mardi 27 octobre 2020

José Tomás, André Velter et Ernest Pignon-Ernest dans La Cause Littéraire

 

« Son art du toreo, miracle d’harmonie azurée, accomplit ce que les poètes, d’Arthur Rimbaud à Federico García Lorca, ont voulu ardemment convoquer : l’éternité ici et maintenant, fût-elle d’une précarité de cristal, comme l’avènement même du duende ». 

Sur un nuage de terre ferme est un livre écrit et dessiné pour se souvenir, se souvenir sans nostalgie aucune de cette corrida du 22 juin, comme l’on se souvient d’une musique, d’un roman, que notre mémoire avive. Sur un nuage de terre ferme est un petit livre d’admiration, admiration partagée entre un poète et un peintre-dessinateur pour un torero unique, un matador éternel. Ses apparitions sont rares, Valence, Nîmes, Grenade, il devait revenir dans la cité gardoise en ce mois de septembre, mais le virus en a décidé autrement. A Nîmes le 16 septembre 2012, une éternité, il écrit son Temps retrouvé en solitaire. Nombreux furent les spectateurs présents ce dimanche midi à se dire qu’il ne servait à rien désormais de se rendre aux arènes, tout venait d’être dit, dans l’excellence du geste.

Comme l’on referme un livre avec la certitude que plus aucun n’en dira autant, que plus aucun n’atteindra ce point d’absolu. Et les mêmes, heureusement, ont ouvert des livres, et ont acheté des billets, leur ouvrant les portes des arènes. De cet instant nîmois, André Velter et Ernest Pignon-Ernest feront un livre inspiré (1), tout aussi miraculeux que ce qui s’est joué sur le sable, que ce qu’ils ont vu et entendu. Car les toreros uniques s’écoutent, comme s’écoutent les grands écrivains. On les lit toutes oreilles frémissantes, d’autant plus que le torero de Galapagar (Espagne, province de Madrid) est un torero du silence, comme l’écrit José Bergamín à propos d’un autre torero, Rafaël de Paula (1) : « L’art magique et prodigieux de toréer a aussi sa musique propre (intérieure et extérieure), et c’est ce qu’il a de mieux » – comme nous pourrions le dire des livres de Pascal Quignard. Il y a chez l’écrivain la même exigence, la même force profonde, le même engagement face à la phrase, à son histoire, à ses filiations, que celui de José Tomás face à un taureau : « Quand on glisse sa main un instant dans la mer, on touche à tous les rivages d’un coup. De même le pied dans la mort, par laquelle on quitte le temps (2). Sur un nuage de terre ferme glisse ses mots et ses dessins dans ce Temps suspendu d’un torero, qui d’un mouvement, d’un geste, d’une suspension, fait toucher à ce je ne sais quoi, cette révélation difficilement dite, mais dont on sait quelle touche à l’unique.

« Immobile, imposer le sursaut, Impénétrable, gouverner l’effraction, Insoucieux, déchaîner les passions, Impérial, ne régner que sur le hors-limite ».

 

Sur un nuage de terre ferme est un livre touché par la grâce, qui s’accorde au corps immortel du torero. La rumeur voudrait qu’il ait dit, un jour, qu’il laissait son corps à l’hôtel avant de se rendre aux arènes, la réalité est autre, son corps est là et bien là, inspiré, comme le sont les poèmes d’André Velter et les dessins au fusain d’Ernest Pignon-Ernest. Son corps qui fait écrire et dessiner comme d’aucuns est bien là, au centre de l’arène, les pieds ancrés sur un nuage de sable, ferme dans sa détermination, nourri de son savoir, et des saveurs qu’offre chacune des passes qu’il donne au taureau. Simplicité du geste du torero, simplicité et profondeur du dessin d’Ernest Pignon-Ernest, vérité de l’inspiration des phrases d’André Velter. Le toreo est un rituel, le dessin, le poème y répondent. Dans d’autres rituels, qui laissent l’artiste seul face à sa feuille blanche ouverte comme une cape, la Véronique s’ouvre devant le taureau, pour qu’il y essuie la tête, comme le Christ son visage dans le voile blanc de celle qui deviendra sainte Véronique, l’artiste se révèle. José Tomás est devenu un mythe, il n’apparaît que s’il le souhaite, et toujours à ses conditions, et à chaque fois, les arènes chavirent sous les spectateurs qui occupent le moindre espace libre, quand il ouvre le livre des faenas à venir, et il torée à chaque fois à livre ouvert, où peut s’engouffrer le taureau, et où la corne peut déchirer ses pages. L’écrivain et le dessinateur savent cela, comme ils savent sentir ce qui est en train de venir au monde sous leurs yeux. L’un dessine admirablement, touché par la grâce du beau trait, entre fusains et encre noire, le noir, le gris, le blanc composent ces mouvements du taureau et du torero, comme un instantané habité, rayonnant, l’autre écrit un long et beau chant profond, pour un torero qu’il connaît tellement, qu’il est à chaque fois surpris, saisi, admiratif de ce qui se déroule sous ses yeux éblouis par tant de beauté transformée. José Tomás sait qu’il peut compter sur André Velter et Ernest Pignon-Ernest pour poursuivre par les mots et les lignes l’alchimie de son toreo. « Maestro du solstice d’été, José Tomás a dispersé ses lignes d’ombre, Et campe sur l’horizon qui à ses pieds A fixé des vertiges ».

Philippe Chauché

(1) La Solitude sonore du toreo, trad. Florence Delay, Fiction & Cie, Seuil, 1989

(2) La Barque silencieuse, Dernier royaume VI, Seuil, 2009

https://www.lacauselitteraire.fr/sur-un-nuage-de-terre-ferme-jose-tomas-a-grenade-le-22-juin-2019-ernest-pignon-ernest-par-philippe-chauche

mardi 20 octobre 2020

La Tannerie de Celia Levi dans La Cause Littéraire


« Elle se posta près de la billetterie. La roulotte était bariolée, comme le décor du matin elle était faite de planches, jaunes et vertes, couvertes de mots dans toutes les langues. “Humanisme” en français, “tolerance” en anglais, “democracia” cela devait être de l’italien ou de l’espagnol, il y avait des caractères chinois, japonais, des mots en arabe, en russe, inscrits au pochoir ».

Celia Levi n’écrit pas au pochoir, mais dans une belle langue classique, où les mots sont pesés comme les orpailleurs le font de la poussière d’or. Une langue française qui recèle plus de surprises et de ravissements que les bavardages des personnages qu’elle met en musique. Et quelle admirable musique ! La Tannerie est un centre culturel de Pantin, où travaille Jeanne, une usine qui a perdu ses raisons, ses ouvriers, ses machines et s’est transformée en un lieu culturel branché, ouvert sur le monde, une ruche où s’agitent de jeunes gens modernes et inventifs. Jeanne y accompagne le public, des jeunes en insertion, y croise des migrants qui campent à deux pas de l’usine culturelle, des danseurs, des créateurs de formes (un ours, une tour Effel en sucre), et les autres employés provisoires, rêvant tous d’un contrat pérenne à la Tannerie, colportant des rumeurs, et jouant à se séduire, comme dans une fiction cinématographique d’Éric Rohmer. Les jeunes employés (pour beaucoup des femmes) de la Tannerie ressemblent aux personnages inventés par le metteur en scène, ils bavardent, se nourrissent de citations et de références plus vaines, les unes que les autres, se mobilisent pour les migrants. Le décor de ces bouffonneries modernes : un nouveau lieu culturel, mais peu cultivé, attentif à ce qui se passe dans la société – des migrants et un rêve écologiste –, un espace modulable et moderne, glacé et glaçant. Celia Levi s’est armée pour écrire cet éblouissant roman, d’une plume aiguisée telle une épée de Tolède. Ses assauts sont vifs et sûrs, et elle ne manque jamais ses cibles, ces attachés culturels, ces artistes contemporains, ces petits cadres qui se rêvent grands seigneurs, tout un monde d’une culture qui coqueline, à l’image d’un coq sur un tas de fumier. Mais la colère gronde à La Tannerie, en écho aux manifestations contre la Loi Travail et à Nuit debout – les frissons d’un grand soir frisquet –, ces rassemblements où se glisse Jeanne, toute aussi perdue que dans son centre culturel, à la recherche d’un peu d’apaisement, de frissons, de danses et de chansons, de rencontres et de beaucoup d’amour avec Julien, qui comme dans les films de Rohmer, volette et papillonne, et finalement, ne fait que passer dans sa vie.

« Le grand jour arriva, Jeanne s’était préparée, elle avait une jolie robe en laine à col montant vert céladon, qui soulignait sa silhouette, ses yeux verts. Elle s’était acheté des petites bottines plates en daim. Elle s’y rendit comme à un bal, le cœur battant, l’excitation au ventre ».

Celia Levi a du style, à la manière d’un escrimeur, elle se place, avance, esquive, attaque et touche sa cible, avec une grande et belle élégance. La Tannerie est une critique affûtée de ce petit monde culturel, de ses dérives, de ses enfantillages, de ses chichiteuses attractions, mais aussi de l’assommoirsocial qui frappe ses salariés précaires. Celia Levi ne hausse jamais son ton littéraire, son roman n’est jamais affecté, il n’a rien d’un pamphlet, ici point de posture politique, mais un art précis de la narration, des descriptions, de la mise en situation, comme on dirait de la mise en scène, une belle manière de composer son roman, dans une langue sans graisse, musclée et vibrante. Elle a dû beaucoup lire, pour savoir aussi bien écrire. Ses personnages ont tous leurs bonnes raisons de participer à cette mascarade culturelle, de trahir, de mentir, mais aussi de douter et d’aimer. Celia Levi est une romancière altière, fidèle à l’art français de la langue, et du récit romanesque. Elle a plusieurs alliés, la précision de sa langue, la fluidité de ses phrases, et la composition de son roman (son beau souci). La Tannerie est un roman ancré dans notre siècle, un siècle turbulent, factice, poseur, tricheur, farceur, où tout est culturel, et où la culture se dérobe, pour heureusement se réfugier dans certains romans. Celia Levi dresse un portrait juste et vif de ce petit monde culturel sans âme et sans corps, un roman façonné, orné, gracieux, un roman saisi par les turbulences sociales, qui virevoltent, comme virevolte Jeanne l’amoureuse perdue et éperdue, et comme virevolte sa plume d’ange.

Philippe Chauché

http://www.lacauselitteraire.fr/la-tannerie-celia-levi-par-philippe-chauche

 

lundi 12 octobre 2020

Richard Millet dans La Cause Littéraire

 
 
 
 

« Précarité orthographique, pauvreté lexicale, misère syntaxique, dénuement spirituel… » (Français langue morte).

« Ce n’est pas la langue française qui est ma patrie : ce sont plutôt le silence et la hauteur que j’établis en elle » (Français langue morte).

« Que j’aie été écrivain n’implique pas que je ne le sois plus, de même que la mort médiatique n’empêche pas de vivre dans le plein emploi du silence » (L’Anti-Millet).

Tout bascule en 2012 pour Richard Millet, lors de la publication de Langue fantôme, suivi de Éloge littéraire d’Anders Breivik (1) (Pierre-Guillaume Roux). Le livre suscite une vive polémique dans les colonnes du journal Le Monde, une polémique en forme d’exécution sans procès, avec un écrivain en l’habit de procureur, soutenu par nombre de professionnels de la profession, dont un futur prix Nobel de Littérature. Il est question d’un acte politiquement dangereux, d’une dérive étrange et très inquiétante.

Antoine Gallimard va à son tour réagir et inviter l’éditeur de Jonathan Littell et d’Alexis Jenni (Prix Goncourt pour Les Bienveillantes, pour l’un, et L’Art français de la guerre, pour l’autre) à se retirer ; dit autrement, il ne fait plus partie de la maison. Les jeux sont faits, et l’éditeur-écrivain-lecteur est désormais effacé de la vie littéraire française, devenu invisible, pour ses propos jugés inacceptables. Ses livres ne seront désormais plus lus. Il n’existe plus, comme ces visages de révolutionnaires soviétiques effacés des photos officielles après leur bannissement, leur enfermement et leur assassinat. Il s’agit donc de choisir l’effacement comme réaction collective aux réflexions de l’écrivain, sur la terre, la nation, le multiculturalisme, l’immigration, la défaite de la langue. Que se passe-t-il lorsqu’un écrivain devient un fantôme ? Il poursuit son travail d’écrivain dans le silence avec comme seuls défenseurs ses éditeurs, Pierre-Guillaume de Roux, Léo Scheer, Les Provinciales, Fata Morgana, et ses lecteurs. C’est au bout du compte un véritable mur de la Peste qui est édifié pour se protéger des écrits de Richard Millet, un mur qui n’est pas de pierres sèches comme en Vaucluse en 1721, pour se protéger de la peste venant de Marseille, mais un mur de silence et d’ignorance. Nous aurions pu entendre cela de critiques littéraires : « Mais comment ose-t-il encore écrire après son Éloge littéraire d’Anders Breivik ? Et s’il ose, qu’il ne compte pas sur nous, pour le lire et en parler ! ».

« C’est la langue française qui brûle avec Notre-Dame de Paris, et donc dans cet incendie “planétaire” ce sont des cathédrales de langue qui partent en fumée tous les jours, avec l’homme devenu la somme de ses cendres » (Français langue morte).

« Tout le monde étant contre “Millet”, y compris moi-même, dans ma volonté de m’être fidèle par rupture avec l’écran qu’est devenu mon nom, il m’est indifférent qu’on me croie devenu, de guerre lasse, un anti-Millet » (L’Anti-Millet).

Richard Millet est un grand styliste, un écrivain armé, qui ne baisse pas la garde, ses romans, ses récits, son journal, ses essais en témoignent. Contrairement à ce que l’on peut parfois lire ici ou là, l’écrivain ne tourne pas en rond dans la nuit et n’est pas dévoré par les flammes (2), même s’il est un lecteur précis et attentif de Guy Debord. Il sait qu’il n’est nullement voué à l’Enfer, même si nombre de ses ennemis, plus ou moins déclarés, se prenant pour Dante, rêvent de l’y envoyer, mais d’évidence il est voué au Paradis. Dans ce petit livre enflammé, il invite Chardonne, Léon Bloy, Cioran, Morand, Bernanos, Valéry et Montaigne, il écrit, mots à mots, phrases à phrases sa passion pour la belle langue, les bonnes manières, l’art d’être français : « Ce n’est pas la langue française qui est ma patrie : ce sont plutôt le silence et la hauteur que j’établis en elle ».

Ce livre est aussi habité par tout ce qui hante l’écrivain, ce qu’il appelle le devenir Ikea de la littérature, la disparition de l’état classique françaisl’affaissement des échelles de valeurs et la fin de l’esprit critique, les romans post-littéraires, la langue dégradée et la mondialisation des mots et des nomsl’orthographe inclusive, l’anglomanie ou encore le multiculturalisme, autrement dit l’emprise du Mal ou encore le nihilisme au service du post-humain. La terre tremble sous les yeux de l’écrivain, un monde s’écroule, la littérature dont il est un témoin attentif s’effondre, l’écriture ne témoigne plus de ce qui se joue, des terreurs et des compromissions. Richard Millet se veut l’un des derniers veilleurs, l’un des ultimes gardiens du chœur français, d’une langue qui fait corps avec un pays, une nation, un paysage inspiré, une Histoire. C’est aussi cela qu’on lui reproche, allant jusqu’à le reléguer, le mettre à l’écart, dans un hors champ littéraire. Rien ne nous oblige à le suivre mot à mot, idée à idée, mais rien ne doit nous empêcher de le lire, pour éventuellement croiser l’épée avec lui. Rien ne nous oblige à ne pas entendre cette mélopée, de lire ces écrits furieux, silencieux et souvent inspirés.

 

Philippe Chauché

(1) Anders Breivik a perpétré et revendiqué les attentats d’Oslo et d’Utoya qui ont fait 77 morts et 151 blessés le 22 juillet 2011. A Oslo une bombe vise un édifice gouvernemental faisant huit morts. Il est ensuite à l’origine d’une tuerie de masse dans un camp de jeunes du Parti Travailliste de Norvège, il assassine 69 personnes, pour la plupart des adolescents. Il se décrit notamment comme islamophobe, ultranationaliste et populiste blanc. Il a été condamné à 21 ans de prison prolongeables.

(2) In girum imus nocte et consumimur igni est un film et un livre de Guy Debord (Editions Gallimard).

 
https://www.lacauselitteraire.fr/francais-langue-morte-suivi-de-l-anti-millet-richard-millet-par-philippe-chauche

mercredi 30 septembre 2020

Le coût de la vie de Deborah Levy dans La Cause Littéraire

« Certaines nuits, les étoiles lointaines semblaient très proches quand j’écrivais sur mon minuscule balcon, emmitouflée dans un manteau. J’avais échangé le bureau tapissé de livres de mon ancienne vie contre une nuit d’hiver étoilée. Pour la première fois, j’appréciais l’hiver britannique ».




Le Coût de la vie pourrait aussi s’appeler Le Goût d’une solitude retrouvée ou encore Le Coût d’une liberté nouvelle. Ce livre est le récit finement composé comme un vitrail, de la vie d’une femme après le divorce, de la vie d’une anglaise en liberté. Deborah Levy raconte un épisode de sa vie sentimentale où elle s’éloigne de son mariage : « Quand l’amour commence à se fissurer, la nuit tombe ». Elle quitte la maison familiale avec ses filles, et s’installe dans un appartement du sixième étage d’un immeuble qui attend toujours sa réhabilitation, un immeuble aux murs sinistres des couloirs de l’amour. Installée sur son balcon, elle écrit, et elle lit, écrire et lire, cette passion fixe est au cœur de son récit inspiré et vibrant. Écrire, lire et aimer : « Vivre sans amour est une perte de temps. Je vivais dans la République de l’Écriture et des Enfants ». Deborah Levy se souvient d’un poème d’Emily Dickinson : La gloire est une abeille – Elle chante – Elle pique – Et hélas, elle s’envole ! Une autre phrase fait écho à ce qu’elle vit, à ce qui la traverse : « Je suis “mariée” j’en ai fini avec ça ».

D’autres femmes écrivains sont là, présentes : Audre Lorde, Marguerite Duras – On a toujours plus d’irréalité que l’autre – ou encore Simone de Beauvoir, des femmes écrivains en guerre ouverte contre les habitudes, pour être reconnues comme femmes, écrivains, en guerre pour leurs noms, ces noms qui donnent la vie et engendrent des livres et des films : Son nom de Venise dans Calcutta désert. Elle note que les hommes qu’elle croise ne donnent que rarement les noms de leurs femmes, elles sont sans noms, donc invisibles. Le Coût de la vie fait voir le nom, et la vie d’une femme, qui sait poser des noms sur les visages.

« Ma nouvelle vie se résumait à chercher des clés dans le noir ».

« L’écriture est une question de regard, d’écoute, et d’attention accordée au monde ».

« Je parle à ma mère pour la première fois depuis sa mort. Elle écoute. J’écoute ».

Le Coût de la vie n’a rien d’une autofiction, rien non plus d’un manifeste féministe enragé contre les hommes, mais c’est une ode à cette vie nouvelle, avec ses doutes, ses silences tendus, ses interrogations permanentes, mais aussi ses vives critiques, ses remarques piquantes visant des hommes qu’elle croise. Une ode également à la féminité, à la liberté en mouvement, au corps et aux mots libérés ou qui tentent de l’être. Le Coût de la vie est un livre porté par un caractère, un style, une voix (parfois les livres gagnent à être lus à haute voix, c’est le cas ici, comme c’est le cas des romans de Marguerite Duras). Ode aux enfants, à sa mère qu’elle accompagne jusqu’au dernier regard, ode à l’amitié, à son cabanon où elle écrit, à cette nouvelle liberté qu’elle enfourche comme son vélo électrique. Même s’il n’est jamais simple d’être en roue libre. Deborah Levy possède une force singulière, tellurique, unique, qui rend son livre incomparable, saisissant, séduisant par son énergie littéraire, sa légèreté, sa liberté, par une langue qui surgit comme le vent (1) et nous bouscule.

Philippe Chauché

(1) « L’écrit ça arrive comme le vent », Marguerite Duras

http://www.lacauselitteraire.fr/le-cout-de-la-vie-deborah-levy-par-philippe-chauche?fbclid=IwAR0aEYna39GklK0TUA9QfGSKvj_KUK6X7tVzooJM6BrOOOzhOkkmq0ndekg

samedi 26 septembre 2020

Lire et écrire en Automne dans La Cause Littéraire

 Bientôt dans La Cause Littéraire 


" La chouette, plus belle que jamais, referme le livre couleur de havane ; oh c'est frappant, elle ressort de sa lecture comme pomponnée, la mieux pomponnée des coquettes. " 

Ce roman ne ressemble à aucun autre.  Il ressemble à la voie lactée, une étoile donnant naissance à une autre, comme une phrase enfante une note d'un bas de page, et les notes foisonnent d'idées romanesques. L'aventure du roman est une explosion de visions, c'est un   livre étourdissant, pétillant et renversant. 


" Se défaire de l'actualité, rejoindre son éternité, éterniser ce qui a été aimé et qui est digne d'amour : l'adhérence à la gravité de la grâce, et son envol.

Etre ici et maintenant pour être à tout. " 

Les Météores de l'écrivain traversent le ciel, le livre s'en couvre, comme une partition éclairante et romanesque. Les mots sont pesés, comme de la poudre d'or. 


" Il existe dans un village confidentiel, une lourde porte champenoise qui abrite des concertos mystérieux, des marches funèbres et des violons d'Ingres.

Les propriétaires, retraités et discrets, y cultivent et y taisent leurs jardins secrets. 

Ça et là, le temps tournoie et collectionne. "

Eric Poindron collectionne les livres et les licornes, les étoiles, les salamandres, et transforme le verbe en or.  C'est un alchimiste rieur et joueur, qui fait résonner ses mots dans le choeur heureux de la poésie. 


Il aurait pu être torero, garçon de café, jongleur, montreur d'ours ou encore amoureux des hirondelles et chasseur de baleines, il fut un peu de tout cela, ses livres sont des capes jaunes où se mirent ses aventures fantasques.

" En Espagne, les greguerias seraient faites d'une large phrase, d'un feston de devises, d'une contexture proverbiale ou grave, l'acceptation de l'instantané, de ce qui attire l'attention sur l'intense vie des atomes qui en définitive, nous forment et nous composent. "





" Tolstoï est muet sur les droits de l'homme. Il ne lui propose que des devoirs, en échange du bonheur, qui est dans la pureté de conscience. Il offre donc une religion, car cette philosophie a la loi : elle en porte le caractère capital, qui est de fixer entre l'individu et l'univers, entre l'amour-propre et l'amour de Dieu, un rapport immuable, où le doute n'est plus permis et où au regard de l'infiniment grand, le moi est infiniment petit, une quantité négligeable, un pur rien. " 

Le style ne prend pas de rides, André Suarès vivant, pourrait être le titre de cette superbe réédition. 


Philippe Chauché 



vendredi 25 septembre 2020

Sanguinaires de Didier Ben Loulou dans La Cause Littéraire


« Quelles mers résonnent au fond de nous, dans cette nuit d’exister, sur ces plages que nous nous sentons être, et où déferle l’émotion en marées hautes » (Fernando Pessoa, Le Livre de l’intranquillité) (1). 

Sanguinaires est l’album d’un photographe de l’intranquillité et du tragique qui rôde. La lumière qui décline porte ce tragique. Le photographe la saisit, la nuit s’annonce, le ciel en témoigne, et la mer en porte les premières traces. Le photographe est là, face au large, c’est une Ode Maritime (2) qu’il offre, à ses pieds un reflet dans une flaque de mer, et le bleu noir profond de la Méditerranée, c’est la première photo de Sanguinaires. L’histoire se poursuit, un palmier qui se dérobe, une terrasse face à la mer qui se lève, l’écume des vagues comme une lettre adressée au photographe attentif à son précieux regard. Des volets bleus qui s’ouvrent sur un jardin. Là, des pins parasols qui s’élancent telles des vigies. Ici, le regard d’un mouton, et toujours cette incroyable lumière sous tension, où le ciel bleu, gris, noir rejoint l’ocre de la terre, et le vert des arbres. Plus loin les deux voiles blanches d’un petit voilier que l’on imagine en bois précieux, la chair rouge d’une pastèque qu’entame une lame, les Sanguinaires sont là, sous nos yeux, une profonde et éternelle présence. Sanguinaires est un album où les images se livrent au regard unique de Didier Ben Loulou, attentif au moindre murmure de la lumière, mais aussi à ce que révèle son regard. 




 « … c’est là que s’ouvrait un pays d’essence plus haute, où j’aurais pu aller vivre et que désormais j’ai perdu » (Yves Bonnefoy, L’Arrière-pays,) (1). 

 Comme le fait, ou devrait le faire un romancier, Didier Ben Loulou compose ses photos : ses cadres sont précis, ses couleurs profondes et riches, ses sujets choisis, comme un écrivain choisit ses mots avec précaution et grande attention, il mise sur le murmure (admirable photo d’un lit recouvert d’un velours rouge qui semble oublié des corps qui l’ont un jour habité), ses photographies possèdent cette présence qui les rend uniques. Elles résonnent d’histoires de cette terre Corse que le photographe a habitée durant trois années. Sanguinaires est un livre de mémoire, des lieux visités et admirés, des bonheurs partagés qui se sont dissipés, le ciel qui se charge de nuages noirs en témoigne. Didier Ben Loulou est un photographe de la trace, du passage, de la nature silencieuse, révélés par la lumière, un photographe de l’instant suspendu, du temps posé, et ce temps est étourdissant. 




 Philippe Chauché 

 (1) Fernando Pessoa, Yves Bonnefoy, Malcom Lowry, Albert Camus, en ouverture de Sanguinaires. 

 (2) Fernando Pessoa, trad. Dominique Touati, revue par Parcidio Gonçalves et Claude Régy, Editions de la Différence, 2009 (Prendre le large, au gré des flots, au gré du danger, au gré de la mer, / Partir vers le lointain, partir vers le Dehors, vers la Distance Abstraite…). 


samedi 19 septembre 2020

Roland Jaccard dans La Cause Littéraire


« Auden est mort à Vienne en 1973, une ville idéale pour mourir. J’y suis d’ailleurs mort plusieurs fois. Auden voulait savoir la vérité sur l’amour. Il pensait, tout en présumant qu’il avait tort, que l’amour dure toujours. Ce ne fut pas le cas » (Wystan Hugh Auden, Dis-moi la vérité sur l’amour).

Roland Jaccard met de l’ordre dans sa bibliothèque. Il note quelques brèves remarques éclairantes sur des livres anciens ou récents, qui le troublent, le renvoient à sa vie, à ses souvenirs doux et amers, à ses incertitudes, ses échecs, à ses amours perdus, une rupture entraîne le besoin de revenir sur soi-même, écrit-il, en ouverture de cette confession amoureuse. Roland Jaccard est un oisif qui écrit de très courts romans, vifs, élancés, nostalgiques, tragiques, amoureux, des courts romans, comme l’on dit des courts métrages, qui flambent comme flambent les aphorismes de son ami Cioran, le journal d’Amiel, ou les pensées acides de Schopenhauer.

La Liaison dangereuse (1) qu’il a nouée avec Marie a elle aussi pris feu, un brasier dont des flammèches lardent encore le cœur et la plume de l’écrivain des vertiges (2). Le gentil garçon (3) sait qu’il ne se baignera plus jamais à la piscine Deligny en compagnie de quelques dandys amateurs de ping-pong, qui savent que pour écrire, il faut être leste, léger et mordant. Roland Jaccard écrit sur des écrivains intempestifs qu’il fréquente, depuis qu’il sait lire une arme à la main, ceux qui ont pris quelques rides avec lui, ou ceux qui pourraient être ses enfants et même ses petits-enfants s’il avait une descendance de sang, et de lettres. Son œil veille, et en quelques phrases il saisit la force, l’élégance, l’originalité, l’enchantement des écrivains de sa bibliothèque. Ils devraient être reconnaissants d’être aussi bien lus, il en va de même des films qu’il évoque en quelques phrases, en quelques brasses (The Swimmer) et il se demande si comme Burt Lancaster il ne court pas à sa perte.

« Les écrivains sont des damnés chanceux : il y a toujours une sylphide pour veiller sur eux. Ce n’est plus mon cas. Ma désinvolture m’a laissé seul face à moi-même. J’aurais tort de me plaindre : je n’y suis pas en si mauvaise compagnie. Tout au moins quand je relis Dafu » (Yu Dafu, Le Naufrage).

Les écrivains et les sylphides habitent toujours avec beaucoup de grâce et de légèreté les livres de Roland Jaccard, même si parfois, fidèle à sa mauvaise réputation, il en égratigne certains. Dis-moi la vérité sur l’amour est un heureux badinage, qui parfois tourne à l’orage. Un livre d’admiration et d’un impossible oubli. On y croise Court vêtue (Marie Gauthier), « L’amour devrait être réservé à l’adolescence… » ; ou encore Miss Lonelyhearts (Nathanaël West) ; mais aussi, Centre (Philippe Sollers), « J’avais souvent médit de lui, mais que serait la littérature sans la médisance et le snobisme ? » ; C’est tout ce que j’ai à déclarer (Richard Brautigan), « Il donnait l’impression de se foutre de tout et pourtant il était capable de faire tenir une tragédie grecque dans un dé à coudre, disait Philippe Djian » ; et Ayn Rand ou la passion de l’égoïsme rationnel (Alain Laurent). Des romans et des portraits, des biographies, des éclats et des admirations avec toujours la présence de Marie, comme une ombre qui se dessine, désormais insaisissable : le Portrait de Marie Céhère.

Philippe Chauché

 (1) Une liaison dangereuse avec Marie Céhère (L’Éditeur)

(2) Vertiges (Editions Distance)

(3) Confession d’un gentil garçon (Pierre-Guillaume de Roux)

https://www.lacauselitteraire.fr/dis-moi-la-verite-sur-l-amour-roland-jaccard-par-philippe-chauche

 

mardi 8 septembre 2020

Le Bon, la Brute et le Renard de Christian Garcin dans La Cause Littéraire


« Il se sentait comme atteint d’un syndrome que, faute de mieux, il avait baptisé du nom de “syndrome de la balle de ping-pong” – qui rebondit rapidement d’un point à l’autre selon un itinéraire qu’elle n’a pas décidé. Il en venait à se demander s’il n’était pas lui-même le personnage d’un autre qui le manipulait à sa guise ».
 
Le Bon, la Brute et le Renard est un roman chinois d’aventures américaines et françaises, un roman français d’aventure sous influence chinoise. Un roman qui rebondit d’un personnage à l’autre, d’une histoire l’autre, avec la vivacité étourdissante d’une petite balle blanche de quatre centimètres de diamètre et de moins de trois grammes, plongée dans un bain tourbillonnant. Il y a là sous nos yeux : trois chinois, Menfei, Zuo Lo et Bec-de-canard, partis de Chine pour la Californie, à la recherche de Yu, la fille de Menfei, dont il est sans nouvelles, ils vont croiser deux policiers américains dépêchés par la famille de Wolf Springfield disparu lui aussi. Il y a également Chen Wanglin, un écrivain qui n’écrit plus, paraît-il, chargé lui aussi de retrouver une jeune chinoise disparue entre Paris et Marseille. Le Bon, la Brute et le Renard est un roman où se croisent ces trois destinées aventurières, un roman porté par des dialogues étourdissants de drôlerie.
 
Les trois mousquetaires, que nous pourrions baptiser Groucho, Harpo et Chico, tant leurs échanges dynamisent et dynamitent le roman, le couple de policiers dont la gradée est tout aussi séduisante que son nom est imprononçable, ou encore le chinois romancier à Paris et à Marseille. Tous se demandent ce qu’ils font dans cette histoire, dans cette jonque qui a des allures de galère, un peu comme les personnages de En attendant Godot de Samuel Beckett. Et comme chez Samuel Beckett, on rit beaucoup à écouter Menfei, Zuo Lo et Bec-de-canard, le Bon, la Brute et le Renard, dont les dialogues sont ciselés comme des répliques de théâtre, d’un théâtre qui ne se prendrait fort heureusement pas au sérieux. Pour tout compliquer, dans Le Bon, la Brute et le Renard, on parle chinois, anglais, finnois, un peu français, on lit la poésie des Tang, des Yan et des Song, on y croise Don Quichotte (le livre), on s’égare et l’on manque d’air, tant il fait chaud dans le désert californien pour nos compères à la langue bien pendue, et aux réparties tourbillonnantes.
 
« Tu lisais, toi, enfant ? demanda Bec-de-canard.
Jusqu’à douze-treize ans, oui.
Et après ?
Après j’ai été adolescent et je suis devenu con.
Ouais, moi pareil.
Plus tard on s’en rend compte, et on passe le reste de la vie à essayer de redevenir aussi subtil, curieux, intelligent, malin et ouvert à tout ce que l’on était jusqu’à douze-treize ans.
Ça dépend des individus. Moi je suis devenu con plus tôt. A onze ans, maximum ».
 
Christian Garcin nous offre là un roman d’exception, une aventure littéraire inspirante et inspirée, où se croisent des univers – les enquêtes d’Ouest en Est, des États-Unis à la France – qui se répondent, se répandent dans un miroir où l’image se multiplie à l’infini. Le Bon, la Brute et le Renard n’est pas un nouveau roman sur une fiction en train de s’écrire, un pensum littéraire – les protagonistes de ces histoires loufoques et sérieuses se demandent si l’auteur de leurs aventures sait ce qu’ils sont en train de vivre, et finalement s’il maîtrise tout cela ! C’est tout l’inverse qui se produit, une brillante comédie endiablée se joue là, où l’ombre du metteur en scène se glisse entre les dialogues, non pour faire l’intéressant, pour quelques effets distanciés, mais pour le jeu romanesque, les disparitions et les apparitions, pour sourire de ce qu’il a imaginé et romancé, pour le plaisir d’inventer des histoires, plus improbables les unes que les autres. Ce roman est un vaste et réjouissant jeu des 7 familles. Le Bon, la Brute et le Renard séduit par sa grâce, son humour, sa légèreté, sa vélocité romanesque, ses inserts poétiques, ses descriptions fines et acérées, ses silences inspirés, ses dialogues piquants, où le réel se joue de l’imaginaire et où l’imaginaire aspire le réel, et où tous les personnages ont l’impression de dire : je préférerais ne pas ! Si l’art du roman est un jeu de 52 cartes, Christian Garcin possède le roi de pique, le valet de cœur, la reine de trèfle et les deux jokers, qu’il mélange avec bonheur, sans se départir du sourire à peine dessiné d’un joueur qui sait qu’il va remporter la mise, faire sauter la banque et réveiller la littérature par cette réjouissante fantaisie romanesque.
 
Philippe Chauché

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samedi 5 septembre 2020

Darrigade de Christian Laborde dans La Cause Littéraire


« Je suis de l’Adour, de Narrosse, de Dax, des chemins bordés de haies, des clairières et des bosquets, du soleil généreux, de la pluie, des bêtes paisibles, et d’une métairie. Et je voulais aider mes parents qui travaillaient la terre d’un autre. Comment les aider : en étant à mon tour métayer ? Non. Il me fallait partir et réussir. Comment réussit-on, quand on est Landais et fils de métayer ? On devient torero ou champion cycliste.
Je m’appelle André Darrigade et j’ai pris le vélo par les cornes ».
 
Christian Laborde écrit Darrigade, et l’on entend le roman du vélo, l’éloge des Landes et du gascon, l’épopée du Tour de France. Darrigade est une ode à des instants précieux, à des hommes de qualité qui sprintent vers la gloire, à cette langue qui s’envole sur les routes de Chalosse, et dans les cols Pyrénéens. Christian Laborde écrit Darrigade, comme l’immense poète gascon Bernard Manciet écrivit Per el Yiyo (1), un hommage vivant et vibrant à un rouleur, un sprinteur, un coureur au swing unique, exceptionnel, comme celui chanté par un chœur antique, au torero El Yiyo, né à Bordeaux et tué par le taureau Burlero, dans les arènes de Colmenar Viejo en Espagne. Dédé-de-Dax roule, il roule comme l’orchestre de Duke Ellington, sérieux et fou à la fois, ses envolées sur les circuits et les routes du Tour sonnent comme les solos de Paul Gonsalves.
André Darrigade est né en Chalosse, dans les Landes, on le surnomme Dédé-de-Dax, une terre où l’on parle la langue des Gaves et des Pins, une langue qui roule comme l’Adour. André Darrigade en jaune et en vert dans le Tour de France, c’est pour bientôt. En attendant : en 1939, il monte sur son premier vélo, rouge – le rouge des joueurs de pelote et des écarteurs, le rouge des bérets des bandas –, et André, couché sur son vélo rouge, est le plus grand champion de tous les temps. Les années défilent, la guerre, l’occupation et le Tour suspendu, jusqu’à cette année décisive, 1947, où pour Dédé-de-Dax, tout bascule. Les premières courses et une première licence : Débutant. Les Grands Prix se suivent et il les remporte tous. Un champion est né, une étoile file vers la gloire, le Tour, et les cols des Pyrénées. Il faut pour les grimper du souffle, du style, de l’élégance et du swing, celui des grands sorciers du vélo – Robic, Kübler, Coppi –, et le blond Landais a plus d’un tour dans ses jambes et ses bras. Car il en faut des jambes et des bras pour remporter 22 étapes du Tour de 1953 à 1966, pour devenir champion du monde et de France, s’imposer dans les Six jours de Paris, pour rouler, rouler encore, rouler avec style, comme Christian Laborde, écrivain affûté et à l’affût, écrit son épopée. Il faut avoir les reins d’un écarteur Landais, les jambes d’un marathonien, le souffle d’un alpiniste, et l’œil d’un aigle. Il faut avoir de la tenue, du cœur, et placer Jacques Anquetil sur le plus haut sommet de l’amitié, comme sur celui du Tour.
 
 
 
« André Darrigade est vaillant, résistant, puissant, adroit. André Darrigade supporte le mauvais temps, la canicule et la douleur. André Darrigade est un fabuleux sprinteur et un increvable bouffeur de vent ».
 
Christian Laborde écrit là, une admirable odyssée, un magnifique portrait d’un coureur hors norme, où l’on croise Robic (2) – Il a rendu aux foules le goût de l’épopée – Raphaël Geminiani –, Loustalas l’écarteur – Loustalas, long et lent, tout de blanc vêtu, pareil au héros de l’Écarteur, le roman lumineux d’Emmanuel Delbousquet –, Roger Lapébie, Fausto Coppi, Louison Bobet, mais aussi Yvette Horner qui faisait valser les maillots sur le Tour et chavirer le cœur des français, et Françoise, Françoise qui deviendra son épouse – Elle est si jeune, Françoise, et tout est si merveilleux, si fort, si exaltant… –, et enfin la montagne. Les montagnes, ces juges de paix aux cols de neige et de pierres, où tout se joue, se révèle, où l’on perd les pédales et où l’on gagne des maillots. Darrigade est le grand roman d’une époque, les Trente glorieuses, le grand roman du vélo, cet art de l’éclair, de l’éclat, que pratiquent des forçats (3) et des dieux. Christian Laborde signe là, le plus touchant, le plus précis, le plus enchanté, le plus admiratif de ses livres, de ses éclairs romanesques et historiques. Un livre qui se lit à voix haute, qui se chante, comme un scat qu’épouserait le gascon, un livre qui swingue comme Claude Nougaro (4) et Dédé-de-Dax sur son vélo à Zandvoort, les Pays-Bas, le circuit, les dunes, la mer, le vent que nul ne gouverne, même les roisDédé-de-Dax était de ces rois, qui ont enchanté le Tour de France en gouvernant les cœurs, les vents et les tempêtes.
 
Philippe Chauché
 
(1) Editions L’Escampette 1996
(2) Robic 47, Christian Laborde, Editions du Rocher
(3) Forcenés, Philippe Bordas, Gallimard, Folio
(4) Claude Nougaro, le parcours du cœur battant, Edition Hors-Collection


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mardi 25 août 2020

" En avant la chronique " s'expose à La Comédie Humaine





En attendant de rencontrer nos lecteurs et d'évoquer la critique littéraire avec
Cyril Dewavrin 
à La Comédie Humaine - 17, rue du Vieux Sextier Avignon -, en octobre prochain, En avant la chronique s'expose, merci pour cette attention.

vendredi 21 août 2020

Joseph Kessel et Hubert Bouccara dans La Cause Littéraire




« Le monde qu’il connaît, et qu’il cherche à connaître toujours davantage, lui semble habité d’êtres susceptibles de devenir tout aussi bien des acteurs de l’actualité que des protagonistes d’aventures fabuleuses », Serge Linkès.
« Ni cuisinier ni rôtisseur, Kessel, reporter-romancier ou l’inverse, ignore le trait d’union, puise dans le reportage pour nourrir le roman, alerte à en franchir les frontières, habile à en négocier les rythmes », Gilles Heuré.
« Il appuya son front contre la barre métallique de la fenêtre. Des lumières palpitaient dans la plaine ; des cours d’eau luisaient comme une soie profonde. Dans l’élan du train, Herbillon croyait entendre l’impérieux tumulte de son désir : arriver, arriver à l’escadrille » (L’Équipage, Joseph Kessel).
Joseph Kessel, écrivain du désir romanesque et grand reporter du désir d’aventure – les deux se nourrissent, les deux s’éclairent, les deux se croisent et s’entrelacent –, fait son entrée dans la plus prestigieuse des collections de l’édition française, La Pléiade. De L’Équipage, au Bataillon du ciel, en passant par L’Armée des ombresLa Piste fauveLe Lion, et Les Cavaliers, un livre unique par son ampleur et sa force évocatrice, où les phrases s’envolent et galopent soulevées par les vents du sud, ultime roman, édité par Gallimard en 1967 et dédié à son père. Plus de quarante ans se sont écoulés depuis la parution chez le même éditeur de L’Équipage, son premier roman, roman de guerre et de fraternité, de la première guerre des airs : en 1917. Joseph Kessel appartient à l’escadrille S.39 dont la base d’action est située près de Reims, engagé sur cent cinquante missions de guerre, son roman paraît chez Gallimard en 1923, et c’est un succès. Un an plus tôt, il signait son premier contrat avec la NRF, sous la bienveillante protection de Gaston Gallimard. Tout ce qui constitue la force romanesque, dramatique, épique de Joseph Kessel, y prend corps et âme, cet art singulier d’immédiatement faire voir, entendre, sentir, ce que vit le héros de ce roman, l’aspirant, Jean Herbillon. Joseph Kessel se dévoile conteur brillant, précis, romancier inspiré et aspiré par l’art du récit, l’art romanesque dans ce qu’il a de plus troublant, de plus saisissant : Une masse enflammée se détacha de l’appareil et s’écrasa sur le sol. En même temps l’avion ardent, heurtant d’un choc sourd le champ de blé voisin, s’y enterrait presque.
Une autre guerre se lève sous ses yeux, à Barcelone, Une balle perdue en est le récit, le roman de cette guerre pour l’indépendance de la Catalogne ; nous sommes en 1934, prélude de ce qui va éclater deux ans plus tard, pour d’autres raisons et avec d’autres enjeux. Joseph Kessel saisit dans les mots et les regards de deux jeunes amis, Alejandro, le cireur de chaussures anarchiste, Vicente, l’étudiant qui met son corps au service de l’indépendance Catalane, mais aussi le guitariste Cardenio, ce qui constitue la force et la grâce de son roman. Une balle perdue est le court roman de ces intenses heures de révolte, de cette effervescence, de cet orage qui gronde (son reportage, Orage sur Barcelone, est publié dans Marianne du 17 octobre au 7 novembre 1934), de cette levée indépendantiste noyée dans la mitraille. Une balle perdue est le roman d’une amitié, du doute, de l’amour furtif d’une ombre blanche, de la peur et d’une ville qui se lève, c’est le temps romanesque d’une révolte. Roman où demeure le souvenir de la jeune fille étrangère de l’Hôtel Colon, apparue, puis disparue, comme une étoile (« Un jour, elle s’était montrée au balcon lorsque les rayons touchaient à peine le haut des croisées. Elle portait alors une robe de chambre rose sur laquelle ses cheveux tombaient en désordre») qui va hanter le cireur de chaussures, comme un amour qui ne se dévoile pas, un amour qui s’est glissé dans les pupilles dilatées du jeune anarchiste ébloui, qui s’est incrusté dans son cœur comme un chant flamenco interprété à la guitare de son ami Cardeno.
« Jamais la France n’a fait guerre plus haute et plus belle que celle des caves où s’impriment ses journaux libres, des terrains nocturnes et des criques secrètes où elle reçoit ses amis libres et d’où partent ses enfants libres, de cellules de tortures où malgré les tenailles, les épingles rougies au feu et les os broyés, des Français meurent en hommes libres.
Tout ce qu’on va lire ici a été vécu par des gens de France » (Joseph Kessel, préface à L’Armée des Ombres).
Le grand reporter, l’écrivain, entre en résistance en juin 1941, avec la même détermination que lorsqu’il s’est lancé dans la Grande Guerre, dans le reportage et l’art du roman. Il rejoint le réseau Carte d’André Girard ; son nom de guerre : Joseph Pascal. Fin 1941, avec Germaine Sablon et Maurice Druon (son neveu avec lequel il écrira Le Chant des partisans), ils sont découverts, passent en Espagne et s’envolent depuis le Portugal pour l’Angleterre. L’Armée des Ombres n’est pas une fiction, n’est pas un roman, Joseph Kessel l’écrit, et insiste : les faits sont authentiques, éprouvés, contrôlés. Des faits, raconter ces faits, ces histoires, qui construisent l’Histoire qui se joue sous les yeux du reporter, avec à l’œuvre une exigence dont l’écrivain ne s’est jamais départi : la composition. Joseph Kessel est un maître de la composition, de ce livre, de ses reportages, de ses scénarios et évidemment de ses romans. On lit L’Armée des Ombres comme si l’on écoutait le récit, les récits de résistants à l’œuvre, comme un romancier raconte l’aventure de ses personnages, sans jamais forcer la voix, comme Kessel ne force jamais le trait.
Qu’il s’agisse de ses romans, de ses récits, de ses reportages, de ses scénarios, Joseph Kessel saisit comme peu d’écrivains l’ont fait « L’Air du temps ». C’était le nom donné par Pierre Lazareff à une collection chez Gallimard, qui publia La Piste fauve en 1954 (« Accoudé à la fenêtre par où l’on apercevait le mouvement obscur de l’océan Indien, je me laissais éventer par la brise nocturne qui sentait l’algue amère et le clou de girofle »), un Air du temps qui est un air romanesque, à la langue admirable, nourrie de parfums et d’éclats. L’Air du temps, un nom que l’on pourrait donner à l’ensemble de l’œuvre de Kessel, portée par le style de l’homme et donc de l’écrivain, cet Air du tempsqui va si bien à un autre géant de la littérature et de l’aventure humaine : Ernest Hemingway.
« Ancré à sa canne, le turban haut et majestueux, les chevilles rafraîchies par l’herbe de la pelouse étincelante de rosée, le dos offert aux premières flammes du soleil, Toursène dilatait à la fois ses narines camuses et sa vaste poitrine pour goûter à l’air candide avant que la poussière soulevée par les vents du sud, le cheminement des troupeaux et le galop des cavaliers ne vînt le troubler » (Les Cavaliers).
Qu’il soit engagé dans les airs, qu’il transporte des fonds et des armes pour la Résistance, qu’il assiste à la révolte des barcelonais, se plonge dans son Afrique fantôme, ou en Afghanistan, qu’il se glisse dans les Marchés d’esclaves, il y a chez Joseph Kessel une passion fixe pour les récits et les fictions ; c’est à chaque fois un conteur inspiré, un témoin à la mémoire infaillible, un écrivain aux aguets. Il voue une passion absolue à ses personnages, qu’ils soient réels ou imaginaires (ils sont l’un et l’autre chez Kessel), ils vivent, et leurs corps sont toujours en résonnance avec ce qu’ils racontent, toujours incarnés et en mouvement. Joseph Kessel est un grand romancier de la nature, il est doté d’une double vue, et l’on sent, l’on entend ce qu’il voit, c’est également un grand écrivain du mouvement, de l’action, qui est parfois une action de grâce, car il sait qu’écrire, et bien écrire, sauve du néant.
Propos échangés avec Hubert Bouccara
Hubert Bouccara possède la librairie La Rose de Java, dans le 14e arrondissement de Paris, une librairie qui propose des livres rares et notamment tout Kessel ou quasiment tout ce qu’il a écrit. Hubert Bouccara ne cache pas sa passion pour l’auteur du roman qui a donné son nom à sa librairie. Ce libraire érudit est un passionné, qui fut un proche de Joseph Kessel.

Philippe Chauché, La Cause Littéraire : Hubert Bouccara, vous avez pour la première fois rencontré Joseph Kessel en 1968, vous étiez un jeune homme qui avait lu et beaucoup lu Kessel, et votre amitié se poursuivra jusqu’à la disparition de l’écrivain en 1979. Cette année est exceptionnelle pour les passionnés de Joseph Kessel, les curieux, mais aussi ceux qui ne l’ont pas, peu ou mal lu. Il entre dans la Bibliothèque de la Pléiade des éditions Gallimard, accompagné d’un album qui lui est consacré, signé Gilles Heuré, qui vous remercie à la fin de son ouvrage. Serge Linkès, qui a dirigé cette édition, vous adresse également ses remerciements. Remerciements adressés à une confrérie des amis de Joseph Kessel ?
Hubert BouccaraEn effet, ma passion kesselienne est arrivée assez tôt, à 12 ans. Le premier fut « L’Équipage » que j’avais acheté 50 centimes de francs sur un marché et ce parce que je trouvais la couverture jolie, il s’agissait d’un livre de poche… Comme quoi, ça tient à peu de choses… A 16 ans j’avais lu, à peu de choses près, les deux tiers de l’œuvre.
Ph. Chauché, LCL : L’entrée dans la Pléiade est une reconnaissance que vous attendiez depuis longtemps ? Et pour quelle raison est-elle si importante ? Peut-on la comparer à l’entrée dans cette prestigieuse collection d’un autre écrivain que vous admirez, Romain Gary ? c’était l’an dernier. Tous les deux étaient-ils des écrivains un peu oubliés ? Trop populaires de leur temps ?
H. BouccaraQuant à l’édition de la Pléiade et l’album iconographique, avec un ami proche nous avons bataillé âprement pour que Gallimard accepte enfin de le faire. Une équipe d’universitaires a été chargée d’en établir l’édition.
Une confrérie, pourquoi pas, dans les remerciements figurent des amis, dont mon « plus qu’ami » François Heilbronn, qui est un kesselien acharné ! L’an dernier pour Gary, nous avions procédé de la même manière, avec beaucoup d’insistance et nous avons réussi.
Gary et Kessel ont une vie « parallèle », mêmes origines, juifs et russes, Gary est né en Lituanie, qui était alors en Russie impériale, même passion pour l’écriture, même engament durant la guerre, le don de soi, la Résistance ; en outre, dans la vie ils étaient très proches ».
Ph. Chauché, LCL : Vous connaissez très bien l’œuvre multiple de Joseph Kessel. Comment la définiriez-vous ? Journaliste, romancier très populaire, scénariste de cinéma, aventurier, résistant, profondément attaché au destin français et à Israël, personnage multiple, académicien ? Il était tout cela ?
H. Bouccara : L’œuvre de Kessel, je la connais pour l’avoir lue d’un bout à l’autre, plusieurs fois.
Journaliste… Plutôt Grand reporter
Populaire, sans aucun doute…
Romancier ? Plutôt conteur, il disait « il m’est facile d’écrire, je n’ai qu’à conter mes souvenirs » ; de tous ces livres, aucun n’est une véritable fiction, même lorsque ça ressemble à un roman il s’agit toujours de faits ou de personnes qu’il a croisés, rencontrés. Dans son œuvre majeure, « Le Tour du malheur », une fresque énorme qu’il a mis 20 ans à finaliser, après l’avoir lu, on devine où et dans quel personnage il se situe, c’est la même chose dans tous ces livres et surtout lorsqu’il y a un narrateur.
Aventurier, bien sûr, sa vie n’est qu’aventure.
Résistant, il tenait beaucoup à servir la France, déjà durant la première guerre mondiale, il s’engage à 17 ans ; pendant la seconde, il faisait des missions de reconnaissances et alimentait les réseaux dans les maquis.
Académicien en 1962, il prenait le siège du Duc de la Force, dont il n’avait jamais entendu parler…
Personnage multiple, audacieux, courageux, fidèle en amitié, généreux, opiniâtre, auteur talentueux.
Ph. Chauché, LCL : Lorsque l’on lit les premières phrases des romans et récits de Joseph Kessel, on est immédiatement saisi par la présence de l’histoire qu’il raconte. On est, par l’art du roman, au cœur de ce qu’il écrit, les images surgissent, admirables et le style est éblouissant. Deux exemples que je vous soumets : « Le glaive large du soleil traversa les paupières d’Herbillon. Il se retourna, jaloux de son sommeil, mais le toit vibra sous un choc sonore, et le fit se dresser tout étourdi de lumière et de bruit » (L’Équipage), et « Sous les branches basses et tordues, monstrueuses et païennes du gigantesque figuier sauvage, autour d’un bûcher plein de crépitement et d’étincelles, je regardais, dans la nuit abyssine, danser les esclaves noirs » (Marché d’esclaves). Joseph Kessel est-il pour vous un grand styliste et un grand témoin de son siècle d’écrivain résistant, aventurier, témoin de fidélités à des hommes et des causes ?
H. Bouccara La première citation, « L’Equipage », ce livre est de 1923, il avait alors 25 ans. Ce livre, le récit à peine romancé, la première guerre mondiale, il entre dans l’aviation, dans l’Escadrille S39, c’est la découverte de la camaraderie, l’esprit d’équipe.
La seconde citation, « Marché d’esclave », fut une grande et incroyable aventure dans la corne africaine et au Yémen sur les traces d’Henry de Monfreid qui deviendra vite son ami. L’aventure dura presque un mois, racontée sous la forme de feuilleton quotidien dans un grand journal de l’époque, Le Matin, avec en page de une « Le grand reportage de J. Kessel, Marchés d’esclaves ».
A chaque aventure, chaque voyage au bout du monde, l’amitié, la fidélité sont les maîtres mots.
Ph. Chauché, LCL : Vous possédez des éditions rares de romans et récits de Joseph Kessel, si vous deviez en choisir deux ou trois, ce seraient lesquels et pour quelles raisons ?
H. Bouccara Je possède l’ensemble de l’œuvre, soit 88 titres que j’ai, pour certains, lu plusieurs fois.
Trois titres donc :
« L’Armée des ombres », pour la résistance, le courage, l’héroïsme.
« Le Tour du malheur » une fresque gigantesque, le plus Dostoïevskien de son œuvre, considérée comme son œuvre majeure.
« La Passante du Sans-souci » car il a été le premier à écrire et dénoncer, en 1936, sur les camps d’internements en Allemagne.
Si je devais en ajouter un 4ème, ce serait « Fortune carrée » qui est la version romancée de « Marché d’esclaves », un livre d’aventures digne de Conrad ou de Stevenson.

Philippe Chauché

vendredi 14 août 2020

Lire Richard Millet

" L'imparfait me désigne aussi comme " dernier écrivain ", ce que des imbéciles ont pris pour de la vanité, alors que cette position concerne, de façon quasi impersonnelle,  le petit nombre d'écrivains qui refusent les mots d'ordre du divertissement général et du dispositif trans-humain : position par laquelle l'écrivain brigue l'intempestif, l'inactuel, l'anachronique, et où l'ultime n'est encore qu'une hypothèse inchoative : écrivant, lisant, méditant, je suis le contemporain de toute œuvre qui fait entendre l'originel dans la langue et dont l'originalité littéraire serait l'écho, d'Homère et Isaïe jusqu'à Paul Claudel. Claude Simon et quelques écrivains à venir, finalement d'outre-tombe, quoique non encore nés, et qui, en recourant à l'origine, se dresseront à leur tour contre les zombis post-littéraires, sur la grande scène farcesque qu'est devenu l'espace littéraire, et où la nuit n'existe plus, puisque la mort même est niée, et que le monde  n'est plus qu'un grand transparent - un écran romanesque sur lequel projeter une réalité de substitution. " L'Anti-Millet
" Langue prostituée - hors toute dimension sacrificielle. " Français Langue Morte


" Je me battais, je tuais (si tant est que je tuasse) aussi consciencieusement que lorsque je râlais le foin dans les près de Siom, élevé dans l'idée que ce qui doit être fait mérite d'être bien fait. " La confession négative


" Hanté par l'innocence et la pureté, je ne suis rien, homme las, chrétien de peu stricte observance, écrivain étranglé par lui-même, amant abandonné, silencieux musicien ayant lâché la proie pour l'ombre et devenu ombre parmi les ombres. " L'Orient désert


" Il y a une morale du murmure comme  il y a une vulgarité du cri ou de l'éclat. Le murmure n'est pas le plus secret de la voix ; il n'est pas le silence ; il est au plus près du silence que nos bouches sont presque toujours impropres à trouver ou à tenir. Le murmure est la réserve, la politesse du lien obscur que nous entretenons avec autrui comme avec nous-mêmes, l'ombre où la vérité point comme le jour - le point de la vérité, la clarté qui se fait jour à la pointe la plus discrète de notre voix. " Le point du jour - La Voix et l'ombre
Depuis 2012, depuis la publication de De l'antiracisme considéré comme terreur littéraire, et d'un essai, Langue fantôme suivi d'Éloge littéraire d'Anders Breivik, Richard Millet est devenu un écrivain invisible, illisible même, et tellement dangereux que les journalistes et les chroniqueurs littéraires, font comme s'il était mort et définitivement rejeté en Enfer. Ses livres aujourd'hui n'existent que par la fidélité de certains éditeurs : Léo Scheer, Pierre-Guillaume de Roux, Fata Morgana, La Guêpine, Les Provinciales, et de ses lecteurs, qui ne l'entendent pas de cette oreille. C'est le dernier exemple en date, d'un écrivain exécuté sur la place littéraire publique par d'autres écrivains dont un futur prix Nobel de Littérature, rien de dit que demain d'autres écrivains qui manient symboliquement et singulièrement,  le poignard et l'épée, ne seront à leur tour sacrifiés.
Philippe Chauché

mardi 4 août 2020

Sous le soleil du Tour


" La fibre physique sèche de Coppi était celle de Quichotte ; son ombre nulle descendait sur le corps de Bartali, déçu de faire Sancho. Le chevalier tragique perdit des morceaux d'armure ; Fausto mourut d'un moustique africain passé sous le heaume. "




" A Luchon, j'étais gai comme un pinson : le ciel pur, les montagnes, massives et proches, la ville superbe. " Luchon, la reine des Pyrénées " disait l'affiche punaisée à l'accueil. Quand je demandais à la patronne pour quelles raisons Luchon jouissait d'une si noble réputation, elle me parla des eaux thermales, des Romains, de la majesté de la montagne, de la beauté de la ville, et de la qualité de ses visiteurs, des princes - Louis Napoléon Bonaparte -, des rois - Alphonse XIII d'Espagne -, des écrivains, des poètes - Gustave Flaubert, José-Maria de Heredia, Lamartine, Octave Mirbeau. Je lui demandai alors si Victor Hugo avait séjourné ici. Elle l'ignorait et, comme elle de demandait si j'aimais Victor Hugo, je lui récitai un quatrain de mon poète préféré. Elle fit un rond avec la bouche, la patronne. La veille, elle m'avait vu franchir le seuil de son hôtel couvert de sueur, de poussière, les mollets maculés d'embrocation, une roue à la main et, maintenant, elle me regardait comme si mes tempes étaient ceintes d'une couronne de laurier. "


mardi 14 juillet 2020

Barney Wilen dans La Cause Littéraire




Barney Wilen & Alain Jean-Marie, Montréal Duets, Barney Wilen, Ténor et Soprano saxophone, Alain Jean-Marie, Piano, Live at the Festival International de Jazz de Montréal, 4 juillet 1993, Elemental music, Produced by Jordi Soley, Associate producer : Patrick Wilen, 2020
Barney Wilen, La Note Bleue, Barney Wilen, Ténor Saxophone, Alain-Jean-Marie, Piano, Philippe Petit, Guitar, Ricardo Del Fra, Bass, Sangoma Everett, Drums, Produced by Philippe Vincent, 1987
Barney et La Note Bleue, Loustal & Paringaux, Casterman, 1987 (une nouvelle édition est annoncée par Patrick Wilen)
« Il joue Besame Mucho comme personne ne l’a jamais joué et tant mieux si Jo et les autres restent silencieux dans son dos : c’est son histoire à lui, il n’a besoin de personne pour l’aider à la raconter, lorsqu’il a joué sa dernière notre on n’entend même plus les glaçons tinter dans les verres », Besame Mucho (Reprise), Barney et La Note Bleue.
Comme les bibliothèques, les discothèques, les maisons de disques, les studios, les radios, les collections privées, regorgent parfois de trésors endormis, qui un jour, par miracle, apparaissent ou réapparaissent. Ici, il s’agit bien d’une apparition. Il y a vingt-sept ans les deux musiciens se produisaient à Montréal, Barney Wilen avait pris l’heureuse habitude d’enregistrer ses concerts sur un D.A.T., comme pour l’Album Live in Tokyo 91, sorti l’an dernier. La musique de Barney Wilen et Alain Jean-Marie est passionnante, d’une rare fraîcheur, d’une lumineuse beauté. Les deux musiciens s’accordent merveilleusement, ils épousent les mélodies qu’ils interprètent – Round MidnightMy Funny Valentine (dédié à Chet Baker), Latin AlleyBesame Mucho –, dans un élan commun, une grâce qui tient du miracle. C’est cette même grâce qui rend l’album La Note Bleue unique et exceptionnel, et la bande dessinée qui accompagnait sa sortie en 1987 reste l’un des grands romans dessinés du jazz. Côte à côte, Loustal et Paringaux, pour ces courtes histoires. Treize histoires publiées dans le mensuel (A suivre) de novembre 1985 à mars 1986 avant la sortie de l’album en janvier 1987. Treize histoires, en bleu, en rouge, en jaune, en noir profond, comme autant de thèmes, qui scintillent : l’amour, la drogue, la passion du jazz. Comme autant de chansons romantiques, qu’il joue sur le disque éponyme – Besame MuchoLes Jours Heureux, ou encore Un Baiser Rouge, et Goodbye). De courtes histoires d’une vie électrique et éclectique, entre Nice, Paris, et New York, l’Espagne, et à nouveau Paris où il va une nouvelle fois mourir, des vignettes de vie et de musique remarquablement dessinées et coloriées, subtilement enchâssées dans le fil de l’histoire, des histoires qui comme les standards de jazz sont immortelles.

Patrick Wilen, fils de Barney Wilen est producteur associé du disque Montréal Duets. Après Live in Tokyo’91, publié l’an passé, voici la belle surprise musicale de cette année : Montréal Duets ; là aussi, un concert enregistré au Festival de Jazz de Montréal en 1993.
Patrick Wilen : Mon père a enregistré des concerts sur un petit D.A.T, un appareil qu’il branchait directement sur la console de mixage. Avant de mourir il m’a montré une caisse pleine de DAT, de bandes magnétiques et de K7, il y avait là 200 enregistrements. Il m’a dit : « Prends-ça avant que les vautours arrivent et fais-en quelque chose ». Il a fallu beaucoup de temps, pour « en faire quelque chose » car il fallait qu’une maison de disque numérise tous ces enregistrements, certains étaient fragiles. Après des années d’attente, j’ai rencontré un producteur allemand, Sonorama, qui a joué le jeu et tout numérisé, puis c'est le label espagnol Elemental qui a sorti les deux disques. Pour ce concert, je ne possédais que peu d’informations, juste « AJM Montréal », Alain Jean-Marie Montréal, et après des recherches, tout a été mis en place pour la parution du disque qui regroupe les deux concerts donnés ce soir-là par Alain Jean-Marie et Barney.
Philippe Chauché, La Cause Littéraire : Barney Wilen a marqué les amateurs de jazz et les musiciens qui l’ont côtoyé, qui ont joué avec lui, et ses albums (notamment La Note Bleue ou French Ballads) ont gardé la fraîcheur originale de leur enregistrement. Comment expliquez-vous que sa musique reste à ce point vivante, présente, ce n’est pas qu’elle a bien vieilli, mais c’est qu’elle n’a pas vieilli ?
Patrick Wilen : Le son magnifique de cet enregistrement n’a pas pris une ride. Lorsque l’on écoute sa musique, il y a des images qui surgissent, c’est comme s’il nous racontait une histoire, mais sans s’imposer, sans nous l’imposer, il vous laisse la place de la poursuivre. Les disques de Barney Wilen, dont La Note Bleue et French Ballads, ses concerts, sont comme des voitures italiennes de collection, comme des tableaux d’Andy Warhol, ils ne vieillissent pas. Barney avait un talent énorme et il a su s’entourer de gens compétents, les musiciens – souvent d’ailleurs il jouait avec de jeunes musiciens peu connus, par exemple le bassiste Gilles Naturel ou le pianiste Laurent de Wilde –, son manager et son producteur de l’époque de La Note Bleue, Philippe Vincent (lire plus loin). Quand il joue Besame Mucho, vous avez envie de pleurer, mais ce n’est jamais sentimental, il ne cherche pas à faire pleurer, ce n’est jamais kitch, pas de sirop de framboise dans ce qu’il joue ; ses solos sont comme suspendus, sa musique devient alors celle de l’absence, et c’est magnifique.
Philippe Chauché, entretien téléphonique avec Patrick Wilen, le 24 juin dernier
Il annonce quelques belles surprises dans les mois qui viennent, un nouveau concert public, dont il garde pour l’instant les détails et la possible réédition en disque vinyle de collection de La Note Bleue, accompagné de la bande dessinée, de photos de Guy Le Querrec, de dessins de Loustal et d’un texte de Philippe Paringaux, sur cet enregistrement désormais mythique.
Rencontre épistolaire avec Philippe Vincent, qui collabore aujourd’hui à Jazz Magazine, ancien producteur de Jazz, fondateur du label Ida Records, et qui fut à l’origine de l’enregistrement en 1986 de La Note Bleue de Barney Wilen. Un disque qu’accompagnait l’album de bande dessinée Barney et la Note Bleue, signé Loustal et Paringaux et publié par Casterman, un exemple unique dans l’histoire du jazz. En ce mois de juin un enregistrement inédit du saxophoniste en duo avec le pianiste Alain Jean-Marie paraît grâce à son fils Patrick Wilen. Enregistrement d’un concert des musiciens au Festival de Jazz de Montréal en 1993, Montreal Duets.
Philippe Chauché, La Cause LittéraireLa Note Bleue est aujourd’hui un disque de référence, une perle musicale. Comment est né ce projet musical et littéraire, car l’album de bande dessinée et la musique font corps comme rarement ? Comment s’est construite cette aventure ?
Philippe Vincent : A l’époque (milieu des années 80), Philippe Paringaux voulait faire une BD sur le jazz et il donna quelques photos de musiciens à Loustal avec qui il avait l’habitude de travailler, mais qui avait plutôt une culture musicale rock. Et c’est celle de Barney Wilen qui retint l’attention du dessinateur. Pendant tout leur travail, ils appelèrent leur héros « Barney » en se disant qu’ils changeraient son nom à la fin car il s’agissait d’une fiction mais ils eurent bien du mal à changer un nom qui les avait accompagnés pendant toute la création de leur livre. Des extraits de leur BD sortirent alors dans la revue « A Suivre » en faisant sa couverture, et le vrai Barney Wilen la vit à la vitrine d’un kiosque parisien. Son sang ne fit qu’un tour en pensant qu’on utilisait ce qu’il semblait être son image, et il alla voir Paringaux, alors rédacteur en chef des revues Rock & Folk et L’Écho des Savanes, pour lui proposer son pardon s’il l’aidait à lui trouver un producteur pour un disque qui relancerait sa carrière. Les major-compagnies n’étant pas intéressées, ils prirent contact avec moi et je fus immédiatement partant pour produire un musicien que j’adorais et dont je connaissais le passé glorieux. On décida donc de faire un disque où les morceaux illustreraient les chapitres de la BD, changeant parfois les titres de l’un ou de l’autre pour que la correspondance soit parfaite entre le livre et le disque.
Ph. Chauché, LCL : Barney Wilen est né à Nice d’une mère française et d’un père américain, il a commencé sa carrière dans des clubs, encouragé par Blaise Cendrars, ami de sa mère. Peut-on dire comme pour Blaise Cendrars qu’il fut un musicien « bourlingueur » ? Georges Perec, grand amateur de jazz, se souvient de lui, 235° souvenir, « Je me souviens de Barney Wilen », le 236° évoque lui aussi un musicien de jazz, « Je me souviens que le palindrome d’Horace, Ecaroh, est le titre d’un morceau d’Horace Silver ». Quels sont vos souvenirs de Barney Wilen, dont vous avez produit cinq disques, dont La Note Bleue et French Ballads ?
Ph. Vincent : Je ne crois pas que le terme « bourlingueur » convienne à Barney. Il avait le côté nonchalant d’un dandy mais c’était surtout un surdoué qui était curieux de beaucoup de choses. Il avait sans doute hérité du côté créatif de son père qui inventait des appareillages sous-marins, entre autres des fusils de plongée, que sa mère, grande nageuse, essayait dans les eaux de la Méditerranée. Il eut aussi la chance d’apprendre le saxophone aux États-Unis dès sa plus tendre enfance, puisque son père y emmena toute sa famille pour plusieurs années dès le début de la deuxième guerre. Il avait donc plusieurs longueurs d’avance lorsqu’il rentra en France et il n’est pas étonnant qu’il fût considéré à l’époque comme un jeune prodige lorsqu’il débarqua à Paris à l’âge de 16 ans. Un an plus tard, il commençait à enregistrer comme sideman, et à 20 ans il fit ses deux premiers disques en leader et intégra le quintet parisien de Miles Davis pour la musique du film Ascenseur pour l’Échafaud. Pour ma part, j’ai beaucoup de souvenirs de Barney mais ils concernent la dernière partie de sa carrière, du milieu des années 80 jusqu’à sa mort en 1996, lorsqu’il retrouva une notoriété à la mesure de son talent après la sortie de La Note Bleue qui le remit en selle. J’ai le souvenir d’un homme qui pouvait être aussi aimable avec les gens qu’il appréciait que méfiant, voire agressif, avec ceux qu’il n’aimait pas. Il était déçu que sa jeune compagne, Marie Möör, ne soit pas reconnue à la hauteur de ce qu’il estimait être son talent de peintre et de chanteuse, et n’avait de cesse de la mettre en avant, s’occupant parfois plus de son avenir que de sa propre carrière.
Ph. Chauché, LCL : Barney Wilen est sûrement par son style, ses inspirations, ses improvisations, sa passion pour les standards, l’un des musiciens les plus « romanciers » du jazz. Il possède cet art singulier de raconter en quelques phrases, en quelques notes, l’histoire singulière de la musique de jazz, mais aussi des chansons populaires françaises qu’ils l’ont inspirées. Montreal Duets, ce nouveau disque en est une nouvelle fois la preuve musicale. Tout y est lumineux, lyrique et harmonieux ; les belles harmonies, les belles mélodies, une rare complicité entre les deux musiciens, ce sont là aussi des signatures de Barney Wilen ?
Ph. Vincent : Comme tous les grands musiciens de jazz, Barney Wilen avait le talent de redonner vie à ce qu’on appelle les standards, ces vieilles mélodies de Broadway écrites dans les années 30. Mais tout pouvait devenir standard entre ses mains, comme il le montra dans l’album French Ballads où il reprend des chansons françaises. Ce n’était pas un musicien qui avait fait de grandes écoles musicales comme on peut en trouver à la pelle aujourd’hui. Mais c’était un type qui avait une imagination très fertile et un swing qui lui coulait dans les veines. Comme disait René Urtreger, c’était un musicien « naturel ». Il ne travaillait pas beaucoup son instrument car il était tellement doué qu’il n’en avait pas besoin, et n’était pas un grand compositeur au sens où l’entend la Sacem. Il considérait d’ailleurs que son talent de compositeur résidait dans son aptitude à improviser. Et là, il faut reconnaître qu’il était d’une intelligence supérieure. Il donnait donc le meilleur de lui-même avec un musicien comme Alain Jean-Marie qui comme lui a le jazz inscrit dans son ADN. Et, outre leur complicité musicale, il y avait entre eux beaucoup de respect et d’admiration mutuelle. C’est sans doute le secret de la musique magnifique qu’ils ont fait ensemble pendant des années.
Philippe Vincent se « souvient de Barney Wilen », dans le numéro d’été (Juillet-août) de Jazz Magazine
Philippe Chauché

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