jeudi 12 octobre 2017

Soluto dans La Cause Littéraire


« L’index suspendu, plus raide cependant, mais toujours au-dessus du bouton d’envoi, il prolongeait le film. Il fantasmait le retour anticipé de la déchue, son museau bouffi, les premiers mots de leurs retrouvailles, son refus de la moindre explication (« J’ai tout dit, relis-moi »). Sa dignité était reconquise, sa vie de malheur vengée. C’était la fin de la comédie du paraître, le retour alléchant de tous les possibles ».
 
Redites-moi des choses tendres est une comédie noire, qui aurait pu inspirer un film de Claude Chabrol, une comédie au vitriol, déclenchée par un email qui part trop vite sous les doigts d’Eugène, adressé à son épouse. Une lettre électronique qui va accélérer l’incendie qui couvait dans ce couple sans histoire. Comme dans les petites vignettes dessinées par Claire Bretécher, les enfants sont insupportables et tricheurs, les maîtresses tout autant, les hommes séducteurs, agressifs et dépressifs, on couche, on traficote, on se ment et l’on triche, on règle des comptes, on trahit, on tremble, on hurle et on pleure. Eugène travaille chez un opérateur de téléphonie, LiberTel&Net, et rêve d’avenir radieux dans les hautes sphères de sa belle entreprise aux méthodes de management pour le moins brutales. Barbara enseigne dans un lycée catholique à sections européennes où elle s’ennuie.
 
Leur port d’attache : le Havre, sa perdition : Berlin lors d’un voyage scolaire où elle succombe le temps d’une nuit allemande au charme de Fayed, un élève boxeur, séduit à son tour par sa maîtresse d’un soir. La fuite n’est plus possible, la machine à broyer ces destins est en marche, moteur pourrions-nous dire !
 
« Derrière son impeccable façade, Barbara s’était mise à douter systématiquement de qui la désirait. Elle avait fermé son ventre et reporté toute son énergie sur ses études, sa passion pour l’histoire, la démocratie, le féminisme. Sa libido s’était déplacée sur Tocqueville. Elle s’était mise à caresser des idées, à se pénétrer en douceur du despotisme mou ».
 
Soluto aime les histoires qui finissent mal, il dessine des situations absurdes, il tranche, coupe dans la chair de ses personnages, passe leurs passions tristes au filtre de la dérision, les ridiculise sous le projecteur de leurs dérisoires rêves, il passe ses personnages à la centrifugeuse de l’ironie et s’en moque joyeusement. Ce n’est pas le Charme Discret de la (petite) Bourgeoisie, c’est sa joyeuse caricature, son ombre fêlée. L’auteur qui est aussi dessinateur et peintre, offre là un roman d’une très grande logique littéraire, il conduit ses personnages jusqu’au surplomb des falaises, et ils n’ont pas besoin qu’il les pousse pour s’élancer dans le vide. Il les passe aux rayons X de la littérature pour mettre à nu leur vanité et leur cupidité. Roman cruel et drôle, Redites-moi des choses tendres, fouille et traque, déchire les petites trahisons, et les grandes offenses, met en lumière la cruauté des monstres ordinaires, et comme chez Claude Chabrol, on est au Cœur du Mensonge, et on s’en réjouit en chansons.

Philippe Chauché


http://www.lacauselitteraire.fr/redites-moi-des-choses-tendres-soluto

vendredi 29 septembre 2017

François-Henri Désérable dans La Cause Littéraire


 
 
« Qui était-elle, cette “souris triste” ? Comment avait-elle vécu ? Qu’était-elle devenue ? Je devais mener l’enquête, je n’avais plus le choix. Il faut savoir s’incliner face à la combinaison de hasards qui gouverne nos vies. Je décidais, peu à peu, de partir à la recherche d’un certain M. Piekielny ».
 
Un certain M. Piekielny est le roman de cette recherche, le roman d’une enquête placée sous la belle combinaison des hasards objectifs qui enfante parfois de beaux livres. C’est aussi le roman de l’enfance d’un écrivain. Romain Gary, enfant à Vilnius – ce jour-là le soleil faisait grève –, croise un certain M. Piekielny, son regard et ses friandises, il en fait le bref récit dans La Promesse de l’aube. C’est une apparition en forme de promesse, comme devraient l’être les romans : Quand tu rencontreras de grands personnages, des hommes importants, promets-moi de leur dire : au n°16 de la rue Grande-Pohulanka, à Vilno, habitait M. Piekielny. C’est cette promesse, cette phrase. Promets-moi de prononcer mon nom dit-il, et mon histoire leur sautera aux yeux ! L’histoire d’un petit homme disparu, disparu en compagnie de quelques autres millions de Juifs d’Europe, une phrase et une histoire qui vont donner naissance à ce roman voltigeur et éblouissant.
 
François-Henri Désérable, en hockeyeur romancier, a l’art et la finesse d’accompagner sa phrase, ses phrases romanesques, de les faire glisser sur le fil du récit, de les lancer, et de les faire disparaître, et ainsi de composer une chorégraphie vive, légère et de très haute tenue sur la glace du roman.
 
 
« Me promenant dans Vilnius, je pensais donc à Venise. Vilnius était l’anti-Venise. Le temps y avait opéré selon des modalités différentes, avec des conséquences opposées : d’un côté – Venise – la cristallisation du passé, et de l’autre – Vilnius – son anéantissement pur et simple ».
 
La recherche d’un certain M. Piekielny est aussi celle de Romain Gary, recherche d’un personnage perdu, et d’un romancier aventurier. Russe devenu Français, et Anglais le temps d’une guerre, recherche d’un maître du mentir vrai – La vérité ? Quelle vérité ? La vérité est peut-être que je n’existe pas. Ce qui existe, ce qui commencera à exister peut-être un jour, si j’ai beaucoup de chance, ce sont mes livres, quelques romans, une œuvre, si j’ose employer ce mot. Tout le reste n’est que littérature –, de tout un art littéraire, follement français. – Les Folies Françaises. Romain Gary à Nice, à Londres, à La Paz, un peu hautain – comme le sont les condors –, toujours d’une élégance rare, Gary l’écrivain fêté, puis oublié, saisi par le temps et ses troubles, mais qui ne cesse d’écrire et qui enfante Ajar, son double, Romain Gary et ses deux Goncourt, Gary et ses femmes, Romain Gary qui s’invite sur la pointe des pieds dans ce judicieux roman, comme s’invite l’auteur, au nom si romanesque : Désérable, comme l’on dirait l’écrivain du désir du roman.
 
 
« Et puis le jour s’est levé au chant du coq allemand : Juden raus ! Piekielny a regardé par la fenêtre : il a vu la cour démesurée qu’ensoleillait septembre et qu’ombrageaient les soldats ; il a vu des casques et des chiens ; il a vu des Juifs encerclés ; il a compris qu’il devait les rejoindre ».
 
Un certain M. Piekielny prouve avec allégresse que les biographies d’écrivains fleurissent toujours sous les doigts d’autres écrivains. Recherchant les traces du violoniste à la barbe roussie par le tabac du n°16 de la rue Grande-Pohulanka, François-Henri Désérable découvre l’écrivain ambassadeur, et se découvre, se révèle, comme se révèle l’histoire des juifs de Wilno, massacrés, rayés de la carte européenne, de la carte du monde et ressuscités par le miracle du roman. Romain Gary, écrivain du miracle, a trouvé son biographe romanesque. Les belles admirations font de grands romans et Un certain M. Piekielny est de ceux-là.
 
Philippe Chauché
 

http://www.lacauselitteraire.fr/un-certain-m-piekielny-francois-henri-deserable

samedi 23 septembre 2017

Arnaud Le Vac dans La Cause Littéraire


« Une page d’Homère et de Lucrèce, de David et de Dante, de Shakespeare et de Góngora, de Hölderlin et de Rimbaud. Le jour est autre, la nuit aussi. La singularité fait la différence, l’exception se vérifie.
Tout cela se passe sous nos yeux : vous êtes disponible à vous-même plus que jamais, à l’autre par-delà vous-même. Une page déroule et enroule votre voix comme une plage de musique et un chant le temps sous vos yeux ».
 
On ne part pas pourrait aussi s’appeler on ne meurt pas, tant ce jeune écrivain, éditeur et poète, s’impose par sa singularité, sa différence, son art brillant de rendre une phrase lumineuse, simplement lumineuse et musicale, comme si la main de Rimbaud s’était posée sur la sienne. On ne part pas est un chant du temps qui épouse chacun de nos mouvements, la main tourne les pages, l’œil fixe les lignes, l’oreille attentive écoute, et on peut aussi tenter l’expérience inverse : l’oreille tourne les pages, la main fixe les lignes, l’œil écoute et la beauté jaillit. C’est ce que l’on appelle l’expérience poétique dans ce qu’elle a de plus nécessaire, de plus vital, et ce tout petit livre déploie ses éclats luxuriants en toute sagesse. L’écriture d’Arnaud Le Vac est d’une grande limpidité, tout y est net et précis, presque transparent, c’est la ligne claire qui l’occupe.
 
« Comment ne pas s’apercevoir que le temps se renverse sans cesse sur lui-même ? Là et là, et encore là ?
C’est toute la question, la grande question, du goût, du style, de la liberté même ».
 
Arnaud Le Vac attentif aux peintres, Picasso à Lascaux, ça prouve qu’on n’a rien inventé, aux poètes, Rimbaud croisant les bras à l’ombre d’un jardin de bananiers, aux musiciens, la voix d’Alfred Deller donnant à entendre comme jamais Purcell, Couperin et Haendel à Londres, à la force harmonique des phrases et donc au style, c’est un autre nom de la présence au Temps, c’est-à-dire à la liberté libre.
 
« Vous vous attendez à tout : l’essentiel vous parle. Rien de plus étonnant ».
 
Philippe Chauché
 
 
Arnaud Le Vac croit aux affinités électives, il sème à tout va, une manière de vivre poétiquement, autrement dit des lettres d’écrivains, des poèmes, des photos, des reproductions de toiles et de dessins : – Prenez, et jetez au vent. Arnaud Le Vac met en musique Le sac du semeur, une revue numérique et imprimée, que l’on découvre parfois sur la table d’un café parisien, et que chaque lecteur peut imprimer pour l’offrir au vent, pour dit-il réinventer dans la continuité de la vie et du langage notre rapport entre la poésie et la vie.

La Cause Littéraire : Commençons par le début, si vous le voulez bien, pourquoi ce désir d’une nouvelle revue ? Vous faites d’ailleurs référence à celles qui ont marqué le « paysage » poétique français, Dada et la Révolution Surréaliste, nous pourrions y ajouter Tel quel, l’Infini, Ligne de Risque, Sprezzatura, Les Cahiers de Tinbad, vous vous sentez une certaine parenté avec ces dernières ?

Rencontre avec un guerrier de la langue, de la liberté libre.

Arnaud Le Vac : C’est avant tout la volonté de rassembler des écritures que l’on pourrait dire intempestives par rapport à l’époque. Avec leur individuation propre. C’est-à-dire opérant dans et contre le temps : solitaire et solidaire comme l’a formulé Victor Hugo en s’appuyant sur le rocher des Proscrits, « des exilés » à Jersey. Le titre « Le sac du semeur » et sa devise « Prenez, et jetez au vent » viennent d’Océan de Victor Hugo. Je dois dire que pour moi les revues dada et surréalistes ont marqué leur temps en incarnant ce combat internationaliste. Cette opération de grande envergure portant sur le langage dont parle André Breton a à voir avec l’art et la poésie – en continuant et en renouvelant autrement les poèmes et les dessins de Victor Hugo. L’art et la poésie sont le nerf de ce combat. En témoigne toujours l’une des plus importantes revues de ce début du XXe siècle : la revue Les soirées de Paris de Guillaume Apollinaire. L’on pourrait citer encore le nom de la revue Nord-Sud de Pierre Reverdy. La modernité s’invente à travers les revues. Ce sont elles qui permettent l’émergence du sujet moderne. Stéphane Mallarmé publie Un coup de dé jamais n’abolira le hasard dans la revue Cosmopolis. André Breton donne à lire les Poésies I et II d’Isidore Ducasse dans la revue Littérature. On ne se rend pas encore bien compte que tout cela excède la littérature. Le sujet philosophique et celui des Lumières sont constamment travaillés de l’intérieur. Un nouveau rapport au monde et au langage crée un sujet qui échappe à toute définition et qui demeure de ce fait indéfinissable. Le sujet philosophique et le sujet politique n’occupent pas par hasard les avant-gardes. Cette préoccupation, cette interrogation du sujet, traverse l’œuvre poétique et critique d’André Breton et de Tristan Tzara. Deux poètes qui comptent beaucoup pour moi. L’après-guerre, dans ce qu’il a de plus singulier et de pluriel, participe de cet éclatement du sujet. De sa reconnaissance à son éviction définitive. Je me sens proche avec Le sac du semeur de la revue Documents, Minotaure, VVV, Cobra, Europe, Action Poétique, Potlatch, L’International situationniste, Tel-Quel, TXT, Opus international, Les Cahiers du chemin, Po&sie, Documents sur, L’Infini, Triages, Fusées, Le Trait, Résonance Générale, dans la mesure où le sujet poétique est abordé sans concession. Je ne vois pas le sujet poétique – le poème – pris au sérieux dans les revues Ligne de risque, Sprezzatura, Les Cahiers de Tinbad nouvellement venu, dont j’ai rencontré chacun des acteurs. La revue L’Infini publie ce qui compte en poésie. J’ai pour ma part découvert l’œuvre d’Hans Magnus Enzensberger et de Cees Nooteboom dans les numéros 63 et 57. La poésie est ce qui est le plus mal vu, c’est-à-dire le plus mal lu. La revue Le sac du semeurpartage les préoccupations de la revue Fusées (22 numéros) et de la revue Résonance générale (8 numéros à ce jour publiés par L’Atelier du Grand Tétras). L’essai pour la poétique 1 de cette revue Émile Benveniste pour vivre langage (sous la direction de Serge Martin, L’Atelier du Grand Tétras, 2009) permet de se rendre compte de ce qu’engage dans la pensée l’activité du sujet et du poème.

Le langage vous occupe au plus haut point, vous vous demandez d’ailleurs s’il est en train de nous manquer, vous appuyant pour cela sur deux écrivains de très haute tenue, Annie Le Brun – dont « Les châteaux de la subversion » pourrait être un passeport – et Jacqueline Risset – dont la traduction de Dante a comme l’on dit fait date, et poésie –, alors où en est le langage en 2016 ?

J’admire l’œuvre poétique et critique d’Annie Le Brun. Comme Guy Debord elle n’a pas cédé sur l’écriture d’André Breton. La modernité et sa reconnaissance traversent l’œuvre d’Annie Le Brun. Le langage est-il en train de nous manquer ? Voici la question la plus juste, la proposition la plus surréaliste du XXe siècle. Où en êtes-vous avec le langage et la vie ? Je veux savoir. Ou plutôt, avez-vous conscience que, notre seul pourvoir d’énonciation dépend de se dit et de se dire ? Le seul mot de liberté est tout ce qui m’exalte encore, devait dire André Breton. Ce n’est plus seulement le sujet écrivain de la langue et de la littérature qui est convoqué ici, mais encore, dans sa relation au monde et aux autres, le sujet du langage et du discours en tant que sujet. Je préfère pour cela le terme de dissidence à celui de subversion, plus proche de l’intempestivité que suggère la subjectivation. Les châteaux de la subversion (folio) reste un livre capital pour comprendre l’échec des Lumières et celui de l’idéalisme allemand dont l’Europe se relève à peine. Qu’est-ce qu’une vie humaine et dans quel cas engage-t-elle le langage et la vie ? Le continu du langage et de la vie ? La division du sujet n’est pas plus acceptable aujourd’hui qu’hier. L’éthique, le poétique, le politique ne doivent pas être dissociés du sujet. C’est autant la tentative de l’œuvre de Dante au moyen-âge et qui préfigure la Renaissance, que celle de Sade au XVIIIe siècle et qui préfigure le XIXe siècle. L’œuvre poétique et critique de Jacqueline Risset, sortir Dante de l’Enfer, participe de cette subjectivation. C’est à travers cette subjectivation du langage, qui ne sépare plus le langage de la vie et la vie du langage, que le sujet poétique doit poursuivre ses efforts de penser. Comme l’a dit Émile Benveniste – né à Alep en 1902 au sein d’une famille juive polyglotte : « Bien avant de servir à communiquer, le langage sert à vivre ». C’est tout ce qu’engage dans le langage ce vivre dont parle Émile Benveniste qui m’intéresse dans l’œuvre d’Annie Le Brun et de Jacqueline Risset.

Au sommaire de ce premier sac du semeur, Marcelin Pleynet, Claude Minière, Pascal Boulanger, le peintre Mathias Pérez, Samuel Dudouit, mais aussi les errances solaires du photographe Didier Ben Loulou ou encore Yann Miralles, autant d’affinités électives ? Vous voulez tisser un lien entre cessolitaires, qui écrivent tous – peignent et photographient – le monde, ou pour le moins un monde qu’ils fréquentent, dont ils s’éloignent ou qu’ils imaginent ? Marcelin Pleynet fait ici figure de père – même s’il s’empresserait de rejeter cette définition –, ou pour le moins d’un aventurier de la poésie et des pensées libres, sans oublier non plus son regard aiguisé sur la peinture, et Pierre Nivollet dont vous publiez un semeur qui pourrait être Rimbaud, est l’auteur des lithographies de la Dogana de Marcelin Pleynet, le hasard heureux des rencontres ?


Ce sont des choix personnels dans la mesure que je ne me vois pas publier ce que je ne lis pas. Je consacre la première partie de la revue Le sac du semeur 1 au poète et critique Marcelin Pleynet, Claude Minière, Pascal Boulanger – et Pierre Nivollet dont vous êtes le premier à me dire que ce dessin du Semeur pourrait être Rimbaud. Il s’agit en effet de rencontres heureuses dans la lecture et dans la vie. J’ai fait ces trois photographies que je publie à la fin de cette partie avec Marcelin Pleynet lors d’une visite au Musée du Louvre en octobre 2010. L’œuvre de Marcelin Pleynet est – comme en témoigne cet extrait de son journal que je publie – ce qu’il appelle un Póntos, une traversée, une navigation risquée. Cette écriture participe d’une individuation à travers l’art et la poésie. Qui aura autant écrit qu’André Breton et Marcelin Pleynet sur l’art et la poésie ? Il y a une présence et une voix très forte dans l’œuvre de Marcelin Pleynet. Se pourrait-il aujourd’hui qu’un lecteur n’écrive pas en vain sur l’œuvre de Lautréamont et de Rimbaud, mais encore sur celle d’Homère ? Les enjeux n’ont d’égale que votre disposition à pouvoir reconnaître l’art et la poésie. Lire et sentir font sans cesse le sujet. C’est l’expérience du monde et des autres, ce qui s’en dégage qui compte. Je suis très heureux de publier La poésie est radicale de Claude Minière et Petites physiques du baiser de Pascal Boulanger.Leur œuvre poétique et critique avec celle de Marcelin Pleynet m’accompagne dans tout ce que je fais. Je me sens très proche de ce qui m’occupe poétiquement en leur consacrant cette première partie. Il y a si je puis dire une certaine logique à l’œuvre. Des lectures et des rencontres qui se croisent et opèrent sur le motif. Je pense que le premier dossier de la revue consacré à Mathias Pérez, dans cette seconde partie de la revue, s’imposait de lui-même. Mathias Pérez a dans tout ce qu’il fait le grand mérite de savoir faire partager cette aventure. L’on retrouve dans la troisième partie de la revue Samuel Dudouit, Sanda Voïca, Didier Ben Loulou, Serge Ritman, Yann Miralles, Brigitte Donat, Cess Nooteboom et Henri Meschonnic. S’il y a un ascendant à l’œuvre autour de Marcelin Pleynet, peut-être en existe-t-il un autour d’Alain Jouffroy. La poésie vous engage dans la vie. Toute rencontre est décisive. Voyez Samuel Dudouit et Sanda Voïca avec Alain Jouffroy. Lisez Voler l’écriture à la mort et Je suis ici. Tout cela m’intéresse beaucoup. C’est toujours situé si vous voulez. D’où venez-vous ? D’où parlez-vous ? Qu’est-ce qui tout à coup vous pousse à prendre la parole ? Je vois cela très précisément à l’œuvre dans les photographies de Didier Ben Loulou. Voyez ces ombres d’enfants s’étendre à l’infini et vous comprendrez d’un coup d’œil ce que peut être dans ce monde une vie. C’est tout à fait considérable. L’obscur travaille ma lumière comme a dit Henri Meschonnic. L’on pourrait encore évoquer ici un ascendant autour de l’œuvre d’Henri Meschonnic, avec l’activité poétique et critique de Serge Ritman et de Yann Miralles. Sortir de la phénoménologie, de l’existentialisme et du structuralisme, demande de reconnaître le sujet en tant qu’activité du poème comme l’invite à le penser Henri Meschonnic. Cela s’entend avec les couleurs de ta main de Serge Ritman et Méditerranée romance (mouvement 3) de Yann Miralles. Je pense qu’il n’y a pas de prosodie personnelle sans passer par sa propre critique de la poésie. Lisez Anamnèse, extrait de L’espace d’un pas de Brigitte Donat. Voyez encore le poète Cess Nooteboom dont je viens de publier un choix de poèmes de son livre Le visage de l’œil sous le titre Contemporains. Ce rapport aux contemporains ne va jamais de soi. Henri Meschonnic dans son intervention Être Hugo aujourd’hui ne parle pas par hasard d’utopie et de prophétie, de pensée comme dissidence, où le politique peut être pensé dans et par le poème. Je termine cette troisième partie en publiant La pensée comme dissidence d’Henri Meschonnic. Hugo, en tant que poète et penseur, ne cesse d’agir en ce début de XXIe siècle.

Vous donnez dans ce sac du semeur grande place au peintre Mathias Pérez, en reproduisant des œuvres et en laissant place à la parole, au langage, le sien et celui de ceux qui écrivent sur lui, avec une attaque – qui n’aurait pas déplu à André Breton : « Les patrons de l’art contemporain (qui n’ont de goût que pour les pompiers du concept) refusent l’espace dont s’épaissit la couleur et lui interdisent donc de respirer en nous » – vous reprenez à votre compte cette saillie ?

Mathias Pérez est un artiste qui s’est toujours donné la liberté de vivre et de penser ce qu’il fait. Son art ne dépend pas plus des patrons que des politiques de l’art contemporain. Cette saillie envers cet aménagement de l’art contemporain est tout à fait située. Il s’agit d’un problème d’espace pour pouvoir exposer son travail et de rapport à l’art et à son œuvre que pose Mathias Pérez. L’art et la poésie partagent le même combat. Les Éditions Carte Blanche qu’a fondées Mathias Pérez participent de cette aventure. André Breton à Paris et à New-York s’est toujours battu pour cela. Le combat et l’aventure continuent aujourd’hui avec Mathias Pérez. La revue Fusées en choisissant Fusées pour titre ne démérite pas de la modernité et de son rapport au langage. Ce dossier que je publie avec Mathias Pérez permet d’entendre et de voir l’œuvre de Mathias Pérez dans son activité de création. Les écrits de Bernard Noël, de Claude Minière, de Christian Prigent et de Mathias Pérez ne cessent de traverser ce jeu de correspondance. Ce que peuvent l’art et la poésie nul ne le sait d’avance. C’est une porte ouverte sur l’inconnu. Voyez cette Mère à l’Enfant ou cet Hommage à Van Gogh dans Un trajet qui avance. Cette photo d’Olivier Verley de Mathias Pérez debout en son atelier dans Volte-face. Que l’on parle de peinture ou de poésie, c’est avant tout l’activité du sujet qui compte. « Pas d’ailes, pas de cœur, pas de sexe, juste quelques idées vite transformées en choses », dit Mathias Pérez. Cette controverse est une critique qui vaut autant pour l’art que pour la poésie.

Le sac du semeur vous pousse à aller ailleurs, poésies en devenir, roman, critiques, éditions, quel est, si je puis dire, votre programme futur ?

Le programme futur reste le même : publier ou republier ce qui mérite de l’être. Cela peut être vu comme un programme, mais seulement après-coup. Il s’agit chemin faisant de m’en tenir à ce que j’appelle L’irréductible avenir. Qui se veut à la fois une déclaration et un éditorial publiés sur le site de la revue le 8 février 2016 – cent ans jour pour jour de la création du mot dada dans un café à Zurich. Si Tristan Tzara a assisté à la suppression de la vie des Balkans, j’assiste aujourd’hui à la suppression de la vie de l’espace Syro-Irakien. C’est en convoquant un sujet éthique, poétique et politique dans ce qui pourrait être ce fameux Ego ergo ego de Hugo – Je, donc Je – que je reprends en quatrième de couverture, qu’il me semble envisageable de consacrer du temps à une revue et à l’écriture. La publication numérique de la revue en page world wide web et en portable document format et livret A5 à imprimer soi-même sur une vingtaine de feuilles A4 correspond à cette attente. Je reste persuadé qu’il importe de publier et de republier des œuvres qui soient capables de réinventer dans la continuité de la vie et du langage notre rapport entre la poésie et la vie. Que ce soit par l’intermédiaire d’une revue avec ou sans collection(s). C’est ce point de vue à la fois théorique, critique et poétique que je défends dans la revue numérique et gratuite le sac du semeur.

Philippe Chauché


 

dimanche 17 septembre 2017

Jean-Luc Marty dans La Cause Littéraire


« L’inconnue avait pris l’initiative de s’imposer à lui. Il en est maintenant certain : qu’elle ait pu marcher de cette manière, d’un arbre à l’autre, témoignait de l’intérêt qu’elle avait eu à se trouver là, à aller et à venir sous ses yeux, car elle ne pouvait pas ne pas l’avoir remarqué. Il en a été impressionné et, en même temps, affaibli, dans l’incapacité de faire face ».
 
Être, tellement est le roman d’un musicien aventurier, son archet tient ses personnages sous tension, roman grave et profond, qui frisonne comme une tragédie à venir, mais aussi comme une joie lointaine qui va se dessiner, à l’image de la suite N°3 de Johann Sébastian Bach par Alexander Kniazev, un éclat à naître et un frisson en devenir. Être, tellement est un roman du bout du monde du Brésil, le Nordeste, roman des sables mouvants, du désert qui gagne sur la vie, roman où se brisent des vagues rêvées, où des êtres se rencontrent, et une douce musique s’élève dans leurs cœurs*.
 
Être, tellement est un roman dont les personnages semblent attendre que leur destin les réveille, murés dans le silence. Un roman habité de voix fantômes, comme souvent ceux de Marguerite Duras, visité par une nostalgie lointaine, comme dans India Song – présence de Carlos d’Alessio –, nous sommes là, au cœur de Nordeste Song.Être, tellement est visité par une mélodie ancienne qui monte des rues et des terres arides du Nordeste. Roman où se croisent des vies qui se dérobent, des destins qui s’élèvent ou s’effondrent, c’est un roman de la destinée. Être, tellement est porté par le vent et le ressac de la mer, rien n’y est figé, même la vieille demeure coloniale oubliée qu’habite Antoine Delacourt, même les souvenirs les plus aigus qui couvent dans la mémoire de la pianiste Louise Fabre. Les personnages de Jean-Luc Marty n’attendent qu’une éclaircie, que les premiers accords d’une mélodie leur soit favorable, comme les pécheurs le disent d’une marée, qu’un nouveau monde leur tende les bras.
 
« La rua do baixo n’est pas une rue insouciante, propice à l’excès tropical. Il ne sait pas où sont les regards, lequel des silences abrite la question : D’où diable venez-vous, monsieur ? A laquelle il répondrait : Je viens du bout de la rue, de la maison coloniale. Cela fait longtemps qu’il vient de là où il dort. Et il dort un peu partout, Il dort dans le monde ».
 
Être, tellement est le roman de la terre brésilienne, frémissante, de la mer, où naissent des romans, de ces espaces où parfois se glissent des regards, celui d’un homme égaré, d’une femme qui a lâché prise, celui d’un brésilien en exil dans son propre pays, du Nordeste, du Sertão – comme deux mots en un. Ser, et tão. Être, tellement – qui pourrait être : Le Tao de l’Être – un roman, saisi dans les vents et les courants, pris dans les doutes, les peurs et les joies, comme dans les filets d’un pêcheur. Un roman d’aventure, un roman géographe, où la terre enflamme le récit, que l’on sait cher à Jean-Luc Marty, lui-même photographe romanesque, peintre du plan séquence, graphiste des sentiments. Être, tellementpasse du silence intérieur à la musique partagée des mots et des sensations, les corps s’accordent par le miracle des phrases hautement musicales de Jean-Luc Marty. Il écrit dans le tempo, et au cœur du tempo, ces transformations, ces appels de la terre, et des corps, qui se libèrent des tensions et des frayeurs.
 
« Plus que tout, c’est la mélancolie de l’endroit, si particulière, qui l’avait impressionnée. Une histoire de naissance et de perte, de mort peut-être. Une version du paradis enfantin avec toutes sortes de trésors dissimulés un peu partout, en même temps qu’un paysage comme doivent l’être ceux après les guerres, quand la vie respire encore, bien qu’à mille lieux sous terre. Un sentiment indéfinissable qui naissait tout à la fois du sol, de l’air, des odeurs, d’une splendeur détruite… ».
 
Jean-Luc Marty est un styliste précis et inspiré, qui se glisse entre les ombres et les éclats de lumière, qui porte à son cœur le Brésil et ses romances, qui a l’art de laisser le temps aimanter ses phrases, et les corps de ses personnages. Être, tellement est un roman charnel, qui se met à galoper comme les chevaux des vaqueiros, un roman pour fuir, et se trouver, un roman écrit sous un ciel zébré d’éclairs de sentiments, où la vie s’offre et se dérobe. Être, tellement est simplement inoubliable.
 
« Louise Fabre avait infiltré le gris. Elle avait mis fin au conditionnel, ce temps qu’il employait comme une précaution, une relégation intemporelle de ce qui le bouleversait. Elle le grandissait de tout. Elle le grandissait de ses absences, de ses failles. Louise parlait souvent de la beauté des failles ».
 
 
* Jens August Schade, Editions Gérard Lebovici

Philippe Chauché


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samedi 16 septembre 2017

Yannick Haenel dans La Cause Littéraire





« Cette population de pensées est un monde, et même les livres écrits et publiés par Melville ne suffisent pas à donner une idée de l’immensité qui peuple la tête d’un écrivain comme lui. D’ailleurs, il y a une phrase de Moby Dick qui évoque ce débordement : à propos du cachalot, elle évoque l’intérieur mystiquement alvéolé de sa tête. Eh bien, c’est précisément de cela que traitait mon scénario : l’intérieur mystiquement alvéolé de la tête de Melville ».
 
Il se peut qu’un grand livre soit écrit sous une divine protection marine, il se peut qu’un grand écrivain soit béni des fées. Il se peut que ce livre ait pour nom Tiens ferme ta couronne, et tout porte à croire que cet écrivain se nomme Yannick Haenel. Il se peut que ce roman, majestueusement cinématographique, soit saisi par les images et l’art secret de la mise en scène d’un cinéaste américain qui a filmé le cœur mystique de son pays, ses fureurs, ses cris et ses mensonges. Il se peut que ce livre majeur soit nourri du silence de l’aube, de petits éclats bleus, de visions et de noms.
 
Il se peut également que les noms habitent miraculeusement ce roman, comme ils ont habité CercleEvoluer parmi les avalanches, ou encore Le sens du calme et A mon seul désir, les noms témoins du temps révélé : Melville, Cimino, mais aussi Kafka, Hölderlin, ou encore Rembrandt. Melville, Cimino, deux noms qui vont poétiquement inspirer ce roman. Comme si le révélateur de Moby Dick et celui des Portes du Paradis renaissaient d’entre les morts, s’inspiraient mutuellement. Les mots et les noms, les images, et le souffle, voilà ce qui nourrit ce roman aventurier, la mer se lève, le ciel s’assombrit, mais une lumière continue à trembler dans le cœur du narrateur, une lumière italienne dans le ciel de New-York.
 
« Les ténèbres attendent que nous perdions la lumière ; mais il suffit d’une lueur même la plus infime, la pauvre étincelle d’une tête d’allumette pour que le chemin s’ouvre : alors, le courant s’inverse, vous remontez la mort ».
 
Tiens ferme ta couronne est cette lueur, cette étincelle qui renverse la mort, un roman inspiré où l’on croise Michaël Cimino, Isabelle Huppert, un producteur équilibriste, un dalmatien baptisé Sabbat que le narrateur perdra de vue, un joueur de poker affectionnant les armes, les secrets et les silences, une concierge échappée d’un film de Claude Chabrol, un maître d’hôtel au regard foudroyant, et une fée enchantée. Tiens ferme ta couronne est le roman d’une étincelle née de la lecture de Melville – Dans la fermeté de ce regard porté résolument en avant, avec une farouche énergie, s’exprimait une volonté de fer, une détermination invincible, un courage et une force d’âme infinis* – ébloui par le ciel de Paris et de l’Italie, roman d’aujourd’hui, embarqué dans une machine à remonter le temps et à l’apprivoiser. Le narrateur a sous les yeux son scénario, son Melville, mais aussi les images mouvantes et terribles des films de guerre et en guerre de Cimino et Coppola, les fracas des attentats qui ensanglantent Paris, la terreur qui s’invite et les douleurs que l’on sait, et comme remède, l’auteur de Mardi et la nacre : elle sauve l’instant où elle apparaît : une vie pleine de nacre, voilà ce que je désirais.
 
« Alors, j’ai prononcé à voix haute, en éclatant de rire, cette phrase qui était l’incipit d’un de mes anciens romans et qui, aujourd’hui, me semblait drôle : C’est maintenant qu’il faut reprendre vie. Et c’est vrai, c’était le moment – il fallait reprendre vie, il fallait trouver Léna ».
 
Lumineusement composé, ce nouveau roman de Yannick Haenel confirme, s’il en était besoin, qu’il figure parmi les grands romanciers français. Romancier vagabond, narrateur de clochards célestes qu’une phrase retourne, ces phrases talisman, hantent ses romans, des phrases qui sauvent – Sauve qui peut la vie, annonçait Jean-Luc Godard. Yannick Haenel est un romancier de la résurrection et du mouvement vers la lumière, à chaque pas que fait le narrateur de son nouveau livre, une nouvelle phrase naît et une nouvelle destinée se révèle. Romancier inspiré, il franchit des portes – le Paradis est là derrière, semble-t-il dire – qui s’ouvrent à des visions rares – Cimino en bateau face à la Statue de la Liberté –, des visions stupéfiantes – l’art du roman est l’art de voir ce qui ne se voit plus, ou ce que l’on ne veut plus voir –, comme des baleines blanches qui glissent dans les rêves de Melville.
 
Tiens ferme ta couronne est un roman touché par la grâce, comme le sont Cercle et A mon seul désir, un roman du désir, désir de vivre et d’écrire, d’inventer, de composer, désir de poétiser la vie, et de la rendre éternelle.

Philippe Chauché 

http://www.lacauselitteraire.fr/tiens-ferme-ta-couronne-yannick-haenel

samedi 2 septembre 2017

Eric Poindron dans La Cause Littéraire





Août 2017. Rencontre avec Éric Poindron, éditeur, écrivain, poète, critique, amateur de fantômes, de cabinets de curiosité, d’étranges collections, aventurier facétieux, fin connaisseur de champagne, de whisky et de vodka sur lesquels il a beaucoup écrit, il pourrait sans difficulté faire partie de l’Oulipo, il en fait peut-être partie d’ailleurs.
Lettre ouverte aux fantômes, les miens, les vôtres & peut-être les leur(re)s est un livre minuscule placé sous la protection de Gérard de Nerval, où l’auteur se délecte de quelques réflexions joyeuses et joueuses sur les fantômes – lorsque les fantômes sont astucieux… ils se cachent en pleine lumière. Cette lettre, est un livre qui s’envole au moindre souffle de vent – une porte qui claque ou une fenêtre qui s’ouvre dans une maison hantée – et qui rend hommage à ces être invisibles, distingués et discrets. Une façon amusante et romanesque d’écrire sous leur regard – les fantômes écoutent les mots et les comprennent déjà tout entier – terrorisé à l’idée qu’ils n’existent pas, on le saurait à moins, lorsque l’on invente à chaque page un monde enchanté (Editions le Réalgar, 2017, 4,50 €).
Comme un bal de fantômes est un roman où se glissent des poèmes, ou un recueil de poésie qui ne cesse de flirter avec l’art romanesque, Éric Poindron est un écrivain malicieux, curieux et savoureux. Il a l’art de faire voir ce qu’il imagine et d’imaginer ce qu’il ne va pas tarder à voir. Les nuits les nuits à ramasser les cailloux / troués qui portent chance / Les matins à laver les champignons et observer / les chats sauvages. Il croise dans ce labyrinthe romanesque, un soir de décembre à Reims, Gilles Lapouge, mais aussi Pouchkine – Les neiges sanglantes des artistes / sont des bouteilles brisées sans message / A l’amer –, écrit à Nerval, voit Paul Fort, divague, butine, écrit, invente des poèmes facétieux, embrasse l’été et les fleurs, dialogue avec les chats et se laisse embraser par les saisons, à lire sans se presser, une paquette dans la bouche (Le Castor Astral, 2017, 17 €).
 
 

 
La Cause Littéraire : Vous venez de publier ces derniers temps cinq livres, L’Étrange Questionnaire où le livre qu’il vous faudra en partie écrire. Ou dessiner, Bleu comme un orage à-mer, Le Cabinet des flots et des curiosités aux éditions Les Venterniers, une Lettre ouverte aux fantômes les miens, les vôtres et peut-être les leur(re)s aux éditions le Réalgar, Comme un bal de fantômes au Castor Astral dans la collection que vous dirigez « Curiosa & cætera » et enfin Bout(R)e en train, fantaisie théâtrale et aquatique aux éditions Les Venterniers. Si l’on reprend le titre de l’un de vos poèmes tirés de votre bal de fantômes : écrivain ou fantôme, Eric Poindron ? Est-ce vraiment sérieux tout cela ?
 
Éric Poindron : Fantôme, je l’espère, et pour le plus longtemps possible. En revanche, écrivain, je l’ignore et ce n’est pas à moi de le dire. Tout comme il existe des peintres du dimanche, il existe des écrivains des quatre jeudis ; oui, je veux bien être celui-là. A la vérité, je crois que je suis un éditeur qui écrit. Un peu comme les moines copistes de naguère, je suis un écrivain de marginalia. Pour la petite histoire, les marginalia sont les annotations ou les signes, les commentaires et les dessins, les plaintes ou les pensées laissées par les moines copistes dans la marge des incunables. J’écris ou m’efforce d’écrire dans les marges, celle qu’il nous reste peut-être à combler. Une manière de laisser ces propres sillons dans d’autres sillons. Ou célébrer les géographies frémissantes des chemins compagnons. Si marcher c’est suivre des pas et en laisser à son tour, l’écriture peut être le même esprit, à savoir suivre des traces et laisser quelques traces, ou quelques signes.
Pour le sérieux – écrivain ou fantôme ? – il m’est arrivé, autrefois d’être l’écrivain fantôme de quelques cinéastes, comme un exercice de style. Je sais seulement que les individus sérieux ne sont décidemment pas sérieux. Aussi je choisis fantômes. « Mon père et moi laissons toujours une lumière allumée quand nous sortons afin que les fantômes n’aient pas peur du noir » aime à dire ma fille. Et en chœur, d’ajouter : « et la “grande” musique aussi ! ».
J’ai imaginé la biblionomadie ou itinérance à travers les livres. Puis j’ai imaginé la notion de bibliopathonomadie, en introduisant la folie. Enfin la cryptobibliopathonomadie ou de l’égarement à travers les livres qui n’existent pas. À force de m’égarer j’ai réussi à me retrouver au milieu des livres qui n’existent pas. Et j’en ai tant et tant dans mon fonds ancien. J’ai donné vie par exemple à Maurice Jouande ou John B. Frogg ; bienheureux ceux qui les rencontreront, se passeront les livres sous le manteau. La littérature des marginalia c’est aussi ça, imaginer des à-côtés, et s’en amuser.
 
 
 
Vous venez d’ailleurs, et dans cet ailleurs littéraire, on croise Jules Renard, Roland Barthes, Oscar Wilde, Mark Twain, mais aussi Raymond Roussel, Jorge Luis Borges, Paul Fort, ou encore Sylvain Tesson, Thomas Vinau, Jean-Luc Marty et l’indispensable Richard Brautigan et tant d’autres connus ou ignorés, d’où viennent ces fréquentations littéraires, d’où viennent vos curiosités littéraires ? Vos curiosités d’écrivain et d’éditeur ? Vos collections particulières ?
 
Par méfiance, je suis allé très peu à l’école. J’ai toujours préféré les sous-bois. Quant à mes éducations, ce sont, dans le désordre, les bistrots, les églises, les musées et les bibliothèques publics. J’y ai fait de jolies rencontres et m’y suis fait des amis fidèles, comme les écrivains morts, par exemple. La curiosité ne s’explique pas. Je n’ai même pas manqué de livres lorsque j’étais enfant. La curiosité, comme la pêche à la mouche ou la scie musicale, est peut-être une saine activité, voilà tout. L’écriture et la collection sont deux activités distinctes et pourtant… La collection est une obsession et l’écriture une collection que j’invente. J’écris pour tenter de relier tous mes sujets d’intérêts. Et quand je commence à m’intéresser à un sujet, je collectionne tout ce qui s’y rapporte. Correspondances, objets, gravures. C’est pourquoi, la maison est remplie de masques, d’animaux empaillés, de mots encadrés, des boules de cristal, de statuettes africaines, de fétiches. Mes univers ressemblent à une porte dérobée qui me permet d’observer le monde (et l’époque que je goûte guère) derrière mon miroir sans tain.
 
Vous publiez votre premier livre chez Actes Sud en 1995 – Ricardo Freda, un pirate à la caméra – l’homme de Vampires !, et depuis vous n’avez cessé d’écrire, des contes, des poèmes, des « diableries », des amusements littéraires si je puis dire ? Comment vous définiriez-vous ? Ecrivain butineur ?
 
Entre temps, j’ai aussi écrit des longs-métrages pour le cinéma, des fiches techniques pour le champagne, une pièce de théâtre sur l’histoire des tuileries artisanales, l’histoire des machines à écrire pour Patek Philippe ou des notices gastronomiques sur le ratafia de champagne ou les champignons. Butineur me va bien. Tous les sujets sont intéressants, aussi je m’y intéresse. C’est peut-être de la faute des – nombreux – sujets.
 
Il en va de même de ceux que vous éditez ? Avez-vous des règles, des principes qui dominent vos choix ? Ou bien s’agit-il, là comme ailleurs d’une « liberté libre » pour citer Rimbaud ?
 
Antoine Houdar de La Motte avait écrit dans sa fable Les amis trop d’accord : « L’ennui naquit un jour de l’uniformité ». Si je possédais les poutres de la librairie de montagne, je ferais graver ce dernier vers. Alors j’édite comme je vis, sans être dupe.
Dans Le Rire, puisqu’il nous faut rire, puisqu’il ne nous reste que ça, Henri Bergson nous rappelle que « La seule cure contre la vanité, c’est le rire ». Alors rions un peu, avant de nous souvenir que, dans Choses vues, Victor Hugo écrit : « Que d’éternelles et incurables douleurs dans la gaieté d’un bouffon ! Quel lugubre métier que le rire ! ». Je suis ce fou-là, bouffon comme le Triboulet de François Ier. Fou qui rit, qui pleure de joie et de rire ; dupe et lucide, mélancolique et farceur. Fou toujours qui rit et tente de faire le bien. Fou comme un métier puisqu’il n’y a pas de sot métier. Et ce métier, c’est ma manière d’éditer et de donner vie à des livres inclassables.
 
Enfin je vous propose, comme on vous sait joueur, de répondre au questionnaire de Proust :
 
Le principal trait de mon caractère ?
L’enthousiasme et la rêverie à caractère fantastique.
 
La qualité que je préfère chez un homme ?
La camaraderie.
 
La qualité que je préfère chez une femme ?
Le bel esprit.
 
Ce que j’apprécie le plus chez mes amis ?
L’irrévérence bienveillante.
 
Mon principal défaut ?
L’impatience.
 
Mon occupation préférée ?
Me baigner-marcher-lire.
 
Mon rêve de bonheur ?
Un parc à chats, refuge de qualité pour les félins éclopés.
 
Quel serait mon plus grand malheur ?
Assister à l’extinction des espèces animales et ne plus jouir du « spectacle de la nature », comme l’écrivait l’abbé Pluche.
 
Ce que je voudrais être ?
Mécène.
 
Le pays où je désirerais vivre ?
L’Écosse des Highlands ou Savannah en Géorgie.
 
La couleur que je préfère ?
Le gris de Payne.
 
La fleur que j’aime ?
La rose trémière et les espèces des jardins de curé.
 
L’oiseau que je préfère ?
Le merle et le perroquet Gris du Gabon.
 
Mes auteurs favoris en prose ?
Valery Larbaud et Joseph Delteil, mais pas seulement.
 
Mes poètes préférés ?
Gérard de Nerval et tant d’autres. Liste sur simple demande.
 
Mes peintres favoris ?
Jean Siméon Chardin, Jean-Auguste-Dominique Ingres, Odilon Redon et Pierre Bonnard.
 
Mes héros dans la vie réelle ?
Dans ma vie réelle plus que dans La vie réelle : Sherlock Holmes pour la ténacité et la méthode, Athos pour les élégances et l’humanisme, Restif de la Bretonne pour l’art de la marche et de l’observation.
 
Mes héroïnes dans l’Histoire ?
La poétesse Sissi, pas l’impératrice, Elisabeth Amélie Eugénie de Wittelsbach, qui aimait Le Songe d’une nuit d’été et les bouffons de Shakespeare.
 
Mes noms favoris ?
Les noms des pierres, précieuses ou non.
 
Ce que je déteste par-dessus tout ?
Toutes les inélégances. Morales, vestimentaires, religieuses ou gastronomiques.
« Le proverbe plat et vulgaire : “Les goûts, ça ne se discute pas”, ce sont les gens de mauvais goût qui l’ont inventé. C’est vrai le MAUVAIS GOÛT, ça ne se discute pas : ça se COMBAT. Surtout et en cuisine » (Piotr Vaïl & Alexandre Ghenis, Le Bonheur à la russe de deux Gastronomes en exil, éditions Anatolia.)
 
Les personnages historiques que je déteste le plus ?
Les seconds couteaux et les délateurs.
 
Le fait militaire que j’estime le plus ?
Un Balcon en forêt, le Désert des tartares ou La Chambre noire de Longwood.
 
La réforme que j’estime le plus ?
Les animaux ne sont pas des meubles.
 
Le don de la nature que je voudrais avoir ?
Pouvoir guérir l’autre.
 
Comment j’aimerais mourir ?
En regardant l’océan, un chat, au moins, sur les genoux.
 
Mon état d’esprit actuel ?
Serein mais vigilant.
 
Les fautes qui m’inspirent le plus d’indulgence ?
L’improbabilité.
 
Ma devise ?
« Rire et faire le bien » et « Ici, nous vivons tous dans une ambitieuse pauvreté ».
 
Et j’ajouterais :
Quel livre rêvez-vous d’écrire ?
Le tour de ma bibliothèque en quatre-vingt jours.
 
Quel livre rêvez-vous d’éditer ?
Des dictionnaires insolites et des encyclopédies poétiques.
 
Philippe Chauché
 

samedi 26 août 2017

Olivier Guez dans La Cause Littéraire


« En moto, à vélo et en auto, il circulait parmi les ombres sans visage, infatigable dandy cannibale, bottes, gants, uniforme étincelants, casquette légèrement inclinée. Croiser son regard et lui adresser la parole étaient interdits ; même  ses camarades de l’ordre noir avaient peur de lui. Sur la rampe où l’on triait les juifs d’Europe, ils étaient ivres mais lui restait sobre et sifflotait quelques mesures de Tosca en souriant ».
La Disparition de Josef Mengele est un roman qui s’élance à l’assaut de l’aventure des nazis cachés en Argentine, à la manière de Mané Garrincha, il drible avec le fil de l’Histoire, ses phrases filent en souplesse et en rythme vers le but, d’un changement de pied il échappe aux lieux communs, à la molle joliesse du style et au chichi. Son style est vif, acéré, musclé, aérien, c’est un roman sans graisse comme le cinéma de Robert Aldrich, un roman En quatrième vitesse. La disparition de Josef Mengele est une plongée dans l’Argentine des Nazis, une terre à conquérir et une cache parfaite, fuyant leur défaite, les procès, le juste poids de l’Histoire et de sa Justice.
Leurs noms : Mengele, l’ange de la mort, le pilote de chasse Hans Ulrich Rudel, Ante Pavelić, huit cent cinquante mille victimes serbes, juives et tsiganes, Edouard Roschmann, le boucher de Riga, Adolf Eichmann. Ils s’installent dans la patrie de Borges, souvent sous un faux nom, d’autre fois non, y font des affaires, nourrissent des illusions de reconquêtes, courtisent les militaires et Perón, ne doutent de rien, ne regrettent pas grand-chose, leur passé criminel et génocidaire est un présent, qu’ils revendiquent. Ils sentent le souffre et la mort et se pensent immortels.
« Tout le monde a profité du système, jusqu’aux destructions des dernières années de guerre. Personne ne protestait quand les juifs agenouillés nettoyaient les trottoirs et personne n’a rien dit quand ils ont disparu du jour au lendemain. Si la planète ne s’était pas liguée contre l’Allemagne, le nazisme serait toujours au pouvoir ».
La Disparition de Josef Mengele suit l’eugéniste nazi à la trace dans une argentine effervescente, prise sous les feux nationalistes de Perón, de ses admirateurs zélés. Les nazis s’approchent du pouvoir, mais Mengele sait se tenir à distance, le tueur d’Auschwitz flaire le danger, il est sur ses gardes, et Olivier Guez saisit cette tension qui le fait frissonner, d’autant plus quand il apprend que les israéliens du Mossad ont mis la main sur Eichmann, Les nazis en exil ne connaîtront plus la paix. Le corps et l’âme de Mengele ne s’en remettront pas, ils aimanteront tous ses maux. L’incendie se propage, alors il quitte l’Argentine pour le Brésil, après avoir fait escale au Paraguay. Le médecin de l’extermination de juifs d’Europe se transforme, vieillit vite, se perd, sans perdre sa meurtrière folie antisémite, une transformation romancée avec une grande précision par Olivier Guez, orfèvre qui manie les métaux rares, le roman en est un. Romancer n’est autre que s’approprier le réel, le faire sien, le roman des nazis en fuite et en terreur, Mengele tourne dans la nuit, et sera consumé par les flammes.
« Baigné d’une lumière blanche, un carrefour cerné de hauts bâtiments sans portes ni fenêtres et surmontés de cheminées qui grimpent jusqu’au ciel empeste la chair grillée. Mengele est au centre ; il a rajeuni de vingt ans et porte son uniforme SS à tête de mort. Ses bottes lustrées pataugent dans le sang, toute la place déserte est jonchée de sang et survolée par de grands rapaces noirs ».
Olivier Guez a traversé l’Amérique du Sud sur les traces du bourreau, sur les traces des nazis cachés, ensevelis un temps par les dénis de l’Histoire, vu ces lieux où les corps en fuite se sont dissimulés, lu et relu des témoignages, des récits, des romans – dont l’admirable Face aux ténèbres de William Styron –, il en a tiré un roman d’une folle ambition, suivre pas à pas ce tortionnaire. Un roman déroutant, par sa rage, par sa force évocatrice, par sa rigueur, sa saveur, sa composition, son style, qui nous plonge au cœur des Ténèbres, de nos propres ténèbres.

Philippe Chauché
 
 

mercredi 16 août 2017

Survivre dans La Cause Littéraire




« Je fais ce cauchemar de façon régulière depuis que j’ai vu la photographie sordide de la fosse du Bataclan. Quand je revois les corps troués, déchiquetés, abandonnés dans des positions humiliantes, quand je revois cette boucherie dans ma mémoire : j’ai la haine. Quand je revois le sang répandu sur le sol, un goût métallique, c’est comme si j’avais ce sang dans ma bouche, c’est comme si leur sang était mon sang, et de nouveau j’ai la haine ».
Survivre est un roman étourdissant, éblouissant, âpre, troublant, saisissant par sa force, sa rage, sa composition, un roman à l’écoute des morts. Ceux du Bataclan hantent ce roman inouï, comme ceux du 11 septembre nourrissaient celui tout aussi exceptionnel de Don DeLillo (1). Ces morts anonymes, puis identifiés, ces ombres transpercées, visages effondrés, ces corps mutilés, cette jeunesse sacrifiée, cette terreur qui s’immisce dans chaque regard, entre chaque page, font trembler Survivre, comme nous avons tremblé la nuit de ce crime contre nature, contre la vie, la pensée et la joie.
Survivre est un roman brillamment composé, comme le dirait un écrivain Girondin, composé avec la saveur de la jeunesse d’écrivain et le savoir de tous les livres lus par l’auteur, cette mémoire indestructible, cette mémoire perpétuelle de milliers de pages qui résistent au temps et aux assassins. Survivre lorsque l’on a l’âge de Rimbaud dansant dans les rues de Paris, survivre en poésie contre l’horreur, les cauchemars, les voix et les corps des morts qui vous hantent n’est pas une mince affaire, mais l’écrivain possède des armes secrètes, qui parfois du désastre le sauvent. Survivre face à l’ignominie qui se répand tel un virus mortel sur les écrans et les tablettes, survivre à la douleur et aux doutes, à l’intranquillité de la jeunesse, à la haine, ce roman exceptionnel en porte les signes et les traces, et son art romanesque en est l’âme bouleversée et bouleversante.
« J’étais désormais à l’épicentre de la tuerie. Mes pieds touchaient le même trottoir que celui foulé par les assassins. Depuis novembre, chaque fois que je me retrouve devant cette salle, je ressens un mélange de terreur et d’excitation morbide : je revis la nuit noire ; la nuit du basculement ».
Survivre à la terreur, au monde qui s’enflamme, aux crimes qui terrorisent, aux cris et aux pleurs, survivre à l’absence, aux visages crucifiés, aux corps morcelés, aux noms oubliés. Frederika Amalia Finkelstein accomplit ce basculement, traverse cette nuit noire, et écrit son basculement. Son roman porte haut l’art littéraire du saisissement, de l’effroi, du trouble et du doute, même si à son âge on n’est jamais très sérieux, elle a pour elle d’avoir dû et su composer avec la terreur, celle qui ne cesse de la suivre à la trace, de composer avec la généralisation planétaire du terrorisme, les tueries de masse et les assassinats filmés, avec la mise en images mouvantes de la mort (2), visibles simultanément sur la terre entière et sur l’écran de son téléphone portable. Alors, il a fallu composer et écrire, dans l’urgence, pour éviter la chute, écrire, le mieux possible, le plus justement, le plus précisément avant la fuite, avant le départ et l’envol vers le bout du monde.
« Ce matin, dans la rue, j’ai voulu jeter mon téléphone : l’envie m’a pris de le fracasser contre le trottoir. Rompre la corde invisible que j’ai autour du cou. Renoncer aux objets. Renoncer aux réseaux. Partir. Recommencer. Mais pas en tuant, pas en massacrant, pas en crachant de la haine. Ce n’est pas le courage qui vous donne le culot de vous suicider au milieu d’une foule ou dans sa propre chambre, au milieu de vieux jouets. Ce n’est pas le courage. C’est la peur. La peur de l’amour. La peur de la joie. C’est cela même qui nous menace : la peur d’être vivant ».
Frederika Amalia Finkelstein poursuit avec un talent rare son récit romanesque des tragédies du monde, du monde qu’elle voit, qui en permanence se rappelle à elle, elle écoute ces voix – Dante n’est pas très loin – et elle écrit. Son style, sa manière, son art précis de la composition, du trait, du détail, sa langue graniteuse, rugueuse, cette langue unique, immédiatement reconnaissable éclatait déjà dans son précédent et premier roman : Les glissements perpétuels de ma mémoire ont suffi à me surprendre, à me faire voir que le temps revient sans cesse, au point que je ne sais plus qui je suis, ce qui est probablement une chance car j’aurais eu du mal à croire à ce que l’on nomme l’identité (L’oubli). Elle sait tout du rythme, de la violence des phrases, de l’uppercut de la langue – le français est la langue des écrivains qui savent esquiver et frapper –, de l’absolu nécessité d’écrire contre l’oubli, contre l’oubli des noms des Juifs d’Europe, des victimes de l’attentat terroriste islamiste du Bataclan, des morts qui s’ajoutent aux morts, et ainsi de suite, comme une litanie terrifiante. Alors, il y a la littérature – la Beauté d’une phrase sauve du désastre –, l’art romanesque, qui donne à voir une ouverture, un passage, un chemin, autre que celui qui s’affiche jour et nuit sur les écrans des téléphones connectés à l’horreur planétaire.
La jeunesse éperdue n’est jamais perdue, elle sait qu’elle peut compter sur les poètes pour la sauver – Nuit de juin ! Dix-sept ans ! – On se laisse griser. La sève est du champagne qui vous monte à la tête… (3) – les livres sont là, plus que jamais vivants,  Survivre est de ceux-là.
Philippe Chauché
(1) L’Homme qui tombe, traduit de l’américain par Marianne Véron, Actes Sud
(2) L’occasion de lire ou de relire Daech, le cinéma et la mort, Jean-Louis Comolli, Verdier
(3) Roman, Poésies, Arthur Rimbaud, La Pléiade (édition d’Antoine Adam), Gallimard

mercredi 12 juillet 2017

Cabaret Biarritz dans La Cause Littéraire



« Ah, Biarritz ! Qui n’a point vécu cet âge d’or à Biarritz ne connaît ni la vie ni ses plaisirs. Telle que vous me voyez aujourd’hui, j’administre ce modeste salon de thé, ici, dans le sombre Paris, mais il fut un temps où dépendaient de moi les fastes et les splendeurs du Château basque… ou devrais-je dire… de la villa Belza », Odette (Elise Vsard, Gouvernante du Château basque, villa Belza).
 
Cabaret Biarritz est le roman d’un saisissement, celui d’une tragédie, la mort d’une jeune femme Aitzane Palefroi, durant l’été 1925, retrouvée noyée, nue, dans le Port des Pêcheurs de Biarritz. Un faits divers dirions-nous, un suicide pensent certains témoins, précédé de noyades (l’océan a parfois ses raisons) et suivi d’un autre suicide à l’arme à feu, cette fois lors de luxueuses fiançailles à l’hôtel du Palais. Cabaret Biarritz est un miroir, où scintillent les feux les plus troubles de la cité balnéaire basque et qu’un écrivain oublié tente d’éclairer.
 
Que s’est-il passé, pourquoi cette jeune apprentie s’est-elle jetée dans le port ? S’est-elle vraiment jetée dans l’eau tumultueuse, ou l’a-t-on poussée ? Pourquoi Alexandre Saint-Barthélemy s’est-il donné la mort ? Quel secret recèle le sous-sol de l’hôtel des Princes ? Qui détient la vérité, qui la cache ? Autant de questions que vont tenter de dénouer les entretiens qui nourrissent le livre. Les entretiens de Biarritz, menés par un écrivain du nom de Georges Miet, tissent fil à fil et page à page le portrait de Biarritz des années 20, et celui de celles et ceux qui y vivent, y dansent, y font des affaires, s’y ennuient, s’y amusent, ou y noient leurs doutes sous les dorures de l’hôtel du Palais ou du Casino Bellevue – ce lieu de la modernité… fréquenté par les cercles les plus cultivés de l’avant-garde européenne.
 
« La guerre était terminée et, malgré les désastres abominables qu’elle avait semés sur le continent, les Européens semblaient bien décidés à prendre leur revanche : comme s’ils désiraient consommer tout le champagne qu’ils n’avaient pu boire pendant le conflit, comme si leurs muscles s’étaient engourdis et brûlaient de danser le charleston, ou comme si les mites avaient dévoré toutes les robes ampoulées pour laisser place aux charmes et à la beauté de la jeunesse », Gedeon Wilcox, Rentier.
 
José C. Vales nous offre là un roman en forme de puzzle littéraire, où chaque nouvelle pièce trouve sa place, s’emboite, se glisse dans l’intrigue, la contredit, la vérifie, la suspend. Paroles de journaliste, de rentier, de pilote de montgolfière, de gendarme, de cuisinière, de femme distinguée, de valet de chambre, de photographe, de greffier, de fossoyeur et de danseuses, paroles d’acteurs de cette vie flamboyante, saisies par un écrivain anonyme que suit à la ligne José C. Vales, prouvant ainsi que l’auteur n’est autre que celui qui parfois compile, recopie, assemble et commente les écrits des autres. Cabaret Biarritz est un roman aux mille échappées, aux pistes qui se brouillent, aux regards qui se figent, aux mensonges qui déroutent, aux manières et aux manigances, aux poses et aux affects, tout y est troublant, étrange, comme conclure avec Georges Miet, que « Le présent n’était pas nécessaire ».
 
« C’est Aitzane Palefroi qui déroule le fil dans ce labyrinthe, dit Beatrix. Et ce fil nous conduit de la villa des Perth-Williams à la maison des Saint-Barthélemy, puis de la pension où vivait misérablement James Hett à la demeure du juge DuPont et de sa fille Margulee, et de là, chez Mlle Pauline Bellay, la sœur de… »
 
Cabaret Biarritz est un roman multiple et malin, une comédie réjouissante composée avec finesse, portée par des dizaines de styles qui comme des vagues meurent sur la plage des Basques, une fantaisie de paroles disparates, une géographie romanesque de la ville des « prodiges », aimantée par la Villa Belza et toutes les rumeurs les plus folles qui l’entourent. Une ville où se sont peut-être croisés Flaubert, Stendhal, Hemingway et Fitzgerald, le Marquis d’Arcangues, Orson Welles, des toreros, Picasso, des marins, Pierre Loti, Roland Barthes même s’il préférait Bayonne, Mary Heuze-Bern, Frédéric Schiffter et ses penseurs tristes, et José C. Vales, tant Biarritz habite son roman, tant ses rues, ses villas luxueuses d’un autre siècle, ses roches, ses salons et ses vagues nourrissent son intrigue, son cabaret littéraire avec vue sur l’océan.
 
Philippe Chauché

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