vendredi 7 février 2020

Alexandre Postel - Gustave Flaubert dans La Cause Littéraire




« Il entend au-dehors la rumeur de la mer, l’appel des goélands, une toile claquant au vent et, pareil à l’écho d’une fête lointaine, le murmure des voix humaines. Il reconnaît la musique des bords de mer, étrange et familière comme un rêve qui revient ; à mesure qu’il s’en pénètre dans le demi-jour de la cabine fermée, il éprouve le besoin de respirer, de s’accorder au rythme de la mer et du vent, de rompre les digues du chagrin. »
 
Le 16 septembre 1875 au matin, Flaubert entre dans Concarneau. Lors d’un premier voyage en Bretagne, en juin 1847, il voit assez mal la ville du Finistère (Saint-Mathieu du bout du monde). Cette fois il y passe deux mois, il se promène, prend des bains, observe les pêcheurs, passe beaucoup de temps avec son ami Pouchet dans sa station de biologie marine, assiste à la mue d’un homard, et se demande s’il est encore capable d’écrire (1).
Un automne de Flaubert, est le passionnant roman de ce séjour, de cette villégiature, de cette halte dans la vie de l’écrivain, mais aussi de cette renaissance à la littérature, que seul un écrivain d’élégance pouvait en rendre compte. Alexandre Postel est attentif aux pas hésitants de Flaubert, à ses doutes, à sa mélancolie, à ses renoncements, à ses tremblements, à ses emportements admiratifs, et finalement au retour à la plume qui fut la sienne, et à la naissance de La Légende de saint Julien l’Hospitalier.
 
« Des images prennent forme, se déploient devant ses yeux mi-clos : un château sur une montagne boisée, un vieillard qui se chauffe en se remémorant sa jeunesse, une femme filant des broderies d’église, l’intrusion d’une bohémienne dans une fête. Pendant ce temps, Flaubert est rarement assis à sa table : le plus souvent, allongé sur le lit, il rêvasse. »
 
 


 
 
Pas à pas, Alexandre Postel suit Flaubert en cet automne breton. Il l’accompagne, attentif et admiratif, sur le chemin de ronde de sa vie : Il se regarde comme un homme fini. L’écrivain n’écrit plus, aucun roman, peu de lettres, rien de visible en tout cas, il rêve, ses affaires ne vont pas bien, son avenir s’assombrit chaque jour. Mais à Concarneau, en cet automne, qui devient un printemps, il va réapprendre à se voir, à voir et à partager la joie des bains de mer, les conversations avec Pouchet l’étourdissent comme un bon vin, et les visites régulières de sa femme de chambre, Mademoiselle Charlotte qu’il baptisera mon petit ange, le ravissent. Il assiste aux recherches de son ami, qui sonde ses poissons et ses bêtes de mer, comme un écrivain ses phrases, scalpel en main, il dissèque ses poissons, comme Flaubert ses romans. Flaubert observe les bassins et se nourrit de ces visions d’embryons d’une raie, ou d’un hippocampe, un bestiaire en mouvement : ébloui par leur splendeur silencieuse, Flaubert pense à Adam parmi les créatures du jardin d’Eden, à Noé dans son arche, au chasseur sauvage dont il rêve le destin. Un automne de Flaubert est un roman inspiré, à l’élégance admirative, un roman habité, non par la statue d’un commandeur de la littérature, mais par le corps d’un homme qui se retrouve face à l’océan, que Concarneau sauve de la chute fatale, et rend à sa nature profonde d’écrivain.
 
Philippe Chauché
 
(1) Lorsqu’il réside à Concarneau Gustave Flaubert a publié Madame Bovary (1857) Salammbô (1862-1874), L’Education sentimentale (1869), et laissé en suspens Bouvard et Pécuchet. Ses contes, dont La Légende de saint Julien l’Hospitalier seront imprimés en 1877.
 
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