« Une page d’Homère et de Lucrèce, de David et de Dante, de Shakespeare et de Góngora, de Hölderlin et de Rimbaud. Le jour est autre, la nuit aussi. La singularité fait la différence, l’exception se vérifie.
Tout cela se passe sous nos yeux : vous êtes disponible à vous-même plus que jamais, à l’autre par-delà vous-même. Une page déroule et enroule votre voix comme une plage de musique et un chant le temps sous vos yeux ».
On ne part pas pourrait aussi s’appeler on ne meurt pas, tant ce jeune écrivain, éditeur et poète, s’impose par sa singularité, sa différence, son art brillant de rendre une phrase lumineuse, simplement lumineuse et musicale, comme si la main de Rimbaud s’était posée sur la sienne. On ne part pas est un chant du temps qui épouse chacun de nos mouvements, la main tourne les pages, l’œil fixe les lignes, l’oreille attentive écoute, et on peut aussi tenter l’expérience inverse : l’oreille tourne les pages, la main fixe les lignes, l’œil écoute et la beauté jaillit. C’est ce que l’on appelle l’expérience poétique dans ce qu’elle a de plus nécessaire, de plus vital, et ce tout petit livre déploie ses éclats luxuriants en toute sagesse. L’écriture d’Arnaud Le Vac est d’une grande limpidité, tout y est net et précis, presque transparent, c’est la ligne claire qui l’occupe.
« Comment ne pas s’apercevoir que le temps se renverse sans cesse sur lui-même ? Là et là, et encore là ?
C’est toute la question, la grande question, du goût, du style, de la liberté même ».
Arnaud Le Vac attentif aux peintres, Picasso à Lascaux, ça prouve qu’on n’a rien inventé, aux poètes, Rimbaud croisant les bras à l’ombre d’un jardin de bananiers, aux musiciens, la voix d’Alfred Deller donnant à entendre comme jamais Purcell, Couperin et Haendel à Londres, à la force harmonique des phrases et donc au style, c’est un autre nom de la présence au Temps, c’est-à-dire à la liberté libre.
« Vous vous attendez à tout : l’essentiel vous parle. Rien de plus étonnant ».
Philippe Chauché
Arnaud Le Vac croit aux affinités électives, il sème à tout va, une manière de vivre poétiquement, autrement dit des lettres d’écrivains, des poèmes, des photos, des reproductions de toiles et de dessins : – Prenez, et jetez au vent. Arnaud Le Vac met en musique Le sac du semeur, une revue numérique et imprimée, que l’on découvre parfois sur la table d’un café parisien, et que chaque lecteur peut imprimer pour l’offrir au vent, pour dit-il réinventer dans la continuité de la vie et du langage notre rapport entre la poésie et la vie.
La Cause Littéraire : Commençons par le début, si vous le voulez bien, pourquoi ce désir d’une nouvelle revue ? Vous faites d’ailleurs référence à celles qui ont marqué le « paysage » poétique français, Dada et la Révolution Surréaliste, nous pourrions y ajouter Tel quel, l’Infini, Ligne de Risque, Sprezzatura, Les Cahiers de Tinbad, vous vous sentez une certaine parenté avec ces dernières ?
Rencontre avec un guerrier de la langue, de la liberté libre.
Arnaud Le Vac : C’est avant tout la volonté de rassembler des écritures que l’on pourrait dire intempestives par rapport à l’époque. Avec leur individuation propre. C’est-à-dire opérant dans et contre le temps : solitaire et solidaire comme l’a formulé Victor Hugo en s’appuyant sur le rocher des Proscrits, « des exilés » à Jersey. Le titre « Le sac du semeur » et sa devise « Prenez, et jetez au vent » viennent d’Océan de Victor Hugo. Je dois dire que pour moi les revues dada et surréalistes ont marqué leur temps en incarnant ce combat internationaliste. Cette opération de grande envergure portant sur le langage dont parle André Breton a à voir avec l’art et la poésie – en continuant et en renouvelant autrement les poèmes et les dessins de Victor Hugo. L’art et la poésie sont le nerf de ce combat. En témoigne toujours l’une des plus importantes revues de ce début du XXe siècle : la revue Les soirées de Paris de Guillaume Apollinaire. L’on pourrait citer encore le nom de la revue Nord-Sud de Pierre Reverdy. La modernité s’invente à travers les revues. Ce sont elles qui permettent l’émergence du sujet moderne. Stéphane Mallarmé publie Un coup de dé jamais n’abolira le hasard dans la revue Cosmopolis. André Breton donne à lire les Poésies I et II d’Isidore Ducasse dans la revue Littérature. On ne se rend pas encore bien compte que tout cela excède la littérature. Le sujet philosophique et celui des Lumières sont constamment travaillés de l’intérieur. Un nouveau rapport au monde et au langage crée un sujet qui échappe à toute définition et qui demeure de ce fait indéfinissable. Le sujet philosophique et le sujet politique n’occupent pas par hasard les avant-gardes. Cette préoccupation, cette interrogation du sujet, traverse l’œuvre poétique et critique d’André Breton et de Tristan Tzara. Deux poètes qui comptent beaucoup pour moi. L’après-guerre, dans ce qu’il a de plus singulier et de pluriel, participe de cet éclatement du sujet. De sa reconnaissance à son éviction définitive. Je me sens proche avec Le sac du semeur de la revue Documents, Minotaure, VVV, Cobra, Europe, Action Poétique, Potlatch, L’International situationniste, Tel-Quel, TXT, Opus international, Les Cahiers du chemin, Po&sie, Documents sur, L’Infini, Triages, Fusées, Le Trait, Résonance Générale, dans la mesure où le sujet poétique est abordé sans concession. Je ne vois pas le sujet poétique – le poème – pris au sérieux dans les revues Ligne de risque, Sprezzatura, Les Cahiers de Tinbad nouvellement venu, dont j’ai rencontré chacun des acteurs. La revue L’Infini publie ce qui compte en poésie. J’ai pour ma part découvert l’œuvre d’Hans Magnus Enzensberger et de Cees Nooteboom dans les numéros 63 et 57. La poésie est ce qui est le plus mal vu, c’est-à-dire le plus mal lu. La revue Le sac du semeurpartage les préoccupations de la revue Fusées (22 numéros) et de la revue Résonance générale (8 numéros à ce jour publiés par L’Atelier du Grand Tétras). L’essai pour la poétique 1 de cette revue Émile Benveniste pour vivre langage (sous la direction de Serge Martin, L’Atelier du Grand Tétras, 2009) permet de se rendre compte de ce qu’engage dans la pensée l’activité du sujet et du poème.
Le langage vous occupe au plus haut point, vous vous demandez d’ailleurs s’il est en train de nous manquer, vous appuyant pour cela sur deux écrivains de très haute tenue, Annie Le Brun – dont « Les châteaux de la subversion » pourrait être un passeport – et Jacqueline Risset – dont la traduction de Dante a comme l’on dit fait date, et poésie –, alors où en est le langage en 2016 ?
J’admire l’œuvre poétique et critique d’Annie Le Brun. Comme Guy Debord elle n’a pas cédé sur l’écriture d’André Breton. La modernité et sa reconnaissance traversent l’œuvre d’Annie Le Brun. Le langage est-il en train de nous manquer ? Voici la question la plus juste, la proposition la plus surréaliste du XXe siècle. Où en êtes-vous avec le langage et la vie ? Je veux savoir. Ou plutôt, avez-vous conscience que, notre seul pourvoir d’énonciation dépend de se dit et de se dire ? Le seul mot de liberté est tout ce qui m’exalte encore, devait dire André Breton. Ce n’est plus seulement le sujet écrivain de la langue et de la littérature qui est convoqué ici, mais encore, dans sa relation au monde et aux autres, le sujet du langage et du discours en tant que sujet. Je préfère pour cela le terme de dissidence à celui de subversion, plus proche de l’intempestivité que suggère la subjectivation. Les châteaux de la subversion (folio) reste un livre capital pour comprendre l’échec des Lumières et celui de l’idéalisme allemand dont l’Europe se relève à peine. Qu’est-ce qu’une vie humaine et dans quel cas engage-t-elle le langage et la vie ? Le continu du langage et de la vie ? La division du sujet n’est pas plus acceptable aujourd’hui qu’hier. L’éthique, le poétique, le politique ne doivent pas être dissociés du sujet. C’est autant la tentative de l’œuvre de Dante au moyen-âge et qui préfigure la Renaissance, que celle de Sade au XVIIIe siècle et qui préfigure le XIXe siècle. L’œuvre poétique et critique de Jacqueline Risset, sortir Dante de l’Enfer, participe de cette subjectivation. C’est à travers cette subjectivation du langage, qui ne sépare plus le langage de la vie et la vie du langage, que le sujet poétique doit poursuivre ses efforts de penser. Comme l’a dit Émile Benveniste – né à Alep en 1902 au sein d’une famille juive polyglotte : « Bien avant de servir à communiquer, le langage sert à vivre ». C’est tout ce qu’engage dans le langage ce vivre dont parle Émile Benveniste qui m’intéresse dans l’œuvre d’Annie Le Brun et de Jacqueline Risset.
Au sommaire de ce premier sac du semeur, Marcelin Pleynet, Claude Minière, Pascal Boulanger, le peintre Mathias Pérez, Samuel Dudouit, mais aussi les errances solaires du photographe Didier Ben Loulou ou encore Yann Miralles, autant d’affinités électives ? Vous voulez tisser un lien entre cessolitaires, qui écrivent tous – peignent et photographient – le monde, ou pour le moins un monde qu’ils fréquentent, dont ils s’éloignent ou qu’ils imaginent ? Marcelin Pleynet fait ici figure de père – même s’il s’empresserait de rejeter cette définition –, ou pour le moins d’un aventurier de la poésie et des pensées libres, sans oublier non plus son regard aiguisé sur la peinture, et Pierre Nivollet dont vous publiez un semeur qui pourrait être Rimbaud, est l’auteur des lithographies de la Dogana de Marcelin Pleynet, le hasard heureux des rencontres ?

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