dimanche 11 juillet 2021

Le Monde d'avant de Roland Jaccard dans La Cause Littéraire

« Ce matin, le ciel est à nouveau couvert. L., installée dans mon lit, dévore Les Mots. Période calme, très amoureuse, nous n’avons aucun projet précis. Nous flottons au fil du temps » (25 juin 1983). 
« Comme une gymnastique matinale, ce journal sert à me “chauffer”, à me mettre en forme. À me souvenir aussi. Et, parfois, à me fustiger. Misère et ridicule ; ridicule et misère : on en revient toujours là. Ou, autre question rituelle : comment devenir un champion du néant ? » (5.2.1984). 

Tenir son Journal est un art littéraire bien singulier et qui ne doit pas s’effriter avec le temps. Les journaux d’écrivains ont traversé les siècles, les guerres et les révolutions, saisissant là en quelques traits précis un paysage, une intrigue, ici une conspiration, un voyage, un état de santé, une amitié, ou encore une effervescence amoureuse, des emportements, un visage, des ruses, des complots, des remarques piquantes sur quelques connaissances, ou parfois des rêves et des souhaits. Singulier, car il se nourrit souvent d’anecdotes, d’instants sans importance, ces soupçons de romanesque qui ravissent l’auteur. Qu’il porte le nom de Mémoires – « C’était un prodige d’esprit, d’orgueil, d’ingratitude et de folie, et c’en fut aussi de débauche et d’entêtement » (1) – ou d’Histoire – « Mon emprisonnement, quoique de peu d’heures, me dégoûta de Paris, et me fit concevoir une haine invincible contre tous les procès, que je conserve encore » (2), le Journal offre à la littérature une respiration unique, un écart, un souffle nouveau, un terreau fertile. Quand le roman s’essouffle, le journal respire, et celui de Roland Jaccard irrigue d’un air vivifiant toute la littérature d’aujourd’hui. L’écrivain signe là, un volumineux Journal, passionnant, et passionné, pétillant et amoureux. Nous sommes en 1983, l’auteur est amoureux de L. qui deviendra écrivain, nous connaissons son identité, mais nous ne préférons conserver que la première lettre de son prénom qui est aussi celle de son nom L. L. a donc deux ailes, comme les anges et elle irradie ce Journal. L. étudie, écrit, lit Sartre, mais aussi Proust et Amiel, à son amoureux. Dans ce monde ancien, Roland Jaccard fait partie des plumes du Monde des Livres, où son savoir sur la psychanalyse semble prisé, nous y croisons François Bott, Roger-Pol Droit, Michel Contat, Josyane Savigneau, et Bertrand Poirot-Delpech. Ils sont journalistes, et écrivains. Le quotidien du jeudi soir est un espace assez unique, un lieu d’effervescence littéraire et philosophique, où les désaccords affleurent et parfois éclatent, un corps vivant qui a ses poussées de fièvre. Roland Jaccard ne se départit jamais de son élégance naturelle pour les évoquer, son journal ne se transforme pas en prétoire, il ne condamne, ni ne juge, mais parfois griffe dans un bel éclat de rire, et il n’est jamais dupe des comédies qui s’écrivent sous ses yeux et des postures qui s’affichent et virevoltent. Ce Journal d’avant est aussi celui des écrivains qu’il fréquente, qu’il lit et qui le lisent, Cioran, le héros de l’Aphorisme et du désespoir amusé, qui veille sur lui, BHL, Serge Doubrovsky, Gabriel Matzneff dont il partage les bains à la piscine Deligny et les parties de ping-pong – « Beaucoup de soleil, beaucoup de ping-pong, beaucoup de natation : Deligny est la seule réponse que je connaisse au pessimisme de l’oncle Arthur » (3). L’écrivain-éditeur, au PUF et chez Hachette, se suit pas à pas, comme si son ombre le précédait, lettre à lettre, corps à corps, dans cette aventure des années 80. Il aime, sommeille quand il le peut, déjeune en bonne compagnie, voit des centaines de films de cinématographe à la télévision ou dans quelques salles obscures qu’il affectionne, écrit un peu, beaucoup parfois, et à la folie quand le temps est son complice. 

« À vingt ans, tout était urgent. Maintenant rien ne presse. J’avais la vie devant moi et elle me semblait bien courte. J’ai l’éternité devant moi et elle me semble bien longue » (19.11.1983). 

« À veiller à ne jamais perdre son centre de gravité, on finit par perdre son sens de la légèreté » (Ce 3.6.1985). 

Ce Journal du Monde d’avant assemble avec la finesse d’un horloger toutes les pièces romanesques que l’écrivain note sur ses cahiers. Ce qu’il vit, dit, entend et voit chaque jour et chaque nuit près de L. sa boussole, lors des réunions où se fabrique le Monde des livres, dans les piscines qu’il fréquente assidument, les restaurants, les maisons d’éditions qui le publient ou qui publient ses complices, des films qu’il voit, des livres qu’il lit, avec de-ci de-là quelques aphorismes bienvenus. Sans oublier, les remarques et les réflexions de son ami Cioran, cette petite trotteuse de la pensée piquante, qui s’ajustent merveilleusement à cette belle horloge littéraire de l’écrivain suisse. Le Monde d’avant flirte avec l’enchantement, merveilleux paradoxe pour un écrivain qui fréquente les broyeurs d’illusions, les experts en désengagements, et les déserteurs pétillants. Heureux Journal, que ce Monde d’avant, nourri de désinvoltures, de frivolité, de grâces, d’éclairs littéraires, de souvenirs jubilants, d’esquisses d’essais, de belles fraternités, et de style, car son Journal, comme d’ailleurs ses essais, ses portraits, ses recueils d’aphorismes, foudroient par les manières dont il se saisit de la langue française, avec la même vivacité que lorsqu’il s’arme d’une raquette de ping-pong pour une partie endiablée qu’il finit par emporter. 

Philippe Chauché 

(1) Mme la duchesse de Berry, Saint-Simon, Mémoires, tome 9, Jean de Bonnot, 1966 

(2) Histoire de ma vie, volume 5, chapitre XI, Casanova, Robert Laffont, Bouquins, 1993 

(3) « Parler avec Schopenhauer revient à s’ôter des mains toutes les illusions, les unes après les autres », Le Cimetière de la morale, PUF/Perspectives Critiques 1995 


jeudi 8 juillet 2021

Une Couronne d'Orage de Thibault Biscarrat dans La Cause Littéraire

« Et l’éternité n’est plus un instant, mais l’essence de l’instant ; le poème n’est plus une parole mais l’essence de la parole. Ainsi se déploie une infinité de pensées, de chants, de gestes et de lueurs » (Une Couronne d’Orage). 
« Une distance nous sépare de ce monde, accroît les signes, le silence, les blessures. Nous sommes les témoins, des éclairs, des éclaircies. Une porte s’entrouvre vers cet autre royaume » (III-Beauté). 

Une Couronne d’Orage suivi de Beauté et de Royauté, est touché par la grâce, autrement dit par la parole – Au principe était la parole, la parole était chez Dieu et la parole était Dieu (1). Au principe était la parole pour tout écrivain attentif à ce qui l’entoure, à ce qui l’embrase : un parfum de rose, un chant de moissons, la rosée d’une clairière, les éclairs d’un orage, une femme qui danse, une lumière, le soleil, le sable, la foudre et la pierre. Au principe était la parole, et l’écrivain s’en saisit, comme l’on se saisit d’un instrument de musique pour rendre grâce au ciel, à la lumière divine, à la nature heureuse, à un frisson qui trace sur sa peau une mélodie, à une illumination qui éclaire ses pas. Thibault Biscarrat a beaucoup lu avant d’écrire, il écrit beaucoup en lisant, cela s’entend : la Thora, le Zohar, le Thao, mais aussi Rimbaud, Hölderlin, et Lautréamont – tous les trois profondément attachés à la parole, aux éclairs et au vivant amour : Je déjeune toujours d’air, / De roc, de chardons et de fer (2). Et comme au soleil des hauteurs, avec elle, jadis, / Un Dieu du fond du temps parle, et me rend vie (3). (…) La sonorité puissante et séraphique de la harpe deviendra, sous mes doigts, un talisman redoutable (4). Il lit et il a lu des livres hantés et visités par la parole, par des paroles inspirées et inspirantes, par le souffle – L’eau se condense, la parole est le souffle, le souffle est le vide –, des livres où les paroles invitent à la Parole et au dévoilement, des livres qui s’en saisissent, et la portent sur les hauteurs de la poésie, comme le fait lumineusement Thibault Biscarrat. Une Couronne d’Orage, suivi de Beauté et de Royauté, est touché par la mystique, la connaissance et l’étude du mot fait chair, du mot fait poésie, ce qui revient au même.

« Tout resplendit / Le réel / Les secrets et les mystères Tout se consume / Les voix, les embrasements / Les éclats Tout advient / Le commencement / La parole » (La proximité du Dieu, Une Couronne d’Orage). 
« L’huile / sur la tête / voilà que brille ta couronne » (Royauté). 

Rien de plus de plus vivant, de plus vivifiant que le style de Thibault Biscarrat. Rien de plus transparent. L’image inspirée est là sur la page imprimée, rien ne la dissimule, rien ne l’assombrit, point de métaphore obscure, seulement l’éclat lumineux du verbe qui se fait romance. Thibault Biscarrat est un écrivain qui pèse ses mots comme un orpailleur, un poète de la lumière, de la clarté, tout y est transparent, tout y est musical. On s’imagine se saisir d’un couple de phrases et le porter à la bouche, comme s’il s’agissait d’une parole sacrée. 

Philippe Chauché 

(1) Évangile selon Jean (La Bible, Nouveau Testament, Édition de Jean Grosjean, Bibliothèque de la Pléiade, Gallimard, 1971) 
(2) Rimbaud, Faim (Œuvres complètes, Édition d’Antoine Adam, Bibliothèque de la Pléiade, Gallimard, 1972) 
(3) Hölderlin, Élégies (Ménon pleurant Diotima, Œuvres, Édition de Philippe Jaccottet, Bibliothèque de la Pléiade, Gallimard, 1967) 
(4) Lautréamont (cité par l’auteur en ouverture de Beauté) 


dimanche 27 juin 2021

Le peuple de Manet de Marc Pautrel dans La Cause Littéraire


« Il a vu des morts, il va montrer des vivants, il n’a pas pu sauver ceux-là, il va rendre éternels les autres, tous les corps glorieux qu’il croisera, les humains et leurs visages, parfois même les perroquets ou les chiens, et jusqu’aux fleurs, les pivoines, les roses, l’hibiscus dans les cheveux d’une femme offerte, les violettes, les lilas, les tulipes, les œillets et les clématites dans leurs vases de cristal. La vraie vie vécue dans l’étendue du Temps ». 

Manet est au cœur de la mitraille ce 4 décembre 1851, Paris se révolte, c’est là dans les rues que le peintre apprend à voir sur le motif. Il voit des corps, du sang, les barricades, la charge des dragons, l’œil est dans sa main, et sa main dessine, c’est sa manière de se mêler à la révolte. Vingt ans plus tard, c’est la Commune, Manet est loin de Paris, il y revient à la fin de la « Semaine sanglante », une nouvelle fois, c’est la mort, les larmes et les fusillés : contraire exact de l’Art, et donc contraire à la vie. Tout l’art romanesque de Marc Pautrel est de nous faire voir le peintre en ces instants terrifiants, et une fois la paix revenue, de nous glisser dans son corps au travail – la main, l’œil, l’oreille, la pensée agile glisse elle aussi sur la toile –, de nous faire entendre sa voix intérieure. L’atelier du peintre, c’est aussi la rue – un typhon a balayé la petite rue Lafitte, un vent mauvais de sang, de cris et de sanglots –, le jardin des Tuileries, le musée du Louvre, saisi par les grands maîtres qui ne cessent de lui apprendre à voir, c’est-à-dire à peindre, et à bien peintre. C’est de là, et de sa mémoire infaillible, que vont surgir par capillarité des toiles immortelles : Autoportrait du Tintoret par lui-même, Le Fumeur, Le Buveur d’absinthe, mais aussi Lola de Valence, Jeune femme en costume de toréador, ou encore La Chanteuse des rues, et deux tableaux qui vont changer l’histoire : Le Déjeuner sur l’herbe et Olympia. Autant d’œuvres, où le peintre applique au pinceau et au couteau un précipité de vie, un précipité vers la vie et sa beauté, une ode à la liberté libre, que vivra un poète de son siècle, un voyant comme lui (1). Puis il y aura une escapade en Espagne, à Madrid, pour Vélasquez, le géant, dont les toiles incendient le Prado de l’intérieur. Là, comme dans les rues de Paris, Manet dessine, il dessine aux arènes, un cercle, où le matador va épouser la mort qu’il changera aussitôt en vie, il dessine des portraits, des situations qui demain donneront vie à des toiles. Écrire c’est ainsi se donner le pouvoir de ressusciter les grands disparus, ce que réussit avec finesse et justesse Marc Pautrel dans ce portrait, qui est celui d’un grand vivant. Le peuple de Manet est le roman du regard que porte l’écrivain sur un peintre unique, qui n’appartient à aucun siècle, et les embrasse tous, qui donne vie à ses modèles, à son peuple, et lui offre l’éternité. 




« Gambetta se penche en arrière, les mains à demi plongées dans les poches de son pantalon, pouces sortis, massif, il échange un sourire avec les autres témoins. Leur ami est consolé, il est heureux. Manet travaille, il voit, il pense, il peint par avance. Il est au Louvre, il a entre les mains les plus rares et les plus magnifiques croquis de la peinture italienne classique, il s’en nourrit, il grandit ». 





Dans Le peuple de Manet, Marc Pautrel nous livre aussi son regard sur 46 tableaux de Manet, son peuple, de l’Autoportrait de Tintoret – Son corps caché sous le manteau forme cette écorce terrestre abritant mille espèces, dont la plus importante de toutes pour toujours et à jamais, l’espèce humaine, c’est-à-dire lui, le vieux peintre qui a montré le paradis aux pauvres mortels –, au Clairon, de 1854 à 1882 (le peintre quitte la terre un an plus tard, il a 51 ans). 46 tableaux que l’écrivain regarde, écoute, décrit avec la plus grande des précisions, décrire pour bien lire ces toiles d’exception, et donc pour bien écrire face aux tableaux. Il se met à la hauteur des modèles, à la hauteur des siècles que traverse Manet. Ces 46 tableaux surgissent, comme autant de vivants que Manet a dessinés, animés de couleurs profondes et vives. Leur localisation forme une mappemonde exceptionnelle, nous sommes à Lisbonne, à New York, à Paris, à Budapest, mais aussi à Munich, à Tokyo, ou encore à Stockholm, et face à nous, face à Marc Pautrel : Les bulles de savon, Le Matador saluant, Lola de Valence, La Maîtresse de Baudelaire, Déjeuner dans l’atelier, Monsieur Brun, tout un roman contemporain, car Manet est tout autant de ce siècle que du XIX° siècle ! Marc Pautrel est un écrivain qui porte grande attention au style, à la composition, à ses modèles, à ses admirations, aux histoires où il convoque l’Histoire. Le peuple de Manet est un roman aux milles voix qui se croisent et s’enlacent, celles du peintre, de ses amis, des anonymes qui sont aujourd’hui devenus de glorieux inconnus, elles nous parlent, comme nous parlent ses tableaux, non comme des fantômes mais comme des natures endormies que l’écrivain, le temps d’un roman souverain, réveille. 


Edouard Manet par Felix Nadar

« Elle dit : Voilà, les choses sont ce qu’elles sont. Elle est la sagesse, la douceur, la confiance, la force cachée, la beauté et la supériorité inédites, sa rousseur est le nouvel étalon de la grâce féminine » (La Femme au perroquet, 1866, New York). 

Philippe Chauché 

(1) « Elle est retrouvée. / Quoi ? – L’Éternité. / C’est la mer allée / Avec le soleil », L’Éternité (extrait) Arthur Rimbaud, mai 1872, Bibliothèque de La Pléiade, Edition d’Antoine Adam, Gallimard, 1972. 

lundi 21 juin 2021

Cavalier noir de Philippe Bordas dans La Cause Littéraire

« Nous vivons parmi vociférateurs et voyous, risquant fiels et venins, braises et brandons. De ces vocables hirsutes et dépeignés, remontés des tréfonds, je suis le résultat. De cette langue primitive lacustre, hérissée de harpons, j’ai conservé l’indice. Nos paroles sortaient d’arbalète comme traits de foudre, enduits d’une bave de serpent. Ces flammes dans l’air ». 

« Moins vêtue que drapée, habillée par le vent, poursuivie de tissu, filamentée de cheveux et de cet enroulé de soies blanches, ces plis et replis de coton translucide embrasant ses épaules, luminant ses jambes ». 

Cavalier noir est un roman d’Amour Fou. Une déclaration d’amour fou et de bonheur incendiaire portée à la langue française et à Mylena, déesse des temps modernes. Le narrateur aventurier du Micro-Robert, et armé de son vélo aux dents affutées, quitte sa ville – Mon cœur s’est descellé du cœur de Paris –, armé de sa langue, de son vélo et d’un savoureux savoir. Après avoir été cycliste et roulé sur les traces des Forcenés (1) – Je n’oublie Luis Ocaña de ma jeunesse, si grand et ténébreux ; si grand par cet orgueil épuisant qu’il épuisa son corps, d’une grandeur souveraine en quelques rares moments ; si pur incandescent –, photographe de cavaliers noirs mossis (2), il est devenu écrivain, armé lui aussi d’une grandeur souveraine et écrivant dans l’incandescence de la langue. Et pour réussir un tel roman, qui est un grand roman, il ne faut pas craindre les cols les plus escarpés, les routes les plus sinueuses, la vitesse et la lenteur, la chaleur, les orages, la grêle et parfois la chute. Il ne faut pas craindre d’affirmer sa passion pour la langue vivante, les mots rares et précieux, la composition, cet art singulier qui fait la différence entre ce qui s’écrit à la va-vite, à la va-comme-je-te-pousse, et qui l’est avec patience, rigueur et parfois fièvre. Cavalier noir est un roman d’amour, où le narrateur se délivre de son passé pour se livrer à son présent. Il quitte son passé, le Cercle du Petit-Thouars et ses dandies, traverse Paris, la Marne et la Moselle, pour une terre inconnue, une Europe qui se redessine, qui respire, comme respire Mylena. 




« L’ingénuité du songe – le lit de fougères, l’assemblage de noisetiers reverdis abritant les amants – ; sa perpétuité dans l’esprit d’une femme fraîche et d’un homme en fuite ; cette constance à vouloir s’enlacer et s’immoler dans la forêt profonde se corroborent de l’hospitalité des espèces tutélaires, des feuilles hydrofuges établies en tonnelles et de ces profusions de branches nécessaires à l’élaboration du feu ». 

Cavalier noir est le roman d’une traversée, d’une échappée belle, laissant ou redonnant à la langue ce que Lautréamont ou encore Breton lui offrirent, la soie et l’épée, l’épopée musicale. Philippe Bordas est un écrivain qui possède un sens aigu du tempo, de la musique qui s’élève de ses phrases, il écrit à l’oreille. Il sait que pour bien écrire, il faut non seulement savoir écouter ce que l’on écrit, mais aussi savoir choisir avec une grande finesse les mots qui vont surgir sur la page. L’aventure de la langue est aussi celle de l’art roman, et la réussite de Cavalier noir est éblouissante. 


Philippe Chauché 

(1) Forcenés, Fayard, réédité par Gallimard/Folio 

(2) Philippe Bordas a présenté en 2019 ses photographies de cavaliers Mossis faites au Burkina Fasso entre 2011 et 2014, elles ont la même exigence et la force que son travail romanesque. 

 
 

Quelques questions à Philippe Bordas à l’occasion de la parution de son roman Cavalier noir, Gallimard 

« Je ne revendique pas une belle langue, ni une langue précieuse, mais une langue entière, un français intégral, complet, non amputé de sa base ni de son sommet ».

 

Philippe Chauché, La Cause Littéraire : Vous vous attachez une nouvelle fois, dans Cavalier noir, à mettre au cœur de votre travail romanesque la langue française. Une langue choyée, aux mots choisis avec attention, une langue précieuse, d’une grande rigueur, sans qu’elle ne soit jamais rigide, mais musicale. D’où vient cette langue, qui est devenu votre signature romanesque ?

Philippe Bordas : Je suis une sorte d’immigré de l’intérieur. Je ne suis pas né dans la langue française. J’ai grandi parmi les hybrides et les sous-parlers. Une partie de ma famille de Corrèze parlait le patois d’oc, les gamins de la ville nouvelle où je vivais étaient de provenances diverses, tous débarqués avec moi de contrées d’égale misère, des Maghrébins, des Juifs tunisiens, des Antillais, des Portugais, des Italiens, des Vietnamiens, etc. Chacun avait sa langue, son lexique : les argots divers se mélangeaient au verlan, ce jargon inversif, à syllabes retournées qui nous servait de langue cryptée pour échapper à la loi parentale, professorale, au contrôle policier. A l’école, s’il était question de Molière et Musset, nous étions surtout gavés du français exsangue, allégé, de Prévert, Saint-ex et Camus – la triplette des grands dilués. C’était une Arche de Noé, nous étions égaux dans l’usage d’une parlure babélique démente et drôle. De fait, je ne parlais pas français vraiment, je parlais l’esperanto des bétons, une préfiguration très bas de gamme du Finnegans de Joyce… Mais je lisais en secret, de façon maladive, compulsive, sans en parler aux profs, ni à mes acolytes de la rue, car c’était mal vu, quasiment une traîtrise de vouloir apprendre la vraie langue de Paris. Je lisais tout et à toute heure. Si bien que je parlais salement, mais écrivais une langue autre, presque une langue étrangère, fascinante : le français des livres. J’avais de forts résultats à l’école, mais c’était sans effet, nous étions de la chair à CAP, de la viande prolétaire : j’avais été orienté vers un CAP de céramiste. Au lieu de me pousser à faire des études de lettres ou de philo, les profs convoquaient mes parents pour savoir qui avait écrit ces belles dissertations à ma place… J’étais un imposteur. Au final, j’ai quand même eu le Bac et j’ai décidé de devenir coureur cycliste. Me suis inscrit à l’Ecole Normale pour être instituteur en Corrèze, lieu collineux et montagneux qui conviendrait à mes petits dons de grimpeur. Sur le quai de gare, ma prof de philo m’a croisé, questionné et obligé, furieuse de me voir partir ainsi, à remplir sur le champ des dossiers pour rentrer en classes préparatoires. Je n’avais jamais entendu le mot « hypokhâgne » de ma vie. Elle m’a promis, si j’obéissais aux maîtres professeurs de ces classes d’élite, que j’accèderais enfin, moi le malparleur, à la grande langue française, etc. Sauf que ces classes préparatoires m’ont inculqué les sous-langues du structuralisme, les langues d’anéantissement et d’ascèse nées de Blanchot – Blanchot était le Dieu secret des philosophes alors régnant sur ces classes, Foucault, Derrida, Deleuze, etc. Du coup, je me suis enfui de cette prison verbale, me suis prolétarisé et j’ai repris et poursuivi sans fin la recherche de cette grande langue d’énergie qui m’avait été promise sur un quai de gare… Depuis, somme toute, en picaro des mots, toujours cheminant sur un vélo, comme un Quichotte halluciné sur sa maigre monture, je cherche cette langue de féerie, à l’envers des écritures mortes, journalistiques et scénaristiques de cette époque ; je cherche cette utopie de français, cette langue entière, synthèse du haut et du bas, alliage des sous-parlers de mon enfance et de ses hautes réalisations, à la tête desquelles trône Saint-Simon. Je ne revendique pas une belle langue, ni une langue précieuse, mais une langue entière, un français intégral, complet, non amputé de sa base ni de son sommet. Un français qui réalise la concorde de tous ses âges, ses archaïsmes et ses néologismes, qui accomplisse la réunion des classes sociales : ma quête poétique à rebours des contemporains est aussi politique.

 

Ph. Chauché, LCL Cavalier noir est un roman d’amour, d’amour fou, une odyssée où votre narrateur part retrouver la femme qu’il aime, et qui le fascine, c’est une traversée de la France, une échappée vers le bonheur. Dans votre roman vous faites allusion à Moby Dick : « Mylena est passée de son nif de lecture à une estrade peuplée de mythes défunts des mers nordiques, celui d’Achab englouti dans la gueule lactescente de la baleine et celui, wagnérien et funeste, du naufrageur ». Que représente pour vous ce livre et l’écriture de Melville ? Dans votre livre vous invitez également Cendrars, ou encore Remy de Gourmont.

Ph. Bordas : Non, je n’ai aucun rapport passionnel avec Melville. Les auteurs qui ont compté pour moi sont, dans l’ordre chronologique, Cendrars, ado, pour le rêve de fuite romantique, Paul Valéry, son Monsieur Teste étant pour le gars des cités une sorte de manifeste du refus, une arme de guerre. Ensuite Ponge, un lutteur enragé, qui m’a fait entrer vivant, en Puma Velcro, dans le grand dictionnaire de France. Mais surtout Céline et Saint-Simon, surtout les génies baroques, Carlo Emilio Gadda et Lezama Lima. Claudel, Morand et Rabelais. Tous ceux qui donnent chair, tous ceux qui réunissent les bouts épars : les rassembleurs de langue. Cavalier noir est une histoire d’amour, la fuite vers une femme qui adore le français, une étrangère amoureuse du français, c’est aussi l’histoire de cet amour d’une langue d’énergie, d’un français de chair et de complétude. Le narrateur est mon double picaresque, l’éternel vagabond sur les routes, à la recherche des pépites de français enfouies entre les pavés.

 

Ph. Chauché, LCL : Quels sont les autres romanciers qui vous accompagnent, ou vous inspirent ?

Ph. Bordas : Inversons la proposition : disons que je fuis surtout les écrivains unilingues, monolingues, qui ne jouent le français que sur l’octave central, pianotent sur dix notes maxi et oublient les deux autres extrémités du clavier. Ils utilisent le français comme langue amputée, mutilée, simplifiée. C’est comme si le conducteur d’une Ferrari douze cylindres roulait sur seulement deux cylindres et avait débranché les dix autres… La langue française est une Ferrari, elle dispose d’une puissance fabuleuse, établie sur des siècles, fignolée par de géniaux mécanos. Pourquoi la réduire à la dérision d’une petite Twingo ?

 

Ph. Chauché, LCL Cavalier noir évoque également pour nous votre travail photographique et romanesque sur les cavaliers Mossis, comme d’ailleurs celui sur les romanciers du Tour de France, les échappées belles de votre Forcenés, vous revendiquez cette perméabilité entre vos photographies, et votre essai sur ces cyclistes qui peuplent notre imaginaire ?




Ph. Bordas : Ma quête photographique africaine, de 1988 à 2014, avec les boxeurs du Kenya, les lutteurs du Sénégal, les chasseurs du Mali, les cavaliers mossis du Burkina, cette fréquentation longue m’a surtout permis de raccorder à nouveau le Verbe au Corps, après la disjonction terrible vécue dans les classes prépas, où je me suis écroulé physiquement, détruit organiquement en obéissant aux philosophèmes mortifères de Blanchot et ses sectateurs-professeurs. Ces héros africains, souvent des gens des bidonvilles ou des quartiers, ont réalisé seuls, sans aide de l’État, la grandeur de leur pays, ont développé ou ressuscité des moments forts de leurs patrimoines historiques. Je me suis sans doute un peu reconnu en eux, ils m’ont donné la force que nul ne pouvait plus me donner en France. Mon amour pour les cyclistes de haute époque est de même nature. Forcenés dit la geste de héros cyclistes qui ont créé un « phrasé », une équation physique/rythmique qui fait allégorie et exemple pour l’écrivain picaro toujours en mouvement, en quête de vitesse.

Philippe Chauché

http://www.lacauselitteraire.fr/entretien-philippe-chauche-philippe-bordas

 

 

jeudi 10 juin 2021

Les Fables de La Fontaine dans La Cause Littéraire

« La Fontaine est un des poètes qui ont su mettre un maximum de corps dans la langue. Cela donne aux Fables, en particulier pour les enfants qui aiment dire en gonflant leurs joues La Grenouille qui veut se faire aussi grosse que le Bœuf, une fraîcheur toujours recommencée. Les lecteurs savants y trouvent des occasions délicieuses pour s’émerveiller, sans jamais épuiser les raisons de leur plaisir. Les Fables peuvent être une “fontaine de jouvence” » (Yves Le Pestipon). 

« Je chante les héros dont Ésope est le père : 
Troupe de qui l’histoire, encor que mensongère, 
Contient des vérités qui servent de leçons. 
Tout parle en mon ouvrage, et même les poissons. 
Ce qu’ils disent s’adresse à tous tant que nous sommes. 
Je me sers d’animaux pour instruire les hommes » (Jean de La Fontaine, À Monseigneur le Dauphin). 

« Le Chat et le Renard, comme beaux petits saints, 
S’en allaient en pèlerinage. 
C’étaient deux vrais Tartufs, deux archipatelins, 
Deux francs Patte-pelus qui des frais du voyage, 
Croquant mainte volaille, escroquant maint fromage, 
S’indemnisaient à qui mieux mieux » (Le Chat et le Renard). 


Les Fables nous reviennent aujourd’hui dans une nouvelle édition, accompagnée de dessins et de gravures de Jean-Jacques Grandville, comme reviennent les beaux jours, et les grands souvenirs littéraires. Les Fables est un souvenir partagé par tous ceux qui, plus jeunes, ont découvert, lu, savouré et parfois appris sur le bout de la langue ces histoires à aucunes autres pareilles. Les Fables ont traversé les siècles, elles possèdent cette force et cette vivacité uniques sur lesquelles le temps n’a point de prise. Cette belle langue française que chérissait Jean de La Fontaine était aussi celle de Mme de Sévigné et de François de La Rochefoucauld, qui furent des lecteurs passionnés des Fables. Cette langue du XVII° siècle qui sonde la nôtre, et l’invite à plus de retenue dans les transformations que certains voudraient lui imposer. Cette langue vivante et musicale est au cœur des Fables, de La Cigale et la Fourmi – Je vous paierai, lui dit-elle, / Avant l’août, foi d’animal, / Intérêt et principal. – à La Ligue des Rats – Ils allaient tous comme à la fête, / L’esprit content, le cœur joyeux, / Cependant le Chat, plus fin qu’eux, / Tenait déjà la Souris par la tête. L’intégralité des Fables s’offre à nous, les douze livres ainsi que les Fables non recueillies. Et que nous dit sa langue si vivace ? Elle nous conte des histoires d’animaux, humains, trop humains probablement. 




« Le monde est plein de gens qui ne sont pas plus sages : 
Tout bourgeois veut bâtir comme les grands seigneurs, 
Tout petit prince a des ambassadeurs ; 
Tout marquis veut avoir des pages » (La Grenouille qui se veut faire aussi grosse que le bœuf). 

« La ruse la mieux ourdie Peut nuire à son inventeur ; 
Et souvent la perfidie Retourne sur son auteur » (La Grenouille et le Rat). 

Si cette édition des Fables de La Fontaine est un heureux évènement, c’est aussi qu’elle associe le texte intégral aux gravures et dessins de Grandville, une gravure par fable et de nombreux dessins, publiés entre 1837 et 1840 – D’abord esquisse de la pensée sur papier et, dans les premiers temps, plus généralement sur ardoise avec la craie, ce qui me permettait d’effacer, de redessiner constamment jusqu’à ce que j’eusse trouvé ma composition et le mouvement que je désirais pour mes personnages. La force de ces dessins et de ces gravures, c’est qu’ils n’illustrent pas les Fables, ils les accompagnent, ils en saisissent à traits fins et précis ce que nous pourrions appeler un arrêt sur le texte, une vision de la fable, un regard inspiré, et Grandville est grandement inspiré par La Fontaine et ses animaux aux postures humaines. Un exemple, Le Corbeau et le Renard : Maître Renard, apparaît souriant, bon enfant, dressé sur la souche d’un arbre sur ses pattes arrière, celles d’avant croisées, toutes moustaches dressées, il regarde Maître Corbeau non sans arrière-pensée, un vieil oiseau à binocles perché sur la branche d’un arbre, qui retient dans son bec un fromage, la scène se déroule dans une clairière, où cheminent un couple que l’on suppose amoureux. Autre exemple ce dessin saisissant et un peu effrayant du Renard et le Buste : Les Grands pour la plupart sont masques de théâtre, où l’on se demande s’il s’agit d’hommes masqués ou d’animaux qui portent bien l’habit. 

« Pendant ces derniers temps, combien en a-t-on vus 
Qui du soir au matin sont pauvres devenus Pour vouloir trop tôt être riches ? » (La Poule aux œufs d’or). 

« Jamais auprès des fous ne te mets à portée. 
Je ne te puis donner un plus sage conseil. 
Il n’est enseignement pareil 
À celui-là de fuir une tête éventée » (Le Fou qui vend la Sagesse). 




Les Fables nous proposent, et chacun le sait, les ayant un jour lues, dégustées, retenues, comme l’on retient un souvenir d’enfance, un heureux apprentissage à la langue française, des portraits piquants d’animaux qui s’affairent aux malices et aux travers des humains qui s’y trouvent ainsi dessinés. Jean de La Fontaine sait ce qu’il ce qu’il doit aux Anciens, à Ésope et Phèdre notamment, fondateurs du genre, touché par l’enchantement et le désenchantement de ces fables anciennes, qu’il manie et remanie, attentif aux charlatans, aux vieux rois, aux renards malins, aux trompeurs qui se font piéger, aux lièvres songeurs – Un Lièvre en son gîte songeait (Car que faire en un gîte, à moins que l’on ne songe ?) –, aux grenouilles lassées de l’état démocratique, à tout un bestiaire, qui dévoile le ridicule de ses contemporains. Les Fables est enfin un formidable roman poétique du XVII° siècle, un livre où la langue virevolte, et s’envole. Elle célèbre l’art singulier du portrait saisi sur le vif de ces animaux et de ces hommes, qui se dévoilent sous son regard perçant, et de sa plume aiguisée comme une flèche d’acier, sans jamais se départir d’un goût prononcé pour la comédie, la vaste comédie humaine de son siècle, qui nous divertit, et nous amuse. 

Philippe Chauché


mercredi 12 mai 2021

Un été à Miradour de Florence Delay dans La Cause Littéraire

« Aussitôt arrivés à Biarritz, ils se dirigent vers la plage du Miramar, plage sur laquelle donne l’ancienne villa Roussel, devenue villa Begoña. Haute villa à plusieurs étages reliés à l’extérieur par un escalier tournant, balcons tournés vers l’Océan, balustrades cintrées, tout semble danser ». 


Un été à Miradour est le roman d’une famille, d’une tribu, d’une troupe, qui se retrouve pour quelques semaines dans cette maison, lumineusement baptisée Miradour. Une maison de famille, transmise de père en père, qui domine l’Adour de sa colline, qui a traversé le siècle et les passions, a fait sienne les joies et parfois les doutes, qui se sont glissés dans les chambres, sans jamais obliger ses pensionnaires d’un jour, d’un été, à se départir de leurs civilités et de leurs bonnes habitudes. Un été à Miradour de Paul, le père, l’homme des savoirs et des transmissions, qui a toute sa vie étudié la mémoire et les maladies mentales, et se penche désormais sur l’avant mémoire, celle des grands-parents. On y croise également Madeleine la mère, Madelou, grande lectrice d’Hölderlin, qu’elle traduit patiemment – « Penchée sur l’épaule de sa mère, Marianne voudrait bien l’aider mais elle est en terre inconnue ». C’est aussi un été sur les collines landaises, aux portes du Pays basque, aux portes des arènes de Bayonne et des parties de pelote basque à Hasparren, la patrie de Francis-Jammes. Un été inspiré par Raymond Roussel, Octave, le mari de Marianne, écrit cet été-là un film qui lui sera consacré. Les heureux souvenirs, les moments partagés sur la terrasse de Miradour, les escapades à Bayonne, à Hasparren, ou encore à l’abbaye de Belloc – « Pour avoir accueilli les indésirables entre 39 et 45, le père abbé et le prieur furent déportés ». 
Un été à Miradour est le roman du temps suspendu, retrouvé, un temps heureux, qui nourrit ce roman léger et dansant. 

« Bains de soleil sur la terrasse, lectures à l’ombre, balades dans la propriété, les après-midi on flâne. Sauf Paul qui, après la sieste, se remet au travail une couple d’heures. Comme ni Albert à cause de ses jambes qui le font souffrir, ni Octave que la monotonie du paysage ennuie en sont amateurs de promenades, les couples se défont ». 

Florence Delay possède l’art de composer une subtile romance littéraire, toute en finesse et en légèreté. Son roman est admirablement composé, à la manière des Suites françaises de Jean-Sébastien Bach, qui pourraient ici s’appeler les suites basques et landaises, d’une famille admirable et d’invités choisis. La suite n°4 par exemple (que l’on peut écouter sous les doigts inspirés de Glenn Gould), qui tourne comme une danse d’enfants, avec ses déclinaisons, ses changements de rythme, ses petits éclats soyeux et joyeux, son temps qui se ralentit, ses belles respirations inspirées, le tout dans une grande rigueur d’écriture. Cette rigueur légère nourrit ce petit roman de 112 pages, 112 pages de bonheurs partagés, de joie transmise, d’histoires qui se donnent, et témoignent d’un temps présent, où le passé semble n’être qu’une inspiration du futur. La maison qui ne dort jamais, Miradour, veille sur ses visiteurs, ses admirateurs, ses gardiens, et Florence Delay qui sait ce que transmettre veut dire, en est l’un des flambeaux. L’écrivain a recomposé sa famille, recomposé les gestes, les habitudes, les coutumes, les secrets, les escapades, les plaisirs partagés, les rires, avec admiration. Florence Delay, écrivain de l’admiration, que nous aurions tort de ne pas admirer. 

Philippe Chauché 

samedi 8 mai 2021

Hommage à Dominique Preschez (1954-2021) dans La Cause Littéraire

Dominique Preschez par Jacques Cauda

Disparition du musicien, compositeur et écrivain Dominique Preschez. Il avait une première fois traversé la mort, frappé d’une mort clinique en 1992, suivie heureusement d’une résurrection à la vie, à l’écriture, à la musique. 

« Les chemins de la nuit ont retrouvé les premiers jours de ta vie, s’il t’a semblé renaître chaque fois différent ; de sorte que s’accomplit alors, le retour à l’origine qui t’a remis à la disposition du Bien… » (Parlando). 

Il publie son premier livre en 1979 aux Editions Seghers, un récit, A nouveau, les oiseaux ; puis il y aura des poèmes, des essais, des récits, et un livre d’aphorismes. Un nouveau livre est annoncé pour le mois de septembre chez Sinbad. 
Il travaillait ses livres comme l’on s’applique à affûter une partition. Sa musique était une résurrection, vivante, vivifiante, et d’une grande beauté. Musicien/écrivain à l’immense culture, il semblait traverser les siècles de partitions et de livres/manuscrits, une oreille tendue comme un arc, une main agile qui battait la mesure, quand il écrivait. 

http://dominiquepreschez.com/ 



 
Deux de ses livres furent mis en avant dans La Cause Littéraire. 




Ses amis, écrivains, poètes, éditeurs, peintres, se souviennent de Dominique Preschez et lui rendent hommage : 

Alain Marc, 26 avril 2021 

« Dominique : tu es parti. Tu m’avais dit, en octobre dernier, désirer que l’on se revoie bientôt. Cela ne sera pas. Dominique, je garderai de toi cette magnifique réponse, après ta lecture à La Lucarne des Écrivains, si longue, si belle et si intense, à Claire Fourier sur ton Trille du diable, si belle et si intense que je t’avais dit, descendant de la petite estrade où les auteurs Tinbad s’étaient succédé, à quel point tu avais été magistral. Dominique, tu as été si proche de moi que c’est à toi que je dois ce livre, toujours à paraître, où tu désirais tant que l’on s’échange à nouveau nos mots, qui passent en nous et par nous. Dominique : tu m’as envoyé ton Parlando, que je n’ai fait qu’entrouvrir, à plusieurs reprises, et j’en comprends mieux le pourquoi, maintenant que tu nous as quittés. Dominique, tu sais à quel point j’aimais ta musique, et ta fougue si superbe lors des improvisations à l’orgue que tu nous as si intensément partagés. Dominique : j’ai écrit ce matin, alors que je venais d’apprendre ton départ, si précipité et si imprévisible, que les orgues sonnaient pour toi. Adieu à toi l’ami. Mais je sais que d’autres que moi t’étaient proches, très proches même, et que nous formions en quelque sorte communauté. Dominique : ton Parlando résonne en moi tellement encore plus fort aujourd’hui ! ». 

Alain Marc est poète et écrivain. A paraître prochainement : « Polaroïds, Textes, poésies et instantanés », avec des peintures érotiques de Jean-Marc André. 

Jacques Cauda, 26 avril 2021 

« Quelques mots, et quoi de mieux que ceux, spontanés, sans apprêt, que je lui avais envoyés via la M. P. de Facebook à propos de sa Leçon de Ténèbres, à paraître chez Tinbad en septembre 2021 : « Cher amour, je sors de ta Leçon de Ténèbres bercé par la basse continue de ton écriture. Enveloppante, terrible, et pour moi fraternelle. J’y retrouve : mouches, Vierge, sorcières, difformités, paumés, torsades du baroque, etc. Du Bataille en musique. En somme, un vouloir vers la Vérité, qui n’est pas en dehors de la représentation de l’excès, l’excès dans l’espace du dit, c’est-à-dire du côté de la mort. « Sois fidèle aux mœurs de la pierre ! » écrivait Caillois dans ses Trois leçons de Ténèbres. Cette pierre sur laquelle tu bâtis ton écrire magnifique, noir et incandescent. Tu es beau Dominique. Et je t’aime ! ». « C’était en 2019. Nous avions le projet d’écrire un livre à quatre mains. Une Folie ! Un lâcher tout ! Un au-delà de l’écrire ! Nous devions commencer cet été. Mais Dominique était fatigué par l’hépatite C qui l’avait déjà embarqué tout près du pire. Et qui l’a emmené sans espoir de retour samedi dernier, le 25 avril 2021, jour maudit ». 

Jacques Cauda est peintre-écrivain. Artiste polymorphe, il écrit le corps comme le cyclostome élégant écrirait s’il écrivait. Autrement dit, il s’enroule autour des mots en tenant la vie par les lèvres. Il a reçu le prix spécial du jury Joseph Delteil 2017 pour « Ici, le temps va à pied », Éditions Souffles. Il est directeur de la Collection La Bleu-Turquin chez Douro éditions. 

Gilbert Bourson, 26 avril 2021 

« Pour Dominique La première fois que j’ai rencontré Dominique, c’est à Tinbad où j’étais tout nouveau et où je venais de publier quelques textes dans Les Cahiers. Je fus frappé par l’aisance avec laquelle il prenait la parole en public, et par ses improvisations passionnantes offertes dans une langue magnifiquement maitrisée et musiquée, de sorte qu’on l’écoutait fasciné. J’emploie le terme ‘offertes’ à propos de sa parole, tant il semblait s’adresser à chacun d’entre nous. À la parution ‘du trille du diable’, pendant ma lecture, je réentendis sa voix nous en donner les prémisses lors de ces interventions orales qui m’avaient tant fasciné. Par la suite, nous avons fait connaissance et je suis fier d’avoir été un de ses amis, lequel me faisait l’honneur de s’intéresser à mon travail. Je découvris ses textes si profonds et d’une magie rare, et sa musique, car il était un compositeur parmi les plus grands de notre temps, ainsi qu’un interprète fabuleux. Je me souviens de ses improvisations magistrales soit à l’orgue soit au piano. Il ne manquait jamais de me rappeler son amitié ainsi qu’à mon épouse. Il faisait partie des rares personnes pour lesquelles j’avais une admiration totale mêlée à une affection indéfectible. Les mots sont chiches à coté de ce que j’ai ressenti à l’annonce de son décès. Il a toujours été attentif à ce que je publiais, et ses avis m’étaient les plus précieux. Nous avons perdu un artiste considérable et un ami irremplaçable. Nous parlions de musique, car il connaissait ma passion pour les compositeurs contemporains, et j’ai le regret d’un livre qu’il aurait pu écrire sur ce sujet. À propos de mon livre Phases, paru chez Tinbad l’année dernière, il m’avait dit des choses très belles et très réconfortantes. J’ai publié beaucoup de livres chez différents éditeurs (poésie, romans, essais), mais c’est la première fois que j’ai rencontré un collectif d’amis comme chez Tinbad, et nous sommes tous plus qu’affectés par le décès de notre grand Dominique ». 

Gilbert Bourson a fondé et dirigé la compagnie de théâtre Le Groupe Signes, de 1973 à 2008. Il a publié plusieurs livres de poésie, ses Poésies complètes, Vol 1, sont disponibles aux Editions Le Chasseur Abstrait. Auteurs de plusieurs romans chez cet éditeur et aux Editions Z4 (États et lieux d’Éros), et chez Tinbad (Phases). Il collabore à plusieurs revues. 

Philippe Thireau, 27 avril 2021.

« Lorsque deux cauchois se rencontrent » Ma première rencontre avec Dominique Preschez eut lieu à la Librairie La Lucarne des Ecrivains, rue de l’Ourcq à Paris, en 2017 ; l’éditeur Guillaume Basquin présentait le numéro 3 des Cahiers de Tinbad dans lequel figurait la première partie de mon étude sur Cioran. La librairie se remplissait de figures nouvelles pour moi : Claire Fourier, Gilbert Bourson, Marc Pierret (me semble-t-il), Élisabeth Prouvost accompagnant Jacques Cauda. La mémoire n’est plus très sûre ! Et puis Dominique Preschez qui me fit impression immédiatement. Sa figure enjouée brillant d’intelligence, coquine en diable, employait tout l’espace. Je trouvais cela étrange. Calme, Guillaume Basquin échangeait avec lui à basse voix ; leur intimité, cette proximité fraternelle et intellectuelle, me parla aussitôt. Quand aurais-je l’occasion moi aussi d’échanger avec Dominique Preschez dont je saisissais des bribes d’une conversation érudite ? Il me tardait. Claire Fourier me parut magnifique : yeux bleu vif, chevelure d’une jeunesse folle, silhouette gracile, conversation rappelant Madame du Deffant ou Alexandrine de Tencin. On la présenta comme une grande dame de la littérature contemporaine, je fus conquis. On ne s’occupait pas de moi, tout le monde jacassait, échangeant souvenirs, émotions, lectures récentes. Et puis il vint à moi, un peu par hasard et nous nous présentâmes. Comment se fait-il que nous nous reconnûmes immédiatement comme « pays » ? Je dus lui parler d’une dame du Havre qui échangeait avec moi sur les réseaux sociaux et me parla de lui. « Mais je suis Havrais, me dit-il, c’est vrai, de Sainte-Adresse ». Sainte-Adresse ! le lieu magique dont on me parlait lorsque j’étais enfant et vivant chez mes grands-parents maternels à Montivilliers, que la route de Rouelle et quelques bois séparaient de la descente de Sainte-Adresse sur Le Havre. Nous étions en cousinage de lieux, tous deux Cauchois et fiers de l’être. Nous embarquâmes alors avec Flaubert, Maupassant ; nous évoquions ensemble Fécamp, Dieppe, Saint-Valéry-en-Caux. Il me dit aussi aimer Trouville et Deauville, y résider, y donner musique. Ainsi, me disais-je, il est de ces bourgeois qui habitent Sainte-Adresse au-dessus de la plage des impressionnistes ; Sainte-Adresse, c’est là que ma mère jeune fille pauvre et inculte servit un temps le commandant du célèbre paquebot transatlantique « L’Ile de France » en qualité de bonne à tout faire ; c’était déjà une promotion ! J’étais, moi après elle, le rejeton de métayers, de casseurs de cailloux, de chemineaux de Montivilliers, la petite ville ouvrière et paysanne perdue dans l’ombre du Havre ! Qu’importe, Dominique et moi tombâmes dans les bras l’un de l’autre. De là, s’arrangea une jolie amitié, point trop prégnante, souvent à distance, mais amitié réelle que j’entretins en écoutant sa musique si profonde, son concerto da camera, magnifique, son Ave Maria, sa musique profane… J’eus aussi le plaisir l’année dernière, 2020, de l’éditer dans ma Collection La Diagonale de l’écrivain, ainsi naquit Parlando qu’il me revient aujourd’hui de faire connaître ; nous devions signer ensemble nos ouvrages à Deauville (son Parlando et mon Melancholia) : le chaos sanitaire que nous connaissons aujourd’hui ne le permit pas et la mort de Dominique renvoie cette signature au bon plaisir des dieux. Parlando parle de la vie/mort ; j’accompagne Dominique dans ce cheminement à travers une préface qu’il me demanda avec une grande douceur. Comment parler d’un livre de Dominique Preschez ? Dans l’amitié nouée dans le silence des pages. Un livre de Dominique Preschez n’arrive jamais au hasard ; il lui faut un terrain, un terreau, une envie, une maladie du cœur pour qu’advienne l’impensable : qu’une vague magistrale emportant les mots et toutes les musiques du monde submerge notre temporalité, celle du lecteur que Preschez convoque au débat. Comme il l’écrit, à force d’être toujours vivant. Tenir bon, car la mort est visible depuis toujours, tenir bon. Le débat. Présente dans l’œuvre de Dominique Preschez, depuis l’aube – oh ! arrogance de la beauté… en pleine face, jusqu’à la douleur – présente depuis l’aube, la mort belle, siégeant sur le banc 333 du jardin du Luxembourg, l’emporte, frêle momie sacrifiant le secret… Mort, m’entends-tu ? Oui ! Déjà perçue du lointain, de ce beau livre Le dernier quatuor, paru chez Seghers en 1994 : erreur du dernier soupir, sans pleurs ni signes comme l’oubli des douleurs, il danse éperdument ; peut-être à la mort. Livre prière que ce Dernier quatuor succédant à la rude bataille de santé que l’auteur dut affronter peu de temps en arrière. Livre référence pour tout ce qui viendra après dans l’œuvre de Dominique Preschez. Dont ce Parlando mystérieux et définitif qui m’est aussi un enfant adopté. Voilà, j’ai appris à pleurer sans me cacher, je pleure, et le beau visage intelligent de Dominique Preschez demeure gravé dans ma mémoire. C’est ainsi que les disparus restent vivants pour ceux qui les aiment ». 

Philippe Thireau, romancier, essayiste, auteur dramatique et poète est publié régulièrement depuis 2008. Il signe également des préfaces, des critiques littéraires. Il dirige une collection, La Diagonale de l’écrivain, adossée aux Éditions Douro. Il vit à Nantua. 


Guillaume Basquin, 27 avril 21 

« In memoriam Dominique Preschez J’ai rencontré Dominique Preschez par l’écrit ; le premier secrétaire de rédaction de notre revue littéraire Les Cahiers de Tinbad, Jean Durançon m’ayant fait parvenir un extrait (les premières pages) du chef-d’œuvre du poète-romancier-compositeur-musicien, Le Trille du Diable, romans. Je fus aussitôt enthousiasmé par la musique de l’écriture si particulière de Dominique Preschez ; il avait une voix, inimitable, dont nous sommes quelques-uns à nous demander si son extrême originalité ne doit pas un peu à l’AVC qui faillit l’emporter en 1992 : syntaxe très souvent à la limite de la faute grammaticale, mais dont la répétition ne peut qu’être voulue… C’est lui-même qui m’avait dit que sa rééducation des fonctions du langage avait été longue et douloureuse. En voici un exemple, dès les premières lignes du livre susnommé : « Trilles&mordants d’oiseaux en Rappel au clavecin de Jean-Philippe Rameau, par l’art de toucher orienté le corps oblique au cul épousant banc canné, ou ciré s’éprennent alors de deux claviers, comme à l’orgue « copula/récit » : érotisme des anges ? à l’heure de l’éveil des Oiseaux ! maritimes ceux-là pépiant, maintenant et déjà, à travers la confusion poudrée des genêts en fleurs (arbre à fleurs, le préféré de Jean Genet le Magnifique) ou troènes poivrés doux des petits propriétaires : veuves/veufs… séparés/divorcés… célibataires à l’arpenteur rai de jardin, acquis, seul bien, petit fort à plat, souvenirs en dimension cubiste au mur du studio à baie vitrée coulissante, banale, pouvant être méchante, cruelle quelquefois, à l’égard du petit propriétaire qui a pris soin d’arroser les plantes moches de son identité : géranium, lys, arômes… au moment voulu d’avant mourir ». Toute la prose – très musicale – de l’écrivain est condensée là. Un peu plus tard, j’apprendrai que Preschez est compositeur et organiste ; mais j’ai malheureusement – question d’emploi du temps – manqué tous les concerts qu’il a pu donner à Paris depuis notre rencontre, et c’est un vrai regret. Comme Durançon, à un moment, avait souhaité prendre du recul quant au secrétariat de notre revue, c’est l’ami Preschez qui prit alors sa suite, il y a environ deux ans. Je souligne ici que l’écrivain-musicien fut l’une des personnes les plus généreuses qu’il m’ait été donné de rencontrer de toute ma vie : son enthousiasme n’avait pas de limite, et il fédéra plusieurs amitiés au sein des auteurs Tinbad, qui durent encore (ce qui est assez rare dans ce milieu des gendelettres) : Jacques Cauda avec Anton Ljuvjine, Philippe Thireau, Alain Marc et Gilbert Bourson. Il fut un animateur hors pair de nos « soirées Tinbad », et s’attira l’amitié de Pascal Boulanger, Claude Raphaël Samama, Claire Fourier, Jacques Sicard, Olivier Rachet et Tristan Felix. Il est l’un des rares à avoir lu tout le catalogue Tinbad, et il était lui-même un lecteur à voix haute formidable de sa propre œuvre ou de celle des autres : aucun égotisme chez lui. Ses lectures en public étaient de véritables performances, toujours musicales (il aimait à scander sa propre œuvre, comme des versets), et il n’hésitait pas à cabotiner un peu… Bref, c’était un vrai conteur, au sens ancien du terme. Il va atrocement manquer aux éditions Tinbad, ainsi qu’à la revue… Requiescat in pace, Dominique. Son dernier livre corrigé (je sais qu’il en avait d’autres en cours d’écriture…), Leçon de ténèbres, Dits et récits, sera publié en septembre 2021, selon ses derniers vœux, dans la Collection Tinbad-roman. 

Guillaume Basquin, éditeur (conseiller aux éditions Tinbad), écrivain, critique littéraire free-lance et revuiste (directeur des Cahiers de Tinbad). 

Philippe Chauché 

lundi 3 mai 2021

Alegría de Manuel Vilas dans La Cause Littéraire

« Je crois que pour la première fois j’ai contemplé la beauté de l’existence humaine, vu ce que cela signifiait d’exister, vu que j’existais, vu le vent, les arbres, je les ai tous vu exister. J’ai vu comment les pierres, les chemins, l’eau des rivières existaient ». 

« Il faut toujours se préparer aux plus grosses déceptions qu’on puisse imaginer, au sein desquelles il faut laisser une place à la joie, oui, à la joie ». 

Alegría, comme si nous chantions le bonheur de lire ce qui s’écrit dans la joie. Alegría, c’est cet instant final de la fiesta flamenca, ce fin de fiesta, qui est au flamenco, ce que la vuelta (1) est à la tauromachie, même joie partagée, mêmes frissons et même sentiment de joie partagé avec ce qu’il convient de retenue. Manuel Vilas transforme ce sentiment, cette Alegría, en un récit, une autobiographie où la langue se livre, comme se livrent ses souvenirs. Manuel Vilas poursuit une œuvre unique qui a débuté en traduction française avec Ordesa, chez le même éditeur et servi par la même traductrice (2). Alegría est le roman de la vie de l’écrivain qui se déroule sous nos yeux, entre Madrid, Barcelone, New York, Chicago, Barbastro, sa ville de naissance, où flamboie encore la flamme de ses parents. Vie d’écriture et de lecture, vie de surprises, de transmissions et d’admirations, vie profondément espagnole, comme le fût celle de Lorca – Sous la terre gît celui qui a aimé jusqu’à en tomber raide mort la terre d’en haut appelée Espagne. Après le livre du père et de la mère disparus, l’écrivain espagnol offre ici celui de ses enfants, de sa compagne, de sa terre, cette peau de taureau (3), et toujours comme une romance, celle de ses chers disparus. Dans ces cent sept chapitres, dans ces cent sept lettres épîtres, l’écrivain mêle réflexions, sensations, admirations, regard affûté – Comme la lune est haute, ici, en Italie ! –, souvenirs, jeu continu avec son ombre noire, Arnold Schönberg, qu’il nomme simplement Arnold – Arnold le sauvage. Arnold le tueur de cerveaux. Arnold, une simple vérité nue –, présence heureuse et stimulante de ses deux fils, Bra et Valdi, de Mo sa compagne, qui portent tous les trois des noms de musiciens, Brahms, Vivaldi et Mozart. La présence également plus troublante de ses parents disparus, baptisés Bach et Wagner. Pas un instant sans que son père ne s’invite, témoin d’un temps suspendu qui inspire, et parfois aspire l’écrivain, comme l’inspire et l’aspire l’histoire et sa passion de l’Espagne qui est pour lui un temps retrouvé. 

« Le poète Federico García Lorca aimait l’Espagne comme nul ne l’a jamais aimée. Il l’a aimée avec joie. Il a tout pardonné à l’Espagne et est toujours ici avec nous. Je le lisais à quinze ans, mon père me regardait ». 

« Un moment en amène un autre, dans un prodige de chemins que les humains feraient bien de voir avant de s’aventurer dans ces sentiers du sang partagé. Quand je suis avec mon fils, je peux rejoindre mon père. Le mot “miracle” est trop faible pour s’appliquer à cela ». 

Manuel Vilas réussit le pari de rendre passionnant ce récit biographique, cette fable contemporaine, qui ne s’effondre jamais dans le nombrilisme débrayé et bavard, car l’écrivain a du style et des manières, deux piliers de l’art de bien écrire. Il voit et nous fait voir ce qu’il vit et déguste de la vie. Il s’empare de Saussure : nos langues ne sont que des chansons, des sons fantastiques, et ajoute Nos mots ressemblent au pépiement des oiseaux. Alegría est le portait d’une époque, d’une Espagne qu’il ne quitte pas des yeux, comme il ne quitte pas de la plume son histoire, le portrait d’un écrivain qui traverse la péninsule ibérique et bifurque même par Carthagène des Indes en Colombie pour y parler d’Ordesa, poursuivant de l’autre côté de l’atlantique son infini échange avec son père, et ses passions littéraires. Les grands livres sont souvent inspirés de dialogues avec des chers disparus. Leurs voix font vibrer les histoires qui s’infiltrent dans les pages du livre. Manuel Vilas réussit le pari de rendre unique ce journal d’un écrivain attentif aux mystères de sa famille, lumineux, brillant, parfois inquiet, troublé, heureux, comme s’il chantait, et d’ailleurs, c’est ce qu’il fait. Alegría est un chant à la vie, et à l’art littéraire dans ce qu’il a de plus singulier : le journal. Un cante jondo, un chant profond, qui dévoile toutes les pièces colorées et uniques du puzzle de la vie d’un écrivain d’aujourd’hui qui lance des défis au temps. 

Philippe Chauché 

(1) Tour de piste octroyé par le public d’une arène à un torero, salué par des applaudissements pour fêter une faena de grande qualité. 
(3) Piel de toro en castillan, l’Espagne est ainsi appelée car la carte ibérique peut être comparée à une peau de taureau tendue. 

jeudi 29 avril 2021

Philippe Sollers dans La Cause Littéraire

« Je suis très heureux d’être là, en cet instant précis, dans ce bureau, chez Gallimard, rue Gaston-Gallimard, livres, encore bleu, terrasse fleurie. Cette maison d’édition n’a pas d’équivalent au monde. Personne ne sait ce que je vais faire, je suis dans une liberté totale avec évidemment le fonds qui est là, qui bourdonne et continue à vivre, toutes ces voix splendides." (Agent secret). 

 « Le classique est l’éternel retour, malgré la confusion la plus violente, de l’ordre, de la beauté, du luxe, du calme, de la volupté. L’enfer est moderne, le paradis est classique. Voilà la surprise de l’année 2020, c’est-à-dire, de l’An 132 dans l’ère du salut » (Légende).

Philippe Sollers possède l’art singulier du trait – un livre peut devenir une flèche –, et du portrait, cet art ancien où excellait Édouard Manet. Philippe Sollers se livre à l’autoportrait, celui d’un agent secret, autrement dit d’un écrivain en mouvement permanent, à la jeunesse bordelaise baignée de lumières, d’arbres, d’oiseaux, et de voix écrites. Si bien entendues, elles deviendront des vies divines : Ulysse, Nietzsche, Baudelaire, Watteau, Rimbaud, Cézanne, Proust, Poussin et Hölderlin, et n’en finissent pas de traverser les siècles. On ne peut rêver plus enivrante famille, qui fusionne avec la sienne, protégée par le rire et les yeux de sa mère. Agent secret n’est pas une confession, l’écrivain n’a rien à se faire pardonner, et n’attend aucune absolution de ses lecteurs. Agent secret est le roman d’une vie vécue que rien ne semble, grâce à Dieu, vouloir suspendre. Ce livre aux belles reproductions de Manet, Matisse, de photos de l’auteur, mais aussi de son fils, de sa mère, est le portrait de l’enfance d’un écrivain, une enfance qu’il traverse à vélo, côtoyant les vignes du château Haut-Brion, un vin à la voix longue et grave, un vin qui modèle un certain savoir-vivre et un évident savoir-être. Il y a dans cette vie vécue « l’envahissement barbare des lieux enchantés », les nazis sont à Bordeaux, et ses parents écoutent Londres, la maladie, la découverte de l’amour gracieux. Puis, un premier roman baptisé Une curieuse solitude, salué à la fois par François Mauriac et Louis Aragon, une magnifique alliance du bon goût français. Il y a aussi la guerre d’Algérie – il y échappe grâce à l’intervention d’André Malraux –, et l’aventure de l’enchanteur joyeux se poursuit, en romans, en musiques et en couleurs. Ses romans mettent en musique et en couleurs les instants vécus comme des résurrections – Les textes me parlent. L’agent secret écrit à la plume baignée d’encre bleue, des romans, des essais, une Encyclopédie comme le suggère Roland Barthes – C’est le programme que j’ai voulu réaliser après sa mort, à travers de nombreux volumes : La Guerre du goût, Éloge de l’infini, Discours parfait, Fugues, Complots. Il écrit à l’encre bleue des lettres d’amour à Dominique Rolin, leur correspondance est aujourd’hui publiée (1), et c’est le plus beau roman d’amour entre deux êtres qui ont su se rencontrer, s’écouter, se parler, s’écrire et donc s’aimer. Agent secret est le livre des portraits inspirés : celui sa mère La Magicienne, de son fils souffrant David, dont l’écrivain dessine un admirable portrait, de Dominique Rolin, un autre agent secret, avec Venise comme territoire des opérations, Julia Kristeva, des singularités particulières, et des passions fixes. Agent secret est aussi le livre des maisons, celle de son enfance, celle d’Ars-en-Ré, une partition unique, et l’écrivain a l’art de s’accorder aux lieux qu’il habite, et où il écrit et publie, la maison Gallimard, où il façonne l’Infini (2) avec Marcelin Pleynet, sous très haute protection littéraire. 

« Au fond je m’entraîne. Parler, écrire. Toute prise de parole est pour moi un acte, comme au tennis, je m’entraîne et ça me fait le plus grand bien. Penser, dit Mallarmé, est écrire sans accessoires » (Agent secret).

« La logique du silence se glisse dans les moindres gestes, les variations de températures, les signaux de l’eau, de la végétation, du vent. Elle est sans fond, donc d’une liberté sans égale » (Légende). 




C’est Daphné qui relie miraculeusement Agent secret à Légende. Daphné l’amie d’enfance, l’éblouissante jeune fille de mon cœur ! qui surgit du passé, d’un passé qui se conjugue au présent. Légende possède cette force unique, tellurique, de faire surgir du passé, là, une jeune lycéenne très douée en latin, en grec et en caresses, ici, Laure, Le prénom de la plus spéciale de mes tantes ! Plus loin, Nietzsche, qui proclame en 1888 le commencement d’un nouveau calendrier, qu’il baptise « l’ère du Salut », et que l’auteur applique à ses écrits, ou encore Scarlatti, et ses sonates, où l’on respire, dans le classique absolu, et Marco Polo croisé à Venise, protégeant, qui peut en douter, le plus vénitien des américains, Ezra Pound. Ces grands vivants accompagnent l’écrivain de Ré, ils jouent, ils chantent, et en grands récitants de leur vie, harmonisent lumineusement celle de Philippe Sollers, qui a la plume et l’oreille parfaite. Et ce n’est pas parce que le monde court à sa perte – de sens et de mots – qu’il faut s’en désespérer, ou pire noyer son style dans cette absence de style qui tente de s’imposer, à chaque roman, plume à la main, Philippe Sollers prouve l’inverse. Il suffit pour cela d’être bien accompagné – Melville, Hugo, Picasso, Basile Valentin, Breton, des chinois très anciens, des kabbalistes et des illuministes. L’écrivain qui connaît ses prières, adressées au Père, et à Marie, la mère, conjugue ses passions, ses belles admirations, mais aussi ses coups de griffe, là l’offensive PMAGPA : « Je te salue, mère n°1, et toi aussi, mère n°2 ! Vous êtes restées pures de tout contact physique avec le violeur millénaire ! ». Philippe Sollers n’est pas une légende, mais c’est son univers romanesque qui le devient. C’est un escrimeur littéraire, vif et agile, un artisan verrier dont les verres colorés sont des mots consacrés, un encyclopédiste, un voyageur du Temps et des temps heureux. 



Philippe Sollers - Francesca Mantovani/Gallimard

« On ne doit adorer le Verbe qu’en Esprit et en Vérité » (Légende). 

Philippe Chauché 


(1) Quatre volumes publiés par les Editions Gallimard, Lettres à Dominique Rolin par Philippe Sollers, et Lettres à Philippe Sollers par Dominique Rolin. 
(2) La revue L’Infini succède à Tel Quel, et Gallimard au Seuil en 1987, et accueille également une collection qui porte le même nom (et que dirige Philippe Sollers), née en en 1983 chez Denoël, filiale de Gallimard. 

lundi 12 avril 2021

Et la guerre est finie... de Shmuel T. Meyer dans La Cause Littéraire

« Les surprises entrent et ressortent par la porte. Il y a celles à qui l’on offre un rafraîchissement, puis un cœur, puis l’immense malheur engendré par l’absence » (51 rue Sholem Aleikh’em, Les Grands Express Européens). 
« Jamais, mon amour, ma terre bien-aimée, je ne me suis senti plus confiant, faible et puissant, que lors des nuits d’été où tu m’accompagnais, répétant sur mes lèvres « homme libre enfin déraciné » (Avec la terre, Kibboutz). 
« Il faut dans la vie des déclics, des concours de circonstances. Les fatalistes appelleront ça le hasard, les mystiques, la providence, moi j’appelle ça le Dibbouk, une obsession » (Saul’s Lament, The Great American Disaster). 



Trois livres comme trois prières qui se glissent dans votre oreille : l’une glaçante née des décombres de la guerre et de la destruction des Juifs d’Europe, l’autre troublante, comme l’est la naissance d’une nation, restitue des éclats de joie et des larmes du kibboutz où le narrateur fait ses armes, et la troisième qui porte les traces d’une guerre américaine lointaine, la Corée et ses hommes blessés, dans une ville qui invente le jazz et les passions et que hantent des morts qu’un policier solitaire ne peut oublier. Trois livres, peuplés de nouvelles, des déclics où triomphent l’imaginaire, l’amour, la douleur et la nostalgie. Et la guerre est finie… est un livre de miniatures, de courts textes aux couleurs vives, rouges et noires, même sous la grisaille de New-York, un roman multiple, tout en délicatesse et petitesse, tout en finesse, des nouvelles traversées par une force, une vibration, une musique qui les rend uniques et troublantes. Miniatures romanesques, à l’image de celles du saxophoniste Lee Konitz, ou du Duke qui s’invitent à pas feutrés dans The Great American Disaster. Shmuel T. Meyer possède cet art unique de saisir en trois phrases un instant, un visage, un paysage, un drame – Elle était immobile sur les rails, lorsque le long train, tiré par la locomotive diesel verte arriva, soulevant sur son nez des gerbes de neige –, une chute, un éclair de joie, une mort annoncée, les lumières d’un café qui résiste à la nuit, le wagon d’un train de luxe qui traverse l’Europe, et d’en faire un roman de quelques pages. Il n’est jamais bavard, il ne prend pas la pose, il écrit comme un peintre dessine sur le motif, c’est vif et brillant, net et tranchant, attentif et touchant. C’est précis et délicat comme l’ornement d’un parchemin précieux. 




« Je me dessinais des blessures de héros à l’épaule. J’étais le fils d’une tombe blanche, à deux pas du verger » (Kikar Dizengoff, Kibboutz). 
« Via del Corso, la vie marche au pas de la mort. Clara ne cherche pas d’arcade pour cacher sa peur, le soleil est trop éclatant pour cette armée de cuir et d’acier » (Caffè Greco, Les Grands Express Européens). 




L’écrivain est un voyant qui nous fait littéralement et littérairement voir ce qu’il écrit. Si la guerre qui ravagea l’Europe est finie, les nazis et les fascistes vaincus, comme après un tremblement de terre, ses répliques se ressentent encore, comme se ressentent celles de la guerre de Corée pour ces américains qui tremblent et laissent le mauvais alcool les désarçonner. La guerre est aux portes du kibboutz, et de jeunes soldats s’effondrent fauchés par ces vents mauvais – Le 7 juin de la même année, le dernier des garçons d’Albert brûla avec deux de ses camarades dans la nacelle de son tank –, comme tombe Yitzhak Rabin, crime des crimes, qui secoue le kibboutz et toute une nation. L’écrivain travaille à la feuille d’or, au fil de soie, et tisse ses courtes histoires, ses fils ténus qui les lient et les relient. Des histoires de héros invisibles, de Juifs qui fécondent la terre d’Israël – Sur le chemin du retour, Esther, juchée sur mes épaules, bourdonnait en caressant l’air tiède, bras tendus vers le ciel, les phalanges serrées sur ses bouquets de cerises –, de disparus qui irriguent les corps de ceux qui se souviennent, de survivants qui gardent les yeux ouverts, sur une guerre dont les cimes des montagnes portent les stigmates, d’un policier sentimental et nostalgique, qui n’oubliera jamais le corps de Tal Hammerstein, qui flotte sur l’East River, un putain de dimanche de janvier. Shmuel T. Meyer sait l’effroi, la douleur, les attentions, les regards, les paroles qui font la force de l’art romanesque. Sa trilogie est exceptionnelle par sa force et sa vision – les bons écrivains sont dotés d’une vision affûtée, ils voient entre les lignes qu’ils écrivent, derrière les yeux de leurs personnages – d’un monde qui ne peut oublier la Catastrophe, et qui pourtant en déclenche de nouvelles, nous allons vers l’effroi. Shmuel T. Meyer est un écrivain de la mémoire, de la nostalgie vive, de la chute et des tragédies, mais aussi de la joie où se noie la douleur. 

Philippe Chauché