lundi 11 mai 2020

Grégory Rateau dans La Cause Littéraire




« Les tirs ont cessé dans la matinée mais depuis quelques minutes, c’est reparti, on dirait qu’ils prennent même plus la peine de respirer, ils mitraillent comme des dingues et en continu. Le plus hallucinant, c’est que je ne suis pas le seul à la terrasse de ce café. Des couples ou des bandes d’amis rigolent sans sourciller dès que les échanges en rafale reprennent ».
 
Noir de Soleil est un roman sous haute tension, celle d’un jeune couple, Arthur le narrateur et Ana sa compagne, qui oscille entre la joie et la colère, électrisés par leur amour, et par le tournage d’un petit film à Tripoli, une ville elle aussi sous très haute tension. Noir de soleil est un roman où l’on se déchire, où l’on se séduit, se traque, se trahit, un roman électrisé par ce film qui traque l’amour et la violence qui déchire le Liban. Le narrateur de Noir de soleil est en quête de lumière, celle qu’évoquent Noces et L’Eté d’Albert Camus. Ce voyage au Liban sera cette lumière et cette légèreté gracieuse – « Je viens de la grisaille, toujours cette même teinte uniforme qui plane tout autour, sans jamais laisser percer la moindre parcelle de lumière et d’espoir ».
Noir de soleil est un roman qui se glisse dans l’ombre et la lumière, dans les soubresauts, et les éclats de l’une et l’autre, dans les regards des libanais croisés dans la rue, dans les mots des acteurs du film, dans les rues qui se vident de leur agitation solaire. Tout va très vite dans ce roman, tout n’y est que sauts et soubresauts, humeurs, cris et silences, portés par une langue tendue comme la corde d’un arc.
 
« Le reflet dans le miroir m’apparaît pour la première fois comme un ami, le seul à ne jamais m’avoir fait faux bond. Je lui souris. Je me surprends même à penser à ma propre mort, aux larmes d’Ana, de ma famille, de mes ennemis, j’ai de la tendresse pour moi-même ».
 
Noir de soleil, inspiré par Camus, l’est aussi par le cinématographe, le narrateur s’y projetant, comme il se projette dans le film qu’il réalise avec son amie, c’est sous leur regard : Tripoli ville ouverte et Voyage au Liban (1), et comme dans les films de Roberto Rossellini, rien n’est jamais gagné d’avance, le déchirement, l’effondrement ne sont jamais très loin. Grégory Rateau signe là son premier roman, vif, acéré, tranchant, comme le sont les libanais qu’il croise, qui traversent son film, qui infiltrent son roman. Il ne prend pas de gants, il écrit au crochet, à l’uppercut, gauche, droite, gauche, droite, jusqu’au round suivant. La langue de Grégory Rateau s’offre ainsi, rêche, dure, elle vient de la rue, elle en a l’âpreté, la virulence et la vitalité. Noir de soleil témoigne de tout cela, face au soleil, et face à la mer, dans des noces imaginaires.
 
 Philippe Chauché
 
(1) Rome ville ouverte et Voyage en Italie, films de Roberto Rossellini, où la fiction s’immisce dans la vie saisie sur l’instant, définit comme le néoréalisme italien.


https://www.lacauselitteraire.fr/noir-de-soleil-gregory-rateau-par-philippe-chauche

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