lundi 24 janvier 2011

Ainsi va le Temps (49)



De quoi s’agit-il ? D’un roman ? Oui !
Mais à condition de ne pas oublier que les plus beaux viennent de l’éloge. Éloge d’un pays, d’une ville, d’une rue, d’une église, d’une silhouette aperçue, d’un regard embrassé, d’un corps en Mouvement, de mots et de fées. Peut-il en être autrement !
Un roman donc, un roman sur un romancier par un romancier. Tout un programme !
Un roman sur l’Italie, mais pas seulement.
Du 19 ° au 21 ° siècle, il n’y a qu’un pas, à la seule condition de passer par le 17 et le 18 ° siècle, cela s’appelle le Mouvement du Temps. L’écrivain voyageur et le lecteur silencieux en savent quelque chose !
Stendhal au Paradis, c'est-à-dire en Italie. Bonjour Dante !
Pour connaître l’Enfer, il faut traverser le Paradis et non l’inverse, comme la moraline dominante s’évertue à nous le faire croire.
Pour aimer l’amour, il faut aimer écrire, et écrire apprend à bien aimer, et non l’inverse. Stendhal ne cesse de le prouver. Tout le reste n’est que superstition.
De quoi s’agit-il ? De musique !
Vérifiez, se dit-il, ouvrez le livre, lisez une ou deux pages, puis refermez le, ou plutôt mettez le en attente, au repos. Comme un tableau, un roman est une nature endormie, et non une nature morte comme on veut nous le faire croire.
Nature endormie et musique. Vivaldi évidemment, et plus précisément ses derniers concertos par le Venice Baroque Orchestra d’Andrea Marcon avec au violon l’immense Giuliano Carmignola. Tout un programme. Tout un programme romanesque et éblouissant.
De quoi s’agit-il ?
D’éblouissement, essence de la littérature - Proust, Hemingway -, essence de la musique, essence de l’amour, tout le reste n’est que blabla et chichi, comme le dirait un philosophe balnéaire sans qualités.

Lisons et accordons nos violons :

« Nuit après nuit, jour après jour, en rêve, la demande est insistante et pressante : il faut absolument terminer le livre, le mener à bien, le livrer à l’extérieur pour le vérifier. Il faut. Le titre, Delta, est là depuis des années, je revois quand et comment il a surgi en mouvement devant moi, l’eau miroitante du Dorsoduro, à Venise, les lettres bleues sur fond blanc du grand bateau venant d’Alexandrie. Il était midi, les cloches sonnaient à toute volée, j’avais pris une sérieuse dose, l’horizon se mêlait à lui-même, c’était le splendide automne, et, une fois de plus, la grande certitude était là. » (1)

Et ailleurs :

« Les yeux ont leurs habitudes, qu’ils prennent de la nature des objets qu’ils voient le plus souvent. Ici, l’œil est toujours à cinq pieds des ondes de la mer, et l’aperçoit sans cesse. Quant à la couleur, à Paris tout est pauvre, à Venise tout est brillant : les habits de gondoliers, la couleur de la mer, la pureté du ciel que l’œil aperçoit sans cesse réfléchie dans le brillant des eaux. » (2)





De quoi s’agit-il ? Du mouvement de l’œil !
L’œil écrit, l’œil écoute.
J’ai appris cela, note-t-il, d’une voluptueuse aimée des glacis.
Mais en ces temps qui comprend cela ?

Poursuivons :

« Quant au roman qui, au lieu de celui-ci, aurait dû s’appeler Delta, il a fini par se perdre dans un flot imprévu et ininterrompu de mémoire. Je voulais partir de la source à peine perceptible des fleuves, m’arrêter en montagne, étudier la naissance cachée de ces grands monstres incessants qui deviennent ensuite le Nil, le Niger, le Danube, le Rhin, les grands fleuves Bleu et Jaune, leurs entrées ramifiées, bien plus tard, dans les océans ou les mers. L’Amazone, pourquoi pas, sept mille kilomètres des Andes à l’Atlantique, avec ses trois mille espèces de poissons, ses dauphins, ses caïmans. J’ai commencé, j’ai vite renoncé, l’élégant et rapide Delta me ramenait toujours à Venise, cloches, mouettes, soleil. » (1)

Pour s’accorder à ce Delta, il faut avoir un jour embrasser Garonne.
Merci de l’appeler ainsi et non La Garonne. Garonne, il faut avoir un jour lu pour elle quelques vers d'Hölderlin et aussi plus tard, passé des heures à plonger ses yeux dans les eaux brunes du Rhône à quelques ailes du Palais des Papes.
Il faut avoir passé quelques nuits entre la Bourse et les Chartrons, et avoir su se perdre entre le doux et le salé des Saintes Maries. Tout un roman !
Question d’équilibre entre la peau, l’oreille et les yeux, comme en amour et en peinture c’est ce qu’il note sur son carnet de voyageur immobile.

Nouvelle escale :

« On ne dort pas, on ne voit personne, l’eau, les livres, les oiseaux, les arbres, les bateaux, les cloches, le silence, la musique, on est d’accord sur tout ça. Jamais assez de temps encore, encore. Tard dans la nuit, une grande marche vers la gare maritime, et retour, quand tout dort. Je me lève tôt, soleil sur la gauche, et voilà le temps, encore et encore du temps. On se tait beaucoup, preuve qu’on s’entend. » (1)

Et en même temps :

« J’ai été entraîné par des souvenirs délicieux. Deux heures sonnent : le Vésuve est en feu ; on voit couler la lave. Cette masse rouge se dessine sur un horizon du plus beau sombre. Je demeure trois quarts d’heure à contempler ce spectacle imposant et si nouveau, perché à ma fenêtre au septième étage. » (2)



De quoi s’agit-il ? D’un volcan ! Donc d’un roman qui embrase le ciel et le corps !

Et plus loin :

« Le 29 décembre 1819 est pour Stendhal un « day of genius ». Il vient d’avoir l’idée de De l’amour. L’extrême prétention ne peut se dire modestement qu’en anglais. On ne note pas « jour de génie », ce serait grotesque. De même, on ne dira pas « les heureux plus nombreux », mais les « happy few » auxquels Stendhal n’arrête pas de dédier ses livres. « We few, we happy few, we band of brothers… » (Shakespeare, Henri V, acte IV, scène 3 ). “ Nous les peu nombreux, nous les heureux peu nombreux, nous bande de frères…” L’esprit égalitaire, démocratique et américain dût-il hurler, c’est dit. Bande de frères à travers les âges… Ou encore, cette rareté, le « lecteur bénévole », salué par Lucien Leuwen : « Songez à ne pas passer votre vie à haïr et à avoir peur. » (1)

Eloge d’une certaine aristocratie. Les serviles serveurs sociaux peuvent passer leur chemin, cela n’est pas pour eux, ajoute-t-il, et c’est très bien ainsi !

Mais aussi en résonance :

« L’un de mes plus grands regrets, c’est de n’avoir pu voir la Venise de 1760 ; une suite de hasards heureux avait réuni apparemment, dans ce petit espace, et les institutions politiques et les opinions favorables au bonheur de l’homme. Une douce volupté donnait à tous un bonheur facile. Il n’y avait point de combat intérieur et point de crimes. La sérénité était sur tous les visages, personne ne songeait à paraître plus riche, l’hypocrisie ne menait à rien. » (3)

Et toujours :

« Vers la fin de sa vie, Stendhal a beaucoup grossi, et il est obligé de se faire faire un fauteuil pour son bureau au consulat. Il s’ennuie, ne trouver personne avec qui parler, et à travers ses « histoires italiennes » se donne du mouvement, des aventures, des acrobaties, des évasions. Les échelles jouent un grand rôle dans son imaginaire. Il y en a dans sa vie, il y en a dans ses livres. On monte sur une échelle, une femme vous attend dans sa chambre, on redescend au petit mati, très silencieux, pas vu, pas pris. Stendhal est toujours clandestin, c’est un cambrioleur d’existence. » (1)

Trésor d’amour est un roman cambrioleur. Léger, distingué, éblouissant, éclatant, grave, troublant, ironique, amusé et amusant, éclatant de mille bulles vertes et jaunes. Trésor d’amour dure toute la vie, c’est bien là l’éloge du roman

à suivre

Philippe Chauché

(1) Trésor d'amour / Philippe Sollers / Gallimard
(2) Voyages en Italie / Stendhal / Bibliothèque de la Pléiade / Gallimard
(3) De l'amour / Stendhal / Gallimard

3 commentaires:

  1. Sortant à peine de la lecture du livre d'Annie Le Brun "Du trop de réalité", je ne peux m'empêcher de rapporter quelques lignes, ô combien jouissives sur Philippe Sollers (j'épargnerai celle non moins belles sur Julia Kristeva) Je cite :
    Ainsi Guy Debord n'a-t-il pas rendu impossible que Philippe Sollers, suivi par tous les sous-fifres des arts et des lettres, se réclame aujourd'hui de lui jusqu'à l'indécence. Et cela, bien que Debord lui-même ait pris la peine de souligner combien lui paraissait "insignifiant, puisque signé Philippe Sollers", l'éloge que cet ancien maoïste et/ou stalinien des années soixante, devenu depuis lors papiste festif et balladurien tendance libertine, s'était déjà empressé de lui consacrer dans l'Humanité du 5 novembre 1992.
    Outre ces excellentes têtes de Turc, une belle réflexion sur notre société.

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  2. Ce qui est amusant avec les critiques qui visent plus ou moins le bordelais anglais, c'est qu'elles ne s'attachent qu'à l'homme et non à l'écrivain. Déjà Proust dans son " Contre Sainte Beuve ", réglait la question avec non moins de talent.
    Reste qu'en un temps ancien Annie le Brun, qui ne manque ni de talent ni d'élégance signait un livre nécessaire sur le néo-féminisme dominant, son nom, déjà évoqué ici " Lachez tout ". Je vous invite chère Cousumain à le lire, comme d'ailleurs le dernier opus du méchant Sollers, croyez-moi, il s'y joue de belles choses vivantes et romanesques, ce qui devrait vous ravir.

    Bien à vous

    Philippe Chauché

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