dimanche 9 août 2026

Rachilde dans La Cause Littéraire

 

« Notre provinciale monta à Paris, et se fit un nom de ce « Rachilde », comme d’autres avaient, en leur temps, hissé un étendard à deux syllabes. Rachilde comme Stendhal. Rachilde comme Molière. Rachilde comme Voltaire. Rachilde comme Racine.

Encouragée par Victor Hugo lui-même, elle se donna l’orgueil d’écrire en future professionnelle. »

Rachilde et l’Histoire-Monstre des frères épicènes – Gérald Duchemin.


« Le cabinet de toilette de Paul-Éric de Fertzen, somptueux comme un boudoir de reine, était ouaté de portières égyptiennes, où rutilaient, sur un fond d’azur assombri, un ciel reflété par le Nil au crépuscule, les lourds scarabées d’or. Il se meublait d’un grand lavabo de marbre vert et d’une vaste armoire, en bois de cèdre, travaillée à jouir, ornée de volutes de nacre dont les pâleurs translucides donnaient l’illusion de la voir peu à peu s’envelopper d’un rayon lunaire. »

D’où vient Rachilde dont les Editions du Chat Rouge rééditent ce roman époustouflant ? Du continent littéraire du XIX° siècle, un continent dont parfois certaines régions romanesques sont oubliées, pour mille raisons littéraires, plus ou moins raisonnables. Son nom : Mathilde Eymery, née en 1860 à Château-l’Évêque prés de Périgueux. C’est à la suite d’une séance de spiritisme qu’elle prend le nom de Rachilde, après être entré en relation avec un gentilhomme suédois de la Renaissance dénommé Rachilde ; beau songe, ne saurait trahir, si le spiritisme est un songe. Ses premiers romans sont admirés et font sensation, nous raconte avec finesse Gérald Duchemin, elle devient une étoile pour les Décadents lecteurs de Baudelaire et d’Edgard Allan Poe, on ne saurait mieux choisir comme compagnonnage littéraire. Son art littéraire, sera lié à celui de jouer sur les ambiguïtés sexuelles, les amours croisés et les séductions électriques et excentriques, en ces temps, on ne parlait pas de genre et l’on ne féminisait pas les mots et les lettres, on pouvait jouer et se jouer des apparences, sans en faire toute une histoire. Les Hors Nature paraît pour la première fois en 1897, c’est cette édition du Mercure de France qui s’offre aujourd’hui à nous, avec la brillance de ses excès et les éclats de ses dialogues. Le roman incruste définitivement dans la littérature l’histoire pour le moins tumultueuse et riche de mille surprises de deux frères, Paul le cadet, et Reutler l’aîné, deux aristocrates, l’un aux étourdissants attirances féminines, à l’art consommé du travestissement, l’autre, figure protectrice de son jeune frère, préférant l’étude et la réserve, aux invitations mondaines et débridées, à cela s’ajoute une passion, pour ne pas écrire un amour, qui les lie à jamais, y compris dans les colères et les excès. Le monde des frères est luxuriant, brillant de soies et d’or, mais aussi de mots qui s’envolent et ornent les commodes et les canapés, comme autant de décors, le monde comme représentation volage, l’aristocratie en mouvement.

« Icône à la fois royale et divine, profane et sacrée, toute la personne de cette femme semblait figée en l’or et les joyaux, comme celles qui ne savent pas ployer la taille, on l’habitude souveraine de ne même pas  se pencher sur les génuflexions des passants. Oui, c’était bien une icône byzantine ; et quand elle tourna, du côté de Reutler épouvanté par son profil de camée dur, ses yeux bleus d’acier flambant dans l’ombre du koheul, sa bouche rouge aux luisances de corail, il eut l’impression atroce de voir vivre une statue. »

À lire Les Hors Nature on est ébloui par une telle richesse, une floraison stylistique qui nourrissent ce roman oublié, on reste enivré par tant de couleurs et de formes, par ces histoires captivantes et étourdissantes. Le même éblouissement ressenti lors de la première lecture de La Recherche, on devient et c’est heureux en ces temps, comme chez Proust, un lecteur captif et captivé par tant d’imaginaire narratif. Ajoutons que Rachilde excelle dans l’art du dialogue entre les personnages, vifs, pétillants, éblouissants, ce sont des machines à faire éclore des histoires, dans celui de la description des scènes extravagantes qu’elle imagine. Son style est une ode à l’art du roman, qui ne craint ni les joies du classicisme, ni celles des transgressions et des outrances de ses personnages, bouffons comme le directeur de théâtre ou touchants par leur profonde vérité comme Jorgon le majordome fidèle et attentif. Si la vie est un songe, il y a fort à parier qu’il s’abreuve aux histoires étourdissantes qui peuplent Les Hors Nature, aux côtés de celles de La Recherche, Proust et Rachilde sont les deux faces d’une même médaille de bronze frappée aux couleurs du style. Plus que jamais le roman est le miroir où se reflètent les mille facettes du monde.


Philippe Chauché 

lundi 3 août 2026

Gilles Lapouge et Eric Poindron dans La Cause Littéraire

 


« Chaque jour, j’écrivais et nous confrontions cette vie imagée. Gilles reprenait le stylo, précisait, ajoutait une anecdote et me rendait le texte. Comme une amitié à quatre mains. À la fin de cette aventure, Gilles me confia en lisant le manuscrit : “Quand tu racontes ma vie, c’est encore plus beau que si c’était ma vie”. Ce qui n’était pas très compliqué avec une telle vie » (Éric Poindron, Préface).

« À force de fréquenter mes timbres, leurs fruits, leurs oiseaux-mouches, leurs capitales, et les tampons appliqués des facteurs du Congo belge ou du Balouchistan, je m’étais confectionné un projet de carrière. Je serais exotique ».

Gilles Lapouge fit donc carrière dans l’exotisme, sa vie s’y conjugua, de Digne à Dellys et Oran en Algérie, de Marseille à Aix-en-Provence, puis de Paris à São-Paulo, et de São-Paulo à Paris, auxquels on peut ajouter mille autres destinations pour ce « voyageur étonné » et qui n’a cessé de nous surprendre et de nous étonner par ses romans et ses récits.

Éric Poindron l’a donc écouté, longuement écouté se racontant et racontant : son enfance, le Brésil, ses livres, et les écrivains admirés et admirables. Écouter un écrivain n’est pas chose simple, il faut savoir s’effacer, se glisser dans le miroir de sa vie, tout en s’apercevant, au fil de la plume, de la main qui écoute, que deux vies se répondent, se font écho, deux regards affutés et malicieux, pour notre plus grand plaisir. Il y eu donc l’enfance, heureuse, et éclairante, il y eut l’apprentissage du journalisme, et sa fidélité au O Estado de S. Paulo, que la mort seule séparera, et la découverte des livres, des écrivains, car écrire c’est aussi ne pas perdre de vue ses fidélités et ses passions littéraires : Cervantès, Don Quichotte est un lecteur enragé ; Jean de La Fontaine, Le miracle du XVIIe siècle ; Marcel Proust, Jules Verne, Faulkner (le plus grand), Hemingway, l’ami Nicolas Bouvier, et Jean Giono, son compagnon des géographies imaginaires, « Un jour, dans quelques siècles, la Haute-Provence recouvrira exactement les géographies émerveillées de Giono ». Et puis il y a les livres de Gilles Lapouge, d’un Soldat en déroute (1963) à l’Atlas des paradis perdus (2017), et à chaque fois, Gilles Lapouge entre en piraterie littéraire, qu’Éric Poindron, autre pirate des Lettres, s’est piqué d’éclairer en quelques lignes à la fin de l’ouvrage.

« Gilles Lapouge aime à prendre la planète entre ses doigts et l’observer avec sa propre loupe déformante, en entomologiste incongru, comme Jean-Henri Fabre le faisait d’une cigale de Provence ou d’un scarabée inconnu » (Éric Poindron, Préface).

« Contrairement à l’Ecosse ou à la Roumanie, l’Amazonie n’a pas besoin de poètes romantiques, de donjons sinistres ou de pluie pour convoquer les spectres. Un soleil éteint, une rivière vaporeuse, les scintillements de la nuit suffisent pour que des troupeaux de fantômes apparaissent ».

Robinson des improbables est une nouvelle édition revue et augmentée du livre Gilles Lapouge, en toute liberté, paru en 2015, un nouveau livre. Depuis, Gilles Lapouge nous a quitté en 2020, et l’écrivain qui aimait le goût du souvenir aurait eu 100 ans l’an dernier. Ce Robinson des forêts, des rivières, des cafés et des bibliothèques est un admirable conteur, qui aimait la saveur des mots et de la vie, ses romans en témoignent, comme ils témoignent de sa passion de l’Histoire, d’une Histoire qui vivifie toutes les histoires qui peuplent les mémoires de ses lecteurs. Gilles Lapouge était un géographe qui inventait, comme son ami Éric Poindron, des routes, des rivières, des forêts imaginaires, couplées aux cartes d’explorateurs et d’aventuriers, qui dessinent des contrées à découvrir et à aimer et évidemment des livres, ces bouées du grand large.

 

Philippe Chauché