jeudi 6 décembre 2018

Dominique Rolin - Philippe Sollers dans La Cause Littéraire




« Je relis votre livre (1) avec le même bonheur : la musique intérieure du récit qui m’avait touchée dès les premières pages recommence à chanter, rire et pleurer à la seconde lecture avec la même élasticité vibrante, si douce et si cruelle que j’en sors étrangement atteinte » (Le 7 novembre 1958).
« Je pensais en riant que lorsque paraîtra ton livre (2), la masse de tes ennemis ne l’emportera pas au paradis, merveilleuse expression qui n’aura jamais eu un sens plus exact. Ceux qui t’aiment au contraire l’emporteront, c’est-à-dire seront emportés par Paradis car ils l’auront mérité » (Mercredi 13 août 1980, 11 heures).
 
Plus de vingt ans séparent ces deux lettres, les premiers et les derniers mots de cette floraison désormais publiée sous la haute fidélité à l’écrivain, par Jean-Luc Outers, comme l’avait fait l’an passé Frans De Haes pour celles de Philippe Sollers. Des milliers de lettres échangées entre les deux écrivains amoureux, deux amoureux écrivains.
 
La langue française éclaire l’amour, et l’amour offert à Philippe Sollers par Dominique Rolin brille d’éclats étourdissants. Cette langue est celle de l’étourdissement, de l’allégresse, d’une joie immense – Jamais je n’ai pu vérifier à quel point je suis Deux –, qu’embrase Dominique Rolin, comme elle embrasse, son amour – Quand je pense au côté charnu de notre amour, de notre attente, à la gourmandise de notre joie, il me semble de plus en plus aberrant de métamorphoser tout cela en écriture, en mots, phrases, le tout enfermé dans une mince enveloppe de papier blanc.
 
Ces lettres de chair et de mots, ciselées, précises, admirables de force, de rigueur et d’offrande semblent d’un autre temps, comme si cette correspondance amoureuse marquait la fin, peut-être provisoire, d’une époque. Une époque, où écrire, se lire et se relire, plier sa lettre, l’introduire dans une enveloppe, la poster, et en retour, attendre une réponse et recommencer, était un défi au passage du Temps, une manière unique de poursuivre ce que les mots et les corps disent, leur belle passion des lettres.
 
 
 
« Je viens de lire ta lettre avec lenteur, comme si les mots tracés sur le papier de ta fine écriture prenaient à mes yeux d’autres dimensions, mystérieusement, et qu’il me fallait du temps et du soin pour en faire le tour » (Le 5 mai 1959).
« J’arrive à peu près à la moitié de l’ensemble (3), ce qui signifie pour l’artisan : à mi-chemin du départ et de l’arrivée, dans cette zone de déséquilibre extrême où il s’agit de trouver le point d’appui qui servira de motivation » (Mardi 18 juillet 1961, 11 heures et demie).
 
Les lettres de Dominique Rolin sont parfois affectées par ce déséquilibre, par une crainte, une perte redoutée, un brouillard, qui noie les âmes, mais qui très vite se dissipent. Une lettre arrive, une voix se fait entendre, une nouvelle rencontre physique, follement littéraire, à Paris, Venise ou sur l’île de son amour chéri. Et lorsqu’ils sont ensemble, les deux écrivains d’amour savent s’accorder au plaisir d’une commune faculté de silence, de retrait : l’autre est là comme une absence délicieusement profuse et chaude. Peu d’exemples d’une telle complicité amoureuse et littéraire entre un homme et une femme qui écrivent, lisent et s’écrivent quotidiennement, il y a peu d’exemples d’une telle longévité, d’une telle fidélité. Jean-Luc Outers (4) était un proche de Dominique Rolin, il s’est plongé dans les lettres échangées entre 1958 et 2008 entre les deux écrivains, elles sont conservées à la Bibliothèque royale de Belgique. Il introduit ce volume, en ami et en écrivain. Ecoutons : « Dominique Rolin et Philippe Sollers se rencontrent le 28 octobre 1958 lors d’une réception organisée par le directeur des éditions du Seuil, elle a quarante quarante-ans, lui vingt-deux… Ils ne se montreront jamais ensemble et, mis à part quelques initiés, personne ne se doutera de la nature et de la force de leur relation ». Cette histoire unique, cette aventure s’est arrêtée diront certains après la disparition de Dominique Rolin, le 15 mai 2012, d’autres liront ses livres et cette correspondance, comme un signe venue d’Outre Tombe, ou d’Outre Temps.
 
« La vue aérienne de Ré est superbe. Eau quadrillée comme un cahier d’écolier, casiers-miroirs, finesse des encadrements, des moulures de la terre, on est miraculeusement repris dans l’univers à deux dimensions qu’on n’aurait jamais dû quitter » (Mardi 3 août 1976, 11 heures).
 
Dominique Rolin et Philippe Sollers : deux écrivains qui s’aiment, qui s’écrivent, qui s’écoutent, deux amoureux complices, deux alliés, deux clandestins – Vivre est une affaire de goût, plus exactement de dégustation.
Elle écrit et dessine, il écrit et lui fait écouter Mozart et Bach, et ils publient des livres. L’un est un feu follet que l’on voit – vraiment ? – partout, elle plus discrète polie son Journal amoureux, ils continuent de s’écrire. Elle est précise, il est attentif, ils se voient et se décrivent, et c’est à chaque fois étourdissant de finesse et de justesse, de tendresse, de liberté et d’amour.
 
Philippe Chauché
 
 
(1) Une curieuse solitude (Seuil)
(2) Paradis (Seuil)
(3) Le For intérieur (Denoël)
(4) Le dernier jour (Gallimard), le Tombeau de Dominique Rolin, La mémoire oubliée, est admirable.

http://www.lacauselitteraire.fr/lettres-a-philippe-sollers-1958-1980-dominique-rolin-par-philippe-chauche
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samedi 17 novembre 2018

Pascal Boulanger dans La Cause Littéraire







« Le chant sera pur élan du cœur
Il détache une page il la plie
Les gris sont bleus
Il renonce au repas sanglant
La goutte d’encre est la nuit
Il écrit : la poésie doit être négation de la négation… »
(Le bel aujourd’hui)
 
Trame est une anthologie, un mot bienvenu qui s’appuie sur une fleur grecque, anthoset que l’on pourrait associer à anthèse, l’épanouissement de la fleur. Une anthologie qui n’a jamais aussi radicalement porté son nom : les épanouissements de la lettre et donc de la poésie libre et vivante.
 
Les écritures de Pascal Boulanger sont placées sous de vibrantes protections : Nietzsche : Le ciel est doux, il est comme un tapis déroulé à nos pieds ; Marcelin Pleynet : Les livres sont sur le bureau / au pied du lit / sur l’herbe mauve / les guirlandes mais aussi Baudelaire, Isidore Ducasse : les vagues de feu sur lesquelles danse la pensée ; Rimbaud : le temps disparaît dans le présent pur et William Faulkner : Je sais, un monde se défait.
 
Les poésies rassemblées dans Trame, cette texture, sont des mots filés, et des phrases entrecroisées, tissées, et qui laissent passer la lumière divine, comme un vitrail de Matisse. Trame livre un combat, l’écrivain s’arme de sa langue, combat contre la chute, vise l’effondrement, le vulgaire (qui) naît à chaque instant, la dévastation du monde et de la pensée. Mais Trame n’est pas une plainte, c’est une lutte, mot à mot, verbe à verbe, terre à terre, sous les meilleurs auspices, une lutte et une joie, une résurrection permanente face à la mer.
 
Trame et verticalité sur ce vitrail de l'église saint-Matthieu, à Bures-sur-Yvette (Wikipédia)
 
 
« J’appelle poésie cette intrigue de l’infini
où je me fais auteur de ce que je vois, de ce que j’entends.
Musique et pensée.
Poignée d’images dans la brume.
Vallées qui serpentent.
Pourquoi faudrait-il que la mort soit la religion absolue ?
L’œil habillé d’une paupière n’est pas dans la tombe.
D’ailleurs, placé en ce lieu de parole qui fait parole,
Rien ne meurt qui a commencé ».
(L’émotion L’émeute)
 
Trame relie plus de trente ans d’écritures, plus de trente ans d’attentions au monde, au bleu du ciel – Huit fenêtres s’ouvrent dans un fouillis de verdure et laissent voir le bleu du ciel –, au silence, à la nuit, à l’exil intérieur, à l’amour – Quand je tombe dans ses bras à l’aube du premier baiser–, au Livre, à la Lettre – Le feu éclaire le récit en hébreu lumière veut dire secret –, au Cantique des cantiques, à la nature – Les montagnes deviennent nuages au-dessus des prairies.
 
Pascal Boulanger dialogue avec le réel, avec l’histoire qui s’écrit sous ses yeux, et sous les nôtres, avec les tragédies, les joies intenses, les regards, les attentions, les faiblesses, les illusions et les trahisons, les ombres rassurantes des écrivains disparus qui illuminent la littérature, mais point de nostalgie chez l’écrivain, une simple nécessité de vivre sa liberté les yeux ouverts. Mêmes attentions lorsqu’il dédie des poèmes à ses deux filles – J’écoute vos paroles en sachant qu’une voix quand elle chante, chante toujours un amour et sa perte et touche un instant le ciel, touche un instant l’abîme –, un père qui écoute, qui regarde, qui se tait, est un père qui écrit.
 
« Ce soir, dans cette nouvelle maison qui m’est étrangère – Dieppe, Varengeville, Sotteville, Veules-les-Roses – ne sont plus des villes mais de merveilleuses épiphanies qui s’invitent dans mes souvenirs.
Avec vous, je redescends les marches pour accéder à la mer.
Avec vous, je revois le ciel immense et rond comme un galet.
Avec vous, je profite, à nouveau, des vitraux bleus de Braque dans l’église au-dessus de la falaise.
Avec vous, allongé sur la douce paresse des herbes et des fleurs, je relis un album qui enchante ».
(Un ciel ouvert en toute saison)
 
Pascal Boulanger est un écrivain au long cours, un corsaire, qui a toujours un livre ouvert sur sa table d’orientation, un jongleur, un magicien qui dévoile ce que le monde voile. Le style de Pascal Boulanger a la souplesse du mistral, il en a sa force, sa violence, un vent qui donne vie à la vie – c’est que le génie ne saurait vivre dans un air sec et un ciel pur, c’est-à-dire sans échanges rapides, sans la possibilité de se ravitailler continuellement en énergie par énormes quantités (1) – un vent qui vivifie cœur et âme, et éparpille sur son passage mille graines de nouveaux livres à venir.
 
Philippe Chauché
 
(1) Friedrich Nietzche, Ecce Homo, trad. Alexandre Vialatte, 10-18, 1988


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lundi 12 novembre 2018

Barcelone brûle dans La Cause Littéraire


« Délaissant les bancs d’école, je voulais m’exercer dans tout ce que j’avais lu, la fantaisie pleine de batailles, d’enchantements, de rêveries, d’amours et de défis… J’appris rapidement que les choix de vie produisent des effets insoupçonnés qui engendrent des conséquences imprévisibles. Et au mois de mars, pris dans une tempête, je suis poussé par des vents contraires à 1000 kilomètres au sud de Paris, échouant à Barcelone, dans le quartier de Sant Antoni ».
 
Barcelone s’ouvre à l’écrivain comme un roman de tous les dangers et de toutes joies, et il va y livrer quelques batailles pleines de fantaisies. Ce mot convient merveilleusement bien à la cité de Gaudi, de Picasso, de Bataille, de Breton, mais aussi de Genet, d’Orwell, et de Simone Weil les armes à la main. La Ville des prodiges (1) a traversé les siècles et fomenté des révoltes, et son Histoire tellurique et ses histoires palpitantes irriguent le petit livre de Mathieu David. La guerre n’est jamais très loin, et la ville a toujours un temps d’avance, sa géographie enchantée y est pour beaucoup.
 
Connaissez-vous une autre ville qui ait donné le nom de l’écrivain armé du POUM à l’une de ses rues ? Connaissez-vous une ville qui ait si bien su danser avec les peintres, les écrivains, les musiciens, les révolutionnaires de la CNT/AIT, les filles de joie, et qui les célèbre. Elle en perpétue la mémoire vive dans le Barrio Chino, sur les Ramblas, dans les bodegas au Palau de la Musica, mais aussi, merveilleux paradoxe, dans les tours de la Sagrada Familia. Barcelone s’est tant de fois enflammée pour sa liberté, que des fumerolles se posent encore sur les épaules de ceux qui la traversent, et qui savent s’y perdre.
 
« Barcelone vibrait tout entière. L’effervescence ne semblait jamais s’apaiser. Chaque quartier était un port avec son atmosphère, ses habitants, ses bars, ses places et ses nuits. Dans cette ambiance débridée, je fis la connaissance de plusieurs cavalières mémorables ».
 
 
 
Barcelone brûle est le roman de cette vibration, même si le beau mot de roman ne figure pas sur la couverture de ce petit livre délectable. L’écrivain y partage son temps entre des amis, quelques aventurières, des livres et la quotidienne fréquentation des rues, des places, des quartiers, des cafés qui en disent beaucoup sur ce qui s’est écrit et sur ce qui se vit là. L’histoire de la ville révoltée lui saute aux yeux à chaque coin de rue.
 
 
Là, la révolte des moissonneurs en 1640, plus loin, les barricades qui se dressent en juillet 1909 : « On dansa dans les rues avec les squelettes exhumés des prêtres et des nonnes en lambeaux ». Ici Picasso qui retrouve Barcelone en 1899, la peinture va s’enflammer : « Il accordait sa ligne à l’onde des corps. Infatigable, insatiable, il se préparait à embraser le 20esiècle par le dessous : scènes populaires, miséreux, mendiants, putains, artistes sans le sou, cafés-concerts, bars malfamés ». Mathieu David se glisse aussi dans les pas de Georges Bataille et les éclats tranchants du Bleu du ciel Rêve de ciel étoilé sous les pieds. Et enfin la guerre, la révolte éclate contre « Cet absurde complot », avec à l’avant-garde les anarchistes de la CNT/AIT, c’est « un soleil radieux de joie partagée »,  la ville est en feu, et l’on y croise Georges Orwell, Buenaventura Durruti et Simone Weil. La ville est en flammes, et le roman lui aussi s’enflamme. La nuit est propice aux incendies qui irradient les corps et les âmes, le narrateur aventurier est au rendez-vous, tirant lui aussi ce constat que tire Guy Debord : pour savoir écrire, il faut avoir lu, et pour savoir lire, il faut savoir vivre.
 
 
 
« Les révolutions surgissent comme la foudre, le temps vécu dans l’intensité change la vie, une heure équivaut à une semaine, et les semaines à des mois, voire des années. Puis elles se retirent comme la marée ».
 
 
 
Mathieu David est un heureux vivant, ses chroniques, que nous persistons à penser romanesques, vibrent, chantent, et épousent les révoltes passées, présentes, et celles qui s’annoncent, sans perdre sa liberté libre, comme l’écrivait un poète coloriste et aventurier, et qui se dit chaque matin : nous partons, le cerveau plein de flamme…
 
(1) La Ville des prodiges, Eduardo Mendoza, Le Seuil, 1988, traduit par Olivier Rolin

Philippe Chauché


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samedi 3 novembre 2018

Le Dernier royaume X de Pascal Quignard dans La Cause Littéraire


« C’est ainsi qu’il faut débuter les chapitres dans les histoires qu’on note : très vite. Comme d’un jet. Comme la première des lettres. Comme un taureau qui fonce.
Avançant le pied gauche dans le jour et le monde, pied droit scellé pour toujours dans la porte d’Eden ».
 
L’enfant d’Ingolstadt est la nouvelle suite d’une odyssée savante, goûteuse, troublante, inspirée, le nouvel opus d’une encyclopédie unique, et vibrante comme une pièce musicale de Marin Marais. Il y a seize ans, Pascal Quignard, nous offrait le premier acte de cette fresque littéraire, musicale, et historique, à la langue inspirée : Je ne cherche que les pensées qui tremblent.
 
Aujourd’hui, tel un augure, il découpe à l’aide de sa plume sacrée, un rectangle dans ce Royaume où se mêlent la Grèce, la Chine, des musiciens, des peintres, les rêves, et le faux et son attrait : Comme l’eau écrase le plongeur qui a gagné le fond de l’océan, le silence écrase l’homme tandis qu’il est en train de regarder ce qui le sidère.
 
L’enfant d’Ingolstadt est la nouvelle sonate de l’écrivain français le plus singulier, d’un artiste qui pratique l’alchimie littéraire, cet art secret de transformer tout ce qu’il effleure en littérature, c’est-à-dire en or. Rien ne lui est étranger et inconnu, sa bibliothèque est infinie. On ouvre le livre et Lancelot s’invite, Le fantôme de la reine était inscrit au fond de son regard, mais aussi le peintre Robert Nanteuil à la main infaillible, ou encore Colette seule à son piano, le « sans personne » est la joie de l’âme, ou encore son ami Jean Rustin très présent dans cet ouvrage : Il était peintre. La fascination, telle était l’idée fixe de cet homme que j’aimais.
 
Pascal Quignard est fasciné par ce qu’il voit, ce qu’il lit, ce qu’il écoute, ce qu’il sent, troublé par le murmure des siècles, qu’il transforme en littérature à fleur d’âme, de sexe et de peau.
 
« Mosaïque est un mot à la graphie si étrange. On croit y lire Moïse. L’ancien français préférait écrire “musique” plutôt que “mosaïque”. “Mousikos anèr” disaient les Grecs pour nommer le lettré. Le “litteratus vir” des Romains est l’homme des Muses des Grecs qui s’est spécialisé dans l’accroissement des livres à l’intérieur de l’espace privé et qui a préféré finalement la lecture à la contemplation ».
 
Le dixième épitre du Dernier Royaume est un monument aux multiples portes et fenêtres, aux mille fractures rocheuses où l’on peut se glisser, parfois avec effort, mais toujours animé par la secrète passion de la découverte joyeuse. C’est une mosaïque de langues : le français d’aujourd’hui ou d’avant hier, le grec, le latin, des langues qui mot à mot écrivent ce livre si étrange. Un livre où l’on prend plaisir à s’égarer, à le retourner, le laisser reposer, comme ces tableaux se souvenant des natures endormies, à le prendre à nouveau au hasard cette fois, et se laisser une nouvelle fois séduire par cette effervescence de la pensée, ce chatoiement de la langue, par sa musique ancienne et savante. C’est là, toute la profondeur vibratoire, tellurique, de ce livre monstrueux, qu’il convient de montrer et donc de lire, de dire ceque l’on est en train de lire – S’il lit vraiment il voit le monde invisible que les mots évoquent, là où l’âme aime aller.
 
L’enfant d’Ingolstadt est un livre où renaissent des saints, ici Florent à la cour du roi Dagobert, là Julien qui entraîne vers la mort un homme qui la simulait, ou encore Lucie aux yeux posés sur un plat rond dans une évocation inoubliable du peintre Zurbaran, un livre où abondent les rêves et les songes, où se dessinent des peintres musiciens, et où rode la mort et le trou qu’il nous faut creuser. Un livre comme un tableau de Cézanne, composé de couches et de strates qui l’illuminent de l’intérieur

Philippe Chauché


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lundi 22 octobre 2018

Didier Ben Loulou dans La Cause Littéraire



« Je passe devant une maison de prières où des chants s’élèvent, voix et louanges immuables qui disent ce qui ne peut être oublié. C’est quoi cette vie qui se concentre au cœur d’un paysage, entre les branches d’un amandier qui bientôt se remplira de boutons rose et blanc et cette sorte de curiosité comme le prolongement d’un savoir que je commence à explorer ? ».
 
Un hiver en Galilée est une promenade photographique, un roman photographié, comme nous dirions un roman dessiné, depuis la Galilée, et l’hiver à Safed. Le photographe met sa vie sur pause, il retarde le déclencheur, le temps de fixer l’objectif, de faire un pas de côté dans sa vie, de romancer cette nature inouïe qu’il découvre, ces traces de vie et de recueillement. Il croise un arbre ou un religieux curieux.
 
 
 
Dans le silence, il marche et des phrases sacrées se glissent entre ses doigts. Il marche, s’approche, s’arrête, et laisse la lumière imprégner le film photographique. Là une tombe bleue, ici deux arbres dressés vers la nuit qui s’annonce, une grenade éclatée par le soleil, plus loin un livre oublié sur une pierre tombale qui devient sculpture, un olivier qui domine un cimetière oublié, ou encore des lettres hébraïques gravées sur la pierre, sous un ciel bleu, gris, menaçant. Le photographe grave sur le papier ces mots saisis sur la pierre, ces phrases lues et entendues, celle-là : Celui qui sait ne parle pas, celui qui ne sait pas parle ; ou encore : Qui donne ne doit jamais s’en souvenir. Qui reçoit ne doit jamais oublier ; mais aussi : L’art est comme une prière, une main tendue dans l’obscurité, qui veut saisir une part de grâce pour se muer en une main qui donne, qu’on lui offre, des phrases chuchotées, des légendes et des sentences, qui seront la semence de son livre. Safed est une source, un rejaillissement pour le photographe qui un temps a voulu s’éloigner de l’agitation et des troubles du Monde. Ses livres, ses auteurs qui l’accompagnent ont pour nom Kafka, le Talmud, Paul Celan, Gershom Scholem, Rabbi Zousya, Walter Benjamin, tout un monde fait des bruissements de la langue.
 
 
 
« Le paysage est admirable. On y pénètre, on y marche, on l’arpente ; faire des photos c’est aussi une épreuve physique. Il existe une correspondance entre se déplacer dans la nature et la forme complexe d’une page du Talmud ».
 
Un hiver en Galilée est né de sensations, de visions, d’écoute, qui mieux qu’un photographe artiste pour voir et écouter, pour écouter voir et se voir écouter. A Safed il laisse l’histoire spirituelle le nourrir, les regards religieux le troubler, il écoute une voix amie, embrasse un corps offert et accordé à cette suspension du Temps. Le photographe s’éloigne, traverse la nature, croise des ombres, se tait, il tait son silence. Il s’est retiré du tumulte pour n’entendre que le murmure des collines, des lumières de Meron, des prières, les conseils de sa logeuse, marchant dans la légèreté de l’air. Il y aura des rencontres, un amour fugitif et quelques photos reproduites dans le livre, en écho au récit, sans jamais l’illustrer, elles portent en elles Un hiver en Galilée, et nous invitent au silence, et à l’aventure.
 
« Chaque jour il faut danser, fût-ce seulement en pensées, disait rabbi Nahman de Braslev. Nous dansons depuis notre arrivée à Saint-Jean d’Acre, même en ces jours pluvieux d’hiver avec ces lueurs délavées dans le lointain sur les hauteurs de Haïfa. Le ciel paraît s’élargir d’une vérité totale ».
 
 
 
Didier Ben Loulou est un photographe du Sud, des sud qu’il ne cesse de traverser et d’immortaliser, ici la Galilée, mais aussi Jaffa dans son bel ouvrage éponyme, Marseille, Palerme, Ashkelon, Jérusalem, ou encore la Grèce. Des images solaires, prises au plus près d’un visage, d’une porte ancienne, d’un immeuble à l’abandon, d’un champ de blé mûr, de jeunes enfants, les couleurs sont vives, et l’image piquée, vibre. Il saisit l’instant qui s’offre à lui, y compris dans sa désolation, sa douleur, son vide, sa pauvreté, et cet instant photographié et écrit devient beau sous son regard. Didier Ben Loulou est un photographe enchanté, qui ne craint pas le désenchantement du monde, qui sait en saisir les tremblements, et les pierres mémorielles s’enflamment sous son œil.
 
 
 
« Je me suis aventuré sur ces collines arides, y découvrant des stèles oubliées, des fragments de textes ou des livres abandonnés, autant d’indices à déchiffrer que de signes invitant à réfléchir sur toute vie appelée à disparaître. Cette Mémoire des lettres a nourri mon imaginaire ».


Philippe Chauché


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dimanche 14 octobre 2018

Claude Minière et Herman Melville dans La Cause Littéraire



« Il faudra encore cent ans pour qu’Herman Melville soit lu, soit vu avec ses multiples visages, son côté noir et son côté lumineux… Trois cents ans de parenthèse. Trois siècles de tortue » (Encore cent ans pour Melville).
« Il faisait un temps merveilleux le jour où vint pour la première fois mon tour de poste à la haute vigie (Moby Dick).
« Par une illusion d’optique, flottent haut dans une brume d’azur, des terres ensoleillées comme des cygnes ou des paons aux brillantes couleurs. Le ciel et la terre se confondent, les nuages ensoleillés traînent sur la plaine » (Mardi).
 
Encore cent ans pour Melville est une biographie légère comme une chaloupe qui glisse sur la houle vers le Cachalot Blanc, un exercice d’équilibre littéraire pour éviter qu’Herman ne nous échappe, pour éclairer en quelques chapitres de haute tenue la vie du marin écrivain, de l’écrivain silencieux, qui n’a point cherché à écrire des livres plaisants et faciles. Melville est un aventurier, en mer et devant sa feuille, ses feuilles blanches qu’il anime, qu’il fait vivre de romans et de poèmes.
Comme à bord du Pequod, il est de toutes les manœuvres – il met les voiles, déploie ou replie la voilure, c’est son allure, son entrain. Un tel écrivain singulier, unique, méritait une biographie à son image, singulière et précise, ramassée et affutée, comme une pirogue.
 
« Il avait le goût du secret, je verrais bien Herman Melville en agent double : d’un côté loup d’Océan, de l’autre fermier dans la lumière rose qui nimbe les collines de Berkshire. Ou : dog rose, c’est ainsi que les Américains nomment l’églantier. Melville en églantier, en rosier sauvage au long des chemins où divaguent les bêtes sans collier ».


 
Encore cent ans pour Melville est le roman de Monsieur de Melville, qui écrit comme il l’entend. Il choisit toujours un poste avancé, pour plonger profondément et remonter les yeux injectés de sang, c’est de sa véranda d’Arrowhead qu’il plonge, qu’il écrit en silence, dans ce que les anciens Grecs jugeaient être l’antichambre des plus hauts mystères. Ses livres, Billy BuddPierre ou les ambigüitésLes Contes de la VérandaMardiMoby Dick, restent des énigmes, et des mystères que Claude Minière révèle, met en lumière dans cet océan littéraire où se rencontrent mille courants, vagues marines et baïnes, et ainsi dresse le portrait de cet harponneur de la littérature.
 
« Melville a toujours accordé un soin jaloux à la définition physique et morale de son poste d’écriture. Dans la ferme qu’il occupa pendant neuf années, enfouie dans la campagne du Berkshire, la véranda qu’il avait fait construire avait été orientée vers le nord, vers les montagnes, “car là, une fois encore, la barbe mêlée de givre, j’arpente le pont, doublant le cap Horn” ».

 
 
Claude Minière comme Paul Cézanne écrit par touches, les surfaces se superposent, les couleurs surprennent, tranchent, chantent, ses natures endormies vibrent, comme vibrent les poèmes et les romans de Melville, cette vibration, ce sont les éclats que renvoie l’océan si on le fixe au coucher du soleil – On découvre les choses une à une, jour après jour, par beau temps calme ou dans les tempêtes, traçant une ligne sur une éternité plissée.Eclats de la critique, qui a du mal à comprendre ce qu’elle a sous les yeux, des éditeurs qui se font prier, face à ces livres trop libres, trop précis, trop échevelés, où l’on ne sait sur quel pied danser. Fictions ou réalités, réalités et fictions, vérité et mensonges, beau programme romanesque que dévoile avec justesse Claude Minière.






 

Philippe Chauché

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vendredi 5 octobre 2018

Lambert Schlechter dans La Cause Littéraire

Lambert Schlechter - photo Pierre Matgé
Les deux derniers opus, Monsieur Pinget saisit le râteau et traverse le potager et Une mite sous la semelle du Titien, sont publiés aux Editions Phi et par Tinbad Poésie.
« Puis soudain j’ai pensé que la phrase Je pense à toi est une phrase inouïe. Puisque c’est une phrase qui reste valable encore après la mort. Puisque cette pensée-là, en quelque sorte, ne s’éteint pas. Pas si vite (Monsieur Pinger saisit le râteau et traverse le potagerLe murmure du monde, Editions Phi, novembre 2017, 19 €)
« Cette aire spéciale de blancheur rectangulaire, les deux tiers d’une page A5, et vingt-neuf lignes à remplir, le total fera autour de mille signes, c’est le champ que j’aurai encore & encore à labourer / ensemencer/ récolter, personne ne m’a rien demandé, tout le labeur se fait sur la base d’un contrat avec moi-même, contrat-contrainte, tout ce que tu as à écrire, tu l’écriras en vingt-neuf lignes, mille signes… » (Une Mite sous la semelle du TitienProseriesLe murmure du monde, Tinbad poésie, mai 2018, 16 €)
La Cause Littéraire : Cette Odyssée du Murmure du monde, je pense que c’est ainsi que l’on peut qualifier cette aventure littéraire, a fait ses premiers pas il y a plus de dix ans, un premier livre, puis d’autres ont vu le jour. Baptisés : La Trame des joursLe Fracas des nuagesInévitables Bifurcations, ou encore Le Ressac du temps, ces deux derniers, Monsieur Pinget saisit le râteau et traverse le potager et Une Mite sous la semelle du Titien.
Des livres qui embrassent et embrasent le Monde, votre monde, des livres écrits à la première personne mais si éloignés de ce que certains appellent l’autofiction. Des livres pourtant bien réels, qui écoutent ce murmure qui traverse les siècles et les murs des maisons, des livres qui ne cessent de convoquer vos passions, vos désirs, vos admirations littéraires, votre temps perdu et votre temps présent.
Comment est né ce projet inouï, pour reprendre ce que vous dites de Je pense à toi ?
Lambert Schlechter : Le projet du Murmure du monde est né bien longtemps avant, plus de quarante ans avant que cette expression apparaisse dans le titre d’un livre édité en 2006 par Francis Dannemark au Castor Astral. J’ai récemment, grâce à internet, redécouvert quatre contributions que j’ai faites entre avril et juin 1964 à l’hebdomadaire luxembourgeois « Lëtzebuerger Land » sous le titre Carnet d’un passant. J’avais 22 ans. C’était (déjà) une ribambelle de fragments. Depuis l’âge de 13 ans j’écrivais un journal intime, en français, langue pour moi étrangère. Je faisais mes gammes ; j’allais à la découverte de ce gigantesque instrument qu’est la langue française. A 16 ans, grâce à l’enthousiasme d’un professeur, Tony Bourg, je fis la découverte des Essais de Montaigne que je n’ai plus jamais arrêté de lire : cela fait entre-temps un commerce de soixante ans…
Montaigne est resté au centre de ce réseau de vibrations d’écriture : ces écrivains du discontinu, de la juxtaposition, de la bifurcation et de la digression – Cioran disait des fragmentistes, Perros disait des noteurs. Montaigne avait dit une marqueterie mal jointe.

LA (ma) CONSTELLATION DES FRAGMENTISTES
Confucius / Tchouang Tseu
Marc Aurèle
Sei Shōnagon / Urabe Kenko
Wang Chong / Tang Zhen
Érasme (Adages)
Montaigne
Bayle (Dictionnaire) / B. Gracián / F.B. de Verville
Saint-Evremond / La Mothe le Vayer
La Bruyère / Vauvenargues / Chamfort / La Rochefoucault
Pascal
L. Sterne / Lichtenberg
J. Joubert / Leopardi / F. von Schlegel / Novalis / Baudelaire
Nietzsche
J. Renard / P. Valéry / A. Suarez / Simone Weil
L. Torganov / V. Rozanov / L. Chestov / D. Harms
F. Tozzi / C. Dossi / E. Flaiano / G. Buffalino /
C. Pavese / G. Ceronetti / D. Buzzati / I. Calvino
R. WalserL. Hohl / W. Benjamin / E. Canetti
L. Wittgenstein
R. Gomez de la Serna / M. de Chazal
Pessoa
Th. Bernhard / F. Mayröcker / H. Eisendle / P. Handke
B. Frischmuth / M.L. Kaschnitz / B. Mattheus
K. Krolow / J. Becker
A. Vialatte / E. Cioran / R. Judrin / D. de Roux
W. Gombrowicz / M. Szentkuthy
L. Scutenaire
P. Weiss / Botho Strauss / W. Schnurre / G. Meier
E. Ionesco / M. Leiris / F. Ponge / R. Pinget / J.C. Pirotte
G. Perec / G. PerrosJ. Gracq / Ph. Jaccottet L. Calaferte
E. Jabès / D. Collobert / A. Leclerc / F.Y. Jeannet / C. Bobin
H. Michaux / R. Barthes / J. Borel / G. Lascault / J-H. Michot / H. Lucot
L.R. Des Forêts / P.A. Jourdan / L. Bourg / J. Vernet / S. Macher
A. Artaud / G. Bataille / M. Blanchot / J. Baudrillard / Derrida
Ch. Danzig / A. Emaz
Pascal Quignard
E. Pound / J. Didion / W. Gaddis / A. Dillard / D. Markson
J. Cortázar / A. Monteroso / M. Martelli
P. Autin-Grenier / B. Chambaz / C. Chambard / B. Collin / J-P. Dubost
G. Basquin / Th. Vinau / Ch. Esnault / D. Preschez
J-L. Kuffer
Rolph Ketter
ce tableau met côte à côte des auteurs qui n’ont écrit que par fragments (comme Sei Shōnagon ou La Bruyère) et des auteurs qui ont écrit l’un ou l’autre de leurs ouvrages en forme fragmentée (Érasme ou Pinget)
Ma manière d’être s’exprime en un verbe : Vivrécrire.
J’ai toujours écrit, jour après jour, le long de la vie, en marge de la vie, j’ai écrit, aussi, malgré la vie & contre la vie, je n’imagine pas ma vie sans cahier à portée de main, où que je sois, où que j’aille.
La Cause Littéraire Le Murmure du monde est traversé par le souvenir vivant de votre épouse disparue – Parfois, quand je regarde mes mains, c’est à ça que soudain je pense : mes mains sur toi –, souvenir également des livres et des manuscrits qui se sont transformés en cendre dans l’incendie de votre demeure – Au fil des lectures, des cogitations et les rêveries, plusieurs fois par jour, ce réflexe, cet élan d’aller sortir un livre du rayon, rechercher un passage, relire une page, un chapitre, puis aussitôt : mais non, ce livre n’y est plus, n’y a plus rayon, n’y a plus étagère, le livre a brûlé, avec la planche où il se trouvait… –, face à ce drame et à ce sinistre destructeur – vous écrivez, vous lisez, vous rêvez. Le Murmure du monde est aussi le rêve du monde, son ressac et ses fracas, c’est un Océan, à la manière de celui qu’interpelle Lautréamont ?
Lambert Schlechter : Écrire la vie, c’est, aussi, écrire la mort, la perte, le manque, le deuil.
À trente-cinq ans ma femme est tombée malade d’un cancer qui l’a emportée trois ans plus tard. Depuis mon adolescence j’avais gribouillé quelque vingt mille pages ; ce n’est que pendant sa maladie que j’ai commencé à écrire (et publier) des livres ; elle a encore lu les trois premiers ; pour le dernier qu’elle a lu, Angle mort (1988), où il n’était question ni d’elle ni de moi, elle me demanda : Pourquoi as-tu écrit ça ? C’était un livre sur la solitude, l’anxiété et l’imminence d’un désastre.
Pendant les deux dernières années de sa vie, sous le signe de l’inexorable, j’ai écrit Pieds de mouche, livre composé de quatre cents alinéas numérotés, d’une dizaine de lignes chacun, fragments calibrés que j’inscrivais sur des feuilles A4 divisées en cinq rectangles ; je remplissais rectangle après rectangle, conscient qu’à tout moment ça pouvait s’arrêter parce que la vie s’arrêtait. J’ai terminé le livre ; elle ne l’a plus lu.
L’habitude de l’écriture sous la contrainte du calibrage était prise ; sur ma trentaine de livres, à part les recueils de poésie, une quinzaine d’ouvrages de prose (que j’appelle proseries) ont des contraintes de format : des alinéas de 10 ou 15 lignes, ou des pages qui font, selon les dimensions des carnets, entre 19 et 25 lignes. On l’aura compris : tout passe par l’encre avant le clavier, sans remaniement majeur pour la typographie finale.
Six semaines après la mort de ma femme, pendant exactement un an, j’ai écrit mon livre de deuil, Le silence inutile (éditions Phi, 1991), ouvrage qui été repris par La Table ronde en 1996. Il se compose de quatre cents alinéas (datés) d’une quinzaine de lignes chacun, ce qui me permet de juxtaposer sans commentaires ni transitions trois strates de récit (et de réflexion) : ma vie qui continue, sa vie vers la mort et notre vie commune pendant dix-neuf ans.
Le 18 avril 2015, la vieille maison (1773) que j’habitais (en locataire) dans un petit village des Ardennes luxembourgeoises brûla. Presque tous les livres que j’avais amassés en plus de cinquante ans furent détruits par le feu et l’eau. A peu près vingt-cinq mille.
Détruits aussi 95% de mes manuscrits, entre vingt et trente mille pages. Me reste le registre chronologique (à la Köchel), électroniquement, sur 25 pages.
Cette catastrophe, couplée à un récent traumatisme amoureux, m’a effondré, amoindri, amoché, j’ai perdu dix kilos et je suis devenu vieux. Mais. La rage d’écrire n’a pas diminué, au contraire. Depuis le Feu, en trois ans, j’ai publié huit livres, trois autres sont terminés et paraîtront bientôt, deux autres sont en cours d’écriture.
Lambert Schlechter - photo Philippe Matsas
La Cause Littéraire :Vous parlez de « chimie fertilisante » en évoquant les citations d’auteurs que vous aimez glisser dans vos livres – une petite chimie Beckett, une petite chimie Pontalis, une petite chimie Savitzkaya–, j’ajouterai la grande chimie de Montaigne qui semble irriguer votre écriture – Tout revient, tout renaît. Et moi aussi. Alors que l’existence est linéaire. Et droit dans le mur– mais aussi Torganov, ou encore Perros. Cette chimie de l’écriture, qui est tout autant récit, poésie, ébauches romanesques, fragments, pensées, d’où vient-elle, quels sont ses racines et son terreau ?
Lambert Schlechter : Ah la chimie de l’écriture, qui est aussi alchimie, zinc, nickel et mercure, carbone & azote, magie artisanale, avec alambics, éprouvettes, tuyaux & tubes & vases communicants, circuits, courts-circuits et surtensions, pétages de plomb & geysers d’étoiles, champs magnétiques, étincelles & petites flammèches, bulles & ébullition – on n’écrit que parce que d’autres ont écrit, je ne suis qu’un brin d’ivraie dans l’immense pré de l’écriture, s’il n’y avait pas eu Gilgamesh, Qohelet, Hésiode, Hérodote & Homère et leur innombrable descendance, je serais resté coincé dans l’agraphie, l’alexie et l’aphasie, c’est-à-dire des tares graves.
Les auteurs que depuis toujours je préfère & fréquente en permanence, ce sont les fragmentistes – ceux qui écrivent par bribes & morceaux, par bifurcations & digressions, et n’en restent pas à un sujet, ne s’en tiennent à un thème, homogénéiquement, pendant plus de deux tiers de page, comme faisait Montaigne pendant vingt ans.
La Cause Littéraire :Enfin, la langue, les mots – …ne laisse jamais passer un mot que tu ne connais pas…–, leur saveur, vous occupent au plus haut point dans vos livres, comme elle occupait Roland Barthes que vous citez – cette saveur de langue –, mais aussi cette attention au rythme, comme dans l’Océan, des vagues courtes qui explosent, ou une longue houle qui prend son temps pour advenir, comme pour la musique, celle de Coltrane que vous évoquez, on se dit que même un fragment sonne juste. Cette attention profonde aux mots et au style vous a-t-elle toujours occupé ou bien est-ce en écrivant qu’elle est apparue, ou les deux à la fois ?
« … avec mes Caran d’Ache je zèbre les pages, du jaune du bleu du vert du rouge de l’orange, marquant les mots, des bribes de syntaxes, des contumaces & des rançons… »
« On ne vit, léopardiennement, que grâce à la douce magie des illusions »
Lambert Schlechter : Écrire, ce n’est toujours que des mots mis en syntaxe, écrire c’est élaborer des phrases avec des mots dans une certaine suite, j’écris avec les mots de tout le monde des phrases qui ne sont qu’à moi, enfin, c’est ce que j’essaye de faire, et les fois où ça me réussit, c’est des phrases que personne n’a encore dites, toutes mes phrases sont d’abord dites, avant que cela devienne de l’encre, ce sont des sons qui montent en moi, le plus souvent sans trop réfléchir, ça gâterait le flux, puis quand c’est sur la page, j’examine la page, examine ce que ça a donné (comme disait Dhôtel : écrire pour voir ce que ça donne…), et en général je laisse ce qui est venu, ne pinaille pas, ni ne rabote, laisse passer les maladresses, les préciosités autant que les trivialités, j’écris comme ça & pas autrement, c’est à prendre ou à laisser, l’hypocrite lecteur sera mon frère & complice ou pas, à sa guise, mon attention aux mots est permanente, c’est à cause des mots que j’écris, des fois tel ou tel mot déclenche la page, le mot vermoulu ou le mot énervance sert d’amorce à une logorrhée de vingt-deux lignes, et je dis des choses que je n’aurais jamais dites sans la charge inchoative de tel mot, et quand j’ai dit (écrit) tout ça, je suis content de l’avoir dit (écrit), il y a des écrivains qui souffrent en écrivant, pas moi, pour moi, je l’avoue potachement, écrire c’est plaisir, et avoir écrit, contentement, les pages, c’est des points d’orgue dans la passacaille poisseuse de la vie, des petites bulles d’éclaircie dans la coulure de la mélasse.


Philippe Chauché

http://www.lacauselitteraire.fr/rencontre-avec-l-ecrivain-lambert-schlechter-qui-poursuit-la-publication-du-murmure-du-monde-par-philippe-chauche



jeudi 27 septembre 2018

Cécile Portier dans La Cause Littéraire



« Savoir ce qu’on fait : un fatras agencé au millimètre près, avec dedans un paravent peint d’oiseaux, des bêtes à poil et à griffes, dont une loutre, pour la beauté enfin stoppée, réalisée, de sa nage, et des bocaux sur des étagères scellées dans de la menuiserie sombre aux mécanismes d’ouverture plus subtils que compliqués, s’offrant seulement aux doigts fins. Des surprises, des terreurs, des onguents, des mèches de cheveux de concubines d’un harem, type Angélique Marquise des Anges ».
 
De toutes pièces est le roman de ce fatras, de cette collection amoncelée, de ce cabinet de curiosités qui sous nos yeux s’imagine, s’agence dans le hangar d’une zone commerciale oubliée, loin de tout, tenue secrète, sans que jamais l’on ne sache pourquoi et pour qui. Les commanditaires de ce musée imaginaire et improbable sont invisibles. Ils donnent des ordres et contrôlent via une interface sécurisée tout ce qui entre, tout ce qui est répertorié par le narrateur, ce collectionneur qui va passer une année à faire naître cet étrange cabinet romanesque. Ce musée de la Terre et du Monde l’occupe jour et nuit et son journal devient ce troublant roman. Il commande, achète et classe, un monde étrange et extravagant se dessine en pointillé, jour après jour, sans que l’on sache à quoi cela va nous conduire et l’entraîner.
 
« Livraison aujourd’hui d’une pièce de sublimation, d’orfèvrerie : une oreille humaine, coupée, enchâssée dans du ciment réfractaire, coulée directement avec du métal en fusion, qui littéralement la remplace. Quand tout est durci, on casse le moule, on récupère. On s’extasie des ourlets, des circonvolutions. Le lobe semble encore doux et duveté, on voudrait s’accrocher comme l’amant, le téter ».
 
Ces pièces de sublimation s’accumulent, plus surprenantes les unes que les autres : un essaim d’abeilles figé dans une résine très transparente,une petite saucière à décor polychrome de fleurs, filets dorés et dents de loups sur les bordsle squelette d’une femme girafe, une graine de lotus sacré, vieille de mille trois cents ansun homme sauvage, poilu, très. Sa tête est absente. Pas coupée, non. Simplement, il n’a pas de têteun cil de Marilyn Monroeune DS miniature, une belle collection d’instruments de torture, de tous temps et de tous pays, et l’inventaire pourrait se poursuivre indéfiniment. Une pièce chasse l’autre dans l’imaginaire de Cécile Portier, étrange bestiaire, placé sous haute surveillance. De toutes pièces est un roman en noir et blanc de la raison perdue, du dérèglement, et d’une part d’absurde, le roman d’une guerre secrète – d’une manipulation – que le narrateur pense maîtriser jusqu’à son effondrement, premier signe de sa disparition : Je suis le soldat d’une tranchée froide, sur un front oublié.
 
« Mon univers est ce hangar. C’est une sorte d’aboutissement, la récompense de tous mes efforts. C’est l’ironique punition qui m’échoit, d’avoir voulu jouer sur tous les tableaux. Le monde s’est rétréci, il n’y a désormais plus qu’un seul tableau : ce tout petit morceau d’espace-temps englué, quadrillé ».
 
Etourdissant univers, que celui de Cécile Portier, porté par un style vif, précis, très concentré – comme un poison –, sec, où par instants, pointe l’effroi. Ses phrases sont dotées de cette capacité de faire voir sur l’instant ce qui se joue, par leur clarté, leur rythme, leur cadence, de faire entendre la chute qui s’annonce. De toutes piècesest un roman électrisant.

Philippe Chauché

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mercredi 26 septembre 2018

Clémentine Haenel dans La Cause Littéraire



« Je conçois de le tuer, lui. Tuer celui qu’il est quand il se fait sombre et cassant, celui qui m’inquiète trop : quand il n’est plus en contact avec la vie, que ça le rend hostile. J’ai des sursauts de haine, mes doigts glissent le long de mes hanches et râpent ; ça colle et ça claque. J’en ai marre de ces mains qui sont des fontaines ».
Mauvaise passe est un roman électrique, violent, tremblant, hurlant. Un petit livre écrit au scalpel qui déchire le monde et l’art littéraire, et que pourrait saluer Georges Bataille. Mauvaise passe, comme on le dirait d’un corps marchandé, d’un corps qui se livre aux déchaînements des hommes – Je nettoie les plaies que la nuit a laissées sur mes côtes, et regarde mes seins, qui ont bleui–, ou d’un navire qui se risque dans un chenal de tous les dangers. Mauvaise passe est un roman qui sent l’alcool, le tabac, et le sperme, un roman qui se livre dans l’errance, et qui claque comme une paire de gifles, des coups et des mots. Un roman souffrant, et qui s’offre, comme le revendique la narratrice, un roman échevelé, glacé et glacial.
« Ma parole est déréglée. Je n’arrive pas à m’arrêter. Je ne parle plus avec les gens, je parle seule, mais jamais dans le vide, c’est un déferlement. Je ne sais pas d’où vient tout ce flot, ces propos. J’explique : “je parle depuis peu” et justifie ma frénésie, me rattrape. Ça intimide drôlement ».
Mauvaise passe est un déferlement romanesque aux phrases rabotées, resserrées, incandescentes, aux verbes qui frappent, aux mots qui tremblent, un roman qui touche là où ça blesse, là où ça saigne. Mauvaise passe est un récit à la dérive, un récif où se brisent les vagues du roman, entre les nuits et les matins blêmes aux draps toujours froissés. Roman déréglé et déchiré, comme le corps de cette jeune femme, traversé de part en part – Je me dis qu’il est en train de me tuer : il est en train de me tuer. Entre deux rues, deux chambres, deux villes, la narratrice aux yeux perdus garde la mémoire de ses rencontres éphémères, de ses liaisons dangereuses, qu’elle tente parfois d’apprivoiser, comme l’on apprivoise une maladie.
« J’avais décidé de ne plus aimer et je suis venue en Suède. J’avais longtemps cherché pourtant, imaginé. Je n’avais rien vu, rien vécu. Je pensais que je ne vivrais rien, ne verrais rien ».
Clémentine Haenel réussit un troublant premier roman, un livre qui ne vous laisse pas en paix, qui vous hante, par son style, sa manière de faire vivre cette romance échevelée, sa matière, toutes griffes dehors, poings fermés, et visage pâle qui va s’ouvrir sur une éclaircie, comme un lever de soleil après une nuit glaciale et terrifiante.


Philippe Chauché


http://www.lacauselitteraire.fr/mauvaise-passe-clementine-haenel-par-philippe-chauche

mardi 18 septembre 2018

Présence de Melville


" 1819-1891 : les dates paraissent prises dans un seul fuseau horaire. Mais il y a des débordements. Il y a des débordements à l'infini. Des échappées, des fugues. " Claude Minière




 " Allégoriste d'instinct, Melville crée un monde-baleine, et nous y enferme. De zoologique, la baleine devient cosmique, devient léviathan, manifestation irréductible de la volonté et de la puissance de Dieu, sans cesser d'être sensible et vivante, mais par une contemplation minutieuse et mystique à la fois de l'infini détail et du miraculeux agencement de son organisation, dans le même esprit où Blake fait surgir devant nous le Tigre en sa splendeur mortelle. " Jean-Jacques Mayoux 




" Ainsi voguions-nous, mollement couchés sur les nattes étalées sous le dais. Nous approchions du rocher nommé Pella, haute falaise verdâtre, branlant sur sa base, qui fait tomber une ombre épaisse sur le lagon, et suite l'humidité. Passer sous cette arche, c'était se trouver, comme cela est arrivé à des chasseurs de baleine, sous la mâchoire supérieure de la gueule ouverte du monstre, qui, lorsqu'elle s'abaisse, vous engloutit. " Mardi - traduit de l'anglais par Charles Cestre - Robert Marin éditeur - 1950


" Quelques jours s'évanouirent ; et le Péquod, laissant dans son sillage les frimas et les glaces, roulait à présent sur la houle brillante du doux printemps de Quito, qui règne en mer presque éternellement au seuil de l'août sempiternel des tropiques. " Moby Dick - traduction d'Armel Guerne - Phébus libretto - 2005 
Philippe Chauché 

samedi 15 septembre 2018

Roland Jaccard - Henri-Frédéric Amiel dans La Cause Littéraire







« J’ai compris trop jeune que je serais incapable de réaliser mes idéaux, que le bonheur est une chimère, le progrès une illusion, le perfectionnement un leurre et que, même si toutes mes ambitions étaient assouvies, je ne trouverais encore là que vide, satiété, rancœur. La désillusion complète m’a conduit à l’immobilité absolue. N’étant dupe de rien, je suis mort de fait ».
 
Entre 1839 et 1881, Henri-Frédéric Amiel tient son Journal intime, soit 16.847 pages ; plus modeste Roland Jaccard écrit le journal intime du Genevois, prend sa voix et sa plume le temps d’un petit roman. Il se glisse dans la peau du professeur en désespoir, du collectionneur de conquêtes qu’il s’empresse d’abandonner, de l’écrivain qui choisit le cimetière de Clarens, au-dessus de Montreux comme dernier domicile connu, face au lac Léman, sans savoir que Vladimir Nabokov y repose également : Je ne me doutais pas qu’un jour lointain… nous irions comme deux fantômes au lever du jour à la chasse aux papillons. Roland Jaccard qui s’y connaît en trahisons, trouve là un allié, un vieux complice, comme le sont aussi Schopenhauer, Schnitzler et Cioran.
Cette sainte trilogie, qui accompagne depuis longtemps l’expert en nihilisme et en ping-pong. Roland Jaccard traverse ce petit livre avec le sérieux de ne pas trop se prendre au sérieux, tout en étant fidèle à Amiel, un peu comme si Buster Keaton se glissait dans les invités du Cercle Littéraire de Lausanne où Amiel a ses habitudes, et ne manquait pas d’y croiser Marie et l’ombre de Cécile.
 
« Mais Marie était une jeune Vaudoise déterminée et qui ne doutait pas qu’elle parviendrait à ses fins. Elle se voyait déjà comme ma compagne et peut-être, quand elle aurait brisé mes dernières résistances comme mon épouse. I would prefer not to, me disais-je intérieurement. Mais tout mon comportement prouvait le contraire. Marie m’attirait. Marie était ma dernière chance ».
 
Cécile s’est suicidée et Marie le courtise, Amiel frise l’enchantement, avant de glisser dans le désenchantement – Elle vivait un songe qui n’était plus le mien et j’étais dans l’incapacité de le lui faire comprendre. Il retrouve sa solitude complice, son Journal intime et l’envie de fuir tout amour naissant. Il confirme qu’il est le grand spécialiste de la déception, l’œil fixé sur celles qui l’entourent et qui ne manquent pas de se déchirer pour lui. Cette société est une jungle, et en vieux lion, Amiel prend ses distances, il n’aime guère les coups de griffe. Il va improviser sa mort après avoir mené à bien le naufrage de ses ambitions littéraires, même si son Journal et ce petit livre prouvent le contraire.
 
« La crainte de se noyer dans son journal avait tenu à l’écart bien des lecteurs qui ne le méritaient sans doute pas. Je ne dirai pas comme Sacha Guitry, “Mon père avait raison”, mais je n’étais pas loin de le penser, tout comme Pessoa, Tolstoï ou Cioran, eux aussi fervents lecteurs d’Amiel ».
 
Les derniers jours d’Henri-Frédéric Amiel est dédié à Marie C., sa complice amoureuse d’Une liaison dangereuse – Il était temps de monter dans ce train qui part pour nulle part. Elle avait sa place réservée à côté de moi –, ombre vivante et pétillante d’une autre Marie, suicidée et qui sera jusqu’à la fin le grand amour perdu d’Amiel. Roland Jaccard dresse aussi en trois lignes le portrait de son père et sa mère, en grands lecteurs et en fidèles admirateurs pour lui d’Amiel et Spinoza, pour elle de Zweig et Schnitzler, l’une des sources de ses admirations. Ce petit livre sec comme un verre de saké, bref, vif comme un revers au ping-pong, coupant, limpide comme l’eau de la piscine d’un Palace, et précis, prouve s’il le fallait que les biographies romanesques les plus courtes sont souvent les meilleures. Roland Jaccard est stylé comme un fauve, son roman électrise les pensées et les actes d’Amiel. Les noms qu’il donne à ses chapitres sont autant de romans à venir : Mon âme, ce cimetière, mais aussi Météorologie de l’âme, ou encore L’ultimatum de l’amour ou enfin Gloire tardive, des romans mélancoliques et piquants. Jaccard devient le nerf optique d’Amiel pour ce roman d’éclairs et d’éclats, comme s’il signait sa propre autobiographie, on n’invente que ce que l’on vit, et quelle vie !
 
Philippe Chauché


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