jeudi 2 mars 2017

Beauté dans La Cause Littéraire




« Et voici l’événement : un éclair en plein jour, un coup de foudre sans le moindre orage. C’est stupéfiant et très bref. Zeus vient de parler, on est traversé par cet éclat, on en pleurerait de joie. Il est donc toujours là le vieux Zeus, « l’assembleur de nuées », le Père ? On est pétrifiés, on ne bouge pas, on se tait ».

Commençons par le commencement : Beauté est un roman qui ne se lit pas comme un autre. En même temps que nos yeux fixent les lignes imprimées, les pages enchantées, nos oreilles écoutent Les suites françaises de Jean Sébastien Bach sous les doigts de Glenn Gould, la connexion nerveuse est parfaite, le roman des sens s’ouvre, comme un enchantement – Il a un drôle de geste hiératique pour souligner une brève interruption, il tend le bras en avant, paume ouverte –, et tout s’éclaire ! Le pianiste et l’écrivain : même concentration, même justesse de style, de ton, même vivacité, foisonnement, richesse, justesse, même légèreté, concentration, éloignement du monde et présence au Temps, même musique, et quelle musique ! Beauté est un livre heureux et musical, un livre enchanté. Preuve s’il en est, que la littérature s’entend, s’écoute, comme la musique se voit, elle vérifie la vérité d’un roman, son style, ses manières et sa matière. Les romans de Philippe Sollers s’écrivent et se lisent en musique, ce n’est pas un effet de style, rien de démonstratif, la musique est cette aventure romanesque, le roman cette partition éclairée et éclairante.
 
« J’ai prié pour Empédocle, à Agrigente, dans le grand temple dorique de la Concorde ».
 
Beauté s’écrit sous la protection des dieux grecs – Zeus, Athéna Aphaïa, Apollon, Poséidon – quels noms ! –, d’Hölderlin qui en son temps a tant et tant admiré la belle Garonne lors d’un séjour à Bordeaux – ce n’est pas une ville, c’est un pays, un royaume, une planète –, de Lisa, la pianiste baromètre du narrateur, Beauté mise en musique – L’immortelle beauté la protège –, d’écrivains immortels et de livres qui le sont tout autant, écrins protégés de la surveillance ambianteBeauté saisit aussi la contre-beauté – rien de plus opposé à la musique de Bach, de Haydn, de Mozart ou de Webern –, qui est à l’œuvre sous nos yeux. Une œuvre au noir : guerres, massacres, bombes, égorgements, terreurs, mensonges et rumeurs, blablas religieux et mortifères, mais aussi laideur, les dollars fissurent l’art, et les marchands du temple s’en réjouissent. Les couplets désaccordés du nihilisme, que l’écrivain met en pièces depuis des décennies, s’invitent à nouveau au bal du siècle nouveau. D’une terreur l’autre, d’un roman l’autre, le style contre la terreur, on pourrait presque parler de chanson de geste. Montaigne s’y employait déjà en son temps dans sa librairie, Sollers quant à lui, virevolte dans son île, à Bordeaux et Athènes, protégé par Athéna, Hölderlin, Aliénor d’Aquitaine, Picasso et Empédocle, et comme Montaigne, il écrit, autrement dit, il vit. Il manie des formules magiques – je ne cherche pas je trouve ! –, latines, grecques et françaises. La langue ne capitule jamais et la musique résiste, le narrateur de Beauté le prouve à chaque page.
 
« Vous vous déployez en , vous vous retirez en mi, vous recommencez en ut, vous vous reposez en fa. Vous attaquez en sol, vous vous consolidez en si, vous faites semblant de dormir en la ».
 
Commençons par le commencement, autrement dit par l’art du roman, tout l’art de Beauté vibre d’une floraison de citations, comme tant de fleurs et d’étoiles : Pindare, Genet, Apôtres, Homère, dictionnaires illustrés – merveilleuses boussoles. Beauté est une langue de feu, en feu, un roman du savoir et de la saveur. Difficile d’imaginer un roman de Philippe Sollers qui ne conjugue ces deux mots – chers à Roland Barthes – ces deux principes romanesques. Le verbe de la passion de l’Histoire et de la Science, de quelques écrivains, le goût des fleurs et la saveur des dieux grecs. Fidélité de l’écrivain à la beauté : un dessin, un visage, une musique, une fleur, un oiseau, une sculpture, une phrase, une étoile, une toile, un prénom. Dans Beauté, elle se nomme Lisa, pianiste, grecque de sang, légère, musicale, enchanteresse, elle vient de très loin, d’Ithaque, et elle est partout à sa place, comme une déesse : Zurich, Varsovie, Berlin, Prague, et Bordeaux, au bord du fleuve et sous les arbres. Il suffit d’un piano pour que la joie surgisse – que ma joie demeure ! Beauté est le roman de ce surgissement, de cette élévation, le roman d’un écrivain à l’oreille aiguisée, comme on le disait d’un peintre mutilé, et comme son ancêtre sur les chemins d’Arles, il entend avec ses mains agiles les voix des dieux et des hommes – tout sauf impénétrables ! Il écrit à l’oreille, au stylo plume, peut-être même au pinceau de soie ! Beauté est une suite française, qu’il faut lire à l’oreille.
 
« Vous ouvrez les yeux, l’évidence est là. Vous êtes étonné, chaque matin, que votre cœur vous ait conduit aussi loin. Vous auriez dû vous effondrer ou vous égarer cent fois, mais votre ange gardien vous protège, ou plutôt votre « déesse aux yeux pers ».
 
Philippe Chauché


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samedi 25 février 2017

Pascal Arnaud dans La Cause Littéraire



Rencontre avec Pascal Arnaud, inventeur de Quidam éditeur, par Philippe Chauché
 
La Cause Littéraire : L’année 2017 s’annonce sous de beaux auspices, vous publiez en ce début d’année « Elise et Lise » le tout nouveau roman de Philippe Annocque (« Pas Liev » publié en 2015 a fait l’unanimité des critiques et notamment des nôtres), mais aussi « La Disparition de la chasse » de Christophe Levaux, ou encore « Le Chronométreur » du Suédois Pär Thörn, et vous annoncez également un nouveau roman de Gabriel Josipovici et de Karsten Dümmel. Des fidélités à des auteurs mais aussi des premiers romans. Ces choix, cette « politique éditoriale » sont-ils un principe que vous défendez depuis le début ? Ou bien est-ce le métier que vous pratiquez depuis plus de dix ans qui a dicté et dicte ces publications, le savoir et la saveur du métier d’éditeur ?
 
Pascal Arnaud : S’il y a un principe depuis le début, c’est d’avoir une politique d’auteurs, donc d’être fidèle à un travail spécifique qui, dès le départ, n’est pas donné comme tel. La fidélité c’est une vertu pas toujours évidente eu égard aux impératifs de l’économie de marché, mais elle est globalement là : des auteurs, pas des livres.
Reste que le mépris du marché c’est un luxe que je ne peux me permettre, tout comme de céder à la pure folie de l’art pour l’art (je ne suis pas mon propre mécène). Certes je publie Jirgl qui a toujours affiché son mépris absolu pour le marché, mais heureusement pour moi les libraires défendent sa sauvage singularité. Publier un premier roman, c’est lié à ça aussi, donner à lire de l’inédit, prendre un risque plutôt que thésauriser sur l’existant. Ce n’est pas facile. Et ça demande un plus fort engagement. J’aimerais bien un plus grand nombre de libraires plus engagés sur ces critères, mais l’équilibre d’une librairie est parfois si précaire qu’on sait qu’elle doit faire avec les conditions dudit marché, où existe assez naturellement une prime au gros ou au plus évident. L’autre principe, c’est d’essayer de tenir deux fers au feu : littérature étrangère, littérature française à parts égales. Le « métier » ne dicte rien, mes goûts, oui. Et mieux vaut que je sois surpris.
 
Comment est justement née cette aventure éditoriale ?
 
En mai 2012, avec un faisceau de circonstances intimes et une envie de faire quelque chose qui aurait du sens à défaut d’avoir des moyens. Un peu à la va comme je te pousse. Se jeter à l’eau sans trop savoir nager. Un brin présomptueux, un brin timide, un brin osé. Ensuite j’entrelace et tisse et je regarde si ça tient. Ça l’a fait et je l’ai voulu.
 
Comment se font vos choix, vos désirs de livres et d’auteurs ?
 
Certains choix se sont imposés d’eux-mêmes. Le texte au départ était une évidence : le Amor de Maïca Sanconie, Lafargue avec l’Ami Butler, Annocque avec Liquide, Decourchelle avec la Persistance du froid, Verger avec Zones sensibles, Vanderhaeghe et ses Charøgnards, Ysmal et son couple infernal, etc. D’autres se sont effectués par le biais de traducteurs, Martine Rémon pour Reinhard Jirgl et Karsten Dümmel, Michel Volkovitch pour une bonne part de la littérature grecque. Certains étaient dans ma bibliothèque attendant d’être traduits. Des rencontres, des conversations, le net et le hasard ont fait parfois le reste. Quant aux désirs, ils sont rhizome. Il y a tant de livres qui attendent d’être traduits, publiés. Comme ma pratique relève plus de l’artisanat que de l’industrie, les choses se font peu à peu, livre après livre. Tout ce que je sais, c’est qu’il y a de sacrées surprises à venir. Des textes pour sidérer. Inédits, bien entendu.
 
Comment définir le métier d’éditeur, surtout quelle est votre définition ? Editer c’est avoir du style, ou faire sien celui des auteurs que l’on publie ?
 
Je suis autodidacte, je ne saurais donc définir le « métier ». Ou alors par l’origine : être éditeur, c’est avant tout être lecteur. Puis faire des choix, publier ou pas. Par passion et avec éclectisme parce que je suis lecteur éclectique et à fond dans ce que je fais. Ça ne doit constituer ni un style ni même une « ligne » éditoriale. Disons que je me suis efforcé de faire entendre des voix, d’aider à construire ou faire connaître des œuvres. Dessinent-elles un portrait de l’éditeur ? En profondeur, sans doute une sensibilité, et une intention : celle de ne pas être dans la redite, me surprendre et si possible surprendre. Ce qu’il y a de certain, c’est que je ne fais pas mien le style des auteurs que je publie, ils sont tous si différents !
 
Souscrivez-vous à cette idée, que vous avez un style dans l’édition, qui se vérifie à première vue par les couvertures de vos livres, leur format, la qualité de l’impression – du travail d’imprimeur, une phrase pour le définir à la fin de chaque ouvrage : « folie convexe ou folie concave, un son rond qui vient voir, flotte puis disparaît », ou encore « que la lumière noire du fêlé soit avec vous » – mais aussi par ceux des auteurs que vous accompagnez, des « feux-follets » dans l’édition d’aujourd’hui ? Leur musique propre, qui ne s’accorde pas à ce qui se publie ailleurs ? Quidam a sa propre musique, ses propres musiques littéraires ?
 
C’est aux lecteurs et aux libraires de dire s’il existe un style Quidam, quelque chose qui au fond lierait tous les livres publiés. Maintenant je ne pense pas qu’on puisse définir ce « style » à la vue des couvertures. En quinze ans il y a eu trois périodes de ce point de vue-là et trois graphistes : moi au tout début (comme catastrophe esthétique), puis Line et Marion Bataille. Aujourd’hui, c’est Hugues Vollant, avec qui je crois avoir trouvé une communauté d’esprit, une attention à ma singularité. Il s’approprie vraiment les textes. Si les livres sont bien habillés, c’est à lui que je le dois. La petite phrase qui désormais clôt chaque livre est récente. Elle n’existe que depuis septembre 2014 lorsque la maison est repartie avec Harmonia Mundi après une période où son existence relevait exclusivement de la survie. Cette phrase a signé donc un retour, puis au gré des textes produits l’état d’esprit du moment, une facétie ou en mode lapidaire un ressenti. Elle provient le plus souvent d’autres livres et d’auteurs dont je ne suis pas l’éditeur.
 
Enfin, comme nous  le disions au début de cette conversation épistolaire, cette année 2017 s’annonce sous de beaux offices, Dümmel, Josipovici, Thörn, et Annocque, en une phrase si vous aviez à définir leur style, leur manière, leur matière, leur univers, que diriez-vous ?
 
Gabriel Josipovici, que je publie pour la cinquième fois, est cet auteur dont je suis très fier d’être l’éditeur. Son œuvre est d’une qualité absolue, profonde, d’une subtilité rare, et l’homme est merveilleux. C’est simple : il est à lire. Il appartient déjà à l’histoire des lettres anglaises. Josipovici, c’est à la fois un intellectuel de haut vol et un artiste. Karsten Dümmel, c’est une affaire de fidélité entre lui, Martine Rémon et moi-même. Il écrit peu. Sa vie d’antan a nourri jusqu’alors deux romans. J’aime l’intégrité de cet homme, qui garde la mémoire de ce qu’il a vécu sans la surjouer. Et son travail de décorticage de ce que fut la Stasi est énorme. Il n’a pas été pour rien conseiller technique sur le film La Vie des autres. Et il n’est pas étonnant que son style laconique, elliptique, raconte en creux une machine à décérébrer et broyer. Pär Thörn, c’est une surprise, foldingue. Du déjanté qui dit beaucoup de notre mode de vie. Surprise que je dois à son traducteur, Julien Lapeyre de Cabanes. Une histoire de cristallisation oulipienne en quelque sorte. Philippe Annocque est à lui seul (mais est-il vraiment seul ?) une mécanique de précision dans l’écriture. Il mène au bout des projets insensés, avec comme constante une manière unique de creuser la question de l’identité sous des formes sans cesse inventives. Il n’est pas assez lu, ou mal lu, je ne sais pas. Ce qu’il fait est pourtant plutôt unique.
 


 
 
La Disparition de la chasse, Christophe Levaux, janvier 2017, 16 €
Christophe Levaux écrit au scalpel, saisit des situations réelles et follement absurdes qu’il fait flamber. Des tics et des tocs de la modernité, il fait son miel, un miel à l’acidité réjouissante. Qu’il mette un pied dans une gare d’acier et de verre – Une bonne grosse cochonnerie – qu’il croise Laurence – Très tôt déjà, elle rêvait d’avenue pavées et de talons qui font clic clic quand ils les foulent –, Jean-Pierre – Il a même pas eu besoin de taper sur le taux d’emploi, Jean-Pierre : d’autres s’étaient déjà chargés de l’envoyer paître au fond des diagrammes – qu’il se glisse dans les bureaux et les auditoriums d’universités, Christophe Levaux déchire l’état du monde. Et dans un grand éclat de rire noir, comme on le disait de l’humour, il ridiculise les bouffons qu’il croque et qui s’offrent à sa plume coupante. Ces vies terrifiantes et terrifiées – la terreur ordinaire –, ces aspirations stupides et bruyantes, ces situations loufoques et follement réelles, des terrains vagues aux terrains de vacances, ces destins échoués, naufragés, s’invitent à la manière de Thomas Bernhard, avec style et rage. Un écrivain est né, et c’est une bonne nouvelle.
 
 
 
Élise et Lise, Philippe Annocque, février 2017, 14 €
Philippe Annocque est un romancier du geste, ses romans sont des chansons (de geste), et il serait bien venu par exemple que quelques cinéastes s’en emparent, car ses personnages virevoltent et s’envolent comme dans une comédie musicale de Vincente Minnelli. Son dernier opus est une merveille, de finesse, de légèreté, de vivacité inventive – On voyait bien qu’elles allaient devenir amies, Élise et Lise. On dirait Élise et Lise, et ça leur ferait sûrement plaisir à toutes les deux, qu’on dise Élise et Lise – un roman gracieux, curieux et dansant. On imagine François Truffaut lisant ce roman et Antoine Doinel faisant la cour à Élise et Lise, à l’une ou l’autre, à l’une et l’autre. Élise et Lise réjouit par son style et ses manières gracieuses, par les champs imaginaires qu’il découvre à chaque page. Philippe Annocque nous surprend à chaque nouveau livre, inclassable, incassable et incasable, fidèle à l’imaginaire poétique, qui est sa révolution permanente. Il aime les contes, il lit des contes, ceux des frères Grimm, alors il écrit un conte – Les contes sont des organismes vivants qui vivent leur vie à travers nous – une aventure littéraire singulière, un jeu de rôles comme dans les films de Jacques Rivette Élise prend l’air. L’air prend Élise. Tout cet air, ce souffle qui la traverse. Philippe Annocque est un écrivain singulier, un peu magicien. On en veut pour preuve : Pas Liev, Quidam, Vie des hauts plateaux, Louise Bottu, ou encore Rien (qu’une affaire de regard), Quidam.
 
Philippe Chauché
 
 

dimanche 19 février 2017

Colin Niel dans La Cause Littéraire



« La tourmente.
Oui, certains disaient qu’Evelyne Ducat avait été emportée par la tourmente, comme autrefois. La tourmente, c’est le nom qu’on donne à ce vent d’hiver qui se déchaîne parfois sur les sommets. Un vent qui draine avec lui des bourrasques de neige violentes, qui façonne les congères derrière chaque bloc de roche, et qui, disait-on dans le temps, peut tuer plus sûrement qu’une mauvaise gangrène ».
 
Seules les bêtes est ce roman de la tourmente. Le roman du vent glacial qui saisit les hommes et les femmes du plateau, qui vient griffer ce territoire oublié, perdu, saisi par le givre. La tourmente des corps et des âmes est au cœur de ce roman polaire. Une femme disparaît dans la tourmente, seule reste sa voiture abandonnée, et cette étrange disparition va révéler ces vies, ces rêves, ces fantasmes qui sommeillent entre les fermes sombres et isolées, dans les ornières des chemins boueux, et dans les bergeries où se blottissent les brebis.
Les corps vont alors se livrer. Alice : Ils s’imaginent que si une histoire commence quelque part, c’est qu’elle a aussi une fin. Joseph : Il y a des jours où t’as pas envie de retourner à l’intérieur. Maribé : Si ce jour où on s’est rencontrées n’avait jamais existé, elle serait encore là. Michel : On ne disparaît pas comme ça. Pas un type comme moi. Et Armand. Seules les bêtes est leur roman, leur récit à la première personne, leurs folies, leurs envies, leurs mots qui se libèrent de la tourmente avant l’éclaircie, et la vérité, éclatante et terrifiante.
 
« Cette nuit-là, vers onze heures ou minuit je dormais toujours pas. Je me suis retourné dans le lit, j’ai sorti la tête de l’oreiller. Et je les ai entendus. Les bruits de l’armoire sous le plancher de la chambre, ils étaient là. Pas forts, assez discrets même, le bois craquait et crissait tout doucement ».
 
Seules les bêtes se nourrit des fantômes qui hantent les personnages, ces ombres qui frappent aux portes des armoires, qui se glissent entre les lignes virtuelles des écrans, ces fantômes qui descendent des forêts et de la montagne, ombres des amours perdus, des espoirs gâchés et des jeunesses dilapidées. Les corps tombent lorsqu’ils se livrent, l’amour se fait en passant, la terreur de la terre et ses rumeurs inondent les peaux, alors qu’une main anonyme tend ses pièges virtuels. Les bêtes seules semblent savoir ce qui se trame dans ces drames. Colin Niel a l’art de se glisser sous la peau frissonnante de ses personnages, dans leurs peurs et leurs folies, leurs envies et leurs rêves, de faire un roman âpre de leurs destins, et de débusquer leurs terreurs anciennes. Seules les bêtes est un roman noir de la terre, du silence des hommes et des bêtes, des frustrations, des douleurs et des joies éphémères.
 
« J’ai fait un sourire dans le vide avec cette idée que quelque chose de nouveau était en train de commencer pour moi. J’ai encore regardé mon ombre et j’ai balancé un caillou pour la provoquer, lui montrer que j’avais pas peur d’elle aujourd’hui ».
 
Philippe Chauché

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jeudi 2 février 2017

Jean-Claude Claeys dans La Cause Littéraire





Dans les années 80, c’est son imaginaire, sa plume et son crayon qui « illustraient » les couvertures des romans policiers, que publiaient les Nouvelles Editions Oswald. Une collection consacrée pour majorité aux auteurs de langue anglaise, beaucoup d’américains, quelques anglais : Helen McCloy, John Dickson Carr, Robert Bloch, Jack Vance ou encore Howard Fast et John Evans, on y trouvait également des romans noirs de Frédéric Fajardie et de Léo Mallet. On reconnaît immédiatement le style de Jean-Claude Claeys, son dessin en noir et blanc, ses visages, ses corps d’héroïnes, d’hommes déformés par la peur. Le trait est net, vif coupant comme une lame de couteau, un dessin pour une situation, très théâtralisée, une situation pour raconter un roman. En parallèle, Jean-Claude Claeys signe quelques livres scénarisés et dessinés, dont Magnum Song, Lame Damnée (avec Nolane) et La Meilleure façon de tuer son prochain (qui reprend ses fameuses couvertures), un style fait de noirs et de gris, un art de la mise en « scène » de la page, beauté du trait, richesse des combinaisons de gris, de noirs et de blancs, Jean-Claude Claeys manie à dessein les armes du dessin. Son univers doit beaucoup aux films noirs de la Warner ou de la RKO, taxis dans la nuit, rues sombres, clubs de jazz enfumés, femmes fatales, armes de poing, cris et déchirements, musiciens solitaires, c’est toujours Autour de Minuit que tout se joue.
Aujourd’hui l’artiste, le dessinateur d’exception, est loin de Paris, il ne dessine quasiment plus pour les maisons d’édition – « Peut-être est-ce mon imagination mais il me semble qu’il existait un jardin d’Eden appelé Édition » – qui l’ont semble-il oublié. Il dessine chez lui, pour lui, et photographie des plages de Camargue, des bois flottés, des couchers de soleil, qui sont autant d’incendies, des navires qui attendent qu’on les autorise à entrer au port, ses couleurs sont vives et tranchantes, ses détails précis, et il a d’évidence de nouvelles histoires à raconter.
 
La Cause Littéraire : Vous vous présentez comme un « illustrateur de romans noirs », alors comment est née cette aventure dessinée, cette passion qui vous a conduit à dessiner des dizaines de couvertures de livres policiers de la collection Le Miroir Obscur ?
 
Jean-Claude Claeys : Je me souviens que c’est le maquettiste, Marc Walter, qui me contacta pour réaliser les deux premières couvertures d’une nouvelle collection. Jamais je n’aurais imaginé que commençait une aventure qui durerait dix ans. Plus tard, Hélène Oswald m’apprit : « Il convient que j’ajoute une précision. C’est en effet Marc Walter qui vous avait contacté, mais cette demande est à inscrire dans le désir que nous avions alors, Pierre-Jean et moi, de déringardiser les couv. des collections “de genre”. A l’époque, s’agissant du policier, il y avait encore des pin-up en couleurs des années 50, tenant un flingue… ça correspondait aux titres en argot daté de la Série Noire… Parallèlement, au Miroir Obscur nous avons lancé la collection Fantastique/Science-fiction/Aventure, illustrée par Jean-Michel Nicollet. En fait, nous souhaitions avoir des illustrateurs venant de la BD à une époque où le genre explosait… Je crois que le succès de nos collections – outre, bien sûr, de bons textes – a beaucoup tenu à ce choix, qui nous a permis de toucher un public plus jeune… ».
 
Votre travail privilégie le noir et le blanc, la pointe, le trait, le gris, le noir et le blanc, des personnages typés, tout de suite reconnaissables, privés, flics, truands, femmes fatales, c’est le témoignage de vos études académiques ou de votre passion de lecteur et de spectateur de films noirs ou peut-être les deux ?
 
Dans le cadre des éditions Oswald, j’étais totalement libre de ma création. Libre, cela veut dire être responsable, c’est-à-dire être fidèle à l’auteur que l’on illustre tout en apportant une part de sa personnalité. Je crois qu’une bonne couverture est un compromis réussi entre l’univers de l’auteur du roman et l’univers de l’illustrateur. L’idée étant de réaliser un compromis entre cette œuvre et mon propre univers, tout commence par sa lecture. Car je lisais la plupart des romans, certes parfois rapidement car il y a les DEADLINES, mais toujours, et par principe : je ne crois pas que l’on puisse bien illustrer un texte dont on n’a pas pris connaissance. Dans certains cas, disons une dizaine de titres, soit parce qu’il n’y avait pas de manuscrit disponible soit parce que les délais étaient trop courts, Hélène Oswald me racontait la trame de l’histoire et me lisait des passages qui pouvaient donner naissance à une couverture. Mais cette configuration fut exceptionnelle. J’ai aussi collaboré, par téléphone, avec l’un des auteurs phares de la collection, Frédéric Fajardie. Celui-ci me suggéra des images qui lui étaient chères pour certaines de ses couvertures. Il apparaît même dans Au-dessus de l’arc en ciel.
Généralement, et plutôt que de représenter une image symbolique ou allégorique du roman, je préférais rechercher dans le texte une situation qui me plaisait à dessiner. Une fois l’idée trouvée, je faisais un croquis provisoire, puis je cherchais des modèles qui correspondaient à ma petite idée. Les séances de pose sont indispensables lorsque l’on souhaite un dessin réaliste et surtout des jeux de lumière sophistiqués. Ce sont les jeux d’ombres qui expriment le caractère des personnages. Le noir et blanc est une transposition de la réalité. J’ai été très marqué par les grands chefs-opérateurs de la Warner Bros ou de la RKO. Mais également, et je dirais par affinités électives, les directeurs PHOTO du cinéma français. Bien plus que celui d’Hollywood, c’est ce dernier qui parle à mon cœur. Je suis fasciné, émerveillé par les jeux de lumières créés par Henri Alekan dans La Belle et la Bête ou les éclairages de Philippe Agostini pour Les Dames du Bois de Boulogne. Ou bien le travail de Kurt Courant dans Le Jour se lève ou de Eugen Schüfftan sur Le Quai des Brumes. Dans cet esprit, je travaille avec trois ou quatre projecteurs et tente de retrouver ces ambiances, celles qui ont nourri mon imagination.
 
 
Parlons maintenant des décors. Pour les romans qui se passaient aux USA, je devais recourir à une documentation extérieure. Car, un peu comme Léo Malet, je n’ai jamais mis les pieds aux USA. « Votre mari a dû vivre longtemps aux États-Unis ? » demandait une américaine à l’épouse de ce dernier, s’étonnant de la grande science qu’avait l’auteur des mœurs criminelles pratiquées là-bas. « Pas du tout, répondit l’épouse de Léo Malet, le plus grand voyage qu’il ait fait, c’est Paris-Montpellier ! » Quoi qu’il en soit, je préfère cependant réaliser des repérages, ne serait-ce que pour m’aérer ! De retour à ma table à dessin, je fais un composite de toutes les images finalement retenues. Il faut avant tout voir ces petites mises en scène comme du théâtre, une composition personnelle qui prend in fine la forme d’un crayonné très élaboré. Il ne reste alors plus qu’à tremper mon pinceau dans l’encre de chine, traitée en aplats pour les ombres et les dégradés étant réalisés en frottant de l’encre sèche au pinceau. Je peux ainsi partir du blanc du papier pour aboutir à une nuance soutenue. Jadis, je mélangeais des trames mécaniques avec un traitement pointilliste. Ma technique a dû évoluer lorsque ces produits n’ont plus été distribués, remplacés par l’ordinateur.
 
Votre travail est unique dans les années 80, un artiste qui fait la couverture de romans policiers américains traduits et publiés en France, à l’époque les dessinateurs avaient leur place, vous étiez souvent sollicités. Aujourd’hui, c’est plus rare, l’image synthétique a remplacé le dessin ?
 
C’est un sujet sur lequel il m’est difficile de donner une réponse objective. A partir du nouveau millénaire, les commandes de couvertures se sont peu à peu raréfiées. Plusieurs explications me furent données par les services de fabrication. L’une d’elles était que les lecteurs ne supportaient pas qu’un illustrateur donne des personnages d’un roman une représentation trop réaliste, laquelle serait entrée en conflit avec la propre idée qu’ils s’en faisaient ! On me demanda de représenter de préférence des silhouettes de dos en balade dans des décors fuligineux. Je n’étais pas intéressé. Ou l’on me demandait de réaliser une couverture dans la nuit, pour ainsi dire à l’impromptu et surtout sans avoir lu le roman. Je n’étais pas non plus intéressé, je ne comprends pas comment on pourrait illustrer un texte dont on ne connaît pas la nature et le style, tout juste le titre. Bref ce fut un divorce à l’amiable, les éditeurs et moi n’ayant plus rien à nous dire.
Mais il s’agit d’un conflit personnel. D’autres illustrateurs ont continué à réaliser des couvertures même si, il suffit de jeter un œil sur tous les linéaires de grandes surfaces du livre, l’illustration dessinée est presque inexistante, remplacée soit par des photographies trouvées dans les banques d’images, soit par des reproductions, fragmentaires, de tableaux. Certains pensent que c’est le coût qui induit ce choix. Je pense que la rapidité dans la réponse à une demande est plus pertinente. Une illustration faite à la main demande le temps de lire le roman, puis de l’exécuter. Ce qui prend une semaine dans mon cas. Or les services de fabrication veulent, le lendemain de la commande, plusieurs projets pour présenter aux réunions. Le mieux est donc que le service fabrication aille sur Internet afin de choisir plusieurs clichés ou reproductions dans les banques d’images et les mette en page dans l’heure qui suit. Je crois que notre époque ne supporte pas les gens trop lents. Et moi je n’aime ni les contraintes, ni travailler dans l’urgence…
 
 
 
 
Vous avez signé plusieurs bandes dessinées : « Magnum Song », La Meilleure façon de tuer son prochain », ou encore « Luger et Paix » ou encore « L’Eté Noir ». Une aventure différente pour le dessinateur ? ou un prolongement de votre travail d’illustrateur pour des maisons d’édition ?
 
Il n’y a jamais eu, surtout durant toute la période NèO, de réelles frontières entre les illustrations de couvertures et mes propres histoires. Il y avait même une certaine porosité entre ces deux mondes : des personnages que j’inventais pour mes facéties personnelles devenaient des personnages de couverture. Après tout, c’était mon propre univers que je mettais en scène et une illustration de couverture est une rencontre entre le monde de l’illustrateur et celui du romancier. Je me souviens que pour mon premier album, Whiskys Dreams, je réalisais d’abord les dessins et c’est ensuite, lorsque tous ceux-ci étaient terminés, que je rajoutais un texte sous influences, rendant hommage à tous les écrivains qui avaient enchanté mon adolescence. Je mélangeais alors allégrement Dickens, Jean Ray, Oscar Wilde, JK Huysmans et Raymond Chandler. J’avoue que je prenais beaucoup de plaisir à dessiner et à écrire à cette époque car je me sentais totalement libre d’aller où je désirais, selon ma fantaisie ou mon humeur. Je n’avais alors ni éditeur ni public à satisfaire et ma seule ambition était de rêver et de tirer de mon travail le plus de plaisir possible. Lorsque l’on devient professionnel, on contracte en même temps des responsabilités. Puis le temps passe et l’on réalise que l’équilibre à tenir entre ses envies personnelles et celles des commanditaires penche de plus en plus en faveur de ces derniers !
 
Aujourd’hui quelle place avez-vous dans l’édition ? Vous vous êtes éloigné du dessin, vous photographiez la Camargue, le Rhône, les plages, en jouant là aussi sur un fort contraste de couleurs, pour en tirer un ouvrage un jour ?
 
Avec les années, j’ai perdu le contact avec le monde de l’édition. J’ai vécu la transition où les directeurs de collection laissaient la place aux commerciaux. Peut-être est-ce mon imagination mais il me semble qu’il existait un jardin d’Eden appelé Édition. C’était un monde très hiérarchisé où, cependant, tous les corps de métiers étaient respectés. Souvent les élus commençaient à la base, gravissaient les échelons et, la quarantaine venant, ils accédaient à la direction littéraire ou artistique, sachant ainsi tout, par l’expérience, sur leur galaxie. Le jour de leur intronisation, les élus recevaient les habits de leur sacerdoce : le Loden. Leurs journées étaient réglées selon un rituel immuable et débutaient, selon leur obédience, par le petit déjeuner au Flore ou aux Deux Magots. Les croissants de ces bonnes maisons sont d’ailleurs ma madeleine de Proust ! Le monde de l’édition occupait, à cette époque, un périmètre très délimité qui allait de la rive gauche jusqu’au boulevard du Montparnasse. Quant à la ligne est-ouest, elle était tenue par le Jardin des Plantes et la Gare d’Orsay. Aucun éditeur ne pouvait espérer prospérer ailleurs. Les coursiers, conscients de leur sacerdoce, se refusaient à aller au-delà de ces frontières. Vint hélas le temps des grands conglomérats éditoriaux et la confrérie se disloqua : celui-ci prit l’exil vers le quai de Grenelle et cet autre s’échoua place d’Italie. Qui désire vivre dans de tels endroits ? Certainement pas les anciens responsables avec lesquels j’avais travaillé tant d’années et qui prirent leur retraite. Il m’a semblé que c’était une bonne idée même si je n’avais pas encore l’âge, mais comme l’écrit Marguerite Yourcenar : « Il ne faut pas pleurer pour ce qui n’est plus mais être heureux pour ce qui a été ».
 
 
 
Ah oui ! la photographie ! Je trouve que c’est une forme d’expression à l’opposé du dessin. Je m’explique : une illustration (je parle dans mon cas) commence par une idée que l’on met ensuite en scène. On cherche les modèles, les décors réalisés à partir de repérages, les costumes. C’est un travail long mais dont on maîtrise tous les aspects. Le résultat final est pratiquement certain et si l’idée est bonne, le résultat est là.
Une photographie de paysage, c’est tout le contraire. Certes on se renseigne sur les conditions météorologiques, on choisit son lieu dont on connaît la position du soleil selon la saison, mais on ne maîtrise rien. Le miracle se produit ou non, mais ce n’est pas de notre propre volonté. C’est cette part d’incertitude qui en fait tout le charme. Quelque chose dont on est certain perd beaucoup de son mystère ! J’imagine que c’est aussi une forme de paradoxe : j’ai passé ma jeunesse enfermé dans l’ombre dévote d’un STUDIO et à réaliser des dessins en noir et blanc. Aujourd’hui je gambade sur les grandes plages de sable de La Gracieuse, de Piemanson, des Saintes Maries ou de L’Espiguette à la recherche de La Lumière Idéale. C’est peut-être un chemin initiatique, finalement !
 
Philippe Chauché
 
 

samedi 28 janvier 2017

Pautrel - Chardin dans La Cause Littéraire

 
 

 
« Chardin sait ce qu’il doit faire, il sait ce qu’il doit peindre. Le travail est long mais la destination très claire. Il y a un autre monde, caché et plus grand que le monde actuel, ce qui est mot n’est pas vraiment mort, les objets, les simples reflets, sont aussi vivants que les plus animés des êtres ».
 
Les livres de Marc Pautrel sont toujours des rencontres au sommet, des rencontres au sommet de la vie, de la pensée et de l’art. Des rencontres physiques, où les corps se livrent entre les lignes. Leur mouvement plaît à l’écrivain, comme il se plaît à les faire vivre. Marc Pautrel se plaît à écrire le mouvement d’une main, d’un regard, d’une idée, d’une pensée, d’une jambe, des corps et des objets, l’éclat d’un fruit, le silence d’un lièvre que l’on pense mort. Il nous livre vases et cruches, fleurs et pêches qu’éclairent les toiles de Chardin. Leur âme s’élève sous le pinceau du peintre des natures mortes, des natures si vivantes, endormies – Still Life –, qui n’attendaient qu’une couleur, une touche, un trait, une phrase pour s’éveiller et qui à nouveau s’éveillent dans la sainte réalité, autrement dit à la vie. Le peintre est au travail, comme l’écrivain, il s’isole, laisse la lumière du printemps flirter avec ses toiles et sa feuille, la main sait ce qu’elle veut, elle est ferme, elle trace ligne à ligne l’aventure d’un peintre d’un temps ancien et finalement très contemporain. La main de l’écrivain est habitée par la même force, sa feuille blanche est une toile en mouvement permanent où se brisent ses phrases, vagues qui se lèvent sous le vent de l’inspiration.
 
« C’est la vie qui choisit pour lui, Chardin n’a presque rien à faire, la peinture s’élit d’elle-même, elle se montre, l’appelle, lui fait signe, il n’a plus qu’à répondre ».
 
La sainte réalité est le roman d’une vie, celle d’un peintre, fils d’un menuisier du Roi, un inconnu qui va séduire les académiciens – un jeteur de sort, une espèce de sorcier pacifique, un saint –, et finir par s’imposer dans le monde. Il s’installe au Louvre – peut-on rêver d’un lieu plus propice à l’invention que la fréquentation quotidienne de ce musée vivant ? – et cumule plusieurs pensions royales, en restant fidèle à sa peinture, à son art unique. Il entre à l’Académie sans être académique, les éloges et la reconnaissance fleurissent sans que jamais il ne perde de vue sa peinture, son art du détail, son geste, son attention à la couleur, et donc à la lumière. Il peint avec la lenteur de l’écrivain, attentif à ses compositions, ses natures endormies, ses fleurs, ses pommes, ses pêches, ses citrons, son gobelet d’argent, le monde s’ouvre sous ses yeux et vit sous son pinceau – Le temps est fugitif, chaque fruit doit être dégusté.
 
« Vous peignez ? Non, j’impressionne ».
« La fidélité est un leurre, seule importe la fidélité sensorielle, la saturation de signes et de couleurs, de formes espacées ou enchevêtrées, d’espaces au-dessus, au-dessous, à droite, à gauche, de déséquilibres successifs et de perspectives faussées et accumulées (…) et que tout penche pour faire pencher aussi le spectateur ».
 
La sainte réalité s’ouvre ainsi, on voit Chardin, et l’on s’imagine entendre Pablo Picasso ou Willem de Kooning, une même fidélité sensorielle. Peindre sans relâche, pour quelques amateurs – Diderot voit Chardin comme personne en son temps –, peindre ce qui s’offre là sur l’instant, ces natures endormies qui n’attendent que son pinceau pour renaître, pour trouver une autre vie dans l’agencement voulu par le peintre. Marc Pautrel décrit cet exercice spirituel – comment l’appeler autrement ? – avec l’œil d’un peintre, éclairant par mille détails ce foisonnement d’objets et de couleurs. Il voit juste et voit tout – la mort qui frappe, le monde qui change –, et nous fait tout voir et donc tout ressentir – fidélité sensorielle. Sous sa main leste, les objets s’assemblent comme ils le faisaient sous l’œil du peintre. Sous son pinceau, naissent des toiles, puis des pastels, des portraits, des natures miraculées, des autoportraits. Le trait est léger, les ombres vivantes, les couleurs incendient le papier – la laque, les cendres d’outre-mer, la terre de Cologne, le stil de grain d’Angleterre –, comme elles incendient le roman.
 
 
Philippe Chauché 
 
 

http://www.lacauselitteraire.fr/la-sainte-realite-vie-de-jean-simeon-chardin-marc-pautrel

samedi 21 janvier 2017

Arnaud Le Guern dans La Cause Littéraire




« L’enfance : figure biographique ennuyeuse. Beigbeder heureusement facilite notre tâche. Il est dans chacun de ses textes. A peine masqué. Il suffit de lire. Reflet déformé, juste ce qu’il faut. Pour tout savoir sur l’enfance de Frédéric Beigbeder, ouvrir Un roman français. Prix Renaudot 2009. Son meilleur livre. Mise en bouche parfaite d’une vie de feu follet ».
 
Voici le livre plus inutile publié ces derniers temps, pourrions-nous écrire en souriant, un livre inutile sur un écrivain qui ne l’est pas moins, pensent les observateurs vigilants et autres critiques littéraires aguerris – les gardiens de la Librairie. Inutile écrivain mondain, corrupteur de jeunes lectrices et de vieux barbons de prix littéraires. Animateur bavard qui sévit sur des chaînes câblées, complice publicitaire de la disparition de la littérature française, amuseur public qui ne fait rire que ses admiratrices corrompues et ses éditeurs lorsqu’ils gagnent de l’argent. Arnaud Le Guern pourrait être son jeune frère caché, amateur de plages et d’espadrilles, admirateur de Brigitte Bardot, de Maurice Ronet et de Paul Gégauff, en un mot, un amuseur, qui prend plaisir à écrire des livres tout aussi éphémères qu’un dessin tracé à la main sur le sable d’une plage basque à marée basse, en attendant que les vagues ne le recouvrent.
 
« De mon enfance ne demeure qu’une seule image : la plage de Cénitz, à Guéthary ; on devine à l’horizon l’Espagne qui se dessine comme un mirage bleu, nimbé de lumière ; ce doit être en 1972 avant la construction de la station d’épuration qui pue, avant que le restaurant et le parking n’encombrent la descente vers la mer » (Un roman français, Grasset).
 
Voilà le livre le plus pétillant publié ces temps derniers, pourrions-nous ajouter. Un livre à lire, une coupe de champagne, un mojito ou une vodka Zubrowka glacée entre les doigts de la main gauche, à lire – il suffit de lire ! – comme l’on feuillette un album souvenir d’écrivains admirés et célébrés – Antoine Blondin, Françoise Sagan, Bernard Franck et Scott Fitzgerald –, que Beigbeder et Le Guern fréquentent depuis longtemps. Des désenchantés talentueux – d’autres s’invitent sur la pointe des pieds dans Beigbeder l’incorrigible –, passionnés de vitesse, d’hôtels de luxe, de jeunes femmes ou de jeunes hommes, de jeux de hasards, d’alcools, d’ennuis et de démesures, histoire de penser que Paris et Guéthary valent bien un roman. Beigbeder l’incorrigible est la biographie d’un feu follet par un autre feu follet, pas étonnant que les phrases y dansent et y chantent nuit et jour, et finalement qui s’en plaindrait ?
 
« En 2002, Beigbeder s’est amusé, mais il a morflé. C’est souvent ainsi. Il faut faire payer le succès. Depuis 99 francs, Beigbeder la ramène trop. On le voit partout. Il est dans les journaux, passe à la télé. Il parle trop fort, rit comme une hyène. Ça suffit. Il s’agit de le calmer. En finir avec cet enfant trop gâté. Tout est mis en œuvre pour lui nuire. Ne rien laisser passer de ses outrages ».
 
Voici Beigbeder l’incorrigible romancier, chroniqueur – Voici, Playboy, Le Figaro Magazine – et noctambule flottant, écrivain entêté, qui sait lire, et faire lire. Il prend ses livres à la légère, ce qui ne veut pas dire qu’il les bâcle. A les lire, à les relire, sous l’œil aiguisé et la plume bondissante d’Arnaud Le Guern, autre noctambule lettré, on comprend mieux la colère qu’ils suscitent chez quelques jaloux ronchons, ou chez deux ou trois fâcheux. Ses petits livres naissent tous d’une chansonnette, d’une mélodie – qui parfois devient rugueuse – que l’on fredonne – comme l’on peut s’imaginer quelques Girondins en chantonner lorsque les serviteurs de l’Etre Suprême les traînaient vers l’échafaud –, des livres légers et flottants, rapides et vifs et parfois désenchantés. Beigbeder ne laisse jamais la langue s’attarder, elle virevolte, il l’entraîne sur une piste de danse où évoluent quelques troublantes jeunes femmes, des amoureuses en partance, d’autres qui s’invitent, des traîtres et des jaloux, des mondains perplexes, des cinéphiles, des russes tendus, et où les dialogues claquent et les répliques clignotent comme les gyrophares des voitures de police dans la nuit parisienne. Au bout du compte, ce sont des romans follement français.
 
« En éternel gamin de Guéthary, où il passe désormais la moitié de son tems, Beigbeder parle aussi de Paul-Jean Toulet : “Orphelin de mère, il a cherché sa beauté toute sa vie, partout, l’a retrouvée parfois, et perdue souvent”. Beigbeder, jamais, n’oublie Toulet. Son ancre poétique du Pays basque ».
 
Voici la biographie la plus réjouissante de l’année (passée), et ce n’est pas très surprenant lorsque l’on sait qu’elle succède à celle consacrée à Roger Vadim – beau, désinvolte, paresseux, joueur, dilettante –, même ton, même style, pour être heureux faisons bref, pourrait-il écrire en ouverture de chacun de ses opus. Du cinéaste à l’écrivain, il n’y a qu’un pas. Un pas de danse, l’élégance du surfeur ou du joueur de pelote basque à main nue, en équilibre permanent, jambes souples, bras qui s’envolent et embrassent l’espace, vivacité, légèreté, tout un art du jeu, du plaisir de jouer, et d’écrire.

Philippe Chauché


http://www.lacauselitteraire.fr/beigbeder-l-incorrigible-arnaud-le-guern

dimanche 15 janvier 2017

Richard Millet et Philipe Sollers dans La Cause Littéraire

 


« 11 heures. Entrée du Phedra (Minoan Lines) : Racine sur l’eau, en direct de Grèce. Juste derrière, la navette bleu et blanc Princess of Dubrovnik », Philippe Sollers, Automne.
« Sans écrire, je ne suis plus qu’un arbre dont le feuillage se déchire dans le vent de la nuit », Richard Millet, Journal (1991-1992).
 
Deux revues, deux revues littéraires que tout semble opposer, de la rive gauche à la rive droite de la Seine, dirigées par deux écrivains, Philippe Sollers et Richard Millet. Deux passions partagées pour la langue, deux regards sur le monde, qui souvent s’opposent, mais deux certitudes affichées, et hautement défendues : le style. Deux éditeurs : Gallimard et Léo Scheer. Des positions, des colères, des ruses, des stratégies, des écrivains en leur sein qui parfois s’ignorent mais avant toute chose défendent un style, une manière – la matière du roman –, et un œil, deux yeux perçants, pour voir et donc entendre une certaine musique littéraire, un art du récit, un saisissement du temps et des Temps, et au bout du compte, une éclairante alchimie littéraire.
 
Ils se sont longtemps croisés dans les coursives du Navire Amiral. Deux écrivains qui savent lire, deux éditeurs qui savent écrire. Et puis Richard Millet est parti, le solitaire intempestif a trouvé un autre port d’attache. Voilà ce qu’il écrivait à Philippe Sollers, l’absolu isolé, en août 2010 : « Diviser les justes, multiplier les méchants, voilà à quoi travaillent nos ennemis, multipliant les pierres en lieu et place du pain, et nous reprochant, à vous comme à moi, de trop publier, c’est-à-dire d’exister. Ils voudraient que notre royaume se divise ici-bas et que nous n’atteignions pas au Royaume du Père. Ils prétendent que nous nous haïssons. Je suis pour ma part dépourvu de haine, mais non d’armes » (L’Infini, Hiver 2011). Et tout cela ne serait qu’anecdote, s’il n’y avait les livres, les textes et les revues, qui les lient d’une rive à l’autre de la Seine, du Nord au Sud et du Sud au Nord. De Venise à Beyrouth.
 
 
 
« Abandonner la “mère patrie”, pour moi, a d’abord signifié abandonner la “langue maternelle”, et avec la langue ce sont également les références culturelles et le regard sur les choses qui ont changé, c’est-à-dire tout ce qui entre en contact avec la matière profonde de l’écriture, dont se nourrit inévitablement le plaisir de raconter, et même avant cela le désir de le faire » (Onan, les Alpes et Pirandello, Giuseppe Schillaci, Le Cartel).
 
La belle idée de La Revue Littéraire est d’ouvrir son dernier opus par Le Cartel, des écrivains italiens à Paris qui participent à un projet littéraire né en 2003, basé à Milan et baptisé Nazione Indiana (1), des écrivains qui ont à cœur de mettre la langue et le style au centre de leurs écrits. Ils se définissent comme orgueilleusement différents et orgueilleusement libres.
C’est ainsi également que s’affirme Cristina Campo, dont Jérôme Michel dresse le portrait littéraire, portrait de cette insulaire de l’esprit – Elle n’a pas écrit de romans mais des proses biseautées, extraordinairement modulées sur les contes de fées, les tapis d’Orient, la pensée de Simone Weil, la sprezzatura, des poètes impardonnables comme elle, les Pères du désert, la liturgie, les villas florentines.

Il en va ainsi aussi de l’aventure éditoriale – écrire et éditer – de Guillaume Basquin (2) confronté, écrit-il dans La Revue Littéraire, à la petite bourgeoisie d’aujourd’hui, entendez les journalistes qui n’ont pas voulu lire la réédition de Carrousels de Jacques Henric. Il publie les notes inédites – Carrousels, livre de peintre, ou mieux livre pour peintres, est à la fois la période bleue et la période rose d’Henric : « Eau pourpre et bleue le rose de l’accord parvenant à l’œil par le bleu comme il arrive à l’inverse dans une rose qui fane que le bleu de l’accord s’exprime par la modulation rose ». Le livre est une ronde, ronde littéraire dont les éclairs étourdissent.
« Le monde est un triangle. Une grande géométrie, un équilibre parfait et très secret, un nombre d’or sans cesse recommencé, tout cela peut se prouver » (Marc Pautrel, La sainte réalité).
Une sainte réalité qui laisse ici entrevoir le nouveau roman de cet écrivain qui en a déjà publié cinq dans la collection L’Infini. Instants de l’histoire d’un mathématicien, d’un homme pacifique, d’une orpheline, et aujourd’hui d’un peintre : Chardin.
 
La revue de Philippe Sollers est ce laboratoire littéraire, d’intelligence vivace, d’où jaillissent des livres en devenir, des éclats anciens, des cheminements, des passions et des fidélités. Marcelin Pleynet est toujours là. De Tel quel à l’Infini, secrétaire de la revue, ami de 50 ans, écrivain, poète, historien de l’art, témoin, de ce qui s’écrit, s’édite et se vit à Venise et à Paris : « Les discussions quotidiennes pendant plus de cinquante ans n’ont pas manqué d’être des sources d’inspiration. Je pourrai vous fournir mille exemples de cela. Je retiendrai d’abord mon rapport à la philosophie, c’est-à-dire à la pensée, à la langue et aux pensées qui déterminent mes livres » (entretien avec Fabien Ribery) (3).
 
Laboratoire ouvert sur l’Histoire, Frans De Haes est l’un des fidèles de la revue, grand lettré du Livre, il offre ici son Ezéchiel pornographe ? dont il traduit Le Livre, Claude Minière ouvre quant à lui le livre, les noms de Melville, et Patrick Besson joue et se joue de la dernière rentrée littéraire.
De L’Infini à La Revue Littéraire il n’y a qu’un fleuve à traverser, entre les mots coule la Seine, vienne la nuit sonne l’heure, les jours s’en vont, je demeure, ne cessent de nous dire Philippe Sollers et Richard Millet.
 
Philippe Chauché
 

http://www.lacauselitteraire.fr/la-revue-litteraire-n65-et


samedi 7 janvier 2017

Manuel Arroyo-Stephens dans La Cause Littéraire



« C’est dans sa petite boutique de la ruelle de Preciados que j’avais commencé à acheter des éditions originales des poètes de la génération de 27, et des livres publiés avant la guerre civile ».
 
Parmi les cendres est le roman de l’Espagne, l’Espagne marquée à jamais par la guerre et la dictature. Un roman des livres – un art secret de la résistance –, des toreros, les trois Rafael : El Gallo, Ortega et de Paula, des écrivains, José Bergamín, Rafael Alberti, mais aussi Antonio Machado, Miguel de Cervantès, des libraires clandestins, des collectionneurs, des livres rares, des villes, Madrid, Saint-Sébastien, Séville, des rues et des hommes qui durant la dictature faisaient passer les livres, de mains en mains, de villes en villes, comme des chargements d’or clandestins venus du Nouveau Monde, des travailleurs de la nuit, comme l’on dit en basque des contrebandiers.
Parmi les cendres est un roman familial, roman d’une trace laissée dans la cendre des disparus par une main invisible et clandestine. Parmi les cendres est aussi un roman de la mémoire, des mémoires qui surgissent, comme des fleurs d’été qui poussent sur les cendres des oubliés, le roman élégant du souvenir vivace de celles et ceux qui ont traversé le regard de l’auteur.

 
 
« Lorsqu’on le prenait en photo, il s’arrangeait toujours pour qu’elles fussent bien en vue. Il existe une série remarquable de clichés pris alors qu’il se trouvait derrière un des burladeros des arènes de Ronda : ses mains pendent par-dessus les planches, comme les serres d’un oiseau immense, tandis que ses yeux observent au loin, intensément, on ne sait qu’elle corrida imaginaire ».
 
Parmi les cendres est un grand roman de l’amitié, celle que l’auteur porte à José Bergamín, l’écrivain en exil permanent après la victoire de Franco. Mexique, Venezuela, Uruguay, France, et au Pays Basque, le clandestin absolu, définitivement fâché avec le pouvoir – Dans cette Espagne-là, il n’y a pas de place pour moi ; je ne tiens pas à m’y retrouver. C’est dans cette éblouissante régioncette mélancolie du torero, que se dessine le portrait de l’écrivain de la génération de 27, souvenir de celle de 98, Unamuno, Baroja, Machado, Valle-Inclán. L’écrivain, le poète, l’aficionado, le jongleur, l’acrobate, le révolté, le républicain, l’ami de Picasso, devenu basque d’adoption, nationaliste des derniers instants. Une fin de vie partagée avec Manuel Arroyo-Stephens, la mort rode sous la cendre, José Bergamín perd pied, gardant ce regard vif et profond, regard projeté sur la ligne claire des Pyrénées, loin de sa terre première, loin des arènes, de ses amis gitans, loin de Madrid et de Séville, face à l’océan, à quelques pas des Peignes du Vent du sculpteur Chillida. – Là-bas, la mer calme se brisait paisiblement contre les rochers et les fers de Chillida, rien ne semblait l’affecter. Derniers instants de l’écrivain, sous le regard et la plume de l’ami éditeur, c’est le roman de la fraternité des lettres, le roman de celui qui fut éditeur de haut vol – Turner.



 
 
« Ma mère pratique le monologue avec beaucoup de naturel, comme si c’était elle qui l’avait inventé. Elle appelle ça penser à haute voix. C’est ce que font beaucoup d’Espagnols : un dialogue avec eux-mêmes et un monologue avec autrui ».
Manuel Arroyo-Stephens monologue son histoire Espagnole, sa traversée de l’Histoire ibérique, celle de ses amis et de leur passions, de sa mère, des livres qu’il a lus, découverts chez ces collectionneurs de l’ombre, ces antiquaires des lettres, des livres et des hommes qui ne cessent de l’accompagner, dans un dialogue permanent entre les pages, et les lignes, telle une pensée à haute et belle voix.
 
Philippe Chauché







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lundi 26 décembre 2016

Eric Poindron dans La Cause Littéraire


« 27 – Quels sont les trois écrivains les plus étranges que vous avez lus, et quel est l’écrivain le plus étrange que vous connaissiez ; et pourquoi ?
N.B. Le masque est un loup pour l’homme. Et même – et surtout ! – pour l’écrivain ».
« 25 – Vous vous endormez et passez « de l’autre côté du miroir » que se passe-t-il et que s’y passe-t-il ?
N.B. Toutefois attention, souvenez-vous des mots de Lewis Carroll “ Ne soyez pas si pressée de croire tout ce qu’on vous raconte… Si vous vous efforcez de tout croire… vous deviendrez incapable de croire les vérités les plus simples ” ».
 
Même en cherchant bien, aucun livre publié en ces temps ne ressemble à cet étrange questionnaire, et Eric Poindron, en romancier polymorphe, s’en est donné à cœur joie pour concocter ce pétillant questionnaire où le lecteur est invité à répondre, à écrire, à dessiner, à griffonner, à surligner, à mettre son grain de mot dans ce questionnaire romanesque. L’auteur pourrait bien surgir d’un film de Méliès, de la Foire du Trône, ou encore d’une lanterne magique, tant l’étrangeté y règne, et d’ailleurs personne ne peut affirmer que l’auteur n’a pas quitté, le temps d’imaginer ce questionnaire, la malle à malices d’un magicien inspiré, pour se glisser chez un éditeur qui n’y a vu que du feu. Les fantômes, les cabinets de curiosités, les animaux étranges empaillés, les revenants discrets, les sociétés secrètes, des sabliers, des planisphères, les voyages dans le temps, et des livres peuplent ce questionnaire sans pareil, et à chaque page, l’enfance du roman se dévoile, c’est une plongée réjouissante dans un univers peuplé de monstres et merveilles, et de petites phrases sorties du chapeau claque d’Éric Poindron, grand farceur littéraire.
 
« 37 – Comment classez-vous vos livres et vos bibliothèques et peut-on faire “voisiner” sur une étagère de bibliothèque deux auteurs irrémédiablement brouillés pour la vie, et pourquoi ? »
« 41 – Sous quelle forme aimeriez-vous figurer dans un cabinet de curiosités, celle d’un manuscrit, d’un objet magique, d’un animal empaillé ou d’un auto-portrait ; et pourquoi ? »
 
L’effet romanesque, comme on le dit de l’effet papillon, traverse ce petit livre qu’il vous faudra en partie écrire, et se propage de page en page, c’est un tremblement de phrases réjouissant, auquel participent quelques écrivains qui eux aussi n’ont pas manqué d’éclats, et de sautes de styles dans l’art de dérouter leurs lecteurs : Georges Pérec, Oscar Wilde, Italo Calvino, Antonio Tabucchi, Raymond Roussel, Marc Twain. Des joueurs d’échecs, des maîtres de la réussite, des inventeurs de mondes et de villes, des piétons qui marchaient la tête en l’air, des amateurs d’Afrique, des lecteurs d’hétéronymes, des créateurs de mythes, des amuseurs lettrés, des littérateurs joyeux, aux mille devinettes, cachant parfois entre les pages de leurs romans quelques tours de magie littéraire.
 
« 57 – Ecrivez la dernière phrase d’un roman ou d’un livre étrange à venir (mais ne comptez pas forcément sur nous pour l’éditer) ».
 
L’étrange questionnaire, une fois publié, va peut-être un jour se multiplier. Quelques lecteurs s’étant prêtés au jeu, le petit livre passera de main en main pour finir dans le cabinet de curiosités de l’auteur. Dix, vingt, trente exemplaires uniques qui se glisseront aux quelques places laissées vacantes par trois animaux empaillés dérobés ou par quelques livres anciens vendus par nécessité, l’auteur amusé de cette situation nouvelle pourra alors envisager de rééditer ce questionnaire et ses réponses, offrant de nouvelles aventures littéraires et de nouvelles questions à ses futurs lecteurs.
 
Philippe Chauché


http://www.lacauselitteraire.fr/l-etrange-questionnaire-eric-poindron

jeudi 8 décembre 2016

Philippe Sollers dans La Cause Littéraire





« Manet, Cézanne, étaient des bourgeois ? Et alors ? Ces aventuriers étaient tous singuliers. Tant qu’on n’aura pas rétabli des hiérarchies, non pas sociales, mais intellectuelles et artistiques pour évaluer ce pays qu’on appelle la France, on nagera dans la bouillie. C’est d’ailleurs ce qui nous arrive » (Contre-attaque).
 
« Monsieur Proust a raison, il a ses raisons, il a toujours raison, c’est un appareil de haute précision à qui rien n’échappe. Céleste dit l’essentiel : “Il s’est mis hors du temps pour le retrouver” » (Complots, L’ange de Proust)
 
Philippe Sollers attaque sur tous les fronts. En lecteur de L’Art de la Guerre et de Clausewitz, il s’adapte, positionne sa cavalerie et son infanterie, ne craint point la retraite, sait contourner l’ennemi, trouver une brèche dans sa défense, profiter de la nuit sans lune pour finalement attaquer, et quelle attaque ! Une attaque en deux temps, et plusieurs mouvements. Il y a Contre-attaque, un livre d’entretiens avec Franck Nouchi, livre d’échanges de mots et de balles, comme l’auteur de Femmes s’y emploie souvent dans la revue Ligne de Risque avec François Meyronnis et Yannick Haenel, le bordelais monte au filet.
 
 
 
Et puis il y a un recueil de textes, d’articles et d’entretiens, Complots, qu’il serait juste d’entendre au sens d’intelligence entre plusieurs personnes, premier acte d’une conjuration qui se prépare, d’une alliance des lettres et des lettrés heureux. Le verbe vivant est toujours une formule magique, d’autant plus lorsqu’il y est le fruit d’écrivains que Philippe Sollers défend ici, comme il l’a fait ailleurs, leurs noms : Shakespeare, un magicien de la présence totale, Machiavel, Flaubert, mais aussi Stendhal, Tout est vibrant, imprévu, coudé, erratique, Saint-Simon, Je trouve intéressant de regarder l’envers de l’Histoire d’aujourd’hui, exactement comme Saint-Simon observait la désagrégation de la monarchie qui va conduire à la Révolution, ou encore Casanova, la vie enchantée de billets, de rendez-vous, de brouilles, de réconciliations, ou celle plus sombre, des maladies, des fuites, des prisons, il suffit d’ouvrir le livre pour qu’ils apparaissent, miracle de la formule magique, que prononce le Girondin.
 
« De Villon à Baudelaire, de Thucydide à Heidegger… La Bible, les prophètes. Si je les cite, si je les dis, ils sont là, immédiatement. C’est le passé qu’il faut redéfinir. Dans ce présent instantané, il est en danger » (Contre-attaque).
 
« Il se parle à lui-même, et se donne des conseils : “brillanter le style”, “je donne du nombre, de la tranquillité, des détails, du style”. Il s’interpelle en anglais, raffole de l’italien, possède le français comme personne » (Complots, Stendhal politique).

Philippe Sollers décoche ses flèches dans Contre-attaque, privé de tribune dans la presse, après avoir eu sa page dans Le Monde, Le Journal du Dimanche, et L’Observateur, remercié de toute part, victime dit-il, d’être ce qu’il est, de ne pas avoir changé, de continuer à défendre la France  vivante, contre celle qu’il nommait en 1999 à la une du Monde, La France Moisie – qui a toujours détesté, pêle-mêle, les Allemands, les Anglais, les Juifs, les Arabes, les étrangers en général, l’art moderne, les intellectuels coupeurs de cheveux en quatre, les femmes trop indépendantes ou qui pensent, les ouvriers non encadrés, et, finalement, la liberté sous toutes ses formes… En ligne de mire de son arme littéraire et politique d’une grande précision, Pierre Bourdieu, Régis Debray, et ceux qui aujourd’hui organisent la censure, et qui n’apprécient guère les esprits frondeurs. Face à cette censure molle, il avance ses pions, ses cavaliers, ses fous et ses rois : Debord, Barthes, Baudelaire, Bataille, Céline, Proust, mais aussi Hegel, Lautréamont et Rimbaud, ses contemporains, comme le sont les écrivains – ses camarades de combat – que l’Isolé absolu publie dans L’Infini, la revue et la collection qu’il dirige chez Gallimard. Le théâtre des opérations s’est transformé, voici le temps des assassins, pour les contrer, et y voir réellement – lire la plume à la main apprend à voir et à entendre –, alors l’écrivain invite Franck Nouchi à lire Confessions d’un mangeur d’opium de Thomas de Quincey – Tu comprendras mieux pourquoi nous avons affaire à des assassins délinquants et non pas à des héros de je ne sais quelle anticroisade –, et on est loin du écrire sans trembler, lu ici ou là, simplement, l’affirmation que quand tout va mal, la littérature est en première ligneComplots est un nouvel épisode de La Guerre du Goût, ce feuilleton romanesque apparu en 1994, cette encyclopédie qui traverse les siècles, qui se laisse traverser par les siècles – l’écrivain est ainsi –, d’un autre siècle l’autre, de siècles embrassés, présents, et l’on s’accorde au Temps Retrouvé.
 
« Vous entendez la musique d’une oreille, vous la déchiffrez de l’autre. Vous êtes au théâtre du Globe, sur une autre planète. Les tragédies vous empoignent, les comédies vous tournent la tête. Shakespeare est comme Dieu : il fait ce qu’il veut » (Complots, Féérie de Shakespeare).
 
Philippe Sollers est un étonnant passeur de textes, un surprenant complice des écrivains d’hier, d’aujourd’hui et de demain. Il se glisse dans les phrases admirées et au centre des aventures littéraires qu’il devine, qu’il découvre – c’est un grand lecteur de correspondances –, et nous fait découvrir. Il a l’oreille fine – la littérature s’écoute –, le regard vif, et ne cesse d’écrire ce roman chinois, vénitien, et bordelais, un roman perpétuel et éternel.
 
Philippe Chauché

http://www.lacauselitteraire.fr/contre-attaque-philippe-sollers-franck-nouchi-et

mardi 29 novembre 2016

People Bazaar dans La Cause Littéraire



J« Juin 1955. Je suis au coin de la rue Saint-Benoît et du boulevard Saint-Germain. J’attends. Quoi ? Tout et rien. Que va-t-il se passer ce soir ? Comment dîner ? Pourrai-je entrer au Club Saint-Germain où doit passer Art Blakey et ses Jazz Messengers ? » (Avoir vingt-ans à Saint-Germain-des-Prés).
 
Je me souviens de Pierre de Lucovich, toutes celles et ceux qu’il a croisés, rencontrés, interviewés, aimés, en plus de cinquante ans, pourraient-ils peut-être répondre à cette invitation, à ce réjouissant exercice littéraire. En attendant de lire leurs réponses, l’infiltré offre dans cet opus ses souvenirs, souvenirs gracieux et élégants de nuits blanches et noires de Paris et New-York, les nuits d’un « raisin aigre »*, accordées aux musiques de Miles Davis, de Bud Powell ou de Thelonious Monk. En cinquante ans, Pierre de Lucovich aura plus pour moins approché – le journalisme ressemble parfois à la chasse au lion à l’arc – Orson Welles, drapé dans sa cape noire, Paul Gégauff, brillant, provocateur, mais aussi Maurice Ronet, docteur en lucidité, ou encore Françoise Sagan, l’amie, Dalio, l’humour juif à fleur de peau, l’autodérision dans le sang, mais aussi quelques princesses, des ministres, des peintres, des chanteurs, des couturiers, tant et tant d’autres. L’élégant infiltré écrit pour Paris Match, Vogues Homme, Paris Presse, Lui, L’Express, L’Evènement du Jeudi, Harper’s Bazaar.
 
Ses portraits-souvenirs sont toujours précis et nets, ses phrases sans emphase, il va droit au but, aux faits, tout l’art d’un roman qui se déroule sous ses yeux, en deux phrases, il saisit une situation et c’est à chaque fois juste et troublant, son œil voit, sa main ne tremble pas, même lorsque la terre se dérobe sous ses pieds, il sait admirer, comme il sait griffer les suffisants et les fâcheux.
 
« A table, c’est un feu d’artifice sur Hollywood. Nous parlons du cinéma américain des années cinquante, période patriotique et paranoïaque. Il a compris que je suis cinéphile. Je lui rappelle les navets à la gloire du FBI dont le plus célèbre est I was a communist for the FBI, l’histoire d’un agent infiltré dans le PC américain. Il éclate de son rire tonitruant et se met à imaginer des titres parodiques : I was a teenage computer, I was a pizza in the mafia » (La mémoire d’Orson).
 
Souvenirs d’un infiltré dans le beau monde est le roman d’une vie, la vie de Jean-Pierre de Lucovich, ponctuée de rencontres, d’éclats de rires, de doutes, de beaux costumes, d’amours, il prénomme son fils Roman – Au fond, tu es le père du nouveau Roman –, de drames, de nuits blanches, de coups de colère et d’amitiés. Son décor : la Côte d’Azur, le Luberon de ses amis – Maurice Ronet –, les nuits parisiennes, les Palaces, L’Alcazar, le Palace, Lipp, Maxim’s, des châteaux, des clubs de jazz parisiens et new-yorkais, des rendez-vous secrets et discrets, où il se rend sur la pointe des pieds. La discrétion est une règle, l’élégance une éthique. Il traverse ce beau monde à la manière de Cary Grant – Un homme élégant s’habille toujours de la même manière – dans les films d’Hitchcock, même démarche légère, un rien de nostalgie, dupe de rien, comme dans La Dolce Vita. Si la vie est une fête**, alors il serait vraiment navrant de ne pas en être, ne cesse-t-il de nous dire, à chaque page de ce récit romanesque, léger et pétillant.
 
 Philippe Chauché
 
* L’expression est de Boris Vian qui appelait ainsi les tenants du be bop, surnommant ceux de la Nouvelle-Orléans, les « figues moisies »
** Livre de souvenirs de José Luis de Villalonga