jeudi 20 février 2020

A la carte pour La Cause Littéraire












Lire comme si nous écrivions, la plus étrange biographie du monde. 

Philippe Chauché 

mardi 18 février 2020

Robert Redeker dans La Cause Littéraire




" Plus que les philosophes, les héros et les saints indiquent à la vie humaine sa direction. Son sens : où elle va, ce qu'elle signifie. Ils la remplissent d'un contenu - c'est pourquoi, feintant le nihilisme par un cadrage-débordement, ils entretiennent quelque parenté avec l'optimisme. Ils sont comme une ouverture dans le ciel, taillée pour nous aspirer. "
 
En ouverture de cet essai qui comptera, Robert Redeker convoque un gendarme, Arnaud Beltrame, qui a offert sa vie contre celle d’otages retenus par un terroriste islamiste dans le Super U de Trèbes : Fut-il un héros ? Sans doute. Fut-il un saint ? Peut-être. En tout cas, il est mort en martyr de sa foi et de sa patrie, témoignant de la mort de son corps charnel pour elles deux. Le ton est donné, les premiers accords esquissés, la mélodie dessinée, comme pour un opéra de Mozart, le philosophe peut se lancer dans ses admirables démonstrations, et la construction de ses concepts. Il invite héros et saints, qui note-t-il, ont déserté la France, qui en fut pourtant une terre fertile.
 
Ces héros et ses saints, indiquent à la vie humaine sa direction, où elle va et ce qu’elle signifie et lorsqu’ils surgissent, finalement peu compatibles avec le matérialisme consumériste et l’hédonisme de marché qui caractérise l’humanité forgée par notre époque. Notre société humaine, trop humaine, s’est éloignée des héros fondateurs, ces piliers sur lesquels s’appuie l’Histoire, Jeanne d’Arc évidemment, mais aussi Bonaparte, puis Napoléon dans les premiers temps, ou encore le philosophe résistant communiste Georges Politzer assassiné par les nazis. Il en va de même des saints qui paraissent aujourd’hui à jamais enfermés dans les dictionnaires ou les prêches des prêtres que personne n’écoute. Robert Redeker est persuadé que les uns comme les autres, s’ils ont été chassés d’une mémoire partagée, c’est pour faire triompher, les victimes, le transhumanisme, l’idolâtrie, les anti-héros – le héros inverti, aux prises avec la mauvaise conscience du soupçon, les tenants du tout se vaut, l’homme lunaparkisé, l’inhéritier – il n’y a de héros et de saint, que sur le fond d’un héritage,  et l’homme de divertissements, qui ne ravit plus, ne pulvérise plus, comme le notait Pascal, mais il fabrique et usine – il fabrique de l’homme.

« La chose est sue depuis toujours : le divin est ce qui apparaît. C’est, évidemment, par ce don d’apparition que l’homme ressemble au divin, qu’il est configuré à l’image du divin. Le verbe configurer transporte avec lui l’idée du visage. L’homme est ce qui apparaît : il en va ainsi depuis le surgissement du visage, dans notre plus lointaine préhistoire. »
 
Les Sentinelles d’humanité est le livre de ce surgissement, celui d’une apparition, ici un saint, là la fulgurance d’un héros, mais aussi celui d’une profonde transformation, d’une raison qui s’éloigne, d’un miroir qui se trouble, qui fait que la vision s’y noie. Pour se faire, Robert Redeker, s’appuie sur les éclats et les réflexions et propos de penseurs d’hier, d’avant-hier et d’aujourd’hui, qu’il fait vivre et revivre, ils vivifient sa pensée et ses réflexions, et c’est heureux : Pierre Teilhard de Chardin – L’expérience du front, à mon avis, c’est celle d’une immense liberté. -, Martin Heidegger, Nietzsche – Napoléon appartient à l’humanité antique. -, G. W. F. Hegel, Jules Michelet – Elle (Jeanne d’Arc) fut une légende elle-même, rapide et pure de la naissance à la mort. -, François-René de Chateaubriand – La chevalerie seule offre le beau mélange de vérité et de fiction. -, Tertullien – Le plus grand crime du genre humain, le forfait qui comprend tous les autres, la cause de la prévarication, c’est l’idolâtrerie. -. Le philosophe déploie ses thèses en toute clarté, et en toute transparence – La culture implique l’autorité judiciaire de la tradition. Il sait qu’il doit, et qu’il peut compter sur son style limpide et précis, nous rappelant à un devoir de restauration du réel face à la société d’idolâtrie, un devoir d’humanité, si loin de l’humanisme publicitaire – Sans ces exceptions, le héros et le saint, l’humanité ne serait rien. Robert Redeker en philosophe de l’ovalie, saisit, ramasse, resserre, muscle ses phrases, et ses idées filent comme un ballon de rugby, l’arrière s’intercale entre les trois quarts, et file vers l’essai, qui est superbement transformé, et ne pas manquer de faire grincer quelques dents.
 
Philippe Chauché
 
http://www.lacauselitteraire.fr/les-sentinelles-d-humanite-philosophie-de-l-heroisme-et-de-la-saintete-robert-redeker-par-philippe-chauche

vendredi 7 février 2020

Alexandre Postel - Gustave Flaubert dans La Cause Littéraire




« Il entend au-dehors la rumeur de la mer, l’appel des goélands, une toile claquant au vent et, pareil à l’écho d’une fête lointaine, le murmure des voix humaines. Il reconnaît la musique des bords de mer, étrange et familière comme un rêve qui revient ; à mesure qu’il s’en pénètre dans le demi-jour de la cabine fermée, il éprouve le besoin de respirer, de s’accorder au rythme de la mer et du vent, de rompre les digues du chagrin. »
 
Le 16 septembre 1875 au matin, Flaubert entre dans Concarneau. Lors d’un premier voyage en Bretagne, en juin 1847, il voit assez mal la ville du Finistère (Saint-Mathieu du bout du monde). Cette fois il y passe deux mois, il se promène, prend des bains, observe les pêcheurs, passe beaucoup de temps avec son ami Pouchet dans sa station de biologie marine, assiste à la mue d’un homard, et se demande s’il est encore capable d’écrire (1).
Un automne de Flaubert, est le passionnant roman de ce séjour, de cette villégiature, de cette halte dans la vie de l’écrivain, mais aussi de cette renaissance à la littérature, que seul un écrivain d’élégance pouvait en rendre compte. Alexandre Postel est attentif aux pas hésitants de Flaubert, à ses doutes, à sa mélancolie, à ses renoncements, à ses tremblements, à ses emportements admiratifs, et finalement au retour à la plume qui fut la sienne, et à la naissance de La Légende de saint Julien l’Hospitalier.
 
« Des images prennent forme, se déploient devant ses yeux mi-clos : un château sur une montagne boisée, un vieillard qui se chauffe en se remémorant sa jeunesse, une femme filant des broderies d’église, l’intrusion d’une bohémienne dans une fête. Pendant ce temps, Flaubert est rarement assis à sa table : le plus souvent, allongé sur le lit, il rêvasse. »
 
 


 
 
Pas à pas, Alexandre Postel suit Flaubert en cet automne breton. Il l’accompagne, attentif et admiratif, sur le chemin de ronde de sa vie : Il se regarde comme un homme fini. L’écrivain n’écrit plus, aucun roman, peu de lettres, rien de visible en tout cas, il rêve, ses affaires ne vont pas bien, son avenir s’assombrit chaque jour. Mais à Concarneau, en cet automne, qui devient un printemps, il va réapprendre à se voir, à voir et à partager la joie des bains de mer, les conversations avec Pouchet l’étourdissent comme un bon vin, et les visites régulières de sa femme de chambre, Mademoiselle Charlotte qu’il baptisera mon petit ange, le ravissent. Il assiste aux recherches de son ami, qui sonde ses poissons et ses bêtes de mer, comme un écrivain ses phrases, scalpel en main, il dissèque ses poissons, comme Flaubert ses romans. Flaubert observe les bassins et se nourrit de ces visions d’embryons d’une raie, ou d’un hippocampe, un bestiaire en mouvement : ébloui par leur splendeur silencieuse, Flaubert pense à Adam parmi les créatures du jardin d’Eden, à Noé dans son arche, au chasseur sauvage dont il rêve le destin. Un automne de Flaubert est un roman inspiré, à l’élégance admirative, un roman habité, non par la statue d’un commandeur de la littérature, mais par le corps d’un homme qui se retrouve face à l’océan, que Concarneau sauve de la chute fatale, et rend à sa nature profonde d’écrivain.
 
Philippe Chauché
 
(1) Lorsqu’il réside à Concarneau Gustave Flaubert a publié Madame Bovary (1857) Salammbô (1862-1874), L’Education sentimentale (1869), et laissé en suspens Bouvard et Pécuchet. Ses contes, dont La Légende de saint Julien l’Hospitalier seront imprimés en 1877.
 
https://www.lacauselitteraire.fr/tag/Chauche-Philippe/

samedi 1 février 2020

Michel Bernard dans La Cause Littéraire


« La parole de Jeanne s’enlaçait comme une liane vigoureuse, verdoyante, au questionnement sec et abstrait des prêtres, professeurs et maîtres qui la jugeaient, et montait plus haut. Il comprenait mieux comment elle avait pu séduire et entraîner seigneurs et soldats. Et puis elle était morte, encore une enfant, horriblement ».
 
Le Bon Sens poursuit ce chemin littéraire et historique ouvert avec Le Bon Cœur par Michel Bernard, écrivain de passions et de raisons. Jeanne d’Arc a été condamnée et mise à mort, Charles VII s’emploie à rendre la France à la France et à en chasser les anglais, fidèle à la mission que s’était fixée la Pucelle. Le Bon Sens est le livre de cette reconquête, celui du pardon royal pour ceux qui ont fait alliance avec les envahisseurs, mais aussi celui du procès en vérité de Jeanne, et la proclamation de l’arrêt annulant sa condamnation, le 7 juillet 1456. Michel Bernard s’attache et nous attache à ces hommes de Bon Sens qui vont participer à la mise au jour de la vérité, à la conquête d’une parole juste, à la mise en lumière des accusations et du jugement du tribunal qui l’a condamnée au bûcher pour sorcellerie.
 
Parmi ces hommes de qualité, ces grands témoins et grands passeurs de l’Histoire de France, Guillaume Manchon, gardien de manuscrits, grand lecteur et lumineux religieux lettré, fidèle serviteur de la vérité, témoin du procès dont il conserve précieusement les minutes – « Il se souvenait d’avoir été ce greffier consciencieux attentif à recueillir les paroles de l’accusée et de ses juges, l’auteur scrupuleux du document qui faisait foi ». Comme dans Le Bon Cœur (1), Michel Bernard dévoile ces hommes, militaires et religieux qui ont fait l’Histoire, pour certains par fidélité à la couronne de France, et ceux qui l’ont trahie par cupidité et opportunisme. L’écrivain sait comme d’aucuns en saisir les traits et les traces, comme il saisit en peintre attentif et précis les traces des paysages traversés par les hommes en armes, et les traits de ceux qui se retirent du monde après avoir offert sang et jeunesse à Jeanne et à la reconquête. Le Bon Sens est aussi le roman d’une passion, Agnès Sorel (un nom d’héroïne romanesque), que la mort éloigne à jamais de son roi Charles et que Jean Fouquet va saisir dans sa profonde et unique beauté.
 
« Sa blondeur, l’éblouissante pureté de sa peau blanche, le brillant de ses yeux bleus, ses lèvres délicatement renflées au dessin parfait, jusqu’à la palpitation de l’air autour d’elle étaient admirables. Il n’avait jamais vu une aussi belle peinture ».
 
 
Agnès Sorel par Jean Fouquet
Michel Bernard nous offre un roman d’une rare perfection, classique et racé. Il possède l’art de faire entendre l’Histoire et les histoires particulières qui la façonnent. Il vibre et nous fait vibrer avec ces hommes au Bon Cœur et de Bon Sensenfants de cette guerre qui dura un siècle, et c’est tout un pan de notre histoire collective qui se dévoile, et que l’écrivain façonne. Et l’on peut entendre, en écho, une autre défaite et une reconquête qui transformèrent la France au siècle passé, avec là aussi ses héros, ses traîtres, un pardon et une reconquête les armes à la main. Le Bon Sens fait entendre ces voix uniques qui ont résonné au 15ème siècle : Charles VII, Guillaume Manchon, Agnès Sorel, Jean Fouquet, Jean Bréhal, François Villon – Ce chant aux modulations subtiles et lumineuses n’était rien d’autre que l’art de parler français –, mais aussi Jeanne dont les mots scrupuleusement transcrits habitent la mémoire de ses fidèles amis, et enfin Thomas de Courcelles, ce courtisan sans âme, qui dissimule son terrible secret, son souhait durant le procès que Jeanne soit soumise à la torture : « Maître Thomas de Courcelles a dit qu’il paraît bon de l’y mettre ». L’écrivain inspiré saisit, par son fil d’or, les raisons du courage et les déraisons des trahisons, toutes les nuances d’une nation qui se reconstruit les armes en main, qui retrouve ses provinces, ses villes, et sa langue. Michel Bernard en dessine le deuil, l’oubli, les fidélités et la joie retrouvée, ses portraits sont admirables de justesse et de finesse, tant il est maître des couleurs et des formes. Michel Bernard est doté d’une plume parfaite, comme on le dit de l’oreille d’un musicien.
 
Philippe Chauché
 
 
 










samedi 18 janvier 2020

Iñaki Uriarte dans La Cause Littéraire

 
 
« L’autre soir, au dîner, j’ai semé le trouble. En affirmant que la grossièreté et l’incompétence de nombre de journalistes des pages culture ne seraient jamais admises au sein de la rubrique sportive du journal. Personne ne peut faire un papier sur un match de football sans y avoir assisté. Il serait immédiatement démasqué ».
 
Bâiller devant Dieu est le journal grinçant et amusé d’un moraliste qui ne prend rien très au sérieux, sauf Borges, son chat, et les plages de Benidorm. Iñaki Uriarte est un expert en étude de lui-même, qui sait que pour bien écrire, il faut bien se connaître. Il se fréquente, s’examine, se traque, de sa plage, de son lit ou d’un fauteuil où il sommeille, explore ses réactions et ses humeurs. Il n’est donc pas surprenant qu’il fréquente avec assiduité Montaigne, son maître en introspection : « Toute la gloire, que je prétends de ma vie, c’est de l’avoir vécue tranquille ».
 
Iñaki Uriarte se passe en revue, comme il passe en revue ce qu’il vit et traverse, et c’est piquant, drôle, réjouissant, léger. Il prend à témoin les écrivains qui occupent ses nuits, ses jours et ses chroniques littéraires, et les invite à ses siestes vagabondes ; Enrique Vila-Matas : « Je t’appelle simplement pour bavarder » ; Pascal, Pessoa et son Livre de l’Intranquillité publié en espagnol en 1984 : « Ce n’est pas tous les jours que nous sommes témoins de la naissance d’un classique » ; Baudelaire, Schopenhauer, Cervantès : « Lire le Quichotte vous rend heureux » ; Byron dans l’œil brillant d’André Maurois : « Saleté de plume ! » ; et Cioran pour son journal : « C’est mon anniversaire. Je l’avais complètement oublié ». Iñaki Uriarte joue avec les citations, s’en amuse ou s’en agace, mais jamais sans élever la voix, c’est sa belle passion. Qui aime bien, sait bien citer ! L’écrivain passe ses journées à lire, à rêver, parfois à boire un verre, à se promener, à bâiller – « J’ai toujours pensé que le bâillement était le symptôme d’une sérénité spirituelle, l’un des actes les plus mystérieux » – et à écrire des critiques littéraires pour un journal basque – l’écrivain est espagnol, mais aussi Basque des Amériques –, ou dans ses Carnets sans trop se prendre au sérieux.
 
 
 
Bâiller devant Dieu est un réjouissant journal stylé d’une belle élégance, Iñaki Uriarte y chuchote, sourit, s’enthousiasme, boit un coca, fume, et accorde tout le temps qu’il faut à converser avec son chat Borges ; l’écrivain argentin qui lui aussi choyait les chats s’en réjouirait. L’écrivain se passe au tamis comme il passe au tamis son époque – « Débatteurs, chroniqueurs, chauffeurs de taximême combat. Un déploiement d’indignation morale, le taximètre en marche » – et pratique l’ivresse de la phrase finement aiguisée, du mot amusé, avec la légèreté mélancolique d’un rentier d’un autre temps.
 
« Je me lève habituellement à onze heures. Ai-je trop dormi dans ma vie ? Dois-je le regretter ? Nous ne dormons jamais “suffisamment”, il est impossible de “dormir suffisamment”. Jules Renard : « Un chat qui dort vingt heures sur vingt-quatre, c’est peut-être ce que Dieu a fait de plus réussi ».
 
Philippe Chauché
 
Frédéric Schiffter a signé la préface  : http://lephilosophesansqualits.blogspot.com/2019/10/inaki-uriarte.html
 
 

samedi 11 janvier 2020

Carles Diaz dans La Cause Littéraire






« Je suis sur le papier un croquis. La paille en désordre qui flambe. Le foin que les fermiers ont brûlé. La cendre dispersée qui retient la Hauteur captive. Cette bordure des champs qu’on ne cultive pas et qui en Occitanie s’appelle : la talvera ».
« Soi sul papièr un escapol. La palha escampilhada que flamba. Lo fen que los bordiers l’an cremat. Lo cendre espargit que reten la Nautor captiva. Aquel bòrd de las pèças que se laura pas e que’n Païs d’Òc se ditz : la talvera ».
 
La poésie, cet éclat musical est une affaire de langue. Ici elles sont deux, la langue d’Oc et la langue de France. Deux langues qui s’accordent, et se répondent, l’une enfante l’autre, l’autre fait entendre la première, « Une langue unique ne suffit jamais pour habiter le monde… ». Carles Diaz en possède au moins deux, celle de son origine, l’espagnol du Chili, « j’ai traversé le mutisme des Andes », et celle de son adoption littéraire et géographique, le français.
 
En Marge est un dialogue entre deux langues, entre des sons, des résonnances et des accents. C’est une belle aventure poétique entre Joan-Pèire Tardiu et Carles Diaz. Au centre de la « Margece bout de terre essentiel, à partir duquel le labour va pouvoir s’accomplir » (Joan-Pèire Tardiu), le verbe, « la langue sacrifiée, dynamitée dans le silenceMille vies (qui) s’embrasent…la griserie de paysages natifs… ». Cet espace de l’entre deux, entre deux sillons, deux terres, inspire le poète, avant qu’il ne laboure sa feuille, n’y trace son sillon poétique. Ne creuse la langue, comme un paysan sa terre, avec la régularité métrique d’une charrue, qui gratte et creuse comme la langue d’Oc sonne comme un soc, qui frappe l’angle d’une pierre enfouie.
 
« Le chant, pareil aux vagues, n’est qu’un point de fuite vers les profondeurs du silence ; là-bas où la mer a creusé sa patrie d’inflexibles mystères ».
« Lo cant, coma las ondadas, es pas qu’un punt de fugida cap a las pregondors del silenci ; enlai, que la mar i a cavat sa patria de mistèris inflexibles ».
 
 
 
Carles Diaz et Joan-Pèire Tardiu écrivent de la lande, où naissent les rumeurs du monde, les langues perdues, les hommes égarés ou jetés sur les flots. Ils écrivent de la grève face à l’océan, où échouent les bois flottés, d’une clairière, et leur parole réveille les langues disparues, et éclaire les corps brisés. Il suffit de se souvenir de l’Odyssée gasconne de Bernard Manciet (1), le passeur, l’ermite, l’éclaireur des Landes, qui lui aussi écrivait porté par les roulements de la langue, et les éclats coupants du monde, alors que sonnait le tocsin et les cloches de Sabres : « je te fais Soleil tourner comme le lait / j’ai le bras rouge / tu es mes larmes / soleil de Sabres le plus rouge / que j’enterre dans mes midis / ». Carles Diaz et Joan-Pèire Tardiu continuent à creuser cette veine aux éclats d’or, la langue passée au tamis des orpailleurs, pour n’en garder que sa poétique matière.
 
Philippe Chauché
 
(1) L’Enterrement à Sabres, Bernard Manciet, édition établie par Guy Latry, Mollat, 1996
 
https://www.lacauselitteraire.fr/sus-la-talvera-en-marge-carles-diaz-par-philippe-chauche

vendredi 20 décembre 2019

Jacques Cauda dans La Cause Littéraire



« Au delà de l’expression “manger des yeux”, la peinture a beaucoup à voir avec le corps bu et le corps mangé. Boire ses paroles, dit-on, car les images sont des paroles silencieuses qui s’échangent de l’un à l’autre » (Profession de foi).
« Pédaler n’est-il pas ajouter du sien à la réalité du paysage, de la même façon qu’écrire distingue la réalité du monde d’avec l’acte qui en même temps le dépose ? Mémoire des mains pour mémoire des jambes… » (Vita Nova).
 
 
Jacques Cauda possède le pouvoir très ancien d’enflammer ce qu’il touche, une feuille blanche, une toile, un livre, un corps aimé. Le peintre surfiguratif peint ce qu’il voit, tout est dans l’œil pense l’artiste et il le prouve par ses papiers et ses pastels à l’huile. Les images qu’il choisit ont souvent été déjà « vues », il s’attache à les montrer à travers ce prisme, mais autrement, pour cela il faut savoir dessiner (c’est son cas), ne rien ignorer du trait, et de la couleur (c’est aussi son cas). Dans ses livres, Jacques Cauda raconte sa vie, au cœur de Profession de foi, sa jeunesse délinquante, ses mauvaises fréquentations (« La violence me fascinait. Et l’émeute également »), cette « mauvaise réputation » dirait Guy Ernest Debord. Il est explorateur à Paris, l’œil de sa longue vue livre ce qui devrait rester caché (« Boxer short en soie naturelle, culotte en point d’Alençon ou en coton blanc qui colle au sexe comme la bouche de la lamproie à la peau de sa victime… »), il apprend à voir et donc à dessiner (« Oui, je savais la regarder (merci Léonard !), la regarder de cette manière ravissante qu’on savait tout de suite combien je les aimais les femmes »), étudie le cinéma, travaille du soir au matin pour payer son loyer, réalise des documentaires pour la télévision, puis il peint, ne cesse de peindre. Il lit et écrit sa vie, en peintrécrivain dit-il, à la manière des peintres qu’il admire : Watteau – il se dessine en Gilles –, Cézanne, Matisse, Pollock, Manet ; il a mille vies, c’est le chat Cauda, un ours, un géant.
 
 
 
« Les peintres, ils voient le dedans des choses. La nature au sens large. Les trèfles comme les cœurs » (Profession de foi).
« En picard, on cueille les vélos, ce sont des arums. En vélo, le Christ a toujours une roue d’avance sur le temps qui passe… » (Vita Nova).
 
 
 
Jacques Cauda est un voluptueux lettré, un lecteur qui joue avec le temps, avec Proust, Flaubert, Dumas, Duras, Richard Millet, un dévoreur de pinceaux et de corps – ces derniers tableaux dévorent des corps offerts et ouverts. Jacques Cauda a la passion du livre, du vélo et du Tour. Vita Nova est le récit de cette passion et de quelques autres. Profession de Foi est celui de sa naissance à la vie, donc à la jouissance, à la peinture et aux livres. Comme il écrit, il dessine et il peint. Ses pastels racontent les coureurs, son Tour de France, le Tour de France d’un peintrécrivain, les fleurs des maillots sous le ciel de France. Jacques Cauda écrit comme le maillot jaune roule sur les chemins de son enfance, avec légèreté (« pédaler est ajouter du sien à la réalité des paysages, mécaniquement le mouvement des jambes sur les pédales est comparable à celui qu’exerce notre mémoire »).
 
 
 
 
Qu’il écrive ses éclats de vie (« 31 décembre 1981, je réveillonne en compagnie des Mémoires d’outre-tombe. Chateaubriand m’enivre »), ses accords de passions (« Sonia, la bouche en rond de serviette, dans un halo de jaunes et de bleus, principaux composants de la lumière du jour, appuyée le dos à la fenêtre du séjour »), qu’il invite des musiciens de jazz dans sa galerie magique et magistrale, à chaque fois son trait, ses couleurs harmonisent la vie, qui se pâme et s’offre à son regard saillant.
 
Philippe Chauché
 
 
 
 

lundi 16 décembre 2019

Les Aventures de Sancho Panza d'Andrès Trapiello dans La Cause Littéraire



 
« Telle fut la fin de l’ingénieux hidalgo de la Manche, dans un village dont Sidi Ahmed n’a pas voulu préciser le nom, pour que tous les bourgs et villages de la Manche se le disputent et se l’approprient, comme les sept villes de Grèce s’étaient disputé l’honneur d’avoir vu naître Homère », L’Ingénieux Hidalgo Don Quichotte de la Manche (1).
 
« On aurait dit que celui-ci était un personnage à propos duquel on pouvait écrire non pas un ni deux, mais deux cents ouvrages, car ces évènements racontés par Sidi Hamed et traduits par Cervantès, qui se déroulaient lors des différentes sorties de don Quichotte, pouvaient encore être agrémentés de détails et complétés et enrichis de mille nuances qui transformaient le livre en une narration sans fin », Suite et fin des aventures de Sancho Panza.
 
 
 
L’ingénieux Miguel de Cervantès publie en 1604 la première partie de Don Quichotte, et c’est en 1615 qu’est imprimée la suite de ce livre unique, qui porte sur les fonts baptismaux l’art romanesque moderne. André Trapiello décide d’en poursuivre l’histoire éternelle et les aventures réjouissantes. Peu de livres déclenchent un tel engouement, une telle passion et tel talent d’écrivain, preuve s’il en était que lire, façonne son écriture, à bon lecteur, parfois bon écrivain. Pas un espagnol qui n’ait à l’oreille et en mémoire ces aventures exceptionnelles, racontées ou lues, ce délicieux récit de l’incroyable chevalier à la triste figure et de son savoureux écuyer, sur les chemins d’Espagne, de la Manche à Barcelone, ces leçons de courage, de justice, de rigueur, d’à propos, et ces éclats de douce folie.
 
« Don Quichotte est mort, mes amis, mais Sancho est là pour nous confirmer avec précision la véracité de tous ces évènements lorsque ces nouvelles aventures sortiront des presses, tout comme nous pourrons voir de nos propres yeux la réalité de maintenant, un rien estompée », A la mort de Don Quichotte (2).
 
 
 
 
Le temps semblait s’être arrêté dans la Manche, les compagnons de Don Quichotte endormis par quelques maléfices, mais la baguette magique d’Andrés Trapiello va les réveiller, leur redonner souffle et vigueur. Don Quichotte disparu, Andrés Trapiello entraîne Sancho, sa nièce Antonia, le bachelier Samson Carrasco et la gouvernante Quiteria sur les chemins qui mènent à Séville, avant d’embarquer pour l’Inde, ils vont prendre la mer et y croiser notamment un pirate anglais lettré, qui n’ignore rien des aventures de Don Quichotte, et des comédies de Shakespeare – ces deux géants ont-ils eu en mains leurs écrits réciproques, se sont-ils croisés, certains l’imaginent, mais l’Histoire veut qu’ils soient tous les deux morts en avril 1616, l’un le 22, l’autre le 23, il y a là un formidable roman à écrire –, et tant d’autres curieuses choses plus réjouissantes les unes que les autres. Ici point de géants, de moulins à vent, de Biscayen, ou de moutons, mais des brigands, et un notaire tout aussi mal intentionnés que ceux que croisa Don Quichotte dans son périple chevaleresque. Suite et fin des aventures de Sancho Panza est le roman picaresque de Sancho et de ses amis, un roman d’aventures, en mer et sur des terres éloignées, placé sous la haute protection de l’ingénieux hidalgo de la Manche, et du bon sens de Sancho. Pas un instant sans que la figure romanesque du héros n’éclaire les exploits de ses amis, prouvant à chaque page qu’aucune histoire au monde n’a jamais cessé d’être racontée, et que même le meilleur des tisserands peut laisser dépasser un fil. Andrés Trapiello se saisit de ce fil littéraire, et tisse un formidable roman racé, inspiré, et réjouissant de drôleries.
 



 
 
« Rien ne sert de regarder en arrière ni de regretter ce qui s’est passé. Antonia et moi sommes jeunes, l’aurore point, les astres indiquent au firmament la nouvelle de notre bonne fortune, et vous, ami Sancho, amie Quiteria, et toi, mon épouse, écrivons le nouvel âge d’or de la Manche », Suite et fin des aventures de Sancho Panza.
 
 
Andrés Trapiello se glisse dans la peau de Miguel de Cervantès, il fait corps avec sa langue d’une inouïe vivacité, avec Don Quichotte et ses amis, et nous livre une formidable épopée, une odyssée inspirée, étourdissante, réjouissante, extravagante, servie par un style époustouflant, fleuri, savoureux, surprenant, qui rendent ce roman indispensable à tout lecteur passionné – comment ne pas l’être ? – des éternelles aventures de Don Quichotte. Et comme fleurissaient au siècle du Quichotte les romans de chevalerie, le nôtre nous offre ces éclats érudits et piquants, fidèles à ce géant des lettres que fut Cervantès. Parfois la fidélité aux grands livres enfante de beaux enfants romanesques, ils ont l’audace de leur père, et l’originalité de leur jeunesse.
 
Philippe Chauché
 
 
(1) Miguel de Cervantès, traduction d’Aline Schulman, 1997, Seuil
(2) Andrés Trapiello, traduction Alice Déon, 2005, Buchet-Chastel


http://www.lacauselitteraire.fr/suite-et-fin-des-aventures-de-sancho-panza-andres-trapiello-par-philippe-chauche

samedi 7 décembre 2019

Les fantômes de Jean-Michel Olivier dans La Cause Littéraire



« Pour un écrivain, Paris est peuplé de fantômes. Des fantômes familiers, silencieux, bienveillants. Nous sommes dans l’ancien hôtel particulier de Beaumarchais, où l’écrivain, musicien, homme d’affaires, mais aussi marchand d’armes et espion, aimait se réfugier quand les fâcheux le harcelaient » (Simone Gallimard).
 
Eloge des fantômes est un merveilleux livre, habité de fantômes admirés, rendus à la vie par la plume miraculeuse de Jean-Michel Olivier. Des portraits d’écrivains, de penseurs, d’éditeurs, de graveurs que l’auteur a croisés, longuement ou furtivement, et admirés. Des artistes devenus des amis d’un temps passé, des complices en lettres, et en art éphémère, dont il a partagé des instants de complicité, de travail, qu’il décrit comme l’on décrit un miracle, une visite, un éblouissement, mais aussi une profonde tristesse lorsqu’il apprend leur disparition.
 
Jacques Chessex
 
 
Ces fantômes bienveillants ont pour nom Jacques Chessex : « Tu es un homme en colère et cette colère te porte, t’inspire, te fait oublier du monde autour de toi » ; ou encore Simone Gallimard : « Je garde au fond des yeux – dans les recoins de ma mémoire engloutie – votre élégance, votre sourire, votre curiosité pour tout ce qui n’est pas encore écrit » ; Jacques Derrida : « Les paroles d’un ami sont toujours celles d’un fantôme : à la fois testament et oracle » ; et Bernard de Fallois : « Vous êtes un homme de l’ombre et vous aimez sortir de l’ombre des textes ou des auteurs qui vous fascinent ».
 


Bernard de Fallois
 
 
Eloge des fantômes est un livre nourri de ces ombres bienveillantes, ces visiteurs talentueux, qui ont traversé la vie de l’auteur, comme des éclairs, des éclats, des traits, et qui laissent des traces indélébiles. Difficile d’oublier et se passer de tels fantômes.
 
« Tu inventes sans cesse, sur la plaque de cuivre, rectangulaire comme la toile du peintre, un style, un vocabulaire, une grammaire qui sont ta signature. Unique et singulière » (Marc Jurt).
« La mort n’existe pas, écrivait le poète Tsernianski, il n’y a que des migrations » (Michel Butor).
« J’admirais votre élégance qui était celle aussi de votre écriture » (Nicolas Bréhal).

Marc Jurt
 
 
Eloge des fantômes est un livre de passion et de passions, passion pour ces hommes et cette femme, ces artistes, ces passeurs, ces éditeurs qui ont nourri et nourrissent sa vie d’écrivain. Il sait qu’écrire doit se faire avec les attentions d’un témoin reconnaissant aux grands passeurs attentifs, et qu’il est nécessaire et admirable de leur rendre ce qu’ils ont offert : la mise au monde d’un livre, qui est toujours une renaissance. Les livres de Jean-Michel Olivier naissent de tout cela, de ces rencontres, de ces fidélités, d’une écoute, d’un regard, et il excelle dans l’art du portrait saisi sur le vif, en deux phrases, à la manière d’un graveur, ses traits sont vifs et nets, précis, ses mots résonnent comme un éclair, et les fantômes qu’il invite sont admirables. De ses admirations, il a fait un beau livre, touché par la grâce de la fidélité à ses éternels fantômes.

 
 
Philippe Chauché
 
 

vendredi 15 novembre 2019

Georges Duby dans La Cause Littéraire




« Aucun historien contemporain n’a été pareillement habité d’une réflexion sur la mémoire historique, sur sa position d’observateur, sur les sources et les archives. Aucun n’a su établir, entre le foyer de son travail, les XI° et XII° siècles, et le temps présent, une dialectique qui l’amena à déclarer, à l’instar de Michelet : “Je suis tout prêt à dire que ce que j’écris, c’est mon histoire” », Pierre Nora
 
« L’importance que Georges Duby a accordée à la valeur esthétique du discours historique a ouvert une voie stimulante, que nul après lui n’a osé emprunter aussi passionnément », Filipe Brandi
 
« Dans une poussière de canicule qui se lève, obscurcit tout et fait qu’on peine à se reconnaître, le crâne bourdonnant sous le heaume surchauffé, les yeux aveuglés par la sueur, ces joueurs de première catégorie entendent n’affronter que leurs pairs », Le Dimanche de Bouvines, La Victoire, Georges Duby
 
Admirable et précieux, deux mots qui s’imposent lorsque l’on découvre cette édition des Œuvres de Georges Duby, mise en lumière par le papier bible – le papier d’or de l’édition française – de la Bibliothèque de la Pléiade. Admirable dans sa forme et précieux dans son contenu. De sa Leçon inaugurale au Collège de France, en passant par Le Temps des cathédralesLes Trois Ordres, l’étourdissant Guillaume le Maréchal et enfin les Dames du XIIe siècle
 
 
 
L’historien, le médiéviste, le compagnon de route des Annalesl’homme des enracinements personnels, le professeur, le chercheur, le conférencier affûté, l’écrivain remarquable, le passeur d’Histoire et d’histoires trouve ici une place exceptionnelle, une édition à la hauteur de son érudition.
Ses évocations, ses récits, ses immersions, ses fines réflexions, conjuguent à merveille le savoir historique, les savoirs à la saveur du verbe. Il suffit pour s’en convaincre de lire et de recopier – pour savoir écrire, il faut savoir lire, et donc recopier mot à mot ces phrases racées qui donnent corps et âme aux livres de Georges Duby – les premières phrases de chacun des ouvrages de cette édition qui deviendra éternelle : L’année 1214, le 27 juillet tombait un dimanche. Le dimanche est le jour du Seigneur. On lui doit tout entier. Mais aussi : Le XI° siècle, pour les peuplades de l’Europe occidentale, fut le moment d’une lente émersion hors de la barbarie. Ou encore : Il n’y a plus désormais qu’à laisser faire le temps, attendre, suivre les progrès de cette agonie qui traîne. Qu’il s’aventure dans la Bataille de Bouvines, ce duel entre deux « bannières », deux conrois, des corps soudés pour une tâche collective.
Qu’il explore Le Temps des cathédrales, cet éblouissement de la chrétienté latine, ses monastères, son Dieu et ses hérésies, ses moines, son âge de raison, sa lumière, le mouvement de la culture, cette longue et vibrante révolution des hommes, des livres, des musiques et des pierres : Le monde monastique ne cherche pas à raisonner sa foi, ni d’effet, ni de preuve, mais de communiquer avec l’invisible, et nulle voie ne lui paraît plus directe que l’expérience du chœur liturgique. Ou qu’il dresse l’admirable portrait de Guillaume le Maréchal, le meilleur chevalier du monde, l’inouï tournoyeur, dans un roman de la fin annoncée, un roman du murmure, des intrigues du pouvoir, du silence et de l’honneur, un théâtre de la guerre : Au terme de la fête funéraire, allongé sur la bière devant la tombe ouverte, le corps du Maréchal, muet, parlait encore.
Georges Duby s’attache aux faits, à l’événement, à ces instants qui bouleversent l’Histoire, qui transforment la France, mais aussi, à ces fils tendus par tous et entre tous les acteurs de ce monde majeur qu’il arpente d’un pied léger, il en dresse les portraits, les enjeux et les croyances, confrontés aux vagues et aux vents qui se lèvent. En historien des hommes, des guerres, de la religion, des rois et des chevaliers, Georges Duby se fait aussi géographe méticuleux de l’Histoire de France, d’une France mouvante et troublante.
 
« La ville professait un christianisme ardent mais lyrique, et qui s’épanchait en mouvement d’affectivité », Le Temps des cathédrales.
 
Georges Duby, historien du pouvoir et des pouvoirs, du religieux, et de l’art, fascine par son regard, ses explorations des possibles de l’Histoire, et les témoignages de ses grands témoins. Il embrasse le détail, comme il décrit les groupes humains, ceux qui fomentent, bâtissent, et nourrissent l’Histoire qui devient. Dans ces récits et ces histoires, s’offrent mille portraits, mille détails, qui enflamment le récit, et le rendent follement romanesque. Ses ouvrages affinent l’Histoire du pouvoir, des guerres – Ouverte vers le sacré, la bataille s’ordonne en liturgie –, des trahisons, du courage et des allégeances. Pour Georges Duby, l’Histoire est un nuancier, nuances dans les batailles, dans l’avènement des cathédrales, nuances dans la constitution de corps sociaux, dans les portraits des Dames du XIIe siècle – Aliénor, Marie-Madeleine, Héloïse, Iseut : A tous, jeunes ou vieux, mariés ou célibataires, aux femmes de la cour aussi, Iseut présentait une figure exemplaire de la féminité. Iseut est une dame. Davantage : c’est une reine.
 
L’Histoire est ici chez elle dans les Œuvres de Georges Duby et l’écrivain historien lui donne des ailes, lui offre un trône royal, un territoire, un pays, une nécessité, porté par sa vivacité de conteur lettré, et d’historien admirable qui croit aux faits, et sait comme aucun autre embrasser le Monde féodal, un monde qu’il rend vivant, vivifiant et effervescent.
 
« On peut tenir la Divine comédie pour une cathédrale, la dernière ».
 
Philippe Chauché
 



dimanche 27 octobre 2019

Julien Battesti dans La Cause Littéraire


« Comment ne pas voir que chaque ouvrage théologique était un exemplaire de ce grand “livre sur rien” que les écrivains les plus ambitieux convoitaient ? Je n’ai jamais jugé utile de dire à mes professeurs que j’envisageais la théologie comme un genre littéraire car de la littérature, encore aujourd’hui, je n’attends pas moins que la résurrection et la vie éternelle ».

L’Imitation de Bartleby possède le pouvoir romanesque de faire se lever les morts du néant où on les a abandonnés. De faire entendre des voix, celle de Bartleby, le scribe de Melville, I would prefer not to, qui irrigue toujours les admirateurs de l’éblouissant aventurier de Manhattan et des îles du Pacifique. I would prefer not to, qui peut vouloir dire Je préférerais ne pas, Jean-Yves Lacroix, ou encore Je préférerais n’en rien faire, mais aussi J’aimerais mieux pas, sous le regard cette fois de Michèle Causse, l’autre voix que fait entendre Julien Battesti, l’écrivain inspiré. Une voix et un visage accompagnent ce roman, gracieusement composé. L’imitation de Bartleby est un roman visité, habité par Melville et Michèle Causse.
 
L’écrivain-traducteur a préféré ne pas vivre plus longtemps, et a choisi de dé-naître. Michèle Causse va s’installer dans la glaciation de la mort annoncée – Je me demande où nous sommes allés chercher que la vie est sacrée –, voulue, organisée, filmée, dans sa chambre de Dignitas, cette officine suisse de la mort programmée et assistée : « Vous voulez vraiment mourir aujourd’hui ? – Absolument – Parce que si vous buvez ce médicament, vous allez mourir. – Oui. C’est ma volonté ». Dans les premières lignes de L’imitation de Bartleby, le narrateur cloué au sol par trois hernies discales se prive de mouvements pour ne pas souffrir, de mouvements et des rumeurs du monde, laissant les images de sa vie passée surgir dans son esprit, en s’accrochant les unes aux autres par association d’idée.
 
« Bien que son nom, la plupart du temps, soit associé aux expéditions navales, je n’ai jamais imaginé Herman Melville autrement que marchant seul dans les rues de New York, à la recherche des phrases qui pourraient le faire vivre ».
 
Julien Battesti invente une machine à remonter le temps, à défier l’espace, à épouser le savoir biblique, le narrateur est amateur de théologie, curieux de sainteté et de résurrection, grand lecteur de la Bible, comme son complice Melville, qui en nourrit ses livres. L’écrivain invente une machine littéraire, pour sauver Michèle Causse de sa mort annoncée, de sa nouvelle et définitive mort, le jour de son anniversaire. Le chemin menant à Bartleby va conduire le narrateur sur les pas inspirés de Michèle Causse – les traducteurs, ces ombres vivantes parfois illuminent les auteurs –, et aux portes de cette clinique suisse où elle se réfugie, avant d’en finir avec la vie, elle qui est morte plusieurs fois. Michèle Causse veut en finir avec la vie, et avec Herman Melville qu’elle connaît sur le bout des lèvres. Ce roman mise sur la délivrance, et donne à la littérature cette mission divine de sauver les corps et les âmes, et cette délivrance passe par le hasard de la rencontre avec la pierre tombale de James Joyce et d’un certain Alexander Odysseus Bohley, dans la ville qui fut la dernière escale physique de Michèle Causse. L’anonyme Ulysse et l’Irlandais volant, réunis dans ce cimetière, donnent de nouveaux élans à l’écrivain, qui se demande s’il a, comme Michèle Causse, lui aussi refusé l’immortalité.
 
L’imitation de Bartleby est un livre inspiré par Melville et ses admirateurs, par Bartleby, cette incroyable figure littéraire, et par Michèle Causse, dans ses doutes et ses broderies de traductrice, leurs mots, et leur histoire, par magie, soigne le narrateur de ses maux. Les livres magiques ont des effets inouïs sur leurs auteurs, et parfois sur leurs lecteurs.
 
« Les choses naturelles et moi avons longtemps vécu chacun de son côté. Je ne parle pas seulement des végétaux, bien sûr, mais de toutes les choses qui savent durer dans l’état naissant, comme les rafales de vent ou les phrases d’un beau livre. Car c’est la littérature qui fit pour moi office de lieu naturel : le lieu le plus sauvage et le seul respirable ».

Philippe Chauché

https://www.lacauselitteraire.fr/l-imitation-de-bartleby-julien-battesti-par-philippe-chauche

dimanche 20 octobre 2019

Lionel Bourg et Jérôme Lafargue dans La Cause Littéraire




« La géographie ne ment pas.
Elle énumère, élague, codifie, répertorie mais son vocabulaire, la dépression stéphanoise ne déroge pas à la règle, définit avec rigueur les paramètres psychosomatiques des paysages auxquels il adjoint la poésie la plus expressive » (C’est là que j’ai vécu).
 
 
 
C’est là que j’ai vécu, est à sa manière follement talentueuse, le roman de la destruction d’une ville, Saint-Etienne, où s’entend entre les lignes celle de Paris (1). Un livre romanesque et politique, où le passé ne passe pas dans la mémoire du narrateur, et où le présent s’emploie pourtant à l’effacer.
Le narrateur écrivain, le romancier piéton explore sa ville, la ville où il a vécu, marché et lu, la ville où il marche aujourd’hui, sur ses pas et ses traces, et sur celles de ceux qui l’on faite, dans les pas de ceux qui l’ont un jour embrassé ou embrasé. Il en donne cette belle définition : Flâne. Improvise une romance ou rêvasse au pied des immeubles qu’éventrent les démolisseurs… Il marche et écrit, en mémorialiste, en géographe, en architecte, en poète, en lecteur, en écrivain, principe romanesque par excellence. Sa ville lui colle à la peau, il la revisite, curieux, trompé, désolé, heureux, comme si le temps, malgré ses ravages, lui rendait ses rues et ses places, ses héros, et ses dieux. C’est là que j’ai vécu est un roman miné, comme ceux de Thomas Bernhard, un roman explosif, qui explore les traces d’un passé et les ombres vibrantes de fantômes qui ne semblaient attendre que Lionel Bourg pour se lever : (On) M’accusera d’appartenir à l’engeance des esthètes rétrogrades, soulignant que le passé me dévore, que j’arpente à loisir l’espace clos d’un cimetière et que la mort (…) me tire par la manche…
Les grands déferlements de la honte, de la douleur, des trahisons, des crimes, des destructions traversent ce roman fastueux et facétieux, la monstruosité ne hiérarchise pas ses goulags, comme le traversent des paroles et des actes gravés dans la pierre. Ils s’avancent, ces aventuriers célestes, apparaissant à la dérobée d’une rue : le Maréchal Grouchy, la belle Rachel (…) actrice de son état, et l’inénarrable Jules Barbey d’Aurevilly, insatiable pourfendeur des « Bas-Bleus », Jules Vallès, Rémy Doutre, roi des « goguettes » où les poivrots trinquaient avec les internationalistes, les conscrits fusillés « pour l’exemple », rue des Martyrs de Vingré, Je t’écris mes dernières nouvelles. C’est fini pour moi. J’ai pas le cran. Le narrateur avale en romancier les rues de sa ville, comme Chateaubriand le fit des contrées françaises lors de ses multiples périples romancés dans ses Mémoires (Roman des siècles s’il en est). Mais ici, aux grands absents, aux fantômes curieux, s’adossent ses contemporains, et rien n’échappe à la plume armée de Lionel Bourg. C’est là que j’ai vécu est un défi, à la littérature, à la poésie, et sa ville, ses traits et ses songes, inspire l’écrivain, qui en fait une œuvre au noir, à la composition subtile, aux accords ciselés, aux humeurs rageuses. Le style de Lionel Bourg est brillant, sec et vibrant, ses passions urbaines et historiques sont aussi des passions littéraires, et comme il sait bien lire, il sait bien écrire. Comme la géographie, le roman ne ment pas.
 
« On ne vit qu’en exil. De soi comme des autres. D’un fol amour ou des désirs qui ne sont plus que des moisissures dans le fatras de nos lâchetés. Au Clapier. Ailleurs. A Vladivostok ou à Roche-la-Molière. Dans les faubourgs de Bangkok, à Syracuse, quelque part où l’on eut aimé n’est que ça, du temps, des fagots de temps, l’or et la chair du temps carbonisés sur le bûcher des songes » (C’est là que j’ai vécu).
 
 

Le temps est à l’orage est un roman touché par les légendes, éclairé par des lucioles, un roman où l’on respire la forêt landaise, où l’on entend le soupir des animaux, et le chant des oiseaux qui marque le retour du soleil. Joan est un ancien tireur d’élite, un militaire qui a déposé les armes, préférant ses chansons, sa forêt et ses lacs et sa fille, mais le tigre ne dort que d’un œil. Un direct à la gorge, assené avec assez de force pour le neutraliser sans qu’il ne s’étouffe et meure.
 
« Orages de légende, trombes féroces frappant sans relâche depuis une semaine, crachins et bruines refoulant les éclaircies les rares jours d’espoir. Un ciel de rouille et de cendre rencognant hommes et habitations, ectoplasmes perdus dans une tourmente au ralenti, sans cesse recommencée » (Le temps est à l’orage).
 
 
 
Cet orage qui gronde, s’insinue, se devine, puis éclate, éclaire les Landes de ses feux, illumine la forêt, fait trembler les hommes, et annonce le réveil des bêtes. Un autre éclate à l’issue de cette histoire landaise, un orage salvateur qui frappe des hommes malvenus au monde, et nourris de haine. Le temps est à l’orage est l’histoire d’un orage qui couve, puis déploie ses armes qui strient le ciel. L’histoire d’une fidélité ancestrale à un jeune vieux grognard de l’armée napoléonienne, un tireur précis, devenu musicien et luthier, fidélité à l’ami soldat tué par un snipper sur un théâtre des opérations, et à quelques fantômes bienveillants, dont la forêt regorge. Des disparus qui ne le sont jamais pour les belles imaginations, l’art du roman est de les faire entendre. Le roman sait se défaire de la mort et de ses chausse-trapes.
Le temps est à l’orage est un roman de guerre en temps de paix. Le roman d’un jeune militaire, d’un guerrier, d’un tireur d’élite, qui s’est reconverti en gardien de lacs, de forêts et d’animaux. Un roman des fougères, des sentiers, des frôlements, des étangs, des cascades et d’un hêtre géant. Le roman d’un jeune veuf, qui sait qu’un fauve n’est jamais domestiqué, qu’il reste aux aguets, prêt à bondir, quand l’adversité devient dangereuse, quand des monstruosités s’invitent. Alors il frappe, c’est net et précis, sans appel, les coups sonnent juste, comme l’instrument sauvage de Guilhem.
 
« Un hêtre géant a alors crû, protégé par l’entrelacs de ruisseaux, d’étangs et de cascades. L’un de ses rejetons, celui-là même situé à proximité de la maison, s’est approché de la mer, comme pour s’acquitter d’une dette ancienne. Au fil des siècles, des inondations et des bouleversements géographiques, deux autres lacs sont venus tenir compagnie à l’étang des Lucioles, s’établissant sur les plateaux dominant la plaine et la côte océane à plus de trois cents mètres de hauteur. Chacun avec son histoire, sa toponymie, sa légende » (Le temps est à l’orage).
 
Le temps est à l’orage est le roman d’un solitaire accordé à la forêt, aux arbres et aux animaux, qui d’une étrange façon le chargent de remettre de l’ordre dans le désordre malsain et furieux qu’ils subissent. Quand il ne garde pas ses bois et ses lacs, quand il ne joue pas avec sa fille, quand il ne lit pas, ne s’aventure pas dans sa forêt, il fredonne des odes à l’océan, la montagne et la forêt dans d’obscurs cafés, où l’alcool joue des tours à la lucidité et au courage. Le temps est à l’orage est un roman aux aguets, sur la défensive, un roman tendu comme un arc. Le passé ne s’oublie pas, il s’invite, se glisse sous la peau, donne au cœur son rythme de vie, Joan et son chat immortel, porte l’héritage de Guilhem Hossepount, son aïeul soldat musicien qui s’est inventé un nom et un destin, mais aussi celui de ses chers disparus. Le présent romanesque électrise le narrateur, la douleur est un signe que lui offrent sa terre, et ses légendes, alors il y répond comme un guerrier.
 
Philippe Chauché

 
(1) Destruction de Paris, Georges Pillement (Grasset), et In girum imus nocte et consumimur igni, Guy Debord (Gallimard)



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