samedi 18 janvier 2020

Iñaki Uriarte dans La Cause Littéraire

 
 
« L’autre soir, au dîner, j’ai semé le trouble. En affirmant que la grossièreté et l’incompétence de nombre de journalistes des pages culture ne seraient jamais admises au sein de la rubrique sportive du journal. Personne ne peut faire un papier sur un match de football sans y avoir assisté. Il serait immédiatement démasqué ».
 
Bâiller devant Dieu est le journal grinçant et amusé d’un moraliste qui ne prend rien très au sérieux, sauf Borges, son chat, et les plages de Benidorm. Iñaki Uriarte est un expert en étude de lui-même, qui sait que pour bien écrire, il faut bien se connaître. Il se fréquente, s’examine, se traque, de sa plage, de son lit ou d’un fauteuil où il sommeille, explore ses réactions et ses humeurs. Il n’est donc pas surprenant qu’il fréquente avec assiduité Montaigne, son maître en introspection : « Toute la gloire, que je prétends de ma vie, c’est de l’avoir vécue tranquille ».
 
Iñaki Uriarte se passe en revue, comme il passe en revue ce qu’il vit et traverse, et c’est piquant, drôle, réjouissant, léger. Il prend à témoin les écrivains qui occupent ses nuits, ses jours et ses chroniques littéraires, et les invite à ses siestes vagabondes ; Enrique Vila-Matas : « Je t’appelle simplement pour bavarder » ; Pascal, Pessoa et son Livre de l’Intranquillité publié en espagnol en 1984 : « Ce n’est pas tous les jours que nous sommes témoins de la naissance d’un classique » ; Baudelaire, Schopenhauer, Cervantès : « Lire le Quichotte vous rend heureux » ; Byron dans l’œil brillant d’André Maurois : « Saleté de plume ! » ; et Cioran pour son journal : « C’est mon anniversaire. Je l’avais complètement oublié ». Iñaki Uriarte joue avec les citations, s’en amuse ou s’en agace, mais jamais sans élever la voix, c’est sa belle passion. Qui aime bien, sait bien citer ! L’écrivain passe ses journées à lire, à rêver, parfois à boire un verre, à se promener, à bâiller – « J’ai toujours pensé que le bâillement était le symptôme d’une sérénité spirituelle, l’un des actes les plus mystérieux » – et à écrire des critiques littéraires pour un journal basque – l’écrivain est espagnol, mais aussi Basque des Amériques –, ou dans ses Carnets sans trop se prendre au sérieux.
 
 
 
Bâiller devant Dieu est un réjouissant journal stylé d’une belle élégance, Iñaki Uriarte y chuchote, sourit, s’enthousiasme, boit un coca, fume, et accorde tout le temps qu’il faut à converser avec son chat Borges ; l’écrivain argentin qui lui aussi choyait les chats s’en réjouirait. L’écrivain se passe au tamis comme il passe au tamis son époque – « Débatteurs, chroniqueurs, chauffeurs de taximême combat. Un déploiement d’indignation morale, le taximètre en marche » – et pratique l’ivresse de la phrase finement aiguisée, du mot amusé, avec la légèreté mélancolique d’un rentier d’un autre temps.
 
« Je me lève habituellement à onze heures. Ai-je trop dormi dans ma vie ? Dois-je le regretter ? Nous ne dormons jamais “suffisamment”, il est impossible de “dormir suffisamment”. Jules Renard : « Un chat qui dort vingt heures sur vingt-quatre, c’est peut-être ce que Dieu a fait de plus réussi ».
 
Philippe Chauché
 
Frédéric Schiffter a signé la préface  : http://lephilosophesansqualits.blogspot.com/2019/10/inaki-uriarte.html
 
 

samedi 11 janvier 2020

Carles Diaz dans La Cause Littéraire






« Je suis sur le papier un croquis. La paille en désordre qui flambe. Le foin que les fermiers ont brûlé. La cendre dispersée qui retient la Hauteur captive. Cette bordure des champs qu’on ne cultive pas et qui en Occitanie s’appelle : la talvera ».
« Soi sul papièr un escapol. La palha escampilhada que flamba. Lo fen que los bordiers l’an cremat. Lo cendre espargit que reten la Nautor captiva. Aquel bòrd de las pèças que se laura pas e que’n Païs d’Òc se ditz : la talvera ».
 
La poésie, cet éclat musical est une affaire de langue. Ici elles sont deux, la langue d’Oc et la langue de France. Deux langues qui s’accordent, et se répondent, l’une enfante l’autre, l’autre fait entendre la première, « Une langue unique ne suffit jamais pour habiter le monde… ». Carles Diaz en possède au moins deux, celle de son origine, l’espagnol du Chili, « j’ai traversé le mutisme des Andes », et celle de son adoption littéraire et géographique, le français.
 
En Marge est un dialogue entre deux langues, entre des sons, des résonnances et des accents. C’est une belle aventure poétique entre Joan-Pèire Tardiu et Carles Diaz. Au centre de la « Margece bout de terre essentiel, à partir duquel le labour va pouvoir s’accomplir » (Joan-Pèire Tardiu), le verbe, « la langue sacrifiée, dynamitée dans le silenceMille vies (qui) s’embrasent…la griserie de paysages natifs… ». Cet espace de l’entre deux, entre deux sillons, deux terres, inspire le poète, avant qu’il ne laboure sa feuille, n’y trace son sillon poétique. Ne creuse la langue, comme un paysan sa terre, avec la régularité métrique d’une charrue, qui gratte et creuse comme la langue d’Oc sonne comme un soc, qui frappe l’angle d’une pierre enfouie.
 
« Le chant, pareil aux vagues, n’est qu’un point de fuite vers les profondeurs du silence ; là-bas où la mer a creusé sa patrie d’inflexibles mystères ».
« Lo cant, coma las ondadas, es pas qu’un punt de fugida cap a las pregondors del silenci ; enlai, que la mar i a cavat sa patria de mistèris inflexibles ».
 
 
 
Carles Diaz et Joan-Pèire Tardiu écrivent de la lande, où naissent les rumeurs du monde, les langues perdues, les hommes égarés ou jetés sur les flots. Ils écrivent de la grève face à l’océan, où échouent les bois flottés, d’une clairière, et leur parole réveille les langues disparues, et éclaire les corps brisés. Il suffit de se souvenir de l’Odyssée gasconne de Bernard Manciet (1), le passeur, l’ermite, l’éclaireur des Landes, qui lui aussi écrivait porté par les roulements de la langue, et les éclats coupants du monde, alors que sonnait le tocsin et les cloches de Sabres : « je te fais Soleil tourner comme le lait / j’ai le bras rouge / tu es mes larmes / soleil de Sabres le plus rouge / que j’enterre dans mes midis / ». Carles Diaz et Joan-Pèire Tardiu continuent à creuser cette veine aux éclats d’or, la langue passée au tamis des orpailleurs, pour n’en garder que sa poétique matière.
 
Philippe Chauché
 
(1) L’Enterrement à Sabres, Bernard Manciet, édition établie par Guy Latry, Mollat, 1996
 
https://www.lacauselitteraire.fr/sus-la-talvera-en-marge-carles-diaz-par-philippe-chauche

vendredi 20 décembre 2019

Jacques Cauda dans La Cause Littéraire



« Au delà de l’expression “manger des yeux”, la peinture a beaucoup à voir avec le corps bu et le corps mangé. Boire ses paroles, dit-on, car les images sont des paroles silencieuses qui s’échangent de l’un à l’autre » (Profession de foi).
« Pédaler n’est-il pas ajouter du sien à la réalité du paysage, de la même façon qu’écrire distingue la réalité du monde d’avec l’acte qui en même temps le dépose ? Mémoire des mains pour mémoire des jambes… » (Vita Nova).
 
 
Jacques Cauda possède le pouvoir très ancien d’enflammer ce qu’il touche, une feuille blanche, une toile, un livre, un corps aimé. Le peintre surfiguratif peint ce qu’il voit, tout est dans l’œil pense l’artiste et il le prouve par ses papiers et ses pastels à l’huile. Les images qu’il choisit ont souvent été déjà « vues », il s’attache à les montrer à travers ce prisme, mais autrement, pour cela il faut savoir dessiner (c’est son cas), ne rien ignorer du trait, et de la couleur (c’est aussi son cas). Dans ses livres, Jacques Cauda raconte sa vie, au cœur de Profession de foi, sa jeunesse délinquante, ses mauvaises fréquentations (« La violence me fascinait. Et l’émeute également »), cette « mauvaise réputation » dirait Guy Ernest Debord. Il est explorateur à Paris, l’œil de sa longue vue livre ce qui devrait rester caché (« Boxer short en soie naturelle, culotte en point d’Alençon ou en coton blanc qui colle au sexe comme la bouche de la lamproie à la peau de sa victime… »), il apprend à voir et donc à dessiner (« Oui, je savais la regarder (merci Léonard !), la regarder de cette manière ravissante qu’on savait tout de suite combien je les aimais les femmes »), étudie le cinéma, travaille du soir au matin pour payer son loyer, réalise des documentaires pour la télévision, puis il peint, ne cesse de peindre. Il lit et écrit sa vie, en peintrécrivain dit-il, à la manière des peintres qu’il admire : Watteau – il se dessine en Gilles –, Cézanne, Matisse, Pollock, Manet ; il a mille vies, c’est le chat Cauda, un ours, un géant.
 
 
 
« Les peintres, ils voient le dedans des choses. La nature au sens large. Les trèfles comme les cœurs » (Profession de foi).
« En picard, on cueille les vélos, ce sont des arums. En vélo, le Christ a toujours une roue d’avance sur le temps qui passe… » (Vita Nova).
 
 
 
Jacques Cauda est un voluptueux lettré, un lecteur qui joue avec le temps, avec Proust, Flaubert, Dumas, Duras, Richard Millet, un dévoreur de pinceaux et de corps – ces derniers tableaux dévorent des corps offerts et ouverts. Jacques Cauda a la passion du livre, du vélo et du Tour. Vita Nova est le récit de cette passion et de quelques autres. Profession de Foi est celui de sa naissance à la vie, donc à la jouissance, à la peinture et aux livres. Comme il écrit, il dessine et il peint. Ses pastels racontent les coureurs, son Tour de France, le Tour de France d’un peintrécrivain, les fleurs des maillots sous le ciel de France. Jacques Cauda écrit comme le maillot jaune roule sur les chemins de son enfance, avec légèreté (« pédaler est ajouter du sien à la réalité des paysages, mécaniquement le mouvement des jambes sur les pédales est comparable à celui qu’exerce notre mémoire »).
 
 
 
 
Qu’il écrive ses éclats de vie (« 31 décembre 1981, je réveillonne en compagnie des Mémoires d’outre-tombe. Chateaubriand m’enivre »), ses accords de passions (« Sonia, la bouche en rond de serviette, dans un halo de jaunes et de bleus, principaux composants de la lumière du jour, appuyée le dos à la fenêtre du séjour »), qu’il invite des musiciens de jazz dans sa galerie magique et magistrale, à chaque fois son trait, ses couleurs harmonisent la vie, qui se pâme et s’offre à son regard saillant.
 
Philippe Chauché
 
 
 
 

lundi 16 décembre 2019

Les Aventures de Sancho Panza d'Andrès Trapiello dans La Cause Littéraire



 
« Telle fut la fin de l’ingénieux hidalgo de la Manche, dans un village dont Sidi Ahmed n’a pas voulu préciser le nom, pour que tous les bourgs et villages de la Manche se le disputent et se l’approprient, comme les sept villes de Grèce s’étaient disputé l’honneur d’avoir vu naître Homère », L’Ingénieux Hidalgo Don Quichotte de la Manche (1).
 
« On aurait dit que celui-ci était un personnage à propos duquel on pouvait écrire non pas un ni deux, mais deux cents ouvrages, car ces évènements racontés par Sidi Hamed et traduits par Cervantès, qui se déroulaient lors des différentes sorties de don Quichotte, pouvaient encore être agrémentés de détails et complétés et enrichis de mille nuances qui transformaient le livre en une narration sans fin », Suite et fin des aventures de Sancho Panza.
 
 
 
L’ingénieux Miguel de Cervantès publie en 1604 la première partie de Don Quichotte, et c’est en 1615 qu’est imprimée la suite de ce livre unique, qui porte sur les fonts baptismaux l’art romanesque moderne. André Trapiello décide d’en poursuivre l’histoire éternelle et les aventures réjouissantes. Peu de livres déclenchent un tel engouement, une telle passion et tel talent d’écrivain, preuve s’il en était que lire, façonne son écriture, à bon lecteur, parfois bon écrivain. Pas un espagnol qui n’ait à l’oreille et en mémoire ces aventures exceptionnelles, racontées ou lues, ce délicieux récit de l’incroyable chevalier à la triste figure et de son savoureux écuyer, sur les chemins d’Espagne, de la Manche à Barcelone, ces leçons de courage, de justice, de rigueur, d’à propos, et ces éclats de douce folie.
 
« Don Quichotte est mort, mes amis, mais Sancho est là pour nous confirmer avec précision la véracité de tous ces évènements lorsque ces nouvelles aventures sortiront des presses, tout comme nous pourrons voir de nos propres yeux la réalité de maintenant, un rien estompée », A la mort de Don Quichotte (2).
 
 
 
 
Le temps semblait s’être arrêté dans la Manche, les compagnons de Don Quichotte endormis par quelques maléfices, mais la baguette magique d’Andrés Trapiello va les réveiller, leur redonner souffle et vigueur. Don Quichotte disparu, Andrés Trapiello entraîne Sancho, sa nièce Antonia, le bachelier Samson Carrasco et la gouvernante Quiteria sur les chemins qui mènent à Séville, avant d’embarquer pour l’Inde, ils vont prendre la mer et y croiser notamment un pirate anglais lettré, qui n’ignore rien des aventures de Don Quichotte, et des comédies de Shakespeare – ces deux géants ont-ils eu en mains leurs écrits réciproques, se sont-ils croisés, certains l’imaginent, mais l’Histoire veut qu’ils soient tous les deux morts en avril 1616, l’un le 22, l’autre le 23, il y a là un formidable roman à écrire –, et tant d’autres curieuses choses plus réjouissantes les unes que les autres. Ici point de géants, de moulins à vent, de Biscayen, ou de moutons, mais des brigands, et un notaire tout aussi mal intentionnés que ceux que croisa Don Quichotte dans son périple chevaleresque. Suite et fin des aventures de Sancho Panza est le roman picaresque de Sancho et de ses amis, un roman d’aventures, en mer et sur des terres éloignées, placé sous la haute protection de l’ingénieux hidalgo de la Manche, et du bon sens de Sancho. Pas un instant sans que la figure romanesque du héros n’éclaire les exploits de ses amis, prouvant à chaque page qu’aucune histoire au monde n’a jamais cessé d’être racontée, et que même le meilleur des tisserands peut laisser dépasser un fil. Andrés Trapiello se saisit de ce fil littéraire, et tisse un formidable roman racé, inspiré, et réjouissant de drôleries.
 



 
 
« Rien ne sert de regarder en arrière ni de regretter ce qui s’est passé. Antonia et moi sommes jeunes, l’aurore point, les astres indiquent au firmament la nouvelle de notre bonne fortune, et vous, ami Sancho, amie Quiteria, et toi, mon épouse, écrivons le nouvel âge d’or de la Manche », Suite et fin des aventures de Sancho Panza.
 
 
Andrés Trapiello se glisse dans la peau de Miguel de Cervantès, il fait corps avec sa langue d’une inouïe vivacité, avec Don Quichotte et ses amis, et nous livre une formidable épopée, une odyssée inspirée, étourdissante, réjouissante, extravagante, servie par un style époustouflant, fleuri, savoureux, surprenant, qui rendent ce roman indispensable à tout lecteur passionné – comment ne pas l’être ? – des éternelles aventures de Don Quichotte. Et comme fleurissaient au siècle du Quichotte les romans de chevalerie, le nôtre nous offre ces éclats érudits et piquants, fidèles à ce géant des lettres que fut Cervantès. Parfois la fidélité aux grands livres enfante de beaux enfants romanesques, ils ont l’audace de leur père, et l’originalité de leur jeunesse.
 
Philippe Chauché
 
 
(1) Miguel de Cervantès, traduction d’Aline Schulman, 1997, Seuil
(2) Andrés Trapiello, traduction Alice Déon, 2005, Buchet-Chastel


http://www.lacauselitteraire.fr/suite-et-fin-des-aventures-de-sancho-panza-andres-trapiello-par-philippe-chauche

samedi 7 décembre 2019

Les fantômes de Jean-Michel Olivier dans La Cause Littéraire



« Pour un écrivain, Paris est peuplé de fantômes. Des fantômes familiers, silencieux, bienveillants. Nous sommes dans l’ancien hôtel particulier de Beaumarchais, où l’écrivain, musicien, homme d’affaires, mais aussi marchand d’armes et espion, aimait se réfugier quand les fâcheux le harcelaient » (Simone Gallimard).
 
Eloge des fantômes est un merveilleux livre, habité de fantômes admirés, rendus à la vie par la plume miraculeuse de Jean-Michel Olivier. Des portraits d’écrivains, de penseurs, d’éditeurs, de graveurs que l’auteur a croisés, longuement ou furtivement, et admirés. Des artistes devenus des amis d’un temps passé, des complices en lettres, et en art éphémère, dont il a partagé des instants de complicité, de travail, qu’il décrit comme l’on décrit un miracle, une visite, un éblouissement, mais aussi une profonde tristesse lorsqu’il apprend leur disparition.
 
Jacques Chessex
 
 
Ces fantômes bienveillants ont pour nom Jacques Chessex : « Tu es un homme en colère et cette colère te porte, t’inspire, te fait oublier du monde autour de toi » ; ou encore Simone Gallimard : « Je garde au fond des yeux – dans les recoins de ma mémoire engloutie – votre élégance, votre sourire, votre curiosité pour tout ce qui n’est pas encore écrit » ; Jacques Derrida : « Les paroles d’un ami sont toujours celles d’un fantôme : à la fois testament et oracle » ; et Bernard de Fallois : « Vous êtes un homme de l’ombre et vous aimez sortir de l’ombre des textes ou des auteurs qui vous fascinent ».
 


Bernard de Fallois
 
 
Eloge des fantômes est un livre nourri de ces ombres bienveillantes, ces visiteurs talentueux, qui ont traversé la vie de l’auteur, comme des éclairs, des éclats, des traits, et qui laissent des traces indélébiles. Difficile d’oublier et se passer de tels fantômes.
 
« Tu inventes sans cesse, sur la plaque de cuivre, rectangulaire comme la toile du peintre, un style, un vocabulaire, une grammaire qui sont ta signature. Unique et singulière » (Marc Jurt).
« La mort n’existe pas, écrivait le poète Tsernianski, il n’y a que des migrations » (Michel Butor).
« J’admirais votre élégance qui était celle aussi de votre écriture » (Nicolas Bréhal).

Marc Jurt
 
 
Eloge des fantômes est un livre de passion et de passions, passion pour ces hommes et cette femme, ces artistes, ces passeurs, ces éditeurs qui ont nourri et nourrissent sa vie d’écrivain. Il sait qu’écrire doit se faire avec les attentions d’un témoin reconnaissant aux grands passeurs attentifs, et qu’il est nécessaire et admirable de leur rendre ce qu’ils ont offert : la mise au monde d’un livre, qui est toujours une renaissance. Les livres de Jean-Michel Olivier naissent de tout cela, de ces rencontres, de ces fidélités, d’une écoute, d’un regard, et il excelle dans l’art du portrait saisi sur le vif, en deux phrases, à la manière d’un graveur, ses traits sont vifs et nets, précis, ses mots résonnent comme un éclair, et les fantômes qu’il invite sont admirables. De ses admirations, il a fait un beau livre, touché par la grâce de la fidélité à ses éternels fantômes.

 
 
Philippe Chauché
 
 

vendredi 15 novembre 2019

Georges Duby dans La Cause Littéraire




« Aucun historien contemporain n’a été pareillement habité d’une réflexion sur la mémoire historique, sur sa position d’observateur, sur les sources et les archives. Aucun n’a su établir, entre le foyer de son travail, les XI° et XII° siècles, et le temps présent, une dialectique qui l’amena à déclarer, à l’instar de Michelet : “Je suis tout prêt à dire que ce que j’écris, c’est mon histoire” », Pierre Nora
 
« L’importance que Georges Duby a accordée à la valeur esthétique du discours historique a ouvert une voie stimulante, que nul après lui n’a osé emprunter aussi passionnément », Filipe Brandi
 
« Dans une poussière de canicule qui se lève, obscurcit tout et fait qu’on peine à se reconnaître, le crâne bourdonnant sous le heaume surchauffé, les yeux aveuglés par la sueur, ces joueurs de première catégorie entendent n’affronter que leurs pairs », Le Dimanche de Bouvines, La Victoire, Georges Duby
 
Admirable et précieux, deux mots qui s’imposent lorsque l’on découvre cette édition des Œuvres de Georges Duby, mise en lumière par le papier bible – le papier d’or de l’édition française – de la Bibliothèque de la Pléiade. Admirable dans sa forme et précieux dans son contenu. De sa Leçon inaugurale au Collège de France, en passant par Le Temps des cathédralesLes Trois Ordres, l’étourdissant Guillaume le Maréchal et enfin les Dames du XIIe siècle
 
 
 
L’historien, le médiéviste, le compagnon de route des Annalesl’homme des enracinements personnels, le professeur, le chercheur, le conférencier affûté, l’écrivain remarquable, le passeur d’Histoire et d’histoires trouve ici une place exceptionnelle, une édition à la hauteur de son érudition.
Ses évocations, ses récits, ses immersions, ses fines réflexions, conjuguent à merveille le savoir historique, les savoirs à la saveur du verbe. Il suffit pour s’en convaincre de lire et de recopier – pour savoir écrire, il faut savoir lire, et donc recopier mot à mot ces phrases racées qui donnent corps et âme aux livres de Georges Duby – les premières phrases de chacun des ouvrages de cette édition qui deviendra éternelle : L’année 1214, le 27 juillet tombait un dimanche. Le dimanche est le jour du Seigneur. On lui doit tout entier. Mais aussi : Le XI° siècle, pour les peuplades de l’Europe occidentale, fut le moment d’une lente émersion hors de la barbarie. Ou encore : Il n’y a plus désormais qu’à laisser faire le temps, attendre, suivre les progrès de cette agonie qui traîne. Qu’il s’aventure dans la Bataille de Bouvines, ce duel entre deux « bannières », deux conrois, des corps soudés pour une tâche collective.
Qu’il explore Le Temps des cathédrales, cet éblouissement de la chrétienté latine, ses monastères, son Dieu et ses hérésies, ses moines, son âge de raison, sa lumière, le mouvement de la culture, cette longue et vibrante révolution des hommes, des livres, des musiques et des pierres : Le monde monastique ne cherche pas à raisonner sa foi, ni d’effet, ni de preuve, mais de communiquer avec l’invisible, et nulle voie ne lui paraît plus directe que l’expérience du chœur liturgique. Ou qu’il dresse l’admirable portrait de Guillaume le Maréchal, le meilleur chevalier du monde, l’inouï tournoyeur, dans un roman de la fin annoncée, un roman du murmure, des intrigues du pouvoir, du silence et de l’honneur, un théâtre de la guerre : Au terme de la fête funéraire, allongé sur la bière devant la tombe ouverte, le corps du Maréchal, muet, parlait encore.
Georges Duby s’attache aux faits, à l’événement, à ces instants qui bouleversent l’Histoire, qui transforment la France, mais aussi, à ces fils tendus par tous et entre tous les acteurs de ce monde majeur qu’il arpente d’un pied léger, il en dresse les portraits, les enjeux et les croyances, confrontés aux vagues et aux vents qui se lèvent. En historien des hommes, des guerres, de la religion, des rois et des chevaliers, Georges Duby se fait aussi géographe méticuleux de l’Histoire de France, d’une France mouvante et troublante.
 
« La ville professait un christianisme ardent mais lyrique, et qui s’épanchait en mouvement d’affectivité », Le Temps des cathédrales.
 
Georges Duby, historien du pouvoir et des pouvoirs, du religieux, et de l’art, fascine par son regard, ses explorations des possibles de l’Histoire, et les témoignages de ses grands témoins. Il embrasse le détail, comme il décrit les groupes humains, ceux qui fomentent, bâtissent, et nourrissent l’Histoire qui devient. Dans ces récits et ces histoires, s’offrent mille portraits, mille détails, qui enflamment le récit, et le rendent follement romanesque. Ses ouvrages affinent l’Histoire du pouvoir, des guerres – Ouverte vers le sacré, la bataille s’ordonne en liturgie –, des trahisons, du courage et des allégeances. Pour Georges Duby, l’Histoire est un nuancier, nuances dans les batailles, dans l’avènement des cathédrales, nuances dans la constitution de corps sociaux, dans les portraits des Dames du XIIe siècle – Aliénor, Marie-Madeleine, Héloïse, Iseut : A tous, jeunes ou vieux, mariés ou célibataires, aux femmes de la cour aussi, Iseut présentait une figure exemplaire de la féminité. Iseut est une dame. Davantage : c’est une reine.
 
L’Histoire est ici chez elle dans les Œuvres de Georges Duby et l’écrivain historien lui donne des ailes, lui offre un trône royal, un territoire, un pays, une nécessité, porté par sa vivacité de conteur lettré, et d’historien admirable qui croit aux faits, et sait comme aucun autre embrasser le Monde féodal, un monde qu’il rend vivant, vivifiant et effervescent.
 
« On peut tenir la Divine comédie pour une cathédrale, la dernière ».
 
Philippe Chauché
 



dimanche 27 octobre 2019

Julien Battesti dans La Cause Littéraire


« Comment ne pas voir que chaque ouvrage théologique était un exemplaire de ce grand “livre sur rien” que les écrivains les plus ambitieux convoitaient ? Je n’ai jamais jugé utile de dire à mes professeurs que j’envisageais la théologie comme un genre littéraire car de la littérature, encore aujourd’hui, je n’attends pas moins que la résurrection et la vie éternelle ».

L’Imitation de Bartleby possède le pouvoir romanesque de faire se lever les morts du néant où on les a abandonnés. De faire entendre des voix, celle de Bartleby, le scribe de Melville, I would prefer not to, qui irrigue toujours les admirateurs de l’éblouissant aventurier de Manhattan et des îles du Pacifique. I would prefer not to, qui peut vouloir dire Je préférerais ne pas, Jean-Yves Lacroix, ou encore Je préférerais n’en rien faire, mais aussi J’aimerais mieux pas, sous le regard cette fois de Michèle Causse, l’autre voix que fait entendre Julien Battesti, l’écrivain inspiré. Une voix et un visage accompagnent ce roman, gracieusement composé. L’imitation de Bartleby est un roman visité, habité par Melville et Michèle Causse.
 
L’écrivain-traducteur a préféré ne pas vivre plus longtemps, et a choisi de dé-naître. Michèle Causse va s’installer dans la glaciation de la mort annoncée – Je me demande où nous sommes allés chercher que la vie est sacrée –, voulue, organisée, filmée, dans sa chambre de Dignitas, cette officine suisse de la mort programmée et assistée : « Vous voulez vraiment mourir aujourd’hui ? – Absolument – Parce que si vous buvez ce médicament, vous allez mourir. – Oui. C’est ma volonté ». Dans les premières lignes de L’imitation de Bartleby, le narrateur cloué au sol par trois hernies discales se prive de mouvements pour ne pas souffrir, de mouvements et des rumeurs du monde, laissant les images de sa vie passée surgir dans son esprit, en s’accrochant les unes aux autres par association d’idée.
 
« Bien que son nom, la plupart du temps, soit associé aux expéditions navales, je n’ai jamais imaginé Herman Melville autrement que marchant seul dans les rues de New York, à la recherche des phrases qui pourraient le faire vivre ».
 
Julien Battesti invente une machine à remonter le temps, à défier l’espace, à épouser le savoir biblique, le narrateur est amateur de théologie, curieux de sainteté et de résurrection, grand lecteur de la Bible, comme son complice Melville, qui en nourrit ses livres. L’écrivain invente une machine littéraire, pour sauver Michèle Causse de sa mort annoncée, de sa nouvelle et définitive mort, le jour de son anniversaire. Le chemin menant à Bartleby va conduire le narrateur sur les pas inspirés de Michèle Causse – les traducteurs, ces ombres vivantes parfois illuminent les auteurs –, et aux portes de cette clinique suisse où elle se réfugie, avant d’en finir avec la vie, elle qui est morte plusieurs fois. Michèle Causse veut en finir avec la vie, et avec Herman Melville qu’elle connaît sur le bout des lèvres. Ce roman mise sur la délivrance, et donne à la littérature cette mission divine de sauver les corps et les âmes, et cette délivrance passe par le hasard de la rencontre avec la pierre tombale de James Joyce et d’un certain Alexander Odysseus Bohley, dans la ville qui fut la dernière escale physique de Michèle Causse. L’anonyme Ulysse et l’Irlandais volant, réunis dans ce cimetière, donnent de nouveaux élans à l’écrivain, qui se demande s’il a, comme Michèle Causse, lui aussi refusé l’immortalité.
 
L’imitation de Bartleby est un livre inspiré par Melville et ses admirateurs, par Bartleby, cette incroyable figure littéraire, et par Michèle Causse, dans ses doutes et ses broderies de traductrice, leurs mots, et leur histoire, par magie, soigne le narrateur de ses maux. Les livres magiques ont des effets inouïs sur leurs auteurs, et parfois sur leurs lecteurs.
 
« Les choses naturelles et moi avons longtemps vécu chacun de son côté. Je ne parle pas seulement des végétaux, bien sûr, mais de toutes les choses qui savent durer dans l’état naissant, comme les rafales de vent ou les phrases d’un beau livre. Car c’est la littérature qui fit pour moi office de lieu naturel : le lieu le plus sauvage et le seul respirable ».

Philippe Chauché

https://www.lacauselitteraire.fr/l-imitation-de-bartleby-julien-battesti-par-philippe-chauche

dimanche 20 octobre 2019

Lionel Bourg et Jérôme Lafargue dans La Cause Littéraire




« La géographie ne ment pas.
Elle énumère, élague, codifie, répertorie mais son vocabulaire, la dépression stéphanoise ne déroge pas à la règle, définit avec rigueur les paramètres psychosomatiques des paysages auxquels il adjoint la poésie la plus expressive » (C’est là que j’ai vécu).
 
 
 
C’est là que j’ai vécu, est à sa manière follement talentueuse, le roman de la destruction d’une ville, Saint-Etienne, où s’entend entre les lignes celle de Paris (1). Un livre romanesque et politique, où le passé ne passe pas dans la mémoire du narrateur, et où le présent s’emploie pourtant à l’effacer.
Le narrateur écrivain, le romancier piéton explore sa ville, la ville où il a vécu, marché et lu, la ville où il marche aujourd’hui, sur ses pas et ses traces, et sur celles de ceux qui l’on faite, dans les pas de ceux qui l’ont un jour embrassé ou embrasé. Il en donne cette belle définition : Flâne. Improvise une romance ou rêvasse au pied des immeubles qu’éventrent les démolisseurs… Il marche et écrit, en mémorialiste, en géographe, en architecte, en poète, en lecteur, en écrivain, principe romanesque par excellence. Sa ville lui colle à la peau, il la revisite, curieux, trompé, désolé, heureux, comme si le temps, malgré ses ravages, lui rendait ses rues et ses places, ses héros, et ses dieux. C’est là que j’ai vécu est un roman miné, comme ceux de Thomas Bernhard, un roman explosif, qui explore les traces d’un passé et les ombres vibrantes de fantômes qui ne semblaient attendre que Lionel Bourg pour se lever : (On) M’accusera d’appartenir à l’engeance des esthètes rétrogrades, soulignant que le passé me dévore, que j’arpente à loisir l’espace clos d’un cimetière et que la mort (…) me tire par la manche…
Les grands déferlements de la honte, de la douleur, des trahisons, des crimes, des destructions traversent ce roman fastueux et facétieux, la monstruosité ne hiérarchise pas ses goulags, comme le traversent des paroles et des actes gravés dans la pierre. Ils s’avancent, ces aventuriers célestes, apparaissant à la dérobée d’une rue : le Maréchal Grouchy, la belle Rachel (…) actrice de son état, et l’inénarrable Jules Barbey d’Aurevilly, insatiable pourfendeur des « Bas-Bleus », Jules Vallès, Rémy Doutre, roi des « goguettes » où les poivrots trinquaient avec les internationalistes, les conscrits fusillés « pour l’exemple », rue des Martyrs de Vingré, Je t’écris mes dernières nouvelles. C’est fini pour moi. J’ai pas le cran. Le narrateur avale en romancier les rues de sa ville, comme Chateaubriand le fit des contrées françaises lors de ses multiples périples romancés dans ses Mémoires (Roman des siècles s’il en est). Mais ici, aux grands absents, aux fantômes curieux, s’adossent ses contemporains, et rien n’échappe à la plume armée de Lionel Bourg. C’est là que j’ai vécu est un défi, à la littérature, à la poésie, et sa ville, ses traits et ses songes, inspire l’écrivain, qui en fait une œuvre au noir, à la composition subtile, aux accords ciselés, aux humeurs rageuses. Le style de Lionel Bourg est brillant, sec et vibrant, ses passions urbaines et historiques sont aussi des passions littéraires, et comme il sait bien lire, il sait bien écrire. Comme la géographie, le roman ne ment pas.
 
« On ne vit qu’en exil. De soi comme des autres. D’un fol amour ou des désirs qui ne sont plus que des moisissures dans le fatras de nos lâchetés. Au Clapier. Ailleurs. A Vladivostok ou à Roche-la-Molière. Dans les faubourgs de Bangkok, à Syracuse, quelque part où l’on eut aimé n’est que ça, du temps, des fagots de temps, l’or et la chair du temps carbonisés sur le bûcher des songes » (C’est là que j’ai vécu).
 
 

Le temps est à l’orage est un roman touché par les légendes, éclairé par des lucioles, un roman où l’on respire la forêt landaise, où l’on entend le soupir des animaux, et le chant des oiseaux qui marque le retour du soleil. Joan est un ancien tireur d’élite, un militaire qui a déposé les armes, préférant ses chansons, sa forêt et ses lacs et sa fille, mais le tigre ne dort que d’un œil. Un direct à la gorge, assené avec assez de force pour le neutraliser sans qu’il ne s’étouffe et meure.
 
« Orages de légende, trombes féroces frappant sans relâche depuis une semaine, crachins et bruines refoulant les éclaircies les rares jours d’espoir. Un ciel de rouille et de cendre rencognant hommes et habitations, ectoplasmes perdus dans une tourmente au ralenti, sans cesse recommencée » (Le temps est à l’orage).
 
 
 
Cet orage qui gronde, s’insinue, se devine, puis éclate, éclaire les Landes de ses feux, illumine la forêt, fait trembler les hommes, et annonce le réveil des bêtes. Un autre éclate à l’issue de cette histoire landaise, un orage salvateur qui frappe des hommes malvenus au monde, et nourris de haine. Le temps est à l’orage est l’histoire d’un orage qui couve, puis déploie ses armes qui strient le ciel. L’histoire d’une fidélité ancestrale à un jeune vieux grognard de l’armée napoléonienne, un tireur précis, devenu musicien et luthier, fidélité à l’ami soldat tué par un snipper sur un théâtre des opérations, et à quelques fantômes bienveillants, dont la forêt regorge. Des disparus qui ne le sont jamais pour les belles imaginations, l’art du roman est de les faire entendre. Le roman sait se défaire de la mort et de ses chausse-trapes.
Le temps est à l’orage est un roman de guerre en temps de paix. Le roman d’un jeune militaire, d’un guerrier, d’un tireur d’élite, qui s’est reconverti en gardien de lacs, de forêts et d’animaux. Un roman des fougères, des sentiers, des frôlements, des étangs, des cascades et d’un hêtre géant. Le roman d’un jeune veuf, qui sait qu’un fauve n’est jamais domestiqué, qu’il reste aux aguets, prêt à bondir, quand l’adversité devient dangereuse, quand des monstruosités s’invitent. Alors il frappe, c’est net et précis, sans appel, les coups sonnent juste, comme l’instrument sauvage de Guilhem.
 
« Un hêtre géant a alors crû, protégé par l’entrelacs de ruisseaux, d’étangs et de cascades. L’un de ses rejetons, celui-là même situé à proximité de la maison, s’est approché de la mer, comme pour s’acquitter d’une dette ancienne. Au fil des siècles, des inondations et des bouleversements géographiques, deux autres lacs sont venus tenir compagnie à l’étang des Lucioles, s’établissant sur les plateaux dominant la plaine et la côte océane à plus de trois cents mètres de hauteur. Chacun avec son histoire, sa toponymie, sa légende » (Le temps est à l’orage).
 
Le temps est à l’orage est le roman d’un solitaire accordé à la forêt, aux arbres et aux animaux, qui d’une étrange façon le chargent de remettre de l’ordre dans le désordre malsain et furieux qu’ils subissent. Quand il ne garde pas ses bois et ses lacs, quand il ne joue pas avec sa fille, quand il ne lit pas, ne s’aventure pas dans sa forêt, il fredonne des odes à l’océan, la montagne et la forêt dans d’obscurs cafés, où l’alcool joue des tours à la lucidité et au courage. Le temps est à l’orage est un roman aux aguets, sur la défensive, un roman tendu comme un arc. Le passé ne s’oublie pas, il s’invite, se glisse sous la peau, donne au cœur son rythme de vie, Joan et son chat immortel, porte l’héritage de Guilhem Hossepount, son aïeul soldat musicien qui s’est inventé un nom et un destin, mais aussi celui de ses chers disparus. Le présent romanesque électrise le narrateur, la douleur est un signe que lui offrent sa terre, et ses légendes, alors il y répond comme un guerrier.
 
Philippe Chauché

 
(1) Destruction de Paris, Georges Pillement (Grasset), et In girum imus nocte et consumimur igni, Guy Debord (Gallimard)



https://www.lacauselitteraire.fr/c-est-la-que-j-ai-vecu-lionel-bourg-le-temps-est-a-l-orage-jerome-lafargue-par-philippe-chauche

samedi 12 octobre 2019

L'Ovalie de Daniel Herrero dans La Cause Littéraire




« Blanco inventa des trajectoires loufoques qu’il rendit lumineuses sans effort apparent, créa des figures originales comme autant de pieds de nez aux règles du rugby classique et sema le danger aux quatre coins du terrain. Son jeu aux formes inimitables lui valut tous les honneurs et les surnoms les plus flatteurs. Blanco le magicien, l’artiste, le funambule… » Serge Blanco.



 
Le Dictionnaire amoureux de l’Ovalie ne pouvait être imaginé et écrit que par un troubadour de la langue, un détrousseur de mots, un sudiste, un flibustier des pelouses toulonnaises, un pirate méditerranéen des vestiaires, un jongleur des métaphores et des coups de gueule. Daniel Herrero n’en est pas à son premier essai, la Passion ovale qui l’enflammait sur les terrains et dans les vestiaires, cet Esprit du jeu, où le savoir n’a rien perdu de sa saveur originelle, s’est mué en passion littéraire, et il sait comme d’aucuns faire voler ses phrases comme un ballon, les faire swinguer, leur offrir de réjouissantes métaphores. Daniel Herrero sait tout de ce jeu solaire et terrien, de ce ballon aux rebonds aléatoires, des corps et des cœurs qui chantent.
 
Le rugby, comme le vélo (1) inspire et aspire les écrivains, ses mots et ses noms deviennent des mots et des noms de romans : Ellis Park la « fosse aux lions », Aplatir, après tant d’efforts pour rejoindre la terre promise, le ballon est alors symboliquement « aplati » : vidé de ses forces, crevé. Le Maul est brouillon, il s’improvise, s’ébauche, s’enroule et se déroule comme une œuvre expérimentale. Le Dictionnaire amoureux de l’Ovalie est plus qu’un dictionnaire, avec ses 261 entrées, c’est un roman aventurier du savoir faire et du savoir être, un voyage savoureux et savant dans le monde du rugby, sur ses rives les plus lointaines, au cœur battant de ses pays, de ses villages, de son histoire, de ses héros, de ses rituels secrets, et de ses règles qui fondent sa liberté de mouvement, et des aventures rusées qui se déploient des avants aux ailes, des ouvreurs aux arrières.

 
 
« Leur style imprévisible et classieux portait le germe de l’insolite. André et Guy confirmèrent sur le terrain que le beau jeu est aussi affaire de sentiments, et que, quand on s’aime, on est plus fort », Les frères Boniface.
 
Le Dictionnaire amoureux de l’Ovalie est un livre gouleyant, aux milles parfums et saveurs, un livre pétillant qui fait vivre et revivre les noms qui ont enflammé stades et petit écran : Tana Umaga – Ses cheveux tressés flottent en vrac, coiffe éminemment poétique au temps des athlètes au crâne d’œuf ; Richard McCaw – Il est ce que j’appellerais un « empanaché flamboyant », capable d’aller dans le sombre, mais toujours en faisant preuve d’élégance ; Jean-Pierre Rives – Capable d’arrêter tous les chars d’assaut se trouvant sur la route du XV de France, il plaqua la terre entière, et bien plus s’il l’avait fallu ; Gareth Edwards – Aussi rapide qu’endurant (on disait qu’il avait trois poumons !), téméraire et inventif, il avait surtout une excellente vision panoramique ; Frédéric Michalak – Il cueillera un bouquet de Boucliers et soulèvera la Coupe d’Europe. Il tordra les Blacks à lui tout seul. Il fera un temps la guerre en Afrique du Sud où sévissent les mâles dominants.


 
Ce bel ouvrage met le rugby aux lèvres : mêlée, essai (il est merveilleux de se rappeler qu’au rugby un but se dit un essai, qu’il faut ensuite transformer), touche, plaquage, ses équipes les plus prestigieuses, ses stades, ses hommes de lumière (comme on le dit des toreros, Daniel Herrero ne se cache pas cette passion commune), son école et ses complices.
 
« Blondin le gringalet côtoya les vestiaires et les tribunes, essaima les pubs et traîna ses rêves dans d’interminables cascades d’anis. Guy Boniface, l’enfant sauvage aux courses échevelées, l’accompagna dans de nombreux méandres nocturnes, et Jean-Pierre Rives le sortit de l’oubli sur ses épaules généreuses, alors qu’Un singe en hiver et Monsieur Jadis qui avaient fait sa gloire n’étaient plus que des œuvres inestimables, enfouies », Antoine Blondin.




 
 
Comme l’on parle de beau jeu, on peut dire de ce dictionnaire qu’il s’agit d’un bel ouvrage, d’un livre affuté, qui raffute les mots de l’Ovalie et leur donne les mêmes éclats que Serge Blanco ou Jonah Lomu donnaient à leurs fulgurants débordements, comme autant d’éclats de douce folie conquérante.
 
(1) http://www.lacauselitteraire.fr/rencontre-philippe-chauche-et-christian-laborde

Philippe Chauché

ttp://www.lacauselitteraire.fr/dictionnaire-amoureux-de-l-ovalie-daniel-herrero-par-philippe-chauche

mercredi 2 octobre 2019

Fabien Ribery - Didier Ben Loulou dans La Cause Littéraire




« La quête est ici de l’ordre de l’indicible et d’une levée de voiles, de l’accueil du fragile comme puissance et  d’une recherche d’unité quand la parole commune est devenue assassine », Fabien Ribery (Des intensités de mystères en introduction aux Entretiens).
« Il faut aller puiser au plus profond de soi pour être capable de la moindre image. Cela oblige à une sorte de tabula rasa de tous nos repères, à une concentration extrême. On avance sur un fil, dont on peut chuter à la moindre perturbation. On passe des journées sans prononcer un mot. Le travail sur les lettres hébraïques parle de prendre des images où l’écriture arrive comme un surgissement », Didier Ben Loulou.
 
Mise au point est un livre de photographes. L’un, Fabien Ribery, interroge l’art photographique dans son blog, son livre ouvert, baptisé L’intervalle, l’autre, Didier Ben Loulou, photographie depuis plus de trente ans Israël et la Méditerranée, et ne cesse de questionner cette œuvre en mouvement, c’est de leurs échanges parisiens qu’est né ce livre.
Mise au point est un livre qui provoque de menues jubilations (Roland Barthes, La Chambre claire), le plaisir de regarder les photographies de Didier Ben Loulou (villages, lettres hébraïques, visages plongés dans la lumière rouge), de lire ces échanges profonds et subtils, sur l’acte de photographier, ses raisons, ses doutes et finalement ses passions éternelles. Mise au point se nourrit du savoir de l’amateur de photographies, des saveurs du photographe arpenteur des rives de la mare nostrum, et inversement. Le beau souci des photographes est la mise au point, rendre de la netteté et de la lumière (la lumière permet de voir juste), le point donne à voir ce qui est en train d’être fixé par le photographe dans l’œil de l’appareil. L’œil voit, et l’image doit montrer ce qui est vu. Mise au point est le livre de la Mémoire, celle des lettres carrées, des pierres tombales, des visages, des rues de Jérusalem, le livre du Livre partagé, des doutes, des colères, des amours, des saisissements, des obstinations, de la grandeur d’un Pays, des rives ombrageuses de la Méditerranée qu’arpente le photographe, et des images cadrées et révélées.
 
 
 
 
« Tandis que j’empruntais un chemin au bout duquel je découvrirai d’anciennes inscriptions sur le bleu d’une pierre tombale, entre les buissons, je compris que j’étais en quelque sorte conduit. J’avais l’impression d’entrer dans un royaume dans lequel on m’indiquait à de rares moments ce que j’avais à photographier. Ce fut une expérience troublante : une part d’invisible, d’irrationnel, agissait sur moi », Didier Ben Loulou.
 
Mise au point est le livre de l’apprentissage du photographe en devenir, en sommeil comme l’on parle de nature endormie, de l’expérience du kibboutz, de l’étude de la pensée hébraïque – Je fus témoin de débats passionnants entre Benny Levy, Bernard-Henri Lévy et Alain Finkielkraut, autres fondateurs de l’institut (Institut d’études levinassiennes de Jérusalem). « C’est l’un des rois cachés de notre temps », a pu dire de lui BHL –, de l’immersion en Grèce et aujourd’hui en Corse, de la solitude, du passage du noir et blanc et à la couleur, de la peau, de Jérusalem et de Jaffa.
 
Le photographe se dévoile, soulève ce drap noir qui l’enveloppait, comme les premiers photographes munis de ces chambres photographiques se protégeaient de la lumière pour la saisir à travers l’objectif fixe de leur appareil. Ce dévoilement, Didier Ben Loulou déjà l’opérait notamment dans Un hiver en Galilée (1) – Le sommeil des objets, des lettres gravées dans la pierre, chaque photographie doit le recueillir sur cette autre rive qui est celle de ce regard intérieur. Le photographe se définit comme un contrebandier qui se demande comment habiter le monde, à partir de quoi le regarder, le contempler, malgré la finitude. Il faut se souvenir qu’à la frontière pyrénéenne entre la France et l’Espagne, les contrebandiers avaient très bonne réputation, les basques les nommaient les travailleurs de la nuit. Didier Ben Loulou et Fabien Ribery sont deux travailleurs de la nuit, dont la pensée pour l’un, les photographies pour l’autre, éclairent la nuit et la rendent poétiquement habitable.
 
 
Philippe Chauché
 
 

http://www.lacauselitteraire.fr/mise-au-point-entretiens-fabien-ribery-didier-ben-loulou-par-philippe-chauche

jeudi 26 septembre 2019

Frédéric Schiffter dans La Cause Littéraire





« Prends l’habitude de penser que la mort n’est rien pour nous. Car tout bien et tout mal résident dans la sensation : or la mort est privation de toute sensibilité. Par conséquent, la connaissance de cette vérité, à savoir que la mort n’est rien pour nous, nous rend capables de jouir de cette vie mortelle, non pas en y ajoutant la perspective d’une durée infinie, mais en nous enlevant le désir de l’immortalité », Epicure, Lettre à Ménécée, traduction de Octave Hamelin revue par Frédéric Schiffter.
« Quand tu écris cela, je me demande si tu le penses vraiment tant la réalité est tout autre. C’est nous qui ne sommes rien pour la mort car même notre corps une fois sous terre ne s’appellera plus cadavre. Il deviendra un je ne sais quoi qui n’a plus de nom dans aucune langue. C’est parce que nous savons que la mort nous anéantira un jour tandis que nous nous laissons aux séductions de la vie, qu’elle nous obsède tant. Nous la voyons œuvrer sans relâche en temps de guerre comme en temps de paix », Ménécée à Epicure, traduction de Frédéric Schiffter.
Frédéric Schiffter se présente comme traducteur d’une lettre inconnue de Ménécée, adressée à Epicure, que l’écrivain pourfendeur du Blabla et du chichi des Philosophes (1), s’est procurée. Lettre issue d’un fichier numérisé par la Bibliothèque Nationale, et provenant d’une fouille d’archéologues. Elle s’ouvre par cette phrase : « Ménécée à Epicure, salut », en réponse à la première missive : « A Ménécée, salut». Du tac au tac, dirions-nous ! La lettre d’Epicure, également connue sous le nom de Lettre sur le bonheur, affirme quelques principes de vie, s’appuie sur quelques conseils avisés du Maître à son disciple. Conseils de vie que Frédéric Schiffter retourne à la manière de Montaigne (2) qu’il fréquente en vagabond lettré et amusé – Comme l’effrayant dans la mort, n’est autre que « son naturel », au lieu de la chasser de notre esprit, mieux vaut en faire l’invitée permanente de nos plaisirs et de nos jours…–, ou encore de Schopenhauer. Les invitations et les bon conseils d’Epicure : ne pas craindre les dieux – ne pas craindre la mort – bien choisir entre nos besoins et nos désirs, ceux qui sont nécessaires et profitables à notre équilibre – savoir agir avec discernement, trouvent de savoureuses réponses pétries de style.
« Comment ne serions-nous pas effrayés par cette rôdeuse qui met dans le même sac ce qui, à nos yeux de mortels, a de la valeur et ce qui n’en a pas ? », Ménécée à Epicure, traduction de Frédéric Schiffter.
Les angles sont tracés, les principes et les règles « du bien vivre » posées, et tout portait à croire qu’à ces doctes injonctions, reposant notamment sur la prudence, Ménécée préférerait le silence. Mais c’était mal le connaître, et mal connaître le Philosophe sans qualités, qui fréquente les pires dynamiteurs de la pensée hédoniste, et du bien être, qui prospèrent en ces temps sur l’Agora. La lettre à Epicure n’est pas un leurre, Frédéric Schiffter nous assure qu’il en a eu connaissance, par quelques avantages dont il dispose, notamment celui de bien écrire, de bien se faire entendre et comprendre et sûrement d’être bien renseigné. Plus Grec que jamais, le philosophe amateur de vagues et de surf (3), ne pouvait manquer une telle occasion de régler quelques comptes avec Epicure, mais aussi d’appuyer certaines remarques de son maître, et cela, en toute amitié. Car, il convient de réserver l’épée à ses pires ennemis. Cet échange épistolaire questionne, plus qu’il ne conclut, car on a affaire ici à deux penseurs de bonne composition. Les dieux et les croyances dont se parent les hommes est le premier exemple mis en avant dans cette lettre retrouvée : Le superstitieux dérange peut-être son entourage avec ses délires, mais il ne nuit qu’à lui même. Tout change quand une superstition est partagée par une foule –, la seule évocation de troubles d’une extrême violence qu’a connu la Syrie, cette machine de guerre redoutable, nous plonge dans une terrible actualité récente, les noms changent, les horreurs demeurent. L’art de vivre avec la mort, de s’en accommoder, de la redouter, de l’écarter tout en sachant qu’elle aura le dernier mot et la dernière sentence, habitent également cette lettre retrouvée – qui n’est rien pour nous –, le verdict est alors net et clair et n’aurait déplu ni à Schopenhauer, ni à Cioran, et encore moins à Clément Rosset que le philosophe balnéaire fréquente avec assiduité : « Je ne vois qu’une circonstance où la mort n’est pas à craindre et s’avère désirable : quand la vie laisse augurer plus de douleurs que d’agréments ». Ce voluptueux inquiet n’est autre que Frédéric Schiffter, le double contemporain de Ménécée, et cette lettre est nourrie de l’art de la flèche que nous admirons tant chez Gracian et Cioran.
(1) " Pas de pensée propre qui ne soit une appropriation, voire une expropriation ; pas de pensée nouvelle qui ne soit une reprise. C'est le style ou le ton qui fera, peut-être, l'originalité de ce que l'on écrit et qui, comme cela est souhaitable, fera l'agrément du lecteur. " Sur Le blabla et le chichi des philosophes - Perspectives critiques - PUF - 2002.
(2) " Car raisonner, avant tout, c'est douter, et notre doit porter davantage sur nos certitudes que sur les vérités. " Le Plafond de Montaigne - Milan - 2004
(3) " Nul ne surfe jamais deux fois la même vague. " Petite philosophie du surf - Milan 2005
Philippe Chauché

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dimanche 22 septembre 2019

Duetto dans La Cause Littéraire








Carson McCullers - Josyane Savigneau
 
« J’ai passé trois ans en compagnie de Carson, et après avoir fini cette biographie, Carson McCullers, Un cœur de jeune fille (Stock), j’avais envie de reprendre cette phrase qu’un étudiant lui avait lancée à la fin d’une conférence : “Mrs McCullers je vous aime” ».
Josyane Savigneau a des principes et du talent, principes dans ses passions littéraires (Marguerite Yourcenar, Philip Roth, Simone de Beauvoir, Philippe Sollers, Dominique Rolin (la clandestine), Françoise Sagan : cette femme qui était pour moi le meilleur écrivain, le plus sensible en tout cas, de l’Amérique d’alors : Carson McCullers), et le talent pour saisir en deux phrases et trois remarques ce qui fait l’originalité et la force de l’écrivain du Sud : ce Sud qui l’obsède, qu’elle rejette et vers lequel elle revient toujours. Un art du roman (La passion des écrivains, Gallimard), qui effleure, parfume, envoûte, trouble le lecteur, une musique unique, le style, la composition – comme dirait son ami Philippe Sollers –, parfois un tressaillement, un tremblement magnifique, une leçon d’écriture.
 
 
 


Jean-Claude Izzo, Jean-Marc Matalon :

Une ville, comme passion commune : Marseille. Jean-Marc Matalon et Fabio Montale, l’ombre littéraire de Jean-Claude Izzo, la connaissent sur le bout des doigts, aucun quartier ne leur échappe, Le Panier, la Cannebière, le Palais du Pharo, le Vieux Port, les rues de Marseille la frondeuse, gardent la silhouette de l’ancien journaliste de La Marseillaise devenu auteur à succès de la Série Noire : « Total Khéops, Chourmo, Soléa… Trois enquêtes à tiroir dans lesquelles les mêmes personnages surgissent et s’effacent dans l’ombre de Fabio Montale pour composer la trilogie marseillaise de Jean-Claude Izzo. Soixante ans après celle de Pagnol, le journaliste devenu romancier ne parle en réalité que de sa ville à travers ces trois histoires gorgées d’amour et de mort ».
Les grands écrivains de romans policiers sont des géographes et des sismologues, leur mémoire vibre quand leurs pieds arpentent une rue, quand leur regard se pose sur le large, loin du sang, des trahisons et du désespoir. Leurs biographes doivent avoir les mêmes exigences, se livrer aux mêmes dérives, avoir du flair, et l’oreille fine, Jean-Marc Matalon en regorge.





Belmondo et moi Noblesse du barbecue, Thomas Morales (Duetto, hors collection), Un été chez Max Pécas (Pierre-Guillaume de Roux, juillet 2019, 15 €) :

« Catherine Deneuve est enfin devenue une femme et pas cette blondinette asexuée des années 70. Je me garde bien de l’avouer à Julia qui ressemble à Deneuve dans L’Africain et roule en Mini. Belmondo porte des chemises à carreaux avec les manches retroussées sur l’île de la Réunion dans ce film de Truffaut. Là aussi, il est le seul à pouvoir se permettre cet accoutrement », La Sirène du Mississippi, 1969.
« Bon ou mauvais, on ne saurait dire, fruité ou pétillant, on s’en fout, charpenté ou léger, ça reste un mystère, le rosé ne se déguste pas, ne s’explique pas, il se boit dans les rires sous les parasols », Noblesse du barbecue.
Thomas Morales a l’art de tout dynamiter sur son passage, son arme : l’humour et la dérision ; ses cibles : les tenants du charabia artistique, les mauvais joueurs, les intellectuels qui s’écoutent radoter ; et dans le désordre, ceux qui d’un mot envoient en enfer, le Tour de France et Yvette Orner : Des Hautes-Pyrénées à Nogent-sur-Marne, on la reconnaissait et l’estimait comme un témoin essentiel de notre vie. Aussi solide qu’une borne Michelin. Les films de Max Pécas : Ce documentariste des vacances fantasmées où le rigolo s’allie à la bimbo n’a aucune limite. Les comédies avec Jean-Paul Belmondo, les maîtres censeurs, les courtisans, et les petits coqs qui s’agitent de leur suffisance, le tout dans un grand éclat de rire.
Thomas Morales est le feuilletoniste de nos temps modernes, l’écrivain nostalgique d’un temps où l’on prenait le temps de ne pas trop se prendre au sérieux, le chroniqueur stylé et racé d’un monde qui sombre.
Thomas Morales est à la littérature ce que Groucho Marx est au cinématographe : agile, piquant, impertinent, élégant, séducteur et follement amusant.
 
Philippe Chauché

http://www.lacauselitteraire.fr/trois-auteurs-et-quelques-livres-duetto-et-pierre-guillaume-de-roux-par-philippe-chauche?fbclid=IwAR1cUKpP1P7d8dlT_z82wYWkryH3qnorGaSyAP9O56nX250qdXxf6p_ibYU





Rencontre avec l’éditeur Dominique Guiou qui dirige la Collection Duetto, des éditions Nouvelles Lectures : il s’agit de petits livres numériques où des écrivains sont invités à dire leur découverte et leur admiration pour un autre écrivain. Duetto compte aujourd’hui 50 livres. 50 livres en cinq ans.
 
Philippe Chauché, La Cause Littéraire : 50 livres en cinq ans, des petits livres numériques, courts, ramassés, et musclés ; comment est né ce projet littéraire, quelles en étaient et en sont les contraintes ?

Dominique Guiou, Duetto : La collection Duetto est née d’une idée toute simple : proposer à un écrivain d’écrire sur un auteur qui le passionne, mais pas à la façon d’un biographe, d’un essayiste ou d’un journaliste. À la façon d’un écrivain. Les textes sont de véritables petites œuvres d’écrivain, on les lit comme des nouvelles, et on découvre des histoires qu’on ne lira pas ailleurs.
Chaque Duetto est signé par un passionné de littérature qui raconte sa rencontre avec un écrivain qui l’a bousculé. Ce sont des livres-passion, des livres incarnés, écrits au fil de la plume, où l’émotion, les souvenirs personnels l’emportent largement sur l’analyse ou l’explication.
Cinquante écrivains ont à ce jour rendu hommage à l’écrivain qui a le plus compté pour eux. Chaque Duetto est unique, car chaque écrivain s’est approprié le concept pour en faire une œuvre littéraire, brève et inhabituelle. Au-delà de l’admiration, évidemment nécessaire, il y a aussi le lien établi entre l’écrivain qui écrit le Duetto et son sujet. Jean-Claude Lalumière a trouvé chez Blondin le lien de la mélancolie. Patrick Grainville raconte son amitié avec Marguerite Duras, c’est aussi le cas de Franz-Olivier Giesbert avec Julien Green. Jean Chalon nous raconte avec son immense talent de conteur (nous n’avons pas oublié ses grandes biographies à succès de Marie-Antoinette et de George Sand) toute une vie passée avec Colette, auteur qui l’accompagne depuis son adolescence.
Des auteurs aussi différents que Stendhal, Roger Vailland, San Antonio, sont ainsi évoqués par Emmanuelle de Boysson, Philippe Lacoche, Hubert Prolongeau. Sans oublier des monuments de la littérature étrangère : Haruki Murakami, Stefan Zweig, et Joyce Carol Oates, sont ainsi racontés par Minh Tran Huy, Ariane Charton, et Astrid Eliard.
J’ai ouvert la collection au cinéma, en publiant un magnifique texte de Thomas Morales sur le cinéaste Philippe de Broca. Le rock est présent aussi avec Patti Smith par Bruno Corty, et Leonard Cohen par Chantal Ringuet.
 
De Patrick Modiano à Marcel Pagnol en passant par François Mauriac, Molière, Carson McCullers, ou encore Sacha Guitry, Kawabata Yasunari, Marguerite Yourcenar, Franz Kafka, Georges Perec et Jean-Claude Izzo, c’est une bibliothèque unique qui se dessine dans votre maison d’édition. Ce ne sont pas des biographies mais de petits romans d’admiration. Vous seriez d’accord avec cette définition ?
 
Merci d’avoir trouvé cette formule qui convient parfaitement aux textes de la collection Duetto : des petits romans d’admiration. C’est tout à fait ça. D’ailleurs, certains auteurs n’ont pas hésité à romancer leur Duetto, je pense tout particulièrement au Stendhal d’Emmanuelle de Boysson, une courte fiction dont l’auteur de La Chartreuse de Parme est le héros.
Ma plus grande satisfaction, dans ce projet, a été de constater que tous les auteurs ont écrit leur texte dans une espèce d’euphorie. Une romancière m’a dit qu’écrire son Duetto avait été pour elle comme une « psychanalyse littéraire ».
Je n’ai pas hésité à publier des textes d’inconnus, quand la passion et le talent étaient au rendez-vous. Et je me réjouis de voir que ces auteurs qui n’avaient jamais publié avant leur Duetto ont signé chez de grands éditeurs.
 
Parmi les auteurs qui signent ces courts portraits, il y a Josyane Savigneau : « Dans tout ce qu’elle écrit, Carson McCullers a la grâce » ; Fabrice Lardreau : « Aussi banal que cela puisse paraître, Vladimir Nabokov m’a appris à (réellement) lire, c’est-à-dire à savourer toute la beauté, toutes les dimensions possibles contenues dans une œuvre littéraire » ; ou encore Antoine Gavory : « Si je devais résumer Sacha Guitry à un seul mot, je dirais exigence. Celle des mots, mais aussi celle des silences ». Sans oublier Jean-Marc Matalon qui « prend le pouls et mesure les fractures de Marseille » sur les traces de Jean-Claude Izzo. Feriez-vous le même constat que Paul Claudel : « Le but de la littérature est de nous apprendre à lire » ?
 
Je vais paraphraser cette belle citation de Claudel, « Le but d’un Duetto est de nous faire rencontrer un écrivain ». Chaque Duetto raconte un long compagnonnage. Depuis le lancement de la collection, le concept n’a pas évolué : le Duetto est un texte court, vif, dense, personnel, adapté au format numérique. Vite écrit, vite lu. Un texte qui donne envie de découvrir des auteurs que l’on connaît peu, ou mal, ou que l’on croit poussiéreux ou ennuyeux. On ne voit plus Simone de Beauvoir avec les mêmes yeux après la lecture du Duetto que lui a consacré Bénédicte Martin. Ces livres sont destinés à tous ceux qui pensent que les grands écrivains peuvent nous apprendre à vivre, à penser, à aimer, à être heureux, ou à tout le moins, à être moins malheureux.
 
Vous venez de la presse écrite quotidienne, vous avez été le rédacteur en chef du Figaro Littéraire, lu beaucoup de livres, écrit sur des écrivains, sur les « rentrées littéraires », je me demande si le souhait d’éditer vient de là ?
 
Quand j’ai quitté Le Figaro, il y a cinq ans, j’ai eu envie de faire autre chose que de la critique littéraire. J’ai lancé cette maison d’édition numérique avec de petits moyens. Cette maison est devenue avec le temps davantage un club de passionnés qu’une entreprise. Cela me convient parfaitement, et je crois que mes auteurs ont bien compris, eux aussi, qu’ils écrivaient pour un petit cercle d’amateurs.
 
Comment se porte votre collection aujourd’hui ? Cette aventure va-t-elle se poursuivre et avec quels nouveaux écrivains, quelles nouvelles rencontres biographiques ?
 
Je pensais que le numérique allait se développer. Cela n’a pas été vraiment le cas. L’ebook existe, mais il n’est pas encore entré dans les habitudes. La collection en souffre, bien sûr. Mais nous continuons, malgré la faible audience. L’important c’est de partager une passion. J’offre aux écrivains la possibilité de rendre hommage à un aîné. Les Duettos à paraître à la rentrée reflètent l’éclectisme de la collection : Paul Léautaud par Serge Safran, Mishima par Nicolas Gaudemet, Annie Ernaux par Patrick Froehlich, et Michel Déon par François Jonquères. Cinquante auteurs ont participé à cette belle aventure, de tous âges, de tous horizons… Leurs textes sont des invitations amusantes, mélancoliques, inattendues à découvrir cinquante écrivains.
 
Philippe Chauché
 
Les ebooks publiés par les Editions Nouvelles Lectures sont en vente dans toutes les librairies en ligne (Amazon, iBooks, Kobo, Numilog…). Il suffit de taper le mot Duetto dans le moteur de recherche et de faire son choix.