lundi 18 janvier 2021

Automoribundia de Ramón Gómez la Serna dans La Cause Littéraire




« Tout un océan, biseauté par la lune et les vents, serait nécessaire pour contenir dans ses eaux, comme dans un aquarium, ce monceau d’images vivantes, fraîches, bondissantes, nerveuses et électriques, qui se glissent et brillent – poissons d’or – dans les aquariums magiques de ses livres », Adriano de Valle (1). 
 « Tout ce que je désire c’est une bonne lampe allumée, beaucoup d’encre rouge et des feuillets réussis et clairvoyants », Ramón Gómez de la Serna.

Automoribundia est l’autobiographie imagée, coloriée, élégante, enflammée, rieuse, joueuse, tremblante et réjouissante de Ramón Gómez de la Serna. L’écrivain espagnol n’appartient à aucun courant littéraire, à aucune école, à aucune génération, sauf à celle de Ramón. Écrivain ramónesque, jongleur médiéval (2), qui a inventé le Rastro (3). Sa gloire relative vient des Greguerías (4), ces courtes pensées irréelles, ces éclats poétiques, ces piques ironiques, comiques et intimes, publiées dans la presse, et incrustées dans ses livres. Valery Larbaud qui l’a rencontré, et qui l’a fait découvrir en France, parle de criailleries – la Greguería est spontanée, inarticulée, irrépressible, ineffablement intime. Automoribundia est l’autobiographie d’un monde, entre deux siècles, d’une enfance qui grandit et s’étire, qui assiste à l’inauguration de la lumière, se glisse dans le théâtre des Draps Blancs, une invention magique de son père, pour conduire ses enfants au sommeil. Le théâtre des Draps Blancs, théâtre du silence, de l’obscurité, de la nuit annoncée et des rêves qui un jour deviendront peut-être des histoires à dormir éveillé – Le théâtre des Draps Blancs renferme des mers quasi réelles, des bateaux en partance et des naufrages fort semblables à l’authentique naufrage. C’est aussi l’autobiographie d’un écrivain qui change de couleur et de peau à chaque nouveau livre, caméléon des lettres, il n’a de cesse d’inventer de nouvelles histoires invraisemblables à chaque roman, il s’y glisse et devient un autre écrivain. Il se dédouble, se multiplie à volonté, c’est un clown, un trapéziste, il écrit aux hirondelles, un littérateur, un conférencier à l’éloquence jazzbandesque, un miroir sans tain où se croisent son ombre madrilène, parisienne, argentine, celle des villes qu’il habite, mais aussi les ombres vivaces d’Oscar Wilde, Goya, Le Greco, Velásquez, Edgar Allan Poe et son ami José Ortega et Gasset, et c’est à chaque fois du vif-argent. Parus à Buenos Aires en 1948, ces mémoires traversent les siècles de Ramón Gómez de la Serna, de 1888 : Je suis né, ou l’on me fit naître – je n’ai jamais su ce qu’il fallait dire au juste –, le 3 juillet 1888 à Madrid, rue de las Rejas, numéro 5, deuxième étage, à 1948 : Pour l’heure, il me reste qu’à inventer une bonne machine ouvre-tombes. 




Chaque chapitre d’Automoribundia fourmille de situations, saisies d’un geste, d’une phrase, de son balcon, puis de son cabinet de collections, du café Pombo, d’où il voit tout, entend tout, et écrit tout ce qu’il voit, tout ce qu’il découvre, tout ce qui le touche, le transforme et le trouble. Sous ses yeux, et sous nos yeux, l’Espagne change de siècle et célèbre le mariage du Roi, Alphonse XIII – Il savait la valeur de l’art, la valeur de la corrida et la valeur de l’intelligence. Ramón Gómez de la Serna raconte sa vie, son enfance, sa jeunesse, puis l’âge d’écrire, ses voyages à Paris, à Estoril, à Tolède, Malaga, Buenos Aires, Naples, et Buenos Aires définitivement. Automoribundia est aussi l’autobiographie de l’exil, il quitte Madrid en 1936, sa ville, ses livres, les cendres de ses manuscrits originaux, ses projets, ses ébauches, il revoit Buenos Aires. Il y restera en exil. C’est en Argentine, qu’il mettra un point final à ses aventures ramónesques. 




« L’après-midi madrilène avait les dehors du plus beau printemps estival, invitant à jouir, en même temps que tous les Madrilènes sensés et plus ou moins anonymes, de cette immortalité du moment, quand la poussière du sablier du temps est cordiale, parfumée, et que son agréable suspension semble éternelle ». 
« L’unique vérité est que je vis dans l’esprit de la race hispanique, un esprit littéraire, purement littéraire, qui permet, avec plus ou moins d’ingénuité, toutes les inventions possibles ». 

Si l’on avait à dresser le portrait cubiste de Ramón Gómez de la Serna nous le dirions : inventif, curieux, reversiste (Salopa en espagnol veut dire à la fois le revers d’une veste et le rabat, la jaquette d’un livre), mêlant métaphores et images surprenantes, collectionneur des boules colorées, chineur de mots, mémorialiste de sa vie entre deux siècles, chroniqueur radio depuis son bureau, amateur de corridas, de photographies de chanteuses d’opéra, et d’artistes de cirque glanées au Rastro, de cages d’oiseaux, de presse-papiers, de fusils – Fusils pour chasseurs furtifs, escopettes pour contrebandiers ou révolutionnaires. Fusils libres et intéressants, romanesques et gaillards. Fusils à l’âme rebelle, aventurière, généreuse et désinvolte – (3), curieux de tout, et d’un bien curieux écrivain qui porte son nom. Il transforma les murs de sa maison de Madrid et de son appartement de Buenos Aires en larges et vastes collages flamboyants, à l’image de ses livres, libres et surprenants, étourdissants et amusants, troublants et pétillants. Automoribundia en est l’éblouissant concentré, le collage romanesque d’une vie fantasque et extravagante. 

Philippe Chauché 

(1) Adriano de Valle, 1895-1957, poète espagnol rattaché à la génération de 27 : Bergamín, Salinas, García-Lorca, Alberti 
(2) Pedro Salinas, 1892-1951, poète espagnol de la génération de 27 
(3) Le Rastro : le marché aux puces de Madrid, dont il tira un livre éponyme, Editions Gérard Lebovici, 1988 
(4) Les sourds voient double ; Ne disons pas de mal du vent, il n’est jamais très loin ; Soda : eau allègre ; Editions Cent Pages, 1992, trad. Jean-François Carcelen, Georges Tyras 




dimanche 17 janvier 2021

Chutes d'Yves Charnet dans La Cause Littéraire

« Tu n’en finis pas de la remanier. La matière de tes carnets. C’est comme un peu de terre. Les mots entre tes mains. C’est toujours à repétrir. Le sale pétrin des humains ». « Qu’est-ce que c’est que cette énergie cinglée qui me pousse encore à pondre, l’un après l’autre, des bouquins. Comme autant de chapitres d’une AUTOFICTION SANS FIN. J’écris dans les cordes. Boxeur lyrique hors de lui ».
Chutes est cette autofiction sans fin, que l’écrivain ne cesse de pétrir. Une pâte à livre qui va lever, pour donner vie à un journal des instants de vie où Yves Charnet se bat et se débat avec les effritements et les échecs qui le menacent. Il y a la secousse tellurique du refus de son éditeur de publier son dernier livre, le troisième refus en trois ans – Personne n’a compris que tu perdais ta dernière amarre. Ton dernier ancrage –, la chute de sa mère, qu’il ressent comme un tremblement de terre, le tremblement d’un fils. Il y a Madeleine, comme dans la chanson de Jacques Brel, l’écrivain ne l’attend pas avec son bouquet de lilas, il l’attend en écrivant, il la regarde, l’écoute, lui écrit, Madeleineentre peur et désir de fuite – Je suis là. Dans la ville. J’ai tout mon temps. Pour vous. Il y a les musiciens, ses chanteurs, ses enchanteurs qui chutent, Michel Delpech, Léonard Cohen, Pierre Barouh, le plus tendre, le plus discret, le plus vagabond. Face à ces douleurs, ces chutes et ces orages, il y a des éclaircies, les éclats solaires d’Agathe et Augustin, ses enfants – Le murmure de leur voix berce ma fatigue. Il y les amis, chanteurs : Serge Lama – Le magicien de mon enfadolescence –, écrivains dont la présence fleurit dans ce journal qui enfante des romans : Flaubert, Jacques Dupin, Huysmans – des fulgurances sur Manet, Monet, Renoir –, Blaise Cendrars, Cravan – L’âme au bout des gants –, Blondin, Perros, Pirotte – Il y a des écrivains secrets dont on aime à se répéter les noms –, il y a la musique, la peinture, ses élèves – l’émouvante jeunesse de leurs visages –, il y a Toulouse et sa péniche, Nevers et son enfance, il y a des villes taurines et des passions sang et or. L’écrivain en fuite se souvient de L’Âge d’homme de Michel Leiris (1), et de l’invitation à écrire avec le même engagement, que celui d’un torero dans l’arène, lorsqu’il s’avance pour tuer son taureau, exposant le temps de respirer, son corps aux cornes, deux authenticités qui se croisent, deux destins qui défient la mort. L’écrivain des chutes et des masques, avance dans son journal, d’une façon semblable, il offre ses défaillances, ses douleurs, sa lassitude, ses éclairs de joie, ses souvenirs enflammés, au lecteur qui se tient au centre du livre, comme au centre d’une arène. 

« On finit par céder sa place à l’ombre. Par fatigue, par goût du rond. Il fait noir par la fenêtre. Et encore plus noir dans ta tête. Ce soir je bois. A la santé de mon désarroi. Il y a des choses que l’on n’écrit que lorsqu’il est trop tard. Des aveux à personne. Il y a des choses que l’on n’écrit que lorsque l’on n’est plus personne. Mister Nobodyves ». 

Chutes est aussi le journal des noms que l’auteur s’invente, des hétéronymes, dirait Fernando Pessoa, son lointain voisin de Lisbonne, du Tage à la Garonne, il n’y a finalement qu’un livre Intranquille. Les noms surgissent dans Chutes, pour mieux faire voir l’auteur, masques transparents : Monsieur Lex, Roger Carnet, Mister Nobodyves, Monsieur Lexomyl, même vie, mêmes humeurs, mêmes douleurs, mêmes mauvaises passes, mais aussi ces instants heureux qui le saisissent et dont il se saisit – J’assiste à la naissance du monde. Tendre éclaircie de l’aube. L’horizon s’arrache en douceur à l’obscurité. La mer redevient mer. Enfin, cette même passion indestructible : écrire. Écrire quoi qu’il advienne. Écrire dans sa péniche, dans un train, une chambre d’hôtel, à la terrasse d’un café, sur la table d’un restaurant. Mais si écrire suffisait, les autofictions fondraient au soleil, comme une première neige. Yves Charnet, sait ce qu’écrire veut dire, et bien écrire. Avec ce dernier livre, dont Tarabuste a eu raison de se saisir, il a resserré son style, musclé ses phrases qui sonnent juste, elles donnent au livre un swing, un groove, un rythme électrique unique et vif. Yves Charnet écrit sous tension sa vie, sous très haute tension romanesque ses échecs et ses chutes, c’est toute la force de son livre, laisser l’art du roman se glisser goutte à goutte dans cette autofiction, qui est une saisissante auto-friction avec la vie. 

Philippe Chauché 

(1) L’Âge d’homme précédé De la littérature considérée comme une tauromachie, Michel Leiris, Gallimard, 1946

jeudi 24 décembre 2020

Fin de saison de Thomas Vinau dans La Cause Littéraire

« Pas le temps de dire ouf et le monde a vrillé. Je me suis dit : Holà on va se prendre un sacré orage de fin de saison. Je croyais pas si bien dire. Petit caillou gris dans la prairie, c’est mon nom d’Indien. Les vitres tremblaient, les volets claquaient. Le crépi ocre des résidences se parsemait de taches brunes. C’était les oiseaux fracassés contre les murs ». 

Victor, c’est son nom, le narrateur de Fin de saison est face à une catastrophe, une fin du monde qui renverse sa vie. Les murs tremblent, tout se déchire, la chute est inévitable. Alors armé de tout ce qu’un survivaliste doit posséder, il se réfugie dans la cave de sa maison avec son masque et sa combinaison de protection, son sac de survie, ses pilules, quelques accessoires entassés dans un Catakit, sorte de kit de survie quand une catastrophe surgit, en compagnie de son chien et de son lapin. Vendredi est dans son île avec son chien et son lapin, et s’attend au pire. Amateur de Science-Fiction, lecteur de Victor Hugo – Sacrées histoires et sacrée vie – et de Bukowski – Il faisait 17 degrés et il ne restait pas grand-chose du monde –, il se prépare à un long voyage qui ne finirait jamais, tout droit vers la fin du monde, en se souvenant des aventures de Mike Horn et à ses challenges de déglingo. 

Dans sa cave, Victor rumine, et se remémore, la mémoire en ébullition. Il se prépare à résister à la plus infecte des invasions, à la plus terrifiante, les monstres sont en haut, pense-t-il, et le sort de sa femme et de ses enfants doit être compté. Qu’est-ce qui manque vraiment quand on a tout perdu ? Qu’est-ce qu’on voudrait sauver ? se demande-t-il. Et ses plaisirs perdus défilent, Richter qui joue Haendel, une carotte fraîche, du thé Russian Earl Grey, les débardeurs qui dénudent les épaules bronzées des filles, les cerises et le rhum vieux, les boîtes à livres gratos. La cave est le lieu de toutes les crises, les exaspérations, les tentations, les craintes, les pleurs, les souvenirs. Victor s’attend au pire, alors il prépare sa résistance et sa fuite, même s’il craint que dehors, le pire soit arrivé. Il s’avance sur cette scène finale, sur ce ponton qui s’élance vers l’océan en fureur, et raconte sa vie, son amour, ses enfants, sa vie en suspens. Fin de saison est l’étrange roman de cette fin du monde imaginée et vécue au fond d’une cave, de ce retrait, de ces souvenirs, portés par les éclats de langue de Thomas Vinau. L’écrivain pique comme une guêpe lettrée, parodie, s’amuse, s’affole, nous trouble, nous étonne, et nous ravit, par son style virevoltant, et son verbe pétillant. 

« Tu n’arrives même pas à te réchauffer correctement les arpions. Pendant ce temps, les plaques tectoniques se frôlent, les météorites flambent, les trous noirs avalent les étoiles, avalent la lumière, avalent le temps, avalent tout. Et toi t’es même pas foutu de te réchauffer ces putains d’orteils ». 

 Thomas Vinau, amateurs de Clochards célestes (1), de Monstres qui sont très bons (2), ou encore de joyeux Inconsolés (3), est un écrivain d’un bric-à-brac luxuriant. Il accumule les situations les plus improbables, ou les plus extravagantes, les réflexions les plus ironiques et les plus touchantes, les personnages les plus loufoques, en apesanteur, entre deux catastrophes imaginées ou provoquées. Un bric-à-brac d’imaginaire littéraire, où il volette, pique du bec, provoque les autres volatiles, fait le mort, joue le vivant, passe du rire aux sanglots, et se goinfre de grappes de raisins oubliées. Fin de saison est un roman, où le héros auto-confiné dans sa cave, transi de pétoche, ne manque ni d’humour, Je m’appelle Victor et je vous emmerde, ni d’à-propos : L’avantage quand tout le monde est mort c’est qu’il n’y a plus personne à décevoir. Thomas Vinau invente des histoires à dormir debout, à rêver assis devant un livre à colorier, à rire aux éclats, à sourire de nostalgie, à faire se lever les enfants la nuit, et à rendre jaloux les éditeurs qui ne l’ont pas publié. Thomas Vinau a l’art de nous faire croire à cette histoire, à Cette fin de saison d’un dingo naïf, d’un aventurier du canapé qui prend tout au sérieux, un coup de vent, un ciel qui s’est mis à se retourner en vieilles bourrasques grises. Nauséeuses, à ses peurs, ses doutes, ses colères, et ses métaphores loufoques, dans une langue poivrée et grisante comme un alcool très fort. 

Philippe Chauché 

(1) 76 Clochards Célestes ou presque (Le Castor Astral), Le vieux Buk est une plaie. Le vieux Buk est un poète. Et y en a pas trois mille des poètes (Charles Bukowski) 

(2) Il y a des monstres qui sont très bons (Le Castor Astral), La nuit / l’ours qui cherche / rentre chez lui / éternellement (Un ours qui cherche) 

(3) Des Etoiles & des Chiens 76 inconsolés (Le Castor Astral), J’ai la bougeotte au bout de la langue, la carapate en bandoulière (Henri Calet)


mardi 15 décembre 2020

George Orwell dans La Cause Littéraire

« Il ne demande pas aux textes canoniques de livrer des secrets de fabrication, mais de lui parler aujourd’hui, d’aujourd’hui, de nourrir le débat d’idées qu’il mène en permanence en lui-même avec le monde et contre le monde » (Philippe Jaworski, Préface). 

 « Je l’écris parce que je veux dénoncer un mensonge, attirer l’attention sur un fait et mon souci premier est de me faire entendre. Mais je ne pourrais pas accomplir la tâche d’écrire un livre, ni même un article de revue substantiel s’il ne s’agissait pas aussi d’une expérience esthétique » (George Orwell, Pourquoi j’écris, trad. Marc Chénetier, Patrice Repusseau). 

 « Orwell n’est pas vraiment romancier, c’est un essayiste imaginatif » (Simon Leys répondant à Sébastien Lapaque, Le Figaro, 2 novembre 2006). 




Qu’il soit en Birmanie, Dans la dèche à Paris et à Londres, les armes à la main dans l’Espagne en guerre sociale, George Orwell est au cœur du témoignage, du reportage, de l’acte de vérité et de l’essai imaginatif. Il n’écrit jamais aussi bien, aussi précisément, d’un trait, d’un élan, que lorsqu’il est dans la tourmente – « Dans la guerre de tranchées, il y a cinq choses importantes : le bois pour le feu, les vivres, le tabac, les bougies et l’ennemi. En hiver, sur le front de Saragosse, c’était là leur ordre d’importance, l’ennemi arrivant bon dernier » (1). Son regard est d’une précision rare, tenace, son oreille entraînée à tout entendre, à tout traduire, à tout saisir, sa main ne tremble pas, son corps mis à l’épreuve, témoigne lui aussi de cet engagement – il est grièvement blessé à la gorge par un tireur isolé sur le front d’Aragon. Il voit, il écoute, il saisit ce qui se joue sous ses yeux – « Ce n’est pas une guerre, disait-il toujours, c’est un opéra-comique avec un mort de temps à autre » (1). Qu’il écrive un conte animalier politique, ou Mille neuf cent quatre-vingt-quatre, satire (2) d’une société de surveillance, loin, si loin du roman visionnaire, tel qu’on veut le présenter aujourd’hui, il est écrivain, et inimitable, vibrant de vérité – « Si vous êtes un homme, Winston, alors vous êtes le dernier homme. Votre espèce s’est éteinte ; nous sommes les héritiers ». Qu’il publie articles et essais, George Orwell poursuit ce travail d’écriture, ce sondage du monde, du réel, où il ne cesse de se sonder, de se peser, en poursuivant ce dévoilement des mensonges et des trahisons, et ce souhait profond de se faire entendre. Une pendaison en est l’exemple le plus parfait, ce récit glacial d’une exécution, s’ouvre sur une lumière cireuse qui éclaire une prison birmane, et s’achève dans un éclat de rire. Une pendaison, mais aussi En Birmanie, comme d’ailleurs Hommage à la Catalogne, sont imprégnés de cette expérience esthétique que défend l’écrivain, qui pourrait aussi s’appeler l’expérience stylistique, et qui est toujours liée à une expérience vécue, profondément humaine, ses récits sont éclairés de rencontres, de portraits, de visages. L’écrivain qui aime à se qualifier d’anarchiste conservateur est non seulement sur le front, les fronts sociaux, qu’il juge essentiels, dans la rue avec les plus pauvres, en Birmanie, en Catalogne avec le POUM (3), les armes à la main, et il sait qu’un livre, des livres vont en naître, d’autres armes plus efficaces que les vieux fusils dont disposent les milices engagées contre Franco. 

 « Je débordais d’envie de partir loin de tout cela, loin de l’horrible climat de suspicion et de haine politique, de ces rues grouillant d’hommes en armes, des raids aériens, des tranchées, des mitrailleuses, des trams au grincement perçant, du thé sans lait, de la cuisine à l’huile, du manque de cigarettes – de presque tout ce que j’avais appris à associer à l’Espagne » (Hommage à la Catalogne). 

« Pendant les Deux minutes de haine, il ne pouvait s’empêcher de participer au délire collectif, mais cette façon si peu humaine de scander “Grand Frère !… Grand Frère !” l’emplissait toujours d’horreur »(1984, trad. Philippe Jaworski). 



Désormais, et c’est un événement, George Orwell figure au catalogue de la Bibliothèque de la Pléiade. Il y retrouve Joseph Kessel et Romain Gary, on ne saurait imaginer meilleure compagnie. Faire la guerre (sociale) demande du style, l’écrire tout autant, et si l’on perd une bataille ou une guerre, on se doit de triompher plume à la main. George Orwell triomphe aujourd’hui par ce sacre de la Pléiade, comme il a triomphé, publiquement et populairement, avec La Ferme des animaux, et Mille neuf cent quatre-vingt-quatre. George Orwell écrivain de la vérité, en lutte permanente contre les mensonges et les crimes politiques (4), qu’ils fussent staliniens, franquistes ou autres. George Orwell imagine narrativement et romanesquement un monde étrange, effrayant, sans issue, une dictature d’un nouveau genre dans Mille neuf cent quatre-vingt-quatre, roman inspiré, d’une rare intensité, où il invente un monde, mais aussi une langue. Longtemps traduite par « novlangue », aujourd’hui par « néoparle », et la figure qui domine cette satire, s’impose, terrifie, le visage à la moustache noire, baptisé un temps « Big-Brother », se transforme sous la plume du traducteur en « Grand Frère », référence au Grand frère politique que fut l’URSS, et dont George Orwell avait certes une sainte horreur. On peut s’en étonner, cette novlangue était en quelque sorte la signature du roman, comme Big-Brother en était l’image la plus terrible, ces deux mots sonnaient juste et fort. Big-Brother était inatteignable, invisible, effrayant, et dépassait de très loin la référence au grand frère soviétique, et la novlangue modelée pour que toute langue ancienne disparaisse, soit rayée définitivement de cette société de surveillance, devient ce « néoparle » dont on a du mal à saisir le sens. Traduire, c’est choisir, Philippe Jaworski a choisi autrement, c’est évidemment son droit, et on connaît son talent de traducteur, mais on peut murmurer que ces choix sont tout aussi troublants que l’affiche du dictateur moustachu invisible. « Il songea qu’il était déjà mort. Il lui apparut que c’était maintenant, à l’instant où il avait commencé à formuler ses idées, qu’il avait sauté le pas. Les conséquences d’un acte, quel qu’il soit, sont contenues dans l’acte lui-même. Il écrivit : Le délit de pensée n’entraîne pas la mort : le délit de pensée EST LA MORT MÊME » (Mille neuf cent quatre-vingt-quatre). George Orwell est un écrivain politique, hanté par les manières de l’être, à la juste place de témoin engagé, et à la place juste d’écrivain qui pèse ses mots, et qui sait qu’un livre, un conte ou un roman, une satire ou un témoignage, ne se doivent pas de déroger aux règles du style. Ces œuvres de George Orwell, publiées aujourd’hui dans cette collection de bibliophiles, de curieux, de passionnés, d’amoureux des beaux livres, consacre un écrivain d’exception, engagé sur tous les fronts de la vérité, un écrivain témoin de son siècle, passionné, et la passion donne aux écrivains inspirés une profondeur, une vision, un style, un art, une âme, et au bout du compte, une belle éternité.

Philippe Chauché

(1) Hommage à la Catalogne, trad. Marc Chénetier

(2) Orwell a explicitement récusé une façon de lire 1984 comme une description d’événements à venir. Il a lui-même défini son livre comme une « satire », développant les implications logiques de la prémisse totalitaire (Simon Leys à Sébastien Lapaque, Le Figaro, 2 novembre 2006)

(3) POUM : Parti Ouvrier d’Unification Marxiste, organisation révolutionnaire créée en 1935 en Espagne et devenue illégale en 1937

(4) Orwell ou l’horreur de la politique, Simon Leys, Champs-essais, 1984

https://www.lacauselitteraire.fr/oeuvres-george-orwell-en-la-pleiade-par-philippe-chauche

 

dimanche 6 décembre 2020

Frédéric Pajak - Avec Pessoa dans La Cause Littéraire


« Frères humains, nous voilà mangés comme des poissons morts dans le ventre de ce bar. Dans cette providence. La nuit se déplie sur nous, et nous disparaîtrons à jamais ».

8 mars 1914 – Pessoa connaît une nuit de révélation. Trois « hétéronymes » lui apparaissent d’un coup. Il en décrira le déroulement vingt-et-un ans plus tard, dans sa fameuse lettre au jeune poète Adolfo Casais Monteiro. Autant de personnages vivant en lui – et mourant aussi – susceptibles de s’opposer entre eux ».

Avec Pessoa est le dernier opus, le dernier ouvrage, la dernière œuvre vive du Manifeste Incertain que dessine et écrit Frédéric Pajak depuis près de dix ans. Une aventure littéraire et graphique unique, née en 2012 avec un premier volume (admirable) consacré à Walter Benjamin – Rêveur abîmé dans le paysage –, où l’art du récit l’occupe toujours plus. C’est cet art du récit à la plume, à l’encre, récit dessiné en noir et blanc, qui l’occupe au plus haut point.

C’est ainsi que vont surgir ces récits, où l’auteur mêle sa biographie à celle de grands inspirés. Il écrit sa Recherche Incertaine de l’Infini, mêlant ses récits, le roman de vie, à ceux de Pessoa, d’Emily Dickinson, de Marina Tsvetaieva, de Pound, et Van Gogh : même présence au monde que le peintre arlésien d’adoption, même force du dessin, même regard en offrande. Qui peut dire qu’ils ne se croisent pas place du Forum ou au pied du grand escalier qui conduit aux arènes ? « Les destins que j’ai sollicités, je ne les ai pas choisis, ils se sont imposés à moi au hasard des lectures et des rencontres ». Il croise ses évocations romanesques, ses Cartographies du souvenir, à ses dessins aux lignes claires et sombres, visages et paysages, villes et mer, ciels entre deux clartés, peut-être un nuage, parfois une menace, une douleur qui fige un portrait, mais dans la nuance et la légèreté du gris et du noir. Frédéric Pajak est un écrivain et un dessinateur de la nuance, du doute, de l’intranquillité, un révolté d’un autre siècle, même si, dans ce Manifeste Incertain, il salue le mouvement des Gilets jaunes, ces nouveaux partisans : « La France grondait. Je grondais avec elle, dans mon coin, au fin fond de la province ». Frédéric Pajak se souvient d’un matou qui lui aussi croyait au Minotaure, du train poussif et courageux où il se glisse en direction de Bellegarde, de Lausanne, de Camille Pissarro, des œuvres aimablement délirantes de Charles Fourier, de la Casbah d’Alger, de Benjamin Constant, du désert, de Pessoa occupé, comme une armée sur une terre inconnue, par ses hétéronymes, et de son frère disparu : Écrire pour lui, c’était respirer. Les livres dessinés savent respirer, l’écrivain écrit comme il respire, une respiration inspirée.

« Il fait partie des “grands hommes d’inaction”, et cela le comble d’aise. Son travail, qui lui procure un salaire à peine suffisant pour vivre, ressemble à “une sieste paisible” ».

« L’Ode maritime est un des textes majeurs de l’ingénieur Álvaro de Campos. Sur un quai, un homme solitaire – l’auteur – observe mélancoliquement l’arrivée et le départ des paquebots. Il rêve d’embarquer sur l’un d’eux, il rêve d’une épopée folle, de tempêtes et de naufrages, de combats violents, de pillages, de viols. Il rêve de barbares et de pirates, qu’il supplie :

Donnez les baisers des haches, des fouets, de la rage,

A ma joyeuse terreur charnelle de vous appartenir

A ma pulsion masochiste de me livrer à votre furie… ».

Frédéric Pajak est le maître des ombres, des gris, du trait vif et fluide, le maître de l’instant saisi par la main agile et l’œil inspiré. C’est la même inspiration qui guide Frédéric Pajak sur le chemin de ses biographies. Il suit pas à pas ces destins qui se sont imposés à lui, nous sommes en 1915, Pessoa retrouve ses amis qui reviennent sur les bords du Tage, le 4 avril, ils font paraître Orpheu, « revue trimestrielle de littérature », deux ans plus tard c’est la naissance de Portugal Futurista. Pessoa l’Intranquille, Pessoa l’anarchiste, le Futuriste, Pessoa solitaire, angoissé, saisi par la Saudade, Pessoa et ses fantômes, ses hétéronymes qui se bousculent, Pessoa bouleversé par la mort de sa mère, Pessoa et Ofélia : Une ombre d’ivrogne dispose-t-elle toujours d’une place dans vos souvenirs ? Pessoa qui écrit, qui ne cesse d’écrire sous de multiples identités, ses hétéronymes ont une vie, un corps, et évidemment un style !

« Ma vie : une tragédie tombée sous les nuées dans anges, et dont on n’a jamais joué que le premier acte » (Le Livre de l’Intranquillité, Bernardo Soares, traduction de Françoise Laye, Christian Bourgois Éditeur, 1992).

« 2 décembre 1935, onze heures du matin – Le corps de Fernando Pessoa est enterré au cimetière des Plaisirs, aux côtés de Dionisia, sa grand-mère folle, dans le caveau familial. Une cinquantaine de personnes assistent à la cérémonie. Un demi-siècle plus tard, sa dépouille sera transférée dans le cloître du monastère des Hiéronymites, non loin des tombeaux vides du navigateur Vasco de Gama et du poète Luís de Camões ».

Pajak dessine et écrit Avec Pessoa ses Souvenirs une passionnante aventure humaine et littéraire, un profond détachement, et un Épilogue sous la protection d’Héraclite, pour clore ce Manifeste, ces Manifestes Incertains. En quelques pages, il dessine des portraits de Jésus, saisissants, troublants, visages inspirés, en larmes, mais aussi de douceur incarnée, et raconte la vie de Jésus, des instants de cette vie, et de celle d’Isaac Laquedem, « le Juif errant ». Jésus qui continue comme Isaac à errer sur la Terre, las de cette vie sur terre, et que Dieu le père n’écoute pas, ne l’entend pas, comme s’il était mort, et Jésus ne peut se changer en eauIl est donc là, et bien là, ici même. Maintenant, il marche dans les rues de Paris. Il marche ? C’est la fin d’une histoire, qui n’a pas duré deux mille ans, mais une décennie, mais peut-être une fin qui va renaître un jour, c’est tout au moins ce que l’on souhaite, tant ce Manifeste Incertain est admirable, troublant, passionnant, témoin d’un temps présent et révolu, demain peut-être reviendra-t-il, sous un autre nom, comme une résurrection blanche et noire.

Philippe Chauché

http://www.lacauselitteraire.fr/manifeste-incertain-tome-ix-avec-pessoa-l-horizon-des-evenements-souvenirs-fin-du-manifeste-frederic-pajak-par-philippe-chauche

lundi 23 novembre 2020

Une douleur blanche de Jean-Luc Marty dans La Cause Littéraire


« Une fois, le bateau avait quitté le port pour la mer d’Irlande sous la neige. L’imaginaire de mes neuf ans avait consigné la disparition de mon père à cette marée-là. Plus tard, j’avais appris qu’au jour du naufrage, au large d’Ouessant où son chalutier avait disparu avec cinq marins à son bord, le temps était au beau fixe. J’avais aussi appris l’expression “faire son trou dans l’eau”, qui signifie mourir en mer ».

Une douleur blanche est le roman du retour, retour vers le pays de l’enfance : un port de pêche qui dérive vers la mort qui gangrène ses navires et ses quais, retour vers une mère qui s’y prépare, et les souvenirs d’un père disparu au large. Le narrateur revient en ses terres, loin de celles qui l’ont accueilli, à dix mille kilomètres de chez lui : le Brésil, qui s’infiltre dans le roman, en éclats romanesques et fraternels – « C’est une côte qui parle ma langue… Une langue morte qui renaît par surprise, au passage du fleuve à l’océan ». Une douleur blanche est aussi le roman d’une étrange rencontre sur le bord d’une route, une inconnue, sauvage, inquiétante, insaisissable, un astre étourdissant qui collectionne les bois flottés, abandonnés aux flots et au sable, aux étranges réparties : « Tu n’es pas là, dit-elle. – Comment le sais-tu ? – Parce que je ne suis pas sûre d’aimer où tu es ».

Une douleur blanche est un roman d’une puissante force romanesque, saisi de tensions admirables, un roman porté par l’amour d’une mère retrouvée – « Geste après geste, je deviens le fils. Peut-être faut-il l’être pour qu’existe enfin la mère » – que le narrateur avait, comme son père, laissée au port, sans l’abandonner, en suspens, en sachant dans sa chair et son âme qu’il reviendrait, et ce retour est au cœur de cet admirable roman.

« La plupart du temps, les quais ne retiennent pas les tragédies. Lorsque le sang s’y répand, il ne s’infiltre nulle part, c’est une pierre dure. Les pluies ou les embruns ont vite fait de tout chasser. La terre, elle, garde la guerre en mémoire. Elle l’érige en stèle et commémore les morts enfouis ».

La force romanesque de Jean-Luc Marty, c’est sa vision, il voit juste et profondément, il voit ce qui se dérobe, se dissimule, se voile. Lorsqu’il dirigeait le magazine GEO, il avait le talent de choisir des photographes qui avaient un regard, une vision unique, qui savaient comme d’aucuns raconter une histoire de leur Temps, le temps d’une photo posée ou dérobée. Le temps du roman appartient à Jean-Luc Marty, qui a affûté son regard, sa vision, et donc son style. Une douleur blanche est un roman composé avec toute l’attention d’un peintre, qui fait flamber les corps et les couleurs, ravive les douleurs, un roman composé dans le saisissement des sentiments, dans le corps à cœur des tourments qui retournent le narrateur, comme une vague venue des profondeurs renverse un chalutier. Admirable portrait de la mère du narrateur, de sa fin, comme un rituel chamanique, de Zé le brésilien pêcheur et fraternel, de Karmel, l’étrangère qui électrise le narrateur, de ce port de pêche qui se délabre, du fantôme des chalutiers, du souvenir du père sans corps, il y a tout cela dans Une douleur blanche, et plus encore.

Une douleur blanche est un roman de marin, un roman d’aventurier aux mains d’orpailleur, un roman saillant comme les muscles d’un pêcheur brésilien, un roman où la douleur chante, où le bonheur se livre comme une éclaircie, un roman où chaque geste est une offrande, et chaque phrase est pesée comme de la poudre d’or fin.

Philippe Chauché

http://www.lacauselitteraire.fr/une-douleur-blanche-jean-luc-marty-par-philippe-chauche

dimanche 15 novembre 2020

Rencontre avec Jean-Michel Devésa dans La Cause Littéraire

à l’occasion de la parution de Scènes de la guerre sociale (Le Bateau Ivre), et Lire, voir, penser l’œuvre de Jean-Philippe Toussaint, Colloque de Bordeaux (Les Impressions Nouvelles)


 


Philippe Chauché, La Cause Littéraire : Les éditions Le Bateau Ivre publient votre journal du Mouvement des Gilets Jaunes, votre roman bordelais sur ces samedis, où vous étiez des cortèges et des défilés. Comment est né ce projet tout d’abord lisible sur les réseaux sociaux, avant de devenir un livre ?

Jean-Michel Devésa : L’universitaire et désormais le romancier n’ont jamais cessé d’agir en citoyen et en militant, et – pour m’exprimer selon la langue et la symbolique qui sont les miennes –, en camarade (sans carte ni organisation depuis des lunes). Cela étant, j’en viens sans plus tarder à votre question.

Je n’ai pas manifesté le samedi avec le projet de faire un livre ni avec la volonté de tenir le journal du mouvement auquel je participais. Je suis descendu dans la rue, à compter de janvier 2019, parce qu’alors il m’a semblé que là était ma place, du fait de ma vision du monde et des espoirs qui ont tramé mon itinéraire personnel. D’abord, un peu stupéfait et interloqué (en novembre et début décembre 2018), ensuite attentif à la façon dont le mouvement s’est déployé, étonné que les fêtes de fin d’année ne l’aient pas tari, je l’ai rejoint en janvier, certain (parfois contre l’avis de plusieurs de mes amis et proches) qu’était entrée en révolte une partie significative du peuple – ses fractions notamment les plus invisibles, celles en terrible souffrance du fait des politiques néo-libérales suivies depuis quarante ans. Chaque samedi, j’ai donc battu le pavé bordelais. Et chaque samedi j’ai rajeuni. Du moins en ai-je eu le sentiment.

J’étais alors dubitatif quant à la possibilité d’ouvrir une brèche dans ce que nos aînés ont appelé le mur de l’argent ; je ne croyais plus à des luttes victorieuses, j’estimais qu’elles valaient surtout pour l’intensité avec laquelle les vivaient celles et ceux qui les menaient, une intensité qui leur faisait entrevoir ce que pourrait être une existence véritable, à la différence du semblant de vie auquel ils sont, nous sommes d’ordinaire réduits : la vie in absentia, pour faire allusion au titre de mon prochain roman. Je songeais que, par fidélité au militantisme de mes vingt ans, je devais en être. C’est ainsi que j’en ai été. Et que j’ai été submergé… En février, j’ai eu envie d’écrire, de noircir du papier, pour relater ce que je voyais au cours de ces extraordinaires manifestations. J’ai donc défini un protocole : ni document ni enquête, surtout pas de voyeurisme ; mais participation et immersion, puis restitution quasi immédiate et, enfin, mise en ligne de mes productions.

 

Ph. C : Vous suivez de samedi en samedi la mobilisation des Gilets Jaunes dans les rues de Bordeaux (avec une escapade à Toulouse et à Marseille), vous suivez et vous vivez cette mobilisation et vous écrivez de samedi en samedi ce parcours à travers la ville. Ces Scènes de la guerre sociale font penser aux dérives Situationnistes, très engagées, très critiques, une plongée active dans un mouvement social qu’éclairent les rues et les places que vous traversez, et vos phrases sonnent juste, comme un long souffle, une chanson que l’on entonne, là aussi c’était une volonté d’écrivain, de faire « entendre » ce qui s’est joué les samedis ?

J-M. D : Permettez-moi de dire que je ne suis pas le mouvement, je n’ai pas opté pour la position de l’observateur, j’y suis totalement impliqué même si je n’ai jamais porté le gilet. Je me suis comporté en militant qui reprenait du service : vivant à Bordeaux, c’était dans cette ville que j’avais à m’investir ; si je suis allé à Toulouse, c’était pour répondre au mot d’ordre national d’en faire le lieu névralgique du combat que nous livrions ; et si je me suis rendu à Marseille c’est parce que la veille mes obligations professionnelles m’avaient conduit à siéger à l’université d’Aix dans un comité de sélection pour un recrutement… Ces déplacements, je ne les perçois nullement comme des escapades, ce sont des fronts qu’il convient, collectivement, d’élargir. Vous allez tiquer à l’emploi de ce terme mais c’est celui qui me semble le plus approprié : chaque samedi, le centre des principales villes françaises devient un champ de bataille, mobilisation de milliers et de milliers de policiers, crs, gendarmes et baqueux, tirs de LBD 40, grenades de désencerclement, gaz lacrymogène, hélicoptères, véhicules blindés, canons à eau, barrières mobiles en plexiglass, fouilles systématiques, périmètres interdits, arrêtés préfectoraux liberticides, interpellations préventives par centaines, poursuites judiciaires, condamnations et emprisonnements, lourdes amendes, violences disproportionnées, des blessés graves et des mutilés en quantité… Et de notre côté, le courage et la ténacité, nos mains nues et nos cœurs battant la chamade. Je n’insiste pas : tout le monde sait cela, quelqu’un comme David Dufresne l’a établi et documenté avec netteté, et de manière indiscutable, ce qui est triste et inquiétant c’est que ce tour autoritaire du régime tout le monde l’a constaté, on a réprimé un mouvement social comme jamais auparavant depuis la Guerre d’Algérie, et personne ou presque ne s’en est offusqué, circulez messieurs-dames il n’y a rien à voir, et aux terrasses on sirotait des verres en continuant de bavarder quand les matraques et les bidules s’abattaient sur des cranes, parfois à quelques dizaines de mètres de ces candides et tranquilles consommateurs… Oui, pendant ces mois de fièvre, dans mon quotidien a prévalu la lutte des classes et je m’y suis plongé avec la certitude que dans les rues que nous arpentions nous n’étions pas seuls, nous avions l’Histoire pour nous accompagner et sa très généreuse armée des ombres, d’ailleurs ses chants, ceux de la Commune de Paris, de la Résistance des maquis et de la décennie 68, sont spontanément (re)venus à nos mémoires et à nos bouches, et si nous les avons entonnés dans la colère et dans la joie c’est bien parce que nous en étions les légitimes héritiers.

Vous allez sourire et vous moquer de moi, vos lecteurs vont se pincer… Ce que j’ai ressenti et éprouvé s’est apparenté à l’élan et à la puissance d’un printemps recommencé. Au lendemain de mai-juin 1968 et au tout début des années 1970, à chaque manifestation de la jeunesse lycéenne et étudiante, autour du mois de mars, les cortèges s’époumonaient d’un véhément « Chaud chaud chaud le printemps sera chaud ! », vos lecteurs de ma génération s’en souviendront, il se trouve qu’en ce qui me concerne, en cet hiver 2019, dès janvier, le printemps a fait valoir ses droits, un printemps mariant le bonnet phrygien, le brassard des gardes rouges et le noir lumineux des combattants de Durruti et des insurgés de Barcelone en juillet 1936. J’ai été happé par un bain de jouvence. Et porté par les mille et une expressions d’une humanité en devenir-fraternel : chaque samedi, nous étions par centaines et milliers littéralement plus chauds, et donc vivants, que les lacrymos sous lesquelles on essayait de nous noyer, de nous asphyxier, de nous mater… C’est dans ce climat soulevant qu’est monté en moi, à compter de février, un chant, au cœur même de l’action, au rythme des courses pour échapper aux nasses et aux charges policières ; qu’un agencement de phrases et d’images a pris hebdomadairement forme dans la clameur des affrontements, les hautes eaux de l’insurrection qui pointait et ses ressacs successifs…

Je rentrais à mon domicile, à la fois fourbu et heureux d’en être sorti indemne, sans casse ni mauvais coup reçu, et j’écrivais, un ou deux feuillets, pas vraiment un compte rendu, plutôt un instantané, le journal de bord de mes vingt ans retrouvés, et dans l’euphorie d’un devoir devant l’Histoire accompli (vous me pardonnerez la grandiloquence…) je diffusais cette prose d’un transsibérien enchanté, fantasmatique, que je rehaussais parfois (et avec son accord) d’un cliché saisissant du photoreporter Loïs Mugen, constituant ainsi peu à peu un noyau de lecteurs solidaires des Gilets jaunes et sensibles au tempo et aux associations au moyen desquels je m’efforçais de rendre sensible, dans la langue et sur le plan littéraire, ce que j’avais vécu dans l’après-midi, cette lutte de grande ampleur qui secouait le pays me concernait, ce n’était pas comme à Brazzaville au milieu des années 1990 où j’avais été témoin du combat d’un peuple auquel je n’avais pu apporter que mon soutien, si ce coup-là le train blindé de la révolution passait je ne le raterais pas, c’était ici que cela se jouait, sur les ronds-points à la périphérie de nos villes et sur le bitume de nos cités, le temps d’en découdre semblait sur le point d’advenir, le jour des doigts errants le bombaient sur les façades des beaux quartiers, à la nuit tombée j’essayais de l’écrire sur mon « mur », celui du réseau social où j’ai un compte. Courant mars, concomitamment à des suggestions de proches et de lecteurs, j’ai conclu à la nécessité de rassembler ces dazibao de la génération 2.0 en un livre. L’été dernier, il m’a suffi de lisser mes textes pour obtenir ces Scènes de la guerre sociale qui, à bien des égards, équivalent à une jeunesse en rattrapage, tout l’enjeu de l’ouvrage étant de savoir si j’ai suffisamment de coffre pour reproduire le sourd bruissement d’un monde en saison d’anomie.

 

Ph. C : Tout s’achève le samedi 8 juin, la fin d’un rêve, d’une révolte, d’un livre – … il avance recule tâtonne mais ne s’essouffle pas, il est dans une résistance qu’il s’invente. Cette résistance qui s’invente c’est celle du roman, d’un futur roman ?

J-M. D : Pendant ces semaines, j’ai traversé plusieurs phases, trois en réalité, au gré de la conjoncture politique et aussi en fonction des questions de forme que je me suis inévitablement posées puisque, dès fin mars-début avril, j’ai voulu doubler mes descentes du samedi dans la rue par l’écriture d’un livre auquel il faudrait bien à un moment ou à un autre mettre un point final. Le chroniqueur sceptique à l’origine quant à la possibilité d’instaurer un rapport de force favorable aux couches populaires est d’abord enthousiaste : si les luttes et les mécontentements convergent une brèche sera ouverte, les cartes seront rebattues, les défaites successives que le mouvement social a connues depuis 1968 et qui ont été amplifiées par le cours néo-libéral des différentes administrations, de droite et de « gauche », peuvent être effacées… Ensuite, au fur et à mesure que la répression s’accroît et que l’isolement des Gilets Jaunes devient patent (pas de renfort des cités ni des secteurs protégés et syndiqués de la classe ouvrière et de la fonction publique, indifférence voire hostilité de la petite bourgeoisie intellectuelle et des couches moyennes, etc.), sa foi du charbonnier vire à l’amère conviction que la société française n’échappera pas à une période âpre, celle d’une nouvelle résistance qui exigera certes des sacrifices mais qu’il serait incompréhensible (et éthiquement condamnable) de ne pas rejoindre. Au lendemain du 1er mai, c’est une franche déconvenue, on ne baisse pas les bras, on ne va pas rentrer dans le rang, pourtant les temps s’annoncent difficiles, et comme l’avenir dure longtemps on va miser sur l’émergence de nouveaux partisans, en jaune noir rouge vert, ce n’est pas la fin d’un rêve, ou pas encore, c’est l’acceptation de la réalité, le nombre n’y est pas, les masses ou une partie d’entre elles sont attentistes, enlisées dans l’ornière de la consommation et enfermées dans l’esclavage salarié, il faut se replier en bon ordre, constituer un grand arrière, se préparer à une longue marche, créer de nouveaux outils, de nouveaux instruments, inventer, inventer, inventer. Et dans bien des cas faire la taupe, creuser, conjuguer la profondeur de la nuit à la clarté. C’est sur cette note que le livre se termine : un départ, une promesse. Ils seront déçus mais le 8 juin 2019 personne ne le sait… Durant ces semaines, pour penser cette situation qui me désole, j’emprunte mes références à toute une imagerie laquelle correspond à mon itinéraire, celle du mouvement communiste et de la geste marxiste-léniniste, secours rouge international, structure clandestine triangulaire, abnégation des établis, treillis des services d’ordre des années 1970, slogans et agit-prop sur des airs de free-jazz, en tête les accents de Colette Magny et ceux dans un autre registre de Léo Ferré, bref un sacré, tonitruant et assez naïf conditionnel des variétés… Que voulez-vous, je préfère la naïveté au sourire entrepreneurial… Et aujourd’hui, ainsi que me l’ont enseigné mes aînés, celles et ceux que je continue d’admirer, je retourne à l’arme de la critique et des effets sur lesquels il est bon de spéculer, ceux des livres que l’on conçoit patiemment et que l’on met en circulation en souhaitant qu’ils suscitent intérêt, curiosité, discussion, débat et, peut-être, demain, prise de conscience… Parmi ces textes, oui, naturellement, il y aura des romans : en vertu de ce qu’ils permettent, le transfert de l’impossible solution théorique vers l’Autre de la théorie, a fortiori quand le politique est en berne et qu’il y a le feu à la planète…

 


Ph. C : Concordance des temps, la publication des textes d’un colloque bordelais consacré à l’écrivain Jean-Philippe Toussaint, l’auteur notamment de La Salle de BainLa Vérité sur Marie, et plus récemment, Les Émotions, qui vient de paraître aux Editions de Minuit (la maison d’édition d’élection de l’écrivain). Dans la préface de cet ouvrage collectif, William Marx écrit : « …Toussaint confère au sens de la vue une fonction systémique dans ses romans, et ce primat de la vue prend la forme privilégiée de scènes, de tableaux montés avec précision, de chefs-d’œuvre ciselés comme ceux des Compagnons du tour de France ». Plus loin, vous rappelez la filiation de Toussaint avec Beckett, partisan d’un roman infinitésimaliste, où ses personnages traversent l’existence comme à tâtons, une écriture écrivez-vous, qui nous aide à sublimer « un passage du temps », Toussaint écrivain de l’infiniment petit, écrivain minimaliste, comme on le dirait d’un musicien ? Attentif au moindre détail, où le moindre geste, la moindre sensation produit du récit, du roman, une fiction ?

J-M. D : Depuis le lycée et jusqu’à maintenant, je discerne au sein de la littérature française du XXesiècle trois moments de bascule – le surréalisme (Breton, Aragon, Crevel…), le Nouveau Roman (Sarraute, Beckett, Robbe-Grillet, Simon, Duras…) et Tel Quel (Sollers, Guyotat, Henric…) –, qui n’ont pas cessé de me passionner parce qu’ils m’aident à esquisser d’une part ce que pourrait provoquer la conjonction d’une révolution culturelle et d’une révolution politique et à supporter d’autre part la misère de notre condition en m’incitant à sublimer les maux et les tourments qui m’assaillent. Très tôt, ma préférence est allée aux écrivains et aux artistes qui ont le souci de contribuer à l’élaboration de la forme ou d’une forme contemporaine de la pratique qui est la leur, en particulier quand ils s’affranchissent (même tendanciellement) du régime représentatif de l’art pour défricher un usage esthétique de celui-ci. Alors, quand Robbe-Grillet plutôt avare de compliments salue Jean-Philippe Toussaint pour ses premiers livres (avec deux autres jeunes écrivains – que je lis toujours), je me précipite acheter La Salle de Bain et Monsieur. D’autant que Toussaint est aux éditions de Minuit et que la maison animée par Jérôme Lindon a été celle de Henri Alleg, de Gilles Deleuze, de Félix Guattari et de Robert Linhart… Il me paraît raisonnable à cette heure d’estimer que figurent à son catalogue quelques écrivains parmi les plus remarquables de leur génération et dont on peut supposer que plusieurs passeront à la postérité. Jean-Philippe Toussaint est de ceux-là.

Or si je suis autant sensible à sa production romanesque, c’est que ses livres m’invitent à déceler dans leur architecture fictionnelle et le phrasé de leur langue un plus-de-savoir sur les humains dans leur rapport au monde que l’auteur ne délivre pas dans un discours circonscrit, mais qui est à construire par les lecteurs, à partir de la lettre des textes et des interstices dont ils émergent et se distinguent, je suis en effet persuadé qu’on ne lit de près un ouvrage qu’« en levant la tête », par ce recours à une tournure de Roland Barthes je désigne une méthode d’exploration et d’investigation des œuvres mêlant lecture symptomale et association. Aussi, ce qui retient mon attention lorsque je me plonge dans un livre de Toussaint, est-ce moins ce qui est dit que ce qui manque, en apparence, et qui pourtant est bien là, en creux, pour peu que le regard des lecteurs l’informe, et qui gît dans le fondu au blanc du montage de ses narrations et dans les intervalles qui structurent ses énoncés. Pour moi, un écrivain important c’est quelqu’un qui compte à la fois par ce qu’il exprime, communique et propose, et par ce qu’il tait, ignore et néglige, indépendamment de la façon dont il commente et justifie sa création : une écriture même extrêmement ciselée, maîtrisée, contrôlée, charrie toujours un plus-de-vie sur lequel l’auteur n’a pas de prise. Aussi les intentions de Toussaint ne m’arrêtent-elles pas, qui, on le sait, examine la société contemporaine en focalisant souvent sur le banal et l’insignifiant, sans jamais la scruter à travers une grille sociale, et ce, parce que cette élision manifeste de l’Histoire est déjouée par le fonctionnement latent des textes.

 

Ph. C : Aurélia Gaillard, se demande si Toussaint est (le) grand coloriste de ses fictions narratives ? et d’avancer qu’il serait un écrivain de la lumière et des paysages zébrés de toutes sortes de fluorescences. Également un écrivain du tempo, il bat la mesure écrivez-vous à propos de son cinéma, car il y a chez lui une certaine réticence à mettre un point final à son énoncé. Cette remarque vaut-elle à votre avis, pour ses livres, écrivain chef d’orchestre en quelque sorte ? Qui donne la mesure de ses phrases ?

J-M. D : Il me plaît beaucoup que vous ayez mentionné la communication de ma collègue et amie Aurélia Gaillard, dont le travail est exemplaire : voilà une spécialiste du XVIIIe siècle (et notamment de Denis Diderot et de son esthétique) qui, avec une magnifique précision et une belle humilité, scrute la littérature contemporaine en français non seulement en se fondant sur ce qu’elle sait (l’art des coloristes du XVIIIe siècle et leurs controverses) mais surtout en se postant dans les parages immédiats du « dehors » de la langue, depuis ses confins ou mieux depuis sa limite « asyntaxique » et « agrammaticale » (pour reprendre le Deleuze de Critique et clinique), à ce stade où la langue s’amuït dans des « visions » et des « auditions non-langagières » qui se confondent avec « des effets de couleurs et de sonorités qui s’élèvent au-dessus des mots ». Et c’est justement depuis ce versant extérieur au langage qu’Aurélia Gaillard réussit à dégager quelques-uns des ressorts d’une écriture comme celle de Jean-Philippe Toussaint. Avec infiniment moins de dextérité, je m’applique fréquemment à interpréter les textes que j’étudie en les confrontant à la partition dont ils se détachent et qui retentit à leurs abords. On se souvient justement de ce que posait Deleuze dans l’intervention à laquelle j’ai fait allusion : « Beckett parlait de ‘forer des trous’ dans le langage pour voir ou entendre ‘ce qui est tapi derrière’. C’est de chaque écrivain qu’il faut dire : c’est un voyant, c’est un entendant, ‘mal vu mal dit’, c’est un coloriste, un musicien ». En juin 2019, les participants au colloque de Bordeaux, chacun selon son génie propre, n’ont pas ménagé leurs efforts pour discerner de quoi est faite, modelée et modulée, la « langue étrangère » inventée par Toussaint dans son français (le sien, le nôtre), afin de fixer un contour à ses livres, d’y faire surgir des figures, d’y conter des péripéties, d’y énoncer des tableaux, d’y brosser des portraits et des musiques. Voilà ce qui a été au cœur de nos travaux pendant quatre journées. Notre ouvrage collectif en rend assez fidèlement compte. Alors, désormais, que pouvons-nous avancer de Toussaint ? Qu’il est l’habile chef d’orchestre de ses phrases ? Que c’est un grand écrivain ? Mais imagine-t-on un grand écrivain qui ne soit pas voyant, ni coloriste, ni musicien ?

 

Ph. C Lire, voir, penser l’œuvre de Jean-Philippe Toussaint, est saisi par l’intelligence vive des textes et réflexions des invités de ce colloque, dont celle de l’auteur, dans un dialogue, vous l’interrogez sur les détours dans son écriture, détours et réflexions, Toussaint va dans votre sens : j’aime les détours, j’aime les parenthèses, j’aime les incises, j’aime les digressions. On le voit Jean-Philippe Toussaint s’inscrirait donc dans les grandes filiations romanesques et évidemment celle de Marcel Proust ?

J-M. D : Je suis embarrassé pour vous répondre. Le projet Lire, voir, penser l’œuvre de Jean-Philippe Toussaint, le colloque international de Bordeaux et le livre que viennent de publier Les Impressions nouvelles, c’est plus de trois années de travail, depuis le montage financier (heureusement que la fin de ma carrière est proche : dans l’ordre mendiant des organisateurs de colloque, mon grade est relativement élevé…) jusqu’à la programmation des intervenants, la recherche de partenariats solides et efficients, la gestion des impondérables et des aléas et aussi ce soupçon de grâce et de délicatesse qui fait que, pendant quatre jours, tout, absolument tout s’est bien passé, sans heurt ni grimace, en l’absence de toute rivalité, dans le bonheur du partage, de la mise en commun de la pensée… Cela donne un ouvrage collectif où nous sommes quarante, en provenance de onze pays, depuis l’étudiant avancé jusqu’au professeur émérite, sans oublier les écrivains, les traducteurs, etc. C’est un fort volume qui sera de quelque utilité aux doctorants, aux collègues, aux passionnés de littérature contemporaine… On me rapporte de gentilles choses à son propos. Par exemple, un collègue qui siège au Conseil National des Universités m’a gratifié d’un message dans lequel il me faisait remarquer que cela faisait quasiment quarante ans que les actes d’un colloque n’étaient plus systématiquement suivis de la transcription des débats qui s’y étaient déroulés…

Bon. Sincèrement, je crois que nous n’avons pas trop mal travaillé. Que dans ces conditions il nous arrive de pointer avec rigueur et nuance certains aspects de la création de Jean-Philippe Toussaint, ma foi… nous ne pouvons que nous en réjouir… Il est vrai qu’à plusieurs reprises des collègues ont su merveilleusement démonter la mécanique de son écriture, éclairer son procès, caractériser son économie. Lors du dialogue auquel vous faites allusion, ou en privé, l’écrivain (lequel a scrupuleusement respecté notre contrat, celui de ne parler qu’à la fin ultime de nos travaux, pour ne pas orienter nos contributions – je tiens à l’en remercier vivement) a souvent indiqué qu’il partageait les analyses ou les vues de l’un ou de l’autre. Je me garderai, ici comme ailleurs, de le tirer vers mes terres, de l’annexer à ma sentimenthèque (Patrick Chamoiseau). Je ne puis que réaffirmer mes intuitions : depuis que j’ai lu Détours (1924) de René Crevel j’ai la vive impression qu’en littérature la ligne droite n’est pas le plus court chemin pour lire, voir, penser les humains dans le monde ; en la matière, et à la suite de Jacques Rancière qui a commenté ce passage, je ne fais que réciter (en le gauchissant un peu) Louis Althusser qui, en ouverture à Lire Le Capital, observait : « Aussi paradoxal que puisse sembler ce mot, nous pouvons avancer que, dans l’histoire de la culture humaine notre temps risque d’apparaître un jour comme marqué par l’épreuve la plus dramatique et la plus laborieuse qui soit, la découverte et l’apprentissage du sens des gestes les plus ‘simples’ de l’existence : voir, écouter, parler, lire – ces gestes qui mettent les hommes en rapport avec leurs œuvres, et ces œuvres retournées en leur propre gorge, que sont leurs ‘absences d’œuvres’ ». Vous avez deviné que je vous réponds d’une manière oblique. L’œuvre de Toussaint ne me paraît pas fille de celle de Marcel Proust parce qu’en dépit de ses incursions du côté de la psychologie elle n’a pas vocation à s’inscrire dans la formule du roman d’analyse ; en revanche, entre Proust et Toussaint je distingue une parenté certaine. Ne me reprochez pas de biaiser : dans le domaine des lettres et de l’art, j’accorde peu de prix à la filiation, aux sources, à la lignée ; il est, selon moi, plus judicieux de postuler que les œuvres entretiennent entre elles des relations d’analogie, de résonnance et de réversibilité.

L’ambition de Toussaint n’est pas d’inscrire sa présence dans le champ de l’image et le corps du texte, mais d’y graver et d’y tracer sa représentation. Aux antipodes d’André Breton et de son poème-manifeste Plutôt la vie (dans Clair de terre), il ne s’échine pas à enregistrer le flot de conscience ni à recenser les faits-précipices : ni le monde ni l’existence ne sont des cryptogrammes. Il nous propose par conséquent une œuvre patiente, têtue, où tout s’imbrique pour inventer un univers qui, comme un trou noir, un pôle magnétique, attire néanmoins à lui la bibliothèque et le musée. Ce faisant, son formalisme affiché et revendiqué n’est pas sans faille : il arrive à sa combinatoire de grincer, parfois même cela patine, et en partie cela finit par buter contre le réel (tel que Jacques Lacan en a exposé la théorie), survient alors un (fécond) évitement. Toussaint y a consacré un roman-clef, La Réticence(1991). C’est à ce prisme que je lis l’œuvre de Jean-Philippe Toussaint.

Philippe Chauché

https://www.lacauselitteraire.fr/echange-epistolaire-avec-l-ecrivain-et-professeur-des-universites-jean-michel-devesa-par-philippe-chauche

lundi 9 novembre 2020

Les Corps insurgés de Boris Bergmann dans La Cause Littéraire

 
 
 

« Il oublie son désir de courir parmi les arbres, ainsi que ses devoirs. Au lieu de balayer, il veut peindre. Au lieu de laver, il veut peindre. Au lieu d’apprendre les textes, il veut connaître les secrets des couleurs ».

Lorenzo

« La bande pratique la dérive, c’est pour eux la seule manière acceptable de se déplacer dans la ville. Depuis un point de départ, il faut se laisser guider par des événements totalement extérieurs et aller le plus loin possible, le plus profond sur la carte ».

Baptiste

« Assez simple, au demeurant : je ne m’écarte pas du chemin qu’elle a tracé pour mes doigts et ma langue, je répète, inlassable, le geste, et je pense au peintre italien dont j’ai oublié le nom qui lui ne tremble pas, malgré l’obscurité de sa chambre, lorsqu’il faut esquisser le trait le plus fin, le plus régulier ».

Tahar

Les Corps insurgés est le roman de trois destinées, trois hommes que la vie incendie et que la chair délivre. Lorenzo le jeune paysan italien né parmi les pierres, près de Rome en 1729 et qui embrase la peinture. Baptiste, le jeune parisien qui assistera aux prémices de mai 68, dans un bar que fréquente l’ombre de Guy Debord, et qui ne cessera de rêver de révolution. Tahar, jeune marocain devenu infréquentable par sa famille qui traverse la Méditerranée pour une résurrection, faite de coups, de trahisons et de blessures. Trois destinées que la vie et l’amour enflamment. Trois corps qui s’élancent, comme s’élance ce roman finement ouvragé, inspiré, d’une rare intensité romanesque. Les Corps insurgés est le roman de trois destinées qui s’éclairent, l’une l’autre, Lorenzo, jeune peintre trop doué, trop visionnaire, trop attentif à la lumière divine pour plaire à Rome et au Pape, Baptiste, qui ne sera pas au rendez-vous du mois de mai enflammé, sa vie nouvelle ne durera qu’un temps suspendu, qui perdra amour, amis et illusions, saisi par cet effondrement du Paris de ses rêves révolutionnaires, une plage de cendre où plus aucune vague ne vient mourirTahar, au corps chamboulé entre le Maroc et la France, poursuivi par un amour premier, et échappant à la mort volontaire et planifiée par une rencontre de prison, Tiens-toi prêt.

 

« Il ressemble à une flamme. Lorenzo, une flamme libre qui lèche la toile, s’y colle, s’abaisse, puis dans l’élan, plonge et dévore ».

Lorenzo

« Tu n’avances plus. Tu traînes des pieds. La dérive est amère. Tu as l’impression d’être déjà passé par là, de revenir en arrière. Bateau pas assez ivre, qui subit l’ancre et le fond ».

Baptiste

« J’ai écrit mille messages cette nuit-là. J’en ai envoyé aucun. J’ai usé tous les tons, comme Cyrano qu’on nous faisait lire de force au collège. A l’époque, je ne comprenais pas qu’on puisse dire une chose de mille façons. Désormais je sais ».

Tahar

 

Boris Bergmann signe là un roman incarné. Ses personnages vivent leurs passions, affrontent leurs démons et embrassent leurs colères, portés par une langue enflammée. Roman des corps vibrants de Rome à Paris, du Vatican du XVIII° siècle, aux dérives dans les rues de Paris, et à la fureur d’un imam vengeur et manipulateur, Les Corps insurgés est une belle trilogie, un trio pour cordes, qui parfois s’accordent, et parfois dissonent. L’écrivain inspiré saisit ces trois destins, trois comètes qui traversent leur siècle, le bousculent, pour n’en garder que l’incandescence des corps qui se livrent, une lumière, une couleur, un rêve, un amour adolescent, un saisissement, une révolte. Les Corps insurgés est un roman qui étonne, surprend, qui prend l’art romanesque au sérieux et avec fantaisie. Ses personnages vivent, aiment, marchent, rêvent, avec la force de la conviction, d’une secrète révolte, d’une passion profonde. Les Corps insurgés, sont des corps flamboyants qui se consument dans les nuits d’ivresse, sauvés, même dans leurs détresses, par la grâce d’un regard.

Philippe Chauché

 
 

mardi 27 octobre 2020

José Tomás, André Velter et Ernest Pignon-Ernest dans La Cause Littéraire

 

« Son art du toreo, miracle d’harmonie azurée, accomplit ce que les poètes, d’Arthur Rimbaud à Federico García Lorca, ont voulu ardemment convoquer : l’éternité ici et maintenant, fût-elle d’une précarité de cristal, comme l’avènement même du duende ». 

Sur un nuage de terre ferme est un livre écrit et dessiné pour se souvenir, se souvenir sans nostalgie aucune de cette corrida du 22 juin, comme l’on se souvient d’une musique, d’un roman, que notre mémoire avive. Sur un nuage de terre ferme est un petit livre d’admiration, admiration partagée entre un poète et un peintre-dessinateur pour un torero unique, un matador éternel. Ses apparitions sont rares, Valence, Nîmes, Grenade, il devait revenir dans la cité gardoise en ce mois de septembre, mais le virus en a décidé autrement. A Nîmes le 16 septembre 2012, une éternité, il écrit son Temps retrouvé en solitaire. Nombreux furent les spectateurs présents ce dimanche midi à se dire qu’il ne servait à rien désormais de se rendre aux arènes, tout venait d’être dit, dans l’excellence du geste.

Comme l’on referme un livre avec la certitude que plus aucun n’en dira autant, que plus aucun n’atteindra ce point d’absolu. Et les mêmes, heureusement, ont ouvert des livres, et ont acheté des billets, leur ouvrant les portes des arènes. De cet instant nîmois, André Velter et Ernest Pignon-Ernest feront un livre inspiré (1), tout aussi miraculeux que ce qui s’est joué sur le sable, que ce qu’ils ont vu et entendu. Car les toreros uniques s’écoutent, comme s’écoutent les grands écrivains. On les lit toutes oreilles frémissantes, d’autant plus que le torero de Galapagar (Espagne, province de Madrid) est un torero du silence, comme l’écrit José Bergamín à propos d’un autre torero, Rafaël de Paula (1) : « L’art magique et prodigieux de toréer a aussi sa musique propre (intérieure et extérieure), et c’est ce qu’il a de mieux » – comme nous pourrions le dire des livres de Pascal Quignard. Il y a chez l’écrivain la même exigence, la même force profonde, le même engagement face à la phrase, à son histoire, à ses filiations, que celui de José Tomás face à un taureau : « Quand on glisse sa main un instant dans la mer, on touche à tous les rivages d’un coup. De même le pied dans la mort, par laquelle on quitte le temps (2). Sur un nuage de terre ferme glisse ses mots et ses dessins dans ce Temps suspendu d’un torero, qui d’un mouvement, d’un geste, d’une suspension, fait toucher à ce je ne sais quoi, cette révélation difficilement dite, mais dont on sait quelle touche à l’unique.

« Immobile, imposer le sursaut, Impénétrable, gouverner l’effraction, Insoucieux, déchaîner les passions, Impérial, ne régner que sur le hors-limite ».

 

Sur un nuage de terre ferme est un livre touché par la grâce, qui s’accorde au corps immortel du torero. La rumeur voudrait qu’il ait dit, un jour, qu’il laissait son corps à l’hôtel avant de se rendre aux arènes, la réalité est autre, son corps est là et bien là, inspiré, comme le sont les poèmes d’André Velter et les dessins au fusain d’Ernest Pignon-Ernest. Son corps qui fait écrire et dessiner comme d’aucuns est bien là, au centre de l’arène, les pieds ancrés sur un nuage de sable, ferme dans sa détermination, nourri de son savoir, et des saveurs qu’offre chacune des passes qu’il donne au taureau. Simplicité du geste du torero, simplicité et profondeur du dessin d’Ernest Pignon-Ernest, vérité de l’inspiration des phrases d’André Velter. Le toreo est un rituel, le dessin, le poème y répondent. Dans d’autres rituels, qui laissent l’artiste seul face à sa feuille blanche ouverte comme une cape, la Véronique s’ouvre devant le taureau, pour qu’il y essuie la tête, comme le Christ son visage dans le voile blanc de celle qui deviendra sainte Véronique, l’artiste se révèle. José Tomás est devenu un mythe, il n’apparaît que s’il le souhaite, et toujours à ses conditions, et à chaque fois, les arènes chavirent sous les spectateurs qui occupent le moindre espace libre, quand il ouvre le livre des faenas à venir, et il torée à chaque fois à livre ouvert, où peut s’engouffrer le taureau, et où la corne peut déchirer ses pages. L’écrivain et le dessinateur savent cela, comme ils savent sentir ce qui est en train de venir au monde sous leurs yeux. L’un dessine admirablement, touché par la grâce du beau trait, entre fusains et encre noire, le noir, le gris, le blanc composent ces mouvements du taureau et du torero, comme un instantané habité, rayonnant, l’autre écrit un long et beau chant profond, pour un torero qu’il connaît tellement, qu’il est à chaque fois surpris, saisi, admiratif de ce qui se déroule sous ses yeux éblouis par tant de beauté transformée. José Tomás sait qu’il peut compter sur André Velter et Ernest Pignon-Ernest pour poursuivre par les mots et les lignes l’alchimie de son toreo. « Maestro du solstice d’été, José Tomás a dispersé ses lignes d’ombre, Et campe sur l’horizon qui à ses pieds A fixé des vertiges ».

Philippe Chauché

(1) La Solitude sonore du toreo, trad. Florence Delay, Fiction & Cie, Seuil, 1989

(2) La Barque silencieuse, Dernier royaume VI, Seuil, 2009

https://www.lacauselitteraire.fr/sur-un-nuage-de-terre-ferme-jose-tomas-a-grenade-le-22-juin-2019-ernest-pignon-ernest-par-philippe-chauche

mardi 20 octobre 2020

La Tannerie de Celia Levi dans La Cause Littéraire


« Elle se posta près de la billetterie. La roulotte était bariolée, comme le décor du matin elle était faite de planches, jaunes et vertes, couvertes de mots dans toutes les langues. “Humanisme” en français, “tolerance” en anglais, “democracia” cela devait être de l’italien ou de l’espagnol, il y avait des caractères chinois, japonais, des mots en arabe, en russe, inscrits au pochoir ».

Celia Levi n’écrit pas au pochoir, mais dans une belle langue classique, où les mots sont pesés comme les orpailleurs le font de la poussière d’or. Une langue française qui recèle plus de surprises et de ravissements que les bavardages des personnages qu’elle met en musique. Et quelle admirable musique ! La Tannerie est un centre culturel de Pantin, où travaille Jeanne, une usine qui a perdu ses raisons, ses ouvriers, ses machines et s’est transformée en un lieu culturel branché, ouvert sur le monde, une ruche où s’agitent de jeunes gens modernes et inventifs. Jeanne y accompagne le public, des jeunes en insertion, y croise des migrants qui campent à deux pas de l’usine culturelle, des danseurs, des créateurs de formes (un ours, une tour Effel en sucre), et les autres employés provisoires, rêvant tous d’un contrat pérenne à la Tannerie, colportant des rumeurs, et jouant à se séduire, comme dans une fiction cinématographique d’Éric Rohmer. Les jeunes employés (pour beaucoup des femmes) de la Tannerie ressemblent aux personnages inventés par le metteur en scène, ils bavardent, se nourrissent de citations et de références plus vaines, les unes que les autres, se mobilisent pour les migrants. Le décor de ces bouffonneries modernes : un nouveau lieu culturel, mais peu cultivé, attentif à ce qui se passe dans la société – des migrants et un rêve écologiste –, un espace modulable et moderne, glacé et glaçant. Celia Levi s’est armée pour écrire cet éblouissant roman, d’une plume aiguisée telle une épée de Tolède. Ses assauts sont vifs et sûrs, et elle ne manque jamais ses cibles, ces attachés culturels, ces artistes contemporains, ces petits cadres qui se rêvent grands seigneurs, tout un monde d’une culture qui coqueline, à l’image d’un coq sur un tas de fumier. Mais la colère gronde à La Tannerie, en écho aux manifestations contre la Loi Travail et à Nuit debout – les frissons d’un grand soir frisquet –, ces rassemblements où se glisse Jeanne, toute aussi perdue que dans son centre culturel, à la recherche d’un peu d’apaisement, de frissons, de danses et de chansons, de rencontres et de beaucoup d’amour avec Julien, qui comme dans les films de Rohmer, volette et papillonne, et finalement, ne fait que passer dans sa vie.

« Le grand jour arriva, Jeanne s’était préparée, elle avait une jolie robe en laine à col montant vert céladon, qui soulignait sa silhouette, ses yeux verts. Elle s’était acheté des petites bottines plates en daim. Elle s’y rendit comme à un bal, le cœur battant, l’excitation au ventre ».

Celia Levi a du style, à la manière d’un escrimeur, elle se place, avance, esquive, attaque et touche sa cible, avec une grande et belle élégance. La Tannerie est une critique affûtée de ce petit monde culturel, de ses dérives, de ses enfantillages, de ses chichiteuses attractions, mais aussi de l’assommoirsocial qui frappe ses salariés précaires. Celia Levi ne hausse jamais son ton littéraire, son roman n’est jamais affecté, il n’a rien d’un pamphlet, ici point de posture politique, mais un art précis de la narration, des descriptions, de la mise en situation, comme on dirait de la mise en scène, une belle manière de composer son roman, dans une langue sans graisse, musclée et vibrante. Elle a dû beaucoup lire, pour savoir aussi bien écrire. Ses personnages ont tous leurs bonnes raisons de participer à cette mascarade culturelle, de trahir, de mentir, mais aussi de douter et d’aimer. Celia Levi est une romancière altière, fidèle à l’art français de la langue, et du récit romanesque. Elle a plusieurs alliés, la précision de sa langue, la fluidité de ses phrases, et la composition de son roman (son beau souci). La Tannerie est un roman ancré dans notre siècle, un siècle turbulent, factice, poseur, tricheur, farceur, où tout est culturel, et où la culture se dérobe, pour heureusement se réfugier dans certains romans. Celia Levi dresse un portrait juste et vif de ce petit monde culturel sans âme et sans corps, un roman façonné, orné, gracieux, un roman saisi par les turbulences sociales, qui virevoltent, comme virevolte Jeanne l’amoureuse perdue et éperdue, et comme virevolte sa plume d’ange.

Philippe Chauché

http://www.lacauselitteraire.fr/la-tannerie-celia-levi-par-philippe-chauche