dimanche 14 octobre 2018

Claude Minière et Herman Melville dans La Cause Littéraire



« Il faudra encore cent ans pour qu’Herman Melville soit lu, soit vu avec ses multiples visages, son côté noir et son côté lumineux… Trois cents ans de parenthèse. Trois siècles de tortue » (Encore cent ans pour Melville).
« Il faisait un temps merveilleux le jour où vint pour la première fois mon tour de poste à la haute vigie (Moby Dick).
« Par une illusion d’optique, flottent haut dans une brume d’azur, des terres ensoleillées comme des cygnes ou des paons aux brillantes couleurs. Le ciel et la terre se confondent, les nuages ensoleillés traînent sur la plaine » (Mardi).
 
Encore cent ans pour Melville est une biographie légère comme une chaloupe qui glisse sur la houle vers le Cachalot Blanc, un exercice d’équilibre littéraire pour éviter qu’Herman ne nous échappe, pour éclairer en quelques chapitres de haute tenue la vie du marin écrivain, de l’écrivain silencieux, qui n’a point cherché à écrire des livres plaisants et faciles. Melville est un aventurier, en mer et devant sa feuille, ses feuilles blanches qu’il anime, qu’il fait vivre de romans et de poèmes.
Comme à bord du Pequod, il est de toutes les manœuvres – il met les voiles, déploie ou replie la voilure, c’est son allure, son entrain. Un tel écrivain singulier, unique, méritait une biographie à son image, singulière et précise, ramassée et affutée, comme une pirogue.
 
« Il avait le goût du secret, je verrais bien Herman Melville en agent double : d’un côté loup d’Océan, de l’autre fermier dans la lumière rose qui nimbe les collines de Berkshire. Ou : dog rose, c’est ainsi que les Américains nomment l’églantier. Melville en églantier, en rosier sauvage au long des chemins où divaguent les bêtes sans collier ».


 
Encore cent ans pour Melville est le roman de Monsieur de Melville, qui écrit comme il l’entend. Il choisit toujours un poste avancé, pour plonger profondément et remonter les yeux injectés de sang, c’est de sa véranda d’Arrowhead qu’il plonge, qu’il écrit en silence, dans ce que les anciens Grecs jugeaient être l’antichambre des plus hauts mystères. Ses livres, Billy BuddPierre ou les ambigüitésLes Contes de la VérandaMardiMoby Dick, restent des énigmes, et des mystères que Claude Minière révèle, met en lumière dans cet océan littéraire où se rencontrent mille courants, vagues marines et baïnes, et ainsi dresse le portrait de cet harponneur de la littérature.
 
« Melville a toujours accordé un soin jaloux à la définition physique et morale de son poste d’écriture. Dans la ferme qu’il occupa pendant neuf années, enfouie dans la campagne du Berkshire, la véranda qu’il avait fait construire avait été orientée vers le nord, vers les montagnes, “car là, une fois encore, la barbe mêlée de givre, j’arpente le pont, doublant le cap Horn” ».

 
 
Claude Minière comme Paul Cézanne écrit par touches, les surfaces se superposent, les couleurs surprennent, tranchent, chantent, ses natures endormies vibrent, comme vibrent les poèmes et les romans de Melville, cette vibration, ce sont les éclats que renvoie l’océan si on le fixe au coucher du soleil – On découvre les choses une à une, jour après jour, par beau temps calme ou dans les tempêtes, traçant une ligne sur une éternité plissée.Eclats de la critique, qui a du mal à comprendre ce qu’elle a sous les yeux, des éditeurs qui se font prier, face à ces livres trop libres, trop précis, trop échevelés, où l’on ne sait sur quel pied danser. Fictions ou réalités, réalités et fictions, vérité et mensonges, beau programme romanesque que dévoile avec justesse Claude Minière.






 

Philippe Chauché

http://www.lacauselitteraire.fr/encore-cent-ans-pour-melville-claude-miniere-par-philippe-chauche

vendredi 5 octobre 2018

Lambert Schlechter dans La Cause Littéraire

Lambert Schlechter - photo Pierre Matgé
Les deux derniers opus, Monsieur Pinget saisit le râteau et traverse le potager et Une mite sous la semelle du Titien, sont publiés aux Editions Phi et par Tinbad Poésie.
« Puis soudain j’ai pensé que la phrase Je pense à toi est une phrase inouïe. Puisque c’est une phrase qui reste valable encore après la mort. Puisque cette pensée-là, en quelque sorte, ne s’éteint pas. Pas si vite (Monsieur Pinger saisit le râteau et traverse le potagerLe murmure du monde, Editions Phi, novembre 2017, 19 €)
« Cette aire spéciale de blancheur rectangulaire, les deux tiers d’une page A5, et vingt-neuf lignes à remplir, le total fera autour de mille signes, c’est le champ que j’aurai encore & encore à labourer / ensemencer/ récolter, personne ne m’a rien demandé, tout le labeur se fait sur la base d’un contrat avec moi-même, contrat-contrainte, tout ce que tu as à écrire, tu l’écriras en vingt-neuf lignes, mille signes… » (Une Mite sous la semelle du TitienProseriesLe murmure du monde, Tinbad poésie, mai 2018, 16 €)
La Cause Littéraire : Cette Odyssée du Murmure du monde, je pense que c’est ainsi que l’on peut qualifier cette aventure littéraire, a fait ses premiers pas il y a plus de dix ans, un premier livre, puis d’autres ont vu le jour. Baptisés : La Trame des joursLe Fracas des nuagesInévitables Bifurcations, ou encore Le Ressac du temps, ces deux derniers, Monsieur Pinget saisit le râteau et traverse le potager et Une Mite sous la semelle du Titien.
Des livres qui embrassent et embrasent le Monde, votre monde, des livres écrits à la première personne mais si éloignés de ce que certains appellent l’autofiction. Des livres pourtant bien réels, qui écoutent ce murmure qui traverse les siècles et les murs des maisons, des livres qui ne cessent de convoquer vos passions, vos désirs, vos admirations littéraires, votre temps perdu et votre temps présent.
Comment est né ce projet inouï, pour reprendre ce que vous dites de Je pense à toi ?
Lambert Schlechter : Le projet du Murmure du monde est né bien longtemps avant, plus de quarante ans avant que cette expression apparaisse dans le titre d’un livre édité en 2006 par Francis Dannemark au Castor Astral. J’ai récemment, grâce à internet, redécouvert quatre contributions que j’ai faites entre avril et juin 1964 à l’hebdomadaire luxembourgeois « Lëtzebuerger Land » sous le titre Carnet d’un passant. J’avais 22 ans. C’était (déjà) une ribambelle de fragments. Depuis l’âge de 13 ans j’écrivais un journal intime, en français, langue pour moi étrangère. Je faisais mes gammes ; j’allais à la découverte de ce gigantesque instrument qu’est la langue française. A 16 ans, grâce à l’enthousiasme d’un professeur, Tony Bourg, je fis la découverte des Essais de Montaigne que je n’ai plus jamais arrêté de lire : cela fait entre-temps un commerce de soixante ans…
Montaigne est resté au centre de ce réseau de vibrations d’écriture : ces écrivains du discontinu, de la juxtaposition, de la bifurcation et de la digression – Cioran disait des fragmentistes, Perros disait des noteurs. Montaigne avait dit une marqueterie mal jointe.

LA (ma) CONSTELLATION DES FRAGMENTISTES
Confucius / Tchouang Tseu
Marc Aurèle
Sei Shōnagon / Urabe Kenko
Wang Chong / Tang Zhen
Érasme (Adages)
Montaigne
Bayle (Dictionnaire) / B. Gracián / F.B. de Verville
Saint-Evremond / La Mothe le Vayer
La Bruyère / Vauvenargues / Chamfort / La Rochefoucault
Pascal
L. Sterne / Lichtenberg
J. Joubert / Leopardi / F. von Schlegel / Novalis / Baudelaire
Nietzsche
J. Renard / P. Valéry / A. Suarez / Simone Weil
L. Torganov / V. Rozanov / L. Chestov / D. Harms
F. Tozzi / C. Dossi / E. Flaiano / G. Buffalino /
C. Pavese / G. Ceronetti / D. Buzzati / I. Calvino
R. WalserL. Hohl / W. Benjamin / E. Canetti
L. Wittgenstein
R. Gomez de la Serna / M. de Chazal
Pessoa
Th. Bernhard / F. Mayröcker / H. Eisendle / P. Handke
B. Frischmuth / M.L. Kaschnitz / B. Mattheus
K. Krolow / J. Becker
A. Vialatte / E. Cioran / R. Judrin / D. de Roux
W. Gombrowicz / M. Szentkuthy
L. Scutenaire
P. Weiss / Botho Strauss / W. Schnurre / G. Meier
E. Ionesco / M. Leiris / F. Ponge / R. Pinget / J.C. Pirotte
G. Perec / G. PerrosJ. Gracq / Ph. Jaccottet L. Calaferte
E. Jabès / D. Collobert / A. Leclerc / F.Y. Jeannet / C. Bobin
H. Michaux / R. Barthes / J. Borel / G. Lascault / J-H. Michot / H. Lucot
L.R. Des Forêts / P.A. Jourdan / L. Bourg / J. Vernet / S. Macher
A. Artaud / G. Bataille / M. Blanchot / J. Baudrillard / Derrida
Ch. Danzig / A. Emaz
Pascal Quignard
E. Pound / J. Didion / W. Gaddis / A. Dillard / D. Markson
J. Cortázar / A. Monteroso / M. Martelli
P. Autin-Grenier / B. Chambaz / C. Chambard / B. Collin / J-P. Dubost
G. Basquin / Th. Vinau / Ch. Esnault / D. Preschez
J-L. Kuffer
Rolph Ketter
ce tableau met côte à côte des auteurs qui n’ont écrit que par fragments (comme Sei Shōnagon ou La Bruyère) et des auteurs qui ont écrit l’un ou l’autre de leurs ouvrages en forme fragmentée (Érasme ou Pinget)
Ma manière d’être s’exprime en un verbe : Vivrécrire.
J’ai toujours écrit, jour après jour, le long de la vie, en marge de la vie, j’ai écrit, aussi, malgré la vie & contre la vie, je n’imagine pas ma vie sans cahier à portée de main, où que je sois, où que j’aille.
La Cause Littéraire Le Murmure du monde est traversé par le souvenir vivant de votre épouse disparue – Parfois, quand je regarde mes mains, c’est à ça que soudain je pense : mes mains sur toi –, souvenir également des livres et des manuscrits qui se sont transformés en cendre dans l’incendie de votre demeure – Au fil des lectures, des cogitations et les rêveries, plusieurs fois par jour, ce réflexe, cet élan d’aller sortir un livre du rayon, rechercher un passage, relire une page, un chapitre, puis aussitôt : mais non, ce livre n’y est plus, n’y a plus rayon, n’y a plus étagère, le livre a brûlé, avec la planche où il se trouvait… –, face à ce drame et à ce sinistre destructeur – vous écrivez, vous lisez, vous rêvez. Le Murmure du monde est aussi le rêve du monde, son ressac et ses fracas, c’est un Océan, à la manière de celui qu’interpelle Lautréamont ?
Lambert Schlechter : Écrire la vie, c’est, aussi, écrire la mort, la perte, le manque, le deuil.
À trente-cinq ans ma femme est tombée malade d’un cancer qui l’a emportée trois ans plus tard. Depuis mon adolescence j’avais gribouillé quelque vingt mille pages ; ce n’est que pendant sa maladie que j’ai commencé à écrire (et publier) des livres ; elle a encore lu les trois premiers ; pour le dernier qu’elle a lu, Angle mort (1988), où il n’était question ni d’elle ni de moi, elle me demanda : Pourquoi as-tu écrit ça ? C’était un livre sur la solitude, l’anxiété et l’imminence d’un désastre.
Pendant les deux dernières années de sa vie, sous le signe de l’inexorable, j’ai écrit Pieds de mouche, livre composé de quatre cents alinéas numérotés, d’une dizaine de lignes chacun, fragments calibrés que j’inscrivais sur des feuilles A4 divisées en cinq rectangles ; je remplissais rectangle après rectangle, conscient qu’à tout moment ça pouvait s’arrêter parce que la vie s’arrêtait. J’ai terminé le livre ; elle ne l’a plus lu.
L’habitude de l’écriture sous la contrainte du calibrage était prise ; sur ma trentaine de livres, à part les recueils de poésie, une quinzaine d’ouvrages de prose (que j’appelle proseries) ont des contraintes de format : des alinéas de 10 ou 15 lignes, ou des pages qui font, selon les dimensions des carnets, entre 19 et 25 lignes. On l’aura compris : tout passe par l’encre avant le clavier, sans remaniement majeur pour la typographie finale.
Six semaines après la mort de ma femme, pendant exactement un an, j’ai écrit mon livre de deuil, Le silence inutile (éditions Phi, 1991), ouvrage qui été repris par La Table ronde en 1996. Il se compose de quatre cents alinéas (datés) d’une quinzaine de lignes chacun, ce qui me permet de juxtaposer sans commentaires ni transitions trois strates de récit (et de réflexion) : ma vie qui continue, sa vie vers la mort et notre vie commune pendant dix-neuf ans.
Le 18 avril 2015, la vieille maison (1773) que j’habitais (en locataire) dans un petit village des Ardennes luxembourgeoises brûla. Presque tous les livres que j’avais amassés en plus de cinquante ans furent détruits par le feu et l’eau. A peu près vingt-cinq mille.
Détruits aussi 95% de mes manuscrits, entre vingt et trente mille pages. Me reste le registre chronologique (à la Köchel), électroniquement, sur 25 pages.
Cette catastrophe, couplée à un récent traumatisme amoureux, m’a effondré, amoindri, amoché, j’ai perdu dix kilos et je suis devenu vieux. Mais. La rage d’écrire n’a pas diminué, au contraire. Depuis le Feu, en trois ans, j’ai publié huit livres, trois autres sont terminés et paraîtront bientôt, deux autres sont en cours d’écriture.
Lambert Schlechter - photo Philippe Matsas
La Cause Littéraire :Vous parlez de « chimie fertilisante » en évoquant les citations d’auteurs que vous aimez glisser dans vos livres – une petite chimie Beckett, une petite chimie Pontalis, une petite chimie Savitzkaya–, j’ajouterai la grande chimie de Montaigne qui semble irriguer votre écriture – Tout revient, tout renaît. Et moi aussi. Alors que l’existence est linéaire. Et droit dans le mur– mais aussi Torganov, ou encore Perros. Cette chimie de l’écriture, qui est tout autant récit, poésie, ébauches romanesques, fragments, pensées, d’où vient-elle, quels sont ses racines et son terreau ?
Lambert Schlechter : Ah la chimie de l’écriture, qui est aussi alchimie, zinc, nickel et mercure, carbone & azote, magie artisanale, avec alambics, éprouvettes, tuyaux & tubes & vases communicants, circuits, courts-circuits et surtensions, pétages de plomb & geysers d’étoiles, champs magnétiques, étincelles & petites flammèches, bulles & ébullition – on n’écrit que parce que d’autres ont écrit, je ne suis qu’un brin d’ivraie dans l’immense pré de l’écriture, s’il n’y avait pas eu Gilgamesh, Qohelet, Hésiode, Hérodote & Homère et leur innombrable descendance, je serais resté coincé dans l’agraphie, l’alexie et l’aphasie, c’est-à-dire des tares graves.
Les auteurs que depuis toujours je préfère & fréquente en permanence, ce sont les fragmentistes – ceux qui écrivent par bribes & morceaux, par bifurcations & digressions, et n’en restent pas à un sujet, ne s’en tiennent à un thème, homogénéiquement, pendant plus de deux tiers de page, comme faisait Montaigne pendant vingt ans.
La Cause Littéraire :Enfin, la langue, les mots – …ne laisse jamais passer un mot que tu ne connais pas…–, leur saveur, vous occupent au plus haut point dans vos livres, comme elle occupait Roland Barthes que vous citez – cette saveur de langue –, mais aussi cette attention au rythme, comme dans l’Océan, des vagues courtes qui explosent, ou une longue houle qui prend son temps pour advenir, comme pour la musique, celle de Coltrane que vous évoquez, on se dit que même un fragment sonne juste. Cette attention profonde aux mots et au style vous a-t-elle toujours occupé ou bien est-ce en écrivant qu’elle est apparue, ou les deux à la fois ?
« … avec mes Caran d’Ache je zèbre les pages, du jaune du bleu du vert du rouge de l’orange, marquant les mots, des bribes de syntaxes, des contumaces & des rançons… »
« On ne vit, léopardiennement, que grâce à la douce magie des illusions »
Lambert Schlechter : Écrire, ce n’est toujours que des mots mis en syntaxe, écrire c’est élaborer des phrases avec des mots dans une certaine suite, j’écris avec les mots de tout le monde des phrases qui ne sont qu’à moi, enfin, c’est ce que j’essaye de faire, et les fois où ça me réussit, c’est des phrases que personne n’a encore dites, toutes mes phrases sont d’abord dites, avant que cela devienne de l’encre, ce sont des sons qui montent en moi, le plus souvent sans trop réfléchir, ça gâterait le flux, puis quand c’est sur la page, j’examine la page, examine ce que ça a donné (comme disait Dhôtel : écrire pour voir ce que ça donne…), et en général je laisse ce qui est venu, ne pinaille pas, ni ne rabote, laisse passer les maladresses, les préciosités autant que les trivialités, j’écris comme ça & pas autrement, c’est à prendre ou à laisser, l’hypocrite lecteur sera mon frère & complice ou pas, à sa guise, mon attention aux mots est permanente, c’est à cause des mots que j’écris, des fois tel ou tel mot déclenche la page, le mot vermoulu ou le mot énervance sert d’amorce à une logorrhée de vingt-deux lignes, et je dis des choses que je n’aurais jamais dites sans la charge inchoative de tel mot, et quand j’ai dit (écrit) tout ça, je suis content de l’avoir dit (écrit), il y a des écrivains qui souffrent en écrivant, pas moi, pour moi, je l’avoue potachement, écrire c’est plaisir, et avoir écrit, contentement, les pages, c’est des points d’orgue dans la passacaille poisseuse de la vie, des petites bulles d’éclaircie dans la coulure de la mélasse.


Philippe Chauché

http://www.lacauselitteraire.fr/rencontre-avec-l-ecrivain-lambert-schlechter-qui-poursuit-la-publication-du-murmure-du-monde-par-philippe-chauche



jeudi 27 septembre 2018

Cécile Portier dans La Cause Littéraire



« Savoir ce qu’on fait : un fatras agencé au millimètre près, avec dedans un paravent peint d’oiseaux, des bêtes à poil et à griffes, dont une loutre, pour la beauté enfin stoppée, réalisée, de sa nage, et des bocaux sur des étagères scellées dans de la menuiserie sombre aux mécanismes d’ouverture plus subtils que compliqués, s’offrant seulement aux doigts fins. Des surprises, des terreurs, des onguents, des mèches de cheveux de concubines d’un harem, type Angélique Marquise des Anges ».
 
De toutes pièces est le roman de ce fatras, de cette collection amoncelée, de ce cabinet de curiosités qui sous nos yeux s’imagine, s’agence dans le hangar d’une zone commerciale oubliée, loin de tout, tenue secrète, sans que jamais l’on ne sache pourquoi et pour qui. Les commanditaires de ce musée imaginaire et improbable sont invisibles. Ils donnent des ordres et contrôlent via une interface sécurisée tout ce qui entre, tout ce qui est répertorié par le narrateur, ce collectionneur qui va passer une année à faire naître cet étrange cabinet romanesque. Ce musée de la Terre et du Monde l’occupe jour et nuit et son journal devient ce troublant roman. Il commande, achète et classe, un monde étrange et extravagant se dessine en pointillé, jour après jour, sans que l’on sache à quoi cela va nous conduire et l’entraîner.
 
« Livraison aujourd’hui d’une pièce de sublimation, d’orfèvrerie : une oreille humaine, coupée, enchâssée dans du ciment réfractaire, coulée directement avec du métal en fusion, qui littéralement la remplace. Quand tout est durci, on casse le moule, on récupère. On s’extasie des ourlets, des circonvolutions. Le lobe semble encore doux et duveté, on voudrait s’accrocher comme l’amant, le téter ».
 
Ces pièces de sublimation s’accumulent, plus surprenantes les unes que les autres : un essaim d’abeilles figé dans une résine très transparente,une petite saucière à décor polychrome de fleurs, filets dorés et dents de loups sur les bordsle squelette d’une femme girafe, une graine de lotus sacré, vieille de mille trois cents ansun homme sauvage, poilu, très. Sa tête est absente. Pas coupée, non. Simplement, il n’a pas de têteun cil de Marilyn Monroeune DS miniature, une belle collection d’instruments de torture, de tous temps et de tous pays, et l’inventaire pourrait se poursuivre indéfiniment. Une pièce chasse l’autre dans l’imaginaire de Cécile Portier, étrange bestiaire, placé sous haute surveillance. De toutes pièces est un roman en noir et blanc de la raison perdue, du dérèglement, et d’une part d’absurde, le roman d’une guerre secrète – d’une manipulation – que le narrateur pense maîtriser jusqu’à son effondrement, premier signe de sa disparition : Je suis le soldat d’une tranchée froide, sur un front oublié.
 
« Mon univers est ce hangar. C’est une sorte d’aboutissement, la récompense de tous mes efforts. C’est l’ironique punition qui m’échoit, d’avoir voulu jouer sur tous les tableaux. Le monde s’est rétréci, il n’y a désormais plus qu’un seul tableau : ce tout petit morceau d’espace-temps englué, quadrillé ».
 
Etourdissant univers, que celui de Cécile Portier, porté par un style vif, précis, très concentré – comme un poison –, sec, où par instants, pointe l’effroi. Ses phrases sont dotées de cette capacité de faire voir sur l’instant ce qui se joue, par leur clarté, leur rythme, leur cadence, de faire entendre la chute qui s’annonce. De toutes piècesest un roman électrisant.

Philippe Chauché

http://www.lacauselitteraire.fr/de-toutes-pieces-cecile-portier-par-philippe-chauche

mercredi 26 septembre 2018

Clémentine Haenel dans La Cause Littéraire



« Je conçois de le tuer, lui. Tuer celui qu’il est quand il se fait sombre et cassant, celui qui m’inquiète trop : quand il n’est plus en contact avec la vie, que ça le rend hostile. J’ai des sursauts de haine, mes doigts glissent le long de mes hanches et râpent ; ça colle et ça claque. J’en ai marre de ces mains qui sont des fontaines ».
Mauvaise passe est un roman électrique, violent, tremblant, hurlant. Un petit livre écrit au scalpel qui déchire le monde et l’art littéraire, et que pourrait saluer Georges Bataille. Mauvaise passe, comme on le dirait d’un corps marchandé, d’un corps qui se livre aux déchaînements des hommes – Je nettoie les plaies que la nuit a laissées sur mes côtes, et regarde mes seins, qui ont bleui–, ou d’un navire qui se risque dans un chenal de tous les dangers. Mauvaise passe est un roman qui sent l’alcool, le tabac, et le sperme, un roman qui se livre dans l’errance, et qui claque comme une paire de gifles, des coups et des mots. Un roman souffrant, et qui s’offre, comme le revendique la narratrice, un roman échevelé, glacé et glacial.
« Ma parole est déréglée. Je n’arrive pas à m’arrêter. Je ne parle plus avec les gens, je parle seule, mais jamais dans le vide, c’est un déferlement. Je ne sais pas d’où vient tout ce flot, ces propos. J’explique : “je parle depuis peu” et justifie ma frénésie, me rattrape. Ça intimide drôlement ».
Mauvaise passe est un déferlement romanesque aux phrases rabotées, resserrées, incandescentes, aux verbes qui frappent, aux mots qui tremblent, un roman qui touche là où ça blesse, là où ça saigne. Mauvaise passe est un récit à la dérive, un récif où se brisent les vagues du roman, entre les nuits et les matins blêmes aux draps toujours froissés. Roman déréglé et déchiré, comme le corps de cette jeune femme, traversé de part en part – Je me dis qu’il est en train de me tuer : il est en train de me tuer. Entre deux rues, deux chambres, deux villes, la narratrice aux yeux perdus garde la mémoire de ses rencontres éphémères, de ses liaisons dangereuses, qu’elle tente parfois d’apprivoiser, comme l’on apprivoise une maladie.
« J’avais décidé de ne plus aimer et je suis venue en Suède. J’avais longtemps cherché pourtant, imaginé. Je n’avais rien vu, rien vécu. Je pensais que je ne vivrais rien, ne verrais rien ».
Clémentine Haenel réussit un troublant premier roman, un livre qui ne vous laisse pas en paix, qui vous hante, par son style, sa manière de faire vivre cette romance échevelée, sa matière, toutes griffes dehors, poings fermés, et visage pâle qui va s’ouvrir sur une éclaircie, comme un lever de soleil après une nuit glaciale et terrifiante.


Philippe Chauché


http://www.lacauselitteraire.fr/mauvaise-passe-clementine-haenel-par-philippe-chauche

mardi 18 septembre 2018

Présence de Melville


" 1819-1891 : les dates paraissent prises dans un seul fuseau horaire. Mais il y a des débordements. Il y a des débordements à l'infini. Des échappées, des fugues. " Claude Minière




 " Allégoriste d'instinct, Melville crée un monde-baleine, et nous y enferme. De zoologique, la baleine devient cosmique, devient léviathan, manifestation irréductible de la volonté et de la puissance de Dieu, sans cesser d'être sensible et vivante, mais par une contemplation minutieuse et mystique à la fois de l'infini détail et du miraculeux agencement de son organisation, dans le même esprit où Blake fait surgir devant nous le Tigre en sa splendeur mortelle. " Jean-Jacques Mayoux 




" Ainsi voguions-nous, mollement couchés sur les nattes étalées sous le dais. Nous approchions du rocher nommé Pella, haute falaise verdâtre, branlant sur sa base, qui fait tomber une ombre épaisse sur le lagon, et suite l'humidité. Passer sous cette arche, c'était se trouver, comme cela est arrivé à des chasseurs de baleine, sous la mâchoire supérieure de la gueule ouverte du monstre, qui, lorsqu'elle s'abaisse, vous engloutit. " Mardi - traduit de l'anglais par Charles Cestre - Robert Marin éditeur - 1950


" Quelques jours s'évanouirent ; et le Péquod, laissant dans son sillage les frimas et les glaces, roulait à présent sur la houle brillante du doux printemps de Quito, qui règne en mer presque éternellement au seuil de l'août sempiternel des tropiques. " Moby Dick - traduction d'Armel Guerne - Phébus libretto - 2005 
Philippe Chauché 

samedi 15 septembre 2018

Roland Jaccard - Henri-Frédéric Amiel dans La Cause Littéraire







« J’ai compris trop jeune que je serais incapable de réaliser mes idéaux, que le bonheur est une chimère, le progrès une illusion, le perfectionnement un leurre et que, même si toutes mes ambitions étaient assouvies, je ne trouverais encore là que vide, satiété, rancœur. La désillusion complète m’a conduit à l’immobilité absolue. N’étant dupe de rien, je suis mort de fait ».
 
Entre 1839 et 1881, Henri-Frédéric Amiel tient son Journal intime, soit 16.847 pages ; plus modeste Roland Jaccard écrit le journal intime du Genevois, prend sa voix et sa plume le temps d’un petit roman. Il se glisse dans la peau du professeur en désespoir, du collectionneur de conquêtes qu’il s’empresse d’abandonner, de l’écrivain qui choisit le cimetière de Clarens, au-dessus de Montreux comme dernier domicile connu, face au lac Léman, sans savoir que Vladimir Nabokov y repose également : Je ne me doutais pas qu’un jour lointain… nous irions comme deux fantômes au lever du jour à la chasse aux papillons. Roland Jaccard qui s’y connaît en trahisons, trouve là un allié, un vieux complice, comme le sont aussi Schopenhauer, Schnitzler et Cioran.
Cette sainte trilogie, qui accompagne depuis longtemps l’expert en nihilisme et en ping-pong. Roland Jaccard traverse ce petit livre avec le sérieux de ne pas trop se prendre au sérieux, tout en étant fidèle à Amiel, un peu comme si Buster Keaton se glissait dans les invités du Cercle Littéraire de Lausanne où Amiel a ses habitudes, et ne manquait pas d’y croiser Marie et l’ombre de Cécile.
 
« Mais Marie était une jeune Vaudoise déterminée et qui ne doutait pas qu’elle parviendrait à ses fins. Elle se voyait déjà comme ma compagne et peut-être, quand elle aurait brisé mes dernières résistances comme mon épouse. I would prefer not to, me disais-je intérieurement. Mais tout mon comportement prouvait le contraire. Marie m’attirait. Marie était ma dernière chance ».
 
Cécile s’est suicidée et Marie le courtise, Amiel frise l’enchantement, avant de glisser dans le désenchantement – Elle vivait un songe qui n’était plus le mien et j’étais dans l’incapacité de le lui faire comprendre. Il retrouve sa solitude complice, son Journal intime et l’envie de fuir tout amour naissant. Il confirme qu’il est le grand spécialiste de la déception, l’œil fixé sur celles qui l’entourent et qui ne manquent pas de se déchirer pour lui. Cette société est une jungle, et en vieux lion, Amiel prend ses distances, il n’aime guère les coups de griffe. Il va improviser sa mort après avoir mené à bien le naufrage de ses ambitions littéraires, même si son Journal et ce petit livre prouvent le contraire.
 
« La crainte de se noyer dans son journal avait tenu à l’écart bien des lecteurs qui ne le méritaient sans doute pas. Je ne dirai pas comme Sacha Guitry, “Mon père avait raison”, mais je n’étais pas loin de le penser, tout comme Pessoa, Tolstoï ou Cioran, eux aussi fervents lecteurs d’Amiel ».
 
Les derniers jours d’Henri-Frédéric Amiel est dédié à Marie C., sa complice amoureuse d’Une liaison dangereuse – Il était temps de monter dans ce train qui part pour nulle part. Elle avait sa place réservée à côté de moi –, ombre vivante et pétillante d’une autre Marie, suicidée et qui sera jusqu’à la fin le grand amour perdu d’Amiel. Roland Jaccard dresse aussi en trois lignes le portrait de son père et sa mère, en grands lecteurs et en fidèles admirateurs pour lui d’Amiel et Spinoza, pour elle de Zweig et Schnitzler, l’une des sources de ses admirations. Ce petit livre sec comme un verre de saké, bref, vif comme un revers au ping-pong, coupant, limpide comme l’eau de la piscine d’un Palace, et précis, prouve s’il le fallait que les biographies romanesques les plus courtes sont souvent les meilleures. Roland Jaccard est stylé comme un fauve, son roman électrise les pensées et les actes d’Amiel. Les noms qu’il donne à ses chapitres sont autant de romans à venir : Mon âme, ce cimetière, mais aussi Météorologie de l’âme, ou encore L’ultimatum de l’amour ou enfin Gloire tardive, des romans mélancoliques et piquants. Jaccard devient le nerf optique d’Amiel pour ce roman d’éclairs et d’éclats, comme s’il signait sa propre autobiographie, on n’invente que ce que l’on vit, et quelle vie !
 
Philippe Chauché


http://www.lacauselitteraire.fr/les-derniers-jours-d-henri-frederic-amiel-roland-jaccard-par-philippe-chauche

samedi 1 septembre 2018

Philippe Annocque dans La Cause Littéraire




« Le décor est un écran bleu et les corps sont à distance, le sien assis à son bureau où il est supposé écrire, celui de Coline sans doute allongé sur son lit son smartphone à la main. Est-elle de dos ? sur le ventre ? A vrai dire, il n’en sait rien, il ne la voit pas. Mais il l’imagine sur le ventre, oui. Pourquoi il n’en sait rien mais il l’imagine sur le ventre. Si ça se trouve il a tout faux ».
 
Seule la nuit tombe dans ses bras est un roman d’amour virtuel, une histoire sensuelle et sans suite, sexuelle, entre les lignes de Facebook, dans les tchats, SMS et mails, les terrains complices et anonymes d’Herbert et Coline. Une  histoire d’amour comme une vieille chanson de variété, avec un refrain que fredonne Herbert et que reprend parfois Coline. Une chanson qui devient un roman, un roman qui s’écrit sous nos yeux et dont l’auteur s’amuse. Seule la nuit tombe dans ses bras se nourrit de courts échanges clandestins sur le net, comme au tennis, les deux amoureux virtuels montent au filet, frappent la balle, les phrases volent, cinglent, s’élèvent, rasent les lignes blanches, rebondissent, des phrases ornées de sourires préfabriqués par le net, ces petits icones qui s’offrent d’un clic, et de photos postées, et puis elle a retiré le haut, comme une signature, et qui font virevolter la fiction.
 
« Il se faisait une idée de l’amour, il était en train de se fabriquer une nouvelle idée de l’amour, une idée différente de son amour pour Marie, et Coline venait incarner cette idée. C’est vrai qu’il savait s’en faire, des idées. Il était fort pour ça ».
 
Seule la nuit tombe dans ses bras est une chasse au trésor, le trésor d’amour d’Herbert et celui très charnel de Coline, bien installés dans leur vie officielle, femme, homme, enfants, les deux enseignent, et lui écrit des romans sous influence. Comme un roman ou une chanson, Philippe Annocque invente la biographie et la bibliographie d’Herbert Kahn : de Centrifuge à Out en passant par Le Conflit et Affleurements des strates aux abords d’un rivage escarpé, des doubles de Seule la nuit tombe dans ses bras. Les deux amoureux numériques rêvent d’une double vie, de doubler leur vie comme on le dit au cinéma, ou comme le chante Christophe. Comme dans leur vie d’avant, dans cette rencontre aléatoire, il y aura des sautes d’humeur, des silences, des joies, des attentes, mais aussi des reproches, des absences, des commentaires et des questions. Mais tout va très vite, et ce sont les mots échangés qui donnent de la voix au roman, la voix vient après le tchat, sans que jamais les corps ne se mêlent, ils ne se tomberont jamais dans les bras. Tout se joue à distance, par écrans interposés.
 
« Des baisers, il lui en envoyait ; il en trouvait sur Internet, en gif animés, les lui envoyait le soir, quand elle était déjà couchée – elle se couchait plus tôt, elle se levait plus tôt que lui ; ainsi elle les trouvait à son réveil, dans la petite fenêtre du tchat ».
 
Philippe Annocque réussit là un étrange roman connecté, un roman d’amour impossible, très sensuel et très sexuel : C’est trop, là. Il y a trop de sexe. Si jamais ce livre est publié un jour, le lecteur va faire une overdose. Un roman, qui comme l’histoire de Coline et Herbert est un éternel recommencement porté par le regard d’un lecteur nouveau. Une fois refermé, ce livre bleu s’invite à nouveau, comme une chanson ancienne, et vous fredonnez ce qu’il vous inspire. Les romans qui font chanter sont si rares.
 
Philippe Chauché
 

samedi 25 août 2018

Eric Poindron, Michaël Ferrier et Adrien Bosc dans La Cause Littéraire



« Quand j’étais enfant, mon père me racontait qu’il vivait, enfant, au milieu des girafes. C’est toutefois mon grand-père qui est le plus grand responsable de ce petit livre, même si mon père y est sans doute pour quelque chose, ainsi que son grand-père si je me souviens ».
 
L’ombre de la girafe est une affaire de famille et donc de littérature, famille je vous aime en pleine savane sous l’œil des girafes. Éric Poindron est un écrivain à la mémoire vive et à l’imagination sauvage. C’est un collectionneur qui habite un grenier sans poussière, mais riche de fantômes, de papillons, de peaux de bêtes, de sabliers, de livres très anciens, de mappemondes, de sabliers, de miroirs curieux, de chats dormeurs, de mille objets glanés dans les savanes urbaines qu’il parcourt du pas léger du poète iconoclaste et aventurier. L’écrivain amateur de Champagne compose une galerie unique, un cabinet de curiosité, une céleste bibliothèque, où nous ne serions pas surpris d’y croiser quelques saints oubliés, des visionnaires, des cartographes, mais aussi Voltaire, Jules Verne, André Breton ou encore Borges le voyant visionnaire, et dans un coin le regard d’une girafe. La girafe d’Éric Poindron dite anciennement camélopard et camélopardalis, ne manque ni d’attraits, ni de répondant. Un cirque s’installe dans l’enfance familiale de l’auteur et elle est là ! Il ouvre l’ouvrage d’un érudit voyageur, elle se taille la part belle !
 
Comme d’ailleurs la licorne, qui vit dans la région des Montagnes de la Lune. Et tout porte à croire que les deux fabuleux animaux se soient un temps croisés, comme ils ont croisé l’enfance de l’écrivain. Les cirques conteurs d’histoires et montreurs de bêtes merveilleuses s’invitent chez Poindron, comme chez Jacques Tati, son élégant prédécesseur. Les cirques où parfois sommeille une girafe – « Approchez ! Vous allez voir des choses que l’on ne voit qu’au cirque ! Le magicien qui transforme les chats en poule, les girafes tête en l’air, le lama qui fait des bulles de savon, le cheval qui fait des additions compliquées… ». Le rideau s’ouvre souvent sur Lewis Carroll dans les petits livres d’Éric Poindron, qui possède l’art majeur du conte à dormir debout sur ses longues jambes colorées, les oreilles tendues vers le moindre souffle poétique, le moindre mouvement d’une phrase, il passe du cirque au Jardin des Plantes, en un tour de magie. Car Éric Poindron est également magicien, et parfois alchimiste, mais ne le dites à personne !
 
« C’est Frère Marcel qui me fit découvrir François Levaillant et son Voyage dans l’intérieur de l’Afrique, par le cap de Bonne-Espérance, dans les années 1780, 81, 82, 83, 84, et 85. Une belle édition à mes yeux d’ignorant, je devais la lire sur place. Tous les souvenirs de l’enfance revenaient. Le grenier, les histoires de mon père, les ancêtres. Et comme il me plaisait, ce Levaillant qui croyait à ses rêves et à l’existence des girafes ».
 
Éric Poindron fréquente fidèlement des défricheurs, des géographes, zoologistes, découvreurs de forêts inconnues et d’animaux inimaginables, montres et prodiges, des aventuriers qui sont les premiers à humer, à inventer des histoires que des chasseurs leur ont peut-être raconté, et l’on y croise parfois une girafe et son ombre. Ils ont pour nom : Antoine Mongez – Moyse est le plus ancien écrivain qui ait parlé de la Girafe, qu’il appelle Chameau-Panthère – Oppien de Syrie – ô toi dont la puissance a revêtu de la robe des panthères cette espèce de chameaux embellie des plus riches couleurs –, François Levaillant, Etienne Geoffroy Saint-Hilaire ou encore André Thevet. Éric Poindron nous entraîne ainsi au Jardin des Plantes, au Sennaar, sur les Côtes de la Mer Rouge, dans quelques rues de Paris où l’on croise Gille Lapouge, dans des livres rares et des boîtes de Pandore, à la recherche de son enfance de girafe, qui baille lorsqu’on l’oblige à rester à l’école. Ce petit livre est un écrin rare, où se blottissent girafes et girafons, un écrin d’enfance, comme une boîte à miracles, à malice, à surprises, une boîte à souvenirs et à plaisirs lettrés partagés.
 
 
 
« Ça arrive comme une vague.
Cette nuit-là, j’ai compris ce qu’était une voix blanche. La voix de Jérôme était blanche.
Maintenant, les souvenirs affluent. Ça arrive comme une vague ».
 
C’est une vague qui emporte François et sa fille Bahia, ce jeudi 26 décembre d’une année qui n’existe plus, sur une plage de l’île de La Graciosa aux Canaries. Une vague venue de loin, invisible, va harponner François et sa fille, une vague silencieuse qui donne le jour à un livre inspiré et profond. François, portrait d’un absent oscille entre le roman et le récit, dans le battement au cœur du souvenir, des souvenirs partagés. Des souvenirs comme des apparitions, qui se glissent avec grâce dans le livre, avec cet art unique de faire apparaître les disparus, de consacrer une présence, de rendre à la vie ceux qui s’en sont absentés. François, portrait d’un absent comme une vague fait surgir le passé commun des deux amis, leurs quatre cents coups, les années lycée, leur densité poétique, les années où se mêlent musiques et ivresses, un œil sur Monk, et une oreille à l’écoute de Leonhardt, des musiciens poètes, l’un danse, l’autre s’envole, ce sont deux oiseaux musiciens aimés de la beauté, comme l’était François.
 
« Les amis sont des pierreries, des joailleries : on les perd de vue, on les oublie, on ne sait même plus où on les a rangés, et puis un jour ils ressortent du coffre et le miracle à nouveau se produit ».
 
François, portrait d’un absent, cinéphile et cinéaste, est une plongée dans les années fastes, où dans certains cinémas nos deux amis peuvent tout voir au Studio Bertrand à Paris : Au milieu de l’après-midi, c’est La Charge héroïque : on part à la chasse avec le comte Zaroff et les vampires de Feuillade. Le soir, on croise des yeux sans visage : Un condamné à mort s’est échappé ! Sueurs froides… Gary Grant nous regarde et nous dit : « Tout le monde veut être Gary Grant. Même moi, je veux être Gary Grant ». François, fort de ce savoir, de ces immersions et de ces passions, deviendra cinéaste. Un film présage de ce livre, Thierry, portrait d’un absent, tourne en boucle, un documentaire qui saisit la vie qui tremble et qui chute, un film qui irrigue l’écriture de Michaël Ferrier, l’histoire d’un homme qui va au bout de ses forces, d’un jeune homme perdu, oublié, à la rue. Puis le Japon viendra illuminer la vie de Michaël Ferrier, il y est toujours, et un temps, en écho, celle de son ami. Le Japon ce grand pays de la disparition. Celui de Tanizaki, de la mer Intérieure (qui donnerait un beau nom à un futur roman), de Mizoguchi – Quand Mizoguchi filme, on dirait qu’il ne filme pas –, Tokyo – la ville des bars qui sont à la fois des retraites et des refuges, des tanières et des sanctuaires–, puis un projet commun qui se transformera en brouille, un brouillard, une confusion, une nuée.
 
« La mer, cette prodigieuse masse d’eau… Mais où est la ligne clignotante du rivage, le détroit tout à coup a changé de face. Que peux-tu faire contre la mer ? Il faudrait que la houle s’apaise, il faudrait qu’un bateau vienne. Mais la mer a tout son temps, c’est une immense patience d’eau, de sel et d’algues, un appareil à regarder le temps ».
 
Michaël Ferrier n’a pas voulu écrire un tombeau poétique ou une oraison funèbre  pour son ami disparu, mais une longue et belle évocation de leurs années communes. Le portrait d’une jeunesse sacrée, d’un courant d’air, d’un cinéaste, d’un mélomane, d’un homme de radio – les pages consacrées à la radio et à ceux qui l’inventent dans les studios de France Culture  sont splendides –, d’un ami retrouvé. Son écriture est une excavatrice et une motrice, elle repère loin sous les mots les pépites de feu, la vie, la mort, le sexe, temps (1), elle sait, magie blanche de l’écrivain (comme le deuil au Japon), (re)donner vie à la vie, faire apparaître en une phrase ceux que l’on pensait disparus. L’écriture de Michaël Ferrier possède l’art de nous faire voir et entendre la merveilleuse mémoire retrouvée.
 
 
 
 
« Combien étaient-ils sur ce rafiot ? Trois cents, quatre cents peut-être, autant d’anonymes, une maille indémêlable de récits distincts, contradictoires, la concentration d’une société perdue, en réduction, mouvante… la catastrophe et l’inhérent combat des probabilités regroupés sur le pont d’un bateau ».
 
Alors que l’on se bat, que l’on fuit, que l’on souffre, que l’on se cache, alors que le temps paraît figé, que l’horreur se conjugue au présent, que l’on dénonce et que l’on résiste, des hommes, des femmes et quelques enfants attendent de pouvoir quitter Marseille pour embarquer sur le Capitaine-Paul-Lemerle. Au cœur de cette concentration d’une société perdue, des Espagnols qui ont perdu la guerre, des Juifs chassés d’Europe, des relégués, des réprouvés par les serviteurs zélés de Vichy, des artistes, des écrivains, et des révolutionnaires en exil permanent. Ils sont là sur le pont du Capitaine, certains s’y font prendre en photo, une première et peut-être une dernière fois : Victor Serge, Anna Seghers, Germaine Krull, André, Jacqueline et Aube Breton, Wifredo Lam, Alfred Kantorowicz, Claude Lévi-Strauss, Jacques Rémy.
 
Ils prennent le large, et Adrien Bosc les accompagne. Il saisit chaque mouvement, chaque phrase, compile, note, invente. L’écrivain navigue toutes cheminées dehors, pilote son esquif romanesque vers le Nouveau Monde, vers la liberté. Ce sont des voyants qui prennent le large, alors que les assis haineux les traquent. Ce condensé d’une Europe vivante se glisse dans les cales et sur le pont du Capitaine-Paul-Lemerle, ce navire inhospitalier et rageur. Tout l’art de Capitaine est de saisir ce glissement, ce mouvement vers d’autres terres, d’autres villes, de s’emparer des lettres échangées, de ces mots volés à la marée, par l’ampleur de son style, par ses phrases qui ressemblent à une longue houle venue du large. On sent le vent les gonfler, leur donner cette densité, cette force, cette légèreté qui n’appartient qu’aux romanciers aventuriers, à ceux qui croient dans les folles histoires qu’ils racontent et qu’ils écrivent.
 
« Dès 5 heures 30 le soleil martyrisait le pont, une chaleur écrasante, pesante, brûlant la bâche jusqu’à changer l’abri en étude – ainsi, à peine couverts d’un trait de lumière, les passagers s’éveillaient et arpentaient le pont comme des revenants, hagards, l’œil perdu au loin, à la recherche de l’île. On vit rassemblé à l’avant du cargo un trio qu’on rêva plaisanter entre chien et loup – André Breton, Claude Lévi-Strauss, Victor Serge ».
 
Capitaine fait défiler au jour la nuit les tensions marines, des jours passés à regarder le ciel, à fixer le large, à traquer les mouettes, des nuits à rêvasser, à parler, à écrire – comme cet échange savoureusement savant entre Claude Lévi-Strauss et André Breton sur les rapports de l’œuvre d’art et du document. Les plumes des stylos volent sur le pont du cargo, et l’encre verte met du temps à sécher. Les idées et les rêves s’envolent pour mieux se fixer. Merveilleux extraits du journal de Victor Serge – De quel énorme brasier approchons-nous ? L’espace s’emplit de chaleur, mer uniformément grise, temps couvert. Calme dissolvant, puis légère excitation nerveuse. « L’ambiance équatoriale », dit Lévi-Strauss –, témoins du temps qui s’écoule, de ce qu’ils imaginent, de ce qui s’annonce là-bas, ils écrivent. Claude Lévi-Strauss à ses parents – De ce qui se passe dans le Monde, je ne sais à peu près rien depuis un mois, et le peu que je sais m’enlève toute envie d’en connaître davantage… Ils cimentent leurs espoirs au gré des instants partagés, au gré de l’humeur des vents marins et de l’équipage, des rumeurs et des rancœurs, seule certitude, ils savent qu’ils quittent l’hiver pour l’été.
 
« Il prit l’exemplaire de Tropiques sur la pile d’invendus, consulta l’ours comme le font les indifférents, lut le sommaire, et plongea, comme il le raconte, dans le premier bain de mots – l’éditorial signé de tous, écrit par Aimé et Suzanne. Acceptons que cela se fait ainsi, qu’il fut frappé de ce que l’on appelle révélation ; que, sceptique, certain de n’y trouver qu’une gerbe de mots bourgeois et idiots, un pioupiou des îles, il tomba sur une parole, une vraie, plus sombre, plus frappante, acérée et saillante, prête à creuser profond ».
 
Nous sommes le 27 avril 1941, l’heure de la Libération n’a pas encore sonné en France, mais à Fort-de-France, André Breton découvre la poésie d’Aimé Césaire, publiée dans une revue éditée avec goût, qui se propose, rien de moins, de lutter notamment contre le Mépris des couleurs de la vie. Beau programme, qui pourrait inspirer un Nouveau Manifeste des Surréalistes. La rencontre a lieu le lendemain – autour de la table, on trouvait René Ménil, Aimé et Suzanne Césaire, Breton et Jacqueline. Il y avait des rires, de la joie et pas mal d’esprit, sans jugement ni fausse distance. Un incendie couve sur l’île, une nouvelle aventure peut s’écrire. Comme dans son précédent roman, Adrien Bosc mise sur les hasards objectifs, les heureuses incertitudes, les signes du destin, et le destin accompagne souvent les beaux romans. L’écrivain possède cet art peu partagé de voyager avec ses personnages, ses phrases ont ce parfum déjà croisé dans les Mers du Sud, de Stevenson à London, comme chez Cendrars, il y a cette manière si particulière, de saisir le temps qui file, d’éclairer les temps troublés et incertains. Il y a de la grâce chez cet écrivain, de la grâce, de la ruse et du style. Tout y est évident, jamais forcé, jamais appuyé, tout y est juste et accordé, mis à l’épreuve du doute, comme André Breton dans le salon du Gran Hotel de Ciudad Trujillo misant sur l’audace et la beauté en réponse aux horreurs de la bête aveugleCapitaine tient le même pari, et c’est brillamment réussi.
 
 
Philippe Chauché

mercredi 1 août 2018

Cézanne et Heidegger dans La Cause Littéraire








" Plus souvent que vous ne pouvez le penser, je suis depuis (ce voyage) plongé dans un dialogue silencieux à deux voix (stilles Zwiegesparäch) avec Cézanne et son paysage – et sa montagne »
Martin Heidegger
« … vivifier en soi, au contact de la nature, les instincts, les sensations d’art qui résidente en nous »
Paul Cézanne à Charles Camoin
« Chez Cézanne, c’est bien la couleur en tant que telle (et non pas comme matière sensible pour une forme intelligible) qui, sans autre médiation que sa logique propre, est déploiement de l’espace comme configuration du monde »
Hadrien France-Lanord
 
 
Tout commence par une déclaration, celle de Martin Heidegger à Aix-en-Provence, le 20 mars en 1958 à l’Université. Le penseur, il préfère qu’on le nomme ainsi, s’adresse au recteur de l’Université : « J’aime la douceur de ce pays et de ces villages. J’aime la rigueur de ces monts. J’aime l’harmonie des deux. J’aime Aix, Bibémus, la montagne Sainte-Victoire. J’ai trouvé ici le chemin de Paul Cézanne auquel, de son début jusqu’à sa fin, mon propre chemin de pensée correspond d’une certaine manière ». La couleur et la parole trouve là son socle premier, ses fondations, la nature, la montagne Sainte-Victoire (devenue un des plus beaux espaces lyriques de l’histoire occidentale) et les chemins qui se croisent. Le peintre s’éloigne des Impressionnistes pour aborder un continent nouveau et unique, il voit et il écoute avec une rare acuité la nature qui s’offre à son regard et à ses oreilles, mais grande différence, différence fondatrice, il n’est pas copiste, mais il la fait surgir sur la toile, il la révèle. Une autre sensation opère et le peintre offre l’immensité, le torrent du monde dans un petit pouce de matière. Pour Martin Heidegger, chez Cézanne, le motif parle et rend le peintre à même d’entendre de manière toujours plus distincte cette parole qui le requiert (…) il peint ce qu’il entend, en tant que parole que lui adresse le déploiement d’être de la chose. Nous avons affaire à de grands voyants et d’attentifs écouteurs, qui savent lire la nature et les poètes, qui déploient sur la toile et la feuille, la nature-monde comme la parole-monde.
 
 
 
« Que peint Cézanne ? La montagne ? Non, mais la montagne en son apparition de motif, c’est-à-dire telle qu’elle le meut et lui parle : l’émeut », Hadrien France-Lanord
« La nature est couleur qui deviendra monde par la peinture », Paul Cézanne lettre à son fils le 8 septembre 1906.
« En son recueillement, voilà qui fait signe : le laisser-aller recueilli en pensée, la paix instante du silence de la figure du vieux jardinier Vallier, qui prend soin de l’inapparent sur le chemin des Lauves », Cézanne – Martin Heidegger version de 1974.
 
 
 
La couleur et la parole est le livre des présences : Heidegger et Cézanne en permanence, mais aussi, Hortense Fiquet, le jardinier Vallier, des anonymes, paysans, vieilles personnes, enfants, la montagne Sainte-Victoire, le Grand pin et les terres rouges, La carrière de Bibémus, ce vieux sol natal si vibrant, si âpre et réverbérant la lumière à faire clignoter les paupières et ensorceler le réceptacle des sensations. Présences de la parole, d’une ouverture, du laisser-être cher à Heidegger, que Hadrien France-Lanord met en lumière : « le sens le plus profond de être, c’est laisser ». Présence enfin d’un génie de l’invention qui signifie littéralement : laisser advenir. La couleur et la parole est enfin le livre du mouvement, la couleur chez Cézanne, qui est la mise en mouvement de l’espace (…) l’émotion de l’espace à l’état naissant, comme la parole chez Heidegger qui est la vibration rythmique la plus tendreLa couleur et la parole est un livre rare (comme on le dit d’un vin ou d’un livre), un livre traversé par un mouvement musical intense, par la liberté libre chère à Rimbaud, par un grand sens de la langue et du surgissement des mots, de leur profondeur rocheuse, comme dans les tableau de Cézanne où apparaît la Sainte-Victoire.
 
Philippe Chauché
 
 

samedi 30 juin 2018

Roland Jaccard dans La Cause Littéraire




« L’affaire est entendue : je suis le fils – illégitime, bien sûr – de Louise Brooks et de Cioran. L’actrice américaine et le volcanique Roumain partageaient la conviction que la création est une aberration, la procréation un crime et la concision un devoir ».
 
Roland Jaccard a de qui tenir, de Cioran et Louise Brooks, mais aussi d’Arthur Schopenhauer, de son cousin Schnitzler, de George Sanders – Mémoires d’une fripouille –, ou encore de Clément Rosset et Richard Brautigan. Il a parfois écrit sur eux, quand il ne les a pas édités, du temps où il dirigeait « Perspectives critiques »aux Presses Universitaires de France. Penseurs et tueurs est un essai des extrêmes, comme on le dit d’une course en très haute montagne, alors face au danger, au risque de chute, d’avalanche ou d’étouffement, le suisse amateur de tennis de table éclate de rire, comme s’il disait, même si tout cela n’a aucun sens, on ne doit pas se priver d’en rire.
 
 
On pourrait d’ailleurs, sans peut-être qu’il s’en offense, le qualifier de nihiliste rieur, d’exilé des palaces, de théoricien des piscines, de vidéaste amateur du Flore, ce qui l’oppose à jamais aux philosophes des bacs à sable, qui peuplent les plateaux de la télévision. Sur les cimes de ce petit livre net et concis, il croise Cioran, Michel Foucault – il offre l’un des plus beaux portraits jamais lus du philosophe de Histoire de la sexualité, vibrant hommage à un penseur à l’oreille fine et à la langue souple et simple : « La plus belle chose qu’on puisse offrir aux autres, c’est sa mémoire », Serge Doubrovsky, Brigitte Bardot, Oscar Wilde, et un certain Roland Jaccard. Sa fantaisie : faire bref, court et tranchant, comme la vie finalement, sans jamais perdre de vue que « Vivre, n’est-ce pas faire comme si l’on vivait ? » et avec style, cela va de soi.
 
 
 
 
« De cette conversation, je ne retiens qu’une phrase, mais qui vaut tout l’or du monde : “J’ai été victime, me dit-elle, d’un léger accident”. Inquiet, je l’interroge : “De quel ordre ?”. “Le pire qui soit, me répond-elle en souriant, un accident d’amour-propre”. Je n’ai pas cherché à en savoir plus. Sans doute lui a-t-il manqué les vingt gouttes de narcissisme qui nous permettent de faire face aux affronts du quotidien ».
 
Roland Jaccard  se définit comme un salaud sympathiqueun salaud d’une incurable élégance, on veut bien le croire sur parole, comme l’on croit Cioran à la lettre. Dans Penseurs et tueurs, Roland Jaccard prend tout à la légère, avec l’élégance naturelle d’un naufragé amusé, qui attend sur la berge des pillards affamés et armés, et qui fixe son bateau en train de couler. L’écrivain ne manque ni d’aplomb, ni d’humour. Il fréquente de talentueux ancêtres – Marcel Proust et son éloge du voyou, La Fêlure de Fitzgerald, une promenade avec Fernando Pessoa, quelques mauvaises pensées des deux Arthur, Schnitzler et Schopenhauer –, mais aussi des contemporains stylés – les dîners chez Cioran, l’amitié de Michel Foucault : dès lors qu’on écrit simplement on passe en France auprès des intellectuels pour un benêt, les éclats d’auto-friction de Serge Doubrovsky –, avec à chaque fois cet art singulier de saisir en deux phrases un état vacillant, une chute annoncée, un suicide retardé, un éclat de rire dévastateur, et surtout une vive passion pour l’écriture au vitriol qui enflamme ses petits livres.
 
« Egoïste, oui je l’étais. Et férocement. J’ai vécu selon un seul principe : le principe d’indifférence. Il m’a épargné bien des maux. Mais force m’est d’en convenir, à regret d’ailleurs, ce principe ne suffit pas à remplir une vie. Je ne saurai de quelles extases il m’a privé ».
 
Philippe Chauché