mercredi 16 mai 2018

Dominique Preschez dans La Cause Littéraire








« Dans la vie éblouie par l’instant d’amour, où tout va sans rémission aucune ; oiseaux que nous sommes en fusion avec quel autre continent de nos propres origines, inconnues ? retenu par l’erreur fortuite d’une rencontre furtive, à pied d’air, l’homme jeune à genoux, goûte à sa langue percée d’un écrou qui adhère…
Le faut-il ? s’accorder avec le premier venu, comme si même à venir la vie se devait d’attendre la rencontre ; et se survivre à soi… ».
 
Le Trille du Diable accorde le roman, les romans, à l’improvisation musicale, la note, comme la phrase est tenue, elle virevolte et côtoie d’autres phrases, d’autres notes, qui ne cessent de résonner. Le Trille du Diable est un roman en résonnance avec la vie, les vies de Dominique Preschez. Dans la partition de sa vie vécue et romancée – Je vis, donc j’écris. Je vis, donc je joue –, l’écrivain musicien fait résonner sa phrase accordée à celle qui la précède et à celle qui va s’écrire, qui va naître – faire entendre les trilles avec ses petites figures de notes qui augurent de la suite –, comme naissent les accords les plus fulgurants et les plus surprenants. Et s’il mise sur la résonnance, il affectionne aussi les ruptures, les cassures, les changements de pied et d’accords, de tempo – écrire c’est aussi ne pas craindre de sauter dans le vide.
 
Le Trille du Diable est un roman absolu, qui se joue des contraintes littéraires, comme Antonin Artaud s’est joué des contraintes théâtrales. Le Trille du Diable s’appuie, comme l’organiste qu’est Dominique Preschez, sur des combinaisons de notes, de phrases et d’accords, qui s’offrent à ses mains et à ses pieds, il a la main et le pied légers. Tenir la note et la faire résonner, comme l’on tient une phrase et qu’on l’accompagne dans sa résonnance, l’écrivain s’y emploie avec brio. Sa partition : la vie qui s’ouvre à lui, qui s’est ouverte à sa jeunesse et à son adolescence sauvage.
 
« … A corps perdu, chante la cantatrice asservie à sa passion les litanies d’un livre d’heures, tout au long de la journée à se sentir délivrée d’elle-même à mesure qu’improvisant des récitatifs ad libitum, les notes de passages diatoniques ou chromatiques dessinent le corps solide d’accords imaginaires ouïs dans les corridors : neuvième dominante majeure à la Debussy libère son parfum de musc / de grenade sur la gamme par tons… ».
 
Le Trille du Diable est un fragment de roman, des romans fragmentés, saisis par le basculement tellurique des histoires qui s’y bousculent. C’est l’enfance, l’enfance et la musique, les corps et la littérature : A cor et à cri de Michel Leiris ô l’informaticien des mots, ici, La Cité d’Edgar Varèse timbres déterminés aux percussions chevauchantes & braillantes sirènes en alarmes premières, là, Les Clochards célestes de Jack Kerouac l’émerveilleux ensommeillé par le froid de l’eau qui engourdit ses pieds, ou encore La Mer de Debussy par Claudio Abbado-le-grand-Eclaireur & l’Orchestre du Festival de LucerneLe Trille du Diable, danse avec Ivan : il lui semble gagner du terrain sur la vie, comme une dernière forme de bonheur et avec Rachid, Rachid & Ivan ont cherché à s’enfuir du temps qui passe. Dominique Preschez  est un faiseur d’images, comme l’on dit un faiseur de miracles, à la manière de Godard d’hier et d’aujourd’hui, celui de For Ever MozartNotre Musique ou encore Adieu au langage, il construit son roman en séquences qui se chevauchent, se poursuivent, s’ignorent, s’oublient, se retrouvent et se comblent de bonheur, comme deux corps amoureux.
 
« … Intubé sous l’eau remuée des draps marqués au sang : Chambre du crime six cent soixante-six à l’hôpital général, en ranimation nu / appareillé / dessanglé / heureux mortel, Ivan s’est vu revêtir un vêtement de Lumière… ».
« … De par une semblance d’inachevé Le Trille du Diable d’Ivan, à contre-courant, évoque un goût de revenez-y que délivrent les carnets d’amnésie, ou vain souvenirs… ».
 
Le Trille du Diable est aussi le roman du retour au langage (1), du langage retrouvé, mais qui reste encore frappé de soubresauts, de tremblements, le journal de bord d’un musicien en quête de mémoire, de mémoires romanesques, Romans(s) comme l’on dirait Trille(s), Chant(s), Choral(s), et Sonate(s), qui s’ouvrent sur la nuit, où des corps glissent entre les éclats des étoiles filantes, c’est ainsi qu’il convient de lire Le Trille du diable.
 
Philippe Chauché

(1) En 1992, Dominique Preschez a été victime d’une rupture d’anévrisme le privant de toutes ses facultés y compris le langage.

http://www.lacauselitteraire.fr/le-trille-du-diable-romans-dominique-preschez

samedi 12 mai 2018

Arnaud Le Guern dans La Cause Littéraire


Rencontre avec l’écrivain éditeur Arnaud Le Guern, que nous dédions à Clément Rosset



Arnaud Le Guern a écrit sur Jean-Edern Hallier (Stèle pour Edern),Richard Virenque (in Gueules d’amour),sur des chanteurs avec Thierry Séchan (Nos amis les chanteurs, dernière salve),ou encore sur Paul Gégauff (Une âme damnée),sur lui (Du Soufre au cœur et Adieu aux espadrilles),sur Vadim (Un playboy français),et enfin sur Frédéric Beigbeder (L’Incorrigible). Des romans, des biographies romancées, des romans biographiques, des esquisses de romans, avec à chaque fois une même constance, une même pâte, que l’on pourrait définir comme un style français dans la tradition des Hussards, de Michel Déon à Jacques Laurent et Roger Nimier, sous l’œil amusé d’Antoine Blondin.

La Cause Littéraire : Ce style français évoqué ici vous convient-il ? Style et manière d’écrire et de vivre, dans ce que j’appellerais la légèreté tragique, et sans jamais que le tragique ne vitrifie le style. Lisons « J’aime les filles que je peux appeler ‘jeune fille’. Peu importe l’âge. Les nymphes se moquent des années » (Du Soufre au cœur), mais aussi : « Il nous parle d’une époque où les écrivains étaient les invités permanents du 7art. Les commandes des producteurs tombaient du jour pour le lendemain. Des sujets stupides auxquels il fallait donner du nerf, de la tenue. Un mot pouvait sauver un film du ridicule » (Vadim, un playboy français), ou encore : « La légèreté de tes parures est la signature de l’été » (Adieu aux espadrilles). D’où vient cette passion française de la légèreté, et, d’où viennent ces intérêts affirmés pour ces écrivains et cinéastes, certains sont aujourd’hui oubliés, mal lus ou mal vus ?

Arnaud Le Guern : Même si les « Hussards » n’existaient pas, brillante invention de Bernard Frank dans un article des Temps modernes, j’ai lu – et je lis – et j’aime les écrivains que vous citez. Un peu moins Déon, sans que je puisse précisément expliquer pourquoi. Mon préféré étant sans doute Jacques Laurent, plus encore quand il signait La Bourgeoise ou La Mutante sous le pseudonyme de Cecil Saint-Laurent. Ces écrivains en effet avaient l’art dans leurs écrits et dans leurs vies, me semble-t-il, d’allier légèreté et profondeur, petites joies et mélancolie. Tout ce qui me plaît et, donc, me convient parfaitement quand vous évoquez « ce style français », que j’essaie toutefois de mêler à une approche « gonzo » de mes sujets. La légèreté, je la perçois donc comme une de nos dernières libertés, dans une époque de plomb.

La Cause Littéraire : Comment êtes-vous devenu écrivain ?

Arnaud Le Guern : « Ecrivain, disait un ami, c’est excessif ». S’il s’agit d’une profession, c’est la plus mal payée de France… Donc j’écris parce que je n’ai pas trouvé mieux que les mots pour esquisser des silhouettes et donner un peu de corps aux histoires qui me passent par la tête.

La Cause Littéraire : Pourquoi avoir écrit sur Gégauff, Edern Hallier, Beigbeder ou encore Vadim ? Vous rêviez d’être scénariste, auteur à succès ou encore cinéaste ?

Arnaud Le Guern : J’ai écrit sur Hallier parce que son cadavre encore fumant me permettait de faire du trampoline. Sur Gégauff et Vadim parce que, dans leurs genres et sans y toucher, c’étaient des génies. Sur Beigbeder, parce qu’une éditrice me l’a demandé, parce que Frédéric est un homme élégant – ce qui devient rare – et parce que j’avais envie d’écrire sur un beau vivant, en me jouant de son image publique.

La Cause Littéraire : En plus des Hussards, quels sont les écrivains qui vous ont marqué, passionné et même énervé ?

Arnaud Le Guern : Dans le désordre, sur le vif, avec des oublis : Paul-Jean Toulet, Françoise Sagan, Pierre de Régnier, Bret Easton Ellis, Léon Bloy, Jean de Tinan, Marc-Edouard Nabe, Georges Bernanos, Gabriel Matzneff, Jean-Jacques Schuhl, Homère, Paul Gégauff, Drieu la Rochelle, André Breton, Jay McInerney, Bernard Frank, Colette, Louise de Vilmorin, La Rochefoucauld … Je vous laisse imaginer celui, parmi ceux-ci, qui a pu m’énerver.



La Cause Littéraire : Il y a une photo amusante, où l’on vous voit aux côtés de Clément Rosset, Frédéric Pajak, Roland Jaccard, Frédéric Schiffter, Jérôme Leroy et Dominique Noguez, drôle de rencontre ? Vous avez des intérêts communs ? Joyeux dynamiteurs ?

Arnaud Le Guern : Alors que je viens d’apprendre la mort de Clément Rosset, j’ai repensé à cette photo et cette rencontre. La seule avec lui, d’ailleurs. Rosset, que je connais mal, mais dont j’avais lu Route de nuit(L’Infini, Gallimard), son carnet de dépression. Dans mon souvenir, l’art avec lequel il relatait les épisodes cliniques de cette période pénible de sa vie donnait une folle envie de l’imiter. Cette photo fait suite à un dîner organisé par Roland Jaccard. Je ne sais pas si nous étions de joyeux dynamiteurs. Par contre, j’ai toujours un infini plaisir à lire ou voir Roland – auquel je dois d’avoir écrit sur Paul Gégauff –, Jérôme Leroy, Frédéric Schiffter ou Dominique Noguez. Des hommes stylés, dans leurs mots et dans la vie.

La Cause Littéraire :Une citation de Paul-Jean Toulet ouvre votre roman Du Soufre au cœur :« Ce que j’ai aimé le plus au monde, ne pensez-vous pas que ce soit les femmes, l’alcool et les paysages ? ». C’est une esquisse de votre portrait ?

Arnaud Le Guern : Je ne sais si c’est une esquisse, mais je me reconnais volontiers dans ces mots de PJ Too Late.
Qu’aimez-vous le plus au monde aujourd’hui ?
Ma fiancée, ma fille et le souvenir de mes chats.
Que détestez-vous le plus au monde ?
La délation permanente à l’œuvre aujourd’hui, notamment sur ce qu’on appelle les réseaux sociaux. Incarnation très contemporaine de la bêtise crasse.
Et ce qui vous laisse indifférent ?
Le reste.

La Cause Littéraire : Vous vous présentez, sur la quatrième de couverture de Adieu aux espadrilles, comme éditeur et flâneur non salarié, c'est-à-dire ?

Arnaud Le Guern : Tout simplement que j’aime œuvrer avec des auteurs en vue de l’édition de leurs textes, puis accompagner la publication, mais que, depuis quelques années, je ne suis plus le salarié d’une maison. Ce qui désespère ma banquière, mais me laisse la liberté de flâner à ma guise, même si aujourd’hui j’apprécie ce port d’attache que sont les éditions du Rocher.

La Cause Littéraire : Quel rôle jouez-vous dans l’édition et notamment aux éditions du Rocher ? et chez Séguier ? En flânant vous cherchez des auteurs ?

Arnaud Le Guern : Au Rocher, je travaille depuis 3 ans avec Bruno Nougayrède, qui dirige la maison, et avec ses équipes afin de trouver et éditer de belles plumes, de bons textes, en littérature française mais aussi des essais, des enquêtes des témoignages. Chez Séguier, le plus chic des éditeurs, j’ai publié Vadim, un playboy français, et édité People Baazar, les mémoires de Jean-Pierre de Lucovich. Mais, surtout, Jean Le Gall, à la tête de Séguier, est un ami précieux, avec lequel les conversations sont toujours un plaisir. Et de ces conversations, parfois, naissent des idées de livres…

La Cause Littéraire : Enfin de quoi sera fait l’avenir littéraire d’Arnaud Le Guern ? Vous avez des projets ? Des livres qui s’écrivent en ce moment ? Finalement quel est votre état d’esprit en ce moment ?

Arnaud Le Guern : Des romans, des essais, édités par mes soins aux éditions du Rocher, sont à venir : Nager dans les dollars, roman à l’humour très noir de François Marchand, un portrait très personnel de Roger Federer par Thomas Sotto, puis à la rentrée : le deuxième roman de Vladimir de Gmeline, une déclaration d’amour à l’automobile de Thomas Morales, des nouvelles d’Eric Neuhoff … Entre autres. Quant à moi, je suis en train d’achever mon prochain roman.


Philippe Chauché

Nous avons appris la disparition du philosophe Clément Rosset, le 28 mars dernier. Grand lecteur d’Althusser, En ce temps-là, de Schopenhauer, Philosophie de l’Absurde, de Nietzsche, et de Wittgenstein, amateur de musique, Mozart, une folie de l’allégresse, lui-même pianiste, cinéphile amusé, il a fondé sa pensée sur le tragique, le réel et la joie. Il a publié aux Editions de Minuit et aux PUF dans la collection Perspectives Critiques que dirigeait son ami Roland Jaccard.


vendredi 6 avril 2018

Les Misérables de Victor Hugo dans La Cause Littéraire


« Ni roman social ni roman historique – ces catégories génériques se révèlent à la lecture par trop étroites et inappropriées –, l’œuvre s’ancre moins dans une époque à proprement parler que dans un siècle : elle ambitionne d’embrasser une mesure qui transcende les périodisations trop hâtives et bornées afin d’en saisir le principe, le temps climatique, l’âme » (Henri Scepi, Introduction).
« Sans se rendre compte de ce qu’elle éprouvait, Cosette se sentait saisie par cette énormité noire de la nature. Ce n’était plus seulement de la terreur qui la gagnait, c’était quelque chose de plus terrible même que la terreur. Elle frissonnait. Les expressions manquent pour dire ce qu’avait d’étrange ce frisson qui la glaçait jusqu’au fond du cœur », Les Misérables.
Les Misérables est un roman cathédrale. Un roman gothique où l’on s’aventure sur la pointe des pieds, le regard sur les voutes, les mains ouvertes à tant de majesté, tant il éblouit par ses richesses et sa profondeur romanesque. On est face à une éblouissante composition faite de pierres taillées, de calcaires lutétiens et tendres et de verres colorés, face à l’absolue beauté des phrases, comme autant d’éclats solaires. Les Misérables est une épopée du Siècle, le XIXsiècle fait Livre. Un roman monstrueux– digne d’être montré et digne d’être lu et relu –, qui peut laisser sans voix, tant l’édifice est riche et complexe, tant ses flèches, ses phrases ouvragées qui s’élèvent dans la tourmente donnent le vertige, tant ses vitraux d’orfèvre qui dessinent ses personnages sont éblouissants et parfois aveuglants. Dans la tourmente, les personnages de Victor Hugo sont autant d’éclairs, ils ont du vif-argent dans le cœur et les muscles. Mgr Bienvenu, Fantine – Cette fille de l’ombre avait de la race. Elle était belle sous les deux espèces, qui sont le style et le rythme–, Jean Valjean, traversé par des fureurs et les remords – Ce particulier si pauvrement vêtu, qui tirait de sa poche les roues de derrière avec tant d’aisance et qui prodiguait des poupées gigantesques à de petites souillons en sabots, était certainement un bonhomme magnifique et redoutable –, Javert, Marius, Gavroche et tant d’autres qui se glissent entre les pages de papier bible de cette cathédrale littéraire.



« Les théâtres sont des espèces de vaisseaux retournés qui ont la cale en haut. C’est dans cette cale qui le titi s’entasse. Le titi est au gamin ce que la phalène est à la larve ; le même être envolé et planant. Il suffit qu’il soit là, avec son rayonnement de bonheur, avec sa puissance d’enthousiasme et de joie, avec son battement de mains qui ressemble à un battement d’ailes, pour que cette cale étroite, fétide, obscure, sordide, malsaine, hideuse, abominable, se nomme le Paradis ».
Les Misérables ressemble à ce théâtre, où apparaissent des ombres qui, mis en lumière, deviendront les personnages romanesques de Victor Hugo. Un théâtre unique, nourri de deux mille ans de récits, et d’œuvres littéraires, un roman multiple. Les personnages – magnifiques figures de style –, qui s’invitent dans Les Misérables, se croisent, s’avancent dans la nuit Napoléonienne, s’oublient, se retrouvent, doutent, chutent, tremblent et aiment, des personnages de sang et de cœur, en mouvement perpétuel sur les barricades et les chemins de France. Leur force est la force du roman, c’est leur vitalité qui fait trembler le romanesque jusqu’aux larmes. Vitalité d’une ville, Paris, et ses banlieues, vitalité de ces quartiers que l’écrivain marcheur saisit avec la précision d’un géographe – Celui qui écrit ces lignes a été longtemps rôdeur de barrières à Paris, et c’est pour lui une source de souvenirs profonds. Vitalité d’un aventurier, d’un poète, d’un écrivain qui se met à hauteur divine et qui a l’art d’embrasser à la fois le mouvement qui agite le monde,  il voit et entend tout, et l’aventure humaine de radieux solitaires, de pauvres en quête de bonheur, de familles qui se cherchent, se retrouvent, qui traversent ce roman fleuve où l’on sauve, on ment, on triche, on trahit, on se révolte, on vole et on condamne, on enferme, on pardonne et l’on admire. Les Misérables est une épopée où grondent aussi l’émeute et l’insurrection, où la force des situations et des personnages nous saisit à la gorge et nous pique les yeux, comme nous saisit l’insurrection républicaine de 1832, l’Histoire emprunte un chemin, le romancier tout en s’en inspirant, en invente un autre encore plus luxuriant.
« Jean Valjean se tourna vers Cosette. Il se mit à la contempler comme s’il voulait en prendre pour l’éternité. A la profondeur de l’ombre où il était déjà descendu, l’extase lui était encore possible en regardant Cosette. La réverbération de doux visage illuminait sa face pâle. Le sépulcre peut avoir son éblouissement ».
Victor Hugo est un architecte, un bâtisseur, un tailleur de pierre, un ferronnier, un charpentier, un vitrailliste, autrement dit un romancier. Il embrasse tout l’espace du roman à venir, et sa composition doit être jugée dans son ensemble – Ce livre est une montagne ; on ne peut le mesurer, ni même le bien voir qu’à distance. C’est-à-dire complet (1) –, sous ses doigts le roman s’enflamme et embrase toute la littérature qui le porte, comme s’enflamment ses lavis, dessins et encres, que Gallimard a l’excellente idée de publier dans ce volume de la Pléiade.
Philippe Chauché
(1)  Victor Hugo à son éditeur Albert Lacroix, cité par Henri Scepi dans son Introduction.

http://www.lacauselitteraire.fr/les-miserables-de-victor-hugo-en-la-bibliotheque-de-la-pleiade-par-philippe-chauche

dimanche 1 avril 2018

Centre de Philippe Sollers dans La Cause Littéraire






« C’est maintenant l’œil du cyclone, le centre du tourbillon. Tout est d’un calme si extraordinaire que je n’ai plus rien à comprendre. Quelques phrases d’autrefois traînent encore, mais ne s’inscrivent pas, ma main les refuse. La seule vraie couleur est le blanc ».
Centre est un précieux roman écrit dans l’œil du cyclone, du centre du tourbillon contemporain. Un roman placé sous la protection d’étranges étrangers qui ont pour noms Freud et Lacan – Un juif athée, un catholique baroque, deux aventuriers de la vérité vraie –, et sous le regard complice de Nora, douée pour les langues et la psychanalyse, une voix vivante qui sait se taire quand il faut. Le narrateur sait de quoi il parle, il sait qu’écrire entraîne et engendre une résistance, que ses phrases font naître une vitalité, une joie profonde, et permettent de voir et d’entendre ce qui se joue, se noue et se dénoue sur un divan, qui est celui du Monde.
Centre est aussi le roman de la Servitude volontaire, des Faux monnayeurs, ces hurluberlus qui pérorent, plume à la main, ou devant micros et caméras, en exhibant leurs extraordinaires découvertes tirées des poubelles de la littérature et de la psychanalyse, l’un d’eux, Toupet, que l’on reconnaît sans mal à son assurance effrontée, entrerait sans mal dans le dictionnaire de la France Moisie, pour ses détestations, comme ses admirations. Face à ces exhibitions nihilistes, l’écrivain choisit un autre territoire, entre mer et poésie, entre sommets et dunes. Il prend le large – s’embarque vers le Centre –, à la manière des corsaires, et s’il saisit et décrit les visages de la dévastation du monde, c’est à la manière de son pétillant complice Saint-Simon, il manie à sa manière, la pique et l’épée.
« Rien de plus ironique qu’un corsaire : c’est un pirate légal. Un gouvernement le couve, il peut changer de pavillon, comme le célèbre Jean Bart, qui, avant de devenir tout à fait officiel, a fait ses classes chez le Néerlandais Ruyter. Ils ont tous connu leur île au trésor, les noms et les situations changent, l’expérience reste la même ».
Centre est le roman d’un corsaire, qui sait ce qu’il doit à l’océan, à la Seine, à la belle Garonne, à la lagune de Venise, aux marins, aux aventuriers, aux penseurs singuliers, aux mathématiciens, aux astronomes, aux poètes, aux musiciens, et aux écrivains. Leur ombre se faufile, amicale, entre les lignes, Philippe Sollers a ce don singulier de provoquer des apparitions. Nicolas Copernic : Regardez-le marcher seul dans les rues enneigées de Varsovie en pensant que personne ne croira à l’effarante nouvelle qu’il annonce, celle qui remet en cause tous les pouvoirs. Montaigne : On s’égorge sous ses fenêtres, mais rien à faire : il ne croit qu’à lui-même, au latin et au grec. Spinoza : Le mot « Béatitude » a-t-il encore un sens ? Spinoza l’emploie, en tout cas, et on se souvient que cela lui a valu des haines féroces. Et à chaque page de ce roman unique, Freud et Lacan : comme jamais, les rêves ont la parole.
« J’ose l’avouer : je vis chaque minute comme une préparation à être savouré par le néant. Il m’attend, il salit, je suis sa proie préférée, je lui dois tout, même si rien n’est tout. Aucun désespoir, le soleil brille, et voici le soir charmant, ami du criminel. Pas de four crématoire, mon squelette a le droit de penser ».
Centre est un roman circulaire, dont le centre pourrait se partager entre Paris et l’Italie, Dieu est italien, sans aucun doute, au centre de cette Europe lumineuse et musicale, ouverte sur la Grèce, avec ses langues de feu qui sauvent, J’ai été très heureux en latin, je le suis encore, et Dante n’est jamais très loin. Philippe Sollers ne tourne pas en rond dans la nuit, et d’évidence à le lire, n’est pas consumé par le feu (1), mais il tourne autour de ce qu’il voit, de ce qu’il entend, de ce qu’il lit, de ce qui s’édite – loin de L’Infini –, de ce qu’il écrit – au cœur de L’Infini. Il y a toujours chez l’écrivain océanique cet appel d’air, cette manière de vivre poétiquement à Paris, ses dîners avec Lacan, Ensuite, au restaurant, avec le champagne rosé, qu’elle gaieté ! Le mot d’esprit en lui-même. Une sorte de bonté, à Venise, où encore l’évocation de Freud en Italie, où il vit un conte de fées dont aucune photographie ni aucun récit ne saurait rendre compte. L’écrivain quant à lui, en a rendu compte dans nombre de ses romans, saisi par le même tourbillon et une volupté constante. Même si les délires et les retournements de l’Histoire s’intensifient, même si les horreurs et les simulacres ne cessent de s’inviter, Philippe Sollers écrit, et c’est toujours une surprise, un éclair, et Centre nous invite à sortir de la nuit.
« Je quitte peu à peu le cercle, je dépasse la noria des images et des gestes, je rejoins le Centre. Et là, d’un coup, le monde nouveau se déploie ».
Philippe Chauché


(1) In girum imus nocte et consumimur igni – palindrome attribué à Virgile et qui est repris par Guy Debord pour un film réalisé en 1978.
http://www.lacauselitteraire.fr/centre-philippe-sollers

vendredi 30 mars 2018

Simon Leys dans La Cause Littéraire





« La Mer dans la littérature française n’est pas une anthologie. C’est une mythologie » (Simon Leys ou la loi de la mer, Olivier Frébourg).
 
« Le matelot ne sait où la mort le surprendra, à quel bord il laissera sa vie : peut-être, quand il aura mêlé au vent son dernier soupir, sera-t-il lancé au sein des flots, attaché aux avirons, pour continuer son voyage ; peut-être sera-t-il enterré dans un îlot désert que l’on ne retrouvera jamais, ainsi qu’il a dormi isolé dans son hamac, au milieu de l’océan » (François-René de Chateaubriand, Mémoires d’outre-tombe).
 
Simon Leys était un marin, il savait naviguer, des Glénans au paquebot le Vietnam – destination Hong Kong puis l’île de Formose – Incontestablement, Leys est l’homme des bateaux et non des avions. Un écrivain au long cours, avançant à son rythme naturel, et non un homme pressé (1), de la mer de Chine à l’Australie, où mouillait son voilier, le Fouscheng (La vie flottante) (1). Il savait aussi tirer des bords au cœur des tempêtes politiques chinoises, des crimes et de la dictature – Les Habits neufs du président Mao (2) –, et remonter au près dans les eaux non moins agitées de la littérature du Monde. S’il savait naviguer, comme Conrad, il savait écrire (3), et décrire, il savait ouvrir les coffres, et découvrir des îles vierges.
 
C’était un amateur lettré, un lecteur passionné et passionnant, un honnête homme, et un sinologue précis et discret, ce que saisit lumineusement Nicolas Idier dans son avant-propos très inspiré de la pensée chinoise – Une seule immensité.
 
« Pour manœuvrer plus commodément, il cargue même sa grande voile. Cette manœuvre n’est pas encore terminée, que Surcouf, avec cette perception rapide et inouïe qui le distingue à un degré si éminent, et lui a déjà valu tant de prodigieux succès, pousse un cri joyeux qui attire l’attention de tout l’équipage. C’est le rugissement triomphant du lion qui s’abat victorieux sur sa proie » (Louis Garneray, peintre, écrivain, aventurier, Mémoires).
 
La Mer dans la littérature française est un monument dressé à la mer et à la littérature française, un phare aux mille miroirs, de François Rabelais à Pierre Loti, en croisant Gustave Flaubert et Jules Renard, mais aussi en approchant des côtes de Jules Michelet et d’Alexandre Dumas, en s’aventurant chez Victor Hugo et Charles Baudelaire, sans négliger une escale chez Eugène Delacroix, Gérard de Nerval ou encore Voltaire et Chateaubriand. S’il faut avoir du style pour manier avec tant de finesse la barre d’une goélette – l’art du roman tient souvent la comparaison avec celui de la navigation à la voile –, il en faut tout autant pour composer un tel ouvrage. Il convient de savoir lire, et donc savoir vivre – disait Debord –, de savoir abattre ses voiles et manier ses winchs. Il faut laisser la passion marine parler, comme on laisse ses voiles se gonfler sous les Alizés que sont ces écrivains invités à faire escale dans l’ouvrage. Ecoutons ce que Simon Leys dit de ses auteurs choisis. Gérard de Nerval : « Nerval fut un grand voyageur ; toutefois, entre son odyssée orientale de 1843 et l’immortel récit du rêveur éveillé qu’il en donna huit ans plus tard, les rapports sont généralement incertains, trompeurs ou fantaisistes. Il n’importe ! La vérité ne devient croyable que lorsqu’on l’a inventée avec génie » ; Victor Hugo : « Quand Napoléon-le-Petit le proscrivit en 1851, Hugo perdit son cher Paris, mais il gagna le grand large et y trouva la vraie patrie de son génie » ; Louis Garneray : « Tout comme sa peinture – tour à tour naïve et savante, mais toujours attachante –, les ouvrages littéraires de Garneray présentent tantôt une verve endiablée qui rappelle Sue ou Dumas et tantôt trahissent l’autodidacte » ; enfin le Comte Claude de Forbin : « Forbin est le plus flamboyant de tous ces grands marins de Louis XIV – et il manie la plume avec l’élan tranchant d’un sabre d’abordage ».
 
La Mer dans la littérature française de Simon Leys, méritait cette belle réédition par Robert Laffont, après une première parution en 1987 chez Plon, devenue aujourd’hui objet de tous les marchandages, comme si les livres, leurs auteurs et leurs éditeurs reprenaient toujours le dessus sur les marchands du Temple. C’est un ouvrage des escales, des temps vacants, que l’on ouvre avec gourmandise et curiosité, que l’on déguste avec sagesse. Simon Leys a passé sa vie d’écrivain à offrir et à traduire des livres, là Shitao : Les Propos sur la peinture du moine Citrouille amère ; ici Shen Fu : Six récits au fil inconstant des jours ; Confucius : Entretiens ; ou encore Richard Henry Dana : Deux années sur le gaillard d’avant ; des Lettres des Antipodes dans le Magazine Littéraire entre 2005 et 2006 : Le Bonheur des petits poissons. L’homme était de nature curieuse et discrète, un lettré au savoir immense qu’il offrait souvent, comme un don venu du large.
 
« Vieil océan, aux vagues de cristal, tu ressembles proportionnellement à ces marques azurées que l’on voit sur dos meurtri des mousses ; tu es un immense bleu, appliqué sur le corps de la terre ; j’aime cette comparaison » (Isidore Ducasse, Compte de Lautréamont, Les Chants de Maldoror).
 
Philippe Chauché
 
(1) Olivier Frébourg
(2) Essais sur la Chine, Bouquins, Robert Laffont, 1998
(3) Tout artiste créateur est un homme visité, Simon Leys, Writer’s block ; Le Bonheur des petits poissons, Lettres des Antipodes, Jean-Claude Lattès, 2008
 
 
 

mardi 27 mars 2018

André Velter dans La Cause Littéraire






« Dérivons lentement dans un rayon de lune
Jusqu’au cœur de l’étang
Avant de partir pour une autre dérive
En trinquant,
Ivres de notre vin et du parfum des fleurs »
(Dérive, L’ivresse des immortels, Les Solitudes)


André Velter est un poète-arpenteur, dont la poésie sonde la nature et les hommes. Un écrivain, qui s’aventure dans des contrées lointaines, où se nouent des amours et des amitiés électives dans une solitude partagée : Afghanistan, Inde, Népal, Tibet, Chine, dans des rencontres littéraires qui affinent ses goûts et ses intérêts : Luis de Góngora y Argote – figure de proue de la goélette Les Solitudes –, Arthur Rimbaud – écrire en dansant –, Pierre ReverdyHenri MichauxAragon, Hölderlin – Après avoir tutoyé les dieux, Il n’en fallait pas davantage – ou encore Apollinaire et Bernard Noël, qui figurent dans ses 271 nominations, le dictionnaire des noms qui me sont propres. André Velter est un aventurier des lettres et du corps, qui se nourrit du granit du sol qu’il foule, des éclats solaires qui l’éblouissent, du ciel et des sommets enneigés où se glisse parfois l’ombre de Chantal Mauduit – vigie de notre sur-vie –, de toute cette géométrie de l’espace qu’il fait sienne, qu’il apprivoise, avant de l’écrire, comme il écrit son Tao du Toreo. Il écrit, il s’envole, il marche, il galope, s’expose aux lignes de crête, favorise les alliances– Adonis, Zéno Bianu, Alain Borer, Ernest Pignon-Ernest, la guitare flamenco de Pedro Soler… –, note des instants où surgit la vérité d’un ciel étoilé, d’un désir vif, d’un abime qui tient du miracle. Il met sa poésie au galop au contact de Bartabas et de ses chevaux, accompagne Ernest Pignon-Ernest à Rome, Ostie, Naples et Matera en mémoire de Pier Paolo Pasolini – … Oui je suis un impossible Christ, Mais frère pénitent dans l’infamie des temps… –, ou assiste à Nîmes à la corrida du siècle.
 
 
 
« Oh Billie si tu te sens perdue,
égarée même quand tu es sur les rails,
si seule si seule que ta voix s’exténue
à caresser des fantômes, des étoiles,
comme une femme de série noire et blues
qui porte la mort aux épaules ».
(Si tu te sens perdue, N’importe où)


André Velter est un observateur silencieux, à la manière du torero José Tomás. S’il sait beaucoup de choses de la poésie, de son histoire, de son art et de ses secrets, il n’en montre rien, il n’en dit rien, il écrit et il édite, comme le torero de Galapagar torée, en deux naturelles et trois derechazos (1), son immense savoir se révèle, et offre cette saveur particulière de l’unique. Il écrit comme s’il savait que ses poèmes résonneraient demain, par leur vérité, leur naturel, leur lyrisme profond, sur une scène de théâtre en compagnie du violoncelliste Gaspar Claus, que leur écho s’entendrait dans une rue de Séville, comme le souffle d’un cante jondo (2). Là, ses phrases croisent celles d’Adonis face à la terreur – J’entends l’écho silencieux de cette fleur coupée –, plus loin, il célèbre le vin aux côtés du peintre chinois-provençal Ji Dhai – Alors je bois à ce qui en moi est sans fin… –, ici, il prend la mer sous la protection de Pierre Reverdy – … du sel sous les ongles / j’ai caressé tes lèvres / dans ce havre de guerre / où rien ne finissait… – et enfin, salue Laurent Terzieff – J’ai aimé, nous avons tous aimé, ce corps et ce verbe qui marchaient ensemble. Marcher comme l’on écrit, écrire comme si l’on marchait, embrasser le chant du monde, voilà son projet poétique, son chant, fait de sable et de feu.
 
 
 
 
« Droit devant frère d’aventure
Sans jamais rien se refuser
Que ce soit futur ou passé
On a choisi le feu verbal »
(Ce que je dois à Guillaume Apollinaire, N’importe où)

Philippe Chauché

(1) passe de muleta tenue par la main droite
(2) chant le plus pur et le plus épuré du flamenco

http://www.lacauselitteraire.fr/andre-velter-trois-livres-par-philippe-chauche

lundi 26 mars 2018

Taqawan dans La Cause Littéraire




« Dans l’Ouest, l’homme blanc a réussi à éliminer les Indiens en éliminant les bisons. Dans l’Est, il y avait des saumons. On les a pêchés à coups de barrages, de nasses et de filets jusqu’à l’épuisement des stocks. Les Indiens aussi sont épuisés ».
 
Taqawan est le roman de cet épuisement, l’épuisement des Indiens Mi’gmaq. Taqawan est aussi le roman de la Gaspésie, des descentes de police dans la réserve de Restigouche, des haines et de la résistance. Roman de la nature complice et des saumons salvateurs, roman où les sauvages sont les nouveaux venus sur cette terre sacrée. Taqawan est le roman d’une histoire Indienne qui s’insinue dans l’Histoire des Indiens du Québec, terrifiante et surprenante, troublante et fascinante, comme le sont les légendes qui surgissent de la mémoire Indienne et de celle de la forêt. La violence couve sous les phrases en feu du roman d’Éric Plamondon, celle qui se voit et celle qui se dérobe, celle qui éclate lorsque le sang des Indiens trouble la clarté des eaux de la rivière. C’est un roman où chaque mot compte, chaque situation, où les réflexes anciens sauvent de la mort, où le combat engagé et son issue fatale seront sans merci et sans regrets.
 
« C’est le droit fil. Il donne la limite, la frontière des tissus à partir de laquelle on peut commencer à travailler. Il sert d’équerre, en quelque sorte. Dans son âme d’enfant, il y avait là quelque chose de magique. Plus tard, devant une situation complexe, Yves essayait toujours de trouver le droit fil ».
 
C’est cette recherche du droit fil qui anime Yves Leclerc, de son enfance à son métier de garde-chasse, de gardien de territoires et protecteur de ceux qui y vivent, hommes et animaux. Le droit fil qui lui fait choisir la démission après la violente intervention policière dans la réserve, la guerre contre les Indiens, qu’il ne fêtera pas. Il quitte leur monde pour revenir au sien, les Indiens et la Forêt – Les feuilles sont rouges dans les arbres. Les feuilles sont jaunes et orange. Les feuilles tombent. Le sol est couvert de limbes et de nervures qui craquent sous le pied. – Il sauve Océane, une jeune indienne, et son amie française Caroline, des griffes des prédateurs sexuels, certains y perdront la vie, point de scrupule, point de regrets, ils ont déclaré la guerre et ils la perdront. Yves Leclerc réagit et agit, fidèle au droit fil transmis par sa grand-mère avec l’aide du vieil Indien William. Ce sont des héros, au sens qu’en donnait John Ford dans ses films.
 
« En langue mi’gmaq, on nomme taqawan un saumon qui revient dans sa rivière natale pour la première fois. Il passe de une à trois années en mer. En anglais, on parle d’un grilse. En français, s’il revient après un an, on dit un madeleineau. Ce terme fait référence à la Saint-Madeleine, qu’on fête le 22 juillet. A cette période, on pêche beaucoup de taqawan ».
 
Éric Plamondon possède la précision d’un pêcheur de saumons et d’un promeneur solitaire attentif, attentif aux mouvements de la forêt et aux folies des hommes qu’il croise, attentif aux songes des Indiens. C’est un chasseur blanc devenu Indien par la force tellurique des rencontres. Il construit son roman en courts chapitres qui filent dans les flots de la rivière romanesque de Taqawan, c’est follement romanesque, brillant, étincelant, glaçant par instants, un roman d’aventures au sens qu’en donnaient Jack London, Herman Melville et Joseph Conrad qui veillent, en écrivains complices, sur Taqawan et Éric Plamondon.
 
Philippe Chauché
 

mercredi 14 février 2018

Gabriel Matzneff dans La Cause Littéraire

 
 

« La vie est un perpétuel jaillissement de surprises, elle ne cesse de m’étonner, et c’est pourquoi je remettrai au plus tard possible le ghiribizzo (la lubie) de me faire sauter la cervelle qui me visite de temps à autre (depuis l’âge de seize ans) », La Jeune Moabite, Carnet 151, Dimanche 26 avril 2015, midi, à la terrasse du Métro.
 
Gabriel Matzneff poursuit la publication de son journal, ses carnets noirs, comme il les nomme. Et il leur donne à chaque fois de beaux noms de baptême. Que l’on se souvienne : Cette camisole de flammesMes amours décomposésLa prunelle de mes yeuxLes soleils révolus, ou encore Mais la musique soudain s’est tue, que se partagent deux maisons d’édition La Table Ronde et Gallimard. La Jeune Moabite est le journal de l’effervescence, des amours et des doutes, journal de la maladie qui rôde et de colère. L’écrivain ne cache rien, ce qui lui vaut, on le sait, d’être voué aux gémonies – cet escalier où reposaient les corps des condamnés après leur assassinat et que l’on traînait ensuite dans le Tibre, cet escalier menant à l’enfer alors que l’écrivain vit au paradis –, au silence ou au mépris. Mais les livres sont là, et comme à chaque fois, seule leur lecture attentive a valeur de jugement littéraire, qui n’est jamais un jugement dernierLa Jeune Moabite est un monologue avec le Temps, il ne passe pas comme l’on croit, mais l’écrivain le traverse : à Paris au Flore, à Naples – je bois un lait d’amande après une grande promenade dans les rues animées, joyeuses, vivantes –, dans son placard parisien, ou chez Lipp, à Strasbourg – J’étais à la fenêtre, je vous ai reconnu ! – à Venise – Hier soir, la promenade à Burano a été un enchantement –, il traverse le Temps, avec légèreté et style, mais aussi angoisse. Les médecins, les laboratoires, les hôpitaux, le dérèglement des cellules – comme lorsque les phrases perdent toute attache, toute raison d’être et toute vitalité –, les jeunes amours, la mémoire, les romans à écrire et d’autres épreuves à corriger, voilà le théâtre des Opérations de ce Journal romanesque, de ce livre sous tension, de ce roman de sa vie, éclairé par l’éclat fauve de ses notations quotidiennes.
 
« Beauté du coucher de soleil sur la mer, des rayons du soleil qui, telles de triomphales colonnes d’or, percent les gros nuages noirs qui, en fin de journée, se sont, à l’ouest, accumulés », La Jeune Moabite, Carnet 153Lundi 28 septembre 2015, 18h15.
 
Gabriel Matzneff connaît l’art précis de la notation et du ressenti, l’art du bref et de l’éphémère et Stendhal n’est jamais très loin. On peut imaginer Casanova et Chateaubriand se pencher sur son destin d’écrivain. Les écrivains parfois murmurent à l’oreille de leurs admirateurs, et ils savent s’en souvenir. Gabriel Matzneff sait qu’une phrase saisie sur l’instant cristallisera peut-être un futur livre, il sait aussi qu’écrire relève toujours du miracle – le style est toujours un miracle –, alors, il laisse Lucrèce veiller sur lui.
 
« Ce n’est pas pour ses idées (si judicieuses qu’elles puissent être) que j’aime Bossuet, mais son ton, unique dans la littérature de son époque ; pour son style fluide et charpenté, plastique et musical, où la majesté oratoire est sans cesse traversée par des ruptures de rythme, de géniales brusqueries, des trouvailles presque argotiques ; pour son étonnante modernité », Maîtres et complices, Bouhours et Bossuet.

 
 

Pas un livre de Gabriel Matzneff qui ne rende hommage aux écrivains qui l’importent et qui l’emportent, comme un souffle venu du Paradis, à ceux qu’il fréquente depuis qu’il sait lire et écrire, aux éveilleurs de son adolescence. Hommage à ses éternels compagnons de route, leurs noms : Joseph de Maistre, Schopenhauer, Flaubert, et quelques autres écrivains et penseurs qui composent cette bibliothèque idéale. Que dit-il de ses illustres complices, Montaigne y figure en belle place : si j’aimais Montaigne, c’était d’abord pour ce goût de Plutarque et de Sénèque que nous partagions : comme le dit le général Alcazar au capitaine Haddock dans les Sept Boules de cristal, « los amigos de nuestros amigos son nuestros amigos », les amitiés sont ainsi, elles sont parfois sélectives et souvent électives, et de remercier l’auteur des Essais pour être l’un de ceux qui m’ont aidé à n’avoir pas peur de mes contradictions, de mes passions, et à oser les confesser dans mes livres. Et comme Montaigne, pour bien parler des autres, il faut savoir parler de soi, savoir s’écouter pour pouvoir être bien lu, ce que fait toujours Gabriel Matzneff. Qu’il croise la plume avec Nietzche le vivifiant et Schopenhauer cet homme librecette intelligence lucidece talent cruel, qu’il se souvienne de son amitié avec Cioran, ce parfait gentilhomme, ou de celle qu’il noua avec Hergé, ce modèle, pyrrhonien, lecteur des poètes taoïstes.
Finalement l’auteur de Boulevard Saint-Germain ne respire et n’écrit qu’en bonne compagnie, sa fidélité aux maîtres en belles lettres et en beaux gestes se vérifie dans ce petit essai vif et brillant, un livre qui vogue comme une goélette affutée qui file toutes voiles gonflées par les alizés.

Philippe Chauché

http://www.lacauselitteraire.fr/gabriel-matzneff-deux-lectures-par-philippe-chauche

samedi 27 janvier 2018

Marc Pautrel dans La Cause Littéraire



« Ton enthousiasme est extraordinaire, c’est la chose la plus précieuse chez toi, cette électricité rieuse, cette acceptation par principe de toute proposition, et la façon dont tu me salues quand j’arrive ensuite : en faisant de la main, paume ouverte dressée à la verticale dans ma direction et oscillant de droite à gauche, comme ces dizaines de mobiles de carton en forme de mains que j’avais vus une fois, accrochés avec une ventouse sur la baie vitrée de l’aéroport Marco Polo de Venise, face aux pistes d’envol… ».
 
La vie princière est une lettre à l’aimée, L.
Une adresse romanesque, ciselée, ouvragée, où chaque mot, chaque phrase semble pesée par une balance Trébuchet – il y a de la poudre d’or dans ce roman. Le narrateur séjourne au Domaine, lieu où se côtoient des chercheurs, des scientifiques, des universitaires et un écrivain. Le soir de son arrivée, le narrateur tombe sur L. « – Oh, pardon, je ne vous avais pas vue », un éclair traverse sa vie, la foudre qui s’abat sur son regard et enflamme sa peau. Elle, travaille « sur la figure du Christ chez les auteurs du XXe siècle ». Lui, écrit des livres, l’un sur « un pays lointain, ou plutôt ma succession de projets autour de mon impossible roman sur ce thème ».
 
La vie princière est le roman de leur éphémère rencontre, la musique légère de leurs croisements, de leurs regards, des frôlements, de leurs échanges sur la terrasse du Domaine, et de leur séparation, une expérience divine.
 
« Chaque seconde de ce dîner sera donc pour moi sacrée, jusqu’à la dernière, celle qui nous séparera puisque toujours je finis par être séparé des femmes dont je tombe amoureux. La séparation est devenue une constance de mon existence qui m’a forcé à changer de vie, et c’est pour ça que je me suis retrouvé romancier : je veux tout transformer en légende, créer une boucle continue, doubler l’éternité ».
 
La vie princière est un roman où la vie est « portée à son maximum, le lieu idéal, les trois mille oliviers et les trois mille cyprès, les pins parasols et les amandiers », un roman qui saisit le mouvement de la vie, ses éclairs, ses éclats et ses silences. La vie princière est un roman où le narrateur s’accorde à ce qu’il voit, et il ne voit qu’Elle, à ce qu’il ressent, il ne ressent qu’Elle, à ce qui s’ouvre sous ses yeux : la vie romanesque vécue au Domaine et la vie imaginée avec L., qui s’accorderait à la langue de Dante – « J’aurais tellement voulu que nous puissions, mine de rien, glisser dans l’italien… ». Ce beau roman est cette boucle d’éternité partagée avec L., et lorsqu’elle disparaît à jamais, comme elle était apparue, la vocation pour la joie l’emporte sur les démons qui font les mauvaises pensées.
 
« … il y a en français une expression que tu connais peut-être, parce que tu connais presque tout du français, c’est “boire les paroles de quelqu’un”, eh bien, je fais exactement ça : je bois tes paroles et elles me font escalader le ciel ».
 
Marc Pautrel a l’art d’écrire sur le fil de l’histoire, sur l’onde du Mascaret – on ne naît pas Bordelais pour rien –, de réduire sa narration comme on le fait d’une sauce, pour n’en garder que les sucs premiers des mots, les parfums les plus subtils des phrases, le cœur tendre de l’écriture.

Philippe Chauché


http://www.lacauselitteraire.fr/la-vie-princiere-marc-pautrel
 

vendredi 19 janvier 2018

Christian Laborde dans La Cause Littéraire



« La nuit est un animal qui ne dort que d’un œil. Elle sent bien que cette sortie à moto est une fuite, qu’une peau est en jeu. La nuit prend soin de Tine, de ses cheveux. C’est elle qui règle l’intensité du vent, le maintient à distance du side-car. Le vent ne doit pas décoiffer Tine ».
 
Tina fuit, elle fuit la fureur des hommes, la vengeance des vauriens de Vissos, le charivari, elle ne laissera pas ces résistants lui voler sa longue chevelure flamboyante, elle refuse les crachats, les insultes, et l’infamie. Alors, elle fuit, elle fuit dans la nuit occitane avec l’aide de Gustin, fidèle et silencieux, elle fuit vers la ville, vers Toulouse où personne ne la connaît, pour se cacher chez les Sœurs de la rue des Trois-Fontaines. Elle a une mémoire affutée Tina, comme son regard, elle ne plie pas, elle s’ouvre au monde, comme elle ouvrait ses bras à son amant Karl, l’officier allemand qui lui offrait en retour des vers de Verlaine, d’Hugo, de Musset, d’Apollinaire : « En admirant la neige semblable aux femmes nues ».
 
Tina affole et trouble tous ceux qu’elle croise, sa langue est celle de la Garonne, des pescofis, les pêcheurs à la ligne qui mâchent l’eau, comme ils mâchent l’occitan, cette langue sauvage et finement ouvragée, qui descend des montagnes et roule comme les galets des Gaves, cette langue que mâche Christian Laborde en goûtant à chaque consonne et à chaque voyelle.
 
« Comment leurs mains, armées de tondeuses, n’ont-elles pas tremblé lorsque les chevelures qu’ils soulevaient leur ont laissé entrevoir un chemin où se perdre, ont offert à leurs narines des parfums ignorés ? Comment ont-ils pu, découvrant leur blancheur inouïe, ne pas pleurer ? Et comment ont-ils pu imposer aux briques roses, aux cours anciennes, à leurs enfantins jets d’eau, un spectacle d’une telle cruauté ? ».
 
Tina est le roman du Chagrin et la Pitié, le corps a ses raisons, que les gens raisonnables ignorent. Tina traverse ainsi l’Histoire, jamais de guerre lasse. Son histoire se chante et se danse, c’est La Femme à la rose, d’Emma Liébel : « Voici mon cœur. Qui veut m’aimer ? Voici mes bras pour s’y pâmer / Voici mes lèvres. Voici mes yeux / Je vous les donne… Soyez heureux », ce sont les bals et les premiers accords de jazz, que l’on plaque loin des yeux des occupants. Rien n’empêchera Tina d’offrir ainsi ses yeux et ses lèvres, rien ne les altère, ni les trahisons, ni la fuite, ni la mort qui s’invite au bal, ni la passion de Viktor. La rue, la lune et la nuit la protègent, Gustin veille quelque part sur un chemin ombragé et propice à la fuite. Tina inonde le monde qu’elle embrasse, et Christian Laborde, en joailler précis, lui offre ses meilleurs éclats, sa liberté libre comme l’écrivait Rimbaud.
 
« La nuit les attendait, la lune aussi. Les confettis de clarté éparpillés sur les façades brunes, le chant du jet d’eau dans un square, les pierres dodues d’un porche, une lueur vacillante au fond d’une cour pavée, le cadre brillant d’un vélo cotonneux, d’un moteur de voiture : tout leur semblait complice, et l’était ».
 
Avec Tina, Christian Laborde prouve une nouvelle fois la vitalité de son style, de sa langue vive. Ce court roman finement composé, à la langue acérée, dessine des personnages qui restent gravés dans notre mémoire, Tina l’étourdissante, Gustin le juste, Karl l’officier poète, Viktor le résistant écrivain qui choisira sa chute, la troublante sœur Cécile. Tous, comme dans La Règle du Jeu ont leurs raisons, bonnes ou mauvaises, des raisons d’être et de vivre, qui comme des éclairs, électrifient ce beau roman.
 
Philippe Chauché
 

dimanche 14 janvier 2018

Michel Bernard dans La Cause Littéraire







« Les sons et les mouvements de la nuit ne les inquiétaient plus. Leurs sens s’étaient habitués. Le hululement d’un hibou sur son territoire de chasse, suave et prenant, la solitude d’un chêne, son orbe découplé sur la nuit, le vol errant d’une chauve-souris, étaient les signes d’amitié de la forêt. Ils avançaient comme des ombres dans un rêve, et c’était le rêve de la jeune fille ».
 
Le Bon Cœur est le roman d’une jeune paysanne dont le prénom deviendra un nom, et dont le nom inspira historiens, musiciens et cinéastes : Jeanne d’Arc. De Jules Michelet à Georges Duby, de Joseph Delteil à Anatole France, de Dreyer à Victor Fleming et Otto Preminger, de Robert Bresson à Jacques Rivette, sans oublier Gérard Manset, avec une passion commune, saisir le visible et l’invisible, faire voir ce qui a fait de l’histoire de Jeannette de Domremy une histoire française. Le Bon Cœur fait entendre l’histoire de la reconquête du Royaume de France, et une voix singulière et unique, qui résonne, comme celles qu’elle a entendues avant de se lancer dans cette aventure, les voix font parfois l’Histoire et souvent les grands livres. Cette voix singulière est aussi celle du roman de Michel Bernard, il conte avec finesse cette folle épopée française, qui la conduit à Orléans et à Reims, avant de tomber dans les mains des Bourguignons et des Anglais, cette traversée de l’Histoire, et des histoires, cette guerre de reconquête et de mots, où l’héroïne insaisissable et troublante écrit une Histoire nouvelle, les armes à la main.
 
« Tout le monde cherchait à la rencontrer puisqu’elle avait la faveur du roi. On lui prêtait des pouvoirs extraordinaires, on racontait qu’elle avait guéri des enfants, refermé des plaies par application des mains, qu’elle savait l’avenir. On disait qu’elle avait fait du petit roi à la triste figure un autre homme, qu’il avait changé, comme si la vie l’avait traversé ».
 
Le Bon Cœur est ainsi traversé par la vie, tout l’art du roman est souvent dans cela, dans cette manière d’être traversé par ces instants de vie, ces frémissements, où la nature veille à son enchantement, dans cette façon de convoquer l’Histoire, et de lui faire rendre raison. Michel Bernard chevauche aux côtés de Jeanne en armure, œil vif, gestes précis, parole rare, regard transperçant, un regard habité qui embrasse la nature endormie par la domination anglaise, et embrase les hommes qui la suivent. L’écrivain accompagne ses gestes et sa geste, suit pas à pas sa folle détermination, il sait que rien ne la détourne de la mission qu’elle s’est donnée, qu’on lui a donnée, et Le Bon Cœur est l’écho romanesque de cette aventure, de cette force singulière du bon sens et du bon cœur (1). Jeanne parle peu, mais agit, ne cesse d’agir, et finalement d’écrire son destin et celui de la France.
 
« Elle avait toujours ce regard droit qui le troublait. Il songea que ce soir, quand elle ne serait plus que cendres et poudre, elle continuerait de le regarder ».
 
Michel Bernard est fidèle à l’Histoire, il ne la réécrit pas, il l’écrit, non comme un historien, mais comme un romancier attentif, au style acéré et précis, il dresse le portrait de cette jeune femme qui renverse le XVe siècle, le portrait d’un pays qu’elle traverse, attentif au motif, à cette nature qui comme les hommes va se réveiller, attentif aux batailles, aux complots, aux résistances et aux soumissions. Les cœurs s’ouvrent comme les villes délivrées, les visages s’éclairent, les mains se lient, et Michel Bernard en peintre romancier en saisit les éclats, les visions, les ombres qui glissent sur la Loire, et cette jeunesse qu’elle offre aux soldats qui la suivent jusqu’aux flammes de la tragédie.
 
Philippe Chauché
 
(1) Jules Michelet, Histoire de France (citation qui ouvre le roman de Michel Bernard)


http://www.lacauselitteraire.fr/le-bon-coeur-michel-bernard

samedi 23 décembre 2017

Blaise Cendrars dans La Cause Littéraire





« Je resterai ma vie durant
à regarder couler la Seine…
C’est un poème dans Paris »
(La Seine, Poèmes tardifs).
 
Blaise Cendrars fait une nouvelle apparition dans la Bibliothèque de la Pléiade, avec deux volumes d’œuvres romanesques et poétiques, aux mille éclats de paillettes d’or. En 2013, Gallimard publiait deux premiers opus, consacrés aux Œuvres autobiographiques – si essentielles à l’écrivain voyageur : L’Homme foudroyé, La Main coupée, Bourlinguer, et Prière d’insérer. Le Tour du Monde poétique et romanesque du poète armé du bouclier de son œuvre (1) s’achève. L’arpenteur, le guerrier du présent, le bourlingueur lettré, l’engagé volontaire, nous livre ses Mémoires d’outre-vie composées sur le vif du sujet, sur le motif, à la manière de Cézanne et c’est admirable.
 
 
« L’air est embaumé
Musc ambre et fleur de citronnier
Le seul fait d’exister est un véritable bonheur »
(Léger et subtil, Documentaires, Îles).
 
Blaise Cendrars trace de courts poèmes, ce sont des saisissements, des bouquets, des éclats, des éblouissements, avec un style d’une pureté cristalline. Qu’il prenne un train suspendu dans le vide, qu’il assiste à Bahia au coucher du soleil, qu’il salue Guillaume Apollinaire : « Apollinaire n’est pas mort / Vous avez suivi un corbillard vide / Apollinaire est un mage / C’est lui qui souriait dans la soie des drapeaux aux fenêtres… », en toute situation, il écrit par besoin, par hygiène, comme on mange, comme on respire, comme on chante, et c’est à chaque fois surprenant, vif, juste, musical, accordé, et très finement composé. Blaise Cendrars se saisit d’histoires comme d’une cigarette, des histoires qui nourrissent l’Histoire, il se les approprie, les transforme, leur donne cette patine unique. C’est ici, l’histoire du général Johann August Suter, cette merveilleuse histoire américaine, cette merveilleuse histoire californienne, c’est la conquête de l’Ouest, et sa conquête de la littérature d’aventure, c’est là, celle de Jean Galmot dans le volcan guyanais. L’écrivain aux mille vies, aux mille aventures, plus fausses les unes que les autres, et donc plus vraies les unes que les autres – le mentir-vrai de Louis Aragon –, ne boite jamais, même s’il doute, même s’il frémit, il ne chute pas, et même après avoir perdu son bras droit à la guerre, il écrit. Il écrit comme si sa main gauche était double. « Son corps imaginaire est devenu tout puissant » (2).
 
Blaise Cendrars - Robert Doisneau
 
 
« L’Ouest ? Qu’est-ce que c’est ? Qu’est-ce qu’il y a ? Pourquoi y a-t-il tant d’hommes qui s’y rendent, et qui n’en reviennent jamais ? Ils sont tués par les Peaux-Rouges ; mais celui qui passe outre ? Il meurt de soif ; mais celui qui traverse les déserts ? Il est arrêté par les montagnes ; mais celui qui franchit le col ? Où est-il ? Qu’a-t-il vu ? Pourquoi y en a-t-il tant parmi eux qui passent chez moi qui piquent directement au nord et qui, à peine dans la solitude, obliquent brusquement à l’Ouest ? » (L’Or, La merveilleuse histoire du général Johann August Suter).
 
 
 
Chez Blaise Cendrars, l’aventure romanesque se nourrit du récit, et les récits deviennent des romans, des poèmes, des éclats de vérité. L’écrivain a su voir et bien voir ce qui s’ouvrait sous ses yeux, ce que tout cela recélait de romanesque pour enflammer son corps, il a su entendre cette musique romanesque aux éclats d’aventure, pour en faire des romans sans graisse, des romans qui sonnent comme des combats de boxe. Il a su entendre la rumeur d’histoires qui se racontaient ici et là, si près, si loin de sa terre, dans l’Ouest, le vraiL’Or, La merveilleuse histoire du général Johann August Suter en est la vérification stupéfiante, il saisit ce mouvement de l’histoire de l’Amérique, il était une fois cette Amérique sous sa plume, celle des chercheurs d’or, des émigrants, les naufragés, les malheureux, les mécontents. Les hommes libres, les insoumis. Comme chez l’immense John Ford, il était une fois l’Histoire de l’Amérique, les histoires de l’Amérique, avec ceux qui la font et la défont, avec les glorieux et les traîtres, les joyeux et les sombres, les aventuriers et les roublards, une histoire qui se raconte à hauteur d’homme. Il était une fois l’histoire de la littérature vivante et frémissante, Blaise Cendrars s’y tient debout, comme s’il cherchait l’or du temps.
 
« Dans une baie
Derrière un promontoire
Une plage de sable jaune et des palmiers de nacre »
(Du monde entier au cœur du monde, Plage).
 
Philippe Chauché

(1) « Un artiste n’est jamais cerné, il n’est jamais réduit à se rendre, son ultime défense n’est jamais conquise, il peut toujours inventer une nouvelle parade en créant. Un poète n’a de bouclier que son œuvre », Blaiser Cendrars au Père Bruckberger, cité dans l’excellente préface de Claude Leroy.
(2) Pierre Michon


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