lundi 23 novembre 2020

Une douleur blanche de Jean-Luc Marty dans La Cause Littéraire


« Une fois, le bateau avait quitté le port pour la mer d’Irlande sous la neige. L’imaginaire de mes neuf ans avait consigné la disparition de mon père à cette marée-là. Plus tard, j’avais appris qu’au jour du naufrage, au large d’Ouessant où son chalutier avait disparu avec cinq marins à son bord, le temps était au beau fixe. J’avais aussi appris l’expression “faire son trou dans l’eau”, qui signifie mourir en mer ».

Une douleur blanche est le roman du retour, retour vers le pays de l’enfance : un port de pêche qui dérive vers la mort qui gangrène ses navires et ses quais, retour vers une mère qui s’y prépare, et les souvenirs d’un père disparu au large. Le narrateur revient en ses terres, loin de celles qui l’ont accueilli, à dix mille kilomètres de chez lui : le Brésil, qui s’infiltre dans le roman, en éclats romanesques et fraternels – « C’est une côte qui parle ma langue… Une langue morte qui renaît par surprise, au passage du fleuve à l’océan ». Une douleur blanche est aussi le roman d’une étrange rencontre sur le bord d’une route, une inconnue, sauvage, inquiétante, insaisissable, un astre étourdissant qui collectionne les bois flottés, abandonnés aux flots et au sable, aux étranges réparties : « Tu n’es pas là, dit-elle. – Comment le sais-tu ? – Parce que je ne suis pas sûre d’aimer où tu es ».

Une douleur blanche est un roman d’une puissante force romanesque, saisi de tensions admirables, un roman porté par l’amour d’une mère retrouvée – « Geste après geste, je deviens le fils. Peut-être faut-il l’être pour qu’existe enfin la mère » – que le narrateur avait, comme son père, laissée au port, sans l’abandonner, en suspens, en sachant dans sa chair et son âme qu’il reviendrait, et ce retour est au cœur de cet admirable roman.

« La plupart du temps, les quais ne retiennent pas les tragédies. Lorsque le sang s’y répand, il ne s’infiltre nulle part, c’est une pierre dure. Les pluies ou les embruns ont vite fait de tout chasser. La terre, elle, garde la guerre en mémoire. Elle l’érige en stèle et commémore les morts enfouis ».

La force romanesque de Jean-Luc Marty, c’est sa vision, il voit juste et profondément, il voit ce qui se dérobe, se dissimule, se voile. Lorsqu’il dirigeait le magazine GEO, il avait le talent de choisir des photographes qui avaient un regard, une vision unique, qui savaient comme d’aucuns raconter une histoire de leur Temps, le temps d’une photo posée ou dérobée. Le temps du roman appartient à Jean-Luc Marty, qui a affûté son regard, sa vision, et donc son style. Une douleur blanche est un roman composé avec toute l’attention d’un peintre, qui fait flamber les corps et les couleurs, ravive les douleurs, un roman composé dans le saisissement des sentiments, dans le corps à cœur des tourments qui retournent le narrateur, comme une vague venue des profondeurs renverse un chalutier. Admirable portrait de la mère du narrateur, de sa fin, comme un rituel chamanique, de Zé le brésilien pêcheur et fraternel, de Karmel, l’étrangère qui électrise le narrateur, de ce port de pêche qui se délabre, du fantôme des chalutiers, du souvenir du père sans corps, il y a tout cela dans Une douleur blanche, et plus encore.

Une douleur blanche est un roman de marin, un roman d’aventurier aux mains d’orpailleur, un roman saillant comme les muscles d’un pêcheur brésilien, un roman où la douleur chante, où le bonheur se livre comme une éclaircie, un roman où chaque geste est une offrande, et chaque phrase est pesée comme de la poudre d’or fin.

Philippe Chauché

http://www.lacauselitteraire.fr/une-douleur-blanche-jean-luc-marty-par-philippe-chauche

dimanche 15 novembre 2020

Rencontre avec Jean-Michel Devésa dans La Cause Littéraire

à l’occasion de la parution de Scènes de la guerre sociale (Le Bateau Ivre), et Lire, voir, penser l’œuvre de Jean-Philippe Toussaint, Colloque de Bordeaux (Les Impressions Nouvelles)


 


Philippe Chauché, La Cause Littéraire : Les éditions Le Bateau Ivre publient votre journal du Mouvement des Gilets Jaunes, votre roman bordelais sur ces samedis, où vous étiez des cortèges et des défilés. Comment est né ce projet tout d’abord lisible sur les réseaux sociaux, avant de devenir un livre ?

Jean-Michel Devésa : L’universitaire et désormais le romancier n’ont jamais cessé d’agir en citoyen et en militant, et – pour m’exprimer selon la langue et la symbolique qui sont les miennes –, en camarade (sans carte ni organisation depuis des lunes). Cela étant, j’en viens sans plus tarder à votre question.

Je n’ai pas manifesté le samedi avec le projet de faire un livre ni avec la volonté de tenir le journal du mouvement auquel je participais. Je suis descendu dans la rue, à compter de janvier 2019, parce qu’alors il m’a semblé que là était ma place, du fait de ma vision du monde et des espoirs qui ont tramé mon itinéraire personnel. D’abord, un peu stupéfait et interloqué (en novembre et début décembre 2018), ensuite attentif à la façon dont le mouvement s’est déployé, étonné que les fêtes de fin d’année ne l’aient pas tari, je l’ai rejoint en janvier, certain (parfois contre l’avis de plusieurs de mes amis et proches) qu’était entrée en révolte une partie significative du peuple – ses fractions notamment les plus invisibles, celles en terrible souffrance du fait des politiques néo-libérales suivies depuis quarante ans. Chaque samedi, j’ai donc battu le pavé bordelais. Et chaque samedi j’ai rajeuni. Du moins en ai-je eu le sentiment.

J’étais alors dubitatif quant à la possibilité d’ouvrir une brèche dans ce que nos aînés ont appelé le mur de l’argent ; je ne croyais plus à des luttes victorieuses, j’estimais qu’elles valaient surtout pour l’intensité avec laquelle les vivaient celles et ceux qui les menaient, une intensité qui leur faisait entrevoir ce que pourrait être une existence véritable, à la différence du semblant de vie auquel ils sont, nous sommes d’ordinaire réduits : la vie in absentia, pour faire allusion au titre de mon prochain roman. Je songeais que, par fidélité au militantisme de mes vingt ans, je devais en être. C’est ainsi que j’en ai été. Et que j’ai été submergé… En février, j’ai eu envie d’écrire, de noircir du papier, pour relater ce que je voyais au cours de ces extraordinaires manifestations. J’ai donc défini un protocole : ni document ni enquête, surtout pas de voyeurisme ; mais participation et immersion, puis restitution quasi immédiate et, enfin, mise en ligne de mes productions.

 

Ph. C : Vous suivez de samedi en samedi la mobilisation des Gilets Jaunes dans les rues de Bordeaux (avec une escapade à Toulouse et à Marseille), vous suivez et vous vivez cette mobilisation et vous écrivez de samedi en samedi ce parcours à travers la ville. Ces Scènes de la guerre sociale font penser aux dérives Situationnistes, très engagées, très critiques, une plongée active dans un mouvement social qu’éclairent les rues et les places que vous traversez, et vos phrases sonnent juste, comme un long souffle, une chanson que l’on entonne, là aussi c’était une volonté d’écrivain, de faire « entendre » ce qui s’est joué les samedis ?

J-M. D : Permettez-moi de dire que je ne suis pas le mouvement, je n’ai pas opté pour la position de l’observateur, j’y suis totalement impliqué même si je n’ai jamais porté le gilet. Je me suis comporté en militant qui reprenait du service : vivant à Bordeaux, c’était dans cette ville que j’avais à m’investir ; si je suis allé à Toulouse, c’était pour répondre au mot d’ordre national d’en faire le lieu névralgique du combat que nous livrions ; et si je me suis rendu à Marseille c’est parce que la veille mes obligations professionnelles m’avaient conduit à siéger à l’université d’Aix dans un comité de sélection pour un recrutement… Ces déplacements, je ne les perçois nullement comme des escapades, ce sont des fronts qu’il convient, collectivement, d’élargir. Vous allez tiquer à l’emploi de ce terme mais c’est celui qui me semble le plus approprié : chaque samedi, le centre des principales villes françaises devient un champ de bataille, mobilisation de milliers et de milliers de policiers, crs, gendarmes et baqueux, tirs de LBD 40, grenades de désencerclement, gaz lacrymogène, hélicoptères, véhicules blindés, canons à eau, barrières mobiles en plexiglass, fouilles systématiques, périmètres interdits, arrêtés préfectoraux liberticides, interpellations préventives par centaines, poursuites judiciaires, condamnations et emprisonnements, lourdes amendes, violences disproportionnées, des blessés graves et des mutilés en quantité… Et de notre côté, le courage et la ténacité, nos mains nues et nos cœurs battant la chamade. Je n’insiste pas : tout le monde sait cela, quelqu’un comme David Dufresne l’a établi et documenté avec netteté, et de manière indiscutable, ce qui est triste et inquiétant c’est que ce tour autoritaire du régime tout le monde l’a constaté, on a réprimé un mouvement social comme jamais auparavant depuis la Guerre d’Algérie, et personne ou presque ne s’en est offusqué, circulez messieurs-dames il n’y a rien à voir, et aux terrasses on sirotait des verres en continuant de bavarder quand les matraques et les bidules s’abattaient sur des cranes, parfois à quelques dizaines de mètres de ces candides et tranquilles consommateurs… Oui, pendant ces mois de fièvre, dans mon quotidien a prévalu la lutte des classes et je m’y suis plongé avec la certitude que dans les rues que nous arpentions nous n’étions pas seuls, nous avions l’Histoire pour nous accompagner et sa très généreuse armée des ombres, d’ailleurs ses chants, ceux de la Commune de Paris, de la Résistance des maquis et de la décennie 68, sont spontanément (re)venus à nos mémoires et à nos bouches, et si nous les avons entonnés dans la colère et dans la joie c’est bien parce que nous en étions les légitimes héritiers.

Vous allez sourire et vous moquer de moi, vos lecteurs vont se pincer… Ce que j’ai ressenti et éprouvé s’est apparenté à l’élan et à la puissance d’un printemps recommencé. Au lendemain de mai-juin 1968 et au tout début des années 1970, à chaque manifestation de la jeunesse lycéenne et étudiante, autour du mois de mars, les cortèges s’époumonaient d’un véhément « Chaud chaud chaud le printemps sera chaud ! », vos lecteurs de ma génération s’en souviendront, il se trouve qu’en ce qui me concerne, en cet hiver 2019, dès janvier, le printemps a fait valoir ses droits, un printemps mariant le bonnet phrygien, le brassard des gardes rouges et le noir lumineux des combattants de Durruti et des insurgés de Barcelone en juillet 1936. J’ai été happé par un bain de jouvence. Et porté par les mille et une expressions d’une humanité en devenir-fraternel : chaque samedi, nous étions par centaines et milliers littéralement plus chauds, et donc vivants, que les lacrymos sous lesquelles on essayait de nous noyer, de nous asphyxier, de nous mater… C’est dans ce climat soulevant qu’est monté en moi, à compter de février, un chant, au cœur même de l’action, au rythme des courses pour échapper aux nasses et aux charges policières ; qu’un agencement de phrases et d’images a pris hebdomadairement forme dans la clameur des affrontements, les hautes eaux de l’insurrection qui pointait et ses ressacs successifs…

Je rentrais à mon domicile, à la fois fourbu et heureux d’en être sorti indemne, sans casse ni mauvais coup reçu, et j’écrivais, un ou deux feuillets, pas vraiment un compte rendu, plutôt un instantané, le journal de bord de mes vingt ans retrouvés, et dans l’euphorie d’un devoir devant l’Histoire accompli (vous me pardonnerez la grandiloquence…) je diffusais cette prose d’un transsibérien enchanté, fantasmatique, que je rehaussais parfois (et avec son accord) d’un cliché saisissant du photoreporter Loïs Mugen, constituant ainsi peu à peu un noyau de lecteurs solidaires des Gilets jaunes et sensibles au tempo et aux associations au moyen desquels je m’efforçais de rendre sensible, dans la langue et sur le plan littéraire, ce que j’avais vécu dans l’après-midi, cette lutte de grande ampleur qui secouait le pays me concernait, ce n’était pas comme à Brazzaville au milieu des années 1990 où j’avais été témoin du combat d’un peuple auquel je n’avais pu apporter que mon soutien, si ce coup-là le train blindé de la révolution passait je ne le raterais pas, c’était ici que cela se jouait, sur les ronds-points à la périphérie de nos villes et sur le bitume de nos cités, le temps d’en découdre semblait sur le point d’advenir, le jour des doigts errants le bombaient sur les façades des beaux quartiers, à la nuit tombée j’essayais de l’écrire sur mon « mur », celui du réseau social où j’ai un compte. Courant mars, concomitamment à des suggestions de proches et de lecteurs, j’ai conclu à la nécessité de rassembler ces dazibao de la génération 2.0 en un livre. L’été dernier, il m’a suffi de lisser mes textes pour obtenir ces Scènes de la guerre sociale qui, à bien des égards, équivalent à une jeunesse en rattrapage, tout l’enjeu de l’ouvrage étant de savoir si j’ai suffisamment de coffre pour reproduire le sourd bruissement d’un monde en saison d’anomie.

 

Ph. C : Tout s’achève le samedi 8 juin, la fin d’un rêve, d’une révolte, d’un livre – … il avance recule tâtonne mais ne s’essouffle pas, il est dans une résistance qu’il s’invente. Cette résistance qui s’invente c’est celle du roman, d’un futur roman ?

J-M. D : Pendant ces semaines, j’ai traversé plusieurs phases, trois en réalité, au gré de la conjoncture politique et aussi en fonction des questions de forme que je me suis inévitablement posées puisque, dès fin mars-début avril, j’ai voulu doubler mes descentes du samedi dans la rue par l’écriture d’un livre auquel il faudrait bien à un moment ou à un autre mettre un point final. Le chroniqueur sceptique à l’origine quant à la possibilité d’instaurer un rapport de force favorable aux couches populaires est d’abord enthousiaste : si les luttes et les mécontentements convergent une brèche sera ouverte, les cartes seront rebattues, les défaites successives que le mouvement social a connues depuis 1968 et qui ont été amplifiées par le cours néo-libéral des différentes administrations, de droite et de « gauche », peuvent être effacées… Ensuite, au fur et à mesure que la répression s’accroît et que l’isolement des Gilets Jaunes devient patent (pas de renfort des cités ni des secteurs protégés et syndiqués de la classe ouvrière et de la fonction publique, indifférence voire hostilité de la petite bourgeoisie intellectuelle et des couches moyennes, etc.), sa foi du charbonnier vire à l’amère conviction que la société française n’échappera pas à une période âpre, celle d’une nouvelle résistance qui exigera certes des sacrifices mais qu’il serait incompréhensible (et éthiquement condamnable) de ne pas rejoindre. Au lendemain du 1er mai, c’est une franche déconvenue, on ne baisse pas les bras, on ne va pas rentrer dans le rang, pourtant les temps s’annoncent difficiles, et comme l’avenir dure longtemps on va miser sur l’émergence de nouveaux partisans, en jaune noir rouge vert, ce n’est pas la fin d’un rêve, ou pas encore, c’est l’acceptation de la réalité, le nombre n’y est pas, les masses ou une partie d’entre elles sont attentistes, enlisées dans l’ornière de la consommation et enfermées dans l’esclavage salarié, il faut se replier en bon ordre, constituer un grand arrière, se préparer à une longue marche, créer de nouveaux outils, de nouveaux instruments, inventer, inventer, inventer. Et dans bien des cas faire la taupe, creuser, conjuguer la profondeur de la nuit à la clarté. C’est sur cette note que le livre se termine : un départ, une promesse. Ils seront déçus mais le 8 juin 2019 personne ne le sait… Durant ces semaines, pour penser cette situation qui me désole, j’emprunte mes références à toute une imagerie laquelle correspond à mon itinéraire, celle du mouvement communiste et de la geste marxiste-léniniste, secours rouge international, structure clandestine triangulaire, abnégation des établis, treillis des services d’ordre des années 1970, slogans et agit-prop sur des airs de free-jazz, en tête les accents de Colette Magny et ceux dans un autre registre de Léo Ferré, bref un sacré, tonitruant et assez naïf conditionnel des variétés… Que voulez-vous, je préfère la naïveté au sourire entrepreneurial… Et aujourd’hui, ainsi que me l’ont enseigné mes aînés, celles et ceux que je continue d’admirer, je retourne à l’arme de la critique et des effets sur lesquels il est bon de spéculer, ceux des livres que l’on conçoit patiemment et que l’on met en circulation en souhaitant qu’ils suscitent intérêt, curiosité, discussion, débat et, peut-être, demain, prise de conscience… Parmi ces textes, oui, naturellement, il y aura des romans : en vertu de ce qu’ils permettent, le transfert de l’impossible solution théorique vers l’Autre de la théorie, a fortiori quand le politique est en berne et qu’il y a le feu à la planète…

 


Ph. C : Concordance des temps, la publication des textes d’un colloque bordelais consacré à l’écrivain Jean-Philippe Toussaint, l’auteur notamment de La Salle de BainLa Vérité sur Marie, et plus récemment, Les Émotions, qui vient de paraître aux Editions de Minuit (la maison d’édition d’élection de l’écrivain). Dans la préface de cet ouvrage collectif, William Marx écrit : « …Toussaint confère au sens de la vue une fonction systémique dans ses romans, et ce primat de la vue prend la forme privilégiée de scènes, de tableaux montés avec précision, de chefs-d’œuvre ciselés comme ceux des Compagnons du tour de France ». Plus loin, vous rappelez la filiation de Toussaint avec Beckett, partisan d’un roman infinitésimaliste, où ses personnages traversent l’existence comme à tâtons, une écriture écrivez-vous, qui nous aide à sublimer « un passage du temps », Toussaint écrivain de l’infiniment petit, écrivain minimaliste, comme on le dirait d’un musicien ? Attentif au moindre détail, où le moindre geste, la moindre sensation produit du récit, du roman, une fiction ?

J-M. D : Depuis le lycée et jusqu’à maintenant, je discerne au sein de la littérature française du XXesiècle trois moments de bascule – le surréalisme (Breton, Aragon, Crevel…), le Nouveau Roman (Sarraute, Beckett, Robbe-Grillet, Simon, Duras…) et Tel Quel (Sollers, Guyotat, Henric…) –, qui n’ont pas cessé de me passionner parce qu’ils m’aident à esquisser d’une part ce que pourrait provoquer la conjonction d’une révolution culturelle et d’une révolution politique et à supporter d’autre part la misère de notre condition en m’incitant à sublimer les maux et les tourments qui m’assaillent. Très tôt, ma préférence est allée aux écrivains et aux artistes qui ont le souci de contribuer à l’élaboration de la forme ou d’une forme contemporaine de la pratique qui est la leur, en particulier quand ils s’affranchissent (même tendanciellement) du régime représentatif de l’art pour défricher un usage esthétique de celui-ci. Alors, quand Robbe-Grillet plutôt avare de compliments salue Jean-Philippe Toussaint pour ses premiers livres (avec deux autres jeunes écrivains – que je lis toujours), je me précipite acheter La Salle de Bain et Monsieur. D’autant que Toussaint est aux éditions de Minuit et que la maison animée par Jérôme Lindon a été celle de Henri Alleg, de Gilles Deleuze, de Félix Guattari et de Robert Linhart… Il me paraît raisonnable à cette heure d’estimer que figurent à son catalogue quelques écrivains parmi les plus remarquables de leur génération et dont on peut supposer que plusieurs passeront à la postérité. Jean-Philippe Toussaint est de ceux-là.

Or si je suis autant sensible à sa production romanesque, c’est que ses livres m’invitent à déceler dans leur architecture fictionnelle et le phrasé de leur langue un plus-de-savoir sur les humains dans leur rapport au monde que l’auteur ne délivre pas dans un discours circonscrit, mais qui est à construire par les lecteurs, à partir de la lettre des textes et des interstices dont ils émergent et se distinguent, je suis en effet persuadé qu’on ne lit de près un ouvrage qu’« en levant la tête », par ce recours à une tournure de Roland Barthes je désigne une méthode d’exploration et d’investigation des œuvres mêlant lecture symptomale et association. Aussi, ce qui retient mon attention lorsque je me plonge dans un livre de Toussaint, est-ce moins ce qui est dit que ce qui manque, en apparence, et qui pourtant est bien là, en creux, pour peu que le regard des lecteurs l’informe, et qui gît dans le fondu au blanc du montage de ses narrations et dans les intervalles qui structurent ses énoncés. Pour moi, un écrivain important c’est quelqu’un qui compte à la fois par ce qu’il exprime, communique et propose, et par ce qu’il tait, ignore et néglige, indépendamment de la façon dont il commente et justifie sa création : une écriture même extrêmement ciselée, maîtrisée, contrôlée, charrie toujours un plus-de-vie sur lequel l’auteur n’a pas de prise. Aussi les intentions de Toussaint ne m’arrêtent-elles pas, qui, on le sait, examine la société contemporaine en focalisant souvent sur le banal et l’insignifiant, sans jamais la scruter à travers une grille sociale, et ce, parce que cette élision manifeste de l’Histoire est déjouée par le fonctionnement latent des textes.

 

Ph. C : Aurélia Gaillard, se demande si Toussaint est (le) grand coloriste de ses fictions narratives ? et d’avancer qu’il serait un écrivain de la lumière et des paysages zébrés de toutes sortes de fluorescences. Également un écrivain du tempo, il bat la mesure écrivez-vous à propos de son cinéma, car il y a chez lui une certaine réticence à mettre un point final à son énoncé. Cette remarque vaut-elle à votre avis, pour ses livres, écrivain chef d’orchestre en quelque sorte ? Qui donne la mesure de ses phrases ?

J-M. D : Il me plaît beaucoup que vous ayez mentionné la communication de ma collègue et amie Aurélia Gaillard, dont le travail est exemplaire : voilà une spécialiste du XVIIIe siècle (et notamment de Denis Diderot et de son esthétique) qui, avec une magnifique précision et une belle humilité, scrute la littérature contemporaine en français non seulement en se fondant sur ce qu’elle sait (l’art des coloristes du XVIIIe siècle et leurs controverses) mais surtout en se postant dans les parages immédiats du « dehors » de la langue, depuis ses confins ou mieux depuis sa limite « asyntaxique » et « agrammaticale » (pour reprendre le Deleuze de Critique et clinique), à ce stade où la langue s’amuït dans des « visions » et des « auditions non-langagières » qui se confondent avec « des effets de couleurs et de sonorités qui s’élèvent au-dessus des mots ». Et c’est justement depuis ce versant extérieur au langage qu’Aurélia Gaillard réussit à dégager quelques-uns des ressorts d’une écriture comme celle de Jean-Philippe Toussaint. Avec infiniment moins de dextérité, je m’applique fréquemment à interpréter les textes que j’étudie en les confrontant à la partition dont ils se détachent et qui retentit à leurs abords. On se souvient justement de ce que posait Deleuze dans l’intervention à laquelle j’ai fait allusion : « Beckett parlait de ‘forer des trous’ dans le langage pour voir ou entendre ‘ce qui est tapi derrière’. C’est de chaque écrivain qu’il faut dire : c’est un voyant, c’est un entendant, ‘mal vu mal dit’, c’est un coloriste, un musicien ». En juin 2019, les participants au colloque de Bordeaux, chacun selon son génie propre, n’ont pas ménagé leurs efforts pour discerner de quoi est faite, modelée et modulée, la « langue étrangère » inventée par Toussaint dans son français (le sien, le nôtre), afin de fixer un contour à ses livres, d’y faire surgir des figures, d’y conter des péripéties, d’y énoncer des tableaux, d’y brosser des portraits et des musiques. Voilà ce qui a été au cœur de nos travaux pendant quatre journées. Notre ouvrage collectif en rend assez fidèlement compte. Alors, désormais, que pouvons-nous avancer de Toussaint ? Qu’il est l’habile chef d’orchestre de ses phrases ? Que c’est un grand écrivain ? Mais imagine-t-on un grand écrivain qui ne soit pas voyant, ni coloriste, ni musicien ?

 

Ph. C Lire, voir, penser l’œuvre de Jean-Philippe Toussaint, est saisi par l’intelligence vive des textes et réflexions des invités de ce colloque, dont celle de l’auteur, dans un dialogue, vous l’interrogez sur les détours dans son écriture, détours et réflexions, Toussaint va dans votre sens : j’aime les détours, j’aime les parenthèses, j’aime les incises, j’aime les digressions. On le voit Jean-Philippe Toussaint s’inscrirait donc dans les grandes filiations romanesques et évidemment celle de Marcel Proust ?

J-M. D : Je suis embarrassé pour vous répondre. Le projet Lire, voir, penser l’œuvre de Jean-Philippe Toussaint, le colloque international de Bordeaux et le livre que viennent de publier Les Impressions nouvelles, c’est plus de trois années de travail, depuis le montage financier (heureusement que la fin de ma carrière est proche : dans l’ordre mendiant des organisateurs de colloque, mon grade est relativement élevé…) jusqu’à la programmation des intervenants, la recherche de partenariats solides et efficients, la gestion des impondérables et des aléas et aussi ce soupçon de grâce et de délicatesse qui fait que, pendant quatre jours, tout, absolument tout s’est bien passé, sans heurt ni grimace, en l’absence de toute rivalité, dans le bonheur du partage, de la mise en commun de la pensée… Cela donne un ouvrage collectif où nous sommes quarante, en provenance de onze pays, depuis l’étudiant avancé jusqu’au professeur émérite, sans oublier les écrivains, les traducteurs, etc. C’est un fort volume qui sera de quelque utilité aux doctorants, aux collègues, aux passionnés de littérature contemporaine… On me rapporte de gentilles choses à son propos. Par exemple, un collègue qui siège au Conseil National des Universités m’a gratifié d’un message dans lequel il me faisait remarquer que cela faisait quasiment quarante ans que les actes d’un colloque n’étaient plus systématiquement suivis de la transcription des débats qui s’y étaient déroulés…

Bon. Sincèrement, je crois que nous n’avons pas trop mal travaillé. Que dans ces conditions il nous arrive de pointer avec rigueur et nuance certains aspects de la création de Jean-Philippe Toussaint, ma foi… nous ne pouvons que nous en réjouir… Il est vrai qu’à plusieurs reprises des collègues ont su merveilleusement démonter la mécanique de son écriture, éclairer son procès, caractériser son économie. Lors du dialogue auquel vous faites allusion, ou en privé, l’écrivain (lequel a scrupuleusement respecté notre contrat, celui de ne parler qu’à la fin ultime de nos travaux, pour ne pas orienter nos contributions – je tiens à l’en remercier vivement) a souvent indiqué qu’il partageait les analyses ou les vues de l’un ou de l’autre. Je me garderai, ici comme ailleurs, de le tirer vers mes terres, de l’annexer à ma sentimenthèque (Patrick Chamoiseau). Je ne puis que réaffirmer mes intuitions : depuis que j’ai lu Détours (1924) de René Crevel j’ai la vive impression qu’en littérature la ligne droite n’est pas le plus court chemin pour lire, voir, penser les humains dans le monde ; en la matière, et à la suite de Jacques Rancière qui a commenté ce passage, je ne fais que réciter (en le gauchissant un peu) Louis Althusser qui, en ouverture à Lire Le Capital, observait : « Aussi paradoxal que puisse sembler ce mot, nous pouvons avancer que, dans l’histoire de la culture humaine notre temps risque d’apparaître un jour comme marqué par l’épreuve la plus dramatique et la plus laborieuse qui soit, la découverte et l’apprentissage du sens des gestes les plus ‘simples’ de l’existence : voir, écouter, parler, lire – ces gestes qui mettent les hommes en rapport avec leurs œuvres, et ces œuvres retournées en leur propre gorge, que sont leurs ‘absences d’œuvres’ ». Vous avez deviné que je vous réponds d’une manière oblique. L’œuvre de Toussaint ne me paraît pas fille de celle de Marcel Proust parce qu’en dépit de ses incursions du côté de la psychologie elle n’a pas vocation à s’inscrire dans la formule du roman d’analyse ; en revanche, entre Proust et Toussaint je distingue une parenté certaine. Ne me reprochez pas de biaiser : dans le domaine des lettres et de l’art, j’accorde peu de prix à la filiation, aux sources, à la lignée ; il est, selon moi, plus judicieux de postuler que les œuvres entretiennent entre elles des relations d’analogie, de résonnance et de réversibilité.

L’ambition de Toussaint n’est pas d’inscrire sa présence dans le champ de l’image et le corps du texte, mais d’y graver et d’y tracer sa représentation. Aux antipodes d’André Breton et de son poème-manifeste Plutôt la vie (dans Clair de terre), il ne s’échine pas à enregistrer le flot de conscience ni à recenser les faits-précipices : ni le monde ni l’existence ne sont des cryptogrammes. Il nous propose par conséquent une œuvre patiente, têtue, où tout s’imbrique pour inventer un univers qui, comme un trou noir, un pôle magnétique, attire néanmoins à lui la bibliothèque et le musée. Ce faisant, son formalisme affiché et revendiqué n’est pas sans faille : il arrive à sa combinatoire de grincer, parfois même cela patine, et en partie cela finit par buter contre le réel (tel que Jacques Lacan en a exposé la théorie), survient alors un (fécond) évitement. Toussaint y a consacré un roman-clef, La Réticence(1991). C’est à ce prisme que je lis l’œuvre de Jean-Philippe Toussaint.

Philippe Chauché

https://www.lacauselitteraire.fr/echange-epistolaire-avec-l-ecrivain-et-professeur-des-universites-jean-michel-devesa-par-philippe-chauche

lundi 9 novembre 2020

Les Corps insurgés de Boris Bergmann dans La Cause Littéraire

 
 
 

« Il oublie son désir de courir parmi les arbres, ainsi que ses devoirs. Au lieu de balayer, il veut peindre. Au lieu de laver, il veut peindre. Au lieu d’apprendre les textes, il veut connaître les secrets des couleurs ».

Lorenzo

« La bande pratique la dérive, c’est pour eux la seule manière acceptable de se déplacer dans la ville. Depuis un point de départ, il faut se laisser guider par des événements totalement extérieurs et aller le plus loin possible, le plus profond sur la carte ».

Baptiste

« Assez simple, au demeurant : je ne m’écarte pas du chemin qu’elle a tracé pour mes doigts et ma langue, je répète, inlassable, le geste, et je pense au peintre italien dont j’ai oublié le nom qui lui ne tremble pas, malgré l’obscurité de sa chambre, lorsqu’il faut esquisser le trait le plus fin, le plus régulier ».

Tahar

Les Corps insurgés est le roman de trois destinées, trois hommes que la vie incendie et que la chair délivre. Lorenzo le jeune paysan italien né parmi les pierres, près de Rome en 1729 et qui embrase la peinture. Baptiste, le jeune parisien qui assistera aux prémices de mai 68, dans un bar que fréquente l’ombre de Guy Debord, et qui ne cessera de rêver de révolution. Tahar, jeune marocain devenu infréquentable par sa famille qui traverse la Méditerranée pour une résurrection, faite de coups, de trahisons et de blessures. Trois destinées que la vie et l’amour enflamment. Trois corps qui s’élancent, comme s’élance ce roman finement ouvragé, inspiré, d’une rare intensité romanesque. Les Corps insurgés est le roman de trois destinées qui s’éclairent, l’une l’autre, Lorenzo, jeune peintre trop doué, trop visionnaire, trop attentif à la lumière divine pour plaire à Rome et au Pape, Baptiste, qui ne sera pas au rendez-vous du mois de mai enflammé, sa vie nouvelle ne durera qu’un temps suspendu, qui perdra amour, amis et illusions, saisi par cet effondrement du Paris de ses rêves révolutionnaires, une plage de cendre où plus aucune vague ne vient mourirTahar, au corps chamboulé entre le Maroc et la France, poursuivi par un amour premier, et échappant à la mort volontaire et planifiée par une rencontre de prison, Tiens-toi prêt.

 

« Il ressemble à une flamme. Lorenzo, une flamme libre qui lèche la toile, s’y colle, s’abaisse, puis dans l’élan, plonge et dévore ».

Lorenzo

« Tu n’avances plus. Tu traînes des pieds. La dérive est amère. Tu as l’impression d’être déjà passé par là, de revenir en arrière. Bateau pas assez ivre, qui subit l’ancre et le fond ».

Baptiste

« J’ai écrit mille messages cette nuit-là. J’en ai envoyé aucun. J’ai usé tous les tons, comme Cyrano qu’on nous faisait lire de force au collège. A l’époque, je ne comprenais pas qu’on puisse dire une chose de mille façons. Désormais je sais ».

Tahar

 

Boris Bergmann signe là un roman incarné. Ses personnages vivent leurs passions, affrontent leurs démons et embrassent leurs colères, portés par une langue enflammée. Roman des corps vibrants de Rome à Paris, du Vatican du XVIII° siècle, aux dérives dans les rues de Paris, et à la fureur d’un imam vengeur et manipulateur, Les Corps insurgés est une belle trilogie, un trio pour cordes, qui parfois s’accordent, et parfois dissonent. L’écrivain inspiré saisit ces trois destins, trois comètes qui traversent leur siècle, le bousculent, pour n’en garder que l’incandescence des corps qui se livrent, une lumière, une couleur, un rêve, un amour adolescent, un saisissement, une révolte. Les Corps insurgés est un roman qui étonne, surprend, qui prend l’art romanesque au sérieux et avec fantaisie. Ses personnages vivent, aiment, marchent, rêvent, avec la force de la conviction, d’une secrète révolte, d’une passion profonde. Les Corps insurgés, sont des corps flamboyants qui se consument dans les nuits d’ivresse, sauvés, même dans leurs détresses, par la grâce d’un regard.

Philippe Chauché

 
 

mardi 27 octobre 2020

José Tomás, André Velter et Ernest Pignon-Ernest dans La Cause Littéraire

 

« Son art du toreo, miracle d’harmonie azurée, accomplit ce que les poètes, d’Arthur Rimbaud à Federico García Lorca, ont voulu ardemment convoquer : l’éternité ici et maintenant, fût-elle d’une précarité de cristal, comme l’avènement même du duende ». 

Sur un nuage de terre ferme est un livre écrit et dessiné pour se souvenir, se souvenir sans nostalgie aucune de cette corrida du 22 juin, comme l’on se souvient d’une musique, d’un roman, que notre mémoire avive. Sur un nuage de terre ferme est un petit livre d’admiration, admiration partagée entre un poète et un peintre-dessinateur pour un torero unique, un matador éternel. Ses apparitions sont rares, Valence, Nîmes, Grenade, il devait revenir dans la cité gardoise en ce mois de septembre, mais le virus en a décidé autrement. A Nîmes le 16 septembre 2012, une éternité, il écrit son Temps retrouvé en solitaire. Nombreux furent les spectateurs présents ce dimanche midi à se dire qu’il ne servait à rien désormais de se rendre aux arènes, tout venait d’être dit, dans l’excellence du geste.

Comme l’on referme un livre avec la certitude que plus aucun n’en dira autant, que plus aucun n’atteindra ce point d’absolu. Et les mêmes, heureusement, ont ouvert des livres, et ont acheté des billets, leur ouvrant les portes des arènes. De cet instant nîmois, André Velter et Ernest Pignon-Ernest feront un livre inspiré (1), tout aussi miraculeux que ce qui s’est joué sur le sable, que ce qu’ils ont vu et entendu. Car les toreros uniques s’écoutent, comme s’écoutent les grands écrivains. On les lit toutes oreilles frémissantes, d’autant plus que le torero de Galapagar (Espagne, province de Madrid) est un torero du silence, comme l’écrit José Bergamín à propos d’un autre torero, Rafaël de Paula (1) : « L’art magique et prodigieux de toréer a aussi sa musique propre (intérieure et extérieure), et c’est ce qu’il a de mieux » – comme nous pourrions le dire des livres de Pascal Quignard. Il y a chez l’écrivain la même exigence, la même force profonde, le même engagement face à la phrase, à son histoire, à ses filiations, que celui de José Tomás face à un taureau : « Quand on glisse sa main un instant dans la mer, on touche à tous les rivages d’un coup. De même le pied dans la mort, par laquelle on quitte le temps (2). Sur un nuage de terre ferme glisse ses mots et ses dessins dans ce Temps suspendu d’un torero, qui d’un mouvement, d’un geste, d’une suspension, fait toucher à ce je ne sais quoi, cette révélation difficilement dite, mais dont on sait quelle touche à l’unique.

« Immobile, imposer le sursaut, Impénétrable, gouverner l’effraction, Insoucieux, déchaîner les passions, Impérial, ne régner que sur le hors-limite ».

 

Sur un nuage de terre ferme est un livre touché par la grâce, qui s’accorde au corps immortel du torero. La rumeur voudrait qu’il ait dit, un jour, qu’il laissait son corps à l’hôtel avant de se rendre aux arènes, la réalité est autre, son corps est là et bien là, inspiré, comme le sont les poèmes d’André Velter et les dessins au fusain d’Ernest Pignon-Ernest. Son corps qui fait écrire et dessiner comme d’aucuns est bien là, au centre de l’arène, les pieds ancrés sur un nuage de sable, ferme dans sa détermination, nourri de son savoir, et des saveurs qu’offre chacune des passes qu’il donne au taureau. Simplicité du geste du torero, simplicité et profondeur du dessin d’Ernest Pignon-Ernest, vérité de l’inspiration des phrases d’André Velter. Le toreo est un rituel, le dessin, le poème y répondent. Dans d’autres rituels, qui laissent l’artiste seul face à sa feuille blanche ouverte comme une cape, la Véronique s’ouvre devant le taureau, pour qu’il y essuie la tête, comme le Christ son visage dans le voile blanc de celle qui deviendra sainte Véronique, l’artiste se révèle. José Tomás est devenu un mythe, il n’apparaît que s’il le souhaite, et toujours à ses conditions, et à chaque fois, les arènes chavirent sous les spectateurs qui occupent le moindre espace libre, quand il ouvre le livre des faenas à venir, et il torée à chaque fois à livre ouvert, où peut s’engouffrer le taureau, et où la corne peut déchirer ses pages. L’écrivain et le dessinateur savent cela, comme ils savent sentir ce qui est en train de venir au monde sous leurs yeux. L’un dessine admirablement, touché par la grâce du beau trait, entre fusains et encre noire, le noir, le gris, le blanc composent ces mouvements du taureau et du torero, comme un instantané habité, rayonnant, l’autre écrit un long et beau chant profond, pour un torero qu’il connaît tellement, qu’il est à chaque fois surpris, saisi, admiratif de ce qui se déroule sous ses yeux éblouis par tant de beauté transformée. José Tomás sait qu’il peut compter sur André Velter et Ernest Pignon-Ernest pour poursuivre par les mots et les lignes l’alchimie de son toreo. « Maestro du solstice d’été, José Tomás a dispersé ses lignes d’ombre, Et campe sur l’horizon qui à ses pieds A fixé des vertiges ».

Philippe Chauché

(1) La Solitude sonore du toreo, trad. Florence Delay, Fiction & Cie, Seuil, 1989

(2) La Barque silencieuse, Dernier royaume VI, Seuil, 2009

https://www.lacauselitteraire.fr/sur-un-nuage-de-terre-ferme-jose-tomas-a-grenade-le-22-juin-2019-ernest-pignon-ernest-par-philippe-chauche

mardi 20 octobre 2020

La Tannerie de Celia Levi dans La Cause Littéraire


« Elle se posta près de la billetterie. La roulotte était bariolée, comme le décor du matin elle était faite de planches, jaunes et vertes, couvertes de mots dans toutes les langues. “Humanisme” en français, “tolerance” en anglais, “democracia” cela devait être de l’italien ou de l’espagnol, il y avait des caractères chinois, japonais, des mots en arabe, en russe, inscrits au pochoir ».

Celia Levi n’écrit pas au pochoir, mais dans une belle langue classique, où les mots sont pesés comme les orpailleurs le font de la poussière d’or. Une langue française qui recèle plus de surprises et de ravissements que les bavardages des personnages qu’elle met en musique. Et quelle admirable musique ! La Tannerie est un centre culturel de Pantin, où travaille Jeanne, une usine qui a perdu ses raisons, ses ouvriers, ses machines et s’est transformée en un lieu culturel branché, ouvert sur le monde, une ruche où s’agitent de jeunes gens modernes et inventifs. Jeanne y accompagne le public, des jeunes en insertion, y croise des migrants qui campent à deux pas de l’usine culturelle, des danseurs, des créateurs de formes (un ours, une tour Effel en sucre), et les autres employés provisoires, rêvant tous d’un contrat pérenne à la Tannerie, colportant des rumeurs, et jouant à se séduire, comme dans une fiction cinématographique d’Éric Rohmer. Les jeunes employés (pour beaucoup des femmes) de la Tannerie ressemblent aux personnages inventés par le metteur en scène, ils bavardent, se nourrissent de citations et de références plus vaines, les unes que les autres, se mobilisent pour les migrants. Le décor de ces bouffonneries modernes : un nouveau lieu culturel, mais peu cultivé, attentif à ce qui se passe dans la société – des migrants et un rêve écologiste –, un espace modulable et moderne, glacé et glaçant. Celia Levi s’est armée pour écrire cet éblouissant roman, d’une plume aiguisée telle une épée de Tolède. Ses assauts sont vifs et sûrs, et elle ne manque jamais ses cibles, ces attachés culturels, ces artistes contemporains, ces petits cadres qui se rêvent grands seigneurs, tout un monde d’une culture qui coqueline, à l’image d’un coq sur un tas de fumier. Mais la colère gronde à La Tannerie, en écho aux manifestations contre la Loi Travail et à Nuit debout – les frissons d’un grand soir frisquet –, ces rassemblements où se glisse Jeanne, toute aussi perdue que dans son centre culturel, à la recherche d’un peu d’apaisement, de frissons, de danses et de chansons, de rencontres et de beaucoup d’amour avec Julien, qui comme dans les films de Rohmer, volette et papillonne, et finalement, ne fait que passer dans sa vie.

« Le grand jour arriva, Jeanne s’était préparée, elle avait une jolie robe en laine à col montant vert céladon, qui soulignait sa silhouette, ses yeux verts. Elle s’était acheté des petites bottines plates en daim. Elle s’y rendit comme à un bal, le cœur battant, l’excitation au ventre ».

Celia Levi a du style, à la manière d’un escrimeur, elle se place, avance, esquive, attaque et touche sa cible, avec une grande et belle élégance. La Tannerie est une critique affûtée de ce petit monde culturel, de ses dérives, de ses enfantillages, de ses chichiteuses attractions, mais aussi de l’assommoirsocial qui frappe ses salariés précaires. Celia Levi ne hausse jamais son ton littéraire, son roman n’est jamais affecté, il n’a rien d’un pamphlet, ici point de posture politique, mais un art précis de la narration, des descriptions, de la mise en situation, comme on dirait de la mise en scène, une belle manière de composer son roman, dans une langue sans graisse, musclée et vibrante. Elle a dû beaucoup lire, pour savoir aussi bien écrire. Ses personnages ont tous leurs bonnes raisons de participer à cette mascarade culturelle, de trahir, de mentir, mais aussi de douter et d’aimer. Celia Levi est une romancière altière, fidèle à l’art français de la langue, et du récit romanesque. Elle a plusieurs alliés, la précision de sa langue, la fluidité de ses phrases, et la composition de son roman (son beau souci). La Tannerie est un roman ancré dans notre siècle, un siècle turbulent, factice, poseur, tricheur, farceur, où tout est culturel, et où la culture se dérobe, pour heureusement se réfugier dans certains romans. Celia Levi dresse un portrait juste et vif de ce petit monde culturel sans âme et sans corps, un roman façonné, orné, gracieux, un roman saisi par les turbulences sociales, qui virevoltent, comme virevolte Jeanne l’amoureuse perdue et éperdue, et comme virevolte sa plume d’ange.

Philippe Chauché

http://www.lacauselitteraire.fr/la-tannerie-celia-levi-par-philippe-chauche

 

lundi 12 octobre 2020

Richard Millet dans La Cause Littéraire

 
 
 
 

« Précarité orthographique, pauvreté lexicale, misère syntaxique, dénuement spirituel… » (Français langue morte).

« Ce n’est pas la langue française qui est ma patrie : ce sont plutôt le silence et la hauteur que j’établis en elle » (Français langue morte).

« Que j’aie été écrivain n’implique pas que je ne le sois plus, de même que la mort médiatique n’empêche pas de vivre dans le plein emploi du silence » (L’Anti-Millet).

Tout bascule en 2012 pour Richard Millet, lors de la publication de Langue fantôme, suivi de Éloge littéraire d’Anders Breivik (1) (Pierre-Guillaume Roux). Le livre suscite une vive polémique dans les colonnes du journal Le Monde, une polémique en forme d’exécution sans procès, avec un écrivain en l’habit de procureur, soutenu par nombre de professionnels de la profession, dont un futur prix Nobel de Littérature. Il est question d’un acte politiquement dangereux, d’une dérive étrange et très inquiétante.

Antoine Gallimard va à son tour réagir et inviter l’éditeur de Jonathan Littell et d’Alexis Jenni (Prix Goncourt pour Les Bienveillantes, pour l’un, et L’Art français de la guerre, pour l’autre) à se retirer ; dit autrement, il ne fait plus partie de la maison. Les jeux sont faits, et l’éditeur-écrivain-lecteur est désormais effacé de la vie littéraire française, devenu invisible, pour ses propos jugés inacceptables. Ses livres ne seront désormais plus lus. Il n’existe plus, comme ces visages de révolutionnaires soviétiques effacés des photos officielles après leur bannissement, leur enfermement et leur assassinat. Il s’agit donc de choisir l’effacement comme réaction collective aux réflexions de l’écrivain, sur la terre, la nation, le multiculturalisme, l’immigration, la défaite de la langue. Que se passe-t-il lorsqu’un écrivain devient un fantôme ? Il poursuit son travail d’écrivain dans le silence avec comme seuls défenseurs ses éditeurs, Pierre-Guillaume de Roux, Léo Scheer, Les Provinciales, Fata Morgana, et ses lecteurs. C’est au bout du compte un véritable mur de la Peste qui est édifié pour se protéger des écrits de Richard Millet, un mur qui n’est pas de pierres sèches comme en Vaucluse en 1721, pour se protéger de la peste venant de Marseille, mais un mur de silence et d’ignorance. Nous aurions pu entendre cela de critiques littéraires : « Mais comment ose-t-il encore écrire après son Éloge littéraire d’Anders Breivik ? Et s’il ose, qu’il ne compte pas sur nous, pour le lire et en parler ! ».

« C’est la langue française qui brûle avec Notre-Dame de Paris, et donc dans cet incendie “planétaire” ce sont des cathédrales de langue qui partent en fumée tous les jours, avec l’homme devenu la somme de ses cendres » (Français langue morte).

« Tout le monde étant contre “Millet”, y compris moi-même, dans ma volonté de m’être fidèle par rupture avec l’écran qu’est devenu mon nom, il m’est indifférent qu’on me croie devenu, de guerre lasse, un anti-Millet » (L’Anti-Millet).

Richard Millet est un grand styliste, un écrivain armé, qui ne baisse pas la garde, ses romans, ses récits, son journal, ses essais en témoignent. Contrairement à ce que l’on peut parfois lire ici ou là, l’écrivain ne tourne pas en rond dans la nuit et n’est pas dévoré par les flammes (2), même s’il est un lecteur précis et attentif de Guy Debord. Il sait qu’il n’est nullement voué à l’Enfer, même si nombre de ses ennemis, plus ou moins déclarés, se prenant pour Dante, rêvent de l’y envoyer, mais d’évidence il est voué au Paradis. Dans ce petit livre enflammé, il invite Chardonne, Léon Bloy, Cioran, Morand, Bernanos, Valéry et Montaigne, il écrit, mots à mots, phrases à phrases sa passion pour la belle langue, les bonnes manières, l’art d’être français : « Ce n’est pas la langue française qui est ma patrie : ce sont plutôt le silence et la hauteur que j’établis en elle ».

Ce livre est aussi habité par tout ce qui hante l’écrivain, ce qu’il appelle le devenir Ikea de la littérature, la disparition de l’état classique françaisl’affaissement des échelles de valeurs et la fin de l’esprit critique, les romans post-littéraires, la langue dégradée et la mondialisation des mots et des nomsl’orthographe inclusive, l’anglomanie ou encore le multiculturalisme, autrement dit l’emprise du Mal ou encore le nihilisme au service du post-humain. La terre tremble sous les yeux de l’écrivain, un monde s’écroule, la littérature dont il est un témoin attentif s’effondre, l’écriture ne témoigne plus de ce qui se joue, des terreurs et des compromissions. Richard Millet se veut l’un des derniers veilleurs, l’un des ultimes gardiens du chœur français, d’une langue qui fait corps avec un pays, une nation, un paysage inspiré, une Histoire. C’est aussi cela qu’on lui reproche, allant jusqu’à le reléguer, le mettre à l’écart, dans un hors champ littéraire. Rien ne nous oblige à le suivre mot à mot, idée à idée, mais rien ne doit nous empêcher de le lire, pour éventuellement croiser l’épée avec lui. Rien ne nous oblige à ne pas entendre cette mélopée, de lire ces écrits furieux, silencieux et souvent inspirés.

 

Philippe Chauché

(1) Anders Breivik a perpétré et revendiqué les attentats d’Oslo et d’Utoya qui ont fait 77 morts et 151 blessés le 22 juillet 2011. A Oslo une bombe vise un édifice gouvernemental faisant huit morts. Il est ensuite à l’origine d’une tuerie de masse dans un camp de jeunes du Parti Travailliste de Norvège, il assassine 69 personnes, pour la plupart des adolescents. Il se décrit notamment comme islamophobe, ultranationaliste et populiste blanc. Il a été condamné à 21 ans de prison prolongeables.

(2) In girum imus nocte et consumimur igni est un film et un livre de Guy Debord (Editions Gallimard).

 
https://www.lacauselitteraire.fr/francais-langue-morte-suivi-de-l-anti-millet-richard-millet-par-philippe-chauche

mercredi 30 septembre 2020

Le coût de la vie de Deborah Levy dans La Cause Littéraire

« Certaines nuits, les étoiles lointaines semblaient très proches quand j’écrivais sur mon minuscule balcon, emmitouflée dans un manteau. J’avais échangé le bureau tapissé de livres de mon ancienne vie contre une nuit d’hiver étoilée. Pour la première fois, j’appréciais l’hiver britannique ».




Le Coût de la vie pourrait aussi s’appeler Le Goût d’une solitude retrouvée ou encore Le Coût d’une liberté nouvelle. Ce livre est le récit finement composé comme un vitrail, de la vie d’une femme après le divorce, de la vie d’une anglaise en liberté. Deborah Levy raconte un épisode de sa vie sentimentale où elle s’éloigne de son mariage : « Quand l’amour commence à se fissurer, la nuit tombe ». Elle quitte la maison familiale avec ses filles, et s’installe dans un appartement du sixième étage d’un immeuble qui attend toujours sa réhabilitation, un immeuble aux murs sinistres des couloirs de l’amour. Installée sur son balcon, elle écrit, et elle lit, écrire et lire, cette passion fixe est au cœur de son récit inspiré et vibrant. Écrire, lire et aimer : « Vivre sans amour est une perte de temps. Je vivais dans la République de l’Écriture et des Enfants ». Deborah Levy se souvient d’un poème d’Emily Dickinson : La gloire est une abeille – Elle chante – Elle pique – Et hélas, elle s’envole ! Une autre phrase fait écho à ce qu’elle vit, à ce qui la traverse : « Je suis “mariée” j’en ai fini avec ça ».

D’autres femmes écrivains sont là, présentes : Audre Lorde, Marguerite Duras – On a toujours plus d’irréalité que l’autre – ou encore Simone de Beauvoir, des femmes écrivains en guerre ouverte contre les habitudes, pour être reconnues comme femmes, écrivains, en guerre pour leurs noms, ces noms qui donnent la vie et engendrent des livres et des films : Son nom de Venise dans Calcutta désert. Elle note que les hommes qu’elle croise ne donnent que rarement les noms de leurs femmes, elles sont sans noms, donc invisibles. Le Coût de la vie fait voir le nom, et la vie d’une femme, qui sait poser des noms sur les visages.

« Ma nouvelle vie se résumait à chercher des clés dans le noir ».

« L’écriture est une question de regard, d’écoute, et d’attention accordée au monde ».

« Je parle à ma mère pour la première fois depuis sa mort. Elle écoute. J’écoute ».

Le Coût de la vie n’a rien d’une autofiction, rien non plus d’un manifeste féministe enragé contre les hommes, mais c’est une ode à cette vie nouvelle, avec ses doutes, ses silences tendus, ses interrogations permanentes, mais aussi ses vives critiques, ses remarques piquantes visant des hommes qu’elle croise. Une ode également à la féminité, à la liberté en mouvement, au corps et aux mots libérés ou qui tentent de l’être. Le Coût de la vie est un livre porté par un caractère, un style, une voix (parfois les livres gagnent à être lus à haute voix, c’est le cas ici, comme c’est le cas des romans de Marguerite Duras). Ode aux enfants, à sa mère qu’elle accompagne jusqu’au dernier regard, ode à l’amitié, à son cabanon où elle écrit, à cette nouvelle liberté qu’elle enfourche comme son vélo électrique. Même s’il n’est jamais simple d’être en roue libre. Deborah Levy possède une force singulière, tellurique, unique, qui rend son livre incomparable, saisissant, séduisant par son énergie littéraire, sa légèreté, sa liberté, par une langue qui surgit comme le vent (1) et nous bouscule.

Philippe Chauché

(1) « L’écrit ça arrive comme le vent », Marguerite Duras

http://www.lacauselitteraire.fr/le-cout-de-la-vie-deborah-levy-par-philippe-chauche?fbclid=IwAR0aEYna39GklK0TUA9QfGSKvj_KUK6X7tVzooJM6BrOOOzhOkkmq0ndekg

samedi 26 septembre 2020

Lire et écrire en Automne dans La Cause Littéraire

 Bientôt dans La Cause Littéraire 


" La chouette, plus belle que jamais, referme le livre couleur de havane ; oh c'est frappant, elle ressort de sa lecture comme pomponnée, la mieux pomponnée des coquettes. " 

Ce roman ne ressemble à aucun autre.  Il ressemble à la voie lactée, une étoile donnant naissance à une autre, comme une phrase enfante une note d'un bas de page, et les notes foisonnent d'idées romanesques. L'aventure du roman est une explosion de visions, c'est un   livre étourdissant, pétillant et renversant. 


" Se défaire de l'actualité, rejoindre son éternité, éterniser ce qui a été aimé et qui est digne d'amour : l'adhérence à la gravité de la grâce, et son envol.

Etre ici et maintenant pour être à tout. " 

Les Météores de l'écrivain traversent le ciel, le livre s'en couvre, comme une partition éclairante et romanesque. Les mots sont pesés, comme de la poudre d'or. 


" Il existe dans un village confidentiel, une lourde porte champenoise qui abrite des concertos mystérieux, des marches funèbres et des violons d'Ingres.

Les propriétaires, retraités et discrets, y cultivent et y taisent leurs jardins secrets. 

Ça et là, le temps tournoie et collectionne. "

Eric Poindron collectionne les livres et les licornes, les étoiles, les salamandres, et transforme le verbe en or.  C'est un alchimiste rieur et joueur, qui fait résonner ses mots dans le choeur heureux de la poésie. 


Il aurait pu être torero, garçon de café, jongleur, montreur d'ours ou encore amoureux des hirondelles et chasseur de baleines, il fut un peu de tout cela, ses livres sont des capes jaunes où se mirent ses aventures fantasques.

" En Espagne, les greguerias seraient faites d'une large phrase, d'un feston de devises, d'une contexture proverbiale ou grave, l'acceptation de l'instantané, de ce qui attire l'attention sur l'intense vie des atomes qui en définitive, nous forment et nous composent. "





" Tolstoï est muet sur les droits de l'homme. Il ne lui propose que des devoirs, en échange du bonheur, qui est dans la pureté de conscience. Il offre donc une religion, car cette philosophie a la loi : elle en porte le caractère capital, qui est de fixer entre l'individu et l'univers, entre l'amour-propre et l'amour de Dieu, un rapport immuable, où le doute n'est plus permis et où au regard de l'infiniment grand, le moi est infiniment petit, une quantité négligeable, un pur rien. " 

Le style ne prend pas de rides, André Suarès vivant, pourrait être le titre de cette superbe réédition. 


Philippe Chauché 



vendredi 25 septembre 2020

Sanguinaires de Didier Ben Loulou dans La Cause Littéraire


« Quelles mers résonnent au fond de nous, dans cette nuit d’exister, sur ces plages que nous nous sentons être, et où déferle l’émotion en marées hautes » (Fernando Pessoa, Le Livre de l’intranquillité) (1). 

Sanguinaires est l’album d’un photographe de l’intranquillité et du tragique qui rôde. La lumière qui décline porte ce tragique. Le photographe la saisit, la nuit s’annonce, le ciel en témoigne, et la mer en porte les premières traces. Le photographe est là, face au large, c’est une Ode Maritime (2) qu’il offre, à ses pieds un reflet dans une flaque de mer, et le bleu noir profond de la Méditerranée, c’est la première photo de Sanguinaires. L’histoire se poursuit, un palmier qui se dérobe, une terrasse face à la mer qui se lève, l’écume des vagues comme une lettre adressée au photographe attentif à son précieux regard. Des volets bleus qui s’ouvrent sur un jardin. Là, des pins parasols qui s’élancent telles des vigies. Ici, le regard d’un mouton, et toujours cette incroyable lumière sous tension, où le ciel bleu, gris, noir rejoint l’ocre de la terre, et le vert des arbres. Plus loin les deux voiles blanches d’un petit voilier que l’on imagine en bois précieux, la chair rouge d’une pastèque qu’entame une lame, les Sanguinaires sont là, sous nos yeux, une profonde et éternelle présence. Sanguinaires est un album où les images se livrent au regard unique de Didier Ben Loulou, attentif au moindre murmure de la lumière, mais aussi à ce que révèle son regard. 




 « … c’est là que s’ouvrait un pays d’essence plus haute, où j’aurais pu aller vivre et que désormais j’ai perdu » (Yves Bonnefoy, L’Arrière-pays,) (1). 

 Comme le fait, ou devrait le faire un romancier, Didier Ben Loulou compose ses photos : ses cadres sont précis, ses couleurs profondes et riches, ses sujets choisis, comme un écrivain choisit ses mots avec précaution et grande attention, il mise sur le murmure (admirable photo d’un lit recouvert d’un velours rouge qui semble oublié des corps qui l’ont un jour habité), ses photographies possèdent cette présence qui les rend uniques. Elles résonnent d’histoires de cette terre Corse que le photographe a habitée durant trois années. Sanguinaires est un livre de mémoire, des lieux visités et admirés, des bonheurs partagés qui se sont dissipés, le ciel qui se charge de nuages noirs en témoigne. Didier Ben Loulou est un photographe de la trace, du passage, de la nature silencieuse, révélés par la lumière, un photographe de l’instant suspendu, du temps posé, et ce temps est étourdissant. 




 Philippe Chauché 

 (1) Fernando Pessoa, Yves Bonnefoy, Malcom Lowry, Albert Camus, en ouverture de Sanguinaires. 

 (2) Fernando Pessoa, trad. Dominique Touati, revue par Parcidio Gonçalves et Claude Régy, Editions de la Différence, 2009 (Prendre le large, au gré des flots, au gré du danger, au gré de la mer, / Partir vers le lointain, partir vers le Dehors, vers la Distance Abstraite…). 


samedi 19 septembre 2020

Roland Jaccard dans La Cause Littéraire


« Auden est mort à Vienne en 1973, une ville idéale pour mourir. J’y suis d’ailleurs mort plusieurs fois. Auden voulait savoir la vérité sur l’amour. Il pensait, tout en présumant qu’il avait tort, que l’amour dure toujours. Ce ne fut pas le cas » (Wystan Hugh Auden, Dis-moi la vérité sur l’amour).

Roland Jaccard met de l’ordre dans sa bibliothèque. Il note quelques brèves remarques éclairantes sur des livres anciens ou récents, qui le troublent, le renvoient à sa vie, à ses souvenirs doux et amers, à ses incertitudes, ses échecs, à ses amours perdus, une rupture entraîne le besoin de revenir sur soi-même, écrit-il, en ouverture de cette confession amoureuse. Roland Jaccard est un oisif qui écrit de très courts romans, vifs, élancés, nostalgiques, tragiques, amoureux, des courts romans, comme l’on dit des courts métrages, qui flambent comme flambent les aphorismes de son ami Cioran, le journal d’Amiel, ou les pensées acides de Schopenhauer.

La Liaison dangereuse (1) qu’il a nouée avec Marie a elle aussi pris feu, un brasier dont des flammèches lardent encore le cœur et la plume de l’écrivain des vertiges (2). Le gentil garçon (3) sait qu’il ne se baignera plus jamais à la piscine Deligny en compagnie de quelques dandys amateurs de ping-pong, qui savent que pour écrire, il faut être leste, léger et mordant. Roland Jaccard écrit sur des écrivains intempestifs qu’il fréquente, depuis qu’il sait lire une arme à la main, ceux qui ont pris quelques rides avec lui, ou ceux qui pourraient être ses enfants et même ses petits-enfants s’il avait une descendance de sang, et de lettres. Son œil veille, et en quelques phrases il saisit la force, l’élégance, l’originalité, l’enchantement des écrivains de sa bibliothèque. Ils devraient être reconnaissants d’être aussi bien lus, il en va de même des films qu’il évoque en quelques phrases, en quelques brasses (The Swimmer) et il se demande si comme Burt Lancaster il ne court pas à sa perte.

« Les écrivains sont des damnés chanceux : il y a toujours une sylphide pour veiller sur eux. Ce n’est plus mon cas. Ma désinvolture m’a laissé seul face à moi-même. J’aurais tort de me plaindre : je n’y suis pas en si mauvaise compagnie. Tout au moins quand je relis Dafu » (Yu Dafu, Le Naufrage).

Les écrivains et les sylphides habitent toujours avec beaucoup de grâce et de légèreté les livres de Roland Jaccard, même si parfois, fidèle à sa mauvaise réputation, il en égratigne certains. Dis-moi la vérité sur l’amour est un heureux badinage, qui parfois tourne à l’orage. Un livre d’admiration et d’un impossible oubli. On y croise Court vêtue (Marie Gauthier), « L’amour devrait être réservé à l’adolescence… » ; ou encore Miss Lonelyhearts (Nathanaël West) ; mais aussi, Centre (Philippe Sollers), « J’avais souvent médit de lui, mais que serait la littérature sans la médisance et le snobisme ? » ; C’est tout ce que j’ai à déclarer (Richard Brautigan), « Il donnait l’impression de se foutre de tout et pourtant il était capable de faire tenir une tragédie grecque dans un dé à coudre, disait Philippe Djian » ; et Ayn Rand ou la passion de l’égoïsme rationnel (Alain Laurent). Des romans et des portraits, des biographies, des éclats et des admirations avec toujours la présence de Marie, comme une ombre qui se dessine, désormais insaisissable : le Portrait de Marie Céhère.

Philippe Chauché

 (1) Une liaison dangereuse avec Marie Céhère (L’Éditeur)

(2) Vertiges (Editions Distance)

(3) Confession d’un gentil garçon (Pierre-Guillaume de Roux)

https://www.lacauselitteraire.fr/dis-moi-la-verite-sur-l-amour-roland-jaccard-par-philippe-chauche

 

mardi 8 septembre 2020

Le Bon, la Brute et le Renard de Christian Garcin dans La Cause Littéraire


« Il se sentait comme atteint d’un syndrome que, faute de mieux, il avait baptisé du nom de “syndrome de la balle de ping-pong” – qui rebondit rapidement d’un point à l’autre selon un itinéraire qu’elle n’a pas décidé. Il en venait à se demander s’il n’était pas lui-même le personnage d’un autre qui le manipulait à sa guise ».
 
Le Bon, la Brute et le Renard est un roman chinois d’aventures américaines et françaises, un roman français d’aventure sous influence chinoise. Un roman qui rebondit d’un personnage à l’autre, d’une histoire l’autre, avec la vivacité étourdissante d’une petite balle blanche de quatre centimètres de diamètre et de moins de trois grammes, plongée dans un bain tourbillonnant. Il y a là sous nos yeux : trois chinois, Menfei, Zuo Lo et Bec-de-canard, partis de Chine pour la Californie, à la recherche de Yu, la fille de Menfei, dont il est sans nouvelles, ils vont croiser deux policiers américains dépêchés par la famille de Wolf Springfield disparu lui aussi. Il y a également Chen Wanglin, un écrivain qui n’écrit plus, paraît-il, chargé lui aussi de retrouver une jeune chinoise disparue entre Paris et Marseille. Le Bon, la Brute et le Renard est un roman où se croisent ces trois destinées aventurières, un roman porté par des dialogues étourdissants de drôlerie.
 
Les trois mousquetaires, que nous pourrions baptiser Groucho, Harpo et Chico, tant leurs échanges dynamisent et dynamitent le roman, le couple de policiers dont la gradée est tout aussi séduisante que son nom est imprononçable, ou encore le chinois romancier à Paris et à Marseille. Tous se demandent ce qu’ils font dans cette histoire, dans cette jonque qui a des allures de galère, un peu comme les personnages de En attendant Godot de Samuel Beckett. Et comme chez Samuel Beckett, on rit beaucoup à écouter Menfei, Zuo Lo et Bec-de-canard, le Bon, la Brute et le Renard, dont les dialogues sont ciselés comme des répliques de théâtre, d’un théâtre qui ne se prendrait fort heureusement pas au sérieux. Pour tout compliquer, dans Le Bon, la Brute et le Renard, on parle chinois, anglais, finnois, un peu français, on lit la poésie des Tang, des Yan et des Song, on y croise Don Quichotte (le livre), on s’égare et l’on manque d’air, tant il fait chaud dans le désert californien pour nos compères à la langue bien pendue, et aux réparties tourbillonnantes.
 
« Tu lisais, toi, enfant ? demanda Bec-de-canard.
Jusqu’à douze-treize ans, oui.
Et après ?
Après j’ai été adolescent et je suis devenu con.
Ouais, moi pareil.
Plus tard on s’en rend compte, et on passe le reste de la vie à essayer de redevenir aussi subtil, curieux, intelligent, malin et ouvert à tout ce que l’on était jusqu’à douze-treize ans.
Ça dépend des individus. Moi je suis devenu con plus tôt. A onze ans, maximum ».
 
Christian Garcin nous offre là un roman d’exception, une aventure littéraire inspirante et inspirée, où se croisent des univers – les enquêtes d’Ouest en Est, des États-Unis à la France – qui se répondent, se répandent dans un miroir où l’image se multiplie à l’infini. Le Bon, la Brute et le Renard n’est pas un nouveau roman sur une fiction en train de s’écrire, un pensum littéraire – les protagonistes de ces histoires loufoques et sérieuses se demandent si l’auteur de leurs aventures sait ce qu’ils sont en train de vivre, et finalement s’il maîtrise tout cela ! C’est tout l’inverse qui se produit, une brillante comédie endiablée se joue là, où l’ombre du metteur en scène se glisse entre les dialogues, non pour faire l’intéressant, pour quelques effets distanciés, mais pour le jeu romanesque, les disparitions et les apparitions, pour sourire de ce qu’il a imaginé et romancé, pour le plaisir d’inventer des histoires, plus improbables les unes que les autres. Ce roman est un vaste et réjouissant jeu des 7 familles. Le Bon, la Brute et le Renard séduit par sa grâce, son humour, sa légèreté, sa vélocité romanesque, ses inserts poétiques, ses descriptions fines et acérées, ses silences inspirés, ses dialogues piquants, où le réel se joue de l’imaginaire et où l’imaginaire aspire le réel, et où tous les personnages ont l’impression de dire : je préférerais ne pas ! Si l’art du roman est un jeu de 52 cartes, Christian Garcin possède le roi de pique, le valet de cœur, la reine de trèfle et les deux jokers, qu’il mélange avec bonheur, sans se départir du sourire à peine dessiné d’un joueur qui sait qu’il va remporter la mise, faire sauter la banque et réveiller la littérature par cette réjouissante fantaisie romanesque.
 
Philippe Chauché

http://www.lacauselitteraire.fr/le-bon-la-brute-et-le-renard-christian-garcin-par-philippe-chauche

samedi 5 septembre 2020

Darrigade de Christian Laborde dans La Cause Littéraire


« Je suis de l’Adour, de Narrosse, de Dax, des chemins bordés de haies, des clairières et des bosquets, du soleil généreux, de la pluie, des bêtes paisibles, et d’une métairie. Et je voulais aider mes parents qui travaillaient la terre d’un autre. Comment les aider : en étant à mon tour métayer ? Non. Il me fallait partir et réussir. Comment réussit-on, quand on est Landais et fils de métayer ? On devient torero ou champion cycliste.
Je m’appelle André Darrigade et j’ai pris le vélo par les cornes ».
 
Christian Laborde écrit Darrigade, et l’on entend le roman du vélo, l’éloge des Landes et du gascon, l’épopée du Tour de France. Darrigade est une ode à des instants précieux, à des hommes de qualité qui sprintent vers la gloire, à cette langue qui s’envole sur les routes de Chalosse, et dans les cols Pyrénéens. Christian Laborde écrit Darrigade, comme l’immense poète gascon Bernard Manciet écrivit Per el Yiyo (1), un hommage vivant et vibrant à un rouleur, un sprinteur, un coureur au swing unique, exceptionnel, comme celui chanté par un chœur antique, au torero El Yiyo, né à Bordeaux et tué par le taureau Burlero, dans les arènes de Colmenar Viejo en Espagne. Dédé-de-Dax roule, il roule comme l’orchestre de Duke Ellington, sérieux et fou à la fois, ses envolées sur les circuits et les routes du Tour sonnent comme les solos de Paul Gonsalves.
André Darrigade est né en Chalosse, dans les Landes, on le surnomme Dédé-de-Dax, une terre où l’on parle la langue des Gaves et des Pins, une langue qui roule comme l’Adour. André Darrigade en jaune et en vert dans le Tour de France, c’est pour bientôt. En attendant : en 1939, il monte sur son premier vélo, rouge – le rouge des joueurs de pelote et des écarteurs, le rouge des bérets des bandas –, et André, couché sur son vélo rouge, est le plus grand champion de tous les temps. Les années défilent, la guerre, l’occupation et le Tour suspendu, jusqu’à cette année décisive, 1947, où pour Dédé-de-Dax, tout bascule. Les premières courses et une première licence : Débutant. Les Grands Prix se suivent et il les remporte tous. Un champion est né, une étoile file vers la gloire, le Tour, et les cols des Pyrénées. Il faut pour les grimper du souffle, du style, de l’élégance et du swing, celui des grands sorciers du vélo – Robic, Kübler, Coppi –, et le blond Landais a plus d’un tour dans ses jambes et ses bras. Car il en faut des jambes et des bras pour remporter 22 étapes du Tour de 1953 à 1966, pour devenir champion du monde et de France, s’imposer dans les Six jours de Paris, pour rouler, rouler encore, rouler avec style, comme Christian Laborde, écrivain affûté et à l’affût, écrit son épopée. Il faut avoir les reins d’un écarteur Landais, les jambes d’un marathonien, le souffle d’un alpiniste, et l’œil d’un aigle. Il faut avoir de la tenue, du cœur, et placer Jacques Anquetil sur le plus haut sommet de l’amitié, comme sur celui du Tour.
 
 
 
« André Darrigade est vaillant, résistant, puissant, adroit. André Darrigade supporte le mauvais temps, la canicule et la douleur. André Darrigade est un fabuleux sprinteur et un increvable bouffeur de vent ».
 
Christian Laborde écrit là, une admirable odyssée, un magnifique portrait d’un coureur hors norme, où l’on croise Robic (2) – Il a rendu aux foules le goût de l’épopée – Raphaël Geminiani –, Loustalas l’écarteur – Loustalas, long et lent, tout de blanc vêtu, pareil au héros de l’Écarteur, le roman lumineux d’Emmanuel Delbousquet –, Roger Lapébie, Fausto Coppi, Louison Bobet, mais aussi Yvette Horner qui faisait valser les maillots sur le Tour et chavirer le cœur des français, et Françoise, Françoise qui deviendra son épouse – Elle est si jeune, Françoise, et tout est si merveilleux, si fort, si exaltant… –, et enfin la montagne. Les montagnes, ces juges de paix aux cols de neige et de pierres, où tout se joue, se révèle, où l’on perd les pédales et où l’on gagne des maillots. Darrigade est le grand roman d’une époque, les Trente glorieuses, le grand roman du vélo, cet art de l’éclair, de l’éclat, que pratiquent des forçats (3) et des dieux. Christian Laborde signe là, le plus touchant, le plus précis, le plus enchanté, le plus admiratif de ses livres, de ses éclairs romanesques et historiques. Un livre qui se lit à voix haute, qui se chante, comme un scat qu’épouserait le gascon, un livre qui swingue comme Claude Nougaro (4) et Dédé-de-Dax sur son vélo à Zandvoort, les Pays-Bas, le circuit, les dunes, la mer, le vent que nul ne gouverne, même les roisDédé-de-Dax était de ces rois, qui ont enchanté le Tour de France en gouvernant les cœurs, les vents et les tempêtes.
 
Philippe Chauché
 
(1) Editions L’Escampette 1996
(2) Robic 47, Christian Laborde, Editions du Rocher
(3) Forcenés, Philippe Bordas, Gallimard, Folio
(4) Claude Nougaro, le parcours du cœur battant, Edition Hors-Collection


http://www.lacauselitteraire.fr/darrigade-christian-laborde-par-philippe-chauche