mercredi 16 décembre 2015

Perrault dans La Cause Littéraire


« Riquet et Radieuse ne se marièrent pas, n’eurent pas tant d’enfants que ça mais ils s’en donnèrent à cœur joie. Chaque jour fut une fête, chaque nuit aussi » (La Véritable Histoire de Riquet à la Houppe, Gérard Mordillat).
 
« Sur les feuilles, des lignes et des lignes de Serpents et de Crapauds. Des pages et des pages de lignes entières, et rien d’autre que des Serpents et des Crapauds sur toute la ramette, qu’Alix enchaînait depuis la veille au soir avec l’application confondante d’une élève de CP » (Les Fées, Frédéric Aribit).
 
Dans ce tourbillon littéraire, un cyclope, une fée, une sorcière, Cendrillon, Riquet, Peau d’Âne, et Barbe-Bleue. Imaginons Riquet à la Houppe qui se pique de la Radieuse Aurore et l’entraîne dans de réjouissantes escapades  – Quand elle se rhabilla Radieuse était illuminée, comme un vrai sapin de Noël– dans la MJC Andersen. Riquet qui renaît sous la plume électrique de Gérard Mordillat, l’un des Papoudes contes avec son compère Hervé Le Tellier, et qui ne manque pas d’allant pour nous conter les tumultueuses et sulfureuses aventures de Riquet, le héros à la houppe virevoltante.
 
Pensons à une fée qui va rendre sa liberté à Samara – Yeux zinzolins qui me boivent dans toute l’eau de l’air – alors que vipères et serpents sortiront de la plume de sa sœur. Frédéric Aribit magnétise ce conte de Perrault, cette histoire d’une mère qui a deux filles, méprise l’une et admire l’autre, et va le payer très cher, un conte moral comme il se doit. L’histoire d’un verre d’eau qui déclenche le verbe, la poésie chez l’une, la terreur chez l’autre, un conte étourdissant où tout l’or des mots n’a pas de prix.
 
 
 
« Il souleva le voile qui couvrait un visage d’une infinie beauté et pour la première fois depuis ce qui semblait avoir duré un siècle, elle regarda un homme de face » (La Belle au bois dormant, Leila Slimani).
 
« Subtil Poucet, je vous libère dans l’instant mais vous devez auparavant chasser le monstre Cyclope tel que je vous le demande, car son œil unique balaye toute chose, et seulement ensuite il vous sera donné de retrouver les vôtres » (L’Odyssée de Poucet, Manuel Candré).
 
Leurs contes de Perrault c’est aussi un Chat très numérique en 2.0, Poucet, tel Ulysse qui tue par ruse le Cyclope – Quel est ton nom ? Et Poucet lui répondit : Mon nom est Personne –, Cendrille-Cendrillon qui se transforme et que l’on travestit pour ne pas faire d’ombre à ses sœurs et à sa belle-mère. Ces Contes modernes sont des jeux, jeux littéraires, cette belle passion française, sous l’influence fantasque de Raymond Queneau et Georges Pérec. La contrainte est un chemin de traverse qui s’ouvre sur des plaines et des forêts luxuriantes d’imaginaires et d’escapades déraisonnables.
 
Les contes s’écoutent avant de se lire, et qui sait bien écouter, sait bien écrire. Nos modernes ici rassemblés ont l’oreille fine et plus d’un tour dans leurs sacs à fictions pour imaginer ces nouvelles aventures de Poucet, de la Belle au Bois Dormant, de Peau d’Âne, ou encore du Petit Chaperon Rouge. Ce recueil est une ruche, où le lecteur, abeille solitaire, vient se réfugier pour y faire son miel. Il a plus ou moins lu Charles Perrault, mais, il a d’évidence en mémoire ces Contes – raconte-moi une histoire, encore une s’il te plaît ! – qui ont traversé plus de trois siècles sans qu’un grain de poussière ne les altère. Parions que ces contes nouveaux soient lus et entendus et suscitent des vocations, comme si la littérature prolongeait à jamais ce plaisir d’écrire et de dire, nos rêves, nos envies, nos frayeurs anciennes et nouvelles.
 
Philippe Chauché
 
http://www.lacauselitteraire.fr/leurs-contes-de-perrault-collectif

samedi 12 décembre 2015

Hans Silvester dans La Cause Littéraire




Les sphères exercent une irrésistible fascination sur les habitants du globe terrestre. Elles suscitent spontanément une « gestuelle » et un imaginaire… J’ai la prétention de croire que, sur un terrain de boules, s’exprime une civilisation plus ancienne, plus complète, plus riche, plus sage (Yvan Audouard).
 
 
Face à nous des livres de photos et de grands tirages en noir et blanc de joueurs de Pétanque et de jeu provençal, dans la lumière du noir et blanc. Les photos de Hans Silvester saisissent ces regards des joueurs, sourires, tensions, doutes. Ils s’élancent, les bras se balancent, les corps dansent, on fixe la boule, des cercles se forment, c’est « un théâtre populaire où les hommes se retrouvent pour jouer et regarder ». Sous nos yeux, les ombres des joueurs et des arbres, ces platanes qui ombrent les images de Hans Silvester comme ils ombraient les romans de Jean Giono et les poésies de René Char. Le photographe lit les deux écrivains depuis les années 60, depuis son arrivée à Marseille et son installation dans cette maison ouverte sur les collines du Luberon. « Une ruine achetée pour la moitié du prix d’une 2 CV, aujourd’hui cela serait impossible ».
 
 
 
Rencontre avec Hans Silvester, Lioux, Vaucluse, novembre 2015
 
" Ces photos ont été prises entre 1973 et 1977, j’ai commencé ici, à Roussillon, Gordes, après je suis allé un peu plus loin, à Cavaillon. J’avais des voisins, Monsieur Julian qui avait trois enfants, et son fils aimait vraiment jouer aux boules, donc on a joué ici et c’est comme ça que j’ai commencé. C’est après que j’ai vu que les boules c’est très important culturellement. Les hommes sont ensemble, c’était la qualité de vie de la Provence. Chaque village avait son terrain de boules, c’était un endroit de théâtre populaire et les hommes se rencontraient pour jouer, pour faire des gestes, pour parler et tout ca dépasse le simple jeu de boules, c’est un théâtre villageois, je l’ai senti comme ça. Aujourd’hui tout cela a beaucoup changé, mais à l’époque (dans les années 70), c’était vraiment ça.
 
 
Je voulais raconter toute cette histoire des boules, de la pétanque et du jeu provençal, les « vieux » étaient là et la Pétanque jouait un rôle très important, même s’ils ne jouaient plus, ils avaient un spectacle quotidien, c’était une sortie pour eux. C’était une qualité de vie que nous avons oubliée. J’avais lu Giono, Le Chant du Monde. Je suis arrivé à Marseille en Vespa et puis on m’a volé ma Vespa, alors j’ai continué en vélo. C’est comme ça que je suis arrivé en Camargue. J’ai fait mon premier livre en Camargue avec une préface de Giono (Camargue, Jean Giono, Hans Silvester, Lausanne, La Guilde du Livre, 1960). C’est un maître, un poète et en plus c’est l’un des premiers écologistes, c’est « l’homme qui plante des arbres », on l’oublie aujourd’hui en France. Et je trouve qu’en Provence on a eu cette énorme chance d’avoir deux grands « écologistes » c’est Giono et c’est René Char. Giono on a fait le livre ensemble, je l’ai revu après. Ce n’était pas un homme facile, vraiment un intellectuel avec ce don d’écriture, il écrivait très vite. La préface pour mon livre, il l’a écrite pendant un week-end.
 
 
Les joueurs c’est du ballet, il y a une élégance naturelle exceptionnelle. Dans tous les villages, juste après ces années 70, on a goudronné toutes ces places où on jouait aux boules, pour créer des parkings. C’est le lobby des « autos » qui a influencé les communes pour faire des parkings. On a démoli les terrains de boules pour des parkings, et ces parkings sont devenus trop petits, alors on a créé des parkings à l’extérieur des villages. Tout cela me met en colère. Il y a quelques mairies qui font marche arrière, on enlève le goudron et il y a à nouveau des terrains de boule.
 
Le photographe gêne les joueurs, donc si quelqu’un rate sa boule, c’est la faute du photographe, c’est évident. Je l’ai compris tout de suite. A Cavaillon où on jouait beaucoup d’argent, il n’y avait pas moyen de faire des photos si on n’était pas copain avec les joueurs. Donc j’avais trouvé un système, je faisais les photos l’après-midi, je rentrais à la maison, je développais les films, le lendemain matin je faisais les tirages, et l’après-midi j’étais sur le terrain avec les photos. Et ça a beaucoup plu parce que j’avais des photos et eux ils pouvaient rigoler sur les photos, et faire des commentaires, et c’est comme ça que petit à petit, plus le Pastis que l’on a bu ensemble, on est devenus copains. Et le Pastis est bon quand il fait chaud, mais ce n’est pas du tout des « saoulards », ce sont les « parisiens » qui le pensent. Ils m’ont reconnu comme photographe et après les bons joueurs quand je les ai revus à Marseille pour les grands concours, ils m’ont salué, et ils étaient contents. Aujourd’hui, les endroits pour jouer aux boules sont devenus froids, tout est organisé, comme le tennis avec des lignes blanches.
 
 
 
 
La lumière, c’est le soleil et l’ombre et les arbres qui créaient cet ombrage sur la terre, c’est magnifique, on a toutes les structures, j’ai joué là-dessus. A cette époque j’aurais préféré être un bon joueur qu’un photographe. Je suis quelqu’un de très lent, il me faut du temps, et je fais connaissance de mon sujet en prenant le temps. Tout le monde a fait des photos de Pétanque, mais jamais personne n’y a passé autant de temps, un an à photographier les joueurs, une saison de boule. "
 
 
Une saison à regarder, à écouter et à cadrer dans le bleu du ciel, une saison au Paradis, dont cet ouvrage livre l’indélébile trace.
 
Philippe Chauché

http://www.lacauselitteraire.fr/hans-silvester-petanque-et-jeu-provencal

dimanche 22 novembre 2015

Le Secret de l'Empereur dans La Cause Littéraire








« Dès le dernier hommage rendu, il prit le bras de son majordome, esquivant les ambassadeurs de Venise et de France, mais aussi les représentants des villes voisines qui voulaient lui faire leurs adieux en personne. Il avait mieux à faire. Inspecter ses horloges pour sa visite quotidienne, voir si elles avaient bien sonné l’heure de sa nouvelle vie ».
 
Le secret de l’empereur est le roman de la désaffection du pouvoir, de son détachement, du retrait, du renoncement de Charles Quint aux titres et au trône. En quelques mois, d’octobre 1555 à septembre 1558, c’est tout un monde qui va se dissoudre, l’Histoire qui va basculer du Palais des ducs de Brabant à Bruxelles au monastère de Yuste dans l’Estrémadure, du bruit et de la fureur au silence religieux. Renoncement à la gloire, à la guerre et au monde, renoncement aux palais et aux courtisans, aux honneurs et aux trahisons qui se nouent, aux jalousies, pour ne garder que quelques fidèles compagnons et ses horloges – Elles rythmaient des jours plus illustres, la durée d’un pouvoir universel, venu de Dieu. Les horloges et les montres seront sa grande passion et son beau mystère, comme l’art subtil de la narration est celui d’Amélie de Bourbon Parme.
 
Le secret de l’empereur est le roman de cette passion et de ce mystère de l’horloge noire. Si le soleil ne se couche jamais sur son empire, ses horloges ne devraient jamais s’arrêter sur sa nouvelle vie, leurs aiguilles tournent de la lune au soleil, et c’est ce mouvement qui le passionne, ce défilement, ce va-et-vient, les secrets qu’elles recèlent et le silence de celles qui se reposent ou s’endorment comme on le dit des natures qu’imaginent les peintres, et que d’autres ne vénèrent que mortes.
 
« Le ciel avait toujours décidé de son existence. Les évènements les plus importants ne tenaient bien souvent qu’à une tempête, un rayon de soleil et même parfois à un courant d’air. Combien de fois avait-il été obligé de repousser ses projets à cause d’un nuage ? Mais cette fois, il n’avait jamais été si pressé d’aller là où personne ne l’attendait ».
 
Le secret de l’empereur est le roman du bouleversement, Charles Quint est fatigué, il souffre de la goute, mais aussi lassé du pouvoir. Il s’est battu sur tous les fronts, sous tous les ciels, contre le Pape et la Réforme, l’Empire ottoman, son nom brille sur toute l’Europe, mais il a le désir de faire de ses dernières années de vie, des moments de divertissement. Il souhaite enfin percer le secret de l’horloge noire, cette horloge imaginée par un moine hérétique espagnol. Charles Quint va finir par s’embarquer pour la Péninsule Ibérique, puis prendre le chemin de Yuste. C’est là, il en rêvait, qu’il va finir sa course – A cette heure-là, il commençait son voyage immobile, la fenêtre ouverte, respirant le parfum des orangers et des citronniers en fleur qui montait par vagues dans l’air tiède. Ses yeux ne seront plus attirés que par la mécanique céleste de ses horloges et de celle qui reste silencieuse, celle dont le secret se dérobe, après lui avoir faussé compagnie dans un ravin. Silencieux, malade, n’affrontant plus que la mort qui tisse sa toile tout autour du monastère.
 
« Mais ce matin comme tous ceux qui l’ont précédé, il n’y avait rien ni personne. Chaque mouvement de feuillage, chaque souffle de vent répétait la même attente, à la manière d’une vague qui s’échouait, inlassablement, contre le mur de sa maison. Un moine traversait la cour d’un pas trop rapide, un oiseau interrompait son chant, le moindre détail inhabituel faisait trembler le vide : au bout de chaque journée, il n’y avait toujours pas d’horloger ».
 
Amélie de Bourbon Parme n’est pas seulement une lointaine parente de Charles Quint, elle est avant tout un écrivain brillant, un auteur stylé – quel délice de ne pas succomber à la mode de la féminisation volontaire ! –, un peintre de l’âme, et de ses tourments. Elle possède cet art singulier du détail, l’œil voit juste et l’oreille saisit le moindre silence. Sous sa plume, Charles Quint marche, parle, se grise de passion pour les mécanismes célestes, évoque ses conquêtes et ses alliances, tient tête à ses courtisans d’ambassades, doute, rêve et se prépare à quitter la terre.
 
Amélie de Bourbon ou l’élégante passion de la narration.
 
 
 
« Les cloches de l’église sonnèrent longtemps à travers la campagne. Comme une messe interminable qui voulait pénétrer les arbres, les montagnes, leur apprendre la disparition d’un homme ».
 
 
hilippe Chauché

http://www.lacauselitteraire.fr/le-secret-de-l-empereur-amelie-de-bourbon-parme

samedi 21 novembre 2015

Ernest Pignon-Ernest dans La Cause Littéraire


« Elles étincellent à force d’être livides. / Elles sont au monde pour se libérer du monde. Elles souffrent d’une famine qui creuse plus que la faim. / Elles s’inventent un ciel infernal qui a un goût d’azur calciné ».
 
Pour l’amour de l’amour est une traversée, une traversée mystique, une envolée lyrique, un éblouissement christique, où les corps se livrent pour se délivrer de la trop lourde pesanteur des siècles qu’ils habitent. Ces corps ont pour noms Marie Madeleine, Hildegarde de Bingen, Angèle de Foligno, Catherine de Sienne, Thérèse d’Avila, Marie de l’Incarnation, Louise du Néant et Madame Guyon. Ernest Pignon-Ernest se met à la hauteur de leur union mystique avec ses crayons et ses fusains, comme Carl Theodor Dreyer mettait sa caméra à la hauteur d’un miracle dans OrdetPour l’amour de l’amourprolonge les expositions proposées par Ernest Pignon-Ernest à la Chapelle Saint-Charles d’Avignon, au prieuré Ronsard à Saint-Cosme et dans la chapelle de la Salpêtrière à Paris, lieux uniques qui s’offraient à ces portraits en pied démesurés et qui semblaient s’élever en toute grâce et volupté. Pour cet ouvrage le dessinateur a invité son ami André Velter, poète musicien, que l’on sait traversé par le duende*. On est là au centre tellurique de la mystique, de l’élévation, du surgissement, de l’envolée, et l’attention du dessinateur, sa profonde inspiration, la justesse de son trait, de ses drapés, de ses mains, de ses peaux, des regards, des corps offerts, la profondeur de ses gris et de ses blancs, surgissent comme autant de songes. Point d’illustration, mais un saisissement d’un corps qui se donne, s’élève dans un mouvement de joie et de douleur. Point de commentaire mais la vibration de mots et de phrases qui se glissent sur le papier comme une voix sur un accompagnement de guitare. André Velter est leur voix secrète, l’écrivain se saisit de leur histoire, de leurs aventures, de leurs tremblements, témoin de leur joie céleste, de leur lave et leur volcan.

 
 

« De la passion tu t’étais fait une loi rebelle et la loi nouvelle que s’inventaient les hommes. Tu étais l’ultime excessive, l’ultime femme de la mystique effrénée qui livrait tout son être dans un cri sans limite : “Ô mon Dieu, enseignera-t-on avec méthode à faire l’amour à l’Amour même” » (Madame Guyon).
 
« Rodeur je fus à perte de vertige / Et presque à perte d’âme,
Si proche de la cendre de Giordano Bruno, / De la prison de Gramsci,
Des catacombes, des ruelles incertaines, / des terrains vagues du bord de la mer,
Si livré à la gangue des nuits, / Quand la passion est le pur scandale
Qui vous passe dans la peau » (André Velter).
 
« D’abord la silhouette, sans tête. Puis la recherche de l’expression juste, à la fois aiguë et bienveillante, regard intense et soutenu, traits reconnaissables sans ressembler pourtant à tous les portraits vus et revus dans les journaux, les livres, les sites internet. Les calques se superposent, s’annulent au fur et à mesure, jusqu’à composer, enfin, un visage déterminé (c’est moi qui souligne). Parfois des coulées noires dévalent le long du crâne, du cou, jusqu’aux épaules » (Karin Espinosa).
 
 


Dans la lumière déchirante de la mer, est la trace d’un dessin, d’une pietà de Pier Paolo Pasolini, qui tend les bras et porte un corps mort, le sien. Pasolini s’avance ainsi avec sa propre mort, sorti du tombeau, pour ne rien oublier**, son sacrifice, son assassinat, et les silences complices sur les murs de Rome, d’Ostie, de Matera et de Naples.
Ernest Pignon-Ernest n’est pas qu’un artiste des chapelles et des musées, des galeries et des collections, c’est également et surtout un dessinateur des murs et des rues, ses dessins collés y vieillissent, ils y gagnent en épaisseur, en traces, cette patine du temps dont se préservent les musées. L’artiste a ainsi porté le corps de Rimbaud, de Genet, d’Artaud, de Neruda et Desnos, des corps comme des cathédrales qui s’offrent aux passants. Les rues s’en souviennent, les passants ne croisent plus comme avant ces dessins offerts à la pluie et aux graffitis, aux mains anonymes et aux regards éblouis. La mort de Pasolini sur une plage d’Ostie le premier novembre 1975 reste un mystère, une mise à mort sans réponse qu’interroge l’artiste niçois. Comme toujours le trait est net et précis, trace inspirée des grands anciens qui l’ont précédé, Piero de la Francesca, le Caravage, Giotto, et le Greco. Dessiner c’est offrir au regard ce qui ne se voit pas, c’est garder des traits du visage et du corps les signes que le temps y a déposés, c’est donner à voir, à entendre le chant profond (cante jondo) du corps qui s’avance.
Pour l’amour de l’amour et Dans la déchirure de la mer se répondent merveilleusement, les Figures de l’extase sont aussi celles de la révolte, quitter la terre pour le Paradis pour ces femmes transportées, transformer le monde par la poésie, le cinéma et la parole pour l’artiste de l’Evangile selon saint Mathieu


Philippe Chauché

jeudi 12 novembre 2015

Dictionnaire amoureux de la Tauromachie : Tomás (José)

José Tomás (Román Martín)

Photo Stéphane Barbier

Économie du geste, geste de l'économie comme chez Beckett. Un mot, deux mots, une phrase et cela suffit. Toute profusion tue le mouvement interne du déplacement et de la phrase. En deux passes trois mouvements, il dit : je suis un torero classique, je m'accorde en un temps deux mouvements, au tempo du toro, je dévoile la transparence de ma pensée, elle est d'évidence, et c'est cette évidence qui me rend unique, l'unique et son double invisible. Imaginons Bach sans Glenn Gould, le jazz moderne sans Thelonious Monk,  la peinture sans Pablo Picasso, la littérature privée de Flaubert - le style est tout -, la tauromachie sans José Tomás, quel ennuie !

Philippe Chauché  

mercredi 11 novembre 2015

Dictionnaire amoureux de la Tauromachie : Durand (Jacques)

Jacques Durand 


C'est un écrivain, comme l'on dit de José Tomás* c'est un torero ! Il y a quelques années, Jacques Durand nous ouvrait régulièrement son écritoire dans le journal Libération, et puis la faillite de la pensée faisant son chemin, des hommes sans qualités l'ont remercié. Mais il écrit toujours ici et là, avec la même justesse, le même regard aiguë, la même passion, la même joie. Il aguante* ses phrases comme Tomás ses toros.  Son style : une épure, un art vif, précis, net et amusé, lecteur de Montaigne, il a compris que pour faire juste, il faut faire court. Trois phrases comme trois derechazos* de Manzanares* père. 

Philippe Chauché

* Dictionnaire amoureux

mardi 10 novembre 2015

Dictionnaire amoureux de la Tauromachie : Zapatillas.

Zapatillas


Naturellement les toreros sont des héros aux pieds légers, chaussés de zapatillas, ils ressemblent à Ulysse. 

Philippe Chauché 




Dictionnaire amoureux de la Tauromachie : Welles (Orson)

Orson Welles




Il aura rêvé d'être torero. Dans les années 30,  il traverse l'Espagne sous l'apodo * d'El Americano, il est novillero*, prend quelques coups de corne, puis renonce à aller plus loin. Il ne cessera de se rendre aux arènes quand il séjourne en Espagne, quand il vient à l'Hôtel du Palais à Biarritz, il profite de son chauffeur pour passer la Bidassoa, direction les arènes de St Sébastien ou de Bilbao avec quelques Montecristo dans sa veste. Tout le monde le connaît dans le mundillo*, les toreros sont ses amis. Il s'en souviendra toute sa vie et même au delà. Qui mieux que lui se risquera à affronter Hollywood, ce toro manso* qui ne lui fera aucun cadeau. L'homme a un talent fou, trop sûrement, comme William Shakespeare qui l'accompagnera toute sa vie. Il sait qu'en Tauromachie comme au cinéma,  la bonne place est nécessaire, la bonne focale, le bon cadrage, le sitio*, c'est de là dont tout part, et c'est là que tout se révèle. Il tournera pour la télévision un Carnet de Voyage où la Monumental* de Madrid est à l'honneur. Ses cendres se partageront entre le Mexique et la Finca de son ami Antonio Ordóñez* .

Philippe Chauché

* Dictionnaire amoureux


dimanche 8 novembre 2015

Dictionnaire amoureux de la Tauromachie : Chapelle des toreros


Chapelle des toreros

Chapelle des arènes de Dax

 
 


" Qu'ici les peurs se dispersent. Nous sommes là comme des naufragés de la terreur. Merci à Dieu. Lui, Il veille sur nous."
Luis Francisco Esplá lors d'un passage à la chapelle des arènes de Nîmes cité dans Jacques Tessier l'abbé des toreros de Pierre Vidal (Editions Gascogne)
 
Pas une arène qui n'offre aux toreros, une chapelle, ce lieu sacré de recueillement. Elles sont invisibles, leur accès est secret et bien gardé. On n'entre pas là, comme l'on en sort. Plus qu'un rituel, " passer  par la chapelle " est un secours, comme cette grâce : " suerte " *, échangée entre ces hommes de qualité avant le paseo *. Instant de silence, solitude sonore du toreo*, et plus tard cette saeta lancée aux barrières  : " déjame me solo "* - laissez-moi seul ! .
 
Philippe Chauché
 
* Dictionnaire amoureux de la Tauromachie






Dictionnaire amoureux de la Tauromachie : Romero (Curro)


Curro Romero


Il est d'évidence, ou il fut -  c'est comme on le souhaite, présent et passé restent une énigme, comme l'est ou l'était sa tauromachie -, le torero qui suscita le plus de controverses. Les uns, sévillans pour la plupart, voyant en lui un torero unique, d'exception, saisi par le " duende ", " ce charme mystérieux et indicible " (Federico Garcia Lorca), torero de la nonchalance andalouse, fantasque, dont une seule véronique suffit à ravir le public. Les autres lui reprochent de se moquer des toros et du public, de ne pas se croiser *, de ne pas toréer de verdad *. Le Pharaon de Camas se retire en l'an 2000, mais parfois on l'aperçoit à Maestranza *. Un songe, une vision nonchalante d'une tauromachie disparue ? Certains le pensent.

Philippe Chauché

Dictionnaire amoureux de la Tauromachie

samedi 7 novembre 2015

Casanova l'aventure dans La Cause Littéraire



 
 

« Il écrit sa vie en la vivant. Son écriture, c’est sa parade quotidienne, l’entrecroisement de toutes les combinaisons, la musique des histoires. Un art de vivre polyphonique ».
 
« Ma vie est ma matière, ma matière est ma vie ».
 
Si l’histoire de Casanova est un roman, celle de ses Mémoires, baptisées l’Histoire de sa vie, le sont tout autant. Jusque dans les années soixante du siècle dernier, on ignorait que ce manuscrit en français n’attendait qu’à revivre. Histoire de ma vie se trouvait en la possession des descendants de Friedrich Arnold Brockhaus, un éditeur qui avait aussi en son temps publié Le Monde comme volonté et comme représentation d’Arthur Schopenhauer. Il a donc changé de main et de pays, et il est désormais l’heureuse propriété de la Bibliothèque Nationale de France. Des mécènes anonymes et visionnaires, comme ceux qui ont un jour aidé le vénitien, ont fait ce qu’il convient toujours de faire, pour que le manuscrit retrouve une place de choix en belle compagnie. Histoire de ma vie est désormais placé sous la protection de la BNF, où il retrouve Voltaire, et c’est heureux. Avant cette découverte exceptionnelle, les lecteurs français de l’aventurier philosophe devaient se contenter d’une douteuse traduction de l’édition allemande, d’une adaptation tout aussi trompeuse, mais désormais ce qui a été vécu, pensé et écrit par Giacomo peut être lu en français, sa langue d’adoption, la langue de l’aventure (1).
 
« Son destin est exceptionnel aussi parce qu’il est né vénitien ».
 
Casanova, son nom seul est une aventure. Sa vie l’est doublement. Alain Jaubert l’approche livre à la main. Rien de ce que n’a écrit, rien de ce que n’à vécu Casanova, ne lui est échappe. Son roman, qu’il a choisi de baptiser récits, est une palette romanesque qui révèle toute la richesse harmonique de ce roman total et floral. Roman de Venise, de Paris, Madrid, Barcelone, Gènes, Dux – d’où tout s’écrit et où tout s’achève. Roman d’une Europe lumineuse en mouvement permanent, les corps et les idées passent facilement les frontières – Nous sommes dans la grande Europe des Lumières, celle dont une violente force obscure a tenté, et tente encore, de nous détourner (2). Une Europe, qu’il s’agit de savoir habiter et traverser, et pour cela, il faut s’y connaître en langues, en ruses, intrigues, stratégies, alliances, évasions, séductions, signes et masques, et Giacomo est un spécialiste.
 
« Des livres interdits l’ont mené sous les Plombs. D’autres livres lui permettront d’en sortir. Casanova est cerné par des dizaines de verrous. Et c’est un verrou affûté qui lui offrira la liberté ! »
 
Casanova l’aventure, où le récit d’une vie, les récits d’une aventure, d’une échappée, d’une liberté libre– J’ai pris le parti le plus beau et le plus noble, le seul naturel. Celui de me mettre en état de ne plus manquer de mon nécessaire (3). L’aventure Casanova passe par des noms, une collection de prénoms, de visages, de chambres, de rues, de villes, c’est un collectionneur, et collectionner revient aussi à préparer, palette en main, le tableau de sa vie. Un tableau où l’on chante comme chez Mozart – C’est peut-être le personnage réinventé par Mozart et Da Ponte qui révèle à l’aventurier sa vérité ultime, les moments clés de sa vie. Dans les rôles titres de cet opéra : Louison, Clémentine, Hélène, Redegonde, Adèle, Annette, Esther, vrais ou faux, beaucoup proviennent de romans, de poèmes, ou chroniques du temps… Et contrairement à ce qui s’écrit aujourd’hui dans les romances et les gazettes, la plupart des femmes dont parle Casanova sont restées à jamais inconnues. On est loin du récit romanesque à trois écus qui fait toujours fureur aujourd’hui et qui ne cesse de dévoiler, pour finalement mieux dissimuler ce qu’il met en lumière, très loin de l’autofiction, de l’autofriction. Chez Casanova jamais d’aigreur, point de ressentiments, pas un soupçon de funeste. Il s’agit bien d’orchestrer sa vie, comme s’il s’agissait d’un opéra, d’accorder son corps, et d’électriser celles et ceux qu’il croise. Casanova est un roman électrique et sensuel, un roman de feu, que les dénonciateurs et les Inquisiteurs de Venise et d’ailleurs n’ont pas réussi à étouffer, un roman du corps. Casanova le voltigeur, qui dépense sans compter expose le sien aux fièvres et aux maladies d’amour, ses plus belles armes pour renaître : le sommeil, la lecture, l’écriture, et ne jamais s’ennuyer, on ne peut rêver meilleurs remèdes.
 
« Casanova se lève, fait du feu et, pendant deux ou trois heures, se met à écrire. Après, il se couche et dort huit heures. L’écriture contre le fiasco. Et le sommeil gagné grâce à l’écriture ».
 
Casanova a été le plus fantasque des aventuriers, un jongleur, un acrobate, et le plus sérieux des dormeurs studieux. Alain Jaubert en a fait un roman, un récit(s), une escapade romanesque, un effleurement gracieux, une effusion de langue, un éclat de lune sur la lagune, une échappée belle, une divine comédie nourrie de cette multitude de petits romans qui font le grand roman de sa vie.
 
 
Philippe Chauché
 
 
(1) Nous disposons aujourd’hui de deux éditions françaises : Bouquins chez Robert Laffont en trois volumes réimprimés en 1999, et La Pléiade chez Gallimard en trois volumes 2013, 2014 et 2015
(2) Philippe Sollers, Casanova l’admirable, Plon
(3) Cité par Philippe Sollers dans Casanova l’admirable
 

dimanche 1 novembre 2015

Michaël Ferrier dans La Cause Littéraire


« Ces gens étaient des aventuriers, des Outre-mer. Ils venaient de loin, de l’Inde, ou de l’Afrique, d’Europe ou bien de Chine, ils venaient de bien plus loin encore sur l’éperon de leur désir ; ils arrivaient de toujours, ils s’en allaient partout ».
 
En mémoire de Jean-Pierre B. qui n’aura pas eu le temps de le lire.
 
Les grands romans sont des cyclones. Ils s’annoncent par des frémissements, de légers bruissements, quelques vibrations, et par contamination romanesque, ces courants d’air chaud prennent force et vigueur, ils se lèvent comme une vague, déferlent et multiplient éclairs et éclats, et deviennent le mouvement même du roman. Mémoires d’outre-mer est un cyclone littéraire, un art du souffle, l’histoire d’un homme du vent, d’un homme volant, libre, qui survole une île et une époque, et qui se joue des trahisons de l’Histoire.
 
Tout commence par une découverte : trois tombes du cimetière de Mahajanga à Madagascar – Toutes trois sont presque identiques, même taille, même couleur, mêmes dimensions – celle de Maxime Ferrier, le grand-père de l’auteur, celle d’Arthur Dai Zong – son ami, et une troisième sans inscription, sans date, la tombe de l’absence.
 
Michaël Ferrier en écrivain curieux de son histoire, de l’Histoire de la France et de Madagascar, s’envole pour l’île, croise des témoins, ouvre des malles, pousse des murs, scrute le Pacifique et le ciel, pour écrire ce roman circassien sur son grand-père acrobate – j’embarque en clandestin sur le chariot de la nuit. Michaël Ferrier a l’art de faire de prénoms un roman, roman d’ultramarins qui ne craignent ni les dépressions, les coups de vents, ni les coups de mer et du destin.
 
« Explorer les marges, les silences, tel a toujours été l’un des secrets de l’acte d’écrire. Dans l’Histoire de France, les Mémoires sont des tombes. Des dispositifs parfaitement ingénieux, à fragmentation et à retardement. Eux seuls révèlent la complexité des temps, leur tourmente animée, leurs turbulences secrètes ».
 
Les grands romans sont changeants comme les ciels d’automne, ils passent du bleu au gris, du jaune au rouge, multiplient les nuances, foisonnent d’éclairs et d’éclats. Mémoires d’outre-mer est un roman d’aventurier sur un aventurier de la vie, un homme des airs – une vie de trapèzes et de cordes, de costumes d’argent et de cuivre –, un négociant – il vend un peu de tout – toute sa vie il sera rebelle à la « spécialisation » –, un résistant à la France moisie.
 
Mémoires d’outre-mer est un roman de la trace, la trace laissée par des hommes de vie et que des hommes de mort veulent effacer, un roman français sur des Français de branche, d’oreille et de convictionMémoires d’outre-mer est un roman des îles, d’une France multi-territorialeaux temporalités qui s’ignorent, se répondent, s’enlacent, se superposent… forgée par des hommes et des femmes aux semelles de vent.
Les grands romans travaillent ainsi la mémoire et les mémoires, les ruisseaux du réel se jettent toujours dans le fleuve du roman, et son art est de faire flamber ces mémoires comme un ciel d’automne, et comme flambe un trapèze sous les feux d’un chapiteau.
 
Ce roman est aussi celui de Pauline, qui joue du piano et lit des poèmes à Maxime – elle sarabande le long du boulevard ses formes elliptiques –, des enfants qui volètent sur la plage de Mahajanga, d’Arthur, frère des airs et frère d’armes, de la malice, des dénonciations, de la Guerre et de son Art qu’il convient d’avoir en mémoire, mais aussi de la grâce, de la futilité, de la douceur et de la révolte heureuse.
 
« Maxime et Arthur ont vécu toute leur vie outre-mer. Toute une vie en deçà et au-delà de l’eau. Ils sont là, perchés, aux abords. Ce sont des êtres aquatiques, leur vie se déploie par affluents, courants de coraux, roseaux ».
 
Les romanciers importants sont toujours des historiens précis et renseignés, leurs oreilles sont fines et aiguisées comme leurs plumes, et ils ont pour eux le savoir et le style – cette bénédiction divine.
Mémoires d’outre-mer regorge de faits précis, d’histoires qui nourrissent et se nourrissent de l’Histoire de France et de Madagascar, de celle de Vichy et sa lugubre littérature – Soudain, la langue de Montaigne et de Voltaire ne charrie plus que des slogans boursouflés – et du projet Nazi de déporter dans l’île les Juifs européens. Mémoires d’outre-mer résonne de voix, venues de l’île ou de Londres – Le soleil se lève à l’est le dimanche – de résistances joyeuses, mais aussi de douleurs – La mort à ce moment tire le verrou. Un fond de néant se lève – et de cyclones – ils déchirent les belles maisons et les livres – mais le calme et soleil revenus, de nouvelles pages luxuriantes peuvent s’écrire.
 
Philippe Chauché
 

jeudi 22 octobre 2015

Franck Aria dans La Cause Littéraire


« Que vienne la grande Musique, celle dont on s’éprenne, la belle, la vraie, celle de Bach à Coltrane, de Mozart, de Stravinski, de Vivaldi à Miles, cette merveille qui chaque jour promet du jouir en combattant les peines, offre du libre à penser, éveille à la pensée et au recueillement de l’être. Un chef d’œuvre ne s’épuise jamais ».
 
Le Goût du divin est le livre de ce désir, désir de musique, du divin, désir d’amour, mais aussi et c’est fort heureux désir de croiser la plume, comme l’on croise le fer avec la Réforme, le Diable et ceux qui s’en réclament.
Le Goût du divin chemine aux côtés d’écrivains vivants, qu’ils n’aient plus ouvertement donné signe de vie ne change rien à l’affaire, ils sont là, et bien là : Voltaire, De Maistre, Faulkner, mais aussi Dante, Pascal, tour à tour saisis par le divin et son art, qui n’est pas étranger à leur style – ce nectar de la pensée. Franck Aria est aussi un lecteur attentif de Philippe Sollers – La guerre du goût –, des scissionnistes de Ligne de Risque* et de Stéphane Zagdanski qui l’accueille parfois dans sa librairie**.
Il sera donc question du religieux, du divin, de sa musique, de sa joie, et de ses divines occupations, c’est l’un des enjeux du Goût du divin, qui s’emploie également à retourner Luther, comme l’on retourne une mauvaise carte.
 
« Dès son accouchement, la Réforme expulse l’art. Elle détruit orgues, statues, reliques ; elle brûle les tableaux, saccage les églises comme la Terreur deux siècles plus tard… Les calvinistes maudissent le génie qu’ils ne sauraient atteindre. Imagine le Shem, imagine le sombre Calvin arpentant les rues… sa démarche grave, son air fâché, ruminant sa rage contre les vivants, d’un œil sérieux comme celui des morts ».
 
Le Goût du divin, c’est ce que découvre Shem dont le roman est un fragment décisif de l’histoire, deux mois dans l’histoire d’un homme en devenir, sous les phrases d’Estevan et le regard amoureux d’Annabel. C’est alors que peuvent naître les phrases, son Goût des phrases : la révolution du style est en marcheRimbaud a lu la Bible, mais aussi, la félicité appartient au monde du secret, la volupté est libre pensée, ou encore, je tiens le monde à distance pour m’être présent.
Franck Aria a le Goût du divin, autrement dit du bonheur, de la littérature, de la pensée qui vagabonde et s’égare, de la musique, des villes – entre Rome et Venise –, des écrits des jeunes apôtres, de l’empreinte fraîche de la terre, des chants d’oiseaux, des pins, des herbes enfantines baignées de lumière et d’harmonies claires.
 
« L’acte d’écrire : manivelle à densifier le présent. Avant, on y est déjà ; après on y est toujours. La preuve : j’ai beau tourner la manivelle, je ne me sens pas fatigué ; comme si midi sonnait toujours. Cette impression curieuse me fait la nuit radieuse ».
 
Le Goût du divin est un roman de la renaissance, de la résurrection, par le Père et la Fille – que de beautés au monde cet automne ! – de l’attention et des intentions. Shem écoute et le roman se déroule, une parole comme un torrent, un mouvement comme une danse. Le divin s’écoute, s’écrit et se danse ! Question de style et de Goût !
 
Philippe Chauché
 
* Yannick Haenel et François Meyronnis, publiés dans L’Infini chez Gallimard
 
 

samedi 17 octobre 2015

Philippe Annocque s'invite dans La Cause Littéraire



« Pendant un instant, Liev a eu envie de demander à Monsieur Hakkell d’autres factures à recopier. Mais c’était idiot. S’il y avait eu d’autres factures à recopier, Monsieur Hakkell les lui aurait apportées avec les premières. Et puis il ne fallait pas faire ça, demander d’autres factures à recopier ; ce n’était pas son travail, à Liev ; il avait été engagé comme précepteur, c’était pour ça qu’il était venu ici ».
 
Pas Liev est un roman étrange, troublant, troublé et racé. Etrange, l’histoire de Liev, répondant à la demande d’un précepteur à Kosko, après un périple en autobus dont on ne saura rien, il arrive à pied dans ce domaine, où il pense qu’on l’attend. Région, village et domaine imaginaire, comme le sont ceux qui l’habitent, des fantômes ? Il n’y a pas d’enfants pour le moment à Kosko, Liev va donc être employé à recopier des factures. Puis on apprend au détour d’une phrase – Il est rare que la réalité coïncide parfaitement avec l’idée que l’on s’en fait – que Liev s’est fiancé avec Mademoiselle Sonia. C’est vrai qu’ils ont fait une ballade à vélo – Sonia roulait plus droit, ses genoux ne s’écartaient pas du cadre et la jupe de part et d’autre de la selle, c’était joli –, que leurs regards se sont croisés, mais nous n’en saurons pas plus.
 
Puis, Sonia s’absente pour préparer leur mariage. Mais rien de certain, rien n’est jamais sûr à Kosko et dans ce roman. Liev apprend de la bouche de Mademoiselle Sonia, qu’elle n’a pas quitté Kosko, et qu’elle souhaite faire une nouvelle randonnée à vélo – Mademoiselle Sonia l’a regardé un instant avec un sourcil légèrement levé, c’était joli ce sourcil légèrement levé. Pendant ce temps, Magda s’est occupée au plus près de Liev, sans qu’il sache vraiment pourquoi. Comme Liev, on se demande si cette troublante histoire aura son épilogue, si l’auteur, malin comme il l’est, ne joue pas tout autant avec Liev qu’avec nous. On se demande si tout cela n’est pas une plaisanteriePas Liev est un roman qui sème le trouble, qui instille un doute permanent sur ce qui s’y déroule. Le vrai se joue du faux et inversement. Alors, qui manipule qui, et qui est le jouet de qui et de quoi ? Le tout porté par un style qui joue et se joue des mots et des phrases, en les fouillant et les retournant. Qui s’amuse des répétitions, des phrases qui se répondent, qui s’éclairent et éclairent le roman. Les phrases et leur combinaison ont tant de choses à dire, et Philippe Annocque s’emploie à les faire parler.
 
« C’était bizarre, de prononcer une phrase sans ton. En général quand on prononçait une phrase, on y mettait toujours le ton. Ou plutôt, le ton s’y mettait tout seul, sans même qu’on ait besoin de l’y mettre. Il fallait le faire exprès, sûrement, pour prononcer une phrase sans ton. Et même en le faisant exprès, on n’était pas sûr d’y parvenir ».
 
A n’en pas douter, Pas Liev vient de territoires romanesques explorés et mis sous tension par Beckett, Julio Cortázar ou encore Kafka. Un pas de deux, l’un dans l’absurde et l’autre dans le réel, une petite incursion réaliste dans un monde qui ne l’est pas, et inversement. Pas Liev est un roman à l’écriture ciselée et ourlée, où chaque mot est pesé comme de la poudre d’or par l’écrivain orfèvre. Bonheur de lire, et d’évidence bonheur d’écrire pour Philippe Annocque, et de surprendre le lecteur, de l’inviter à suivre à la trace chaque geste de Liev, à écouter chacune de ses réflexions, à se glisser dans ses doutes, ses étonnements, mais aussi ses silences, jusqu’au final saisissant et glaçant.
 
« Et puis les choses sont allées moins bien.
C’était difficile de dire pourquoi, ou comment, ou même en quoi elles allaient moins bien mais elles allaient moins bien. Liev le sentait bien ».
 
Philippe Chauché
 


samedi 10 octobre 2015

Roland Barthes dans La Cause Littéraire




« Ma lettre sera donc – est déjà – un exercice quelque peu autobiographique. Vos ouvrages ont rythmé ma vie – comme celles d’innombrables autres personnes de ma génération – entre la fin de mon adolescence et la fin de votre vie : je vous ai lu, ou plutôt dévoré, au fur et à mesure de la sortie de vos ouvrages », Lettre à Roland Barthes.
 
« Oui, nous voulions nous vouer à une vie d’intellectuel et donc en grande partie immobile, sans perdre pour autant le contact avec nos corps ; nous voulions qu’un rythme de danse habite, dans l’invisible, nos poses les plus méditatives », Pour Roland Barthes.
« Le plaisir du texte, c’est ce moment où m
on corps va suivre ses propres idées – car mon corps n’a pas les mêmes idées que moi », Roland Barthes, « Le plaisir du texte », Tel Quel, Editions du Seuil.
 
 
 
 
Il y a un siècle naissait à Cherbourg Roland Barthes, il y a trente-cinq ans, un mois après la publication de La Chambre claire, il s’éteignait à l’hôpital de La Pitié-Salpêtrière, après avoir été renversé par une camionnette devant le Collège de France. Cette rentrée littéraire est celle d’ouvrages qui témoignent de ce que fut l’auteur de Mythologies, de la vivacité de sa pensée d’écrivain, de lecteur – lire c’est désirer l’œuvre, c’est vouloir être l’œuvre –, de critique, de professeur, des livres qui se présentent à la  mémoire.
 
Lettre à Roland Barthes est une adresse à un mort, unique, directe, où se risque Jean-Marie Schaeffer. Adresse, à ce contemporain de sa jeunesse, qui se déplaçait de livre en livre. Ecrire à Roland Barthes, pour s’inviter dans sa propre histoire. L’auteur en se convoquant devant Roland Barthes, l’évoque en lui. Le vous de la lettre est un je, et un jeu. L’auteur ne l’a pas connu, il n’a pas été son élève, ni son disciple, mais son lecteur attentif et inventif – (adolescent) tous mes désirs passaient par des lectures ou aboutissaient à des lectures –. Un lecteur qui devient l’œuvre, selon le vœu théorique de Roland Barthes.
 
 
 
Pour Roland Barthes est un exercice d’admiration, un regard amoureux sur l’histoire d’une pensée en mouvement, d’une pensée élégamment partagée, d’une voix – empreinte d’une nostalgie du silence –, d’un rythme – qu’il puisse parler si lentement me sidérait –, mais aussi un regard porté sur la naissance de l’écoute née des séminaires de Roland Barthes – je venais d’abord pour écouter, pour apprendre à écouter, à m’écouter… –. Chantal Thomas sait ce qu’elle doit à l’auteur de Sade, Fourier, Loyola. Pour Roland Barthes est un livre du devenir, du devenir écrivain, pour l’auteur des Adieux à la reine, et par capillarité, la découverte du goût de l’intelligence, de la saveur du savoir.
 
« Parmi les choses que vous m’avez apprises, il y a celle-ci : la seule cohérence qui fasse sens est celle qui tient ensemble un texte, une augmentation discursivement développée. Exiger la même cohérence du trajet d’une vie intellectuelle – et d’une vie tout court – témoigne, selon les cas, d’une conception policière de l’individu humain ou d’une conception utopique de l’unité du moi (du « sujet », auriez-vous dit) », Lettre à Roland Barthes.
 
« Le mode d’enseignement de Roland Barthes dans les séminaires restreints correspondait aux désirs de l’éternelle étudiante, de l’étudiante entre pages et nuages… les siècles se chevauchaient, les écoles se répondaient, personne n’interdisait à Mme de Sévigné de rencontrer Virginia Woolf, ni à Sade de croiser Loyola… », Pour Roland Barthes.
 
« Le texte a besoin de son ombre : cette ombre, c’est un peu d’idéologie, un peu de représentation, un peu de sujet : fantômes, poches, traînées, nuages nécessaires : la subversion doit produire son propre clair-obscur », Le plaisir du texte.
 
Jean-Marie Schaeffer connaît Roland Barthes sur le bout des livres et des lèvres. Il n’ignore rien du structuralisme, de la linguistique, du hasard, de la cybernétique, de la forme et du sens de ce qui se dit et s’écrit, il en a même fait son miel de chercheur. Sa lettre poursuit le travail de l’auteur de S/Z, elle s’en mêle, sans s’emmêler les théories. L’auteur est un témoin indirect de ce qui n’a cessé de se jouer en ces années luxuriantes où la pensée critique flirtait avec la critique de la pensée, où les textes étaient mis à l’épreuve du doute, et parfois de la rue, où rien n’était figé, où l’intellectuel donnait à ses lecteurs le goût et le désir du romanesque, cette curiosité qui fait voir et écrire. Lettre à Roland Barthes, témoigne de cette passion du texte et de ses signes, qui conduit à la Préparation du roman.
 
Chantal Thomas témoin direct de ce temps partagé, qui conduit à l’écriture, à ce frémissement d’un commencement, à cette excitation d’inconnu, à ce plaisir partagé de la langue, nous offre là beaucoup plus qu’un exercice d’admiration et de reconnaissance, c’est un roman de la cristallisation, des mots, des regards, de la voix et des passions de Roland Barthes, du grain de la voix, au grain du roman.
 
« Le texte que vous écrivez doit me donner la preuve qu’il me désire », Roland Barthes, Le plaisir du texte.
 
 

lundi 28 septembre 2015

Michel Chaillou dans La Cause Littéraire

« Début d’une volonté de tenir un journal. Temps d’acier froid. Je cherche la construction de L’Islande. Ai pris le bus long de Seine. Un jeune homme mâchait un début de vie chewing-gum. Ai croisé Jorge Semprun. Cheveux blancs, bel imperméable. Son œil m’identifia légèrement ».
 
« Il va être 18 heures. David improvise au piano dans le salon. J’essaie de me remettre à L’Hypothèse. J’en suis à la page 42. Il me faut déguiser le sujet, ne jamais l’avouer, sauf dans les dernières pages ».
 
 
 
Vingt-cinq ans séparent ces deux impressions littéraires, vingt-cinq ans d’un Journal romanesque et sentimental que l’on découvre aujourd’hui avec bonheur et surprise. Michel Chaillou, l’œil vif, le corps attentif à ce qu’il vit et à ce qu’il voit, à ce qu’il imagine, nourrit ses fictions et s’en nourrit jour après jour. Vingt-cinq ans de courtes notations, d’évocations, de brèves remarques météorologiques : – Il pleut. Soleil, temps vif qui agace le sang – mais aussi familiales : jeunesse de David, musicien en devenir et futur compositeur – un Journal sert-il à faire ses gammes ? –, fidélité réciproque à Michèle, troisième œil du manuscrit.
 
Principe actif du Journal : les livres, ceux que Michel Chaillou écrit, et ceux qu’il lit –  Alexandre Dumas : Je rêve d’écrire un roman de cape et d’espritJe cherche le début de La France fugitive, relis Sterne. J’aimerais à son exemple commencer dans la désinvolture légère. Vingt-cinq ans de littérature : ses livres se construisent avec lenteur dans ce Journal, deux mots, trois interrogations, des doutes, des joies. Il en porte la trace, les traces, de celles qui se devinent le matin dans la boue d’un sentier, après le passage nocturne d’une bête sauvage. Vingt-cinq ans d’attachement à la langue française et au style, à ce travail quotidien sur cette écritoire, où les mots sont polis et assemblés, où ils se voilent et se dévoilent dans leur simplicité, où chaque personnage, chaque intrigue est une pierre, que l’écrivain – cet artisan du doute – s’emploie à rendre précieuse.
 
« Rentrée difficile. Voiture défaillante, bouchons. Halte à Montbrison. Le pays ne me parle plus, je n’entends plus sa voix… Chez un écrivain la langue raconte. Cela l’important dans un texte. Les mille voix du temps, le chœur de nous-mêmes ».
 
« Il fait beau ce matin. Nuages, soleil, temps chaud. On annonce du froid. J’ai grossi. Téléphone de Jacques Roubaud, intrépide, charmant. Il travaille à L’Enlèvement d’Hortense, un divertissement ».
 
 
Ce Journal est un sismographe qui transcrit et fixe les oscillations du temps, les mouvements répétés, lents ou accélérés du corps de l’auteur – il marche, il s’émerveille, il écoute le piano de son fils, il relit ses manuscrits, parle de ses états, de ses tremblements et de ses humeurs – sourdes colères. CeJournal est aussi celui des éditeurs qu’il fréquente et qui parfois l’agacent, des écrivains qu’il croise, qu’il lit, qu’il admire ou étrille. Journal du style – sa grande passion –, de ses romans que l’on devine entre les lignes et les pages – Cette écoute intérieure – écrits en mouvement permanent – J’ai commencé Dans la clartépas encore le ton… Je trouve tout ça un peu guindé… Pas encore les mots –. L’aiguille d’acier trempé de ce sismographe littéraire trace à l’encre noire des courbes, des droites, des parallèles, entre ce qui se vit au jour la nuit et ce qui s’écrit sous le ciel et dans les rues de Paris. Tracé net et précis d’une vie d’écrivain – que la mort seule va définitivement interrompre – géographie soyeuse et finalement joyeuse de la France de l’écrivain.
 
« Temps moins froid. Il est 18 heures. Toujours par l’esprit dans la Vendée. Je la récite par cœur. Des noms de lieux formidables : Treize-ventsLoup-Pendu ou L’Assemblée des Deux Lays. Le Lay est une rivière ».
 
« Une affirmation d’un auteur à succès dans un journal m’a fait sursauter ; « Quand j’écris la première ligne d’un livre je sais déjà où je vais ». Pourquoi y aller alors ? ».
 
« Ma grande idée en ce moment : écrire du désuet, que mon livre futur prenne la patine du temps ».
 
Michel Chaillou est un écrivain de l’œil et de l’oreille, il entend, il voit, il lit, il écrit. C’est simple et extrêmement complexe comme un rayon de soleil, une phrase du Journal, une musique, un regard, l’appel d’un ami éditeur, une dédicace, un rêve, un roman, une saveur et mille savoirs.
 
Philippe Chauché