samedi 3 janvier 2015

Frédéric Pajak

 " Aucun exilé  n'oublie sa terre. En rencontrant son jeune compatriote Beckett, James Joyce,  l'exilé perpétuel, lui a répété cette loi : " Ulysse a fait un beau voyage, certes mais il est revenu... "
 
Livre après livre, le Manifeste Incertain de Frédéric Pajak invente le roman dessiné, un manifeste à la pointe vive d'exilés, fragments saisis sur l'instant, qui appartiennent à Walter Benjamin et quelques autres écrivains aux destins renversés par l'Histoire, et c'est à chaque page passionnant.
 
Frédéric Pajak écrit et dessine à la pointe sèche pour distraire l'immobilité de ce qu'il voit et de ce qu'il raconte.
 
" Lido di Noto. - Hôtel sur la plage déserte du mois d'avril, hôtel immense, des centaines de chambres, construit il y a dix ans à peine pour le tourisme de masse. Le hall qui n'en finit pas se jette sur des terrasses qui se jettent sur un jardin et une piscine vide. Vu du balcon, je contemple la plage, les ruines de l'Antiquité sur les roches C'est à croire que rien n'a existé entre ces ruines et les hôtels du bord de mer. La côte court à perte de vue, dans le silence du soir. Juste ce clapotis des vagues et le cri de hirondelles surexcitées. Trois gamins lancent leur canne à pêche pour distraire l'immobilité.
 
 

1926, Walter Benjamin est à Paris,  la ville l'enchante comme elle enchante André Breton, et d'une autre manière d'autres exilés qui ne font que passer, Hemingway, Fitzgerald. Frédéric Pajak s'accorde à l'intranquilité qui déambule sur les bords de la Seine.
 
" Il flâne le long des quais, s'étonne de la quantité de livres médiocres que vendent les bouquinistes. En revanche, il fréquente l'hôtel des ventes, assiste à de nombreuses ventes aux enchères de livres : " J'y ai d'autant plus appris que j'ai peu acheté. " Il parcourt les foires : foire aux jambons, foire à la ferraille, foire aux pains d'épice.
Au café du Dôme, il remarque la présence des Russes, qui forment la nouvelle bohème de Paris. "




" Fin 1938. - Après un long séjour au Danemark chez son ami Bertolt Brecht, Walter Benjamin retourne chez lui, 10 rue Dombasle,  Paris XVe. Les efforts de la France pour se rapprocher de l'Allemagne nazie le préoccupent. Il craint que les Français qui éprouvent quelque sympathie pour les réfugiés allemands ne changent soudain de dispositions. La méfiance s'installe. Un " statut des étrangers " est en préparation, alors que " la chute de l'ordre juridique en Europe rend trompeuse toute forme de légalisation ".
Quant à la perspective d'une naturalisation française, il n'y croit plus. "




" Marseille, 26 février 2014. - Un hôtel minable. La fille à l'accueil en a presque honte. Je reçois d'elle non pas une clé mais un code. Un lit, une tablette, une télé. Le soir tombe. Les hommes jeunes en survêtements, pulls à capuche, chaussures de sport rutilantes sont couchés sur les chaises...
En 1941, les Marseillais par milliers ont ovationné Pétain dans les rues. Comme partout en France. "

" Le 7 mai 1958, grâce au soutien de nombreuses personnalités, dont Hemingway et Eliot, après treize ans d'internement, Ezra Pound est libéré. Il a soixante-treize ans. "

Le 3 janvier 2015, le soleil d'hiver trace quelques lignes blanches dans le ciel. Les trois opus de Frédéric Pajak sont ouverts sur le bureau blanc, les visages dessinés de Beckett, Breton, Hemingway, Pound et Benjamin se répondent comme un écho.



Philippe Chauché

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