dimanche 20 septembre 2015

Marc Pautrel dans La Cause Littéraire

 
 
 
 
 
 
La Cause Littéraire : Marc Pautrel vous semblez aimer les petits livres, comme vos deux précédents romans, « Polaire » et « Orpheline », votre dernier opus « Ozu » est un court roman, bref et vif, dans tous ces cas c’est un choix littéraire ?
 
Marc Pautrel : La brièveté, c’est plus un état de fait qu’un choix. J’aimerais écrire des romans plus longs, mais il semble que le format court soit ma meilleure forme d’expression. Pendant l’écriture, quand je relis mon premier jet du texte, à chaque fois je coupe tous les passages moins intenses, les moments où rien n’arrive, tout ce qui obscurcit la compréhension et disperse le lecteur. Je resserre toujours, je cherche à procurer des émotions intenses et donc il faut que je sois précis, efficace, que j’aille à l’essentiel, mais évidemment, à force de couper des passages, à la fin il ne reste plus que 80 pages de texte.
En outre, chaque fois que c’est possible, j’essaie de suivre un fil chronologique, ce qui permet de s’appuyer sur la sensation dramatique du temps qui passe, a fortiori quand la vie décrite contient elle-même des drames personnels, comme c’est le cas chez Yasujirô Ozu, et donc ici encore la taille du roman diminue parce que l’action va vers sa fin, parce que le Temps s’enfuit. La perspective tragique, au sens grec, est toujours présente, une sorte de compte à rebours jusqu’à la mort est à l’œuvre, même si avec Ozu on est chez les bouddhistes et donc la mort est le début d’une nouvelle vie. L’idée du mécanisme est importante aussi, on doit entendre les cliquetis, comme une montre mécanique qui bat, et là c’est le rythme très méticuleux des phrases qui devient essentiel, la scansion un peu hypnotique des phrases, jusqu’au ressassement parfois.
 
La Cause Littéraire : Vous êtes aussi très attaché à une forme narrative des plus simples : phrases courtes, sens  du rythme, courtes descriptions, au service d’une histoire à raconter, ces manières d’écrire sont venues à vous dès le début ?
 
Marc Pautrel : Non, j’ai cherché à publier, et en fait à bien écrire, pendant des années, presque vingt ans en tout, et ce que je faisais alors était absolument illisible. Ce n’est qu’en épuisant une par une toutes les voies sans issues que j’ai compris que le texte devait aller à l’essentiel, temps, espace, personnages, pas de prénoms ni de noms de lieux ni de dates pour accentuer autant que faire se peut l’identification, et dans le cas du Ozu cette identification passera plutôt par une occidentalisation maximale des situations et des sentiments, peut-être même une simplification des choses. Je suis arrivé à la conclusion que le lecteur devait être pris par la main et plongé dans le grand bain sans qu’il s’en aperçoive, et que pour cela tout devait être parfaitement poli, que les finitions devaient être maximales. Mais ça a été pour moi une longue prise de conscience, et qui s’est faite, comme toujours, par la lecture, la lecture des grands auteurs classiques, mais aussi celle des mauvais romans de certains contemporains dont les défauts m’ont sauté aux yeux.
 
La Cause Littéraire : « Ozu » s’inspire de la vie du cinéaste japonais Yasujirô Ozu, comment et où est né ce projet romanesque ?
 
Marc Pautrel : Après le tremblement de terre de mars 2011 au Japon, avec le tsunami et la catastrophe nucléaire de Fukushima, je suis revenu vers le peu de choses que je connaissais alors du Japon, qui étaient les films de Ozu, qui m’avaient beaucoup touché quand je les avais découverts dix ans avant. En me documentant sur lui, j’ai découvert que ce réalisateur avait eu une existence assez étrange et que ses carnets intimes, ou du moins son journal rédigé sur des carnets, avaient été traduits en français. Je les ai lus, puis j’ai consulté les rares biographies traduites en langue occidentale, le livre de Donald Richie écrit en 1977 et le documentaire vidéo de Kazuo Inoué réalisé en 1983, et immédiatement j’ai compris qu’il y avait là des scènes qu’il fallait à tout prix écrire. Je pense par exemple au fait qu’Ozu assiste, et survit, au grand tremblement de terre de 1923 qui détruit tout Tokyo, ou encore qu’il participe comme soldat à la guerre sino-japonaise en 1937, et il y a aussi tous ces trajets quotidiens en train de banlieue, pour aller et revenir des studios, et qui donnent un autre éclairage à la présence des trains dans les films d’Ozu.
 
La Cause Littéraire : « Ozu » est un roman sur l’homme, plus que sur le metteur en scène, ce qu’il vit, sent et ressent, avec quasiment pas de références directes à ses films, même si pour le lecteur qui les connaît, on en ressent la présence, sans que cela soit explicite, pourquoi ce choix ?
 
Marc Pautrel : Il y a tout de même quelques scènes inspirées de ses films, comme celle des poupées de porcelaine brisées. Mais je ne suis pas un critique de cinéma, en outre je n’ai pas visionné tous les films d’Ozu, qui sont très nombreux, et de styles très différents, muets et aussi comiques pour les premiers, noir et blanc jusque tard puisqu’il ne tourne en couleur que ses six derniers films, donc je ne pouvais pas décrire ses films, et ce n’était pas non plus mon but. Je ne voulais pas écrire une biographie mais au contraire des moments de la vie d’un homme, qui par ailleurs était cinéaste et qui a tourné des films qui semblent à la fois très différents de la vie qu’il a lui-même vécue, et en même temps s’en rapprochent. Ce livre est un peu comme le scénario du film qu’Ozu n’a pas tourné et dont pourtant l’histoire aurait peut-être été la plus « ozuienne », celle de sa vie, entre alcoolisme et matriarcat puisqu’il vit plus ou moins avec sa mère, célibat et aventures sentimentales discrètes puisqu’on ne sait toujours pas si lui et Setsuko Hara ont eu ou non une liaison – à la vue des photos sur lesquelles ils figurent côte à côte je dirais plutôt oui, mais bon –, modernité des trains express et du confort électroménager occidental et pérennité de traditions séculaires, piété bouddhiste et vie dissolue et luxueuse du milieu cinématographique. La vie personnelle d’Ozu permet de dépasser l’image rigide et monolithique qu’on a parfois du Japon, pour découvrir qu’il y a, sous les apparences, une fantaisie, une grande liberté, et aussi un mélange d’héroïsme et de fatalisme.
 
La Cause Littéraire : « Ozu » comme d’autres de vos textes est un roman que l’on pourrait qualifier d’impressionniste, avec un sens aigu de la description, des couleurs et des odeurs qui abondent dans le roman. Vous comparer à un peintre, vous convient ?
 
Marc Pautrel : La peinture c’est très très compliqué, et très dur physiquement. J’admire beaucoup les grands peintres, notamment Fra Angelico, Giovanni Bellini, Titien, Chardin, Hokusaï, Manet, Cézanne, Monet, Picasso, Cy Twombly, et j’en oublie qui sont aussi dans mon Panthéon, et l’idée c’est de pouvoir en effet donner à mes textes la même force que les toiles de ces maîtres. Comme écrivain, j’ai un atout que les peintres n’ont pas : la lecture, le processus complexe et puissant de la lecture personnelle et silencieuse, qui agit comme une sorte d’Esprit-Saint et procure au lecteur une expérience humaine indépassable. Mais encore faut-il pour cela que le texte existe suffisamment, qu’il soit capable de vie, un texte de Kafka, même moyennement traduit, possède cette force, ou Madame de Sévigné, ou Proust. Voilà, je veux bien être comparé à un peintre, mais je pense qu’un grand écrivain est plus fort qu’un peintre, qu’il transforme plus profondément les corps qui approchent ses œuvres, donc je préfère être comparé, ou du moins moi-même me comparer pour tenter de les approcher, aux écrivains classiques.
 
La Cause Littéraire : Vous êtes un fidèle de la collection l’Infini chez Gallimard de Philippe Sollers, depuis « L’homme pacifique » jusqu’à « Orpheline » tous vos romans y sont publiés, comme le prochain consacré à Blaise Pascal, « Ozu » est publié par une petite maison d’édition, pourquoi ce choix ?
 
Marc Pautrel : J’ai écrit Ozu en 2012 et je l’ai aussitôt proposé à Philippe Sollers, parce qu’il est toujours mon premier lecteur, avant même mes proches. Il n’a pas été entièrement convaincu par le texte, tout en appréciant le premier chapitre qu’il a publié dans sa revue. Comme j’avais plusieurs autres romans en chantier et quasi terminés, j’ai décidé d’abandonner la publication d’Ozu. Il y a quelques mois, j’ai rencontré dans un salon du livre Jean-Michel Martinez, qui dirige les Editions Louise Bottu, et je lui ai dit que j’avais un texte jamais publié sur le Japon, il a été intéressé, a voulu le lire, puis m’a proposé la publication que j’ai acceptée après avoir apporté plusieurs corrections au texte de 2012.
 
La Cause Littéraire : On vient de découvrir dans la revue L’Infini quelques pages de « Une jeunesse de Blaise Pascal » que l’on pourra lire l’an prochain, là encore comment est né ce nouveau projet et pourquoi vous confronter à Blaise Pascal ?
 
Marc Pautrel : Ici encore, par hasard, en flânant sur Wikipédia j’ai redécouvert la vie de Blaise Pascal. Avant de devenir, bien plus tard, un des plus grands prosateurs français, Pascal aura eu une jeunesse à la fois douloureuse et extraordinaire, avec un ensemble d’éléments incroyables comme d’être un génie des mathématiques dès douze ans et sans les avoir jamais apprises, ou de révolutionner la géométrie, inventer la machine à calculer, les probabilités, etc. Tout cela se déroulant sur fond de maladie permanente et de perte de sa mère à l’âge de trois ans, puis ensuite perte de son père, avec deux sœurs, dont une qui entre ensuite dans les ordres, bref une succession de choses connues mais sur lesquelles il fallait je crois insister, et rien ne permet mieux d’insister que la mise en forme romanesque, c’est-à-dire l’utilisation du langage au service d’un relatif mensonge qui, une fois lu, produira dans le corps du lecteur une émotion absolument conforme à la réalité du monde.
 
Philippe Chauché
 
 
« Ozu aime lire, s’enivrer, dormir, prendre des bains, marcher, faire l’amour avec des geishas ou bien des amies chères, écrire, encore lire, filmer, capturer le mouvement de ses acteurs et ses actrices interprétant les dialogues, regarder les fleurs, regarder la mer qui ne change jamais, seul le ciel change qui fait changer la mer… »
 
Marc Pautrel aime écrire. Ecrire et lire, se confier à la musique d’une phrase, aux couleurs des mots qui la grisent, à cette suspension, cette retenue, cette façon tellement singulière d’écrire à hauteur d’homme, comme celle, tout aussi singulière, qu’avait Ozu de placer sa caméra à quatre-vingt centimètres du sol. L’un privilégie le plan fixe, les plans de coupes, ses comédiens regardent l’objectif pour vivre la scène, ils sourient, prennent le temps de parler et leurs regards transpercent l’objectif. L’autre écrit dans ce même saisissement, ce même silence, la phrase est toujours juste et courte, nette et précise, elle respire. Sa phrase est baignée de la saveur de la juste description – je vois donc j’écris. Elle ne cherche jamais l’effet majeur pour se concentrer sur l’art mineur. C’est alors, que le roman d’Ozu peut, comme les cerisiers, fleurir.
 
« Dans une vie, on ne voit les cerisiers en fleurs qu’une poignée de fois, quelques dizaines, pas plus, parce que petit on ne se rappelle pas, et en tout on ne vit vraiment que soixante ou soixante-dix floraisons, on fait la fête sous les arbres en fleurs beaucoup moins de cent fois ».
 
Marc Pautrel se glisse dans l’œil vif du réalisateur du Voyage à Tokyo. Il écrit sa vie, ses passions, ses drames, ses doutes, ses pertes, ses fleurs, son travail. Un roman, un film, une main qui décrit, un regard, une voix qui dit et redit ce qu’il attend de ses acteurs. Ozu le silencieux, Ozu l’admirable, Ozu vénéré et reçu par l’Empereur – Ozu marche vers la sortie du Palais impérial, sans s’arrêter il ferme les yeux un instant, il sourit, il a piégé le Temps, il peut bien disparaître, il ne mourra jamais – sous le regard de l’écrivain. Ecrire, c’est aussi être au centre tellurique de la vie que l’on écrit, que l’on décrit, pour s’en faire une seconde peau, sans se départir de la sienne propre. Cette peau, c’est le style, Marc Pautrel s’inspire d’Ozu, inspire et aspire Ozu. Mêmes silences, même goût de la précision, du juste mot à sa juste place. Même passion pour les fleurs, des villes, les trains, même profonde attention à l’agencement architectural d’un plan, d’un paysage, d’un chapitre, d’une phrase, d’une évocation, d’une sentence. Même manière d’embrasser le mouvement de ses personnages, de ses acteurs, mêmes doutes, c’est l’homme Atlantique* qui croise l’homme Pacifique.
 
« Comme dernière demeure, il veut quelque chose de très simple, juste un grand cube de marbre sombre, avec gravé dessus, non pas le symbole de sa famille, mais juste un caractère… il veut un carré de marbre avec gravé en grand ce seul caractère chinois : , Mu : absence. Il sait pourquoi ».
 
Ozu de Marc Pautrel, est un roman de l’absence, de la disparition – son quartier, son père, l’admirable Mizoguchi, sa mère –, un roman du vide, et de la vie du vide. Ozu est un roman de la sérénité, de l’éphémère, un roman d’éclats de bonheurs partagés, dans la pluie de perles** des fleurs de cerisiers –les fleurs vont peu à peu s’ouvrir, elles seront de plus en plus vastes, et les lourdes branches de plus en plus blanches.
Ozu est un roman de l’immersion dans la vie du cinéaste et dans la lumière de ses films qui ne cessent eux aussi de fleurir à chaque nouveau printemps, un roman de la renaissance et de l’immortalité.
 
Philippe Chauché
 
* Marc Pautrel vit à Bordeaux, ville atlantique s’il en est
** Marcel Proust, cité dans Ozu

samedi 19 septembre 2015

Fleischer dans La Cause Littéraire



« Depuis quelques années, mon père n’a cessé d’accumuler des cochonneries qu’il a toujours appelées de l’art contemporain, des œuvres et de prétendus chefs-d’œuvre de l’art contemporain, acquis à grand frais, des choses d’une laideur indescriptible, d’une gratuité, d’une futilité et d’une inutilité absolues… »
 
Effondrement est un roman de l’héritage, du deuil, du doute, de la colère, de la passion, de l’amour, de la fuite, de la disparition, de la chute et de la renaissance.
Effondrement est le roman de Simon Pinkas, jeune et très doué pianiste, qui apprend la disparition de son père, riche collectionneur d’art contemporain, et cet héritage inattendu et inacceptable va faire flamber le roman. Héritage de cochonneries dont les prix ont été abusivement gonflés par les manœuvres des marchands internationaux, collection d’exception que Simon Pinkas va annoncer vouloir se défaire au plus vite – elle lui brûle l’âme et le cœur – lors d’une vente aux enchères au profit d’associations et d’organismes caritatifs. Décision scandaleuse pour le mundillo de l’art contemporain, qui voit se dessiner son effondrement – Les professionnels soulignent que le marché de l’art est aujourd’hui un secteur vital de l’activité économique et bancaire. Ils réclament aux pouvoirs publics une interdiction de la vente de la collection Maleterre – et fera tout pour s’y opposer.
 
Effondrement d’Alain Fleischer brille par son invention narrative, sa belle mécanique romanesque : souvenirs de Benjamin Abram, journal de Simon Pinkas, articles de presse, qui s’articulent, se répondent pour donner à entendre cette polyphonie, ce croisement des regards et des styles.
 
« Chaque jour, j’hésite à tout laisser tomber, à retourner au Waldhaus, où cet épisode de ma vie a commencé, et où la mort de mon père est indissolublement liée à mes nuits d’amour avec Milana ».
 
Dans le cœur palpitant d’Effondrement, il y a Jean-Paul Maleterre, le père invisible et milliardaire et son double réel amoureux de sa mère, il y a Milana, la fille de la piste et Esti la mère. Il y a cet héritage d’art contemporain qui hante le roman, la maladie qui frappe la main droite de Simon Pinkas et le prive de musique – c’est son effondrement. Il y a l’ami artiste Benjamin Abram, il y a les titres des unes de journaux, un drame, un attentat, une love farm et une valse de Chopin. 
Effondrement règle ses comptes avec l’art contemporain des années 20 de l’an 2000, le roman s’y déroule, c’est demain, et par effet de loupe, il vise celui d’aujourd’hui, cet art qui fait bondir et rêver, spectateurs, commentateurs avertis, journalistes avisés, galeries et musées, collectionneurs milliardaires et traders, une farce en dévoile toujours une autre – Plus crétin que l’artiste est son marchand.
 
« L’illusion a duré quelque temps et puis, au-dessus du clavier, la mécanique de ma main droite est restée bloquée. Pourtant j’ai continué à croire que, si un jour, je parvenais à surprendre ma main droite, à brouiller sa mémoire qu’elle est malade, lui rappelant seulement ce quelle a été, l’intelligence de ses doigts que lui dictait Schubert… »
 
Effondrement est un roman de guerre et d’amour. Roman de la filiation, du saisissement, de la transmission et de l’insoumission, même si la pompe à phynance finit toujours par l’emporter – la collection ne sera pas vendue et il y aura bien une Fondation Maleterre. Effondrement est un roman touché par la grâce de la musique qui danse, qui danse sous le signe du Gai savoir – nous avons besoin de tout art pétulant, flottant, dansant, moqueur, enfantin et bienheureux – et c’est ce qui va sauver Simon Pinkas – Il ne me reste(ra) plus qu’à retrouver Milana : elle incarne la danse, celle de l’âme et du corps, qui donne son sens à la musique – il a de nouveau rendez-vous avec Chopin, loin, bien loin des cochonneries accumulées par son père.
 
Philippe Chauché

http://www.lacauselitteraire.fr/effondrement-alain-fleischer

samedi 5 septembre 2015

Pages Rosses dans La Cause Littéraire


« De visu : Saint Thomas »
« Si vis pacem, para bellum : Si tu veux te pacser, fais-toi beau »
« Casus belli : Place réservée aux bellâtres »
« Ab absurdo : Répète, j’suis sourd ! »
« Ipso facto : En fait, c’est un alcoolique »
 
Pages rosses est un tout petit livre – il tient dans la main – qui se joue – et cela n’a rien d’un jeu affirment sans rire les auteurs – de deux cent quatre-vingt maximes, proverbes, et citations latines, des éclats savants et savoureux qui avaient un temps leur place dans les pages roses des anciens Petit Larousse. Les trois mousquetaires des Pages Rosses savent que rien n’oblige à offrir au lecteur curieux, volage et volubile ces nouvelles visions et pourtant : – curiosus : quel espion ! – volaticus : ailé, qui vole, voleur de mots ! – volubilis : qui tourne, qui roule le lecteur dans la farine ! Des Craductions qui transposent le latin, misent sur les sonorités plutôt que sur le sens et inventent d’autres sens. En grappillant quelques citations dans ces Pages rosses, on s’imagine les auteurs – ces Tontons flingueurs– riant à leurs trouvailles, et s’imaginant le lecteur étonné, surpris, ravi et ébloui par tant d’imagination, tant d’évidences – six oreilles fines et aiguisées. De nouvelles traductions qui viennent du son, du cœur et (qui sait) du sang des mots et de la langue. Explications : C’est qu’au début est non pas le Verbe, mais le jeu de mots. Dont Alfred Jarry disait que ce n’était justement pas un jeu mais le puits d’où sort la vérité suivante : sous chaque mot piaffe la horde de tous les mots, dans une seule phrase cent potentielles attendent qu’on les accouche*.
 
« Dura lex, sed lex : Dur à cuire, laisse en cuir »
« Modus vivendi : Dieu est vivant, mais motus ! »
« In extenso : Dedans ou dehors, tu en tiens une couche »
« Ad vitam aeternam : Evite de t’éterniser »
 
Pages rosses refait de la langue. Faire et refaire c’est toujours inventer, surtout ce qui saute aux yeux. L’écrivain n’a peut-être, au bout du stylo, d’autre occupation. Lorsqu’ils s’y mettent à trois, le temps s’éclaircit, les verbes s’affranchissent, et les mots se laissent aller à de nouvelles aventures curieuses et coquines, ils flirtent avec l’argot des légionnaires Notre plus belle conquête descend du canasson (caballus), non de l’officiel equus. Les auteurs qui ont de la suite dans les idées, ils s’encanaillent, et misent sur des dissonances obscènesdes calembours nuls et des écholalies d’almanach. On ne peut s’empêcher de voir dans ces proverbes et citations quelques messages secrets et privés, comme ceux qui de Londres se glissaient dans les oreilles de français peu enclins à s’attarder sur les sornettes de Radio Paris : Le raton laveur est prudentCocus, Les capricornes, Mon dentiste est canon, Madame conduit. On peut toujours rêver que Larousse retrouve le goût de ses pages Roses dans son Petit dictionnaire et y glisse amusé quelques unes des perles Rosses.
 
« Alter ego : Un autre moi-même »
« Cinefacta omnia : Tout fut réduit en cendres »
« Carpe diem : Pêche du jour »
« Fluctuat nec mergitur : Il tangue mais ne sombre pas »
 
Du rose au rosse
 
Philippe Chauché
 

dimanche 30 août 2015

Mauvignier dans La Cause Littéraire




« – Ils lui ont dit qu’avant d’arriver sur la place, il pourrait faire le tour du cimetière, mais que le contourner lui prendrait un temps trop long et qu’il ferait mieux de le traverser. C’est ce qu’il fait maintenant, et il s’étonne de ce que le cimetière ne ressemble pas à celui qu’il venait visiter autrefois en famille. Il se souvient de l’ordre et de ce calme, de la tranquillité et du respect qu’on avait en ce temps-là pour les morts ».
 
Retour à Berratham s’installe dans un paysage après la bataille, le terrain romanesque de la dévastation. Les maisons et les chemins, le cimetière, les corps et les âmes, où passe le jeune homme. Il revient sur les lieux du crime et de l’abandon, sur le terrain de la douleur et de la souffrance. Les visages, les mots, les souvenirs, les odeurs enflent à mesure qu’il parle et qu’on lui parle. Au théâtre, le lieu où naît la parole est toujours une énigme. D’où vient-elle ? Pourquoi est-elle là sur le plateau face à nous ? Comment se glisse-t-elle des pages à nos yeux ? Dans ce petit livre, la parole des narrateurs (les chœurs) est tout aussi romanesque que les dialogues échangés entre le jeune homme, Katja, Karl, l’homme au chapeau. Elle est la raison du roman, son équilibre, ses piliers, mais aussi son écho qui ne cesse de rebondir.
 
La force de ce roman-théâtre – comment autrement l’appeler ? – c’est qu’en quelques mots, il nous propulse au cœur du volcan, l’éruption passée, au milieu des cendres, des fumerolles, des pierres noircies, des visages défaits, des rancœurs et des douleurs. Que sait-on du jeune homme ? Qu’il revient dans son village après la guerre, après la sauvagerie, après que les soldats aient encerclé les femmes aux peaux nues et glacées, et qu’ils les aient abattues les unes après les autres – Une à unePour qu’elles crientPour qu’elles paniquentPour laisser les hommes seuls avec les enfants… –, après la fuite, à la recherche de Katja. Sauvée de la dévastation, déesse qui hante ce roman-théâtre. Les phrases et les mots font voir ce que l’on ne peut voir – écrire pour guérir de la cécité, de l’oubli, pour faire ressurgir la mémoire enfouie, et les paroles perdues –, ce que l’on ne veut plus voir et ne plus entendre.
 
« – La guerre est finie !
– La guerre est finie, oui, et ils trinquent. On entend les petits verres qui font gling, les sourires et les voix cachées derrière, qui s’éteignent ».
« – La guerre, elle vibre longtemps dans le silence des bombes et des balles. La paix ne recouvre rien ; pour revenir, il lui faut un temps plus long qu’une vie d’homme, il le sait ».
 
Retour à Berratham est un roman-théâtre de la guerre – on sait qu’elle ne finit jamais –, de sa mémoire – les morts et les vivants ne cessent d’en parler – un roman-théâtre du frisson, du tremblement, de l’absurde, mais aussi de la répétition – c’est l’encre qui fixe le texte, dire et redire pour bien le dire. Retour à Berratham est un roman-théâtre du rythme, de la césure, du mot qui claque, de la phrase qui vibre. C’est tout cela qui rend ce roman-théâtre saisissant et renversant. Même effet de marée – l’aller et le retour des mots qui tombent comme des corps –, de vivacité, que chez Thomas Bernhard, même radicalité. Retour à Berratham est écrit pour le Ballet d’Angelin Preljocaj, mis en mots et en danses au mois de juillet dans la Cour d’Honneur du Palais des Papes dans le Festival d’Avignon, alors que les guerres renaissent des guerres, alors que les morts sont déterrés et les mots enterrés, alors qu’un vent infernal souffle sur les rivages de la Méditerranée.
 
« – Le silence ?
– Non.
– Il ne se passe rien ?
– Des chiens qui gueulent au loin.
– Il comprend combien c’était illusoire de revenir, il n’y a pas de retour, les gens se diluent dans l’amour qu’on leur a porté et qui est la seule ruine de leur présence… »
 
Philippe Chauché
 

dimanche 23 août 2015

Pautrel dans La Cause Littéraire


" Ozu aime lire, s’enivrer, dormir, prendre des bains, marcher, faire l’amour avec des geishas ou bien des amies chères, écrire, encore lire, filmer, capturer le mouvement de ses acteurs et ses actrices interprétant les dialogues, regarder les fleurs, regarder la mer qui ne change jamais, seul le ciel change qui fait changer la mer… "
 
Marc Pautrel aime écrire. Ecrire et lire, se confier à la musique d’une phrase, aux couleurs des mots qui la grisent, à cette suspension, cette retenue, cette façon tellement singulière d’écrire à hauteur d’homme, comme celle, tout aussi singulière, qu’avait Ozu de placer sa caméra à quatre-vingt centimètres du sol. L’un privilégie le plan fixe, les plans de coupes, ses comédiens regardent l’objectif pour vivre la scène, ils sourient, prennent le temps de parler et leurs regards transpercent l’objectif. L’autre écrit dans ce même saisissement, ce même silence, la phrase est toujours juste et courte, nette et précise, elle respire. Sa phrase est baignée de la saveur de la juste description – je vois donc j’écris. Elle ne cherche jamais l’effet majeur pour se concentrer sur l’art mineur. C’est alors, que le roman d’Ozu peut, comme les cerisiers, fleurir.
 
« Dans une vie, on ne voit les cerisiers en fleurs qu’une poignée de fois, quelques dizaines, pas plus, parce que petit on ne se rappelle pas, et en tout on ne vit vraiment que soixante ou soixante-dix floraisons, on fait la fête sous les arbres en fleurs beaucoup moins de cent fois ».
 
Marc Pautrel se glisse dans l’œil vif du réalisateur du Voyage à Tokyo. Il écrit sa vie, ses passions, ses drames, ses doutes, ses pertes, ses fleurs, son travail. Un roman, un film, une main qui décrit, un regard, une voix qui dit et redit ce qu’il attend de ses acteurs. Ozu le silencieux, Ozu l’admirable, Ozu vénéré et reçu par l’Empereur – Ozu marche vers la sortie du Palais impérial, sans s’arrêter il ferme les yeux un instant, il sourit, il a piégé le Temps, il peut bien disparaître, il ne mourra jamais – sous le regard de l’écrivain. Ecrire, c’est aussi être au centre tellurique de la vie que l’on écrit, que l’on décrit, pour s’en faire une seconde peau, sans se départir de la sienne propre. Cette peau, c’est le style, Marc Pautrel s’inspire d’Ozu, inspire et aspire Ozu. Mêmes silences, même goût de la précision, du juste mot à sa juste place. Même passion pour les fleurs, des villes, les trains, même profonde attention à l’agencement architectural d’un plan, d’un paysage, d’un chapitre, d’une phrase, d’une évocation, d’une sentence. Même manière d’embrasser le mouvement de ses personnages, de ses acteurs, mêmes doutes, c’est l’homme Atlantique* qui croise l’homme Pacifique.
« Comme dernière demeure, il veut quelque chose de très simple, juste un grand cube de marbre sombre, avec gravé dessus, non pas le symbole de sa famille, mais juste un caractère… il veut un carré de marbre avec gravé en grand ce seul caractère chinois : , Mu : absence. Il sait pourquoi ».
 
Ozu de Marc Pautrel, est un roman de l’absence, de la disparition – son quartier, son père, l’admirable Mizoguchi, sa mère –, un roman du vide, et de la vie du vide. Ozu est un roman de la sérénité, de l’éphémère, un roman d’éclats de bonheurs partagés, dans la pluie de perles** des fleurs de cerisiers –les fleurs vont peu à peu s’ouvrir, elles seront de plus en plus vastes, et les lourdes branches de plus en plus blanches.
Ozu est un roman de l’immersion dans la vie du cinéaste et dans la lumière de ses films qui ne cessent eux aussi de fleurir à chaque nouveau printemps, un roman de la renaissance et de l’immortalité.
 
Philippe Chauché
 
* Marc Pautrel vit à Bordeaux, ville atlantique s’il en est
** Marcel Proust, cité dans Ozu
 

lundi 3 août 2015

La fraîcheur du commencement

 
 
" Sur la page d'un livre de Roland Barthes, on peut saisir la mesure, l'espacement des blancs, l'échelonnement des reliefs, la rencontre des couleurs, la manifestation physique du caractère pluriel de l'écriture. Roland Barthes rend visible le plaisir d'écrire. "
 
" Français par les fruits (comme d'autres le furent " par les femmes ") : goût des poires, des cerises, des framboises ; déjà moindre pour les oranges ; et tout à fait nul pour les fruits exotiques, mangues, goyaves, lichees. " Roland Barthes par Roland Barthes - Seuil
 
 
Lorsque Roland Barthes publie L'empire des signes en 1970, c'est dans la belle collection Les sentiers de la création des Editions Skira à Genève, et cette collection pourrait bien définir le travail poétique, littéraire, critique mené par Roland Barthes, certains diront son grand roman. Un roman comme un sentier, un chemin de hallage - il n'a pas manqué d'emprunter celui qui longe la courbe de l'Adour au pied du village d'Urt où aux côtés de sa mère, il passait des vacances -, un parcours à travers la langue française, en permanence sous ses feux. Les feux de la langue, les feux de la littérature : Racine, Proust à chaque ligne, Sade, Loyola, Sollers, Guyotat, Brecht, Diderot, Michelet, du politique,  mais aussi de la passion d'enseigner autrement : Lycée de Biarritz, Institut français de Bucarest, université d'Alexandrie, Ecole pratique des Hautes Etudes, Collège de France.
 
" Ma fréquentation du séminaire englobait dans un même mouvement une parole sur la littérature, un rêve d'écriture - ce qui les débordait. Je mettais à l'étude du déchiffrable de textes la même fougue qu'à celle des degrés entre amitié et amour. L'étudiante en nuances s'émerveillait de découvrir combien immense, et secret, est le royaume de l'amitié, combien il contient de microromans développés ou non, avec ou sans érotisme (d'après la distinction de Sade classant ses écrits) - ces derniers n'étant pas les moins ardents. "
 
" Travaillant à quelque texte qui est bien en train, il aime avoir à chercher des compléments, des précisions, dans des livres de savoir ; s'il le pouvait, il aurait une bibliothèque exemplaire d'usuels (dictionnaires, encyclopédies, manuels, etc.) : que le savoir soit en cercle autour de moi (c'est moi qui souligne), à ma disposition ; que je n'aie qu'à le consulter - et non à l'intégrer ; que le savoir soit tenu à sa place comme un complément d'écriture. " RB par RB
 
 
Cette année marque le centenaire de la naissance de Roland Barthes (12 novembre 1915 à Cherbourg), Pour Roland Barthes est à lire dans la fraîcheur du commencement, à l'orée de sa pensée.
 
Philippe Chauché

jeudi 30 juillet 2015

Cahiers de Vacances


Lire est toujours un manière - une matière - d'écrire, de décrire ce qui défile plus ou moins lentement sous nos yeux. Il y a dans la lecture un art du défilement, chaque livre impose son rythme, on ne tourne jamais deux fois une page de la même façon. On ne reçoit jamais par hasard un livre - même si il y a une demande, une proposition, une offre, une commande, une offrande -. On ne connaît jamais les raisons qui nous poussent à ouvrir et à lire un livre - d'autant plus si cette lecture n'est soumise à aucune exigence sociale. L'avantage du journal d'un écrivain, c'est qu'il redonne des manières de lectures vagabondes - passage hâtif à travers des journées et des ambiances variées. Le temps du journal est permanent. Il n'est pas surprenant que Roland Barthes et Michel Chaillou se soient croisés. 
 
" Temps très beau, sec et bleu, froid, moins deux ou quatre au lever du jour. J'ai remarqué qu'un merle siffle matin et soir en dépit du froid, trompé par le beau temps ? "
 
" Temps splendide, très chaud. Tous les soirs avant de me coucher, je regarde Jupiter, Vénus. Les martinets crient. "
 
" Cette phrase : " écrire une date un jour de pluie " ; cette idée ancienne : le passé m'intéresse, car ce qui lui reste comme avenir c'est l'imagination qu'on en a. "
 
 
 
Le nouveau livre d'Alain Fleischer doit paraître à la fin du mois d'août au Cherche-Midi  - quel beau nom d'éditeur ! - , son titre - son nom - Effondrement. Effondrement du marché de l'art contemporain et par écho de Simon Pinkas ? Je dois à Philippe Sollers d'avoir découvert cet écrivain - Les Angles morts, puis La Hache et le Violon -, une immersion, une plongée en apnée dans l'Histoire, les histoires, le Roman, les romans de la destruction des Juifs d'Europe. L'art contemporain combien de divisions ?
 


" Je suis depuis toujours un inconditionnel de la " galaxie Gutenberg ". Et je nourris en secret le rêve qu'au jour de ma disparition ma bibliothèque pourra être perçue comme un parfait autoportrait. "

" J'aspirais profondément à devenir un pensionnaire attitré du divan de Lacan. Et  pour me familiariser avec le personnage dont la légende m'attirait, j'allais jusqu'à observer ses allées et venues depuis le trottoir situé en face de son domicile. "


Philippe Chauché
 
 
 

samedi 25 juillet 2015

En attendant Le Mois d'Août et La Cause Littéraire


« Dura lex, sed lex : Dur à cuire, laisse en cuir »
« Modus vivendi : Dieu est vivant, mais motus ! »
« In extenso : Dedans ou dehors, tu en tiens une couche »
« Ad vitam aeternam : Evite de t’éterniser »

Pages rosses,  refait de la langue. Faire et refaire c’est toujours inventer, surtout ce qui saute aux yeux. L’écrivain n’a peut-être, au bout du stylo, d’autre occupation. Lorsqu’ils s’y mettent à trois, le temps s’éclaircit, les verbes s’affranchissent, et les mots se laissent aller à de nouvelles aventures curieuses et  coquines, ils flirtent avec l’argot des légionnaires, jouent aux dès avec la langue, et du hasard vient un livre.


 
 
" Sur un banc de bois, un noble vieillard habillé de noir étire son jeune âge... Vibrante sculpture du Sud, d'argile et d'ocre sèche... Regard d'esthète nimbé de volutes espiègles. Ses rides du visage, à la Giacometti, sont labourées du couteau de l'art... Je le salue, il me répond d'un signe de la tête. "

Le Goût du divin chemine aux côtés de musiciens, de peintres, d’écrivains vivants, qu’ils n’aient plus directement donné signe de vie ne change rien à l’affaire. Ils sont là, et bien là : Bach - il gagne encore sur la mort en offrant son ouïe au Dieu du Temps - Voltaire, De Maistre, Faulkner, mais aussi Dante, Pascal, ils prouvent à chaque phrase l'existence réelle de leur bon plaisir littéraire. Ils ont le bon goût d'avoir du style  – ce nectar de la pensée -, et ce bon goût, ce plaisir n'est pas étranger à ce qu'il se joue à Rome ou à Venise, là où l'art sacré flamboie toujours, loin, fort loin de la Réforme. Le Goût du divin est un roman d'une nouvelle Contre-Réforme. 

" Les fleurs de sakura sont là, le miracle a commencé, il va encore continuer et s'intensifier, les fleurs vont peu à peu s'ouvrir, elles seront de plus en plus vastes, et les lourde branches de plus en plus blanches."

Ecrire, c’est aussi être au centre tellurique de la vie que l’on écrit, que l’on décrit, de la nature en mouvement permanent, pour s’en faire une seconde peau, sans de départir de la sienne propre. Cette peau, c’est le style, Marc Pautrel s’inspire d’Ozu, inspire et aspire Ozu. Mêmes silences, même goût de la précision, du juste mot à sa juste place. Du cinéma à la littérature, il n'y a parfois qu'une pluie de perles.

Philippe Chauché

mercredi 8 juillet 2015

L'aventure de la poésie dans La Cause Littéraire







« et la mer fait à la terre un collier de silence, / la humant la paix sacrificielle / où s’enchevêtrent nos râles, immobile avec / d’étranges perles et de muets mûrissements / d’abysse… », Aimé Césaire.

Cette collection est une réjouissante aventure littéraire, née en mars 1966 sous la protection avisée de Robert Carlier (éditeur et amateur de dictionnaires) et d’Alain Jouffroy (poète, romancier, essayiste, scénariste et parfois comédien) et dirigée aujourd’hui par André Velter (éditeur précieux, écrivain voyageur et poète taurin). A son programme : des anthologies (La poésie lyrique du XII° et XIII° siècle, Le poème court japonais, Les Poètes du Tango), des éditions bilingues (La Comédie de Dante), ou encore des poètes par des écrivains (Machado avec Esteban, Claudel par Grosjean, Novarina dans l’oreille de Sollers). Cette Petite bibliothèque de Poésie contemporaine est un nouvel opus de cette encyclopédie en mouvement permanent. Une incursion légère, non dans l’essentiel de la poésie vivante, mais dans quelques éclats lumineusement mis en lumière par les éditeurs.


Douze petits livres, légers, graves, rigoureux, souples, solaires, orageux, désespérés, révoltés, qui se jouent des genres et des idées reçues qui sont irrecevables – la poésie est fanée, morte ou illisible – et affirment par principes la force du mot, la nécessité de la phrase, la permanence du réel et la grâce de l’imaginaire. Guère plus d’une cinquantaine de pages pour une brève immersion dans des textes de douze auteurs, qui prennent là de la hauteur, d’Armand Robin : le premier siècle je fus bruyère, ajonc, genêt, églantier blanc ; de Ghérasim Luca : peau fine / paupière finale / fœtale / fatale / philosophale ; ou encore Henri Pichette : je dis le sang des vignes vieillissant.

« Parler, presque chanter, avoir rêvé / De plus même que la musique, puis se taire / Comme l’enfant qu’envahit le chagrin / Et qui se mord la lèvre, et se détourne », Yves Bonnefoy.
« Je bâtis ma demeure / sur l’écho aux pinceaux de nacre / et la rétine des halos éblouis », Edmond Jabès.


Regards sur deux poètes et pas des moindres qui habitent cette Petite bibliothèque – ce Tour de la Poésie en 12 Mondes, pour paraphraser Julio Cortázar et Jules Verne – Yves Bonnefoy et Edmond Jabès. Un juif égyptien qui a préféré bâtir sa demeure sur du sable, et un compagnon des surréalistes qui privilégie une approche poétique du réel. Tous les deux prennent très au sérieux la poésie. Ils savent ce qui fait la force et parfois la douleur de l’agencement magique des mots et des phrases. Ils ne se détournent jamais du savoir des pierres et des verbes, des plantes et des ombres portées, des regards et des mots rares qui résonnent dans leurs verbes élancés – Ils gravaient le grain dans l’haleine du vent / de la solitude – (E.J.) – Et le rossignol chante une fois encore / Avant que notre rêve ne nous prenne – (Y.B.). Ils affirment là, toute la fulgurante beauté du ballet des mots qui dansent entre eux et pour eux.

« Je m’alimente d’un feu de pierres / je renonce / il y a une main / tendue / dans l’air / tu la regardes  / comme si tu la tenais de moi », André du Bouchet.
« Je me plais à la neige, à la grêle, au tonnerre, / Je ne méprise rien qui concoure à la terre », Henri Pichette.

Trois écarts, trois éclats : Jaccottet, Pichette, du Bouchet, qu’il est heureux de voir ici figurer, trois manières de vagabonder. Trois belles manières de se laisser surprendre et saisir par la poésie, ce ressac, cet orage, cette éclaircie, cette note tenue et parfois ténue, cette deuxième peau, ce troisième œil, cette flamme leste, ce geste, cette geste, tout un monde en quelques phrases, tout une phrase qui n’en finit jamais.

« Cette lumière de fin d’été, / si elle n’était que l’ombre d’une autre, / éblouissante / j’en serais presque moins surpris », Philippe Jaccottet.

Philippe Chauché 


http://www.lacauselitteraire.fr/petite-bibliotheque-de-poesie-contemporaine

mercredi 17 juin 2015

Millet dans La Cause Littéraire










« C’est la lumière qui unifie la Méditerranée ».

« Retournons vers ces espaces où sont nés le monothéisme et la philosophie. Retournons la leçon de la nouvelle alliance entre l’Orient et l’Occident. Contemplons. Méditons. Vivons » (Contemplation).

Qui mieux que Richard Millet pour nous offrir ce Dictionnaire amoureux de la Méditerranée ? La question posée ne résiste pas longtemps à la lecture vagabonde de cet éblouissant et réjouissant dictionnaire. D’Abraham à Istanbul, en passant par Dalida et Homère, sans oublier Durrell, Hérodote, Lampedusa, saint Paul, l’Art Roman et Port Royal. Justesse du choix des entrées, pensées vives du jeune Français devenu Libanais le temps de l’enfance et de la guerre, éclats et éblouissements de l’écrivain au cœur parfois tendu comme un arc. Le chrétien corrézien baigné de patois limousin, s’ancre avec l’élégance et la force du vicomte de Chateaubriand dans la langue de Giono, René Char, Casanova et Valéry. Question de style et de manière, mais aussi de matière, l’écrivain sait où il met les pieds, il sait la nature des sols, leurs tremblements, leurs forces intérieures et l’éblouissante douceur des arbres qui s’y accrochent, oliviers, platanes et cyprès, arbres méditerranéens, arbres qui s’accordent au ciel et s’accrochent aux regards des hommes.

La langue de Richard Millet n’est jamais vaine et fade, elle charrie des galets, et tire sa force, ses envolées, sa gloire et ses tiraillements, ses passions aussi, d’une Histoire, d’un accent, d’un paysage, d’un écrivain, d’un musicien, d’une vibration divine, d’un héros –Baltasar Gracián –, d’un espace rayonnant entre mer et oliviers, entre chrétiens, juifs et musulmans, qui a donné deux civilisations en miroir : celle de l’Europe, et celle du Proche-Orient.

« …Beyrouth demeure une abstraction sensible ; un lieu de spéculations identitaires, de négation de soi et de résurrection dans la coexistence des contraires, des ethnies, des religions, des langues, des intérêts et des passions idéologiques… » (Beyrouth).

Qui mieux que Richard Millet pour nous entraîner dans ce périple amoureux de savoir et de saveurs ? Ce périple savant où se dressent des villes – Venise, Port-Bou, Beyrouth, Arles – et des fleuves – La Garonne – remontant vers l’Atlantique où son puissant mascaret la féconde. Des hommes et des dieux s’invitent à la table d’orientation de l’écrivain, mais aussi des poètes et des musiciens, des actrices –Adjani la kabyle –, des écrivains – Adonis croise ici Joë BousquetRené CharMiguel de Cervantès et Casanova –, des peintres – ZurbaránMiquel Barceló, le Caravage et Henri Matisse – Tout art digne de ce nom est religieux. Un périple politique, qui est aussi un vertige pour l’écrivain et parfois pour son lecteur, un bruissement de nostalgie, une colère contemporaine, un doute sur ce qui demain nous sera conté et sur la façon dont il l’est aujourd’hui. Finalement l’écrivain dérange tout autant que sa Méditerranée, ses flèches et ses assauts, que ceux du jésuite rebelle aragonais. Richard Millet agace, résultat, il est peu ou mal lu, victime d’une police littéraire qui ne dit pas son nom, mais il écrit. Il écrit au cœur de ce que l’on pourrait nommer, avec lui, l’exception française, et son Dictionnaire amoureux de la Méditerranée est l’un de ses opus les plus réjouissants.

« …ils sont nos guides les plus sûrs ; ils nous enseignent l’usage du désert, où que se trouve celui-ci et où que nous nous trouvions, pauvres humains égarés en un siècle matérialiste » (Pères du désert).

« Je rêve aussi d’une tombe du côté de Batroun, au Liban, sur une colline surplombant la mer, près d’un couvent, dans l’ombre d’un grand cyprès, sous le calme regard que les religieuses viendront poser sur les croix et sur la mer » (Cyprès).

Qui mieux que Richard Millet pour nous faire véritablement voir ce qui nourrit, éclaire, enivre dans la Méditerranée ? Avec l’écrivain stylé et racé, nous ouvrons les yeux sur les pays qu’il a traversés et admirés, sur l’art et la manière d’être là physiquement, musicalement, littérairement et moralement, entre terre et Mare nostrum, au centre tellurique de la poésie vive, autrement dit de la vie même et de sa liberté libre.

« Ulysse, d’une certaine façon, c’est l’homme qui a décidé du temps, contre la vindicte divine ; il est le temps. Il est nôtre. Nous sommes Ulysse » (Ulysse).

Philippe Chauché

http://www.lacauselitteraire.fr/dictionnaire-amoureux-de-la-mediterranee-richard-millet

mardi 9 juin 2015

L'Atelier contemporain dans La Cause Littéraire


Conversation sacrée, Patrice Giorda /et/ Mon art, mon métier, ma magie…, Sam Francis


« Les gris nécessitent de l’intelligence, car ce sont eux qui gèrent la mise en espace du sujet. Les noirs peuvent être passionnés, ou silencieux dans l’obscurité qu’ils découvrent… Les blancs sont la brûlure ou l’éloquence ». P.G.
 
« J’utilise toujours des fonds très absorbants, parce que je veux que la peinture et la couleur s’imprègnent, de manière que je puisse mettre plusieurs couches. Je veux que l’image soit dans la toile, dans le papier, déjà sous eux, de manière à pouvoir passer et repasser ». S.F.

L’Atelier contemporain est une maison d’édition qui publie comme elle respire, et on a toujours un souffle de retard sur les pépites qu’elle offre à notre regard. Aujourd’hui, deux peintres : Patrice Giorda et Sam Francis, et deux dialogues. Dialogue avec la forme et la couleur pour l’un, Sam Francis, dialogue sur le mouvement de sa peinture, la danse des jaunes, des bleus et des rouges, les éclats, les coulures, les tâches – en synchronie avec ma manière de voir le monde. Mais aussi un voyage sur ses traces indélébiles, le corps blessé et les premières toiles – ma peinture est venue de la maladie –, et la puissance permanente de la couleur et de la lumière – Matisse n’est jamais très loin.

Pour l’autre, Patrice Giorda, c’est un échange permanent avec les toiles qu’il écoute – écoutez ce que vous disent les peintres, passez de l’œil à l’oreille –, vision de l’artiste en encyclopédiste lumineux et précis. Face à face saisissant entre le peintre et les peintres. Patrice Giorda écrit avec vivacité ce que Picasso peignait et dessinait avec allégresse. L’art d’aujourd’hui traversé par l’histoire de l’art ancien, l’art de peindre, ou d’écrire, placé sous haute et belle protection, c’est vivre au cœur de l’art vivant, sans âge, c’est cela qui irise les tableaux et les écrits de Patrice Giorda.

« Une question maintenant : Quels sont les deux éléments unis par la couleur ? Ma réponse c’est : l’imagination et la nature. C’est une partie tout à fait essentielle, l’étoffe des choses ». S.F.
« De la perspective naît l’espace, et de l’espace naît l’ombre, et de l’ombre naissent les ténèbres. A partir du moment où le peintre accepte de regarder l’ombre et de la peindre, c’est que son époque a conscience des ténèbres dans lesquelles elle vient d’être précipitée ». P.G., Caravage, le paradoxe.
Face à l’art, face à un tableau, Patrice Giorda est réellement dans une conversation – conversatio (intimité) –, un échange, placé sous le signe du sacré. Rien de plus vivant qu’une toile, rien de plus éloquent, de plus évident. Face à Hopper : Face à elle se tient l’absent, mais aussi Titien : Prodigieux de lumière et de classicisme, de contemplation apaisée, ou encore Van Gogh : La lumière y lutte avec la couleur, elles s’y déchirent toutes deux, et Goya : Avec Goya on apprend que le noir est une couleur, le peintre vérifie non seulement son savoir, son savoir être, mais aussi son savoir faire, c’est-à-dire son savoir peindre.
Sam Francis dévoile à son complice Yves Michaud la nature profonde de sa peinture, ses points ardents: des flammes de la montagne, au feu divin, qui fondent ses créations, il y a des incendies dans ses toiles démesurées.

« Quand je dessine au fusain, mes traits discontinus cherchent dans le chaos de mes traits posés maladroitement dans le vide de la feuille, ainsi que dans l’entre-deux du modèle et du peintre, la vibration juste de la ligne d’une lèvre ; et là, j’ai le sentiment que le sourire, ou l’expression que je capte, n’est que du chaos organisé ». P.G.
« Pour moi l’image est primordiale. Le mot est secondaire mais secondaire ne veut pas dire moins important. Cela veut dire seulement qu’il vient après l’image. Au commencement est l’image ». S.F.

Philippe Chauché

Patrice Giorda : un peintre qui ici parle d’égal à égal avec Piero della Francesca, Courbet, Picasso, Gauguin, Hopper, Caravage, Goya, Velasquez…

Sam Francis : (1923-1994) ces entretiens sont issus de longues conversations tenues en 1985 et 1988 à Paris, à Santa Monica, à Point Reyes Station en Californie du nord.

Yves Michaud, philosophe et critique d’art, a côtoyé Sam Francis de 1976 à sa disparition en 1994. On lui doit notamment : L’Art à l’état gazeux : essai sur le triomphe de l’esthétique, Stock, L’artiste et les commissaires : quatre essais non pas sur l’art contemporain mais sur ceux qui s’en occupent, Hachette.




http://www.lacauselitteraire.fr/conversation-sacree-patrice-giorda-et

samedi 6 juin 2015

Badré dans La Cause Littéraire





 
« La maladie neuro dégénérative m’extrait du monde. C’est une expérience douloureuse de la séparation. L’antidote au cauchemar, le moyen de rester éveillé, la grande santé a pour nom littérature ».
 
La grande santé est ce récit, ce roman d’un corps qui lâche, le corps d’un dessinateur, d’un peintre, d’un écrivain frappé au cœur par la SLA, la maladie de Charcot. La grande santé est cette expérience terrible de la fonte des muscles, de l’effondrement de la saveur et du savoir du corps, de la suspension des mots dans le territoire de l’invisible. La grande santé est cet acte de résistance à la ruine annoncée, acte d’écriture, donc de vie divine. Alors s’invitent Kafka – Jubilation du créateur –, Joyce, Paulhan – vision magique du langage –, Meyronnis – le Pic de la Mirandole du XXIe siècle –, Roth, Ponge, d’un livre et d’une métamorphose à l’autre. Si le corps lâche, la littérature sauve.
 
« Chaque matin, devant la glace, je dois envoyer des bises en l’air, étirer mes lèvres, faire claquer ma langue, gonfler mes joues, descendre la mâchoire, l’avancer comme un prognathe… Pourtant, rien n’y fait, l’affaiblissement progresse. L’art de la pointe comme stade suprême de l’esprit civilisé, je ne pourrai plus l’exercer qu’en silence. Et dans le silence, il se perdra ».
 
Face à cette dévastation qui s’installe et s’annonce, Frédéric Badré construit ses antidotes, ses stratégies, qui tous les jours doivent être renouvelées, réveillées, tirées du fond des âges. L’attention est permanente, sur les poignets, les doigts, le cou, les lèvres, les bras, les jambes. Le corps se laisse aller à ne plus vouloir être, c’est-à-dire à ne plus vouloir faire. Se raser devient une Odyssée, se doucher un danger permanent, marcher une Epopée, lire, écrire, parler – les phrases se brisent sur cette cage de verre invisible qui m’enferme –, la chute n’est jamais très loin, le tremblement, l’impossible se conjugue au présent.
 
« En somme, j’ai l’impression que ma vie est sortie de ses gonds. Je vis une expérience du temps grossie. Mon corps s’est retrouvé si vite métamorphosé que mon rapport au temps est chamboulé. Une vie normale est fondée sur l’illusion de la stabilité. Cette maladie m’a jeté dans un maelström temporel ».
 
La grande santé est un défi. Vivre avec la sclérose latérale amyotrophique est un combat permanent. Une guerre intérieure, comme si la maladie demandait en permanence : Badré combien de divisions ?L’écrivain répond à chaque page de son récit. Ses armes : un regard aiguisé sur ce qu’il vit et endure, une vision de plus en plus précise du naufrage, un art de la flèche pour décrire ce qu’il est. La grande santé fait la part belle à la vie, sa femme, ses enfants, ses amis fidèles, ses livres, ses musiques – Mes neurones sont activés par des phrases musicales –, ses doutes, ses peurs, ses tremblements, ses abandons, et cette vie se dessine, se médite devant la Pietà de Titien. Toute vie est une Pietà.
 
« En 1576, une terrible épidémie de peste ravage Venise. Le propre fils de Titien sera frappé par le mal. Lui, non, même s’il meurt cette année-là. Son corps résiste étrangement à la maladie. Picasso, lui aussi, peindra pendant sept décennies. Son corps et ses misères sont restés aux portes de son atelier, aimait-il dire. Pour Titien, c’est pareil ».
 
La grande santé est cet atelier où Frédéric Badré écrit. Au cœur de cette expérience bouleversante, attentif au moindre signe, à la moindre défaillance, au moindre mouvement de ce temps nouveau, au moindre éclat. Immobile, il écrit dans l’attente de la guérison, pour que sa vie reprenne son cours normal. Son art s’accorde à celui du peintre de la résurrection, et sa grande santé d’écrivain le sauvera.
 
Philippe Chauché


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