours la bienvenue, la rareté est une vertu, les revues qui diffractent le Temps sont rares, en voici une. (2)

" La guerre que mène le monde contre les écrivains, les peintres, les sculpteurs, les musiciens, est toujours une guerre de tous contre un ou de tous contre quelques-uns. Même si elle fait des milliers, des millions de victimes. C'est un peu le massacre des Innocents tous les jours. Donc il s'agit d'éviter de s'engager dans une guerre de camps. " (2)

" Si la " victoire " n'est pas celle (de) la jouissance de toutes les dimensions, ce que les grecs appelaient oikonomia, l'ensemble des terres et des zones navigables connues - ça a donné " économie ", notons bien -, ce n'est la victoire de personne. " (2)

" La vraie vie est une question d'endurance. " (2)

" Même si on a déjà gagné, il y a de vraies batailles à donner. Ce que j'aime dans le projet de la revue, c'est le projet de publier ou de republier soit des traductions soit des inédits très importants qui sont des ressources au plus merveilleux sens de ce mot, une sorte de second souffle. " (2)

Il entend dans le mot ressource, en écho, secours, relèvement - quel mot ! -, rejaillir, - admirable -, se rétablir, resurgere, mais aussi richesse, tant de richesses pense-t-il s'offrent à nous, et nous ne les voyons pas.

C'est donc une revue rare, au nom étrange, aux propos vifs, pense-t-il, puisqu'il s'agit ni plus ni moins de rappeler que nous sommes en guerre, dernier épisode connu, le procès en sorcellerie romanesque intenté par Claude Lanzmann à l'encontre de Hannick Haenel, le soi-disant savoir qui attaque la réelle saveur. Les autres exemples affluent, il suffit simplement, se dit-il, de regarder, comment on vit, comment on lit, comment on écoute, comment on aime ! Dans cette guerre, qui comme le soulignait ailleurs, Philippe Sollers, est celle du Goût (3), il convient de sortir armé, et pour se faire, cette revue au nom étrange offre quelques éclairages, quatre écrivains d'un autre temps, Sun Tzu, Thomas Edward Lawrence, le Prince Charles-Joseph de Ligne et le Comte Raimondo de Montecuccoli, des fins stratèges dont la fréquentation concentrée est en ces temps fort utile.

" Dans l'urgence il apparut à l'auteur que la force des irréguliers se trouvait plus en profondeur qu'en surface. " (2)
" La victoire était acquise, et pouvait être démontrée noir sur blanc dès que l'on aurait compris le rapport entre l'espace et le nombre. La lutte n'était pas d'ordre physique mais moral, livrer bataille était donc une erreur. " (2)
" De même que l'on doit penser à la paix le premier jour de la guerre, on doit penser à la guerre le premier jour de la paix, et, pour l'éviter, paraître, le plutôt qu'on peut, en mesure. " (2)
" La vitesse fut la vertu particulière d'Alexandre et de César, et dans la vérité elle produit des effets merveilleux : l'ennemi ne se croit en sureté nulle part, et l'on saisit le moment de chaque conjoncture. " (2)
" Mais savoir garder un ordre merveilleux au milieu même du désordre, cela ne se peut sans avoir fait auparavant de profondes réflexions sur tous les évènements qui peuvent arriver. " (2)

C'est bien là, une étrange revue, au nom rare, se dit-il, une revue littéraire, qui se cache pour frapper, et qui avance dans la lumière pour rappeler qu'elle a gagné :

" Arc tendu de désir je veux être. " (2)


" C'est pourquoi bien se gouverner en ceci consiste, me semble-t-il, en une certaine prudence et un certain jugement dans le choix, et à connaître le plus et le moins qui s'accroît ou diminue dans les choses, pour les exécuter avec opportunité ou hors de saison. Et bien que le Courtisan soit de si bon jugement qu'il puisse discerner ces différences, ce n'est pas à dire qu'il ne lui sera pas plus facile d'obtenir ce qu'il cherche quand on lui aura ouvert l'entendement par quelque précepte, et montré le chemin et pour ainsi dire les lieux sur lesquels il doit se fonder, que s'il tenait seulement à des généralités. " (1)

à suivre

Philippe Chauché



(1) Baldassar Castiglione / Le Livre du Courtisan / traduc. Alain Pons d'après la version de Gabriel Chappuis ( 1580 ) / Éditions Gérard Lébovici / 1987
(2) Sprezzatura / Guerres irrégulières / N°1 - Automne-hiver 2009
(3) La guerre du goût / Philippe Sollers / Gallimard

samedi 30 janvier 2010

Vérités de l'Ecrivain

" l'écriture n'est autre chose qu'une forme de parole qui demeure encore après que l'homme a parlé " (1)

Il se dit, c'est amusant, l'écrivain (2) parle comme il écrit, il est là devant lui dans une vaste pièce bruyante, il ne parle pas pour ne rien dire, il parle pour dire ce que vont devenir ses livres, leur destin de planches, c'est ce qu'il pense en l'écoutant, leur destin d'écoute, leur destin de mots portés. Il lui dit, c'est étrange, lorsque l'on ouvre l'un de vos livres, on a du mal à ne pas les lire à haute voix, comme au théâtre pense-t-il, c'est leur destin s'amuse-t-il à penser. Les mots trouvent une autre vibration, un autre sens, un sens nouveau, un souffle nouveau, le théâtre c'est aussi la question du souffle se dit-il. L'écrivain poursuit, évoque le livre qui s'écrit en ce moment, - Un mage en été -, celui qui deviendra une polyphonie de voix, - Un nid pour quoi faire -, les autres aussi qui seront lus ici dans le bruissement consentant des cigales. Il se dit, les livres vont s'ouvrir sur le Temps, beau présage, comme celui du regard de l'aimée.



" Ecoutez-moi, car je suis un tel. Et n'allez surtout pas confondre. " (3)

" faire entendre des livres " (4)

" Elle dort, elle est constituée d'un grand nombre de cellules, elles-mêmes composées d'une multitude de particules atomiques, elle a l'air immobile, ses particules ne le sont pas, elles vibrent d'un mouvement énorme à une vitesse d'agitation de plusieurs kilomètres par seconde qui maintient sa température dans les limites du vivable, c'est ce qui est écrit, je lis ce qui est écrit, c'est ma spécialité. " (5)

" J'ai changé d'ange en changeant d'années, disait un écrivain, je luis dis ça, avec le ton, léger vibrato sur les an, c'est beau. " (5)

" Les petites choses partout unies dans des masses immenses. " (5)

" Vous savez la poésie c'est l'art de la mémoire de la prose, dit-il après un long moment où je n'avais plus rien écouté. " (5)



à suivre

Philippe Chauché

(1) Baldassar Castiglione / Le Livre du Courtisan / traduc. par Alain Pons d'après la version de Gabriel Chappuis (1580) / Éditions Gérard Lébovici / 1987
(2) Olivier Cadiot / artiste associé du Festival d'Avignon 2010
(3) Friedrich Nietzsche / Ecce Homo / traduc. Alexandre Vialatte / 10-18
(4) Olivier Cadiot / Avignon janvier 2010
(5) Retour définitif et durable de l'être aimé / Olivier Cadiot / P.O.L.

mercredi 27 janvier 2010

Vérité du Roman

Il se dit c'est toujours la même histoire, une guerre profonde, terrible, une guerre faite aux écrivains, elle est présente depuis longtemps, avec ses éclats d'obus qui visent à détruire les mots et donc le corps de l'écrivain. Il se dit il y a un roman " Jan Karski " de Yannick Haenel, lors de sa parution, il écrivait ici même :

" A l'origine il y a un nom, un corps, un visage, et une voix. A l'origine il y a un film, Shoah de Claude Lanzmann, qui traverse l'histoire du cinéma documentaire, comme La Recherche du Temps Perdu traverse l'histoire de la fiction romanesque, insaisissable, immense, renversant, fondateur, nécessaire, et ce nom Karski, et ce prénom Jan, ce corps, ce visage, cette voix vont féconder ce roman, Jan Karski, comme un jour une tapisserie la Dame à la licorne féconda A mon seul désir , grandeur de la fiction, renversement de la fiction, nécessité de la fiction, dites-moi ce que vous avez vécu, je l'écrirai, mais autrement, dans ma liberté totale, cette liberté que vous n'avez jamais cessé de porter.

A l'origine il y a ce visage, et ces mots, ce corps et ces mots que Lanzmann saisit et que Yannick Haenel regarde et écoute. Regard et oreilles aiguisés, regard et oreilles accordés d'écrivain :

" Les phrases de Jan Karski viennent de loin ; elles semblent perdues dans le temps, vouées à une répétition désespérée. Car la " conscience du monde ", comme il dit, a-t-elle vraiment été " ébranlée " ? Les deux hommes qui en 1942 disant à Jan Karski : " Peut-être ébranlera-t-on la conscience du monde " n'ont plus que ça, ils se raccrochent à cet espoir. Mais est-il possible d'ébranler la " conscience du monde " ? Et ce qu'on appelle le monde a-t-il encore une conscience ? En a-t-il jamais eu ? A ce moment du film, en écoutant la voix de Jan Karski, on sait que non. Soixante ans après la libération des camps d'extermination d'Europe centrale, on sait qu'il est impossible d'ébranler la conscience du monde, que rien jamais ne l'ébranlera parce que la conscience du monde n'existe pas, le monde n'a pas de conscience, et sans doute l'idée même de " monde " n'existe-t-elle plus. " Nous voulons, dit-il, une déclaration officielle des nations alliées stipulant qu'au-delà de leur stratégie militaire qui vise à assurer la victoire, l'extermination des Juifs forme un chapitre à part. " (1)

A l'origine il y avait la croyance dans les mots qui peuvent retourner le monde contre la barbarie, à l'origine il y avait deux hommes qui conduisaient un troisième, dans l'Enfer, deux Juifs qui parlaient à un Catholique du ghetto de Varsovie, ce lieu de mort qui dessinait les Camps de la Mort. Deux Juifs qui parlaient et qui montraient pour qu'il dise, lui le Catholique, pour qu'il parle de ce qu'il avait entendu et vu, de ce qu'il avait entendu et vu du ghetto et des Camps de la Mort, et que le monde se réveille enfin. A l'origine il y avait l'espoir d'un réveil, mais les phrases n'ont rien réveillé, mais la parole n'a rien libéré, la destruction des Juifs d'Europe tenait à ça, à une écoute réelle, à un défi, où se jouait autre chose que la Victoire contre l'Allemagne Nazi, ce qui se jouait était le sauvetage réel d'un peuple, qui se jouait était la liberté, alors que c'est le chantage qui l'a emporté, alors que c'est le marchandage de l'Europe qui s'est joué. A l'origine il y avait ceux qui croyaient dans les mots qui voient, et dans le regard qui parle, et il y avait des aveugles et des sourds vautrés dans leur handicap. A l'origine il y avait un homme qui allait traverser l'Europe dans tous les sens, porteur de tout le sang d'un peuple massacré, porteur de toute l'histoire d'un peuple que les nazis allaient détruire, rayé de la carte d'Europe centrale, les sourds et les aveugles savaient tout cela. A l'origine il y avait un Catholique porteur de tous les mots des Juifs, de toutes les phrases des Juifs, qui a parlé dans le désert glacé, qui a dit, qui a redit, à n'en plus finir, et les mots se sont envolées comme les fumées des Camps de la Mort.

" Un homme est debout, immobile, dans la rue. Jan Karski se fige pour nous le faire voir, il prend une pose de stupeur, bouche ouverte, yeux écarquillés : un homme " pétrifié ", comme il disait tout à l'heure. Mort ? Non, le guide dit qu'il est vivant. " Monsieur Witold, rappelez vous ! Il est en train de mourir. Il est mourant. Regardez-le ! Dites-leur là-bas ! Vous avez vu. N'oubliez pas ! " (1)

A l'origine il y a la mémoire, celle des yeux, celle du corps, la mémoire qui envahit Jan Karski, la mémoire de la peau et du verbe, la mémoire, parlez, lui dit-on, parlez, parlez, ne cessez de parler, cela est sans importance, on connaît la suite ! Terrible !

A l'origine il y a le récit de Jan Karski. Il a le corps et les mots de Jan Karski filmés par Claude Lanzmann, et que voit Yannick Haenel. A l'origine il y a les mots, qu'écoute et qu'entend Yannick Haenel, et de tout cela naît le roman, le roman des mots vus par Jan Karski, le roman des corps qui meurent, le roman de la cécité volontaire, comme on le dit de la servitude, et le roman de la surdité volontaire.

" D'un côté il y avait l'extermination, et de l'autre l'abandon - rien d'autre à espérer. C'était le programme du monde à venir, et ce monde, effectivement, est venu : tous nous avons subi cet abandon, nous le subissons encore. C'est ainsi qu'il m'est devenu absolument impossible de dormir : depuis le 28 juillet 1943, c'est-à-dire depuis plus de cinquante ans, je n'ai pas trouvé le sommeil. S'il m'est impossible de dormir, c'est parce que la nuit j'entends la voix des deux hommes du ghetto de Varsovie ; chaque nuit, j'entends leur message, il se récite dans ma tête. Personne n'a voulu entendre ce message, c'est pourquoi il n'en finit plus, depuis cinquante ans, d'occuper mes nuits. C'est un véritable tourment de vire avec un message qui n'a jamais été délivré, il y a de quoi devenir fou. Ainsi les nuits blanches s'ouvrent-elles pour lui, elles l'accueillent. " (1)

A l'origine il y a des mots que Jan Karski porte à travers l'Europe et l'Amérique, à l'origine il y a ces mots qui sont des silences, et puis il y a ces mots que porte Yannick Haenel, les mêmes, et pourtant si différents, ce n'est pas un témoignage, c'est des mots qui ont vus, l'écrivain à vu les mots qui ont vu de Jan Karski, l'écrivain a fait de ces mots un grand roman, le mot est inscrit sous le nom de l'auteur, et oui un roman. Un roman pour dire ce qui n'a pas été vu, et ce qui n'a pas été entendu. " Pas un mot à enlever, se dit-il. Il y a donc ce roman d'aujourd'hui, ce roman qui se saisit d'une histoire unique et de l'Histoire des juifs d'Europe, il y a un roman politique, qui renverse les croyances, et qui aujourd'hui est traîné dans la boue par un cinéaste-romancier Claude Lanzmann, dans une gazette populiste, lisons :

" ... je ne voyais pas comment on pouvait écrire un roman sur Karski, comme l'homme qu'il était, que j'avais connu, et la nature même de son témoignage, tels qu'ils apparaissent dans Shoah, pourraient donner matière à fiction... Certains appellent " hommage " ce parasitage du travail d'un autre. Le mot de plagiat conviendrait aussi bien... Ce que Haenel ignore et qui, s'il l'avait su, l'aurait peut-être retenu à se livrer à sa fade complainte de belle âme, c'est que, pendant les quarante-huit heures où j'ai tourné avec Karski, je lui ai posé toutes les questions capitales sur ses rencontres avec les leaders politiques, intellectuels ou religieux de la Grande-Bretagne et des Etats-Unis et qu'il y a répondu, avec droiture et même enthousiasme, devant ma caméra... Yannick Haenel est sans doute trop jeune pour savoir que le plus grand des hommes peut avoir plusieurs visages, être double ou triple ou plus encore et son Karski inventé est tristement linéaire, emphatique donc, et finalement faux de part en part... Les juifs d'Europe n'ont pas été sauvés. Auraient-ils pu l'être ? Ceux qui, péremptoires, répondent aujourd'hui " oui " ne sont-ils pas eux aussi des lecteurs tâtonnants de leur propre temps ?... " (2)

Ce réquisitoire n'est pas nouveau, se dit-il, cet homme veut la peau d'un autre homme. Crime aboslu, avoir écrit un roman, un roman sur un homme d'exception, et tenté de délier les fils de l'illusion organisée et dominante du " Spectacle ", du fameux " on ne savait pas ! ", pensé et écrit ce roman en écrivain, en moraliste aussi, en sondeur du monde, de la surdité, et du mensonge organisé, et ajoute-t-il, c'est lui que l'on accuse aujourd'hui de mensonge, d'avoir commis " un faux roman ". Il se dit, je devrais en rire, mais parfois, le rire ne vient pas. Le procureur Lanzmann estime sûrement que l'histoire de Karski lui appartient, un " jeune " écrivain, n'a pas à s'en saisir, n'a pas à en faire une oeuvre romanesque, n'a pas à écrire un livre exceptionnel dont la portée, terrible, va dans l'au-delà du romanesque, et vrille le coeur du mensonge fatal et partagé, dont on sait les conséquences, la destruction des Juifs d'Europe.

Le venin va se dissoudre pense-t-il, restera le roman, la victoire de la vérité du roman, et cette vérité du roman vérifie en permanence la liberté de l'écrivain, et ce n'est pas un procureur d'un autre temps qui peut la changer.

Le roman réussi est une vérité qui fait trembler le monde, et c'est cette vérité qui effraie Lanzmann.


" Il n'est même pas possible de parler de " crime contre l'humanité ", comme on s'est mis à le faire dans les années soixante, lorsqu'on a jugé Eichmann à Jérusalem : parler de " crime contre l'humanité ", c'est considéré qu'une partie de l'humanité serait préservée de la barbarie, alors que la barbarie affecte l'ensemble du monde, comme l'a montré l'extermination des Juifs d'Europe, dans laquelle ne sont pas impliqués seulement les nazis, mais aussi les Alliés. " (1)



à suivre

Philippe Chauché

(1) Jan Karski / Yannick Haenel / L'Infini / Gallimard
(2) Marianne / N° 666 / Du 23 au 29 janvier 2010

samedi 23 janvier 2010

L'Année des Délices (13)


Pierre Auguste Renoir 1841-1919

" Des fleurs magiques bourdonnaient. " (1)

Avez-vous remarqué à quel point les corps lorsque l'on sait les voir ont des éclats de fleurs ?
Avez-vous remarqué à quel point les corps lorsque l'on sait les entendre résonnent comme des phrases ?
Avez-vous remarqué à quel point les corps lorsque l'on sait les toucher offrent des mélodies que personne ne peut transcrire ?
Avez-vous remarqué à quel point les corps lorsque l'on sait les sentir offrent des parfums à chaque fois nouveaux et enivrants ?
Avez-vous remarqué à quel point un corps libre, est un corps vu, entendu, touché, et senti ?
C'est dans vos bras que j'ai vu tout ce que vous dites là !
C'est dans vos bras que j'ai découvert cette permanence du Temps !
C'est dans l'écho de votre voix que s'est ouvert un chemin dont j'ignorais jusqu'à l'existence même !
C'est dans l'éclat de vos phrases que mon corps s'est lui aussi fait phrase !
C'est dans la permanence de ma passion que la liberté m'est apparue !
C'est dans l'Instant que la jouissance s'éprouve !

Ces phrases il les a entendues, il les a vues, touchées et senties. Il se dit " de telles phrases méritent du Paradis, et ce Paradis est là devant moi ", mais aussi, " de ces phrases naissent un corps nouveau, et ce corps nouveau est une phrase nouvelle ".

" Je suis un inventeur bien autrement méritant que tous ceux qui m'ont précédé ; un musicien même, qui ai trouvé quelque chose comme la clef de l'amour. " (1)

à suivre

Philippe Chauché


(1) Illuminations / Arthur Rimbaud / Oeuvres complètes / Édition d'Antoine Adam / Bibliothèque de la Pléiade / Gallimard

vendredi 22 janvier 2010

Le Visage


Pablo Ruiz Y Picasso, dit Pablo Picasso 1881-1973

Comment regarder un tableau ? Comment regarder un visage aimé ? Où se placer ? A quelle distance ? Autant de questions qu'il se pose en ce matin naissant et qui ouvrent sur un autre espace, un autre Temps.
Il se plonge dans ce visage éclairé, vibration d'un regard, sourire qui glisse des lèvres aux yeux, des yeux aux tempes, et qui se prolonge dans l'invisible de ses pensées. Il se dit, son regard accroche la lumière, comme le fait le tableau qu'il a sous les yeux, il se dit aussi, son visage est une palette de couleurs, et c'est dans ces couleurs que naissent les Instants de joie absolue. Cette vibration du regard, il l'entend lorsque sa main se pose sur sa peau, lorsque ses mots glissent sur son visage, lorsque son visage embrase son regard. Il se dit aussi, le regard aimé prolonge les phrases, en fait apparaître de nouvelles. Il pense qu'un regard devient une phrase, et qu'une phrase est parfois un regard. C'est cela qu'il voit dans le jour qui se lève. Et ce regard porté sur un visage ou un tableau est traversé par les couleurs, le mouvement et l'éclat de l'un et de l'autre, ce regard devient ce visage et cette toile, ses vibrations deviennent les siennes par une surprenante transmutation de la peau et de la couleur.


Pablo Ruiz Y Picasso, dit Pablo Picasso 1881-1973

à suivre

Philippe Chauché

jeudi 21 janvier 2010

Le Passage


Léonard de Vinci 1452-1519

Son regard s'est longuement posé sur le cercueil, puis il a glissé sur les nuques, avant de s'élever vers les vitraux bleus qui éclairaient l'église, puis à nouveau il a fixé le cercueil et la gerbe de fleurs qui le recouvrait. Mille mots lui venaient, des mots qui sauvent pensait-il. " Les mots qui ne sauvent pas sont des mots inutiles, seuls les mots qui donnent la vie méritent d'être prononcés, seuls les mots de vie terrassent la mort, seuls les mots offerts comme des baisers sont des mots qui délivrent et rendent le corps au Temps, ces phrases se sont elles aussi élevées en silence. Il a entendu un mot, c'est le prêtre qui l'a prononcé, Passage, il l'a entendu ce mot, et compris que cet instant était celui d'un passage pour le prêtre, de la vie à la mort et de la mort à Dieu. Il devait y tenir puisqu'il l'a prononcé plusieurs fois le mot passage, il a pensé au mot voyage et à Ulysse, de la vie à la vie s'est-il dit. Un passage de la vie à la vie et non de la vie à la mort comme on veut nous le faire croire, c'est ce qu'il a pensé en regardant le cercueil une nouvelle fois. Il y a un corps au coeur du bois, s'est-il dit, et ce corps va passer à travers la trame du bois. Pour déboucher sur quoi ? s'est-il demandé. Sur la mort, sur la " vie éternelle " dit-on ! Étrange, a-t-il pensé.

Il a entendu d'autres mots, des mots de vie qui s'élançaient et venaient se poser sur le cercueil, avant d'embrasser, s'est-il dit, le corps dissimulé. Il s'est dit, ces mots là disent l'amour, ils sont dits pour aujourd'hui, pour hier et pour demain, ces mots qui disent l'amour offert et partagé, sont des offrandes, des offrandes pour le passage, des offrandes pour le Temps.

Le mot passage, ne le quittait plus, il s'est dit, c'est une ouverture, un fragment qui dit l'oeuvre, une ouverture sur la vie retrouvée, c'est ce qu'il a pensé. D'un oeil il fixait le cercueil qui dissimulait le corps, de l'autre un autre corps en mouvement qui lui offrait des mots de vie, de la vie à la vie, à t-il une nouvelle fois pensé, des mots à l'amour, d'un geste à un regard, d'un enlacement à un embrasement, les mots naissent de là, de cette ouverture, de cette musique des corps sauvés par les mots, de ce passage. Il a également pensé, que les corps donnent vie aux mots, que les mots naissent des corps enlacés, et cet enlacement déjoue la mort.

" Le Sauveur a englouti la mort - tu ne dois pas rester dans l'ignorance -, car il a dépouillé le monde périssable, il l'a changé pour un Éon impérissable et il est ressuscite, ayant englouti le visible par l'invisible, et il nous a ouvert la voie de notre immortalité. " (1)

" Si tu possèdes la résurrection, mais que tu restes comme si tu devais mourir, alors que celui-là sait qu'il est mort, pourquoi donc te pardonnerais-je ton manque d'entraînement ? Chacun doit pratiquer l'ascèse de maintes façons. Ainsi il sera délivré de cet élément, en sorte de ne plus être dans l'erreur, mais de se reprendre à nouveau tel qu'il était d'abord. " (1)

" Les héritiers des morts sont eux-mêmes morts et c'est des morts qu'ils héritent. Les héritiers du vivant sont eux-mêmes vivants et ils héritent du vivant et des morts. Les morts n'héritent de personne. Comment en effet celui qui est mort pourrait-il hériter ? Le mort, s'il héritait du vivant, ne mourrait pas, mais c'est bien davantage qu'il vivrait, le mort. " (2)

" Ceux qui disent que le Seigneur est mort d'abord puis qu'il est ressuscité sont dans l'erreur, car il est ressuscité d'abord, puis il est mort. Si quelqu'un n'obtient pas d'abord la résurrection, ne doit-il pas mourir ? Par le Dieu vivant, celui-là ne doit-il pas mourir ? " (2)


Léonard de Vinci 1452-1519

Il s'est dit, la question n'est pas de croire ou de ne pas croire, la question réside dans les réponses qu'elle m'apporte et dans celles que j'offre sur l'Instant, dans l'effeuillement des mots et des corps, la réponse est dans l'éblouissement d'un regard, dans l'Instant d'un mouvement, dans la vie vive qui s'ouvre. La mort déteste tout cela. Je m'emploie, a-t-il écrit, à ouvrir mes mots et mon corps sur un passage de Joie.

à suivre

Philippe Chauché

(1) Traité sur la résurrection / Écrits gnostiques / La bibliothèque de Nag Hammadi / traduc. Jacques-E. Ménard / Bibliothèque de la Pléiade/ Gallimard
(2) Évangile selon Philippe / Écrits gnostiques / La bibliothèque de Nag Hammadi /
traduc. Louis Painchaud / Bibliothèque de la Pléiade / Gallimard

mardi 19 janvier 2010

L'Année des Délices (12)


Antoine Watteau 1684-1721

Il se saisit du dessin de Watteau comme l'on se saisit d'un mouvement, d'un regard, d'un corps aimé. Saisissement se dit-il, et immédiatement éblouissement.
Il se saisit de la vie qui se grise de joie, c'est ce qu'il appelle les évidences de la Courbe du Temps, un saisissement qui devient un éblouissement.
Il pense à cette voix, saisissement encore, qui s'est posée sur son regard, une voix est un saisissement et un éblouissement pense-t-il, une voix qui est une éclaircie permanente.

Il pense que tout devient clair et lumineux lorsqu'un mouvement de mains s'offre à lui, il pense aussi, que tout s'éclaire et s'illumine dans l'élévation d'un corps, étrange se dit-il, que ce mot élévation, lui vienne ainsi ce soir, une élévation c'est non seulement un mouvement visible mais aussi invisible, un déplacement visible vers le large et un retour secret vers la côte, un voyage qui ouvre sur les Courbes du corps.

Saisissement, il se saisit du livre comme l'on se saisit d'un corps qui s'envole :

" Voyage... Odette, au téléphone ce matin... Chaque appel, chaque signe, chaque parole... et c'est encore le même fil rouge... tout un roman passé... Nous avons vécu dans la même maison ( qu'est-ce qu'une maison, ce volume, cette masse nerveuse avec ses hémisphères ?... les labyrinthes d'un cerveau ) il y a plus de cinquante ans. Sa voix est familièrement ( les voix des femmes ) la même, rien n'a changé, sentiment très enfoui de proximité, de tendresse, d'attendrissement juvénile, et plus encore. Une mémoire attachée, maintenant romanesque, présente, enfouie, cachée. Ce qui reste avec moi... encore ( en corps )... J'ai donc vécu. C'est une surprise cette présence... J'ai des souvenirs, des voisins, des amis...

Le voyage... déplacement en cours de route... le sans fin. " (1)

Le saisissement du voyage, c'est à cela qu'il pense, le saisissement du Temps, de sa Courbe, d'un regard, d'une peau, le saisissement d'un mot, saisir des mots pour les mêler, saisir des phrases pour les illuminer. J'illumine les phrases se dit-il, j'illumine les mots et la peau. Une magie blanche éclairante.
A un ami qui lui demandait ce qu'il préférait dans la vie, il répondit la vie. La vie, un saisissement comme un bouquet de violettes, comme une explosion de pages qui s'ouvrent dans ses mains, pages d'un livre qu'il effleure comme un peau, miracle de la transformation du papier imprimé en chair, comme dans le dessin de Watteau.

à suivre

Philippe Chauché


(1) Le savoir-vivre / Marcelin Pleynet / L'Infini / Gallimard

lundi 18 janvier 2010

L'Année des Délices (11)


Henri Matisse 1869-1954

Harmonie en jaune, c'est le nom qu'il lit sous la reproduction du tableau de Matisse, alors il pense à un livre d'harmonies, il lit :
" Elle tourne lentement sur elle-même, on dirait sur un socle mobile, une poupée mécanique qui se dévide, déroule le film de ses sensations : Shanghaï, near your sunny sky / I see you now, soft music on the breeze / Singing through the cherry trees. Elle mumure, une fine voix de petite fille, un son vide, cling-clang !, elle semble perdue dans ses souvenirs, recherche d'un parfum oublié, un son, un visage : Dream of delight / You and the tropic night. Ca y est, elle l'a retrouvé : Shanghaï, Longing for you all the day through / How could I know I did miss you so. Elle est radieuse, elle a arrêté de tourner sur elle-même, bras et mains articulés. Maintenant elle est pleine de vie, une femme, la voix ample, sensuelle, tout est présent en elle ... " (1), il se dit, " cette voix en se trouvant, délivre ", il se dit aussi, " cette voix radieuse conduit à l'éclosion du Temps, à une permanence de sa Courbe ", il pense, " je suis au centre de cette voix lorsqu'elle m'apparaît ". Harmonie, le mot s'offre à son regard, il le répète plusieurs fois, ce mot devient par le miracle de cette répétition, une phrase qui l'enveloppe comme ses bras savent si bien le faire, une phrase qui devient une harmonie, c'est ce qu'il pense en écoutant la sonate Opus 58 de Frédéric Chopin, par Martha Argerich (2), il se dit, " cette Année des Délices sera aussi celle de l'harmonie ", il met le mot au singulier, mais se dit-il, je pourrais aussi l'écrire au pluriel, le pluriel du mot fait naître d'autres phrases, comme chez Chopin, la phrase fait apparaître d'autres phrases, et ainsi la musique s'harmonise avec le regard de celui qui l'écoute. Il pense que le mot harmonie lui va bien, il le choisit pour la soirée, elle sera d'harmonie se dit-il, " harmonie de ses mains qui se croisent sur son regard, harmonie de ses jambes qui montent les marches de marbre, harmonie de son regard, harmonie de ses lèvres, harmonie de ses seins, harmonie du Temps embrassé dans la nuit, harmonie absolue, comme un miracle du mot. " Un mot ainsi écrit est un miracle, pense-t-il, " un corps ainsi aimé est un miracle, une phrase ainsi offerte est un miracle, un regard qui glisse dans la nuit est un miracle, une voix qui s'offre comme une musique est un miracle, les phrases qu'elle déclenche sont des miracles d'harmonie. "



Henri Matisse 1869-1954

à suivre

Philippe Chauché

(1) Ingrid Caven / Jean-Jacques Schuhl / L'Infini / Gallimard
(2) Chopin / Martha Argerich / The Legendary 1965 Recording / Emi Classics

dimanche 17 janvier 2010

Ecrire c'est Aimer



Il s'est dit, " c'est son titre qui m'a poussé vers lui ", " c'est comme un prénom ", a-t-il ajouté, " un prénom qui vous saisit, et ce saisissement est un bouquet de fleurs qui vous accompagne et vous embrase ". Au dessus du titre en bleu, un beau bleu d'été, " L'Absence d'oiseaux d'eau ", il a pensé, il est troublant ce titre, et s'est demandé ce qu'il avait à dire de la littérature, ce titre là, au dessus du bleu, il y avait un nom d'un gris d'automne, " Emmanuelle Pagano ", il ignorait ce nom d'écrivain, il aimait être dans cette ignorance première, et plus bas, " Roman ". Il a traversé la rue avec ce roman de l'Absence d'oiseaux d'eau à la main, il s'était posé dans sa main droite, celle qui aime les livres, a-t-il pensé. Il y avait une note au tout début, une note d'auteur, un avertissement, un éclairage, il s'est dit, elle est aussi troublante que le titre cette note. La note l'avertissait que ce roman était : " à l'origine un échange de lettres avec un autre écrivain. Nous nous l'étions représenté comme une oeuvre de fiction que nous construisions chaque jour, à deux, et dans laquelle nous inventions que nous nous aimions. Nous ne savions pas jusqu'où le pouvoir du roman nous amènerait. Nous ne connaissions pas la fin de l'histoire. Il est sorti de ma vie brutalement, abandonnant ce texte en cours d'écriture. En partant, il a repris ses lettres. Il y a donc des vides, des ellipses dans ce roman, dans lesquels il faut imaginer ces lettres, qu'il publiera peut-être un jour, une autre fois, ailleurs, séparément. " Dès les premières pages, il s'est dit, " Écrire c'est Aimer " et il a pensé, " lorsque j'écris, j'aime ", ce roman de l'Absence d'oiseaux d'eau, s'accordait à cette Année des Délices : " Le livre et la vie se mélangent, sans couture, sans séparation. " " Le rythme de l'écriture prend appui sur ce métronome intime au corps de chaque écrivain. Le tien, on dirait le battement de l'eau sur des rochers. Le mien est détraqué. " " Serre-moi plus fort, prends ce risque-là, de brouiller les pulsations, les rythmes des phrases. " (1), il a pensé en lisant les premières pages de cet échange littéraire devenu solitaire, que cet écrivain là, avait un corps qu'elle exposait, un corps dans le mouvement de l'amour et de l'écriture, ce mouvement est celui de la Courbe du Temps. Il n'a pas cherché à imaginer ce que l'homme en face avait écrit, il s'est laissé gagné par le rythme de la phrase, par sa musique, il s'est dit, la musique d'un écrivain aimant est une belle musique, et l'écrivain qui écrit l'amour aimé ne sera jamais perdu, même s'il sombre, un ange le sauvera de la noyade, de l'absence des mots et des gestes de l'homme aimé. Il a tracé dans la marge blanche des pages de petits traits au crayon dur, et relu une deuxième fois ce qu'il avait ainsi souligné dans la légèreté de la première lecture :
" Je voudrais prendre les mots dans mains, et les tordre, les mots, jusqu'à ce qu'ils suivent les contours de ton corps, les malaxer jusqu'à ce qu'ils soient chauds, et qu'ils aient le bonne texture, qu'ils soient suffisamment tendres pour recouvrir ta chair d'une seconde peau. " (1)
" Tous les soirs, je t'envoie ce que tu attends de moi, des mots qui nous tiennent ensemble, des points de désir qui ponctuent mes lettres. " (1)
" J'aime savoir ça : puisque tu l'embrasses, mon ventre sera dans tes livres, puisque je te caresse, tu écriras ton plaisir, celui que je te donne. " (1)
" Je sais comment je te tiens, par les mots et par le sexe. " (1)
" Quand nous faisons l'amour, nous ne faisons qu'écrire encore les mues de nos écritures l'une dans l'autre et quand nous sommes éloignés, quand nous sommes loin et que nous n'écrivons pas, nous nous manquons comme on manque de mots, comme on est muets, aveugles, sourds. " (1)
" Est-ce qu'on peut rentrer dans un corps comme on entre dans un livre, totalement, en étouffant les bruits de l'extérieur, en calfeutrant l'espace ? " (1)

L'auteur s'est mis à la hauteur de son aventure, d'amour, de mots et de corps, il fallait pour la réussir l'accorder à la partition secrète de l'art littéraire. Il se dit s'est réussi.

Ces phrases l'ont ébloui, ces phrases et d'autres aussi, il les trouvent lumineuses et musicales, elles ne le surprenent pas, l'histoire oui, pas les phrases musiciennes. Il s'est dit, de telles phrases viennent d'un corps qui n'a pas peur de la jouissance, et un corps d'écrivain qui n'a pas peur de la jouissance est un corps qui sait écrire, il a souri en pensant cela, et sa souffrance, cette absence qui fige, n'abolira pas cet art d'être à la hauteur de l'amour, donc du hasard, qu'écrit et que vit l'écrivain, c'est ce qu'il a écrit dans le matin délicat qui lui souriait.

à suivre

Philippe Chauché

(1) L'Absence d'oiseaux d'eau / Emmanuelle Pagano / P.O.L.

samedi 16 janvier 2010

URGENCE HAITI

" Etc_caraibe compte parmi ses membres une douzaine d'auteurs haïtiens fortement touchés par la catastrophe qui s'est abattue sur eux, leur maison, leur pays, leur famille... Nous avons reçu des nouvelles de certains d'entre eux : Saint Just Louvenson va bien mais il n'a aucune nouvelle de sa famille qui vit sur Port-au-Prince, il ne parvient pas à rejoindre la capitale, les rues sont bloquées ; la famille de Guy Régis est sauve, celui-ci cherche à les rejoindre pour leur porter secours et assistance. Jean Durosier Desrivière venait de nous annoncer qu'il avait trouvé un poste au ministère de la culture auprès de Magalie Comeau Denis ; une heure plus tard, il n'y avait plus de ministère et nous sommes sans nouvelle d'eux.

Nous n'avons pas non plus de nouvelles des autres: Evelyne Trouillot, Emanuel St Hilaire, Jean Marc Voltaire, Jean Joseph, Francketienne, Charitable Ducchens, Dovilars Anderson, Dominique Batraville...

Toute l'équipe d'Etc_caraibe tient à leur assurer son soutien. Voilà pourquoi le bureau a décidé d'organiser une collecte de soutien auprès des auteurs d'Etc pour aider leurs amis et compagnons d'écriture d'Haïti. Nous nous engageons à remettre et répartir équitablement entre tous nos auteurs qui, sur place, se battent et aident leur famille à survivre. Nos vous tiendrons régulièrement informés des dons perçus et de la répartition mise en place. C'est une goutte d'eau dans l'océan mais c'est aussi un engagement, une solidarité nécessaire, d'auteurs à auteurs.

Bien cordialement, Danielle VENDE directrice et Bernard Lagier Président "

vende.danielle@hotmail.com

Une lecture de textes d'écrivains haïtiens se prépare à Avignon, plus de détails dans quelques jours.

à suivre

Philippe Chauché

jeudi 14 janvier 2010

L'Année des Délices (10)


Gustave Courbet 1819-1877 Jo l'Irlandaise

Il a la phrase en bouche, il la fait tourner dans ses lèvres, elle s'élève, elle se pose, puis s'envole, elle est là, évidence et nécessité. Il se dit, si vous aimez, écoutez les phrases, celles que l'on vous offre, celles qui délivrent, et donnent à voir. Les phrases donnent à voir, c'est ce qu'il se dit, et celle là plus particulièrement. Une phrase est une offrande. Une offrande est une musique, une phrase qui n'est pas une musique est une phrase morte. Une phrase qui n'ouvre pas sur la joie est une phrase perdue, une phrase perdue ne se retrouve jamais, c'est ce qu'il pense à cet instant, qui est celui du roman, de sa naissance, de ses premiers éclats, de ses premiers accords. Il faut, ajoute-t-il, accorder les phrases à la naissance du roman, et faire que ce roman à naître soit celui de la vie et de la joie d'avoir entendu cette première phrase qu'elle a donnée ce soir-là, qu'elle a offerte, qu'elle a embrassée. Ce roman, pense-t-il, sera celui de cette phrase inoubliable. Il se dit aussi, il ne faut jamais se défaire de cette phrase, il faut la garder sur sa peau comme une caresse solaire accordée aux éclats de lune de son regard, qui ce soir-là accompagnaient sa main qui se posait sur sa joue, sur ses seins, sur son ventre. Il a compris, se dit-il, qu'une phrase doit ainsi embraser un corps pour exister. Une phrase qui se livre sur l'Instant est un miracle, il se dit aussi, que l'Intant aimé porte la phrase sur la Courbe du Temps. Il pense aux éclairs qu'offre cette phrase, il pense aux livres qui s'offrent parfois comme une phrase, à un regard qui n'est autre qu'une phrase, encore, pense-t-il, faut-il s'en saisir. Se saisir d'une phrase, c'est se saisir d'un corps aimé. La phrase, ajoute-t-il est son secret, et se secret se lit dans son regard d'éblouissement. Il se dit aussi, que cette Année des Délices, sera celle d'une phrase un soir entendue, d'une phrase qui ouvre sur la liberté du Temps et sur son accomplissement. L'Instant est dans la phrase, et la phrase embrassée délivre de la mort.

à suivre

Philippe Chauché

mercredi 13 janvier 2010

Entrée des Fantômes



Le livre est posé sur son bureau, il l'accompagne depuis quelques jours, il relit ce qu'il notait ici : " Il a ouvert le livre et très vite, lu cette phrase : " La jeune fille était poreuse, la plaque hypersensible d'une pellicule TRI.X. ultrarapide : tout l'impressionnait, elle reflétait le temps tout le temps. " (1)
Il s'est dit quel livre qui ainsi s'annonce ! " Elle prit distraitement dans son sac un banal stylo laqué noir au capuchon sans agrafe et le tenant devant la bouche elle fit " Aaahhh ! ", à peine un soupir, et comme par une formule magique un oeilleton s'ouvre en son milieu : un centimètre, quatre rainures imperceptibles, un bout de laque se déboîte vers l'intérieur, coulisse sur le côté, comme un volet, découvrant une membrane translucide. Le mécanisme ne réagissait qu'aux fréquences sonores de rares nuances vocales. Il était peut-être resté sourd depuis toujours, comme un simple stylo, ses divers propriétaires n'ayant pas le timbre voulu. (1).
Voilà ça s'envole, s'est-il dit, le roman prend sa vitesse de croisière, il suffit d'avoir dans la voix la formule magique, l'éclat de voix qui découvre ce qui semble être caché, ce roman à peine ouvert sous la neige, a finalement la chance, pensa-t-il de paraître en cette Année des Délices. " Il poursuit, plonge dans l'histoire de Marge : " Elle avait inscrit le premier mot du SMS et on la finissait pour elle en mots fantômes. Son portable sous l'emprise d'un sortilège ? " (1)
Les fantômes irisent le téléphone portable de Marge, ils font plus que s'inviter, ils s'imposent. En quelques pages, l'écrivain esquisse une fiction qui en fait naître une autre, celle de l'auteur. " Moteur " comme l'on dit au cinéma !
Fiction ? ma vie est un roman ? " Je suis si romanesque " écrit-il à plusieurs reprises. Une vie vécue au centre des intérêts du Temps s'écrit là, vérification que vivre c'est écrire, et bien écrire au centre de la vie vive.
Ici, il y a une rencontre avec le cinéaste chilien Raul Ruiz qui offre à l'écrivain un rôle dans un film qui ne se fera peut-être jamais, mais qu'importe : " Je te propose de jouer le rôle du chirurgien dans les Mains d'Orlac ! " (1) Les mains du crime dans un corps d'artiste, amusante métaphore de l'écrivain en mouvement, un mouvement chaloupé, car l'auteur claudique, la faute à une hanche qui doute : " ... renversé dans son fauteuil, il a examiné la radio de mes os à la lumière de la lampe... " Mais c'est un Bacon ! Bacon, vous connaissez ? le peintre ! " (1) Voilà comment naissent les fictions réelles, ma vie est roman ! Et les fantômes se dit-il, ils vont s'inviter, dans les éclats de la ville des écrivains : " Croiser les fantômes est un luxe réservé à de riches oisifs aux nerfs fragiles et un peu hors du monde, je me disais dans le taxi que redéfilaient dans l'autre sens les rives du fleuve éclairé de loin en loin par les lumières balayantes. En plus, le face-à-face avec mon squelette, cette nuit où avaient ressurgi les souvenirs des créatures fantastiques du cinéma allemand, et de l'univers de Shakespeare hanté par les spectres, et même l'état dépressif, l'ornière où je me trouvais tout cela avait dû me mettre dans un état de réceptivité particulier. Et puis il y avait ce roman morbide chic que j'essayais d'écrire depuis bien longtemps, et à force d'écrire des choses étranges, ces choses étranges finissent par arriver. " (1)
Voilà et tout est ainsi. Il ajoute, ce roman arrive à temps, la neige lui va bien, comme d'ailleurs les intérêts du Temps, sa Courbe, et cette Année qu'il a baptisé des Délices, il se dit que l'année sera belle, lumineuse, joyeuse, amoureuse et écrite, ici ou ailleurs.

à suivre

Philippe Chauché

(1) Entrée des fantômes / Jean-Jacques Schuhl / L'Infini / Gallimard

lundi 11 janvier 2010

L'Art d'Ecouter un Visage


source : www.yozone.fr



Il se souvient de Marie Rivière. De l'écrivain cinéaste qui écoutait. Il se souvient de cet art délicat du mot qui fait apparaître la lumière.



Il se souvient de l'art d'écouter un visage.

à suivre

Philippe Chauché

L'Année des Délices (9)

Il a ouvert le livre et très vite, lu cette phrase : " La jeune fille était poreuse, la plaque hypersensible d'une pellicule TRI.X. ultrarapide : tout l'impressionnait, elle reflétait le temps tout le temps. " (1)





Il s'est dit quel livre qui ainsi s'annonce ! " Elle prit distraitement dans son sac un banal stylo laqué noir au capuchon sans agrafe et le tenant devant la bouche elle fit " Aaahhh ! ", à peine un soupir, et comme par une formule magique un oeilleton s'ouvre en son milieu : un centimètre, quatre rainures imperceptibles, un bout de laque se déboîte vers l'intérieur, coulisse sur le côté, comme un volet, découvrant une membrane translucide. Le mécanisme ne réagissait qu'aux fréquences sonores de rares nuances vocales. Il était peut-être resté sourd depuis toujours, comme un simple stylo, ses divers propriétaires n'ayant pas le timbre voulu. (1). Voilà ça s'envole, s'est-il dit, le roman prend sa vitesse de croisière, il suffit d'avoir dans la voix la formule magique, l'éclat de voix qui découvre ce qui semble être caché, ce roman à peine ouvert sous la neige, a finalement la chance, pensa-t-il de paraître en cette Année des Délices. Il est béni, s'amuse-t-il à penser, comme sont bénis les instants éclatants que lui offre la danseuse rouge de la Courbe du Temps. Il disposera d'une partie de la nuit pour lire ce livre de l'Année des Délices.



Auguste Rodin 1840-1917

Dans le bleu du ciel, il écoute les sonates pour " Violin and Hardpsichord " de Johann Sébastien Bach par Jaime Laredo et Glenn Gould, et il pense à la phrase entendue ici, cette phrase de la délivrance. Bach offre des phrases qui ouvrent sur une même délivrance, pense-t-il. Il en va des phrases prononcées comme des musiques jouées, elles éclaircissent le Temps, ouvrent sur un autre espace éclatant, déchirent les diableries installées, la marchandisation des phrases qui opère partout, et finalement ridiculisent les âmes tristes qui ont le ridicule chevillé à leur pauvres phrases cancéreuses.

Il se dit, " j'assiste à la déclinaison du jour, la neige et le ciel se fondent, miracle des couleurs qui glissent dans la nuit, la nuit est un paradis en mouvement, et ce mouvement m'unifie à celui du Temps. "

à suivre

Philippe Chauché

(1) Entrée des Fantômes / Jean-Jacques Schuhl / L'Infini / Gallimard