samedi 15 juin 2019

Le Roman du Tour de France dans La Cause Littéraire



Christian Laborde, l’écrivain gascon, est un passionné de vélo. On lui doit notamment un Dictionnaire Amoureux du Tour de France (Plon), et plus récemment Robic 47 (Ed. du Rocher). Il a reçu en 2015 la médaille du Tour de France pour l’ensemble de ses livres consacrés aux Géants de la route, des mains de Bernard Hinault, le quintuple vainqueur de la Grande Boucle.
Il s’agit d’un Tour de France aux mille entrées, où l’on croise Louis Aragon – le goût violent de vaincre la nature et son propre corps, l’exaltation de tous pour les meilleurs. René Fallet – Prince du comptoir, des syllabes et du braquet… Laurent Fignon – Il rayonne dans l’exploit, l’attaque, l’assaut, n’assiégeant que les plus hautes citadelles… Mais aussi Antoine Blondin – Le général de Gaulle est le président des Français onze mois sur douze. En juillet, c’est Goddet. Ou encore Lance Armstrong – L’on reproche souvent à Lance Armstrong d’être hautain. Il l’est. Hautain : doué pour les hauteurs. Et enfin – mais une fin toute provisoire – Nico Mattan – Le 13 juillet 2000, le Belge Nico Mattan fait son miel du col de Notre-Dame des Abeilles avant de laisser Marco Pantani-Korsakov interpréter Le vol du bourdon dans le Ventoux.
Ce Tour de France est une escapade, une escapada, une échappée, d’où se détachent quelques figures héroïques de cette aventure unique : Géminiani, Fignon – Il a tellement de classe, tellement « la troisième jambe » qu’il remporte le Tour de France lors de sa première participation. Armstrong – Je ne roule pas pour le plaisir, je roule pour la douleur. Froome – Le 20 juillet 2017, dans la montée du col de l’Izoard au sommet duquel se juge l’arrivée de la 18e étape, Christopher Froome répond aux accélérations et aux attaques de ses rivaux par une pédalée frénétique, un ainsi-Froome-Froome-les petites-manivelles qui les écœure tous.
C’est en somme des hommes et des Dieux, c’est piquant, réjouissant, souvent drôle, touchant, savant et savoureux.
 
entre Pau et Avignon, les Pyrénées et le Ventoux, mai 2019 rencontre avec Christian Laborde

Philippe Chauché : Christian Laborde, d’où vient cette mémoire vive du Tour de France, de ses héros et de ses anonymes, des corps stylés, des cols et des échappées, qui sonnent chez vous, comme des Odyssées ? Comment est née cette passion ?
 
Christian Laborde : Elle vient de mon enfance, de la cuisine de mon enfance : la toile cirée, les verres Duralex, la bouteille de rouge, et mon père qui me raconte les exploits des héros du Tour, Vietto, Gaul, Lazaridès… Mon père était un fabuleux conteur. Et les héros dont il me parlait durant l’hiver, je les voyais passer devant moi, en juillet, dans les lacets du Tourmalet. Ça a commencé là, ça a commencé comme ça.
 
Ph. Chauché : Quand on évoque le Tour de France, on pense immédiatement aux Pyrénées, comme si cette chaîne de montagnes était née pour le vélo ?
 
Ch. Laborde : Elle est née pour le vélo, bien sûr, vous avez raison. Les livres d’histoire disent que Dieu a créé les Pyrénées pour séparer les Français des Espagnols. Billevesées que tout cela ! Il s’en fout, Dieu, des frontières et des états. Il a créé les Pyrénées pour distinguer les grimpeurs des non-grimpeurs. Car « Dieu s’intéresse aux courses cyclistes », comme l’écrit Marcel Aymé.
 
Ph. Chauché : Le Tour de France est un rendez-vous unique pour les sportifs, les professionnels, les journalistes – le Tour avant les images, ce sont des voix à la radio, ce que vous faites durant le tour sur les ondes de RTL –, les amateurs, les curieux, des milliers de français sur les bords des routes ou devant leur poste de télévision. Un rendez-vous avec parfois la fantaisie, souvent la douleur et la joie. Un rendez-vous également avec le verbe, peu de sports – avec le tennis, la boxe, et parfois le rugby – n’offrent autant d’échappées belles aux écrivains. Le Tour fait parler et fait bien écrire. Vous en connaissez les raisons ?
 
 
Fausto Coppi
 
 
Ch. Laborde : Le Tour est source d’inspiration pour les écrivains, et la raison, la voici. Que fait le Géant de la route ? Il tente une échappée, une « fuga » comme on dit chez Fausto Coppi. Bref, le Tour de France, ou d’Espagne, ou d’Italie, c’est l’art de la fugue. L’écrivain reconnaît, dans le champion, quelqu’un qui lui ressemble, quelqu’un qui, comme lui, s’enfuit. Il s’agit, par l’exploit ou par l’écriture, de sortir du peloton, de s’échapper, d’échapper à l’usine, à la ferme, à son milieu, à la société, à soi-même. C’est bel et bien cette fuite capitale, héroïque qui fascine et inspire les écrivains. Cette échappée, qui plus est, est poétique lorsqu’elle naît dans le Tourmalet, c’est-à-dire dans une nature redevenue hostile, une nature qui se défend, aidée par la pluie, l’orage, le froid. On n’est donc plus dans le sport, mais dans l’épopée, mot qui désigne à la fois l’exploit et le texte qui le raconte. Ajoutons que le Tour fait aussi le bonheur du romancier en lui offrant des personnages colorés. Ecoutons Raymond Mastrotto parlant d’une défaillance survenue dans le Tourmalet, en 1967 : « Dans le Tourmalet, je suais tellement que je graissais la chaîne ». Où parle-t-on de la sorte : à Roland Garros ? Non, chez Audiard.
 
Ph. Chauché : Le Tour est donc une affaire de mots et de langue, les surnoms que l’on donne aux coureurs, cet incroyable bestiaire : Le Bison, La Gazelle de Peyrehorade, Le Blaireau, Le Taureau de Nay, Le Sanglier, de noms de cols, des coureurs, dont en quelques phrases vous offrez un souvenir, une image, un éclat, dans une langue virevoltante : Luis Ocaña qui fait parler la poudre… les géants du Tour parfois se querellent, prennent leurs maigres gants pour des gants de boxe, le bitume pour un ring. Je me souviens que votre ami musicien gascon Bernard Lubat disait que Coltrane devait jouer avec l’accent, vous diriez la même chose des Géants du tour, ils pédalaient et pédalent avec l’accent ?
 
Eddy Merckx dans le Ventoux
 
 
Ch. Laborde : Qu’est-ce que l’accent ? Si j’en crois Michel Serres, « l’accent c’est la trace d’une autre langue dans la langue ». Cette autre langue, cette langue ancienne, les Géants du Tour la parlent quand ils pédalent. C’est une langue vivante, un désordre verbal absolu, hautement subversif, qui s’oppose aux mots d’ordre, ceux des communicants, et ceux des agents du marché qui nous somment de nous taire et de consommer, une langue qui secoue de l’intérieur la langue régnante, globale, fade et tyrannique. La langue ancienne, c’est la langue des légendes, de la démesure, les mots de l’âme enchâssée dans la « viande » (terme lubatien), la langue de Pantani, la langue de l’enfance. Que Pantani s’envole dans l’Izoard, et l’enfance tout à coup reprend ses droits.
 
Ph. Chauché : Les « entrées » de votre Tour de France sont truffées d’anecdotes – choses inédites et petits faits curieux dans son premier sens –, de courtes histoires, qui pourraient à chaque fois devenir des romans d’aventure. Si je vous dis que vous auriez pu baptiser votre livre Les romans du Tour de France, ou alors Le Tour de France de la saveur et du savoir, vous êtes d’accord ?
 
Ch. Laborde : Les romans du Tour de France : oui ! Car chaque entrée raconte, comme vous le dites, une histoire, laquelle peut faire trois lignes ou deux pages, ou prendre la forme d’un dialogue ou d’un slam. Les Romans du Tour de France, oui ! Ou bien Les Contes du Tour de France. Car je demeure profondément un conteur. Je n’oublie pas que savoir et saveur ont la même étymologie…
 
Ph. Chauché : L’aventure se poursuit en juillet prochain, nouveau Tour et nouvelles escapades sportives et littéraires, vous le suivrez ? Et bientôt un nouveau roman ?
 
Ch. Laborde : L’aventure se poursuit et, en juillet, j’ai rendez-vous avec l’enfant émerveillé que j’étais, à Aureilhan, dans la cuisine, quand mon père parlait, ou dans le Tourmalet quand Bahamontes passait, seul. Un nouveau roman bientôt ? Probablement, mais laissons les mots décider, cher Philippe. Et faisons nôtres ceux d’André Breton : « Après toi, mon beau langage ! »
 

Philippe Chauché

http://www.lacauselitteraire.fr/le-tour-de-france-christian-laborde-par-philippe-chauche
http://www.lacauselitteraire.fr/rencontre-philippe-chauche-et-christian-laborde

vendredi 31 mai 2019

Pascal Boulanger dans La Cause Littéraire







« Aragon a été rimbaldien : Je ressentais vivement l’espoir de toucher à une serrure de l’univers : si le pêne allait tout à coup glisser. Rimbaud : J’ai seul la clé de cette parade sauvage. Et puis Aragon a renoncé, il est tombé dans les bras de maman Triolet et du Parti communiste (à l’inverse Artaud n’a jamais cédé, mais au prix de la folie) ».
 
Les chemins de Pascal Boulanger ne sont jamais de charmants layons ombragés et odorants, il goûte plus profondément les sentiers escarpés, les chemins caillouteux où à chaque pas on risque la chute. Les à-pics, les falaises, l’océan en furie au pied du tombeau de Chateaubriand. Il s’y aventure sans complaisance, comme il s’aventure sur les plages près de chez lui en Bretagne, écrire c’est aussi entendre le silence du vieil océan.
L’écrivain poète croise le fer avec le réel et l’histoire, ne ruse pas avec son siècle, mais lui rend coup pour coup. Il sait que le style est l’arme la plus affutée des poètes,  il sait que pour bien écrire, il faut savoir bien lire, que se soit Aragon, Rimbaud (dont il partage l’écoute précise avec Marcelin Pleynet), de Gaulle et Debord (le co-fondateur de l’Internationale Situationniste s’amusera à détourner le Général dans Panégyrique : Toute ma vie, j’ai n’ai vu que des temps troublés… quand de Gaulle écrit : Toute ma vie, je me suis fait une certaine idée de la France), Lautréamont, Claudel (Un poète regarde la Croix… La Croix, le vertical de la transcendance et l’horizontal de l’immanence se croisent sur un corps jeté en pâture, autrement dit, sur l’actualité comme reconduction de l’Enfer), Claude Minière, Philippe Muray et Arno Schmidt. Ils l’accompagnent, il vérifie à leurs côtés la pertinence de leur singulière présence dans ces carnets acides et heureux.
 
 
 
 
« Je suis issu d’une famille nombreuse : Baudelaire, Rimbaud, Claudel, Léon Bloy, Péguy, Pasolini, Louis Calaferte… La liste est longue, je cite ceux-là à dessein. Voilà des témoins qui ne s’embarquent pas dans la nef des fous, bouche béante et langue vide ».
« Je suis en avance… J’aime aimer d’avance ».
« Le mal aimé est mal armé ».
 
 
 
 
C’est bien, ici, comme dans sa lumineuse Anthologie 1991-2008 (L’œil habillé d’une paupière n’est pas dans la tombe. D’ailleurs, placé en ce lieu de parole qui fait parole, Rien ne meurt qui a commencé), une affaire de style qui prévaut, le style comme une arme aiguisée à souhait. Pour bien frapper, il faut frapper juste et avec la rapidité de l’éclair. Face à ce qu’il qualifie de nihilisme actif ou passif, aux concessions à la platitude, à l’épuration technique (…) qui gagne en effet, et depuis des années, les médiathèques avec la complicité de la plupart des nouveaux bibliothécaires incultesà la débâcle collective, il porte le fer. Ses armes : les grands complices de la pensée, de la poésie et de la littérature, des mots et de phrases explosives. Si vous vous demandez : Pascal Boulanger combien de divisions ? Nous répondons des siècles de romans et de poèmes, de dictionnaires et d’encyclopédies, de penseurs et de poètes, de romanciers et de saints.
 
« Pourquoi j’apprécie tant le catholicisme de la Contre-Réforme ? Parce que l’incarnation est une poésie grandiose…
Le sang qui baigne le cœur est pensée (Empédocle) ».
« Chaque jour, avec nos yeux de chair grands ouverts, sur la musique, sur les ruines de la ville, chaque jour est un miracle ».
 
Jusqu’à présent je suis en chemin va aggraver cette mauvaise réputation du poète, trop à droite diront certains, trop conservateur ajouteront d’autres censeurs embusqués, trop chrétien pourra-t-on peut-être lire ici, et d’autres compliments qui ne manqueront pas à l’appel, mais Pascal Boulanger ne s’en émeut pas, il lit, il écrit, il griffe, il convoque, compare, admire et raille, il est en guerre. C’est un nouvel acte de la guerre du style qu’il partage avec un Girondin des Lettres.


Philippe Chauché

http://www.lacauselitteraire.fr/jusqu-a-present-je-suis-en-chemin-carnets-2016-2018-pascal-boulanger-par-philippe-chauche


mercredi 29 mai 2019

Bonnard dans La Cause Littéraire



« Bonnard remplissait ses agendas comme des carnets de notes et de croquis, les ayant toujours à portée de main pour saisir un motif sur le vif, poursuivre une recherche graphique ou écrire une pensée, à côté d’annotations triviales de la vie de tous les jours », Céline Chicha-Castex, Les agendas de Bonnard.
 
« Le dessin c’est la sensation. La couleur, c’est le raisonnement », Pierre Bonnard, Observations sur la peinture.
 
Nous sommes en 1927, le 3 octobre, le peintre va avoir 60 ans, il a acheté Le Bosquet au Cannet, ce sera sa maison et c’est aujourd’hui son musée. Il peint, il dessine, et tient son agenda, on y lit : « beau temps doux très beau paysage bleu du port. Couleur – lumière – couleur – couleur ». Tout est là, toute peinture peut advenir : le ciel, le port, la lumière, les couleurs seront au rendez-vous, le peintre est doté d’une vue sur-aiguisée, il voit cette lumière, qui demain, loin du motif, sera sa lumière unique, ses lumières.
Mais ce ne sont pas des carnets préparatoires, c’est tout autre chose, ce sont des carnets de présence au temps. L’œuvre d’art, un arrêt du temps (Pierre Bonnard, 16 novembre 1936, Observations sur la peinture, L’Atelier Contemporain, 2015).
 
 
 
1929 : Pierre Bonnard est à Arcachon, sur son carnet au mois de janvier il y dessine le port, des bateaux et une barque et il note : « brumeux froid brouillard et beau ». Rien de plus simple, rien de moins démonstratif, trois mots, deux dessins au crayon noir, et la vie s’illumine. Le geste est précis, la notation parfois surprenante, le peintre se contente de saisir et de se saisir de ce qu’il voit. Les voiles d’un bateau, le visage de Marthe, les esquisses de son corps, Marthe, qui sera sa régulière et profonde inspiration.
 
Le 8 novembre 1930 : « beau brumeux – dessin – la main légère – formes de l’ombre », un an plus tard, au mois d’avril « tout effet pictural doit être donné par des équivalents de dessin. Avant de mettre une coloration, il faut voir les choses une fois, ou les voir mille ». Au Cannet sous ses yeux, des arbres : cerisier, amandier, saule, mimosas, glycine, rosiers, les toits rouges, la mer en contrebas de la colline et le ciel, une palette de bleus.
 
« Si Bonnard a choisi le dessin, c’est que celui-ci est devenu de plus en plus pour lui le sismographe aussi bien du mouvement intérieur que du choc intérieur, de la secousse de l’émotion originelle », Alain Lévêque, De l’apparence à l’apparaître.
 
Pierre Bonnard par Henri Cartier-Bresson
 
 
« Ces petits agendas, qui sont des trésors d’émotions, ont accompagné Bonnard de 1927 à 1946 ; ils ne sont pas à proprement parler le journal de sa vie, ils sont plus que cela », Véronique Serrano.
 
Cette somptueuse édition donne la part belle à ces carnets au fil des jours, reproduits en pleine page aux côtés de tableaux de Bonnard, et par le miracle de l’imprimerie, nous sommes face aux regards qu’ils nous portent – on sait que ce sont les tableaux qui nous regardent et non l’inverse : Les Voiliers, Régates, vers 1932, une MarineCannes, 1931Le Bateau jaune, 1938, Nu à la chaise, vers 1935-1938Bord de mer. Champ rouge, vers 1938, et ce ne sont qu’explosions de couleurs, rouges, jaunes, bleus et gris, la peinture est un mouvement permanent, comme chez son ami Matisse, et comme chez Cézanne, il y a des incendies qui couvent sous la matière des couleurs.
 
Le 13 février 1936, Bonnard note pluvieux, le lendemain, nuageuxla nature vidée de son utilité, un peu plus tard, ce sera beau, rose, vert, bleu orange des dessins de Marthe, sa grande et belle nature. Le peintre n’a jamais été aussi vivant.
 
 
 
L’Atelier Contemporain publie également : Au Pont du Diable, Croquis 1990-2010 d’Alexandre Hollan (2019, 25 €) : « Très souvent, tout à coup je ressentais la vie qui animait une personne. C’était une impression très vivante et chaque fois en mouvement ». La préface de ce beau carnet de dessins est signée Yves Michaud : « (Non) ses dessins sont là pour voir et faire voir, pour sentir et saisir des moments de vision et de sensation, dans une étonnante absence de distance avec les personnages dessinés ». Le peintre des arbres dessine ce qu’il voit, loin du tumulte, dans la précision du regard. La main est libre, comme chez Bonnard, une ligne, une courbe, et voici une femme au visage dressé, un chien, un homme qui fume, nous sommes au bord de l’Hérault, au pied du Pont du Diable, en plein soleil. Alexandre Hollan saisit sur le vif, un profil, un visage, un corps allongé : « Une ligne, c’est tout le dessin », Yves Michaud.
 
Philippe Chauché
 
 
 
 
 

jeudi 23 mai 2019

Rolin - Sollers dans La Cause Littéraire

 






« Patricia Boyer de Latour : Besoin de silence, dites-vous…
Dominique Rolin : Oui, vivre pour moi, c’est considérer le silence comme le matériau premier de l’atmosphère. Je peux rester silencieuse très longtemps. C’était comme ça du temps de Bernard, c’est comme ça aussi avec Jim. Nous pouvons rester des heures sans parler. A Venise, nous pouvons travailler en nous tournant le dos, sans nous voir, tout en ressentant la force magnétique du silence qui est là. Le silence est offert à tout individu, mais beaucoup le négligent sans se rendre compte de cette merveille » (Plaisirs).
« Josyane SavigneauBeauté est un de vos livres qui échappe au Diable…
Philippe Sollers : Oui, puisque la beauté lui échappe. Le Diable ne peut rien contre la beauté sauf l’assassiner s’il en a l’occasion. Ou la falsifier » (Une conversation infinie).
 
Deux livres pour deux histoires d’amitiés, d’affinités électives, deux histoires singulières de camarades de combat (Sollers), deux histoires d’écoutes mutuelles. Patricia Boyer de Latour et Josyane Savigneau ont l’oreille fine, c’est parce qu’elles savent écouter, quelles savent lire et écrire, et en ces temps de bavardage infini, c’est reposant, et inspiré. La première rencontre a lieu à Venise au milieu des années 90, point d’ancrage et de rencontres entre Dominique Rolin et Patricia Boyer de Latour – Patricia aussi est un de mes anges, discret, efficace et ravissante. La rencontre entre Philippe Sollers et Josyane Savigneau est tout autre, elle lit ses livres et lui ses critiques. Elle lui propose de collaborer au Monde des livres qu’elle dirige. Alors, chaque mois, durant dix-huit ans, l’écrivain pose pierre après pierre, de ce qui va devenir La Guerre du Goût, une cathédrale, une encyclopédie vivante et réjouissante où l’on croise entre autres Voltaire, Rimbaud, Sade, Joyce, Marivaux, Balzac et Stendhal, on ne saurait trouver meilleure compagnie.
« Jo. S : Si je vous dis Dieu, spontanément que répondez-vous ?
Ph. S : Je réponds « nature » en suivant Spinoza : Deus sive natura… Vous me dites Dieu et immédiatement je me sens plongé dans une sensation très vive de la nature ».


 

« P. B. L. : Journal amoureux est un livre à la fois très musical et très libre… Ecrit sous le signe de Bach et du jazz ?
D. R. : Je crois qu’il y a des correspondances entre ces deux univers musicaux. Tout joue d’une manière extrêmement discrète. L’être est transformé dans le temps à mesure qu’il est nourri de musique. Je suis habitée par elle depuis si longtemps, elle me modifie peu à peu et se reverse sur ce que j’écris ».
Deux livres comme deux Suites musicales inspirées et inspirantes – On porte Bach en soi. On le sent. On le respire. Il va plus loin que votre mémoire (1) – deux Suites françaises et italiennes, deux livres illuminés par une Passion fixe. Deux livres qui se rencontrent, se croisent, l’un plus actuel, plus politique, qui traque mensonges et dissimulations, qui entre au cœur de l’amour, de la fidélité, du sexe et croise le fer avec le Diable – Une conversation infinie –, l’autre irradiant de bonheur, et qui laisse les douleurs anciennes se fondre dans l’ode à la vie que sont Plaisirs et Messages secrets. Les deux écrivains ne cessèrent et ne cessent d’habiter leurs secrets, leur amour, et deux passeurs, deux contrebandiers des lettres qui les connaissent bien, qui savent s’accorder à leur musique, écoutent et offrent les traces indélébiles de ces rencontres éternelles, infinies, et cela tient du miracle.
Les amitiés littéraires sont des fidélités au Temps et à la vie, à l’amitié, à l’amour, à la littérature, au silence, à la musique, à l’enfance et aux rêves. Patricia Boyer de Latour et Josyane Savigneau portent haut les couleurs de ces fidélités admiratives – qui n’excluent évidemment pas les désaccords entre Josyane Savigneau et Philippe Sollers –, de ces admirations électives, de ces instants partagés, de ces regards, de cette complicité vive et gracieuse. Cette grâce illumine le regard que porte Patricia Boyer de Latour à son amie Dominique Rolin, et elle s’entend dans ce livre.
Qui douterait que les écrivains disparus ne poursuivent encore longtemps ce dialogue secret avec leurs lecteurs, qui douterait que cette énergie de vie – que l’on nommera l’art du roman – ne s’infuse chez le lecteur attentionné et silencieux, et l’accompagne longtemps ? Patricia Boyer de Latour et Josyane Savigneau sont ces lectrices privilégiées et attentionnées.
« Ce que je vis à l’instant en parlant, en écrivant, n’a rien à voir avec l’ordure de la mort ; au contraire, je la neutralise en faisant un saut de gymnaste dans l’or du temps. Ce saut, il faut accepter de l’accomplir, car c’est dans ce saut que tout se joue » (Message secret, Dominique Rolin).
« La résurrection c’est maintenant, il n’y a pas besoin de mourir pour ça. La faute, c’est qu’on ne parle plus de deux choses, parce que ça fait peur : le Diable et la résurrection des corps. La résurrection c’est tout de suite, sinon c’est la paresse » (Dieu, Philippe Sollers).
 
 Philippe Chauché
 
(1) Triomphe de BachThéorie des Exceptions, Philippe Sollers, Folio



vendredi 29 mars 2019

Le Nouveau de Philippe Sollers dans la Cause Littéraire





« Pour les séances en mer, Le Nouveau, petit format, traînant derrière lui sa barque, fera l’affaire. Ancrage à 100 mètres, on part très tôt le matin avec la marée, rentrée le soir avec le retour de l’eau. Louis a prolongé cette tradition, qui se retrouve avec moi dans l’encre bleue, le matin et en fin d’après-midi, face au large. Les mouettes commencent leur ballet fou, elles crient dans le ciel d’orage. Je pense à Edna, ma belle Irlandaise. Sa photo est là, sur la cheminée. Elle à l’air gaie ».
 
Pas surprenant lorsque l’on habite une île, et que l’on est Bordelais, d’avoir des passions marines, pas surprenant lorsque l’on est écrivain, et grand lecteur de Conrad, de souvent prendre le large, à Venise, faisant sienne la devise de Joyce : « Le silence, l’exil, la ruse ». La maison de l’Ile de Ré s’invite souvent sur la pointe des pieds dans les romans de Philippe Sollers. Silencieuse, habitée de silence et de mémoire, elle ne fait pas de vagues, elle est là, comme une boussole, un pôle, qui abrite « L’Isolé absolu » (1). Dans ce film pour la télévision, l’écrivain montre de la main gauche des pages de son cahier, écrites à l’encre bleue :
« Si je vais très bien, c’est fluide, ça vient exactement comme ça doit être, c’est-à-dire, le souffle, et le poignet et la main, le vent et l’eau sont à égalité. Voilà du repos, voilà quelque chose qui dort bien. Je dois cet endroit, je pense souvent à lui, à un arrière-grand-père qui était marin à Bordeaux ». Le marin se prénomme Henri, il avait baptisé son bateau Le Nouveau, un nom qu’il donne également à l’annexe qu’il utilise pour le rejoindre. Le Nouveau vogue encore, malgré les apparences, la mer est calme, les mouettes l’accompagnent, c’est aujourd’hui un roman. Et l’écrivain va bien, cela se voit, c’est fluide, léger, dansant, il s’appuie sur Henri, sur Edna, l’Irlandaise, son arrière-grand-mère, sur Louis, son grand-père, l’escrimeur, et Lena, sa mère, la magicienne, et invite William Shakespeare, qui sait comme personne affronter les tempêtes et les furies humaines, manier le verbe, comme Louis le fleuret et le sabre, c’est un témoin très vivant, qui surgit dans le roman : « The readiness is all », « Le tout est d’être prêt ».
 
« Je repense à la barque du Nouveau, dont j’ai gardé, pendant des années, les rames blanches et les rames noires au fond du garage. Entre 12 et 15 ans, j’ai passé un temps fou, pour rien, à ramer, à dériver, à rêver. Dormir en flottant sur l’eau, se retrouver très loin, souquer pour rejoindre la côte, telle a été mon activité d’été. Nager, courir, marcher, oui, mais surtout ramer, écoper, traîner, écouter. Etre là, simplement là, était ma préoccupation constante. Ma boussole était d’être là ».
 
Avec de tels ancêtres, un monde nouveau ne peut que s’inviter, et il s’invite avec l’intensité des coups de vent venus du large, ou des marées d’Equinoxe. Philippe Sollers embrasse et embrase du regard bleu de son stylo à plume, tout ce qu’il lit et tout ce qu’il touche. Les grands vivants sont là. Ils écrivent, vous les avez déjà croisés, Jacques Rivière : « Le passage de Rimbaud ici-bas est une des aventures les plus extraordinaires qui soient arrivées à l’humanité » ; Joyce, Shakespeare, le phare de ce roman rare, comme on le dit d’une pierre précieuse : « Son visage était comme les cieux, un soleil et une lune y brillaient, éclairant ce petit O, la terre » ; Antoine et Cléopâtre : « Il faut la voir arriver sur son navire étincelant qui pourrait s’appeler en grec Le Nouveau. L’or et l’argent est partout, les parfums grisent les vents, et Cléopâtre, pareille à Venus, ouvre une brèche dans la nature » ; Ophélie d’Hamlet : « Elle chante, elle va se noyer. Les fleurs conduisent très vite aux cimetières, qui, eux-mêmes, sont des manuscrits sans fin ».
Les fleurs, elles aussi sont souvent de la fête dans ses livres : « Les fleurs ont, paraît-il, des intentions amoureuses. Il suffit de les faire parler (et, même si ce n’est pas le cas, le récipiendaire des fleurs est une femme). Voici comment on s’exprimait au dix-neuvième siècle : Amarante, rouge brun, amour durable, rien ne pourra me lasser. Coquelicot, ardeur fragile, aimons-nous au plus tôt. Pivoine, vigilance, mon amour veille sur vous, veillez sur vous » (2).
 
« Edna a été une catholique distante, Henri un voyageur magicien, Louis un libre penseur sportif, Lena une catholique humoristique, Pierre, son mari, un athée discret. Leur art de vivre aura été indiscutablement : le vin, Montaigne, Montesquieu, les livres, la navigation, l’épée, la voile ».
 
Le Nouveau tient du miracle, il transforme les phrases en vin des plus grands châteaux Girondins, il file au près, face au vent, dans une mer qui se lève, abat ses voiles – Shakespeare toujours ! –, lorsque le monde en furie se déchaîne, puis en un instant, un éclat, un rayon, tout devient solaire, un vent opportun se lève et Le Nouveau glisse à belle allure dans un calme absolu. Il traverse les siècles, et les griffures du Temps, les offenses faites à la langue et à la vie, ne l’affectent pas, il ruse, et du haut de sa tour, où s’étend sa librairie, face à l’océan, il écoute le rire des mouettes qui passent au-dessus du roman qu’il est en train d’écrire.
Quoi de neuf dans le roman français ? Philippe Sollers !
 
Philippe Chauché
 
(1) L’Isolé absolu, film d’André S. Labarthe, Un siècle d’écrivains, 1998
(2) Fleurs, Philippe Sollers, Hermann Littérature, 2006
 

samedi 16 mars 2019

Oyana d'Eric Plamandon dans La Cause Littéraire






« Depuis une époque de ma vie, le mode du secret s’est imposé. Cela s’est fait sans que ce soit un choix. Alors ce que tu vas lire sera douloureux, comme il est douloureux pour moi de l’écrire. Tu vas découvrir la face cachée de celle avec qui tu vis depuis des années, qui en a été aussi heureuse que parfois dépitée. La vie a décidé que je devais faire face à mes fantômes ».
 
Trois lettres nomment les fantômes d’Oyana : ETA, Euskadi Ta Askatasuna, Pays basque et liberté. Trois lettres qui ont hanté l’Espagne et par rebond la France de 1959 au 3 mai 2018, date de la dissolution de l’organisation terroriste basque. Fantômes enfouis, qui vont ressurgir lorsque Oyana lit dans un journal de Montréal l’annonce de la disparition de l’organisation clandestine. Fantôme de son père, de l’attentat le 20 décembre 1973 contre Carrero Blanco, le bras droit de Franco, qui de toute évidence devait lui succéder, assassiné dans l’attentat le plus spectaculaire organisé par ETA. Fantômes de cette mère et de son enfant, victimes involontaires d’un attentat de l’ETA qui visait des policiers à Saint-Sébastien en Espagne, Oyana était du commando.
 
Fantômes de ses parents, de ses amis, des noms, des plages de Ciboure, de l’exil vers le Mexique, de la peur, de la douleur, de la violence et de lutte armée, fantôme de son nom Etchebaster changé en Sanchez, Oyana devenue Nahia. Alors, Oyana repart, rentre au pays, s’offre un nouvel exil, mais dans l’autre sens, abandonne sa nouvelle vie avec Xavier, sa nouvelle famille, et révèle tout à son compagnon, dans cette lettre qui devient son roman. Roman du mensonge et de l’exil, roman de l’identité dissimulée, roman de tant d’histoires et de rêves enfouis, que vivifie l’Histoire, c’est tout cela, Oyana, et c’est d’une saisissante réussite.
 
 
« J’ai trouvé le document officiel de la dissolution d’ETA sur le web. C’est comme un second billet pour la liberté. L’impression d’en avoir été, d’en être sans en être. Toujours entre deux, oui c’est ça, c’est exactement la place que j’occupe depuis toujours : deux pères, deux pays, deux passés mais un seul avenir incertain ».
 
Oyana vient de loin, c’est une vague qui entraîne avec elle une mémoire partagée d’Anglet à Bilbao, de Ciboure à Saint-Sébastien, la mémoire d’années de braise et de plomb, d’années folles où les corps s’effondraient (829 morts, dont 343 civils et 486 militaires et policiers), où les armes parlaient et radotaient, où les menaces et les règlements de comptes s’aimantaient, où les mythes devenaient un prêt-à-penser, et un prêt-à-agir. ETA d’un côté, les commandos plus ou moins officiels de l’autre, une langue, contre une autre, une mémoire contre d’autres, une douleur qui se partage. Eric Plamondon a écrit le roman d’une époque, d’un temps de guerre, avec justesse et finesse. Un roman très bien renseigné, qui dit ce qui doit l’être, qui romance ce qu’il fallait raconter, en nommant l’horreur, la douleur et la vengeance, roman d’un écrivain habité par le Temps et ses soubresauts. Eric Plamondon offre avec Oyana une saveur et un savoir unique, en un condensé d’Histoire, un précipité romanesque, où la vengeance, la violence et la vérité qui sommeillaient vont se réveiller.
 
Philippe Chauché


http://www.lacauselitteraire.fr/oyana-eric-plamondon-par-philippe-chauche

mardi 26 février 2019

Scène de la vie conjugale de Philippe Limon dans La Cause Littéraire



« Je lui ai encore demandé depuis quand elle avait eu l’intention de coucher avec quelqu’un d’autre pendant mon absence, si c’était seulement depuis qu’elle avait revu son ancien partenaire sexuel occasionnel d’autrefois par hasard, un soir de printemps, si c’était depuis qu’elle avait regardé les photographies du temps jadis, ou si, avant ça, elle avait déjà tout simplement envisagé de coucher avec le premier venu ».
 
Scène de la vie conjugale est un premier roman, publié par L’Infini, la collection que dirige Philippe Sollers chez Gallimard. L’éditeur écrivain nous confiait qu’il n’avait pas grand mal à décider de la publication d’un roman : « Il y a une voix ou pas premièrement, deuxièmement, il y a une composition latente qui se reconnaît, ce n’est pas seulement de savoir si c’est bien écrit, c’est de savoir si c’est composé comme en musique ». Scène de la vie conjugale est un roman qui a de la voix et du style, avec ses variations et ses vibrations de colère. Une voix et une composition qui sautent aux yeux.
 
Philippe Limon, dont on ne sait rien, offre là une sonate qui déroule un ressentiment, une colère, une rancœur face à cette tromperie d’un soir. Le narrateur revenu d’une courte absence découvre que sa femme a été infidèle, il en tient la preuve, une culotte souillée, une preuve qu’il serre dans la main. Elle va l’accompagner tout au bout de la nuit, une longue nuit enflammée de mots vengeurs et plus rugueux les uns que les autres, à mesure que le temps défile dans la chambre nuptiale. Un côte à côte, comme un face à face, avec son épouse dans ce lit conjugal, qui devient la scène de ce théâtre du ressassement. Scène de la vie conjugale, tel un torrent roule et déroule sa rage, entraînant sur son passage verbes et mots qui le font scintiller comme s’il s’agissait de pépites d’or. Un roman fougueux, que surplombe Scènes de la vie conjugale, le film d’Ingmar Bergman, dont s’inspire le roman, passant du pluriel au singulier, et que le narrateur admire.
 
« Elle a répété qu’elle en avait assez de moi à ce moment-là, que je commençais même à ne le savoir que trop, mais que j’ignorais en revanche pour quelles raisons elle en avait assez de moi à ce moment-là, comme elle ne cessait de le proclamer depuis le début. A aucun moment elle ne m’avait donné l’ombre d’une explication à ce sujet, elle avait pris soin de ne pas le faire et j’attendais qu’elle le fasse ».
 
Scène de la vie conjugale est un monologue au vitriol, une longue tirade qui pourrait s’allonger lors d’autres nuits et d’autres jours, où le narrateur creuse, fouille l’âme de son épouse, et la sienne, ses silences, ses hésitations, ses approximations, ses affirmations, ses raisons et ses mots, ses phrases, et leurs raisons de s’inviter dans le lit partagé, alors que plane l’image de son ancien partenaire sexuel occasionnel d’autrefois, comme si cet incident devenait la destinée de son couple. Scène de la vie conjugale est un roman de fissures et de scansions, un roman musical avec ses riffs, ses éclats, ses déchirements, ses dissonances, ses silences, ses reprises, ses suspensions et ses claquements, un roman où les mots sifflent comme des balles.
 
« Si bien qu’à bout de nerfs, excédé par tous (ses) ces sous-entendus à peine sous-entendus, j’ai fini par lui demander si elle s’attendait à ce que je la remercie pour sa franchise, pour son honnêteté et pour sa vertu, si elle croyait par hasard que sa franchise, son honnêteté et sa vertu conjuguées auraient le pouvoir d’effacer, comme par magie, ce qui s’était produit pendant mon absence, et de lui fournir, par-dessus le marché, une justification, une prescription, une absolution, une bénédiction, ma bénédiction indulgente, en somme, en plus de la sienne ».
 
Philippe Limon porte son roman avec fureur jusqu’à son terme, servi par une langue affutée, tendue, une langue qui a du souffle et de l’ampleur, de la force et de la vigueur. Un roman qu’il faut écouter, entendre, en le lisant. Soumettre un livre à une lecture à haute voix est un exercice salutaire, les mauvais livres sont inaudibles ou ils vous vrillent les tympans, les bons romans, les romans vivants et vifs, dansent dans votre oreille longtemps après leur lecture.
 
Philippe Chauché
 

mercredi 20 février 2019

Robinson Crusoé dans La Cause Littéraire




 Déjà une terrible tempête mugissait, et je commençais à voir la stupéfaction et la terreur sur le visage des matelots eux-mêmes. Quoique vaillant sans relâche à la conservation du vaisseau, comme il entrait ou sortait de sa cabine, et passait près de moi, j’entendis plusieurs fois le capitaine proférer tout bas ces paroles et d’autres semblables : Seigneur, ayez pitié de nous ! Nous sommes tous perdus, nous sommes tous morts !… ».
 
Près de soixante ans séparent cette nouvelle édition de Robinson Crusoé (enrichie des gravures de Dumoulin), de celle publiée par la Bibliothèque de la Pléiade sous la direction de Francis Ledoux en juin 1959, il s’agissait du 138ème livre de cette collection unique. Cette bibliothèque française n’a jamais aussi bien porté son nom, que lorsqu’elle s’attache à publier les orfèvres de la langue et de l’aventure littéraire. Daniel Defoe est l’un de ces témoins de la grandeur d’une langue, et Pétrus Borel (1809-1859) son éblouissant traducteur : Il en appelle à une langue « pure, souple, conteuse et naïve. Seuls lui importent le style qui, plus que tout, traduit un écrivain ainsi que certaines formes orthographiques » (Jean-Luc Steinmetz).
 
La langue de Daniel Defoe est d’une grande souplesse, d’une grande pureté, d’une fluidité marine, et d’un grand style. Signature s’il en est, de ce début du 18esiècle, qui doit beaucoup à celui qui le précède. Cette langue vivace, légère, allègre, porte ces récits d’aventures, ce roman fondateur, ce destin exceptionnel, loin du tumulte de la civilisation anglaise, mais au cœur d’une île oubliée et bientôt conquise, entre rêves et fidélité (Vendredi), ciel et mer, dans le mouvement des marées, sur le qui-vive permanent, entre craintes et ravissements, Robinson Crusoé est un roman moral.
 
« Au bout d’environ dix ou douze jours que j’étais là, il me vint en l’esprit que je perdrais la connaissance du temps, faute de livres, de plume et d’encre, et même que je ne pourrais plus distinguer les dimanches des jours ouvrables. Pour éviter cette confusion, j’érigeai sur le rivage où j’avais pris terre pour la première fois un gros poteau en forme de croix, sur lequel je gravai avec mon couteau, en lettres capitales, cette inscription :
J’ABORDAI ICI LE 30 SEPTEMBRE 1659 ».
 
 
 
Robinson Crusoé, magnifiquement servi par le temps – il donne aux vins comme aux grandes œuvres littéraires cet arôme, cette force, cette grâce, qui les rendent immortels. Le temps joue toujours en faveur des chefs-d’œuvre –, est un livre exceptionnel, un roman d’aventure(s), comme l’est Don Quichotte de Miguel de Cervantès, que Daniel Defoe a lu, et bien lu : Aussi, lorsqu’un écrivain aussi sot que malveillant, parla, dans tout l’épanchement de son fiel, du donquichottisme de R. Crusoé – comme il disait –, il montrait de toute évidence qu’il ne connaissait rien de ce dont il parlait ; peut-être sera-t-il un peu saisi quand je lui dirai que ce qu’il avançait comme un sarcasme était en réalité le plus grand des éloges (Daniel Defoe, Préface de Robinson Crusoé aux « réflexions sérieuses » 1720). Cette histoire dans sa première partie, est devenue immortelle, la mer rejette sur une île un jeune homme devenu marin par le désir irrésistible de courir le monde. Daniel Defoe nous entraîne dans ce périple marin, au cœur de l’île qui le sauve et l’abrite durant vingt-huit ans, près de l’embouchure de l’Orénoque. Pour vivre en aventurier, il s’invente un monde et en apprivoise un autre, avant qu’un navire ne le sauve de cet exil. Entre temps se déploiera sous nos yeux un roman flamboyant, habité par la nature, les saisons, la sidération de voir des hommes se dévorer, d’autres tenir leurs lointains voisins en esclavage, nourri de pensées et de réflexions sur la Providence, et le destin : La folie est ordinairement le lot des jeunes têtes, et la réflexion sur les folies passées est ordinairement l’exercice d’un âge plus mûr ou d’une expérience payée cher. Les vents marins affinent son jugement, le hasard de l’exil, son regard.
 
 
 
« Or, le troisième jour, vers le soir, la mer étant douce et le temps calme, nous vîmes à la surface de l’eau en quelque sorte couverte, du côté de la terre, de quelque chose de très noir, sans pouvoir distinguer ce que c’était. Mais un instant après, notre second étant monté dans les haubans du grand mât, et ayant braqué une lunette d’approche sur ce point, cria que c’était une armée ».
 
De nouvelles aventures vont frapper à la porte de la métairie de Robinson Crusoé, il pensait devenir un gentleman campagnard, mais le sort brise sa vie, et son épouse disparue, il reprend la mer. Ce sont alors de nouvelles escapades maritimes qui s’ouvrent, de nouveaux voyages à travers trois régions du globe, avec des coquins et des brigands, des sauvages et des cris, de la poudre, de la colère et de la fureur. L’art du récit est ici à son apogée, art de conter la mer et ses guerres. Un mythe est né, qui inspirera Jules Verne et Michel Tournier. Ces voyages dans les mers du globe, dans les mers du sud, avec leurs surprises, et leurs cauchemars, avec leurs ravissements et leurs gloires, sont admirables, tant le style de Daniel Defoe est brillant, ouvragé, vif et prenant, il tient sa langue comme l’on tient un cap sous les alizés. L’art du roman, comme dans Don Quichotte, est ici à son apogée, s’y aventurer est une joie et une grande surprise à chaque page renouvelée, une littérature d’une grande beauté, à hauteur d’homme, de rêves et de raisons.
 
Philippe Chauché
 

samedi 2 février 2019

Hans Limon et Marcel Moreau dans La Cause Littéraire









« Il me faudra du temps pour écoper ton spectre
et détourner mes pas de tes appas, Electre.
Mon corps à bout de cœur a besoin de repos.
Il faut parfois muer pour conserver sa peau ».
Poéticide, Rideau, Hans Limon
 
« Beffroi, c’est tout autre chose. Pendant ce temps-là, il pousse à travers la ville. Ses yeux sont noirs et ils sondent. Ses bras en battoir, son torse de corsaire. Rire qui siffle. Cheveux sales, pense sa voisine, dans le tramway. Il en descend, disparaît. Sa façon de s’enfoncer dans une foule : comme une machette. Tout autre chose. Pendant ce temps-là, il boit ».
A dos de Dieu, Marcel Moreau
 
 
 
 
L’écriture est souvent affaire de cadence, et à leur manière Hans Limon et Marcel Moreau sont des écrivains musiciens. Le style dansant et chantant – un cri de rage est aussi un chant –, syncopé, s’entend dans les premières lignes de ces deux livres. Un demi-siècle sépare les deux écrivains, un demi-siècle et des dizaines de livres, pour l’un, trois éclats bref pour l’autre. La langue inspire et aspire. Hans Limon et Marcel Moreau respirent dans les puits sans fond, comme dans les hautes sphères. Ils marchent, arpentent, sculptent, déchirent, et se jouent des mots et des phrases, leur langue est un tremblement permanent, une vague, un raz de marée, qui retourne toute l’histoire littéraire sur son passage.
 
Poéticide est un roman poétique, un recueil romanesque, une nuée de dialogues, une incursion et une excursion dans l’histoire de la poésie, dans le corps et le cœur de l’auteur. Une adresse vive et claquante aux poètes : Car la poésie (…), c’est la respiration, la pulsation, c’est couler avec le bateau pompette et trouver ça sublime de couler avec lui, une adresse aux écrivains, aux assis, aux frileux et aux ombrageux. Poéticide est un livre aux poèmes rayés d’un trait noir : je ne consens à boire ma soupe que si j’y ai préalablement craché un peu de bile, histoire de lui donner meilleurs goût et consistance, aux dialogues coupant comme l’acier des épées. Un Chant inspiré et féroce, Maldoror s’est glissé dans le corps fragile d’un écrivain qui sent le souffre et l’explosif : en mal d’aurore les clandestins / ne sortiront plus qu’à la brune / et les sabots de l’air chagrins / traîneront leur dégoût sous la lune.La poésie doit être bousculée, renversée, retournée, transpercée, c’est le programme littéraire et littéral de Hans Limon, lecteur attentif de Pessoa et de ses hétéronymes – Il y a des métaphores qui sont plus réelles que les gens qu’on voit marcher dans la rue. – d’Artaud – Ça geint, grimace, pue, se contorsionne, réclame. – de Baudelaire, Shakespeare, Rilke, et Rimbaud – En croyant tuer la poésie, le poéticide lui donne un second souffle. – Hans Limon écrit comme si sa vie en dépendait, comme s’il jouait sa survie à chaque phrase, comme s’il éprouvait sa peau et son corps au contact de ces phrases gravées dans les dictionnaires poétiques, comme s’il fallait tout reprendre. Alors il reprend mot à mot, phrase à phrase ce qu’ils lui ont légué, et c’est un foisonnement, une explosion d’images et des sensations. Sa vue s’aiguise, sa plume s’affermit, et il transforme le verbe en pierre volcanique.
 
« Je vous vois / depuis ma vitre éviscérée / je vous embrasse
depuis mon embrasure de plein été / ma nudité matinale détonne
et mon corps frêle / entonne l’ire / embase l’azur / essouffle échauffe les délires
je suis un loup-voyeur… ».
Poéticide, Loup-Voyeur, Hans Limon
 
 
 
 
« Ce jour-là, je reconnus Beffroi à cette espèce d’exaltation rythmique avec laquelle je fus soudain plongé par lui, à plusieurs reprises, au cœur de l’infection générale. Il procéda de la sorte jusqu’à ce que je fusse incapable de la moindre résistance à l’horreur. Le monstre se délectait de ma nausée. Son rire faisait trembler les ordures autour de moi ».
A dos de Dieu, Marcel Moreau

A dos de Dieu est un roman radical hanté par la figure romanesque de Beffroi, un livre qui a vécu et mûri depuis sa parution première, il y a près de trente ans. Ce héros au regard noir, conçu comme un monstre d’assaut et de conquête, une Bête semant l’eFFROI. Un personnage qui a du souffle, qui gronde et griffe. Il traverse les cercles de l’Enfer, fait s’enflammer le roman, les mots s’y accouplent, s’étirent, se contractent, la rage l’irrigue. Comme un décor de théâtre, le monde qu’il traverse s’effondre sous ses pas, il saute d’une chute à l’autre, il est insaisissable, et tout ce qu’il touche flambe. A dos de Dieu est un théâtre d’ombres et de l’absurde, le musée Grévin d’un monde qui s’effondre, un vaste barnum, éphémère cirque de sang et d’ordure. Un roman à perte de souffle, étourdissant, comme l’est la langue de Marcel Moreau : Jamais autant de vie n’a jailli d’un seul homme.
A dos de Dieu est aussi le roman de la rage et des passions, du rire de Laure, sa complice d’amour, sous l’œil vibrant de Moreau, qui le fait basculer dans sa crevasse verbale. Un roman qui tourne en rond dans les cercles infernaux, où règne la cruauté, où l’on s’enivre de mots et de cris, de sang et de sexe, avant que le rideau ne tombe sur ce théâtre d’ombres, et que d’autres mots ne galopent dans l’imaginaire de Marcel Moreau, et n’éclaboussent le nouveau livre rageur qu’il écrit : Le monde sera toujours à cent lieues de soupçonner ce qui se passe dans la tête d’un mystique vivisecteur de mots.
 
Philippe Chauché

samedi 19 janvier 2019

Une Jeunesse en fuite d'Arnaud Le Guern dans La Cause Littéraire





« J’ai vécu quinze ans fin de la terre, j’y reviens chaque année, en juillet, pour une poignée de jours. Maison de famille, entre Brest et le Conquet, où habitent mes parents. La commune se nomme Plougonvelin. Je préfère le nom de la plage sur laquelle donnent les terrasses de la villa : le Trez-Hir. Mon snobisme. Là-bas, j’ai vue sur l’océan et la campagne dans le dos. Repos du guerrier urbain après trop de derniers verres. Je suis cerné par les paysages de mon enfance. Horizon balnéaire et verdure aux fesses ».

Une jeunesse en fuite est le roman de cette jeunesse balnéaire bretonne, qui s’éternise et s’étire, comme si elle sortait d’une douce sieste face à l’océan. Une jeunesse en fuite est aussi le roman mélancolique d’une chanson d’été de Niagara, Christophe, Vanessa Paradis, ou des Guns N’Roses. Une jeunesse pétillante, amusée, joyeuse, qui flirte avec la vie et ses courbes délicieuses, où rien n’a plus d’importance qu’une certaine nonchalance affective et élective. L’écrivain narrateur possède l’insouciance des personnages des films de Vadim ou des livres de Beigbeder, il lit Charles Bukowski, France Football, l’Idiot International, et Jacques Laurent qu’il préfère lorsqu’il signe Cecil Saint-Laurent.
 
Mais ce livre gracieux et léger est aussi celui d’une guerre, celle du Golfe où s’est trouvé engagé son père. Une guerre oubliée qui s’invite à nouveau lors de la disparition de Tess, la chienne de son père. Alors cette jeunesse en fuite devient le livre du nom du père, du regard profond et silencieux qu’il offre à son fils, de ses rares confidences, de ses attentions. Ce roman pourrait aussi s’appeler : Famille, je vous aime.
 
« Je crois que mon père vieillit de mieux en mieux.
Je crois que Louise sera la plus jolie fille de la ville. D’ailleurs, elle l’est déjà.
Je crois que ma mère m’a appris la douceur et la mélancolie.
Je crois que Mado me manque dès qu’elle n’est pas près de moi. Malgré sa passion pour les téléfilms de Noël. Mado est l’incarnation de la grâce tempétueuse. Ecume et soleils mêlés ».
 
Une jeunesse en fuite est un roman béni des fées, et des dieux, accordé aux éclats de rire de sa fille, un roman où la légèreté est aussi traversée par la crainte, la peur et le doute. Arnaud Le Guern oublie un instant ses fantaisies pour se plonger dans les lettres que son père envoyait du théâtre des opérations Les activités de soutien aux équipes de déminage occupent mes journées. Une chose désagréable, entre autres, est la perte totale de la notion du temps : le jour (il n’y a pas de jour et pas de nuit), le mois, la date du retour. Ces lettres en disent peu, mais suffisamment pour réveiller la mémoire de l’écrivain, et en faire un roman filial et fidèle. Fidèle à sa jeunesse aventureuse et tumultueuse, fidèle à ses passions légères, à l’idée qu’il se fait de la littérature, à cette joyeuse et pétillante intranquilité, fidèle aussi à ces instants enfouis, où les craintes les plus tenaces l’habitaient. Arnaud Le Guern laisse revenir à lui les tireurs embusqués, les mines enterrées, l’absence, l’attente, les craintes, les lettres oubliées, pour en faire un beau roman, comme un Feu follet.
 
« La vie de mon père est un roman breton avec escales à Lyon, Joigny, Metz, au Tchad, au large de Chypre, sur les rives du lac Léman, à Riyad, dans le Var, à Koweït City. Un roman d’aventures. A moi de le raconter ? Dans la famille, j’ai la place de l’écrivain. Identique à celle du mort, en voiture. Gare aux sorties de routes ».

Philippe Chauché

http://www.lacauselitteraire.fr/une-jeunesse-en-fuite-arnaud-le-guern-par-philippe-chauche

samedi 12 janvier 2019

Les cartes et le territoire de la guerre - Philippe Annocque et Michel Bernard dans La Cause Littéraire



 
« … J’ai reçu aussi une aimable carte de Mme Gillet qui m’envoie aussi ses veux ainsi que ceux de sa famille. Elle se met à ma disposition pour m’envoyer des livres si j’en ai besoin. Présentez-lui mes remerciements et mes meilleures amitiés pour elle et toute sa famille. Les formules de politesse prennent de la place sur une carte où chaque centimètre carré est compté. La politesse est peut-être l’équivalent de la propreté ou du soin vestimentaire, une affaire de dignité », Le 26 janvier 1917, Mon jeune grand-père.
 
« Les grandes choses ont un égal besoin d’évidence et d’incertitude. L’évidence établit la conviction, l’incertitude la foi. Le Barrois mouvant, qui n’est plus la plaine champenoise et ce n’est pas encore la vieille campagne lorraine, qui est la France sans l’être encore, sombré dans l’ignorance et l’oubli, est la terre des obscures fidélités. Les historiens lui ont donné un contour géographique, celui des traités et des mémoires. Il a un aspect, celui des bois », La tranchée de Calonne.
 
On pourrait dire de ces deux petits livres qu’ils sont les cartes et le territoire de la guerre dans la littérature française. Celle qui traverse les siècles, façonne les plaines, les collines, et les villages, celle dont la terre garde une trace, une voix, celle de Jeanne d’Arc et de Charles de Gaulle. Sous le regard de Michel Bernard arpenteur romancier, et d’une plume, celle d’Edmond, qui d’une belle et élégante écriture, livre sur des cartes postales, que son petit-fils Philippe Annocque déchiffre, et romance, le récit de sa captivité en Allemagne de 1916 à 1918. Michel Bernard arpente ses terres de France, un désert qui ne dit rien à l’univers, mais qui pour moi est un intarissable bavard, de l’Ardenne française au nord de la Bourgogne. De la présence des ombres et des voix, il fait un roman, un roman français, où s’invite la voix de Jeanne d’Arc, où se dessine, avec la finesse d’un jouailler, l’esquisse du Bon Cœur, le roman de Jeanne la Révoltée qui viendra plus tard. La tranchée de Calonne est aussi le récit romanesque d’une terre que l’Histoire a façonnée et fascinée. Loin de cette terre de France, Edmond écrit à ses parents de la terre allemande. Il y reçoit leurs lettres et leurs colis, il écrit avec grande application, qu’il va pour le mieux, qu’il pense à eux, les mots sont pesés et choisis, ils disent la météo et les colis reçus, comme si en détention, certains secrets ne peuvent être partagés.
 
 

« Pour changer de solitude, Charles de Gaulle prit souvent la route des Vosges, allant du désert des collines au désert de la montagne. Là-haut, on n’est pas plus seul, mais le reste du monde s’étale aux pieds. On voit les choses comme plus tard, mort, on les verra peut-être. J’imagine que les êtres humains en vieillissant recherchent les points de vue élevés », La tranchée de Calonne
 
« Pour Beaugez, j’espérais qu’il avait pu se (je crois que c’est “sauver”, mais je n’arrive pas à lire), mais maintenant il n’y a plus que 2 hypothèses : il est tué ou blessé et soigné dans un hôpital allemand. Ce présent, “il est tué”, retient mon attention. Sa mort est présente. La mort évidemment est partout présente. Le temps s’est remis au beau depuis plusieurs jours, il fait même très chaud. C’est déjà la manière d’Edmond : ne pas s’attarder sur les choses qu’on est quand même obligé de dire, quitte à passer sans transition aux banalités. Les banalités sont là pour dire que la vie est toujours la vie… »,  Le 26 juin 1916, Mon jeune grand-père.
 
Pas à pas, carte à carte, Philippe Annocque et Michel Bernard dessinent, gravent deux images, deux territoires, deux destinées. Celle d’un grand-père soldat, celle d’une terre qui a enfanté un destin français, un destin romanesque : Le visiteur est prévenu. Le paysage de Sion est une figure littéraire, une cornique de papier avec vue sur la Grande Guerre. Des cartes qui dessinent le territoire d’une présence, lointaine, contrainte, et rassurante, une telle présence, une telle force, aurait pu être celle d’un personnage de La Grande Illusion, tant on entend sa voix complice et fraternelle : A part ça rien de neuf, je travaille toujours un peu. Nous pouvons encore faire de bonnes promenades car le temps est encore beau. Philippe Annocque en écrivain curieux et précis accompagne, lit, relit, commente, imagine, complète les cartes de son grand-père, il en fait un roman épistolaire, une correspondance à travers le passage du temps, un hommage léger et surprenant, le miroir d’un nouveau siècle qu’il tend au soldat emprisonné à la plume légère. Michel Bernard est un mémorialiste, qui sait d’où il vient, un écrivain tout autant attaché à l’Histoire qu’au style, difficile de se passer de l’une comme de l’autre. Il trace une cartographie admirable de la France, de ses victoires, de ses défaites, de ses tremblements et de ses admirations, sur la route de Verdun, dans les livres de Maurice Genevoix, ou à l’écoute de la voix de Jeanne d’Arc lors de son procès. Il s’agit là, de deux belles réussites, deux éclaircies, deux éclairs romanesques nourris de l’histoire des hommes et de celle de la mémoire éternelle de la terre de France.

Philippe Chauché

http://www.lacauselitteraire.fr/les-cartes-et-le-territoire-de-la-guerre-dans-la-litterature-francaise-par-philippe-chauche