lundi 13 juillet 2009

La Courbe du Temps (8)



" Blancheur des glycines
Ployant au vent
La voie lactée " (1)

Il a vu la nuit se coucher,
Puis le jour se lever,
Évidence.

Elle s'est allongée, le visage tourné vers l'intérieur, dans les éclats du Temps, les yeux clairs et troublés. Il n'a rien dit, il n'y avait rien à dire, rien d'autre à faire qu'à écouter sa respiration, cette mélodie claire qui montait de sa poitrine, il s'est dit, j'ai de la chance, puis il s'est endormi. Dans la nuit il s'est levé, pour boire un peu d'eau fraîche et regarder le ciel, il a ouvert un livre, il s'est dit, je lui offrirai demain ce livre. Les livres vivent de cela, d'un nouveau regard nourri des éclats du Temps.

Au matin, il a écrit. Il a écouté le mouvement de sa main qui glissait sur son écritoire, il n'a rien dit, il n'y avait rien à dire, rien d'autre qu'à écouter son écriture, cette mélodie qui montait de son ventre, alors il s'est dit, j'ai de la chance, puis il a fixé la photo qu'il avait épinglé au mur face à son bureau, ce visage lumineux méritait des nuits passées à l'écrire. Les photos vivent de cela, des regards qu'on leur offre un matin d'été.

Le soir, il a traversé la ville et l'a aperçu sur le bord du fleuve et sous les arbres, la danseuse rouge qui à nouveau croisait et décroisait les mains dans un ballet de Martinets amoureux, il s'est approché, assis à quelques mètres de Miryam - Marie - Maria, elle dansait dans la splendeur du soir, alors il s'est dit, j'ai de la chance. Les hommes vivent parfois de cela, pensa-t-il, du mouvement éclatant des femmes.



à suivre

Philippe Chauché

(1) Hajin / Fourmis sans ombre / Le Livre du haïku / anthologie de Maurice Coyaud / Phébus libretto

dimanche 12 juillet 2009

Le Livre d'Or de Jan : Festival d'Avignon (3)

" Pas un de l'a vraiment connu. Peu ceux de son entourage qui ne peuvent pas dire qu'ils n'ont pas couché avec lui : au moins un fois. Ou du désir. Ou vécu une nuit de tous les possibles. Et (puis) s'enfuir avant la trappe.
Il était peintre. Performeur. Plasticien on dit. Pour vivre il a passé bien des chemins. De plongeur à Strip-Teaseur de voleur à gigolo de cameraman à nègre de rien à la politique, soldat acteur photographe prince des dance-floors footballeur chauffeur de place jardinier ou pour plaire à une femme il disait sans cesse qu'il avait la main verte moi quand je l'ai connu il ne savait plus il arrêtait tout il parlait à peine il souriait comme une personne sachant qu'elle a perdu toute intelligence de vie ... " (1)

Si vous leur demandez, ils vous parleront de Jan, si vous leur demandez, ils vous diront ce qu'ils savent de Jan, ce qu'ils peuvent dire de Jan. Ils convoqueront leur mémoire, les mots et les corps pour parler de Jan. Alors, ils s'avancent sur le plateau face au public, ils s'avancent un par un, ou à plusieurs, ils disent et se contredisent. Jan, qu'ils ont aimé, Jan, qu'ils ont perdu, quitté, Jan, qui les a quitté, impossible, possible, trouble, floue, tremblé, le corps de Jan et la voix de Jan.
Pour réussir cela il faut des voix et des corps, il faut inventer le mouvement qui nourrit l'espace, miser sur l'écoute des autres acteurs, il faut croire que chaque geste, que chaque mot, à nouveau invente le théâtre, il ne faut pas craindre de ne pas être à la hauteur de ce que l'on a envie de raconter, c'est un pari, mais Hubert Colas à la main verte, comme ses jeunes acteurs, ont eux aussi la main verte pour séduire le théâtre.
Pour réussir cela, il faut croire radicalement que le mot lancé par l'acteur fait naître l'acte théâtral, c'est aussi simple que cela.

Si vous lui demandez, il vous dira qu'il se souvient qu'à la télévision anglaise on a parlé de Jan, de ses chutes, et de cet instant où l'impossible fait naître le possible, cet instant entre l'équilibre et le déséquilibre, une seconde, deux secondes, ou beaucoup moins, cet instant suspendu d'avant la chute. Et si c'était cela aussi le théâtre, cet instant d'avant la chute ?

Il vous dira aussi sa disparition, la disparition de Jan, en mer, au large, seul, dans la masse lourde et noire, chute définitive. Qui s'en souvient, qui peut la porter cette chute, cette disparition ? Les corps et la voix, tous les corps et une seule voix.

Alors, il y aura du mouvement, du déplacement, des corps qui s'avancent, des voix offertes, des suspensions, des images vidéo, une mélodie anglaise, il y aura aussi des traces, et de la dérision, il y aura une vague d'acteurs qui roule sur la scène et qui porte le corps de Jan.

Théâtre mouvement, mouvement du théâtre, pour simplement dire : vous doutiez que nous le pouvions ? Vraiment ? Regardez, écoutez, après, bien après, nous verrons si l'espace se souvient de notre passage, se souvient de l'évocation, des mots, des corps, du passage de Jan.

à suivre

Philippe Chauché




(1)Le Livre d'or de Jan / Hubert Colas / Festival d'Avignon / jusqu'au 17 juillet / Cloître des Carmes / Texte à paraître aux Éditions Actes Sud-Papiers

samedi 11 juillet 2009

Littoral, Incendies, Forêts : Festival d'Avignon (2)

" Wazâân. Écoute ce que dit l'étoile, ce que te dit ton âpre étoile.

Wilfrid. Qu'est-ce qu'elle dit ?

Wazâân. Avancer toujours, même si on n'y croit plus. Avancer malgré la perte de but, avancer malgré la raison qui nous fige, nous immobilise, malgré la futilité que l'on découvre même dans ce qu'avancer veut bien signifier. Avancer même si on a perdu toute fierté, toute capacité à espérer. Avancer. Je n'ai jamais vu la nuit, mais on dit qu'elle est obscure. Alors partez, partez tous les deux, partez avant le jour. Au matin je leur dirai que la fille qui chantait est partie, je leur dirai que le jeune homme qui est revenu vers sa terre d'origine est reparti. Je les maudirai, je leur dirai : Écoutez la colère de la jeunesse qui fera de vous des vaincus. La jeunesse est en colère contre vous. Elle part et avec elle le soleil. Simone, Wilfrid, emportez le corps et partez avant le jour, au matin je leur dirai que le malheur vient de s'abattre sur le village.

Simone. Wazâân, cet air que je chante te dira mieux que mes mots mon amitié.

Elle chante.

Wilfrid. Simone, la lumière du village du bas s'est encore allumée puis éteinte.

Simone. A l'aube, nous serons à la croisée des chemins. La lumière sera peut-être là.

Ils partent. " (1)

Nous avançons dans la fin du jour.
Nous avançons dans la nuit vers le jour, et le feu n'aura aucune prise sur nous.
Nous avançons dans la fin du jour, portés par les mots, traversés par les corps des acteurs, soutenus par l'acte de la parole.
Parole nécessaire, unique, fondatrice, parole qui dit l'acte, acte qui fait éclore la parole.

Nous avançons dans la nuit vers le jour, dans la colère, la douleur, la mémoire.
Mémoire des noms, mémoire des morts et des vivants, dans leur réconciliation nécessaire.

Nous avançons dans ce lieu où la mémoire a été fracturée, nous portons ce corps que nous devons accompagner, ce corps qui est notre histoire, qui est toutes les histoires, qui devient l'Histoire, corps mourant, corps vivant, corps d'une terre, terre d'un corps qui va faire renaître la mémoire.

Du jour à la nuit, de la nuit au jour. Cette nuit fût plus belle que le jour, elle traversa toute l'Histoire, d'ici et de là-bas, entre les morts et les vivants, entre la guerre, la trahison, la violence, la beauté, la joie, la jouissance, la renaissance, la folie, le rêve, et la renaissance.

Wajdi Mouawad et ses acteurs sont des passeurs qui nous entraînent du jour à la nuit, de la nuit au jour, du sable à la pierre, de la sécheresse à la fontaine de jouvence.

Dites-moi d'où vous venez, qu'elle est le nom de votre terre, de votre mère, de votre grand mère, dites-moi comment pense un corps en mouvement, dites-moi leur histoire, dites-moi comment une parole dénoue un corps et comment un corps délivre une parole.
Dites-moi, l'Histoire des histoires et toutes les histoires de l'Histoire.
Dites-moi comment est née le théâtre, d'où il vient. Du Sud, des villes, des montagnes, des chants, des regards, des silences, de la parole, dites-mois, si c'est cela.
Dites-moi, d'où vient cette tension, cette liberté, cette mémoire retrouvée.
Dites-moi comment va naître cette parole, comment il convient de l'offrir, de la porter, de la cacher, de la faire réapparaître, de la faire surgir.

Dites-moi comment transformer ce passage du jour à la nuit et de la nuit à la naissance du jour, en une envolée où rien ne sera dissimulé.
Dites-moi l'adresse et l'offrande des mots et des mouvements.

Dites-moi d'où vient Littoral, Incendies, Forêts(2), dites-moi ce qu'il fait naître, ce sang qui nous aveugle, dites-moi s'il nourrit la terre, s'il fait renaître, s'il peut se transformer en encre.

De Littoral aux Forêts, d'Incendies au Littoral, dites-moi ce qui est convoqué. Est-ce l'histoire permanente du théâtre, de tout le théâtre, de l'épopée, de la tragédie, de la comédie.
Dites-moi comment naît le miracle, cette tension profonde.
Dites-moi ces larmes de joie, ce bonheur d'accompagner du jour à la nuit et de la nuit au jour naissant, l'apparition de l'acte et de la parole.

Dites moi l'enfance qui marche et qui se délivre de son passé en l'embrassant.

Dites-moi pourquoi nous restons ainsi toute une nuit éveillés, tendus, émus, troublés, terrifiés, émerveillés, éblouis, transcendés.

Dites-moi d'où viennent ces larmes.

Dites-moi pourquoi seul le théâtre permet cela.

Alors en vous écoutant, je pourrai vous raconter une nuit entière, ces paroles, ces actes, ces mouvement des corps, je vous dirai aussi la douleur, la terre, la transmission, les manières d'être dans le courage et la révolte, je vous dirai la guerre, la trahison, la violence terrible, je vous dirai qu'il faut écrire les noms des morts, les apprendre par coeur, je vous dirai qu'il faut apprendre à sauver les morts de la mort.

Je vous dirai comment cette jeune femme sauva son amie juive de l'extermination programmée.
Je vous dirai comment et pourquoi il faut accompagner les morts.
Je vous dirai comment naît la jouissance. Je vous dirai aussi la nécessité de savoir pour être, être pour savoir. Je dirai que le verbe fait fleurir la pierre, et je vous dirai la douceur du soir.

Je vous dirai la voix des femmes, leurs chants, leurs jouissance, leur révolte, je vous dirai celle des hommes, leur colère et leur détermination.

Je vous dirai aussi la douceur du soir et les premiers mots, le froid de la nuit et les mots qui surgissent, glissent et s'élèvent. Je vous dirai l'apparition du soleil qui se pose sur mon regard et celui des acteurs. Je vous dirai ce trait rouge apparu dans le ciel, griffé sur l'instant par un vol de trois martinets.

Je vous dirai, ces bras ouverts, ces yeux brillants de joie et d'émotion, je vous dirai que le théâtre naît de tout cela, du jour, des mots et de la nuit, et qu'il ne peut accomplir cette naissance que là, dans la mémoire des pierres du Palais des Papes, que tout ce qu'il convoque est là, devant vos yeux, que tout ce qu'il raconte a déjà été raconté ici.

Je vous dirai ces yeux rougis, ces corps fatigués et résistants.

Je vous dirai cette nuit où nous avançons sans jamais que nous dévore la moindre flamme.

Je vous dirai enfin l'embrasement du Temps retrouvé par la grâce du théâtre.

" Le père. Mon âme est rassurée.
Pourtant je suis en proie à un grand trouble.
Je vais aller rejoindre le grand calme des profondeurs.
J'auri comme compagnon de jeu les noms de mon pays.
Là, parmi les poissons, je serai le gardeur de troupeaux... " (1)

à suivre

Philippe Chauché


(1) Littoral / Wajdi Mouawad / Leméac / Actes Sud-Papiers
(2) Littoral. Incendie, Forêts / Wajdi Mouawad / Cour d'Honneur du Palais des Papes / Festival d'Avignon jusqu'au 12 juillet.

jeudi 9 juillet 2009

Une Voix sous la Cendre : Festival d'Avignon (1)

" Viens, mon ami, lève-toi, sors de tes palais douillets et sûrs, arme-toi de courage et d'audace et viens avec moi parcourir le continent européen où le Diable s'est emparé du pouvoir, et je te raconterai et te montrerai avec des faits de quelle manière la race hautement civilisée a liquidé le peuple d'Israël, faible, sans protection, (innocent) de tout crime.
Ne t'effraie pas de ce long chemin tragique. Ne t'effraie pas des scènes cruelles et barbares que tu seras amené à voir. Ne t'effraie pas, je ne te montrerai pas la fin avant le commencement, et peu à peu ton oeil deviendra fixe, ton coeur s'émoussera, tes oreilles deviendront sourdes. Emporte, toi, l'homme, des bagages de toute sorte qui puissent te servir dans le froid et l'humidité, dans la faim et la soif, car il nous arrivera de nous trouver au beau milieu d'une nuit glacée dans des espaces désolés et d'accompagner mes malheureux frères à leur dernier voyage, à leur marche à la mort. Il nous arrivera de parcourir, jour et nuit, affamés et assoiffés, les diverses routes européennes de l'errance de millions de Juifs chassés et repoussés par les modernes barbares vers leur but cruel et diabolique, apporter leur vie en sacrifice pour leur peuple. Toi, cher ami, es-tu prêt pour le voyage ? " (1)

Il y a ce texte, il y a ces notes écrites, cachées et retrouvées. Il y a cet Etre et l'Enfer. Il y a un voix et un regard, il y a un corps sur la scène, corps de l'acteur, porteur de l'acte qui dit l'horreur, la domination, mais aussi, le mouvement de la vie, une autre renaissance du verbe, et cela devient possible par la grâce d'une autre voix, d'un autre regard et d'une pensée du théâtre vivant. Il y a Zalmen Gradowski, François Clavier et Alain Timar (1), il y a le théâtre et son miracle naissant.

Il y a la mémoire d'une voix, il y a la mémoire des corps, et celle du théâtre, il y a l'espace et le temps. Le corps envahi par les mots, les mots de cette voix à fleur de corps, il y a le mouvement de l'acteur qui nourrit l'espace du théâtre. Il y a ce visage qui vous saisit, dans la joie et la douleur, il y a la nécessité de dire sans montrer, il y a l'urgence de l'offrande et de la résurrection du verbe.

Ici s'effondrent toutes ces diaboliques reconstructions historiques que le cinéma se plaît à filmer, toutes ces histoires nauséabondes qui nourrissent la bonne conscience de ces cinéastes publicitaires à la bonne conscience frelatée.

Ici s'écrit le théâtre, et c'est de résurrection qu'il est question. Voix et corps élancés, voix et corps qui s'élèvent de la cendre pour frapper le Diable au coeur. Ici se dit le théâtre, dans la vérité du vide, dans la profondeur de la résonance des mots de Zalmen Gradowski, qui éclairent d'une transparente lumière de vie, l'Etre et l'Enfer.



(copyright COCO)

à suivre

Philippe Chauché


(1) Notes / Zalmen Gradowski / in Des voix sous la cendre / Manuscrits des Sonderkommandos d'Auschwitz-Birkenau / Mémorial de la Shoah / calmann-lévy
(2) Une voix sous la cendre / Zalmen Gradowski / mise en scène, scénographie Alain Timar / avec François Clavier / Théâtre des Halles / Off 2009 /

mercredi 8 juillet 2009

La Courbe du Temps (7)



La belle journée que voilà, éclats de pétales rouges sur les murs de la rue des Martinets, brillance de la pierre où se reflète le Temps accompli, Courbe du Temps sur ma peau où s'accomplit une résurrection nouvelle, réveil de mes mains qui dessinent sur mon écritoire une nouvelle histoire de la vie retrouvée, c'est à cela que je pense, c'est de tout cela qu'il est question dans le silence éclairé du matin, mais aussi du mouvement des mains de la danseuse rouge des bords du fleuve et sous les arbres, Miryam éclatante de beauté, Marie légère au corps libre, Maria invisible et tellement visible si l'on sait la voir. Une nouvelle rencontre s'annonce dans les rues de la ville où le verbe s'invite pour un long mois. Le verbe, autrement dit le corps, les corps c'est à dire les mots et leur lumière permanente : " Si quelqu'un devient enfant de la chambre nuptiale, il recevra la lumière. Si quelqu'un ne la reçoit pas alors qu'il est ici-bas, il ne la recevra nulle part ailleurs. Qui a reçu cette lumière-là ne pourra être vu ni ne pourra être pris. Et nul ne pourra tourmenter une telle personne, m^me lorsqu'elle séjourne dans le monde, ni même lorsqu'elle quittera le monde ; elle a déjà reçu la vérité en images. Le monde est devenu l'éon, car l'éon est pour elle plénitude. Et il est ainsi : il est révélé à elle seule, non pas caché dans les ténèbres et la nuit, mais caché dans un jour parfait et une lumière sainte. " (1)

à suivre

Philippe Chauché


(1) L'Evangile selon Philippe / Écrits gnostiques / La bibliothèque de Nag Hammadi / Bibliothèque de la Pléiade / Gallimard

mardi 7 juillet 2009

La Courbe du Temps (6)



Approchez me dit-elle, mais à bonne distance, la question de la distance, doit sans cesse se poser, ici, sur les bords du fleuve et sous les arbres, j'avais écrit cette phrase, différente c'est vrai, autrement posée, mais cette phrase qu'elle prononçait, fût, pensais-je, un temps la mienne, la question de la distance, et celle de la vision, reprit-elle, pour bien voir, il faut bien écouter et inversement. Ne vous fiez pas trop à ce qui se voit de prime abord, derrière mon sourire lumineux, se cache un autre sourire intérieur qui s'accorde au Temps, cet accord là, peu le voient, peu l'entendent, peu le sentent. Mon sourire révèle cet autre sourire. Mon visage se penche vers vous, voyez-vous ce mouvement, ce léger déplacement dans l'espace. Je vous ouvre ses sens, ils soulignent la bonne distance qu'il faut avoir pour être. Voilà, ce qu'elle me disait aux bords du fleuve et sous les arbres, les mêmes mots, écrits quelques jours avant que je ne sois saisi par la Courbe du Temps. Dois-je lui dire, c'est la question que je me suis posée, silencieusement. Alors le vide s'est installé. Elle ne parlait plus, elle s'écoutait dans le silence, je ne me posais plus aucune question, je m'écoutais dans le silence de son regard, de ses mains posées à plat sur l'herbe. Nous nous regardions de l'intérieur, c'est ce que j'ai écrit dans la nuit qui a suivi cette nouvelle rencontre, la blonde danseuse rouge des bords du fleuve et sous les arbres m'avait retourné, dans la Courbe du Temps. Tout avait eu lieu, dans l'instant du Temps. Dans ce mouvement qui ne me quittait plus depuis notre première rencontre. Ce mouvement mais pas seulement, ai-je noté dans la marge de mon cahier de ma fine écriture rouge, pas seulement, il y a autre chose, mais je ne sais quoi. Une musique, oui une musique, éblouissante musique, Mozart, toujours Mozart, ai-je ajouté avec toutefois un point d'interrogation, puis j'ai barré ce nom pour le remplacer par un autre, Bach, éblouissante musique de Bach, qui jamais ne s'interrompt ai-je écrit. Mozart et Bach, en large lettres noires en travers de la page, oui, c'est cela l'accord des corps, et je me suis dit en écrivant, que je devrais garder tout cela pour moi. Les musiciens, la Courbe du Temps, cet éclat, cet incursion rouge dans le mouvement, dans le dénouement de ses mains, mais très vite j'ai pensé que ce que j'écrivais elle l'entendait, elle le voyait, la danseuse des bords du fleuve et sous les arbres. J'ai aussi ajouté que depuis deux jours, tout était transformé, les livres de mes bibliothèques s'étaient accordées à cette Courbe du Temps, ils se croisaient et de décroisaient, les livres, ils vivaient, comme vivent les tableaux lorsqu'on les regarde, comme les corps découvrent une autre vie lorsqu'ils se touchent. Elle me dit le toucher, elle m'apprends une autre respiration du Temps, elle me dit la résurrection de la jouissance, sur l'instant on fait oeuvre de résurrection. La résurrection des livres, des corps, s'opèrent devant mes yeux, c'est ce que j'écris sur mon écritoire. Les livres accompagnent le mouvement de la danseuse, les corps embrassent les mains de Miryam, les mains de Marie, les mains de Maria, alors j'ai ajouté sur une autre page, la Courbe du Temps est un miracle de l'Instant, et l'Instant devient permanent. Instant du Temps retrouvé, ai-je écrit, du temps embrassé, comme ce baiser qu'elle m'a donné la veille, et comme celui que je venais de poser sur ses lèvres, alors j'ai noté plus bas, désormais je vis, j'ai répété trois fois le mot, je vis, je vis, et puis j'ai poursuivi. J'ai lancé une défi à l'autre Temps, celui qui veut nous défaire, cet autre Temps d'avant la rencontre avec la danseuse des bords du fleuve et sous les arbres. Nous avons marché une partie de la nuit dans les rues de la ville, en silence, dans une autre transparence du Temps, le jour nous a surpris dans les phrases silencieuses que nous échangions. J'ai alors pris sa main dans la mienne, et j'ai senti sur ma peau la Courbe du Temps, dans le dessin de nos deux mains accordées. Tout ce que je vivais, tout ce Temps embrassé, je l'écris, mot à mot, lentement, très lentement, en suspension, et cette suspension nous a conduit dans ma bibliothèque renversée. Elle s'est endormie sur mon canapé rouge, rouge accordé au rouge de sa robe, alors j'ai pensé à Matisse, pour cet accord essentiel de la couleur, j'ai retrouvé cette carte postale reproduisant l'un des tableau du peintre scissionniste dans un livre chamanique qui ne quittait pas mon bureau, et je l'ai glissée dans son corsage, en contact direct avec sa peau, avec ses seins de danseuse blonde et avec son coeur où se croisaient et se décroisaient tout le mouvement du Temps.

à suivre

Philippe Chauché

lundi 6 juillet 2009

La Courbe du Temps (5)




Comment après une telle nuit se réveiller ? par un autre saut dans le temps ! c'est ce que j'ai tenté dans le Mouvement du Temps. L'écho du sifflement des martinets a ouvert un nouvel espace, mes yeux, surpris par tant de feuilles noircies qui se croisaient et se décroisaient sur le parquet, prirent, je l'ai senti, une autre teinte, orangée, comme si la nuit avait légèrement dissolue le rouge du canapé où je m'étais endormi, en me levant j'ai esquissé deux pas, pour délivrer mes muscles de l'endormissement du temps des rêves. J'ai ramassé une à une les feuilles où naviguaient mes phrases, au hasard, ne sachant ce qu'elles recélaient, sachant seulement, que je les offrirait telles quelles à Miryam-Marie-Maria, lorsque nous nous reverrons près du fleuve et sous les arbres.
J'ai allumé une cigarette en préparant un café, très noir comme cette absence du Temps où j'avais voulu m'ensevelir. J'ai souri en y pensant, allumé la radio : Mozart. Quel accueil me suis-je dit ! Mozart à son tour volait dans l'appartement, accompagné par le tempo solaire des Martinets. Mozart, le concerto n°3 en sol majeur, l'évidence même du baiser de la danseuse blonde, ai-je pensé, même danse. Quelle allégresse. Quelle joie dans la mélodie du violon. Même suspension des hautbois. Je me suis demandé si nous étions vraiment nombreux à écouter Mozart en ce matin du mois de juillet, dans une ville minérale, qui ignore qu'une lumière s'ouvre parfois à elle, lorsqu'elle se souvient qu'un fleuve la courtise, et que des arbres dissimulent une danseuse qui croise et décroise ses mains. Quelle tension aussi, me suis-je dit. Fils de notes qui tissent le Temps et déploient sa Courbe. Alors les phrases des livres de la nuit, qui s'étaient croisées et décroisées, sont revenues, comme s'ils elles voulaient par leur présence accompagner cette nouvelle journée blanche, jaune et rouge :
... le Sud, école de guérison...
... c'est d'ici que tout repart, d'ici que rayonnent - il faut se taire - trop de raisons de mêler dans le récit tous les temps du verbe être...
... un coup de ton doigt sur le tambour décharge tous les sons et comme la nouvelle harmonie...
C'était cela me suis-je dit, une nouvelle harmonie, Mozart et son concerto me le rappelaient lumineusement. J'avais la journée pour m'y préparer, me préparer à cette nouvelle harmonie qui allait éclater, je n'en doutais pas une seconde, sur les bords du fleuve et sous les arbres. L'écriture est revenu nettement, l'écriture en rouge et blanc, dans ce nouvel espace vif de la Courbe du Temps, accordée au mouvement inouïe de Miryam-Marie-Maria que je retrouverai bientôt dans l'espace libéré des bords du fleuve et sous les arbres. J'ai une nouvel fois ouver le livre de l'écrivain chamanique :

" Est-ce que je pensais encore à Anna Livia ? Bien sûr. Je la voyais partout. Une silhouette brune dans la rue, c'était elle. Un corps ondulé dans la nuit : encore elle. J'ai suivi une femme qui poussait un landeau boulevard Saint-Michel. On a longé les thermes de Cluny. Je me disais : Anna Livia a un enfant, elle ne l'a pas dit, toute sa vie est secrète, une autre vie, ailleurs. Et puis, devant le cinéma Espace Saint-Michel, alors qu'elle regardait les photos du film Les Amants réguliers, j'ai posé ma main sur son bras, elle s'est retournée, ce n'était pas elle.
Une autre fois, c'est un drap mauve. J'avais passé la fin de soirée à Saint Jean, à Abbesses. Il faisait chaud, tout le monde était ivre et nonchalant. A comptoir, il y avait trois jeunes Danoises qui disaient : " Il n'y a plus d'Hamlet, les hommes ne sont pas assez fous. " (1)

La chaleur s'installait, j'ai fait glissé les volets de bois devant les fenêtres de l'appartement, et ouvert les yeux comme jamais je ne les avais ouverts. La lumière du Sud me traversait comme le baiser de la danseuse m'avait traversé sur la place du Palais des Papes.

à suivre

Philippe Chauché

(1)Yannick Haenel / Cercle / L'Infini / Gallimard

dimanche 5 juillet 2009

La Courbe du Temps (4)



Tout en traversant à mon tour la place du Palais des Papes, j'ai poursuivi ma lecture, doté, c'était nouveau, d'une double vue, lisant le petit livre qu'elle avait déposé à mes pieds, et voyant en même temps, dans les espaces qui s'élargissaient entre les pavés, la transformation du jour finissant en jaillissements lumineux :

" Les chauves-souris tournent
Autour de la
Lune " (1)

" Hé, est-ce la lune
Qui a chanté
Coucou " (2)

" Ondée du soir
Je suis nu montant
Un cheval nu " (3)

J'ai débouché rue Rouge, la danseuse à la robe rouge avait sa rue, la rue des Tisserands. Ses mains se nouaient et se dénouaient sur les façades de pierres blondes où reposaient des vierges amusées. Miryam - Marie - Maria -, qui a déclenché cette Courbe du Temps, ce basculement, cette radicale transformation, entraînant cette double vue, vision nouvelle. J'ai laissé ainsi mon corps dériver, tourner en rond dans la nuit en évitant les flammes. J'étais seul, au centre de la ville, accompagné par ce doux vent du sud qui avait lissé sa lecture des haïkus au bord du fleuve et sous les arbres. J'ai fait escale devant la Synagogue et me sont alors revenues ces quatre strophes du Tao-tö King : Il émousse leurs tranchants, il dénoue leurs écheveaux, il fusionne leurs lumières, il unifie leurs poussières, une autre phrase m'est venue, directement de la pierre à la mémoire, comme un éclair : J'ai embrassé l'aube d'été, et mes bras à leur tour ont embrassé l'espace dans un mouvement lent et croisé, comme celui que dessina Miryam, prénom porte bonheur, qui accompagnait ma lecture joyeuse.
C'est alors dans le silence que je me suis mis à écrire, tout mon corps s'est mis à écrire, avec cette lenteur comparable à celle du mouvement imprimé des mains de Miryam la danseuse, j'ai écrit, tout en ouvrant une nouvelle fois Cercle, ce livre chamanique :

" J'ai vécu quelques heures dans le temps. C'est une vie chaude et froide. Il n'y a que des détails, et pourtant ces détails ne comptent pas. Les heures s'allongent, ils deviennent des arbres, on ne les mesure plus. La plupart du temps, on n'est pas là, où plutôt quelque chose est là sans vous : plus rien ne fait obstacle au passage du temps. Est-ce le détachement ? Les pensées s'ajustent, on tourne sur une pointe bleue, le corps se tient de lui-même, rien de trop. " (4)

En écrivant, j'ai pensé à mon corps retourné par l'envolée des mains de la danseuse Miryam, au bords du fleuve et sous les arbres, j'ai pensé qu'il s'agissait sûrement d'une résurrection, d'un passage du mort au vivant et du vivant au vivant, ce qui est amusant, me suis-je dit, c'est que c'est autour de cela, de cet état là, que je tourne dans le roman que j'étais en train d'écrire avant que la Courbe du Temps ne me fasse basculer, avant ma rencontre avec la danseuse du soir et du vent de la mer. Alors je me suis endormi, tout habillé sur le canapé rouge. Le rouge m'entourait, comme m'avait entouré le baiser rouge de la danseuse de la place du Palais des Papes.

Lorsque je me suis réveillé, le rouge du Temps m'observait, un rouge brillant, musical, comme la robe de Miryam, puis tout s'est mis à danser dans la chambre, les livres, les crayons, le bureau, la photo encadrée de Marcel Proust à Venise. Les livres s'ouvraient et se fermaient, comme si une main invisible s'amusait à en tourner les pages, pour peut-être leur donner le tournis. C'est peut-être aussi cela, lire, c'est donner le tournis aux phrases, c'est ce que je me suis dit. Des phrases se sont elles aussi envolées, toutes mélangées, je les ai vues, les unes sur les autres, se croisant et se décroisant comme les mains de la danseuse rouge. J'ai lu ce que j'ai pu, cela donnait :
... le saint souverain Jan-siang se tenait au centre du cercle autour duquel tout se parachevait ...
...j'hésite, il faut l'avouer, à faire ce saut, je crains de tomber dans l'inconnu sans limites....
... j'ai tendu des cordes de clocher à clocher ; des guirlandes de fenêtre à fenêtre ; des chaînes d'or d'étoile à étoile, et je danse...
... o les longues rues amères autrefois et le temps où j'étais seul et un...
... une hirondelle a surgi, elle tournoyait dans l'affolement....
... je peux donc rêver qu'ils sont tous embarqués ensemble et réunis pour une soirée là-bas : Proust, Picasso, Céline, Matisse, Claudel, Morand, Giacometti, Artaud, Breton, Drieu, Aragon, Bataille...
... un livre où le narrateur évoquerait seulement les lieux où il s'est baigné...
... ses cheveux jouent avec la brise et paraissent vivre...
... hier, vers le soir, mon heure la plus silencieuse m'a parlé : tel est le nom de ma maîtresse terrible...
... à très vite mon amour, et porte toi le mieux du monde...
... c'est le jour où il ne convient pas que le salut soit inactif...,
d'autres phrases n'étaient plus à ma portée, elles avaient traversé les murs, percé le plafond, ouvert une brèche dans le parquet, et j'étais entraîné moi aussi dans la danse, aspiré vers le plafond d'or, de gris et d'ocre, et c'est là que je me suis vu me regardant voler, entouré de phrases, de livres, de photos, de lettres d'amour, de plumes et de crayons, je me suis vu me voyant, comme j'avais vu quelques heures plutôt la danseuse blonde des bords du fleuve et sous les arbres, alors je me suis dit une nouvelle fois, que cette Courbure du Temps allait encore, j'en étais sûr, me réserver d'autres surprises et je me suis rendormi.

à suivre

Philippe Chauché


(1) Gyôdaï / Fourmis sans ombre / Le Livre du haïku / anthologie de Maurice Goyaud / Phébus libretto.
(2) Baishitsu / d°
(3) Issa / d°
(4) Yannick Haenel / Cercle / L'Infini / Gallimard

samedi 4 juillet 2009

La Courbe du Temps (3)



Un léger souffle venu de la mer s'est mis à accompagner en accords de particules invisibles sa lecture :

" La voix du rossignol
Lisse
Ronde, longue " (1)

" Reflets dans l'eau
C'est l'écureuil-volant qui traverse
La tonnelle de glycines " (2)

" La Belle-de-Jour
Et l'épouse qui n'est pas jalouse
C'est beau " (3)

J'ai été nommée Miryam me dit-elle, c'est un prénom qui depuis toujours me porte chance, vous pouvez-donc, cher inconnu, désormais l'utiliser.

Nous avons repris le chemin de la ville aux pierres qui s'accordent à sa robe rouge. Soleil couchant, pensais-je, lumière rasante, miroir de mon âme. Elle m'a une nouvelle fois pris la main, l'a enveloppée, avant de la relâcher avec une grande douceur, toute éblouie de soie brodée. C'est cela, me dis-je, la résonance de la Courbe du Temps. Le Palais s'est alors offert à nos regards, rouge, jaune, blanc, murs immenses, silence, nous étions seuls dans le murmure de la Courbe du Temps. Alors à mon tour, je lui ai pris la main pour la porter à mes lèvres. Et j'ai pensé, le basculement se poursuit, le renversement n'est qu'un début, il me faudra l'écrire, son silence est l'Instant, il me faudra lui dire " merci mon amour ", pour vos mains qui se croisent et se décroisent, merci pour le rouge de votre robe qui désormais se lit aussi sur les murs de la ville, merci pour l'embrasement de votre paume, merci pour les haïkus qui saisissent le mouvement du Temps, merci pour le renversement du temps, et puis j'ai répété en silence, tout à basculé en quelques secondes, sur cette place de la ville, là où parfois je vous croise aux bras d'une belle, j'ai été littéralement renversé par la Courbe du Temps, ces deux mots sont désormais les miens, leur réalité saisissante m'accompagne, deux mains qui se sont croisées et décroisées dans une lenteur ancienne, je ne vois qu'elles ces deux mains qui se croisent et se décroisent, là sous mes yeux, sur cette place rouge, jaune et blanche. Alors elle s'est arrêtée, et m'a dit, nous nous verrons demain, sur les bords du fleuve et sous les arbres. Elle a posé ses lèvres sur les miennes, des lèvres qui se croisaient et de décroisaient, et le rouge de sa robe a traversé la place avec la même lenteur qu'un baiser accompli. J'ai a mon tour ouvert le livre qu'elle avait déposé à mes pieds :

" La nuit s'approfondit
Dans l'eau des rizières
La voie lactée " (4)

à suivre

Philippe Chauché

(1) Tökô / Fourmis sans ombre / Le Livre du haïku / anthologie de Maurice Coyaud / Phébus libretto
(2) Kikaku / d°
(3) Kitô / d°
(4) Izen / d°

vendredi 3 juillet 2009

La Courbe du Temps (2)



Tout a basculé en quelques secondes, dans l'une des rues de la ville, vous savez celle qui s'abandonne dans le Fleuve, sous les arbres, là où parfois je vous croise en fort bonne compagnie. J'ai été littéralement renversé à cet instant par la Courbe du Temps, ces deux mots sont venus d'eux mêmes, si je puis dire, comme dans un rêve, mais là, point de rêve, mais une réalité saisissante, deux mains se croisaient et se décroisaient dans une lenteur que je n'imaginais pas possible, je ne voyais qu'elles ces deux mains qui se croisaient et se décroisaient, dessinant, dans le bleu qui giflait le ciel, un mouvement qui se reproduisait à l'infini. Je ne voyais qu'elles, ces deux mains élancées, le reste du corps m'était caché, invisible, et pourtant, je n'en doutais pas dans cet instant, il y avait un corps à l'origine de cette Courbe du Temps. Je me suis approché, et les mains toujours dansantes ont donné naissance à deux bras fins et longs qui prolongeaient un éclat rouge, une robe, pensais-je, puis ce fut l'apparition d'une chevelure blonde qui lentement également s'accordait au mouvement des mains qui m'éblouissait, puis dans son entier, le corps de la danseuse, comment la nommer autrement, cher ami, une danseuse rouge s'élevait dans la lenteur du temps entre les arbres et près du fleuve. Alors, je me suis assis sur la berge à quelques mètres de la danseuse, je n'ai cessé de la regarder, attendant qu'elle décide d'en finir avec sa danse qui me traversait, ce qu'elle fit au bout d'un temps qui me sembla suspendu, la lumière bleu était la même, la chaleur de cette fin d'après-midi d'été, les cris accordés des martinets, où se nouent et se dénouent les corps éblouis et joueurs, où les mots se livrent et nous délivrent. Elle approcha et s'assit à mes côtés. Sans un mot, elle me prit les deux mains dans ses mains de danseuse, les croisa et les décroisa, avec une lenteur dont je ne pensais pas être capable, et avec cette même lenteur solaire, m'embrassa. Sans un mot je me levais. Elle me suivit et dans un autre temps, lui racontais cette vision qui m'avait conduit à elle dans la Courbe du Temps.
Nous avons longtemps marché dans les rues de la ville qui s'endormait, passant d'un quartier l'autre, levant les yeux vers les vierges éblouis et les chapelles de pierre blanche, revenant sur nos pas, au bord du fleuve et sous les arbres, nous nous sommes assis dans le silence blanc de l'Instant.
Elle a sorti de son sac un petit livre, l'a feuilleté avec attention cherchant ce qu'elle devinait de ce Temps :

" La peau des femmes
La peau qu'elles cachent
Qu'elle est chaude " ( 1 )



à suivre

Philippe Chauché

(1) Sutejo / Fourmis sans ombre / Le Livre du Haïku / anthologie de Maurice Coyaud / Phébus libretto

jeudi 2 juillet 2009

Regards (2)



Approchez dit-elle, mais à bonne distance, la question de la distance, doit sans cesse se poser, ici, dans ce portrait dessiné par Léonard, elle saute aux yeux, voyez-vous, comme un éclat de diamant, comme une fugue de Jean-Sébastien, où un Gloria de Wolfang Amadeus, pour bien voir, il faut bien écouter, et inversement, cette belle anonyme nous invite à cela, tout en nous disant, sourire à l'appuie, ne vous fiez pas trop à ce qui se voit de prime abord, derrière mon sourire lumineux, se cache un autre sourire intérieur qui s'accorde au Temps, cet accord là, peu le voient, peu l'entendent, peu le sentent, mon sourire révèle cet autre sourire, mon visage se penche vers vous, voyez-vous ce mouvement, ce léger déplacement dans l'espace, je vous ouvre ses sens, ils soulignent la bonne distance qu'il faut avoir pour être. Qui trop s'approche, pourrions-nous dire cher ami, mal enlace !

à suivre

Philippe Chauché

mercredi 1 juillet 2009

Préludes (2)




" Devenir le spectateur de sa propre vie permet d'échapper aux souffrances de la vie. " (1)

Passé maître dans l'art de la disparition, il n'a pas vu venir la vie.

" - Monsieur est sorti ?
- Non, son masque est toujours là. " (2)

L'été, il décongelait ses désillusions.

" Leur chair : une ruine de roses. " (3)

Rétablir les Duels est un devoir national.

Confier une lettre d'amour à la poste est une boutade.

Lorsqu'il se rasait il avait l'impression de monter à l'échafaud.

Tes aphorisme ne veulent rien dire, lui avait-il écrit, c'est déjà ça avait-il répondu.

à suivre

Philippe Chauché


(1) Oscar Wilde / Aphorismes / traduct. Bernard Hoepffner / Mille et Une Nuits
(2) Esnaola / Commérages / Distance
(3) Natalie Clifford Barney / Nouvelles Pensées de l'Amazone / Éditions Ivrea

Eclairs (2)




" La dernière favorite du roi Louis XV, la comtesse du Barry, née Jeanne Bécu, était une vraie professionnelle du plaisir. Son profil était si doux que, dans sa jeunesse, elle avait reçu le surnom de Lange. Bien avant qu'elle soit à Versailles, un rapport de police mentionne à son propos : " Tous nos agréables de haute volée s'empressent autour d'elle. " Au moment de la Révolution, Mme du Barry a cinquante ans. Riche, toujours belle, elle est pour le nouveau pouvoir l'incarnation même de la dégénérescence des moeurs de l'Ancien Régime, de la corruption du libertinage aristocratique, de la faiblesse des rois. On va la chercher au château de Louveciennes où elle a été exilée par ordre de Louis XVI et, en décembre 1793, elle comparaît devant le Tribunal révolutionnaire. Fouquier-Tinville demande la condamnation à mort de " l'infâme conspiratrice ". Il conclut son réquisitoire par cette péroraison : " Oui, Français, nous le jurons, les traîtres périront et la liberté seule subsistera. Elle a résisté et elle résistera à tous les efforts des despotes coalisés, de leurs esclaves, de leurs prêtres, de leurs infâmes courtisanes. De cette horde de brigands ligués contre elle, le peuple terrassera tous les ennemis. "
Traînée à l'échafaud, la proximité du supplice ne provoque chez Mme du Barry aucun sursaut d'héroïsme. Sur la charrette elle gémit, se débat, crie qu'il s'agit d'une erreur. Au lieu de se projeter dans une image plus grande qu'elle - ce que, la précédant, ont su si bien faire Charlotte Corday, Marie-Antoinette, ou Mme Roland -, elle se ratatine de terreur, fond en larmes, tombe en faiblesse. Elle n'a pas de dignité et démontre avec éclat qu'une existence adonnée à la volupté n'est pas la meilleure préparation à la mort. Mme du Barry a perfectionné d'autres talents : elle a sur jouir et faire jouir. Elle a aimé les parfums, les rubans, les bijoux, le regard des hommes, leur sexe, leurs mains. Et c'est de ce fond délicieux de frémissements, de caresses, d'orgasmes qu'au moment d'être précipitée sous le couperet de la guillotine monte en elle cette supplication : " Encore un petit moment, monsieur le Bourreau. " Parmi les derniers mots célèbres que la Révolution française a inspirés à ses victimes, et qui tous, qu'ils soient authentiques ou inventés, ont la frappe et l'altière fierté de formules de monuments aux morts, cette prière, pitoyable, détonne. La demande de Mme du Barry, vivre encore un petit moment , est bouleversante. Elle rappelle qu'à côté des principes universels, de l'utopie des abstractions politiques, il y a un critère d'évaluation de son existence, subjectif sans soute, et fanatique à sa manière, qui ne considère que le plaisir qu'on y prend. Cette part intime de délectation est peu propice aux enthousiasme collectifs. Elle n'incline pas au sacrifice, détourne des feux de la gloire, prive la mort de toute grandeur ( les témoins on noté " le cri affreux " de la condamnée à la vue du couperet ). Elle ne donne qu'une envie : continuer comme s'était. Pourquoi ? Parce que ça nous plaît. Et même si la vieillesse restreint le champ des promenades et rétrécit le champ des promenades et rétrécit l'éventail des bonheurs, il en reste assez pour ne pas prêter la main au Bourreau. " (1)

Les procureurs " révolutionnaires " et les bourreaux n'aiment pas les corps en mouvement, détestent ces petits moments qui épousent le Temps. Terreur d'un temps ? Qui oserait l'affirmer ! Reste, comme l'écrit admirablement Chantal Thomas, à faire de cette scissionniste du corps un exemple à méditer, comme d'ailleurs sur celui de Sade, autre scissionniste du corps et de la plume, c'est la même chose, qui échappa au Bourreau, mais pas aux accusations malfaisantes des humanoïdes qui se rèvent procureurs ou bourreaux. Terreur d'un temps ?

à suivre

Philippe Chauché


(1) Chantal Thomas / Comment supporter sa liberté / Rivages poche / Petite Bibliothèque

mardi 30 juin 2009

Pina Bausch



" On avait rendez-vous, Anna Livia et moi, au 21 quai de Gesvres, sur le trottoir, à midi. L'ai était chaud, on transpirait, j'étais très en avance. Le 21, c'est l'entrée des artistes du Théâtre de la Ville. C'est à Châtelet, là où Anna Livia m'avait invité à boire un café. Les arbres sont radieux, un peu de vent court dans la lumière, la Seine brille entre les voitures. J'avais envie d'une cigarette. Une femme est arrivée, vêtue de noir, mi bonze, mi-héron. Longue et fixe, comme un trait de fusain. Je me suis dit : tiens, une statue de Giacometti. C'était Pina Bausch.
Elle s'est adossée au mur, juste sous l'écriteau : " ENTRÉE DES ARTISTES ". Elle fumait une cigarette. Je lui ai demandé si elle en avait une pour moi. Oui, elle a dit, mais c'est au menthol. Elle a sorti son paquet, c'était des Kool. Parfait, j'ai dit, les Kool, ce sont mes préférées. Et puis je me suis adossé au mur, à côté d'elle, et j'ai fumé une cigarette.
On se regardait de temps en temps, Pina Bausch et moi. C'était agréable, ce silence. Du vert d'ombre avec des poussées de soleil entre les branches ; et puis la fumée gris-blanc des cigarettes. Je me disais : il y a des corps qui favorisent le silence. Autour du corps de Pina Bausch, les bruits s'écartent. Ils vont s'effacer plus loin. On voit le relief, comme si l'espace se dégageait. Bien sûr, il y a des voitures qui passent ; mais elle flottent entre les lignes bleues. La Seine glisse avec le ciel en dévalant les arbres. Un pinceau trace à main levée la scène. Il y a des oiseaux vert et jaune, ils réveillent les marronniers sous lesquels, là-bas, sur un banc, sommeille, allongé, un vieil homme. Les caisses des libraires scintillent. Le pont au Change lève sa grande masse vers les nuages, comme un pont-levis. On dirait un sentier de falaise. Pina Bausch est un roseau - un roseau sombre, un tube de bambou. Il y a de l'eau qui tombe en cascade. Et puis, sur toute la scène, passe un buvard qui en aspire le relief. L'espace vibre, c'est un poème vide. On est dans une estampe chinoise. " (1)

Pina Bausch vient de mourir. Le Rhône glisse avec le ciel qui dévale le Palais des Papes qui se souvient, elle y danse encore avec sa troupe. La statue de Giacometti renaît à l'instant dans le bal soyeux des martinets, c'est le silence absolu. Son corps, ses corps dessinent sur la rive sage le silence de l'Instant, une danse rouge et blanche, et le Temps les accompagne.

Merci

à suivre

Philippe Chauché

(1)Yannick Haenel / Cercle / L'Infini / Gallimard

Journal d'Eté (4)



Nouvelle rencontre d'été, et nouveaux échanges de lettres, il prend mon questionnaire avec un sourire :


Le principal trait de votre caractère?
La sagesse

Et celui dont vous êtes le moins fier?
L'inconstance

La qualité que vous préférez chez un homme?
La fidélité

Et chez une femme?
La contradiction

Le bonheur parfait selon vous?
Vivre en musique

Où et à quel moment de votre vie avez-vous été le plus heureux?
En écoutant hier soir les six quintettes à cordes de Mozart par le Quatuor Talich

Votre occupation préférée?
Écrire en lisant et lire en écrivant

Pourquoi écrivez-vous?
Pour mieux lire et pour mieux écrire

Qu'avez-vous réussi de mieux dans votre vie?
Mes absences

Le héros ou l'héroïne de fiction que vous préférez?
Richard Cantwell (Le colonel - Au-delà du fleuve et sous les arbres - Ernest Hemingway
Yun ( Six récits au fil inconstant des jours - Shen Fu - dans la traduction de Simon Leys )

Votre auteur favori?
Les écrivains scissionnistes

Votre livre de chevet?
Écrits gnostiques - La bibliothèque de Nag Hammadi

Votre poète préféré?
Les poètes scissionnistes

Le peintre que vous préférez?
Cézanne - Matisse - Picasso (Sainte Trinité)

Votre couleur préférée?
Le noir

Votre film culte?
Aucun

Vos héros dans la vie d'aujourd'hui?
Les musiciens

Et vos héroïnes?
Les musiciennes

Votre compositeur préféré?
Mozart

Les fautes pour lesquelles vous avez le plus d'indulgence?
La lâcheté

Votre boisson préférée?
Les vins blancs de Châteauneuf-du-Pape

L'oiseau que vous préférez?
Le martinet

Que possédez-vous de plus cher?
Mes doutes

Que détestez-vous par-dessus tout?
Les trahisons

Votre plus grand regret?
Aucun

Comment aimeriez-vous mourir?
" Bienheureux celui qui est avant d'avoir été. Car celui qui est a été et sera. " Evangile selon Philippe / Ecrits gnostiques / La Bibliothèque de Nag Hammadi

à suivre

Philippe Chauché

lundi 29 juin 2009

La Lumière



" (Mais) je vis dans ma propre lumière, et je rebois en moi les flammes qui sortent de mon propre corps. (1)

Voyez-vous, c'est une nouvelle fois de la lumière dont il est question, lux, lumen, lumination, et de la question jamais vraiment posée de son origine. Ne compter que sur notre vision est bien mince, ajoute-t-il en portant à ses lèvres sa coupe de champagne, et d'abord qu'elle est cette vision, plonge-t-elle au plus profond de ce qu'elle est censée voir, s'attache-t-elle au centre, aux contours, à l'ensemble, au détail, est-elle vision de surface, ou bien vision intérieure, mélange-t-elle les deux, s'accorde-t-elle également à l'espace environnant, est-elle vision divinatoire, religieuse, que sais-je encore ?





La lumière donc, poursuit-il, cette incendie invisible qui vient des corps, mais pas seulement vous en conviendrez, qui vient de la pierre, de l'eau, des fleurs, incendie de la matière et de la nature en mouvement, car tout bouge, et la lumière transmet se mouvement à ceux qui savent regarder, regarder c'est se placer au coeur même de la lumière pour traverser le néant.
Les corps amoureux ne font pas autre chose lorsqu'ils savent se détacher de leurs propres corps, de leurs mensonges, de leurs capitulations, de leurs peurs, de leurs chantages, pour tout dire de la mort qui les domine. Et leur addition ne fait jamais deux, mais un. Un plus un égale un, l'unique est leur liberté et de cette liberté naît la lumière.

" On est seul avec tout ce que l'on aime. " (2)

à suivre

Philippe Chauché

(1) Ecce Homo / Friedrich Nietzsche / traduct. Alexandre Vialatte / 10-18
(2) Novalis / Fragments / traduct. Maurice Maeterlinck / José Corti

dimanche 28 juin 2009

Journal d'Eté (3)



Il avait épinglé la reproduction imprimée de l'inconnue sur le mur qu'il fixait souvent lorsqu'il écrivait, très exactement à hauteur de ses yeux lorsqu'il était assis derrière son bureau, et qu'il levait la tête, quatre mètres les séparaient et deux fenêtres qui s'ouvraient et se fermaient sous les rafales du vent.

Une nuit, la belle inconnue italienne de Léonard disparut, l'épingle était toujours à sa place, mais rien d'autre sur le mur, rien au sol, rien, le vide. Le vide se dit-il, c'est peut-être une autre manifestation de sa présence.

" Pensées dangereuses. Maintes pensées s'approchent-elles peut-être, des frontières magiques ? Beaucoup d'entre elles deviennent-elles vraies ipso facto ? "(1)


à suivre

Philippe Chauché

(1) Novalis / Fragments / traduct. Maurice Maeterlinck / José Corti

samedi 27 juin 2009

La Défense de L'Infini



Qui s'intéresse à L'Infini ? Personne. Qui en parle ? Personne (1). Qui lit cette revue ? Personne. Il serait amusant d'en connaître les raisons profondes, tentons ici d'en saisir quelques une :
- Elle n'est vouée qu'à la renommée usurpée de son directeur gérant.
- Elle ne publie que ce que choisi, le fameux directeur gérant, donc ses complices (2).
- Elle ne s'intéresse pas à l'actualité du livre, ni à aucune autre d'ailleurs.
- Elle s'auto-célèbre en permanence.
- Elle est l'annexe de la Loge Ph. S. du Vatican Gallimard.
- Elle est papiste.
- Elle a été pro-chinoise quand elle s'appelait Tel Quel, et elle ne renie rien.
- Nous avons mieux à faire.
etc.

L'Infini, donc. " Décidément L'Infini " été 2009 : " Je ne cherche pas, je trouve " pourrait être sa devise, mais aussi " Nous tournons dans la nuit et rien ne nous consume ", " La Légèreté de l'Inutile ", " Des Lumières Enfin ! ". " Décidément L'Infini " livraison solaire, question de style, mais pas seulement, lisons :

" ... Je vais donc m'appliquer, devenir égalitaire et modeste, insister sur mon humanisme, ne pas me vanter de conquêtes qui ne peuvent être d'imaginaires, filer doux, me tenir à carreau, aimer mes semblables, mes frères, adhérer, pourquoi pas, au parti socialiste, respecter les femmes et surtout les mères de famille, écrire pour elles de vrais romans, dire du bien de la vaste humanité profonde et de ses vrais gens. Qu'importe que Gide ait dit un jour : " C'est avec les bons sentiments qu'on fait la mauvaise littérature " ? Gide s'est trompé, voilà tout. " (3)

" ... Puis KGB Poutine est arrivé et, en un clin d'oeil, la machine était repartie en accéléré vers l'avant, et la balançoire le toboggan le bac à sable le banc un beau matin n'avaient plus été qu'un tas de morceaux de bois entassés, rangés sur le côté. Disparues les petites filles, déplacées, envolées, le chat avec, sans qu'il reste un sourire dans l'air ni une musique : on était aujourd'hui : deux massifs fonctionnaires d'état au regard lisse effectuent leur tour de ronde d'un pas monotone dans le parc retaillé, nettoyé, pas un bruit. J'ai ainsi observé le passage de l'Histoire sous mes fenêtres. " (4)

" ... Claude Lanzmann lui demande alors s'il savait que la plupart des Juifs de Varsovie avaient déjà été tuées. Jan Karski dit qu'il savait : " Je savais, mais je n'avais rien vu " Il dit qu'aucun récit ne lui en avait été fait : " Je n'avais jamais été là-bas, dit-il... Les statistiques, c'est une chose... Des centaines de milliers de Polonais aussi avaient été tués, de Russes, de Serbes, de Grecs, nous savions cela. C'était statistiques ! Qui savait ? Et jusqu'où ? " On " savait - mais qui est ce " on " ? Jan Karski " savait " sans savoir - c'est-à-dire qu'il ne savait rien. Car sans doute ne sait-on rien tant qu'on n'a pas vu, et c'est précisément ce que va raconter Jan Karski. " (5)

" ... Il disait que les Suites pour Violoncelle Seul de Bach, ou bien encore les concertos de Vivaldi, Boccherini, Haydn, et pourquoi pas jusqu'aux sonates de Beethoven, il disait et répétait que toute cette musique qu'il s'acharnait, lui, à jouer dans cette chapelle, pendant que je m'acharnais, moi à prier dans la maison de Dieu, eh bien, que toute cette musique avait eu lieu comme un miracle et que, d'une certaine manière, elle aurait lieu toujours, ce qui ne l'empêchait pas de croire qu'elle était impuissante à raconter le XXI° siècle, parce que, disait-il, elle nous était plus étrangère et, finalement, plus incompréhensible, que ne l'était à son époque un chant, une pièce ou une danse qui aurait été composée aux abords de l'an mille, parce que, disait-il encore, nous autres créatures du XXI° siècle n'avions plus aucune part à quoi que ce soit qui pût se rapporter d'une façon ou d'une autre à une quelconque forme de sacré, parce que nous étions tout bonnement incapables de ressentir ce que ce mot avait jamais croisé comme réalité spirituelle et que, malheureusement pour mon ami qui se savait depuis toujours appelé à la composition, la musique, dite savante, s'était organisée en son système autour de cette présence que nous avions perdue et qu'il appelait, lui, le sens de prière... (6)

L'Infini, donc, " Décidément L'Infini ".
Question de Place : d'où écrivez-vous ?
Question de Style et de Rythme : comment écrivez-vous ?
Question d'Ecoute et de Vision : sur quoi êtes-vous en train d'écrire ?
Question de Temps, XXI °, XXII°, XXII°, ou bien X°, XI°, XII°, ou encore XVII°, XVIII ° ?
Littérature ? Musique ? Peinture ? Art du Temps ? Vie Vivante ?
à vous de voir.

Comment une telle aventure peut-elle encore se poursuivre ? La réponse est devant vous, d'une éclatante évidence, question de style, mais cette fois, de celui du lecteur.

à suivre

Philippe Chauché

(1) Sauf le site pileface.com.
(2) Julia Kristeva - Marcelin Pleynet - Pierre Guyotat - Jacqueline Risset - Goethe -Milan Kundera - Frans de Haes - Pierre Bourgeade - Roland Barthes - Bernard Sichère - Chantal Thomas -Céline - Francis Scott Fitzgerald - Laurence Sterne - Artaud - Martin Heidegger - Gérard Guest - Benoit XV - Yannick Haenel - François Meyronnis - Dante - Valentin Retz - Ezra Pound - Henri Michaux - Stéphane Zagdanski - Jacques Henric etc. voir le N° 101-102 du Printemps 2008.
(3) Philippe Sollers / Éditorial / L'Infini N° 107 / Été 2009 / Gallimard
(4) Le Deuxième Bureau / Jean-Jacques Schuhl / d°
(5) Jan Karski / Yannick Haenel / d°
(6) Valentin Retz / Double / d°

vendredi 26 juin 2009

Le Mouvement du Temps (5)



Tout est là, me dit-il, dans ce tableau, dans cette immersion en apnée au coeur de cette nature " reposée ", cette poire, de cette pomme, ces jaunes, ces verts, ces gris, ces rouges, cette envolée lumineuse, cette " Sainte Victoire ", c'est, les misérables, ce qu'ils nomment " nature morte ". Quel manque d'accord au Temps, quelle misère des temps de misères, quelle malveillance, mauvaise vue, vengeance, délation, surdité totale, alors, alors que la vibration de la peau de ces fruits est un concerto, alors que la couleur résonne de mille accords de vie qui éclatent à fleur de toile, alors que toute la peinture du monde est là, dans nos yeux. Tout est là, et ne pas le voir empêche de voir le reste, tout le reste, de voir et d'entendre cher ami, ce que cette nature a de majeur. " Le Voyageur du Temps " observe de loin, se rapproche de plus en plus, en silence, c'est un chat chinois, et sans que le gardien ne s'en aperçoive, d'un oeil il lit une gazette, de l'autre sommeille dans un ennuie très ancien, il s'y glisse, opération alchimique, dont lui seul a le secret, il est désormais au coeur du volcan, c'est étrange, il prend toutes les couleurs de la toile, vibre de toutes ses vibrations, s'élève au plus haut point où s'élève le tableau de Cézanne. C'est ainsi qu'il faut " voir " et " entendre " la peinture, me dit-il, c'est ce Mouvement du Temps qui sauve.

" Je vous dois la vérité en peinture et je vous la dirai. " (1)

à suivre

Philippe Chauché

(1) Cézanne à Émile Bernard in Cézanne marginal / Marcelin Pleynet / Éditions " Les mauvais jours " 2006

jeudi 25 juin 2009

Journal d'Eté (2)



" Convalescence -
mes yeux se fatiguèrent
à contempler les roses " (1)

Le mistral les avait éloignés. Ils sont de retour, striant le ciel, embrassant de leurs notes aigus tout l'espace de la rue, déroulant un fil invisible et courbé entre mes yeux et les feuilles au vert mouillé du platane qui ombre la Synagogue. Multipliant les échappées belles entre les Vierges et le cadran solaire épinglé sur le mur où ricoche mon regard, " Les heures d'aimer ", on devine la phrase, on finit par la voir, par l'entendre, concerto en si mineur RV 386 d'Antonio Vivaldi ( 1678-1741 ) par le Venice Baroque Orchestra d'Andréa Marcon et l'élégant et profond Giuliano Carmignola au violon baroque, elle s'ouvre comme une rose rouge d'été, elle vous possède, embrasse votre peau, votre regard en est changé, vous volez vers ce mur de la délivrance.
D'où vient-elle cette phrase ?
De quels Instants bénis ?
Les heures d'aimer ?
Qu'elle est cette main anonyme qui l'a gravée ?
Et ce pluriel troublant et nécessaire d'où vient-t-il ?
Les questions resteront sans réponse pour l'instant.
Le bleu du ciel : Matisse, tiens il est là, Matisse, scissionniste éclairant, le dessin et les couleurs, simplement cela, on devrait pouvoir s'en contenter. Défense permanente de l'Infini, de la légèreté, du corps en mouvement, de la pensée éclairée et éclairante, de la jouissance, de la nature explosant, coucher de soleil vitrail sur la mer dans une ville océane, précisions du détail, larges aplats du Temps, présence troublante de l'Instant, la peinture est-elle autre chose ? Il suffit de faire glisser la toile vers le mot, et l'inverse, le mot dans la toile, entre les couches de vie qui s'y sont accumulées. Bien choisir le mot, bien écouter les couleurs et le dessin, mettre son oreille intérieure à l'affût :

" Luxe, calme, volupté, Matisse n'abandonne jamais ce programme qui essentiellement qualifie son travail " de plus en plus largement apprécié ", qui lui rend " la vie plus facile ", ainsi qu'à sa femme et à ses enfants, et qui enfin fait qu'il se considère " avec raison, comme un homme heureux ". En 1941, alors qu'il réalise l'illustration de son Florilège des Amours de Ronsard, il écrit à André Rouveyre : " Mon cher Rouveyre, si je me laisse aller, l'ouvrage ne va-t-il pas devenir spécialement " galant "... A mon âge ! Dans ma condition, que va-t-on penser de moi ? (...) Ne peut-on garder jusqu'au bout une imagination jeune et ardente ? ... " (2)

Les heures d'aimer ! Voilà, vérifiez cette affirmation biblique en vous plongeant dans l'Infini au travail à la Chapelle de Vence.




Mes jours ressemblent à vos nuits
Et gravent au ciseau sur la pierre blanche
La mémoire de l'Instant.

C'est ce qu'il note sur son écritoire.

à suivre

Philippe Chauché

(1) Shiki - 1866-1902 / Haïkus / Anthologie / traduct. Roger Munier / Fayard
(2) Henri Matisse / Marcelin Pleynet / Folio Essais / Gallimard