mercredi 1 août 2018

Cézanne et Heidegger dans La Cause Littéraire








" Plus souvent que vous ne pouvez le penser, je suis depuis (ce voyage) plongé dans un dialogue silencieux à deux voix (stilles Zwiegesparäch) avec Cézanne et son paysage – et sa montagne »
Martin Heidegger
« … vivifier en soi, au contact de la nature, les instincts, les sensations d’art qui résidente en nous »
Paul Cézanne à Charles Camoin
« Chez Cézanne, c’est bien la couleur en tant que telle (et non pas comme matière sensible pour une forme intelligible) qui, sans autre médiation que sa logique propre, est déploiement de l’espace comme configuration du monde »
Hadrien France-Lanord
 
 
Tout commence par une déclaration, celle de Martin Heidegger à Aix-en-Provence, le 20 mars en 1958 à l’Université. Le penseur, il préfère qu’on le nomme ainsi, s’adresse au recteur de l’Université : « J’aime la douceur de ce pays et de ces villages. J’aime la rigueur de ces monts. J’aime l’harmonie des deux. J’aime Aix, Bibémus, la montagne Sainte-Victoire. J’ai trouvé ici le chemin de Paul Cézanne auquel, de son début jusqu’à sa fin, mon propre chemin de pensée correspond d’une certaine manière ». La couleur et la parole trouve là son socle premier, ses fondations, la nature, la montagne Sainte-Victoire (devenue un des plus beaux espaces lyriques de l’histoire occidentale) et les chemins qui se croisent. Le peintre s’éloigne des Impressionnistes pour aborder un continent nouveau et unique, il voit et il écoute avec une rare acuité la nature qui s’offre à son regard et à ses oreilles, mais grande différence, différence fondatrice, il n’est pas copiste, mais il la fait surgir sur la toile, il la révèle. Une autre sensation opère et le peintre offre l’immensité, le torrent du monde dans un petit pouce de matière. Pour Martin Heidegger, chez Cézanne, le motif parle et rend le peintre à même d’entendre de manière toujours plus distincte cette parole qui le requiert (…) il peint ce qu’il entend, en tant que parole que lui adresse le déploiement d’être de la chose. Nous avons affaire à de grands voyants et d’attentifs écouteurs, qui savent lire la nature et les poètes, qui déploient sur la toile et la feuille, la nature-monde comme la parole-monde.
 
 
 
« Que peint Cézanne ? La montagne ? Non, mais la montagne en son apparition de motif, c’est-à-dire telle qu’elle le meut et lui parle : l’émeut », Hadrien France-Lanord
« La nature est couleur qui deviendra monde par la peinture », Paul Cézanne lettre à son fils le 8 septembre 1906.
« En son recueillement, voilà qui fait signe : le laisser-aller recueilli en pensée, la paix instante du silence de la figure du vieux jardinier Vallier, qui prend soin de l’inapparent sur le chemin des Lauves », Cézanne – Martin Heidegger version de 1974.
 
 
 
La couleur et la parole est le livre des présences : Heidegger et Cézanne en permanence, mais aussi, Hortense Fiquet, le jardinier Vallier, des anonymes, paysans, vieilles personnes, enfants, la montagne Sainte-Victoire, le Grand pin et les terres rouges, La carrière de Bibémus, ce vieux sol natal si vibrant, si âpre et réverbérant la lumière à faire clignoter les paupières et ensorceler le réceptacle des sensations. Présences de la parole, d’une ouverture, du laisser-être cher à Heidegger, que Hadrien France-Lanord met en lumière : « le sens le plus profond de être, c’est laisser ». Présence enfin d’un génie de l’invention qui signifie littéralement : laisser advenir. La couleur et la parole est enfin le livre du mouvement, la couleur chez Cézanne, qui est la mise en mouvement de l’espace (…) l’émotion de l’espace à l’état naissant, comme la parole chez Heidegger qui est la vibration rythmique la plus tendreLa couleur et la parole est un livre rare (comme on le dit d’un vin ou d’un livre), un livre traversé par un mouvement musical intense, par la liberté libre chère à Rimbaud, par un grand sens de la langue et du surgissement des mots, de leur profondeur rocheuse, comme dans les tableau de Cézanne où apparaît la Sainte-Victoire.
 
Philippe Chauché
 
 

samedi 30 juin 2018

Roland Jaccard dans La Cause Littéraire




« L’affaire est entendue : je suis le fils – illégitime, bien sûr – de Louise Brooks et de Cioran. L’actrice américaine et le volcanique Roumain partageaient la conviction que la création est une aberration, la procréation un crime et la concision un devoir ».
 
Roland Jaccard a de qui tenir, de Cioran et Louise Brooks, mais aussi d’Arthur Schopenhauer, de son cousin Schnitzler, de George Sanders – Mémoires d’une fripouille –, ou encore de Clément Rosset et Richard Brautigan. Il a parfois écrit sur eux, quand il ne les a pas édités, du temps où il dirigeait « Perspectives critiques »aux Presses Universitaires de France. Penseurs et tueurs est un essai des extrêmes, comme on le dit d’une course en très haute montagne, alors face au danger, au risque de chute, d’avalanche ou d’étouffement, le suisse amateur de tennis de table éclate de rire, comme s’il disait, même si tout cela n’a aucun sens, on ne doit pas se priver d’en rire.
 
 
On pourrait d’ailleurs, sans peut-être qu’il s’en offense, le qualifier de nihiliste rieur, d’exilé des palaces, de théoricien des piscines, de vidéaste amateur du Flore, ce qui l’oppose à jamais aux philosophes des bacs à sable, qui peuplent les plateaux de la télévision. Sur les cimes de ce petit livre net et concis, il croise Cioran, Michel Foucault – il offre l’un des plus beaux portraits jamais lus du philosophe de Histoire de la sexualité, vibrant hommage à un penseur à l’oreille fine et à la langue souple et simple : « La plus belle chose qu’on puisse offrir aux autres, c’est sa mémoire », Serge Doubrovsky, Brigitte Bardot, Oscar Wilde, et un certain Roland Jaccard. Sa fantaisie : faire bref, court et tranchant, comme la vie finalement, sans jamais perdre de vue que « Vivre, n’est-ce pas faire comme si l’on vivait ? » et avec style, cela va de soi.
 
 
 
 
« De cette conversation, je ne retiens qu’une phrase, mais qui vaut tout l’or du monde : “J’ai été victime, me dit-elle, d’un léger accident”. Inquiet, je l’interroge : “De quel ordre ?”. “Le pire qui soit, me répond-elle en souriant, un accident d’amour-propre”. Je n’ai pas cherché à en savoir plus. Sans doute lui a-t-il manqué les vingt gouttes de narcissisme qui nous permettent de faire face aux affronts du quotidien ».
 
Roland Jaccard  se définit comme un salaud sympathiqueun salaud d’une incurable élégance, on veut bien le croire sur parole, comme l’on croit Cioran à la lettre. Dans Penseurs et tueurs, Roland Jaccard prend tout à la légère, avec l’élégance naturelle d’un naufragé amusé, qui attend sur la berge des pillards affamés et armés, et qui fixe son bateau en train de couler. L’écrivain ne manque ni d’aplomb, ni d’humour. Il fréquente de talentueux ancêtres – Marcel Proust et son éloge du voyou, La Fêlure de Fitzgerald, une promenade avec Fernando Pessoa, quelques mauvaises pensées des deux Arthur, Schnitzler et Schopenhauer –, mais aussi des contemporains stylés – les dîners chez Cioran, l’amitié de Michel Foucault : dès lors qu’on écrit simplement on passe en France auprès des intellectuels pour un benêt, les éclats d’auto-friction de Serge Doubrovsky –, avec à chaque fois cet art singulier de saisir en deux phrases un état vacillant, une chute annoncée, un suicide retardé, un éclat de rire dévastateur, et surtout une vive passion pour l’écriture au vitriol qui enflamme ses petits livres.
 
« Egoïste, oui je l’étais. Et férocement. J’ai vécu selon un seul principe : le principe d’indifférence. Il m’a épargné bien des maux. Mais force m’est d’en convenir, à regret d’ailleurs, ce principe ne suffit pas à remplir une vie. Je ne saurai de quelles extases il m’a privé ».
 
Philippe Chauché
 
 

lundi 11 juin 2018

Philippe Lançon dans La Cause Littéraire

 
 
 
« Lorsqu’on ne s’y attend pas, combien de temps faut-il pour sentir que la mort arrive. Ce n’est pas seulement l’imagination qui est dépassée par l’événement ; ce sont les sensations elles-mêmes. J’ai entendu d’autres petits bruits secs, pas du tout de bruyantes détonations de cinéma, non, des pétards sourds et sans écho, et j’ai cru un instant… mais qu’ai-je cru, exactement ? ».
 
Tout bascule ce 7 janvier 2015 vers 10h30. Deuxième épisode d’un feuilleton islamiste morbide, d’une trajectoire nihiliste. Tout bascule dans la salle de rédaction d’un journal satirique, où s’invitent comme le diable deux hommes en noir, « lourdement armés ». Un carnage devait avoir lieu, et il eut lieu. Charlie Hebdo devient le lieu de la dévastation annoncée. Le Lambeau vient de là, de cette zone où s’est imposé le désastre islamiste – Les morts se tenaient par la main. Le pied de l’un touchait le ventre de l’autre, dont les doigts effleuraient le visage du troisième, qui penchait vers la hanche du quatrième, qui semblait regarder le plafond, et tous, comme jamais et pour toujours, devinrent dans cette disposition mes compagnons. Le Lambeau est le récit – l’art de voir, de se souvenir et l’art d’écrire ce que l’on a vu, entendu, senti, vécu, rêvé – d’un chemin de croix inversé, de la mort à la résurrection, des ténèbres à la lumière, de l’effroi à une nouvelle vie.
 
Le Lambeau est aussi le roman de la reconstruction d’un visage, d’un lent passage d’une rive à l’autre, vers la renaissance des chairs, ce qui pourrait être une belle définition de l’Art des Lettres. Les jambes noires tournent comme des vautours, mais Philippe Lançon est vivant.
 
« Je n’ai pas vu Honoré, qui était pourtant mort quasiment sur moi. Je n’ai pas vu Cabu, dont le corps était cependant sous moi. Mais j’ai vu Tignous, allongé sur le dos, le visage un peu jaune autour de ses lunettes, les yeux clos, semblable à un gisant. Je n’ai pas vu le stylo planté entre ses doigts, j’étais aimanté par son visage et j’ai senti, là, par-dessus lui, la solitude d’être vivant ».
 
Ce 7 janvier 2015 vers 10 heures 30, Philippe Lançon reçoit une rafale dans le visage. Il ne se transformera pas en masque de fer, mais en regard de vie. Il va se reconstruire sous haute protection policière – L’un d’eux est entré dans ma chambre et m’a dit : « Ma femme prie chaque jour pour vous » –, des anges vont veiller sur lui, chaque jour, chaque nuit, durant des mois, à la Pitié-Salpêtrière, puis à l’hôpital des Invalides, lieux de résistance, de résistance à la douleur, à la chute et à l’oubli. Philippe Lançon va revivre sous la protection des infirmières et des chirurgiens, des internes, de son frère et d’amis de passage. Philippe Lançon va vivre les quatorze stations de ce chemin de vie, qui mène à la renaissance et non à la mort, comme le souhaitaient les hommes en noir. Le lambeau nous fait voir et entendre ce que vit Philippe Lançon chaque jour, protégé des orages par les hommes en blanc et en bleu, et par des écrivains complices, des musiciens et des feutres de couleur, le chemin caillouteux qu’il emprunte pour se sauver. Il va mettre de la couleur dans les notes qu’il écrit, y glisser la précision amoureuse d’un rescapé, la profonde reconnaissance d’un miraculé. Le Lambeau se dessine jour après jour dans la souffrance, s’éclaire de cette légèreté admirable, d’une force intérieure, d’un art de revivre et donc d’écrire, qui rayonnent de lignes en lignes.
 
« L’attentat s’infiltre dans les cœurs qu’il a mordus, mais on ne l’apprivoise pas. Il irradie autour des victimes par cercles concentriques et, dans des atmosphères souvent pathétiques, il les multiplie. Il contamine ce qu’il n’a pas détruit en soulignant d’un stylo net et sanglant les faiblesses secrètes qui nous unissent et qu’on ne voyait pas ».
 
A quoi reconnaît-on les grands écrivains, les grands stylistes ? A leur précision chirurgicale, à la rapidité, la justesse du geste bien fait – écrire comme un chirurgien répare, écrire comme l’on sauve une vie, sa vie. Les grands stylistes sont des orfèvres, des archéologues, des orpailleurs, qui écrivent sur le motif, au-dessus du volcan. Les grands écrivains sont des voyants, les mauvais des voyeurs irrigués de pathos. Le Lambeau est le Livre qu’il fallait écrire après la tuerie, après les tueries, un récit étourdissant, admirable par la justesse de ton, la rigueur, l’éclaircie qu’il fait voir, les portraits de policiers, de patients, de médecins qu’il dresse. Le Lambeau est un très grand livre comme l’on dit un très grand homme, un livre qui sauve. Les tueurs et leurs admirateurs doivent s’en mordre l’âme, eux qui écrivent comme ils vivent, dans la lourdeur et la haine.
 
Philippe Chauché
 

samedi 9 juin 2018

Saleh Diab dans La Cause Littéraire




La Cause Littéraire : Votre anthologie vient à point nommé, alors que la guerre, la torture, la folie ne cessent de s’inviter, alors que la Syrie est en train de disparaître en tant que pays, alors que cette science luxuriante, inventive et vagabonde qu’est la poésie n’a point de place, vous ouvrez le livre de la poésie contemporaine, de la poésie vivante, qui résiste par sa présence riche et complexe, par sa liberté libre. D’où vient ce projet ? Et pourquoi maintenant ?




Saleh Diab : La bibliothèque francophone manque de livres qui traitent de la poésie arabe classique à l’exception des odes (al-Mu’allaqât) dont il y a plusieurs traductions, mais il n’existe pas une seule traduction complète des poètes qui ont écrit ces odes. De même aucune œuvre complète d’un seul poète Omeyade, Abbasside et de l’époque Andalouse non plus n’a été traduite en français. Comment expliquer cela ? Les chercheurs et traducteurs n’étaient–ils pas intéressés par mille ans de poésie arabe ? Il n’existe pas une seule anthologie de la poésie arabe classique dans la collection de La Pléiade.
La poésie traduite de l’arabe a toujours été la matière d’études sociologiques, politiques, militaires ou bien une donnée exotique de l’Orient mais n’a jamais eu le statut d’une œuvre de création associée à une civilisation. On trouve certains écrits, traduits en français, de ceux que l’on a appelés les soufis, comme al-Hallaj, Ibn al Faridh, al Sohrawardi, qui sont en fait les dissidents des systèmes religieux et politiques, les deux étant indissociables à ces époques, omeyade et abbasside. Précisons que ces soufis ne se prétendaient pas « poètes », ne s’autoproclamaient pas « poètes » parce que leurs textes étaient indissociables de leur pratique de vie. Si ce phénomène de non traduction a eu lieu pour la poésie classique, qu’en est-il de la poésie arabe contemporaine ? Les poètes arabes qui ont appartenu aux mouvements de la poésie arabe contemporaine ou qui ont initié ces mouvements ne sont pas traduits, hormis Adonis. Il existe aussi quelques choix de poèmes  très restreints ici et là (chez Orphée/La Différence, Fata Morgana et Sindbad, Verticales, Fayard). Face à ce quasi désert, j’ai rêvé de donner à lire la poésie arabe contemporaine à travers ses courants, ses écoles, ses mouvements aux lecteurs français. J’estimais que c’était mon devoir parce que, issu du laboratoire de poésie arabe contemporaine, j’entretiens un rapport étroit avec ce mouvement, ces courants, ces débats sur la poésie, avec tout ce qui concerne la poésie arabe des années 80-90, tout ceci étant lié à la poésie des années 50-60, aux mouvements, aux écoles. J’ai moi-même beaucoup écrit sur la poésie arabe contemporaine dans la presse littéraire, dans les années 1990-2005.



Dernièrement mon projet d’anthologie a rencontré le désir d’un éditeur. Il se peut que les événements tragiques se déroulant en Syrie aient joué un rôle, de par leur brûlante actualité, dans cet intérêt pour la poésie syrienne. Mais je précise que ma motivation n’a jamais été politique dans le sens idéologique. L’anthologie est un livre à la structure élaborée parce qu’il a été conçu d’une manière qui permet de découvrir les courants essentiels du mouvement moderniste arabe à travers les poètes syriens qui y ont joué un rôle majeur. L’anthologie montre aussi l’influence de la poésie du monde occidental sur ces mouvements de la modernité arabe. Cette anthologie n’a pas pour thème l’exil, la liberté, la révolution, les réfugiés, les droits de l’homme, etc. Etre victime ne fait pas de quelqu’un un poète. Les slogans ne forment pas une œuvre poétique, ni même un seul poème. On peut dire qu’il existe en ce moment une confusion totale, largement entretenue, entre idéologie et poésie. Hors de toute polémique politique, il n’existe qu’un seul poète syrien à Paris, Adonis, deux autres, Luqman Dayrakyi et Umar Qaddur, vivent en province. Tous trois figurent dans l’anthologie.
Or, ces temps-ci, ce que l’on peut lire en France sous le label de « poésie syrienne », ce sont des écrits de propagande ou des banalités, d’une médiocrité absolue, dont les auteurs ne représentent rien dans la littérature de leur pays. Ces écrits sont relayés par tous les médias sans exception, y compris les médias « culturels », et une énorme publicité est faite à ces auteurs, récupérés à des fins politiques et idéologiques. C’est une grosse machine de propagande à laquelle participent toutes les institutions, notamment culturelles (éditeurs, festivals, associations de réfugiés, télévision, radio etc.). Cette littérature est un faux, fabriqué par les médias et probablement par la diplomatie, je pense au rôle que jouent les responsables culturels en place à Damas en soutenant les Syriens proches du régime, lesquels ont toujours entretenu des liens privilégiés avec la France. Ils sont rapatriés ici comme représentant la littérature syrienne, reconvertis en hérauts de la « révolution », ce qui est une mystification. J’y vois une signification hautement politique et historique compte tenu du rôle qu’a joué la France en Syrie. Quoi qu’il en soit, les poètes de mon anthologie n’ont pas besoin de moi pour être reconnus, ils le sont depuis toujours dans le monde arabe. Ce qu’il fallait, c’était leur donner une existence ici où ils sont totalement méconnus.
Bien que la poésie se range toujours aux côtés de la vie, elle la recrée dans l’imaginaire, et le poète est celui qui transforme la vision en une vue et la vue en une vision dans son poème. Cette anthologie cherche à présenter la poésie syrienne contemporaine à travers ses représentants les plus éminents, dans les champs de l’écriture de la poésie, de la traduction et de la théorie. On dit que la poésie est pour les Arabes le Diwan dans lequel on trouve tout ce qui les identifie, leur conception de l’amour, de l’amitié, de la beauté, de la vie…
Ces poèmes sont l’image de la demeure qui abrite l’intimité des gens qui ont vécu dans cette Syrie, entité territoriale fabriquée par les Français. Je voulais conserver l’image de cette demeure. Le poète se concentre sur des critères de l’humain qui sont illimités. Lire ces poèmes ne relève pas de la pensée pure ou d’une réflexion philosophique intellectuelle, mais reflète l’esthétique de l’œuvre poétique et sa relation avec le sujet et le monde, voire la célébration de l’immensité de l’être humain. En cela réside l’aspect actif de la création. Et c’est ce que l’on peut sauver de la Syrie.
Et comment les avez-vous choisis, qu’est-ce qui a conduit, éclairé votre démarche ? Si l’on parle d’admirations et de passions, vous accepteriez ces deux mots ?
Devant ce manque considérable de références dans la bibliothèque française, et il en est de même en Grande-Bretagne, aux Etats-Unis, dans tout le monde occidental, le travail sur ce sujet devient stimulant. La difficulté est un défi à relever. Nous avons un patrimoine dans la poésie contemporaine. J’avais envie de faire un livre pour le lecteur spécialiste comme pour le simple amateur de poésie grâce auquel celui-ci peut avoir un aperçu des courants et des singularités poétiques à travers ces représentants. Je voulais présenter les modèles les plus actifs dans le mouvement de la poésie arabe contemporaine des années 40 à nos jours.
J’avais envie de faire un collier de perles qui serait mon collier à moi en choisissant les perles une par une à partir d’une corbeille remplie de perles dont je connais la source.
Ma publication dénonce de fait les fausses perles répandues ici, masquées derrière des slogans idéologiques et publicitaires car il s’agit de marketing.
Pour structurer l’anthologie j’ai fixé des limites basées sur les courants esthétiques qui ont agité la modernité de la poésie arabe. Je me suis laissé guider non pas par le temps horizontal, mais par le mouvement des transformations radicales qui ont frappé la poétique arabe et se sont révélées à travers des cercles littéraires qui ont donné des modèles avant-gardistes, devenus des maillons dans l’histoire de la poésie arabe contemporaine.
J’ai commencé par la première modernité, celle de la ville d’Alep, avec ses deux branches, soufie et surréaliste, et ses deux pionniers Khayr ad-din al-Asadi et Urkhan Muyassar, et j’ai terminé sur le Forum littéraire des jeunes écrivains de l’Université d’Alep (années 80-90). Entre les deux extrémités, il y a eu la deuxième modernité, les poètes de la revue Sh’ir (1957-1964). Je ne me suis pas arrêté sur la poésie porteuse de messages politiques, propagée après la défaite de 1967 face à Israël. Cette poésie n’a pas laissé de trace esthétique, se résumant à de la communication.
J’ai considéré que le premier recueil du poète irakien Salah Faïk, publié à Damas, a produit l’effet d’un bouleversement esthétique. Il a été suivi par la publication de plusieurs recueils de jeunes poètes syriens qui célébraient la vie quotidienne dans ses détails et s’éloignaient de la poétique métaphysique et visionnaire de la revue Sh’ir.

L’anthologie rassemble les poètes les plus expérimentateurs qui ont cru à l’identité mouvante du texte poétique et sont parvenus, chacun à sa manière, à créer une langue dans la langue. Tout au long de leur parcours, ils ont posé des questions sur la définition de la poésie et sur ses outils, la relation entre le poète et soi, le monde et la langue, et le patrimoine. Ils ont dialogué avec les générations précédentes et contemporaines, ils ont fait entrer les accomplissements esthétiques de leurs prédécesseurs dans le tréfonds de leurs poèmes. D’autre part, leur expérience personnelle a été centrale dans leur poétique.
J’ai choisi les poèmes qui à mon sens répondaient à la mission de faire entrer la lumière dans le monde, et les poètes qui construisent des cathédrales dans l’esprit, comme pour flotter sur des ailes blanches au-dessus de l’immensité des neiges. Ainsi s’accomplit l’universalité du temps et de l’espace humains dans chaque poème. J’ai écarté les fantaisies du type ornements, décorations, et j’ai gardé les poèmes où l’imaginaire est fécond, illumine le plus profond de l’être, dans une quête de la substance humaine. J’ai rejeté les poèmes thématiques car la poésie ne s’inscrit pas dans des thématiques mais elle fait advenir le réel absent. Par conséquent j’ai élu les poèmes qui emportent le lecteur, les poèmes qui baignent le lecteur de silence, paix, sérénité et délicatesse, où les mots eux-mêmes ne sont plus entendus car ils jettent le lecteur dans le palais de l’esprit profond. J’ai cherché les poèmes vivants qui accueillent le lecteur comme un ami à la maison. Les poètes y saisissent l’étincelle de l’éternité ; le monde extérieur et le monde intérieur deviennent un. Les poèmes que j’ai choisis sont ceux dont la rigueur et la précision de la construction n’empêchent pas l’eau de couler, ne nous empêchent pas nous non plus d’en entendre le chant. Je n’ai choisi que les poèmes dont j’entends la pulsation.
Votre Anthologie s’ouvre sur un poète, dont nous ignorons tout, Khayr ad-Din al-Asadi, dont vous traduisez quelques sourates éprises d’une grande liberté, grande liberté également de Yusuf al-Khal : « Ne dansez pas sur ma tombe, je ne suis pas encore mort. Depuis l’aube je regarde de tous côtés dans la foule, je n’y vois aucun maître ». Vous diriez que la liberté poétique est fondatrice pour ces écrivains ?
Al-’Asadi a découvert l’importance du rêve, de la vision dans l’écriture à partir de son expérience de soufi, de sa vie pratique et non de ses lectures. Il a composé son propre Coran et il a désigné tous ces poèmes du terme de « sourate ». Son importance réside dans le fait que ses textes ont mis en évidence des transformations dans la langue et la forme des poèmes et dans sa position vis-à-vis du monde. La préface qu’il a rédigée pour son livre, Chants du dôme, constitue le premier manifeste du poème en prose arabe. Il refuse la déclamation dans la poésie et toute rhétorique. Il n’accorde pas d’importance à la raison. Il quitte la métrique en réclamant la musique qui surgit du texte dans l’état d’extase : vision, rêve… Son recueil Chants du dôme représente une passerelle entre la poésie proséeet le poème en prose. Toutes les sourates sont consacrées à l’amour. Bien qu’il ait souhaité que son livre soit un livre d’amour soufi, il est resté attaché à l’amour sensuel, notamment apparent dans des poèmes où il s’adresse à son bien-aimé. Dieu et l’Absolu n’apparaissent pas comme des notions métaphysiques mais s’incarnent dans le monde sensible et sensuel. Les qualités de Dieu ou l’Absolu sont les mêmes que celles, érotiques et sensuelles du bien-aimé. Ici, il a transformé la vérité absolue en une vérité sensible. Il exprimait sa passion, son homosexualité, dans une sourate à son bien-aimé. Son amour-passion pour ce jeune homme, évoqué dans un poème de l’anthologie, est une figure de l’amour absolu. En ce mode de vie, en cette affirmation d’un amour totalement asocial, en ses textes affranchis des contraintes formelles, réside sa liberté. Il est l’un des pionniers du poème en prose arabe. Outre son œuvre poétique, il a accompli une œuvre d’anthropologie culturelle considérable sur la ville d’Alep. Si l’on veut connaître Alep en profondeur, il faut lire ses ouvrages. La liberté de ce poète réside dans sa capacité au renoncement, notamment à tous les dogmes et toutes les conventions sociales et apparences.
Quant à Yusuf al-Khal, il a une importance cruciale dans l’histoire de la poésie arabe contemporaine car il a fondé la revue Sh’ir (1957-1964) sans laquelle il est impossible d’approcher l’histoire de la modernité de la poésie arabe. Cette revue était ouverte à tous les mouvements d’avant-garde, à la poésie classique, à la poésie libre, au poème en prose, aux traductions de la poésie du monde entier. La revue montre la grande liberté qui y régnait. En voulant s’affranchir de l’emprise de la culture arabo-musulmane, Yusuf al-Khal a donné l’impulsion à une quête de sens en allant voir du côté des civilisations anciennes qui ont précédé la civilisation arabo-musulmane, les civilisations cananéenne et phénicienne. Il préconisait le détachement de la civilisation du sable, arabe, pour retrouver la civilisation de la mer, la civilisation méditerranéenne, qui incarne la liberté et l’ouverture, le voyage. Dans sa poésie et dans celle de son groupe, les poètes syriens de la Résurrection, les civilisations cananéenne et phénicienne sont ramenées à la vie ; on note l’abandon des symboles de l’islam et la présence de symboles cananéens et phéniciens. Dans sa revue, Yusuf al-Khal a participé au mouvement de transformation de la forme poétique en unissant la poésie au rêve, car la poésie est pour lui expérimentale par nature, insistant sur l’acte révolutionnaire qui est l’acte poétique. Mais les expériences se sont avérées sans issue parce que reposant sur des illusions. La modernité selon les modèles occidentaux a mené la revue à une impasse, celle de la réalité. Ce qui l’amène à réviser ses théories pour prendre en compte la réalité, notamment celle du monde dans lequel il vit, le monde arabo-musulman. Ouvrir de nouvelles portes, oui, mais avec une conscience de l’appartenance culturelle, civilisationnelle et créatrice qui est la nôtre. Les poètes que j’ai choisis ont participé d’une manière ou d’une autre au mouvement moderniste de la poésie arabe contemporaine, écriture et théorie. La langue arabe étant basée sur la poésie classique et sur le Coran, langue sacrée qui est la mesure du degré de poéticité d’une œuvre, ces poètes ont osé déconstruire l’idole non seulement dans la forme mais aussi dans l’élaboration d’un point de vue sur le monde, dans leur rapport au monde. Liberté fondatrice, oui, mais liberté qui n’était pas donnée au départ, liberté qu’ils ont osé prendre.
Dans cette anthologie s’articulent les poésies les plus simples et les combinaisons les plus aventureuses, les inspirations les plus éloignées. Vous définissez trois axes, trois types de poésie : la « poésie verticale » (merveilleuse association) ou la « poésie classique », la « poésie libre » et le « poème en prose », vous pouvez nous en dire plus ?
En effet. Le livre n’est pas seulement un panorama des formes artistiques et des courants poétiques. A travers le poème on peut explorer diverses langues poétiques. Ceci montre la richesse et la diversité de la poésie arabe contemporaine. Le mouvement moderniste de la poésie arabe a connu un bouleversement dans sa structure et a été marqué par des stades. C’est pourquoi à la fin de cette anthologie, on observe les transformations qui jalonnent ce mouvement : le poème oratoire, le poème vision-forme ample, le poème-parole.
L’anthologie contient la poésie classique avec sa langue caractérisée par la rhétorique, la prosodie, le respect strict de la métrique et de la césure du vers chez Badawi al-Jabal, et la poésie néoclassique symbolique chez Umar Abu Rishah, où la narration se développe dans une langue affranchie de la rhétorique. On y lira aussi le prélude au poème en prose tel qu’il a été révélé par l’école d’Alep, dans ses deux ramifications : la première, soufie, de al-Asadi, qui puise à la poésie persane et se caractérise par une langue habitée par la vision, une langue douce, souple, non rationnelle, reposant sur une musique intérieure nouvelle ; la seconde, surréaliste, de Urkhan Muyassar, qui s’est construite contre la langue traditionnelle, la métrique, les rimes, la thématique pour donner la prééminence à l’inconscient – dans la création poétique. Les deux poètes ont libéré une forte charge de vitalité dans la langue et dans la composition rythmique des mots, qui confère une intimité et une douceur à leur poétique. Les poètes syriens de la revue Sh’ir, ont écrit quant à eux un poème visionnaire à la structure complexe, polyphonique. Nous sommes ici dans un laboratoire poétique plus complexe pour exprimer le refus, la servitude devant l’espace et le temps, et le sentiment de la perte. Ce poème est fondé sur la langue et non la parole pour dire le monde ; il témoigne d’une aventure dans la langue, à l’exception de al-Maghut et Nizar Qabbani, de la même génération, qui ont écrit des poèmes du quotidien en préservant à cette langue sa fonction émotionnelle.
Avec la génération suivante, les poètes des années 70 et du Forum d’Alep, on passe à une langue très quotidienne, non fondée sur la métaphore ni sur le mythe, qui cherche à déceler la poésie dans les détails en célébrant les petits riens de la vie.
On trouve aussi des textes qui mêlent tous les genres, y compris l’épopée, chez Adonis, Mahmud as-Sayed, Salim Barakat et Abd al-Latif Khattab.
Dans l’anthologie on lit des poèmes qui se référèrent au patrimoine arabe à côté de poèmes influencés par la poésie d’Europe de l’Est ou par la poésie francophone et anglophone.
Pour vous en dire plus sur les trois types que recouvre la poésie arabe : tout d’abord, il y a la poésie verticale qui repose sur 16 mètres, forme qui constitue la mesure à laquelle les poètes sont contraints de se conformer. Chaque mètre comporte certaines unités rythmiques ou pieds qui se répètent dans chaque vers. Ce type de poème est connu pour sa forme géométrique verticale. Chaque vers est constitué de deux hémistiches. Pour définir la poésie, les critiques classiques posent que la poésie est une parole métrée, rimée, exprimant un sens. C’est ce qui la distingue de la prose. Ce type de poésie a commencé à être abandonné par les poètes pour laisser la place à la poésie libre qui est apparue dans les années 40 et a connu son essor dans les années 60. Celle-ci repose sur l’utilisation libre de certaines unités rythmiques. La forme verticale a été supprimée mais la rime est restée, sans être rigoureuse. La poète irakienne, Nazik al-Malaikah, a eu recours à cette forme dans son poème Choléra (1947). Le troisième type de poème est le poème en prose qui recouvre tous les genres d’écriture poétique, qui n’emploient ni les 16 mètres ni les unités rythmiques qu’on appelle Tafila. Ce dernier type de poème s’est propagé dans les années 60 puis s’est enraciné dans les années 80 ; il est la seule forme qu’utilisent les poètes arabes de la génération des années 70 à nos jours. Son concept recouvre quasiment l’ensemble de la poésie arabe contemporaine, objet de ma thèse de doctorat. D’où le titre de ma thèse :Le poème en prose, poésie arabe contemporaine. Les critères du poème en prose arabe ne sont pas les mêmes que ceux du poème en prose occidental. Ils se recoupent cependant parfois. Les traductions ont joué un rôle crucial pour situer ce poème dans le champ poétique arabe. La revue Shi’ra accueilli ce poème, devenu problématique poétique et culturelle, et elle l’a défendu. Le nom de poème en prose a été emprunté à Adonis, qui, lui-même avait pris cette terminologie de l’ouvrage de Suzanne Bernard, Le poème en prose De Baudelaire jusqu’à nos jours. On trouve toutefois des origines à ce poème en prose dans le Coran et les textes soufis ainsi que dans les écrits de Khalil Gibran. Le poème en prose occupe la quasi-totalité de l’anthologie mais j’ai tout de même, par souci de précision, tenu à présenter les deux autres types de poème, le poème classique et la poésie libre pour offrir au lecteur francophone un panorama de la poésie arabe contemporaine, notamment écrite par les poètes syriens, et l’histoire de son évolution.
Ces poètes que vous nous faites découvrir aujourd’hui ne viennent pas de nulle part, l’appartenance à une terre « d’influences » politiques, religieuses et littéraires, offre un panel d’inspiration exceptionnel, l’exil, l’errance, infusent dans ces poèmes, c’est aussi votre cas après le Liban, vous voici en France. Lisons : « Le désir frappe aux fenêtres, fend la terre, et le transport amoureux est un aigle qui engloutit les mots » (Mahmud as-Sayed), « depuis que je suis né sans patrie / depuis que la patrie est devenue une tombe, depuis que la tombe est devenue un livre /… » (Riyad as-Salih Husayn) !
Les poètes que je présente sont connus dans l’ensemble du monde arabe, ils ont participé aux mouvements modernistes de la poésie arabe, et certains ont été reconnus comme pionniers de cette modernité. Ces poètes sont issus de deux partis politiques, le Parti Syrien National Socialiste et le Parti Communiste, mais ils sont en porte-à-faux au sein de leur parti, surtout les Communistes. Les poètes des années 60 ou de la revue Shi’r ont adhéré au PSNS qui revendique la Grande Syrie et rejette l’identité fabriquée par le Mandat français. Il faut expliciter la position de ce parti, à savoir que le PSNS divise le monde arabe en quatre territoires : l’Arabie, le Maghreb, la Syrie et la Vallée du Nil. Ces poètes, par l’intermédiaire de leur leader politique, Antoun Saadé (1904-1949), ont appelé à établir un lien avec la civilisation occidentale en faisant retour au patrimoine syrien et à ses mythes préislamiques. Antoun Saadé appelait les poètes à porter un nouveau regard sur le monde, en se détachant de l’islam et en ayant recours à l’histoire ancienne de la Syrie. Ces poètes ont réinterrogé non seulement la poésie mais aussi la culture et ses bases idéologiques en s’éloignant de « la civilisation du désert d’Arabie où règnent la mort, les tueries et le sable » pour renouer avec la civilisation de la mer comme seule issue menant à la prospérité par le voyage, l’ouverture et les découvertes. De là viennent les poètes tammuziens de la revue Shi’rqui ont été inspirés par les mythes phéniciens, cananéens, babyloniens, se focalisant sur les symboles de résurrection et de renaissance. Dans l’anthologie, ces poètes sont représentés par Adonis, Yusuf al-Khal, Fuad Rifqah, Nadhir al-Adhmah, Mahmud as-Sayed, qui a puisé aux symboles érotiques très anciens de la civilisation de Sumer notamment. Ces poètes ont porté le renouveau de la poétique occidentale à travers leurs traductions des poètes anglais, allemands, français et italiens. Ils ont appelé à une fusion avec les accomplissements de la littérature occidentale. Ils ont écrit des critiques et des poésies sur ce sujet. Ils appartenaient aux minorités alaouites, évangélistes, orthodoxes et ismaélites. Nadhir al-Adhmah, qui était avec eux, n’appartenait cependant pas à une minorité puisqu’il était sunnite. On observe dans les années 60 la présence d’un poète, Nizar Qabbani, qui est arabisant, considérant le monde arabe comme uni, porte-parole du nationalisme arabe dans ses poèmes politiques. Le poète Badawi al-Jabal, quant à lui, écrit des poèmes pour faire l’éloge de l’armée française. Je n’ai pas mis ces poèmes-là mais me suis arrêté sur des poèmes soufis. Quant aux poètes des années 70, ils étaient communistes, leur point de vue était plus universel que national. Ils étaient imprégnés de la poésie d’Europe centrale (bulgare, hongroise, polonaise…), d’Union Soviétique et des pays communistes d’Asie. Ce qui les distingue de la génération précédente, c’est leur culture plus limitée : ils n’ont pas poursuivi d’études universitaires comme les poètes de la revue Shi’r, ils n’ont pas voyagé en Europe occidentale, ils possèdent surtout une expérience politique militante. Quant aux poètes du Forum littéraire de l’Université d’Alep, la ville d’Alep était leur patrie. Ils étaient coupés de Damas, plus attachés à Beyrouth qu’à la capitale syrienne. Ils ne revendiquaient aucune appartenance, qu’elle soit politique ou identitaire.
Pour ma part, je n’étais pas exilé au Liban et je n’avais aucune nostalgie de la Syrie car je pouvais faire l’aller-retour dans la journée depuis Tartous. Les Syriens considèrent que le Liban est un territoire qui a été retranché à la Syrie, et c’est le cas. Les Syriens n’ont pas assimilé les différentes identités imposées et fabriquées par les puissances coloniales et ils rêvent toujours d’un seul pays uni, le pays du Levant, qui comprend le Liban, la Jordanie, la Syrie et Israël.
Les poètes des années 60 se sont focalisés sur l’individualité du poète, considérant que la mission du poème est de refléter le monde intérieur du poète. Le sujet lyrique sort de sa vérité vers une vérité cosmique. Le sujet ici est pluriel, il s’ouvre sur la patrie et sur la géographie qui est une géographie de l’intérieur, et qui s’étend au monde entier. Ces poètes parlent de ce qui enchaîne l’être humain dans cette partie du monde, de l’étrangeté et de la distance qui séparent l’individu de la multitude. L’anthologie compte des poèmes produits par des poètes de toutes les générations traitant de cette question, à savoir que la liberté de l’individu se heurte à la société. La quête de liberté mène à l’exil et au repli sur soi. Le sujet se fond dans le réel, ce qui amène à placer la métaphysique à la place du réel. Il semble que la liberté de l’individu ne s’accomplisse que dans l’exil et le détachement de la multitude, et dans l’affirmation du choix de soi.
Les poètes ont souffert d’un exil métaphysique et romantique mais ils ont réussi à approfondir l’aspect de la modernité poétique tandis que les poètes des années 70 sont allés vers le réel, ils ont associé la vision à l’agir. Puis la génération suivante est venue interroger les deux poétiques comme si le poète n’avait trouvé pour seule patrie que le poème, questionnement incessant, identité en mouvement. L’anthologie contient des poètes issus de milieux de toutes religions : sunnites, chrétiens, alaouites, ismaélites. Ils sont également issus des deux ethnies principales, arabe et kurde, qui composent la Syrie. Les poètes de l’anthologie ne s’identifient pas à une religion, ni à une ethnie, et moi non plus, mais à une langue poétique et à une vision du monde.
Quels sont les auteurs qui vous impressionnent, qui vous éblouissent le plus, parmi ceux que vous publiez aujourd’hui ? Et pour quelles raisons ?
J’aime tous les poètes que j’ai choisis parce qu’ils habitent la perplexité, le doute, l’énigmatique simplicité. Ils n’expriment pas leur expérience personnelle étroite mais la substance de l’expérience humaine. Ce que j’aime précisément, ce sont des poèmes et non des poètes. Les poèmes au sein desquels sont rassemblés le sujet et le monde, qui embrassent le ciel et la terre dans toute leur complexité, vont au-delà du temps, cette convention fixée par les humains, pour aller à l’essentiel.
Il y a des poèmes métaphysiques visionnaires qui m’éblouissent et des poèmes de la vie quotidienne non descriptifs où le poète va vers le monde pour le révéler et se découvrir lui-même aussi. Je n’ai pas de définition précise de la poésie que j’aime, car tout poème recèle ses secrets et ses trésors. Ce que j’apprécie dans les poèmes que j’ai choisis, c’est leur respiration.
Les poètes de la revue Shi’r m’éblouissent particulièrement, Mohamed al-Maghut, Adonis, Yusuf al-Khal, Fuad Rifqah, parce que leur vie pratique a été transformée en création poétique. Ici il n’y a pas un mot explicite sur la liberté, la politique, l’exil, etc… nul slogan, mais leur poésie contient tout sous la forme d’une transmutation. Je distingue la poésie de ce qui est pure communication. La poésie fait face à la mort et à la barbarie mais en dépassant les contingences politiques, sociales, entre autres, pour fonder ce qui est humain comme étant au centre du monde. Ce qui explique que cette poésie soit détachée de toute idéologie.
La poésie donne la joie bien qu’elle soit triste. Dans chacun des poèmes que j’aime, il y a un secret, une lumière, chemin qui s’ouvre à un autre chemin, sans fin. Mes poètes, ici, ont essayé de saisir le feu potentiel du silex qui jaillit au moment du frottement, d’un lieu profond et prospère. Ces poètes ont cherché à faire part de l’expérience humaine, mais pas à travers l’abstraction. Ils ont travaillé à reconstituer le réel, dans et par leur quête esthétique, où le poème parle de l’être humain et où le lecteur peut s’identifier comme individu. Les poèmes sont des mélodies, leur espace n’est pas la Syrie, territoire bordé par tel et tel pays, mais le monde. La Syrie peut devenir ici un poignard, un arbre, un chuchotement, un soupir, un oiseau, une chambre, où la lutte pour une feuille d’arbre peut désigner la lutte pour la patrie, en parallèle avec la quête de la forme. Je pense à un poème comme Une chambre petite étroite de Riyad as-Salih Husayn et les poèmes de Nazih Abu Afash, Un nuage, pas plus ou La porte de l’étableTombes de Urkhan Muyassar et encore Solitude de Husayn Bin Hamzah…


On vous doit également « J’ai visité ma vie », paru au Taillis pré en 2013, qui est un choix de vos poèmes publiés entre 1998 et 2009 à Beyrouth et au Caire. Poèmes d’amour et de fuite, d’exil, de doute, poèmes où vous tentez de débusquer une « musique savante » écrit Daniel Leuwers dans la préface à cette édition. Un recueil placé sous haute protection poétique, poèmes tendus, troublés, parfois éperdus, mais toujours renaissants ; nous lisons : « je ne fais rien / j’écoute seulement / la lune de mon remords entrer dans sa plénitude ». Ou encore : « je veille sur la parole / moi qui ne suis plus rien / dans la phrase », et plus loin : « Qu’une larme fleurisse / dans la larme qui suit / mais les mains gardent les yeux clos », et enfin : « dans mes yeux / les absences vont et viennent / telle des barques / sur l’eau ». D’où viennent-ils ces poèmes ? De quels territoires, de quelles contrées ? De quel univers réel et imaginaire ?
Ce livre est un choix de mes poèmes, il ne contient pas la totalité de mes poèmes. J’ai toujours eu le souci de tenter de dire l’inexprimable, d’envoyer des signes, de créer un climat, une harmonie. Bien que je sois préoccupé par les règles et la précision, l’élaboration du sens, je tiens à préserver la circulation sanguine du poème afin de ne pas tomber dans l’abstraction. Ecrire un poème pour moi, c’est sculpter sans faire voir le travail de la taille ni les outils. Dans chaque poème je veille à répandre la grâce et la délicatesse. Plus mes poèmes sont noirs, plus la lumière surgit car je célèbre l’obscurité naturelle, moins cruelle que la lumière artificielle. La douleur est pour moi une fête, chanter la tristesse, c’est chanter la joie. Les signaux spirituels créent le style pendant l’accouchement du poème. Je m’efforce dans chaque poème de transmettre l’ivresse, l’extase, un étonnement. Je rejette le poème à thème car on ne peut connaître l’harmonie cosmique que par la poésie. Pour ce qui est de la langue, elle est simple, rappelant les chants religieux, car toute œuvre accomplie comporte une spiritualité. J’écris et vis le poème comme prolongement de l’esprit et du corps. Insister sur l’aspect spirituel, sur l’intériorité, me rattache au patrimoine poétique de tous les temps. Dans la poésie, je retourne à l’enfance tout en grandissant.
Comme étranger, au début de mon séjour en France, j’ai essayé d’inventer sur un instrument personnel mes souvenirs d’enfance. Puis j’ai senti que je ne me trouvais ni ici ni là-bas car la quête d’un pays est en fait la quête de soi. L’écriture est liée à l’intime et, poursuivant une œuvre d’écriture, je ne me dis pas poète, la poésie n’est pas l’expression de la pensée rationnelle, elle relève de la contemplation. J’ai toujours été soucieux de frayer des chemins souterrains dans l’intériorité. Le poème vise à saisir l’étincelle d’éternité. Le poème naît d’une manière secrète et énigmatique, il requiert une qualité de concentration et de silence pour surgir, il est capable de créer un climat spirituel ; de là on peut juger s’il est une œuvre d’art ou pas. Le poème est en quelque sorte prophétie ; même dans la poésie du quotidien, il vient de la clairvoyance.
Il n’est point de patrie circonscrite par des frontières pour la poésie, le poète ne célèbre aucun drapeau.
Enfin quels sont aujourd’hui vos projets, les nouvelles aventures poétiques que vous porterez ?
Je suis en train de rassembler mes nouvelles et mes poèmes, ainsi que mes traductions de quelques poètes arabes, en vue de publications. Je travaille aussi à un gros ouvrage qui concerne la poésie arabe contemporaine dans son ensemble.
Philippe Chauché

jeudi 31 mai 2018

Florence Delay dans La Cause Littéraire

 
 
« Debout de trois quarts, elle penche vers nous un visage grave et tendre, mais on s’enfouit d’abord sous les plis de sa robe de soie corail bordée d’un galon doré, alourdie de brocarts et brocatelles – aux motifs d’artichauts, d’orles, de pommes de pin, couleur cendre et cannelle. Elle la soulève du bout des doigts comme si c’était chose légère » (Casilda de Tolède).
 
 
 
Haute couture est une pierre précieuse, un saphir, qui éblouit par ses fins éclats savants et lumineux. Un ouvrage tout en style, en finesse et en grâce. Un livre brodé et orné, consacré aux saintes de Francisco de Zurbarán, l’un des génies de la peinture espagnole du Siècle d’Or. Des saintes qui ont pour nom : Casilda de Tolède, Elisabeth de Portugal, Juste et Rufine, Catherine d’Alexandrie, Agathe de Catane, et Apolline. Des saintes venues de si loin et si resplendissantes sous le pinceau et les couleurs de Zurbarán le sévillan. Toutes plus touchantes et étourdissantes de présence, saisissantes par la beauté des soies et des brocarts dont le peintre a l’audace créatrice de les couvrir, la grande douceur des couleurs et les instruments de torture qu’elles arborent, comme des trophées, là une épée, ici un gros clou, ailleurs un bâton muni d’un crochet, ou encore une roue dentée.
 
« Les voilà donc prêtes à ressusciter et à entrer au paradis en habit de gala. Elles laissent loin derrière elles, sur terre, la cruauté des hommes quand leur désir est précisé. Car ces belles filles, pour la plupart, furent violemment désirées ».
 
Haute couture est leur brève histoire, l’histoire de ces saintes désirées et meurtries, aimées et trahies, de ces saintes en révolte – J’adore celui qui fait trembler la terre, que la mer redoute et que le vent et toutes les créatures craignent – et il n’est pas inutile de rappeler que Florence Delay fut la Jeanne d’Arc de Robert Bresson, la seule, l’unique, inoubliable par sa force, sa justesse, sa douce étrangeté, sa grâce, sa force miraculeuse, et sa noblesse. Le peintre sait ce que sont, d’où viennent ces saintes qu’il habille, qu’il fait revivre, comme il fait vivre ses toiles, ses « natures mortes », ses « vies silencieuses » en anglais, ses « bodegón » en castillan. Il peint ses oranges, ses pommes, comme un visage, les vies palpitent sous sa palette.
 
 
« La troisième à Séville, les yeux humides levés vers le ciel, attend son fiancé mystique. Sur son front, la ferme couronne du martyre. Elle se tient de trois quarts, encadrée par la roue dentée qui passa sur son corps et l’épée qui mit fin à ses jours. La main posée sur la roue dompte la cruauté, l’autre brandit sa victoire sur la mort. Vêtue de couleurs tendres, la promise attend, confiante. Sur sa robe rose-violet se déploie à partir de l’épaule une mante dont les motifs imprimés, jaune topaze et orangé, rappellent les pierres de la couronne ».
Haute couture est un passionnant et troublant voyage au centre de la peinture des saintes, de ces « vierges et martyres » théâtralement vêtues que l’on reconnaît de loin, grandes, jeunes, belles, tenant ou pas la palme du martyre, dévoilant ou cachant la trace d’un miracle. Secrètes. Florence Delay nous fait voir ces vierges, et nous fait entendre les battements de cœur du merveilleux Siècle d’Or – tout l’or des peintres : Diego Velázquez et Francisco de Zurbarán, et tout l’or des mots : Miguel de Cervantès, Lope de Vega, Tirso de Molina, Lope de Vega et Calderón de la Barca, que Florence Delay fréquente et admire, c’est son Espagne Or et Ciel.
 

Philippe Chauché

http://www.lacauselitteraire.fr/haute-couture-florence-delay

mercredi 16 mai 2018

Dominique Preschez dans La Cause Littéraire








« Dans la vie éblouie par l’instant d’amour, où tout va sans rémission aucune ; oiseaux que nous sommes en fusion avec quel autre continent de nos propres origines, inconnues ? retenu par l’erreur fortuite d’une rencontre furtive, à pied d’air, l’homme jeune à genoux, goûte à sa langue percée d’un écrou qui adhère…
Le faut-il ? s’accorder avec le premier venu, comme si même à venir la vie se devait d’attendre la rencontre ; et se survivre à soi… ».
 
Le Trille du Diable accorde le roman, les romans, à l’improvisation musicale, la note, comme la phrase est tenue, elle virevolte et côtoie d’autres phrases, d’autres notes, qui ne cessent de résonner. Le Trille du Diable est un roman en résonnance avec la vie, les vies de Dominique Preschez. Dans la partition de sa vie vécue et romancée – Je vis, donc j’écris. Je vis, donc je joue –, l’écrivain musicien fait résonner sa phrase accordée à celle qui la précède et à celle qui va s’écrire, qui va naître – faire entendre les trilles avec ses petites figures de notes qui augurent de la suite –, comme naissent les accords les plus fulgurants et les plus surprenants. Et s’il mise sur la résonnance, il affectionne aussi les ruptures, les cassures, les changements de pied et d’accords, de tempo – écrire c’est aussi ne pas craindre de sauter dans le vide.
 
Le Trille du Diable est un roman absolu, qui se joue des contraintes littéraires, comme Antonin Artaud s’est joué des contraintes théâtrales. Le Trille du Diable s’appuie, comme l’organiste qu’est Dominique Preschez, sur des combinaisons de notes, de phrases et d’accords, qui s’offrent à ses mains et à ses pieds, il a la main et le pied légers. Tenir la note et la faire résonner, comme l’on tient une phrase et qu’on l’accompagne dans sa résonnance, l’écrivain s’y emploie avec brio. Sa partition : la vie qui s’ouvre à lui, qui s’est ouverte à sa jeunesse et à son adolescence sauvage.
 
« … A corps perdu, chante la cantatrice asservie à sa passion les litanies d’un livre d’heures, tout au long de la journée à se sentir délivrée d’elle-même à mesure qu’improvisant des récitatifs ad libitum, les notes de passages diatoniques ou chromatiques dessinent le corps solide d’accords imaginaires ouïs dans les corridors : neuvième dominante majeure à la Debussy libère son parfum de musc / de grenade sur la gamme par tons… ».
 
Le Trille du Diable est un fragment de roman, des romans fragmentés, saisis par le basculement tellurique des histoires qui s’y bousculent. C’est l’enfance, l’enfance et la musique, les corps et la littérature : A cor et à cri de Michel Leiris ô l’informaticien des mots, ici, La Cité d’Edgar Varèse timbres déterminés aux percussions chevauchantes & braillantes sirènes en alarmes premières, là, Les Clochards célestes de Jack Kerouac l’émerveilleux ensommeillé par le froid de l’eau qui engourdit ses pieds, ou encore La Mer de Debussy par Claudio Abbado-le-grand-Eclaireur & l’Orchestre du Festival de LucerneLe Trille du Diable, danse avec Ivan : il lui semble gagner du terrain sur la vie, comme une dernière forme de bonheur et avec Rachid, Rachid & Ivan ont cherché à s’enfuir du temps qui passe. Dominique Preschez  est un faiseur d’images, comme l’on dit un faiseur de miracles, à la manière de Godard d’hier et d’aujourd’hui, celui de For Ever MozartNotre Musique ou encore Adieu au langage, il construit son roman en séquences qui se chevauchent, se poursuivent, s’ignorent, s’oublient, se retrouvent et se comblent de bonheur, comme deux corps amoureux.
 
« … Intubé sous l’eau remuée des draps marqués au sang : Chambre du crime six cent soixante-six à l’hôpital général, en ranimation nu / appareillé / dessanglé / heureux mortel, Ivan s’est vu revêtir un vêtement de Lumière… ».
« … De par une semblance d’inachevé Le Trille du Diable d’Ivan, à contre-courant, évoque un goût de revenez-y que délivrent les carnets d’amnésie, ou vain souvenirs… ».
 
Le Trille du Diable est aussi le roman du retour au langage (1), du langage retrouvé, mais qui reste encore frappé de soubresauts, de tremblements, le journal de bord d’un musicien en quête de mémoire, de mémoires romanesques, Romans(s) comme l’on dirait Trille(s), Chant(s), Choral(s), et Sonate(s), qui s’ouvrent sur la nuit, où des corps glissent entre les éclats des étoiles filantes, c’est ainsi qu’il convient de lire Le Trille du diable.
 
Philippe Chauché

(1) En 1992, Dominique Preschez a été victime d’une rupture d’anévrisme le privant de toutes ses facultés y compris le langage.

http://www.lacauselitteraire.fr/le-trille-du-diable-romans-dominique-preschez

samedi 12 mai 2018

Arnaud Le Guern dans La Cause Littéraire


Rencontre avec l’écrivain éditeur Arnaud Le Guern, que nous dédions à Clément Rosset



Arnaud Le Guern a écrit sur Jean-Edern Hallier (Stèle pour Edern),Richard Virenque (in Gueules d’amour),sur des chanteurs avec Thierry Séchan (Nos amis les chanteurs, dernière salve),ou encore sur Paul Gégauff (Une âme damnée),sur lui (Du Soufre au cœur et Adieu aux espadrilles),sur Vadim (Un playboy français),et enfin sur Frédéric Beigbeder (L’Incorrigible). Des romans, des biographies romancées, des romans biographiques, des esquisses de romans, avec à chaque fois une même constance, une même pâte, que l’on pourrait définir comme un style français dans la tradition des Hussards, de Michel Déon à Jacques Laurent et Roger Nimier, sous l’œil amusé d’Antoine Blondin.

La Cause Littéraire : Ce style français évoqué ici vous convient-il ? Style et manière d’écrire et de vivre, dans ce que j’appellerais la légèreté tragique, et sans jamais que le tragique ne vitrifie le style. Lisons « J’aime les filles que je peux appeler ‘jeune fille’. Peu importe l’âge. Les nymphes se moquent des années » (Du Soufre au cœur), mais aussi : « Il nous parle d’une époque où les écrivains étaient les invités permanents du 7art. Les commandes des producteurs tombaient du jour pour le lendemain. Des sujets stupides auxquels il fallait donner du nerf, de la tenue. Un mot pouvait sauver un film du ridicule » (Vadim, un playboy français), ou encore : « La légèreté de tes parures est la signature de l’été » (Adieu aux espadrilles). D’où vient cette passion française de la légèreté, et, d’où viennent ces intérêts affirmés pour ces écrivains et cinéastes, certains sont aujourd’hui oubliés, mal lus ou mal vus ?

Arnaud Le Guern : Même si les « Hussards » n’existaient pas, brillante invention de Bernard Frank dans un article des Temps modernes, j’ai lu – et je lis – et j’aime les écrivains que vous citez. Un peu moins Déon, sans que je puisse précisément expliquer pourquoi. Mon préféré étant sans doute Jacques Laurent, plus encore quand il signait La Bourgeoise ou La Mutante sous le pseudonyme de Cecil Saint-Laurent. Ces écrivains en effet avaient l’art dans leurs écrits et dans leurs vies, me semble-t-il, d’allier légèreté et profondeur, petites joies et mélancolie. Tout ce qui me plaît et, donc, me convient parfaitement quand vous évoquez « ce style français », que j’essaie toutefois de mêler à une approche « gonzo » de mes sujets. La légèreté, je la perçois donc comme une de nos dernières libertés, dans une époque de plomb.

La Cause Littéraire : Comment êtes-vous devenu écrivain ?

Arnaud Le Guern : « Ecrivain, disait un ami, c’est excessif ». S’il s’agit d’une profession, c’est la plus mal payée de France… Donc j’écris parce que je n’ai pas trouvé mieux que les mots pour esquisser des silhouettes et donner un peu de corps aux histoires qui me passent par la tête.

La Cause Littéraire : Pourquoi avoir écrit sur Gégauff, Edern Hallier, Beigbeder ou encore Vadim ? Vous rêviez d’être scénariste, auteur à succès ou encore cinéaste ?

Arnaud Le Guern : J’ai écrit sur Hallier parce que son cadavre encore fumant me permettait de faire du trampoline. Sur Gégauff et Vadim parce que, dans leurs genres et sans y toucher, c’étaient des génies. Sur Beigbeder, parce qu’une éditrice me l’a demandé, parce que Frédéric est un homme élégant – ce qui devient rare – et parce que j’avais envie d’écrire sur un beau vivant, en me jouant de son image publique.

La Cause Littéraire : En plus des Hussards, quels sont les écrivains qui vous ont marqué, passionné et même énervé ?

Arnaud Le Guern : Dans le désordre, sur le vif, avec des oublis : Paul-Jean Toulet, Françoise Sagan, Pierre de Régnier, Bret Easton Ellis, Léon Bloy, Jean de Tinan, Marc-Edouard Nabe, Georges Bernanos, Gabriel Matzneff, Jean-Jacques Schuhl, Homère, Paul Gégauff, Drieu la Rochelle, André Breton, Jay McInerney, Bernard Frank, Colette, Louise de Vilmorin, La Rochefoucauld … Je vous laisse imaginer celui, parmi ceux-ci, qui a pu m’énerver.



La Cause Littéraire : Il y a une photo amusante, où l’on vous voit aux côtés de Clément Rosset, Frédéric Pajak, Roland Jaccard, Frédéric Schiffter, Jérôme Leroy et Dominique Noguez, drôle de rencontre ? Vous avez des intérêts communs ? Joyeux dynamiteurs ?

Arnaud Le Guern : Alors que je viens d’apprendre la mort de Clément Rosset, j’ai repensé à cette photo et cette rencontre. La seule avec lui, d’ailleurs. Rosset, que je connais mal, mais dont j’avais lu Route de nuit(L’Infini, Gallimard), son carnet de dépression. Dans mon souvenir, l’art avec lequel il relatait les épisodes cliniques de cette période pénible de sa vie donnait une folle envie de l’imiter. Cette photo fait suite à un dîner organisé par Roland Jaccard. Je ne sais pas si nous étions de joyeux dynamiteurs. Par contre, j’ai toujours un infini plaisir à lire ou voir Roland – auquel je dois d’avoir écrit sur Paul Gégauff –, Jérôme Leroy, Frédéric Schiffter ou Dominique Noguez. Des hommes stylés, dans leurs mots et dans la vie.

La Cause Littéraire :Une citation de Paul-Jean Toulet ouvre votre roman Du Soufre au cœur :« Ce que j’ai aimé le plus au monde, ne pensez-vous pas que ce soit les femmes, l’alcool et les paysages ? ». C’est une esquisse de votre portrait ?

Arnaud Le Guern : Je ne sais si c’est une esquisse, mais je me reconnais volontiers dans ces mots de PJ Too Late.
Qu’aimez-vous le plus au monde aujourd’hui ?
Ma fiancée, ma fille et le souvenir de mes chats.
Que détestez-vous le plus au monde ?
La délation permanente à l’œuvre aujourd’hui, notamment sur ce qu’on appelle les réseaux sociaux. Incarnation très contemporaine de la bêtise crasse.
Et ce qui vous laisse indifférent ?
Le reste.

La Cause Littéraire : Vous vous présentez, sur la quatrième de couverture de Adieu aux espadrilles, comme éditeur et flâneur non salarié, c'est-à-dire ?

Arnaud Le Guern : Tout simplement que j’aime œuvrer avec des auteurs en vue de l’édition de leurs textes, puis accompagner la publication, mais que, depuis quelques années, je ne suis plus le salarié d’une maison. Ce qui désespère ma banquière, mais me laisse la liberté de flâner à ma guise, même si aujourd’hui j’apprécie ce port d’attache que sont les éditions du Rocher.

La Cause Littéraire : Quel rôle jouez-vous dans l’édition et notamment aux éditions du Rocher ? et chez Séguier ? En flânant vous cherchez des auteurs ?

Arnaud Le Guern : Au Rocher, je travaille depuis 3 ans avec Bruno Nougayrède, qui dirige la maison, et avec ses équipes afin de trouver et éditer de belles plumes, de bons textes, en littérature française mais aussi des essais, des enquêtes des témoignages. Chez Séguier, le plus chic des éditeurs, j’ai publié Vadim, un playboy français, et édité People Baazar, les mémoires de Jean-Pierre de Lucovich. Mais, surtout, Jean Le Gall, à la tête de Séguier, est un ami précieux, avec lequel les conversations sont toujours un plaisir. Et de ces conversations, parfois, naissent des idées de livres…

La Cause Littéraire : Enfin de quoi sera fait l’avenir littéraire d’Arnaud Le Guern ? Vous avez des projets ? Des livres qui s’écrivent en ce moment ? Finalement quel est votre état d’esprit en ce moment ?

Arnaud Le Guern : Des romans, des essais, édités par mes soins aux éditions du Rocher, sont à venir : Nager dans les dollars, roman à l’humour très noir de François Marchand, un portrait très personnel de Roger Federer par Thomas Sotto, puis à la rentrée : le deuxième roman de Vladimir de Gmeline, une déclaration d’amour à l’automobile de Thomas Morales, des nouvelles d’Eric Neuhoff … Entre autres. Quant à moi, je suis en train d’achever mon prochain roman.


Philippe Chauché

Nous avons appris la disparition du philosophe Clément Rosset, le 28 mars dernier. Grand lecteur d’Althusser, En ce temps-là, de Schopenhauer, Philosophie de l’Absurde, de Nietzsche, et de Wittgenstein, amateur de musique, Mozart, une folie de l’allégresse, lui-même pianiste, cinéphile amusé, il a fondé sa pensée sur le tragique, le réel et la joie. Il a publié aux Editions de Minuit et aux PUF dans la collection Perspectives Critiques que dirigeait son ami Roland Jaccard.