samedi 2 février 2019

Hans Limon et Marcel Moreau dans La Cause Littéraire









« Il me faudra du temps pour écoper ton spectre
et détourner mes pas de tes appas, Electre.
Mon corps à bout de cœur a besoin de repos.
Il faut parfois muer pour conserver sa peau ».
Poéticide, Rideau, Hans Limon
 
« Beffroi, c’est tout autre chose. Pendant ce temps-là, il pousse à travers la ville. Ses yeux sont noirs et ils sondent. Ses bras en battoir, son torse de corsaire. Rire qui siffle. Cheveux sales, pense sa voisine, dans le tramway. Il en descend, disparaît. Sa façon de s’enfoncer dans une foule : comme une machette. Tout autre chose. Pendant ce temps-là, il boit ».
A dos de Dieu, Marcel Moreau
 
 
 
 
L’écriture est souvent affaire de cadence, et à leur manière Hans Limon et Marcel Moreau sont des écrivains musiciens. Le style dansant et chantant – un cri de rage est aussi un chant –, syncopé, s’entend dans les premières lignes de ces deux livres. Un demi-siècle sépare les deux écrivains, un demi-siècle et des dizaines de livres, pour l’un, trois éclats bref pour l’autre. La langue inspire et aspire. Hans Limon et Marcel Moreau respirent dans les puits sans fond, comme dans les hautes sphères. Ils marchent, arpentent, sculptent, déchirent, et se jouent des mots et des phrases, leur langue est un tremblement permanent, une vague, un raz de marée, qui retourne toute l’histoire littéraire sur son passage.
 
Poéticide est un roman poétique, un recueil romanesque, une nuée de dialogues, une incursion et une excursion dans l’histoire de la poésie, dans le corps et le cœur de l’auteur. Une adresse vive et claquante aux poètes : Car la poésie (…), c’est la respiration, la pulsation, c’est couler avec le bateau pompette et trouver ça sublime de couler avec lui, une adresse aux écrivains, aux assis, aux frileux et aux ombrageux. Poéticide est un livre aux poèmes rayés d’un trait noir : je ne consens à boire ma soupe que si j’y ai préalablement craché un peu de bile, histoire de lui donner meilleurs goût et consistance, aux dialogues coupant comme l’acier des épées. Un Chant inspiré et féroce, Maldoror s’est glissé dans le corps fragile d’un écrivain qui sent le souffre et l’explosif : en mal d’aurore les clandestins / ne sortiront plus qu’à la brune / et les sabots de l’air chagrins / traîneront leur dégoût sous la lune.La poésie doit être bousculée, renversée, retournée, transpercée, c’est le programme littéraire et littéral de Hans Limon, lecteur attentif de Pessoa et de ses hétéronymes – Il y a des métaphores qui sont plus réelles que les gens qu’on voit marcher dans la rue. – d’Artaud – Ça geint, grimace, pue, se contorsionne, réclame. – de Baudelaire, Shakespeare, Rilke, et Rimbaud – En croyant tuer la poésie, le poéticide lui donne un second souffle. – Hans Limon écrit comme si sa vie en dépendait, comme s’il jouait sa survie à chaque phrase, comme s’il éprouvait sa peau et son corps au contact de ces phrases gravées dans les dictionnaires poétiques, comme s’il fallait tout reprendre. Alors il reprend mot à mot, phrase à phrase ce qu’ils lui ont légué, et c’est un foisonnement, une explosion d’images et des sensations. Sa vue s’aiguise, sa plume s’affermit, et il transforme le verbe en pierre volcanique.
 
« Je vous vois / depuis ma vitre éviscérée / je vous embrasse
depuis mon embrasure de plein été / ma nudité matinale détonne
et mon corps frêle / entonne l’ire / embase l’azur / essouffle échauffe les délires
je suis un loup-voyeur… ».
Poéticide, Loup-Voyeur, Hans Limon
 
 
 
 
« Ce jour-là, je reconnus Beffroi à cette espèce d’exaltation rythmique avec laquelle je fus soudain plongé par lui, à plusieurs reprises, au cœur de l’infection générale. Il procéda de la sorte jusqu’à ce que je fusse incapable de la moindre résistance à l’horreur. Le monstre se délectait de ma nausée. Son rire faisait trembler les ordures autour de moi ».
A dos de Dieu, Marcel Moreau

A dos de Dieu est un roman radical hanté par la figure romanesque de Beffroi, un livre qui a vécu et mûri depuis sa parution première, il y a près de trente ans. Ce héros au regard noir, conçu comme un monstre d’assaut et de conquête, une Bête semant l’eFFROI. Un personnage qui a du souffle, qui gronde et griffe. Il traverse les cercles de l’Enfer, fait s’enflammer le roman, les mots s’y accouplent, s’étirent, se contractent, la rage l’irrigue. Comme un décor de théâtre, le monde qu’il traverse s’effondre sous ses pas, il saute d’une chute à l’autre, il est insaisissable, et tout ce qu’il touche flambe. A dos de Dieu est un théâtre d’ombres et de l’absurde, le musée Grévin d’un monde qui s’effondre, un vaste barnum, éphémère cirque de sang et d’ordure. Un roman à perte de souffle, étourdissant, comme l’est la langue de Marcel Moreau : Jamais autant de vie n’a jailli d’un seul homme.
A dos de Dieu est aussi le roman de la rage et des passions, du rire de Laure, sa complice d’amour, sous l’œil vibrant de Moreau, qui le fait basculer dans sa crevasse verbale. Un roman qui tourne en rond dans les cercles infernaux, où règne la cruauté, où l’on s’enivre de mots et de cris, de sang et de sexe, avant que le rideau ne tombe sur ce théâtre d’ombres, et que d’autres mots ne galopent dans l’imaginaire de Marcel Moreau, et n’éclaboussent le nouveau livre rageur qu’il écrit : Le monde sera toujours à cent lieues de soupçonner ce qui se passe dans la tête d’un mystique vivisecteur de mots.
 
Philippe Chauché