dimanche 10 décembre 2017

Cyril Huot dans La Cause Littéraire




« La même voix intérieure qui roulait en lui devait rouler en elle pour y charrier les mêmes mots. Il aurait suffi de lui redire les mots de sa voix intérieure et aussitôt elle les aurait reconnus, ces mots, aussitôt elle aurait su que la même voix parlait en lui comme en elle, qu’elle leur parlait à tous deux d’une même voix ».
Secret, le silence est le roman d’une voix, d’un corps et d’une voix, le roman du silence glacial, prélude de l’Enfer dans lequel semble s’enfermer l’inconnue, roman de « l’intelligence d’amour », cette intensité circulaire mise en lumière par Jacqueline Risset (1). Secret, le silence est le roman d’une passion, où le silence est une parole tue, parole de cette jeune femme tombée dans le mutisme, dans l’anorexie, dans le retrait absolu du monde, telle une sainte, que plus rien ne touche, ni n’atteint, comme plongée dans le renoncement aux éclats et aux embellies du monde. L’homme qui l’accompagne la découvre dans tous les sens du mot, décide de la libérer des griffes de la clinique où elle s’enfonce, la sauve de l’Enfer du silence, et ainsi se sauve.
Ils vont s’installer dans une grande maison près du front de mer, elle toujours silencieuse, les yeux clos, renfermée sur sa douleur inconnue, lui, la regardant dormir, la nourrissant à la petite cuillère, lui offrant toute sa patience admirative, ses attentions, son amour, qui ne dit pas encore son nom. Secret, le silence bascule en un instant, le corps de silence se livre et se cambre dans une jouissance libre – Il avait l’aveu de son corps, mais il aurait voulu entendre cet aveu de sa propre bouche, de cette bouche même sur laquelle, souffle à souffle avec elle, il le guettait en vain.
« Il consacrait un temps chaque jour plus long au plaisir érotique de la faire manger, de la faire boire, de la baigner, de la soigner, de la coiffer, de la maquiller. Il en multipliait les occasions. Et il voyait que ce plaisir, de plus en plus ouvertement sensuel, était de plus en plus partagé ».
Secret, le silence est le roman d’une passion, où l’inconnue occupe le cœur des rêves de son protecteur, roman aux multiples filiations romanesques, on pense à André Pieyre de Mandiargues, mais aussi à Georges Bataille, par instants au Marquis de Sade, à Vivant Denon – Point de lendemain – et aux Extatiques. La littérature porte en son sein, dans sa chair, ces éclats d’érotisme, ces tensions, ces saisissements, admirations et adorations, où le désir est foudroyé, où les mots ont du style et où le style transcende les corps – En t’offrant de devenir ta victime, c’est de l’amour dont je veux me faire la victime.
Secret, le silence est un roman qui se risque sur le territoire de la violence érotique, sur ce continent noir symbolique – En faisant appel à sa sauvagerie, il parvenait à raviver la sienne, comme une rédemption christique. Cyril Huot est le maître du temps et des corps, de ce roman précis, dérangeant et troublant, d’une rare force, roman d’initiation et d’admiration, un roman baigné de larmes et de silence, comme les yeux et les lèvres de l’inconnue, dont les éclats de beauté irisent ce roman unique.
(1) Dante écrivain ou l’Intelletto d’amore, essai, Seuil, 1982
Philippe Chauché

http://www.lacauselitteraire.fr/secret-le-silence-cyril-huot

samedi 2 décembre 2017

Gilbert Pinna dans La Cause Littéraire



« Débarquement dans les ports. Marseille, juillet 1962. Il faut voir tous ces gens éperdus, dans la gare Saint-Charles. Moi, minuscule, dans un couffin, avec mon frère, en départ de vacances. Bien plus tard, on me le raconte : il y a des vieux, des vieilles, des enfants, hagards, une valise à la main, qui attendent, debout, assis, couchés… Et puis, dehors juste à trois cents mètres, la grande lumière blanche qui réverbère celle de la baie d’Alger. Entre les deux côtes, les plages et un gros bras de mer ».
 
Peut-être des falaises est une aventure graphique, l’esquisse d’un roman, nourrie de l’enfance de l’auteur, de son humeur irisée, de ses admirations, Hopper, Camus et l’insondable secret de l’Algérie de Meursault, Kafka, magicien impérial de sa ménagerie, Hugo Pratt, ou encore Marguerite Duras sur son balcon des Roches Noires, et Freud à Vienne. Gilbert Pinna n’illustre pas ses éclats romanesques, ses remarques, ses souvenirs, il les prolonge, en donne un écho gracieux et troublant. Le trait est fin, tout en rondeur, les couleurs sont embrasées par des pastels soyeux.
 
 
 
Ses personnages dessinés parlent, ils ont parfois les traits tirés, la paupière en amende, ils sourient, ou se campent dans le doute, ils s’étirent ou s’assoupissent, on pense à Daumier, à Gorce, à Loustal pour le trait, à Hugo Pratt, pour le chatoiement et l’aventure qui surgit au coin de la page, mais Gilbert Pinna est unique, il saisit cet instant, cette suspension, un regard perdu, un soupir, d’un trait. Il se souvient aussi des dessins et des gravures de Bruno Schulz – assassiné par les nazis en 1942 –, qui prolongeaient ceux de Goya, la terreur est là, et les monstres rodent, point de terreur dans Peut-être des falaises, mais une légèreté que parfois traverse un trait de doute, une tristesse lointaine.
 
« Il lui suffit de fermer les yeux pour les faire arriver d’Abyssinie, d’Acarnanie, d’Abkhazie, d’Albanie, d’Amazonie, tous enfants d’Hugo Pratt ».
 
 
 
« Plus tard, il les verra dans Prague, sortis des brumes, ces grands chevaux lumineux qui tirent des calèches ou des charrettes, il les verra aussi, efflanqués, à bout de souffle, effondrés sur les pavés, qui bloquent la circulation ».
 
Peut-être des falaises est un beau livre, qui ruisselle sous la lumière d’automne, riche de verts légers, d’éclats rouges et jaunes, d’aplats de gris, le crayon s’offre au pastel, une page dessinée, en miroir d’une page imprimée. Un livre qui s’ouvre sur le large, en équilibre sur une falaise, ou dans le regard d’écrivains d’aventures, qu’elle s’écrive au coin d’une rue, dans une chambre, au bord d’un canal, face à l’océan ou sur une planche à dessins.
 
 
Philippe Chauché
 

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http://gilbertpinnalebloggraphique.over-blog.com/

samedi 11 novembre 2017

Pierre Parlant dans La Cause Littéraire


Pierre Parlant - Photo Graziano Arici


La Cause Littéraire Après avoir beaucoup écrit, pas mal voyagé, aux Etats-Unis d’Amérique sur les traces de l’historien d’art Aby Warburg, ou encore au Liban, vous avez fondé la revue Hiems qui a cessé de paraître en 2003, beaucoup visité l’art, la littérature et la philosophie et fondé une toute nouvelle collection Ekphr@sis. Les trois premiers livres sont disponibles : « Le doigt dans l’œil » de Sébastien Smirou, « Cyril » de Didier da Silva, et « L’éléphant de mon père » de Xavier Girard, d’autres sont attendus cet automne.
L’ekphrasis est un mot grec, que l’on traduit par « description, expliquer jusqu’au bout », citant le philosophe Aelius Théon vous notez qu’il s’agit d’« un discours qui nous fait faire le tour de ce qu’il montre en le portant sous les yeux avec évidence », et vous ajoutez qu’il s’agit pour les écrivains que vous sollicitez de porter sous les yeux ce que montre leur texte : c’est-à-dire des lieux, des personnes, des moments remarquables, des choses faites, la situation porte donc le romanesque ?
Pierre Parlant : « Porter sous les yeux » est en effet une expression très suggestive. Elle confirme d’ailleurs un des effets que produit souvent la lecture : nous lisons, nous « voyons » soudain quelque chose, même si cela ne correspond pas forcément à ce qu’on nomme un peu trop vite des « images ». Disons en tout cas qu’un des pouvoirs de l’écriture consiste à susciter chez le lecteur, et de manière énigmatique, une activité imageante, parfois sans référent aucun, mais toujours excitante.
Quant à la définition de l’ekphrasis telle qu’elle est proposée par Aelius Théon, c’est l’extension que ce sophiste lui donne qui m’a intéressé. On rapporte en effet classiquement l’ekphrasis à la description d’une œuvre d’art, autrement dit à une représentation, qu’elle soit picturale, architecturale ou simplement d’ordre décoratif. Un des exemples les plus fameux est sans doute la description du bouclier d’Achille au chant XVIII de l’Iliade. Or, par-delà ce type de description, l’ekphrasis pensée par Aelius Théon peut également s’attacher à un lieu, à un moment, à une personne, sitôt que viennent « sous les yeux » les choses en question.
Pour ce qui concerne les textes que nous avons déjà publiés, c’est effectivement le cas. Sébastien Smirou, alors pensionnaire à la Villa Médicis, s’est intéressé à une sculpture du Bernin qu’il avait découverte dans une église romaine ; Xavier Girard s’est attaché à l’évocation d’un objet assez insolite lié à son enfance ; Didier da Silva, de façon plus inattendue et très émouvante, a rendu hommage à un ami disparu. S’agit-il pour autant ici de suivre une pente « romanesque » ? Même si le roman n’hésite pas à recourir s’il le faut à l’ekphrasis, il ne me semble pas qu’en tant que telle, l’ekphrasis relève de ce genre. Le « romanesque » suppose en effet la mise en jeu de situations, l’invention et l’intervention de personnages qui y sont impliqués et, plus décisivement sans doute, l’instauration d’un temps qui autorise une mise en intrigue de l’ensemble. Parce qu’elle se centre sur son objet, parce qu’elle pratique ainsi une sorte de réduction, l’ekphrasis m’apparaît en revanche plus proche d’un sur-place. À la faveur de l’évocation, le cours du temps se trouve suspendu, comme si l’on faisait un « arrêt sur image », celui-ci n’interdisant pourtant pas le mouvement. L’effet paradoxal de cet arrêt est justement alors d’en produire de multiples par le biais d’une juxtaposition, surimpression ou accumulation d’esquisses d’un seul et même objet.
De ce point de vue, si j’ose dire, un des plus virtuoses est sans doute Francis Ponge, et un des plus méthodiques Georges Perec. Le matériau du premier était, comme on sait, le langage lui-même, et toutes ses ressources, tandis que la tentative d’épuisement des espaces et le décentrement de soi motivaient le second.
La Cause Littéraire : Comment choisissez-vous les auteurs que vous souhaitez publier ? Pour les trois premières livraisons, Xavier Girard et son troublant et touchant « Eléphant de mon père », Sébastien Smirou, et son regard, ce désir de ne plus voir, pour « mieux voir » une sculpture du Bernin, « Le doigt dans l’œil », et enfin Didier da Silva, sa belle lettre d’amour à Cyril ?
Pierre Parlant : Les textes que nous publions sont toujours des textes de commande. Nous sollicitons donc des auteurs que nous lisons, dont nous aimons et suivons l’écriture et qui, selon nous, peuvent jouer le jeu de l’ekphrasis.
La Cause Littéraire : Quels sont les auteurs qui vont s’inviter dans votre collection ? Et quelles règles fixez-vous à vos auteurs ? Du bon usage d’Ekphr@sis ?
Pierre Parlant : Sont à paraître très prochainement des textes de Liliane Giraudon et de Cécile Mainardi et nous en sommes très heureux car leurs écritures sont pour nous parmi les plus originales et inventives dans le champ poétique d’aujourd’hui. Les règles que nous fixons sont simples et dictées par le cahier des charges de la collection. Nous demandons évidemment de satisfaire aux exigences du genre et de proposer un texte de 15.000 à 20.000 signes. À partir de là, tout est permis et c’est pour nous une grande joie de découvrir les textes lorsqu’ils nous sont envoyés.
La Cause Littéraire : Vous avez choisi de tous petits formats, des petits livres souples, à glisser dans sa poche ou son sac, c’est un choix éditorial, économique ou les deux à la fois ?
La Cause Littéraire : Pour être efficace sans s’épuiser, une ekphrasis doit se déployer dans un format relativement réduit. On peut même dire qu’idéalement ce format doit être homogène au temps d’une lecture qui ne s’interrompt pas. On lit d’un trait, on voit d’un souffle. L’ekphrasis est en soi une « petite forme », comme on en connaît quelques-unes dans le champ musical (Satie, Bartók, Mompou, Pesson, etc.). Les livres que nous publions n’excèdent donc pas une trentaine de pages.
Bien que modeste – l’économie l’exige –, la fabrication est néanmoins soignée. Nous concevons parfois les couvertures avec les auteurs et nous essayons de donner à chaque ouvrage la forme qui lui convient.
Votre idée de mettre ces petits livres dans un sac ou dans la poche me plaît beaucoup. Oui, ce sont bel et bien des textes qui peuvent être emportés avec soi, comme des petits trésors qu’on aurait trouvés et ramassés sur le chemin. On peut les lire dans le bus, entre deux arrêts de train, à la terrasse d’un café, dans une salle d’attente, etc. Ils proposent une « vision », souvent méditative, qui peut se loger dans ce genre de moments-là. Au fond, la lecture d’une ekphrasis s’apparente au fait de « jeter un œil ». C’est rapide, quelquefois surprenant et intense.
La Cause Littéraire : Parlons enfin de vous : écrivain, essayiste, passionné d’art et de philosophie, que vous enseignez (ou que vous avez enseignée ?), passion de Nietzsche, « Les Courtes Habitudes », penseur mal compris, mal lu ? Qu’en direz-vous ?
Pierre Parlant : Avant d’avoir récemment suspendu mon activité, j’ai en effet enseigné assez longtemps la philosophie ; d’abord en Lycée – j’en garde le souvenir de moments passionnants – puis à l’Université. Vous faites allusion ici à un livre, Les courtes habitudes, publié aux éditions Nous en 2014. Je l’ai composé à partir de ma lecture de la correspondance de Nietzsche lors de ses séjours niçois. Ce livre de poésie a rejoint une des collections de ces éditions qui se nomme « Antiphilosophie ». Ça m’a semblé très pertinent puisque Nietzsche, comme Pascal, Kierkegaard ou Wittgenstein, doivent aussi être considérés dans leur rapport polémique avec non seulement la tradition philosophique mais avec les prétentions de son exercice.
Sur la question de la réception de Nietzsche, il suffit de rappeler ce qu’il écrivait lui-même, « Tout profond penseur craint plus d’être compris que d’être mal compris » (Par-delà le bien et le mal, § 290), pour s’apercevoir qu’elle suppose un travail à ce jour inachevé ou, plutôt, toujours à reprendre. En l’occurrence, il faut y insister, la lecture de Nietzsche n’est ni facile ni apaisante. Elle peut autant stimuler que déconcerter. On trouve dans ses pages de quoi enclencher l’enthousiasme ou provoquer la désapprobation. Cette œuvre recèle cependant de quoi nous tenir en éveil pour orienter la pensée, particulièrement sous le rapport de ce nihilisme qui caractérise notre époque et que Nietzsche avait parfaitement diagnostiqué.
La Cause Littéraire : Enfin quels sont vos projets d’écriture aujourd’hui ? Quels écrivains lisez-vous souvent ? Quels sont ceux qui fréquentent votre bibliothèque et que vous fréquentez ?
Pierre Parlant : Les éditions Nous viennent de publier Ma durée Pontormo qui est le deuxième volet de ce que j’ai appelé « l’autobiographie d’un autre ». Ce livre s’inscrit dans un triptyque commencé avec Les courtes habitudes et qui sera clos avec Une cause dansée, un livre écrit à la suite d’une Mission Stendhal que j’ai effectuée en Arizona et au Nouveau-Mexique en ayant Le rituel du serpent d’Aby Warburg avec moi. Les trois figures exemplaires en sont donc respectivement Nietzsche, Pontormo et Warburg.
Pour ce qui concerne mes autres projets d’écriture, je viens de terminer un roman dont le déclencheur a été l’étonnant portrait d’Andy Warhol peint en 1970 par Alice Neel ; je travaille actuellement à la rédaction de deux articles pour le Dictionnaire Deleuze à paraître l’an prochain et je suis très heureux d’avoir reçu une commande du Musée de Gap qui me permet de me pencher sur l’étrange « herbier d’oiseaux », un vrai trésor, qui sortira bientôt de ses réserves pour être montré au public. Ce sera pour moi l’occasion de faire 80 portraits de passereaux.
Quant aux écrivains qui fréquentent ma bibliothèque ou que je fréquente, comme ils sont nombreux et que je ne veux en vexer aucun (contemporains ou anciens, ils sont à jamais vivants), je me contente de citer en désordre ceux que je lis et/ou relis ces jours-ci : Claude Simon, Ovide, Louis Zukofsky, Pascal, Sapphô, Jean-Patrice Courtois, Lorine Niedecker…
Philippe Chauché

http://www.lacauselitteraire.fr/rencontre-avec-l-ecrivain-poete-et-editeur-pierre-parlant-par-philippe-chauche

vendredi 27 octobre 2017

L'Atelier Contemporain dans La Cause Littéraire


Ouvrir un livre que publie François-Marie Deyrolle est à chaque fois une aventure artistique et poétique, ses livres constituent l’une des plus belles bibliothèques contemporaines consacrées à l’art vivant, à l’art en mouvement, qu’il se dessine, se peigne ou s’écrive, c’est toujours une heureuse bénédiction de les lire. Contre vents mauvais et marais mouvants, François-Marie Deyrolle édite quelques pépites rares, où les mots et les images témoignent des peintres et de ceux qui les écoutent et savent les voir.
 
« Je l’ai souvent redit, certains de nos souvenirs sont vagabonds. Egarés, isolés de la continuité des jours, ayant pour ainsi dire rompu les liens avec les évènements qui, groupés, forment les chapitres de notre histoire, ils flottent à la surface de notre mémoire et se rappellent à nous d’autant plus volontiers qu’ils sont sans attaches. Parfois ont les voit, plus scintillants que les autres, dérivant à la surface de notre conscience » (Les Corps vulnérables).
 
 
Jean-Louis Baudry savait peut-être comme personne regarder l’art en face, et Les Corps vulnérables regarde, comme jamais peut-être, la mort en face. Les Corps vulnérables est le journal d’une disparition. Je vous salue Marie – une remémoration écrite (de) notre passé dans l’espoir non de la ressusciter mais de maintenir en moi la survie. Le journal du temps retrouvé, qui appartient aux amoureux de l’art vivant, des corps et des peintres, ici Tintoret – Il vous surprend, vous saisit, vous contraint, il vous oblige à quitter la place que vous aviez l’habitude d’occuper… Cette peinture ne montre ni ne démontre, elle agit – (L’enfant aux cerises), là une rue de Nîmes, ou encore un rivage du Cotentin – Mes souvenirs sont faits de nos déplacements, de nos marches et de nos voyages. La mémoire exige de nouveaux paysages –, les bords de Seine, une plage à Saint-Jean-de-Luz, les arènes de Bayonne, Poussin – Il y a dans ses tableaux une retenue telle qu’ils ne délivrent la délectation promise qu’à ceux qui ont accepté de les contempler longtemps. Ce journal fleuve, ce roman de la contemplation, cette recherche du temps qui survit à la disparition, au brouillage par la mort des ondes magistrales de la vie, éblouit par sa force, sa ténacité, sa saisissante nécessité, entre bonheur, jalousies, troubles et blessures.
 
Les Corps vulnérables est le roman d’une vie, le récit d’un amour perdu, dont l’ombre portée se dessine dans la lumière d’un tableau, d’une ville, d’une chambre d’hôtel, d’une rue, d’un instant suspendu, du regard de l’aimée, protégé par La Danse de Matisse. Une danse magnifique, troublante, que révèlent les souvenirs, notes prises dans des agendas, qui façonnent la matière des jours. Ce journal du deuil s’ouvre le 12 mai 1977 – Il y a deux semaines, presque à la même heure, j’apprenais au téléphone la mort de Marie. Je l’avais connue, un 26 novembre, le lendemain, m’avait-t-elle dit, de son anniversaire– pour se clore le 26 juin 2005 – Nous allions prendre l’avion pour Paris. Jour pour jour, juste dix ans après nous être connus, nous dînerions à notre arrivée, le soir de son anniversaire, au Terminus Nord –, l’écrivain disparaîtra dix ans plus tard, sa mémoire reste vive, leste, et ce journal en porte mille traces d’or.
 
« Tous ceux qui aiment les musées, œuvres et lieux, œuvres associées à des lieux, lieux associés à des œuvres, auront connu l’enthousiasme, l’excitation, le bonheur de repasser par des portes déjà franchies… C’est alors, quand nous revoyons les sculptures, les tableaux, à la place où, semble-t-il, ils nous attendaient, que nous sommes en mesure de vérifier que des pensées y séjournaient » (L’Enfant aux cerises, Une maison pour des pensées).
Tout au long de sa vie, Jean-Louis Baudry a vérifié que ce sont les tableaux qui nous regardent, au réveil dans son enfance, plus tard, dans sa vie d’écrivain, les musées qu’il fréquente, où il se glisse avec la légèreté d’un ange, sont, écrit-il, des sanctuaires de joie (et) sont aussi les demeures de la mort annoncée, le temps perdu y est présent, il vous saute aux yeux, pourrions-nous dire, et l’écrivain voyageur s’en saisit avec de belles manières. Qu’il lise Proust et ses impressions « Les rares moments où l’on voit la nature telle qu’elle est, poétiquement, c’était de ceux-là qu’était faite l’œuvre d’Elstir », qu’il entre dans le musée de Valence pour y évoquer cet autre « musée imaginaire » prenant forme dans d’anciennes habitations, qu’il revienne à Venise, c’est Tintoret qui l’attend, Tintoret et ces personnages pris dans la turbulence de passions actives, leurs interminables et silencieuses conversations, qu’il fasse se rencontrer en pleine lumière Monet et Hopper, l’écrivain fidèle à l’écrin de ses pensées et de ses éblouissements, c’est un grand voyant qui  nous ouvre les yeux.  
 
« Quand Myonghi regarde, elle peint ; quand elle peint, ses yeux conduisent. Les forces visuelles en présence sont compatibles. Regarder soutient la même percée que la main qui agit. Un surcroît d’œil sous l’emprise de la peinture, de la géographie » (Sans peinture, Myonghi).
 
 
 
« C’est le mouvement qui déclenche. C’est pour cela que j’aime beaucoup dessiner en voiture, en marchant… Pour cela aussi je parle du contact d’ombre et de lumière qui est la mouvance principale, qui nous parle » (Pierre Tal Coat).
 
 
 
 
L’un écrit, l’autre peint, et ces deux livres se glissent dans les traces de Jean-Louis Baudry, toujours la sensation, ce frémissement de pensée, ces éblouissements, cette passion des formes et du dessin, ces toiles qui se tournent vers vous, et vous interpellent. Ces deux livres complètent merveilleusement ce tableau vivant. Ecrire comme l’on voit, voir comme l’on peint, peindre comme si l’on écrivait sous la protection d’un éditeur d’exception.
 
Philippe Chauché


http://www.lacauselitteraire.fr/l-atelier-contemporain-4-livres

samedi 21 octobre 2017

L'Infini dans La Cause Littéraire



« Le vrai charme appartient à celui, ou à celle, qui est allé, les yeux ouverts, dans son propre enfer. C’est très rare, et il s’ensuit une gaieté spéciale, teintée d’un grand calme :
« Ce charme a pris âme et corps
Et dispersé les efforts »
Juste avant, Rimbaud écrit :
« J’ai fait la magique étude
Du bonheur, qu’aucun n’élude »
(Philippe Sollers, Bizarreries)
 
Le cœur absolu est le centre tellurique de la dernière livraison de la revue que dirige Philippe Sollers chez Gallimard, roman publié en 1987 et réédité dans la collection Folio, sous la divine protection de Manet. Une reproduction de son tableau Roses dans un verre de champagne illustre la couverture du petit livre de poche : « Toujours vivant ?… Oui… C’est drôle… Je ne devrais pas être là… Flot de musique emplissant les pièces… Elle se souvient de moi, la musique, c’est elle qui m’écoute en me traversant… ». L’écrivain est bien vivant, même ceux qui un temps souhaitaient sa disparition, se font plus discrets, ils font avec ! La littérature est là, vivante elle aussi. Qui s’en plaindrait ? Ce nouvel opus s’ouvre par des Bizarreries. Les premières pages d’un nouveau roman en chantier ? Très actuel, très moderne, donc saisi par les forces classiques qui nourrissent l’inspiration du Girondin. Le cœur absolu s’ouvre sur deux mots : philistin et béotien. Le philistin, venu de l’hébreu pour désigner un adversaire implacable d’Israël, il s’emploie pour évoquer un bourgeois stupide, repu et réactionnaire, quant au béotien, il manque de goût, rien de pire que de fréquenter des hommes qui manquent de goût, que l’on soit écrivain ou lecteur. Le décor est posé, bizarrerie de l’histoire, il s’invente et s’écrit dans la Bible – l’art absolu du récit, que les aveugles ne peuvent entendre –, on ne visite jamais par hasard ces grands textes, et s’ils vous consument, ce n’est pas pour vous détruire, la Bible, le Récit, que le narrateur raconte à Nora, la petite-fille de Léonard Bernstein, naissance d’un personnage, comme on le disait d’une nation.
 
« Sommeil, et aucun repos, détails absurdes, geste approximatifs, oublis multiples. Et, simultanément, grande sérénité mémoire précise, confiance fondamentale. Vous volez aussi bien que vous titubez. C’est le prix à payer. Tout vient à vous, tout s’éloigne de vous. Vous devenez un cas central pour la science » (Philippe Sollers, Bizarreries).
 
Dans ce même volume, Le cœur absolu poursuit son voyage, Pascal Torrin y consacre sa lecture, une lecture en musique de ce roman foisonnant. Nous sommes à Venise, le narrateur crée avec quatre autres personnes une société secrète qui a pour but « le bonheur de ses membres ». Et comme souvent chez Philippe Sollers, Mozart et Dante seront de l’aventure, ainsi que le Pape Clément V, l’heureux Pape gascon d’Avignon (son tombeau est à Uzeste en Gascogne), et sa thèse reprise par le narrateur : « l’âme est la forme du corps », les romans de Philippe Sollers sont comme l’âme du Bienheureux Clément, ils prennent la forme du corps, d’un corps heureux.
 
« Je pense que l’esprit libre est un esprit de dévoilement. Il ne peut que dévoiler, c’est-à-dire enlever le voile qui couvre… L’esprit libre est un esprit de dévoilement, et c’est dans ce geste de dévoilement qu’il gagne aussi sa liberté » (Marcelin Pleynet, Florence Didier-Lambert, Paris, 1er mai 2007).
 
Qui mieux que Marcelin Pleynet pour figurer dans cette société secrète qu’imagine Philippe Sollers, cette « société du cœur absolu », compagnon de Tel Quel et aujourd’hui de L’Infini, lettré curieux et joyeux, fin amateur d’art, passeur vénitien, poète et écrivain, ce qui revient au même, aventurier de l’an 2000, et très présent dans ce numéro de L’Infini, en attendant la parution de son nouveau roman. Pleynet incendie Venise et Matisse, à la gloire de la sérénissime et du peintre de la liberté libre. Pleynet à Venise sous l’œil optique de Florence Didier-Lambert, Pleynet et Rodin, Pleynet et Rimbaud, vivants, plus que jamais vivants, et que protège Titien, et sa « Poésie d’amour ».
 
« Les poètes se transfigurent dans le temps et les lieux ; l’un semble assumer la forme du « cavalier solitaire des royaumes combattants », allusion à une période ancienne de l’histoire chinoise ; l’autre, sous le « ciel unique » de l’Ethiopie, devient tour à tour « le saint », « le voyageur », « le cavalier » (Andrea Schellino, Traduire Marcelin Pleynet).

Philippe Sollers


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jeudi 12 octobre 2017

Soluto dans La Cause Littéraire


« L’index suspendu, plus raide cependant, mais toujours au-dessus du bouton d’envoi, il prolongeait le film. Il fantasmait le retour anticipé de la déchue, son museau bouffi, les premiers mots de leurs retrouvailles, son refus de la moindre explication (« J’ai tout dit, relis-moi »). Sa dignité était reconquise, sa vie de malheur vengée. C’était la fin de la comédie du paraître, le retour alléchant de tous les possibles ».
 
Redites-moi des choses tendres est une comédie noire, qui aurait pu inspirer un film de Claude Chabrol, une comédie au vitriol, déclenchée par un email qui part trop vite sous les doigts d’Eugène, adressé à son épouse. Une lettre électronique qui va accélérer l’incendie qui couvait dans ce couple sans histoire. Comme dans les petites vignettes dessinées par Claire Bretécher, les enfants sont insupportables et tricheurs, les maîtresses tout autant, les hommes séducteurs, agressifs et dépressifs, on couche, on traficote, on se ment et l’on triche, on règle des comptes, on trahit, on tremble, on hurle et on pleure. Eugène travaille chez un opérateur de téléphonie, LiberTel&Net, et rêve d’avenir radieux dans les hautes sphères de sa belle entreprise aux méthodes de management pour le moins brutales. Barbara enseigne dans un lycée catholique à sections européennes où elle s’ennuie.
 
Leur port d’attache : le Havre, sa perdition : Berlin lors d’un voyage scolaire où elle succombe le temps d’une nuit allemande au charme de Fayed, un élève boxeur, séduit à son tour par sa maîtresse d’un soir. La fuite n’est plus possible, la machine à broyer ces destins est en marche, moteur pourrions-nous dire !
 
« Derrière son impeccable façade, Barbara s’était mise à douter systématiquement de qui la désirait. Elle avait fermé son ventre et reporté toute son énergie sur ses études, sa passion pour l’histoire, la démocratie, le féminisme. Sa libido s’était déplacée sur Tocqueville. Elle s’était mise à caresser des idées, à se pénétrer en douceur du despotisme mou ».
 
Soluto aime les histoires qui finissent mal, il dessine des situations absurdes, il tranche, coupe dans la chair de ses personnages, passe leurs passions tristes au filtre de la dérision, les ridiculise sous le projecteur de leurs dérisoires rêves, il passe ses personnages à la centrifugeuse de l’ironie et s’en moque joyeusement. Ce n’est pas le Charme Discret de la (petite) Bourgeoisie, c’est sa joyeuse caricature, son ombre fêlée. L’auteur qui est aussi dessinateur et peintre, offre là un roman d’une très grande logique littéraire, il conduit ses personnages jusqu’au surplomb des falaises, et ils n’ont pas besoin qu’il les pousse pour s’élancer dans le vide. Il les passe aux rayons X de la littérature pour mettre à nu leur vanité et leur cupidité. Roman cruel et drôle, Redites-moi des choses tendres, fouille et traque, déchire les petites trahisons, et les grandes offenses, met en lumière la cruauté des monstres ordinaires, et comme chez Claude Chabrol, on est au Cœur du Mensonge, et on s’en réjouit en chansons.

Philippe Chauché


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vendredi 29 septembre 2017

François-Henri Désérable dans La Cause Littéraire


 
 
« Qui était-elle, cette “souris triste” ? Comment avait-elle vécu ? Qu’était-elle devenue ? Je devais mener l’enquête, je n’avais plus le choix. Il faut savoir s’incliner face à la combinaison de hasards qui gouverne nos vies. Je décidais, peu à peu, de partir à la recherche d’un certain M. Piekielny ».
 
Un certain M. Piekielny est le roman de cette recherche, le roman d’une enquête placée sous la belle combinaison des hasards objectifs qui enfante parfois de beaux livres. C’est aussi le roman de l’enfance d’un écrivain. Romain Gary, enfant à Vilnius – ce jour-là le soleil faisait grève –, croise un certain M. Piekielny, son regard et ses friandises, il en fait le bref récit dans La Promesse de l’aube. C’est une apparition en forme de promesse, comme devraient l’être les romans : Quand tu rencontreras de grands personnages, des hommes importants, promets-moi de leur dire : au n°16 de la rue Grande-Pohulanka, à Vilno, habitait M. Piekielny. C’est cette promesse, cette phrase. Promets-moi de prononcer mon nom dit-il, et mon histoire leur sautera aux yeux ! L’histoire d’un petit homme disparu, disparu en compagnie de quelques autres millions de Juifs d’Europe, une phrase et une histoire qui vont donner naissance à ce roman voltigeur et éblouissant.
 
François-Henri Désérable, en hockeyeur romancier, a l’art et la finesse d’accompagner sa phrase, ses phrases romanesques, de les faire glisser sur le fil du récit, de les lancer, et de les faire disparaître, et ainsi de composer une chorégraphie vive, légère et de très haute tenue sur la glace du roman.
 
 
« Me promenant dans Vilnius, je pensais donc à Venise. Vilnius était l’anti-Venise. Le temps y avait opéré selon des modalités différentes, avec des conséquences opposées : d’un côté – Venise – la cristallisation du passé, et de l’autre – Vilnius – son anéantissement pur et simple ».
 
La recherche d’un certain M. Piekielny est aussi celle de Romain Gary, recherche d’un personnage perdu, et d’un romancier aventurier. Russe devenu Français, et Anglais le temps d’une guerre, recherche d’un maître du mentir vrai – La vérité ? Quelle vérité ? La vérité est peut-être que je n’existe pas. Ce qui existe, ce qui commencera à exister peut-être un jour, si j’ai beaucoup de chance, ce sont mes livres, quelques romans, une œuvre, si j’ose employer ce mot. Tout le reste n’est que littérature –, de tout un art littéraire, follement français. – Les Folies Françaises. Romain Gary à Nice, à Londres, à La Paz, un peu hautain – comme le sont les condors –, toujours d’une élégance rare, Gary l’écrivain fêté, puis oublié, saisi par le temps et ses troubles, mais qui ne cesse d’écrire et qui enfante Ajar, son double, Romain Gary et ses deux Goncourt, Gary et ses femmes, Romain Gary qui s’invite sur la pointe des pieds dans ce judicieux roman, comme s’invite l’auteur, au nom si romanesque : Désérable, comme l’on dirait l’écrivain du désir du roman.
 
 
« Et puis le jour s’est levé au chant du coq allemand : Juden raus ! Piekielny a regardé par la fenêtre : il a vu la cour démesurée qu’ensoleillait septembre et qu’ombrageaient les soldats ; il a vu des casques et des chiens ; il a vu des Juifs encerclés ; il a compris qu’il devait les rejoindre ».
 
Un certain M. Piekielny prouve avec allégresse que les biographies d’écrivains fleurissent toujours sous les doigts d’autres écrivains. Recherchant les traces du violoniste à la barbe roussie par le tabac du n°16 de la rue Grande-Pohulanka, François-Henri Désérable découvre l’écrivain ambassadeur, et se découvre, se révèle, comme se révèle l’histoire des juifs de Wilno, massacrés, rayés de la carte européenne, de la carte du monde et ressuscités par le miracle du roman. Romain Gary, écrivain du miracle, a trouvé son biographe romanesque. Les belles admirations font de grands romans et Un certain M. Piekielny est de ceux-là.
 
Philippe Chauché
 

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samedi 23 septembre 2017

Arnaud Le Vac dans La Cause Littéraire


« Une page d’Homère et de Lucrèce, de David et de Dante, de Shakespeare et de Góngora, de Hölderlin et de Rimbaud. Le jour est autre, la nuit aussi. La singularité fait la différence, l’exception se vérifie.
Tout cela se passe sous nos yeux : vous êtes disponible à vous-même plus que jamais, à l’autre par-delà vous-même. Une page déroule et enroule votre voix comme une plage de musique et un chant le temps sous vos yeux ».
 
On ne part pas pourrait aussi s’appeler on ne meurt pas, tant ce jeune écrivain, éditeur et poète, s’impose par sa singularité, sa différence, son art brillant de rendre une phrase lumineuse, simplement lumineuse et musicale, comme si la main de Rimbaud s’était posée sur la sienne. On ne part pas est un chant du temps qui épouse chacun de nos mouvements, la main tourne les pages, l’œil fixe les lignes, l’oreille attentive écoute, et on peut aussi tenter l’expérience inverse : l’oreille tourne les pages, la main fixe les lignes, l’œil écoute et la beauté jaillit. C’est ce que l’on appelle l’expérience poétique dans ce qu’elle a de plus nécessaire, de plus vital, et ce tout petit livre déploie ses éclats luxuriants en toute sagesse. L’écriture d’Arnaud Le Vac est d’une grande limpidité, tout y est net et précis, presque transparent, c’est la ligne claire qui l’occupe.
 
« Comment ne pas s’apercevoir que le temps se renverse sans cesse sur lui-même ? Là et là, et encore là ?
C’est toute la question, la grande question, du goût, du style, de la liberté même ».
 
Arnaud Le Vac attentif aux peintres, Picasso à Lascaux, ça prouve qu’on n’a rien inventé, aux poètes, Rimbaud croisant les bras à l’ombre d’un jardin de bananiers, aux musiciens, la voix d’Alfred Deller donnant à entendre comme jamais Purcell, Couperin et Haendel à Londres, à la force harmonique des phrases et donc au style, c’est un autre nom de la présence au Temps, c’est-à-dire à la liberté libre.
 
« Vous vous attendez à tout : l’essentiel vous parle. Rien de plus étonnant ».
 
Philippe Chauché
 
 
Arnaud Le Vac croit aux affinités électives, il sème à tout va, une manière de vivre poétiquement, autrement dit des lettres d’écrivains, des poèmes, des photos, des reproductions de toiles et de dessins : – Prenez, et jetez au vent. Arnaud Le Vac met en musique Le sac du semeur, une revue numérique et imprimée, que l’on découvre parfois sur la table d’un café parisien, et que chaque lecteur peut imprimer pour l’offrir au vent, pour dit-il réinventer dans la continuité de la vie et du langage notre rapport entre la poésie et la vie.

La Cause Littéraire : Commençons par le début, si vous le voulez bien, pourquoi ce désir d’une nouvelle revue ? Vous faites d’ailleurs référence à celles qui ont marqué le « paysage » poétique français, Dada et la Révolution Surréaliste, nous pourrions y ajouter Tel quel, l’Infini, Ligne de Risque, Sprezzatura, Les Cahiers de Tinbad, vous vous sentez une certaine parenté avec ces dernières ?

Rencontre avec un guerrier de la langue, de la liberté libre.

Arnaud Le Vac : C’est avant tout la volonté de rassembler des écritures que l’on pourrait dire intempestives par rapport à l’époque. Avec leur individuation propre. C’est-à-dire opérant dans et contre le temps : solitaire et solidaire comme l’a formulé Victor Hugo en s’appuyant sur le rocher des Proscrits, « des exilés » à Jersey. Le titre « Le sac du semeur » et sa devise « Prenez, et jetez au vent » viennent d’Océan de Victor Hugo. Je dois dire que pour moi les revues dada et surréalistes ont marqué leur temps en incarnant ce combat internationaliste. Cette opération de grande envergure portant sur le langage dont parle André Breton a à voir avec l’art et la poésie – en continuant et en renouvelant autrement les poèmes et les dessins de Victor Hugo. L’art et la poésie sont le nerf de ce combat. En témoigne toujours l’une des plus importantes revues de ce début du XXe siècle : la revue Les soirées de Paris de Guillaume Apollinaire. L’on pourrait citer encore le nom de la revue Nord-Sud de Pierre Reverdy. La modernité s’invente à travers les revues. Ce sont elles qui permettent l’émergence du sujet moderne. Stéphane Mallarmé publie Un coup de dé jamais n’abolira le hasard dans la revue Cosmopolis. André Breton donne à lire les Poésies I et II d’Isidore Ducasse dans la revue Littérature. On ne se rend pas encore bien compte que tout cela excède la littérature. Le sujet philosophique et celui des Lumières sont constamment travaillés de l’intérieur. Un nouveau rapport au monde et au langage crée un sujet qui échappe à toute définition et qui demeure de ce fait indéfinissable. Le sujet philosophique et le sujet politique n’occupent pas par hasard les avant-gardes. Cette préoccupation, cette interrogation du sujet, traverse l’œuvre poétique et critique d’André Breton et de Tristan Tzara. Deux poètes qui comptent beaucoup pour moi. L’après-guerre, dans ce qu’il a de plus singulier et de pluriel, participe de cet éclatement du sujet. De sa reconnaissance à son éviction définitive. Je me sens proche avec Le sac du semeur de la revue Documents, Minotaure, VVV, Cobra, Europe, Action Poétique, Potlatch, L’International situationniste, Tel-Quel, TXT, Opus international, Les Cahiers du chemin, Po&sie, Documents sur, L’Infini, Triages, Fusées, Le Trait, Résonance Générale, dans la mesure où le sujet poétique est abordé sans concession. Je ne vois pas le sujet poétique – le poème – pris au sérieux dans les revues Ligne de risque, Sprezzatura, Les Cahiers de Tinbad nouvellement venu, dont j’ai rencontré chacun des acteurs. La revue L’Infini publie ce qui compte en poésie. J’ai pour ma part découvert l’œuvre d’Hans Magnus Enzensberger et de Cees Nooteboom dans les numéros 63 et 57. La poésie est ce qui est le plus mal vu, c’est-à-dire le plus mal lu. La revue Le sac du semeurpartage les préoccupations de la revue Fusées (22 numéros) et de la revue Résonance générale (8 numéros à ce jour publiés par L’Atelier du Grand Tétras). L’essai pour la poétique 1 de cette revue Émile Benveniste pour vivre langage (sous la direction de Serge Martin, L’Atelier du Grand Tétras, 2009) permet de se rendre compte de ce qu’engage dans la pensée l’activité du sujet et du poème.

Le langage vous occupe au plus haut point, vous vous demandez d’ailleurs s’il est en train de nous manquer, vous appuyant pour cela sur deux écrivains de très haute tenue, Annie Le Brun – dont « Les châteaux de la subversion » pourrait être un passeport – et Jacqueline Risset – dont la traduction de Dante a comme l’on dit fait date, et poésie –, alors où en est le langage en 2016 ?

J’admire l’œuvre poétique et critique d’Annie Le Brun. Comme Guy Debord elle n’a pas cédé sur l’écriture d’André Breton. La modernité et sa reconnaissance traversent l’œuvre d’Annie Le Brun. Le langage est-il en train de nous manquer ? Voici la question la plus juste, la proposition la plus surréaliste du XXe siècle. Où en êtes-vous avec le langage et la vie ? Je veux savoir. Ou plutôt, avez-vous conscience que, notre seul pourvoir d’énonciation dépend de se dit et de se dire ? Le seul mot de liberté est tout ce qui m’exalte encore, devait dire André Breton. Ce n’est plus seulement le sujet écrivain de la langue et de la littérature qui est convoqué ici, mais encore, dans sa relation au monde et aux autres, le sujet du langage et du discours en tant que sujet. Je préfère pour cela le terme de dissidence à celui de subversion, plus proche de l’intempestivité que suggère la subjectivation. Les châteaux de la subversion (folio) reste un livre capital pour comprendre l’échec des Lumières et celui de l’idéalisme allemand dont l’Europe se relève à peine. Qu’est-ce qu’une vie humaine et dans quel cas engage-t-elle le langage et la vie ? Le continu du langage et de la vie ? La division du sujet n’est pas plus acceptable aujourd’hui qu’hier. L’éthique, le poétique, le politique ne doivent pas être dissociés du sujet. C’est autant la tentative de l’œuvre de Dante au moyen-âge et qui préfigure la Renaissance, que celle de Sade au XVIIIe siècle et qui préfigure le XIXe siècle. L’œuvre poétique et critique de Jacqueline Risset, sortir Dante de l’Enfer, participe de cette subjectivation. C’est à travers cette subjectivation du langage, qui ne sépare plus le langage de la vie et la vie du langage, que le sujet poétique doit poursuivre ses efforts de penser. Comme l’a dit Émile Benveniste – né à Alep en 1902 au sein d’une famille juive polyglotte : « Bien avant de servir à communiquer, le langage sert à vivre ». C’est tout ce qu’engage dans le langage ce vivre dont parle Émile Benveniste qui m’intéresse dans l’œuvre d’Annie Le Brun et de Jacqueline Risset.

Au sommaire de ce premier sac du semeur, Marcelin Pleynet, Claude Minière, Pascal Boulanger, le peintre Mathias Pérez, Samuel Dudouit, mais aussi les errances solaires du photographe Didier Ben Loulou ou encore Yann Miralles, autant d’affinités électives ? Vous voulez tisser un lien entre cessolitaires, qui écrivent tous – peignent et photographient – le monde, ou pour le moins un monde qu’ils fréquentent, dont ils s’éloignent ou qu’ils imaginent ? Marcelin Pleynet fait ici figure de père – même s’il s’empresserait de rejeter cette définition –, ou pour le moins d’un aventurier de la poésie et des pensées libres, sans oublier non plus son regard aiguisé sur la peinture, et Pierre Nivollet dont vous publiez un semeur qui pourrait être Rimbaud, est l’auteur des lithographies de la Dogana de Marcelin Pleynet, le hasard heureux des rencontres ?


Ce sont des choix personnels dans la mesure que je ne me vois pas publier ce que je ne lis pas. Je consacre la première partie de la revue Le sac du semeur 1 au poète et critique Marcelin Pleynet, Claude Minière, Pascal Boulanger – et Pierre Nivollet dont vous êtes le premier à me dire que ce dessin du Semeur pourrait être Rimbaud. Il s’agit en effet de rencontres heureuses dans la lecture et dans la vie. J’ai fait ces trois photographies que je publie à la fin de cette partie avec Marcelin Pleynet lors d’une visite au Musée du Louvre en octobre 2010. L’œuvre de Marcelin Pleynet est – comme en témoigne cet extrait de son journal que je publie – ce qu’il appelle un Póntos, une traversée, une navigation risquée. Cette écriture participe d’une individuation à travers l’art et la poésie. Qui aura autant écrit qu’André Breton et Marcelin Pleynet sur l’art et la poésie ? Il y a une présence et une voix très forte dans l’œuvre de Marcelin Pleynet. Se pourrait-il aujourd’hui qu’un lecteur n’écrive pas en vain sur l’œuvre de Lautréamont et de Rimbaud, mais encore sur celle d’Homère ? Les enjeux n’ont d’égale que votre disposition à pouvoir reconnaître l’art et la poésie. Lire et sentir font sans cesse le sujet. C’est l’expérience du monde et des autres, ce qui s’en dégage qui compte. Je suis très heureux de publier La poésie est radicale de Claude Minière et Petites physiques du baiser de Pascal Boulanger.Leur œuvre poétique et critique avec celle de Marcelin Pleynet m’accompagne dans tout ce que je fais. Je me sens très proche de ce qui m’occupe poétiquement en leur consacrant cette première partie. Il y a si je puis dire une certaine logique à l’œuvre. Des lectures et des rencontres qui se croisent et opèrent sur le motif. Je pense que le premier dossier de la revue consacré à Mathias Pérez, dans cette seconde partie de la revue, s’imposait de lui-même. Mathias Pérez a dans tout ce qu’il fait le grand mérite de savoir faire partager cette aventure. L’on retrouve dans la troisième partie de la revue Samuel Dudouit, Sanda Voïca, Didier Ben Loulou, Serge Ritman, Yann Miralles, Brigitte Donat, Cess Nooteboom et Henri Meschonnic. S’il y a un ascendant à l’œuvre autour de Marcelin Pleynet, peut-être en existe-t-il un autour d’Alain Jouffroy. La poésie vous engage dans la vie. Toute rencontre est décisive. Voyez Samuel Dudouit et Sanda Voïca avec Alain Jouffroy. Lisez Voler l’écriture à la mort et Je suis ici. Tout cela m’intéresse beaucoup. C’est toujours situé si vous voulez. D’où venez-vous ? D’où parlez-vous ? Qu’est-ce qui tout à coup vous pousse à prendre la parole ? Je vois cela très précisément à l’œuvre dans les photographies de Didier Ben Loulou. Voyez ces ombres d’enfants s’étendre à l’infini et vous comprendrez d’un coup d’œil ce que peut être dans ce monde une vie. C’est tout à fait considérable. L’obscur travaille ma lumière comme a dit Henri Meschonnic. L’on pourrait encore évoquer ici un ascendant autour de l’œuvre d’Henri Meschonnic, avec l’activité poétique et critique de Serge Ritman et de Yann Miralles. Sortir de la phénoménologie, de l’existentialisme et du structuralisme, demande de reconnaître le sujet en tant qu’activité du poème comme l’invite à le penser Henri Meschonnic. Cela s’entend avec les couleurs de ta main de Serge Ritman et Méditerranée romance (mouvement 3) de Yann Miralles. Je pense qu’il n’y a pas de prosodie personnelle sans passer par sa propre critique de la poésie. Lisez Anamnèse, extrait de L’espace d’un pas de Brigitte Donat. Voyez encore le poète Cess Nooteboom dont je viens de publier un choix de poèmes de son livre Le visage de l’œil sous le titre Contemporains. Ce rapport aux contemporains ne va jamais de soi. Henri Meschonnic dans son intervention Être Hugo aujourd’hui ne parle pas par hasard d’utopie et de prophétie, de pensée comme dissidence, où le politique peut être pensé dans et par le poème. Je termine cette troisième partie en publiant La pensée comme dissidence d’Henri Meschonnic. Hugo, en tant que poète et penseur, ne cesse d’agir en ce début de XXIe siècle.

Vous donnez dans ce sac du semeur grande place au peintre Mathias Pérez, en reproduisant des œuvres et en laissant place à la parole, au langage, le sien et celui de ceux qui écrivent sur lui, avec une attaque – qui n’aurait pas déplu à André Breton : « Les patrons de l’art contemporain (qui n’ont de goût que pour les pompiers du concept) refusent l’espace dont s’épaissit la couleur et lui interdisent donc de respirer en nous » – vous reprenez à votre compte cette saillie ?

Mathias Pérez est un artiste qui s’est toujours donné la liberté de vivre et de penser ce qu’il fait. Son art ne dépend pas plus des patrons que des politiques de l’art contemporain. Cette saillie envers cet aménagement de l’art contemporain est tout à fait située. Il s’agit d’un problème d’espace pour pouvoir exposer son travail et de rapport à l’art et à son œuvre que pose Mathias Pérez. L’art et la poésie partagent le même combat. Les Éditions Carte Blanche qu’a fondées Mathias Pérez participent de cette aventure. André Breton à Paris et à New-York s’est toujours battu pour cela. Le combat et l’aventure continuent aujourd’hui avec Mathias Pérez. La revue Fusées en choisissant Fusées pour titre ne démérite pas de la modernité et de son rapport au langage. Ce dossier que je publie avec Mathias Pérez permet d’entendre et de voir l’œuvre de Mathias Pérez dans son activité de création. Les écrits de Bernard Noël, de Claude Minière, de Christian Prigent et de Mathias Pérez ne cessent de traverser ce jeu de correspondance. Ce que peuvent l’art et la poésie nul ne le sait d’avance. C’est une porte ouverte sur l’inconnu. Voyez cette Mère à l’Enfant ou cet Hommage à Van Gogh dans Un trajet qui avance. Cette photo d’Olivier Verley de Mathias Pérez debout en son atelier dans Volte-face. Que l’on parle de peinture ou de poésie, c’est avant tout l’activité du sujet qui compte. « Pas d’ailes, pas de cœur, pas de sexe, juste quelques idées vite transformées en choses », dit Mathias Pérez. Cette controverse est une critique qui vaut autant pour l’art que pour la poésie.

Le sac du semeur vous pousse à aller ailleurs, poésies en devenir, roman, critiques, éditions, quel est, si je puis dire, votre programme futur ?

Le programme futur reste le même : publier ou republier ce qui mérite de l’être. Cela peut être vu comme un programme, mais seulement après-coup. Il s’agit chemin faisant de m’en tenir à ce que j’appelle L’irréductible avenir. Qui se veut à la fois une déclaration et un éditorial publiés sur le site de la revue le 8 février 2016 – cent ans jour pour jour de la création du mot dada dans un café à Zurich. Si Tristan Tzara a assisté à la suppression de la vie des Balkans, j’assiste aujourd’hui à la suppression de la vie de l’espace Syro-Irakien. C’est en convoquant un sujet éthique, poétique et politique dans ce qui pourrait être ce fameux Ego ergo ego de Hugo – Je, donc Je – que je reprends en quatrième de couverture, qu’il me semble envisageable de consacrer du temps à une revue et à l’écriture. La publication numérique de la revue en page world wide web et en portable document format et livret A5 à imprimer soi-même sur une vingtaine de feuilles A4 correspond à cette attente. Je reste persuadé qu’il importe de publier et de republier des œuvres qui soient capables de réinventer dans la continuité de la vie et du langage notre rapport entre la poésie et la vie. Que ce soit par l’intermédiaire d’une revue avec ou sans collection(s). C’est ce point de vue à la fois théorique, critique et poétique que je défends dans la revue numérique et gratuite le sac du semeur.

Philippe Chauché


 

dimanche 17 septembre 2017

Jean-Luc Marty dans La Cause Littéraire


« L’inconnue avait pris l’initiative de s’imposer à lui. Il en est maintenant certain : qu’elle ait pu marcher de cette manière, d’un arbre à l’autre, témoignait de l’intérêt qu’elle avait eu à se trouver là, à aller et à venir sous ses yeux, car elle ne pouvait pas ne pas l’avoir remarqué. Il en a été impressionné et, en même temps, affaibli, dans l’incapacité de faire face ».
 
Être, tellement est le roman d’un musicien aventurier, son archet tient ses personnages sous tension, roman grave et profond, qui frisonne comme une tragédie à venir, mais aussi comme une joie lointaine qui va se dessiner, à l’image de la suite N°3 de Johann Sébastian Bach par Alexander Kniazev, un éclat à naître et un frisson en devenir. Être, tellement est un roman du bout du monde du Brésil, le Nordeste, roman des sables mouvants, du désert qui gagne sur la vie, roman où se brisent des vagues rêvées, où des êtres se rencontrent, et une douce musique s’élève dans leurs cœurs*.
 
Être, tellement est un roman dont les personnages semblent attendre que leur destin les réveille, murés dans le silence. Un roman habité de voix fantômes, comme souvent ceux de Marguerite Duras, visité par une nostalgie lointaine, comme dans India Song – présence de Carlos d’Alessio –, nous sommes là, au cœur de Nordeste Song.Être, tellement est visité par une mélodie ancienne qui monte des rues et des terres arides du Nordeste. Roman où se croisent des vies qui se dérobent, des destins qui s’élèvent ou s’effondrent, c’est un roman de la destinée. Être, tellement est porté par le vent et le ressac de la mer, rien n’y est figé, même la vieille demeure coloniale oubliée qu’habite Antoine Delacourt, même les souvenirs les plus aigus qui couvent dans la mémoire de la pianiste Louise Fabre. Les personnages de Jean-Luc Marty n’attendent qu’une éclaircie, que les premiers accords d’une mélodie leur soit favorable, comme les pécheurs le disent d’une marée, qu’un nouveau monde leur tende les bras.
 
« La rua do baixo n’est pas une rue insouciante, propice à l’excès tropical. Il ne sait pas où sont les regards, lequel des silences abrite la question : D’où diable venez-vous, monsieur ? A laquelle il répondrait : Je viens du bout de la rue, de la maison coloniale. Cela fait longtemps qu’il vient de là où il dort. Et il dort un peu partout, Il dort dans le monde ».
 
Être, tellement est le roman de la terre brésilienne, frémissante, de la mer, où naissent des romans, de ces espaces où parfois se glissent des regards, celui d’un homme égaré, d’une femme qui a lâché prise, celui d’un brésilien en exil dans son propre pays, du Nordeste, du Sertão – comme deux mots en un. Ser, et tão. Être, tellement – qui pourrait être : Le Tao de l’Être – un roman, saisi dans les vents et les courants, pris dans les doutes, les peurs et les joies, comme dans les filets d’un pêcheur. Un roman d’aventure, un roman géographe, où la terre enflamme le récit, que l’on sait cher à Jean-Luc Marty, lui-même photographe romanesque, peintre du plan séquence, graphiste des sentiments. Être, tellementpasse du silence intérieur à la musique partagée des mots et des sensations, les corps s’accordent par le miracle des phrases hautement musicales de Jean-Luc Marty. Il écrit dans le tempo, et au cœur du tempo, ces transformations, ces appels de la terre, et des corps, qui se libèrent des tensions et des frayeurs.
 
« Plus que tout, c’est la mélancolie de l’endroit, si particulière, qui l’avait impressionnée. Une histoire de naissance et de perte, de mort peut-être. Une version du paradis enfantin avec toutes sortes de trésors dissimulés un peu partout, en même temps qu’un paysage comme doivent l’être ceux après les guerres, quand la vie respire encore, bien qu’à mille lieux sous terre. Un sentiment indéfinissable qui naissait tout à la fois du sol, de l’air, des odeurs, d’une splendeur détruite… ».
 
Jean-Luc Marty est un styliste précis et inspiré, qui se glisse entre les ombres et les éclats de lumière, qui porte à son cœur le Brésil et ses romances, qui a l’art de laisser le temps aimanter ses phrases, et les corps de ses personnages. Être, tellement est un roman charnel, qui se met à galoper comme les chevaux des vaqueiros, un roman pour fuir, et se trouver, un roman écrit sous un ciel zébré d’éclairs de sentiments, où la vie s’offre et se dérobe. Être, tellement est simplement inoubliable.
 
« Louise Fabre avait infiltré le gris. Elle avait mis fin au conditionnel, ce temps qu’il employait comme une précaution, une relégation intemporelle de ce qui le bouleversait. Elle le grandissait de tout. Elle le grandissait de ses absences, de ses failles. Louise parlait souvent de la beauté des failles ».
 
 
* Jens August Schade, Editions Gérard Lebovici

Philippe Chauché


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samedi 16 septembre 2017

Yannick Haenel dans La Cause Littéraire





« Cette population de pensées est un monde, et même les livres écrits et publiés par Melville ne suffisent pas à donner une idée de l’immensité qui peuple la tête d’un écrivain comme lui. D’ailleurs, il y a une phrase de Moby Dick qui évoque ce débordement : à propos du cachalot, elle évoque l’intérieur mystiquement alvéolé de sa tête. Eh bien, c’est précisément de cela que traitait mon scénario : l’intérieur mystiquement alvéolé de la tête de Melville ».
 
Il se peut qu’un grand livre soit écrit sous une divine protection marine, il se peut qu’un grand écrivain soit béni des fées. Il se peut que ce livre ait pour nom Tiens ferme ta couronne, et tout porte à croire que cet écrivain se nomme Yannick Haenel. Il se peut que ce roman, majestueusement cinématographique, soit saisi par les images et l’art secret de la mise en scène d’un cinéaste américain qui a filmé le cœur mystique de son pays, ses fureurs, ses cris et ses mensonges. Il se peut que ce livre majeur soit nourri du silence de l’aube, de petits éclats bleus, de visions et de noms.
 
Il se peut également que les noms habitent miraculeusement ce roman, comme ils ont habité CercleEvoluer parmi les avalanches, ou encore Le sens du calme et A mon seul désir, les noms témoins du temps révélé : Melville, Cimino, mais aussi Kafka, Hölderlin, ou encore Rembrandt. Melville, Cimino, deux noms qui vont poétiquement inspirer ce roman. Comme si le révélateur de Moby Dick et celui des Portes du Paradis renaissaient d’entre les morts, s’inspiraient mutuellement. Les mots et les noms, les images, et le souffle, voilà ce qui nourrit ce roman aventurier, la mer se lève, le ciel s’assombrit, mais une lumière continue à trembler dans le cœur du narrateur, une lumière italienne dans le ciel de New-York.
 
« Les ténèbres attendent que nous perdions la lumière ; mais il suffit d’une lueur même la plus infime, la pauvre étincelle d’une tête d’allumette pour que le chemin s’ouvre : alors, le courant s’inverse, vous remontez la mort ».
 
Tiens ferme ta couronne est cette lueur, cette étincelle qui renverse la mort, un roman inspiré où l’on croise Michaël Cimino, Isabelle Huppert, un producteur équilibriste, un dalmatien baptisé Sabbat que le narrateur perdra de vue, un joueur de poker affectionnant les armes, les secrets et les silences, une concierge échappée d’un film de Claude Chabrol, un maître d’hôtel au regard foudroyant, et une fée enchantée. Tiens ferme ta couronne est le roman d’une étincelle née de la lecture de Melville – Dans la fermeté de ce regard porté résolument en avant, avec une farouche énergie, s’exprimait une volonté de fer, une détermination invincible, un courage et une force d’âme infinis* – ébloui par le ciel de Paris et de l’Italie, roman d’aujourd’hui, embarqué dans une machine à remonter le temps et à l’apprivoiser. Le narrateur a sous les yeux son scénario, son Melville, mais aussi les images mouvantes et terribles des films de guerre et en guerre de Cimino et Coppola, les fracas des attentats qui ensanglantent Paris, la terreur qui s’invite et les douleurs que l’on sait, et comme remède, l’auteur de Mardi et la nacre : elle sauve l’instant où elle apparaît : une vie pleine de nacre, voilà ce que je désirais.
 
« Alors, j’ai prononcé à voix haute, en éclatant de rire, cette phrase qui était l’incipit d’un de mes anciens romans et qui, aujourd’hui, me semblait drôle : C’est maintenant qu’il faut reprendre vie. Et c’est vrai, c’était le moment – il fallait reprendre vie, il fallait trouver Léna ».
 
Lumineusement composé, ce nouveau roman de Yannick Haenel confirme, s’il en était besoin, qu’il figure parmi les grands romanciers français. Romancier vagabond, narrateur de clochards célestes qu’une phrase retourne, ces phrases talisman, hantent ses romans, des phrases qui sauvent – Sauve qui peut la vie, annonçait Jean-Luc Godard. Yannick Haenel est un romancier de la résurrection et du mouvement vers la lumière, à chaque pas que fait le narrateur de son nouveau livre, une nouvelle phrase naît et une nouvelle destinée se révèle. Romancier inspiré, il franchit des portes – le Paradis est là derrière, semble-t-il dire – qui s’ouvrent à des visions rares – Cimino en bateau face à la Statue de la Liberté –, des visions stupéfiantes – l’art du roman est l’art de voir ce qui ne se voit plus, ou ce que l’on ne veut plus voir –, comme des baleines blanches qui glissent dans les rêves de Melville.
 
Tiens ferme ta couronne est un roman touché par la grâce, comme le sont Cercle et A mon seul désir, un roman du désir, désir de vivre et d’écrire, d’inventer, de composer, désir de poétiser la vie, et de la rendre éternelle.

Philippe Chauché 

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