vendredi 25 septembre 2020

Sanguinaires de Didier Ben Loulou dans La Cause Littéraire


« Quelles mers résonnent au fond de nous, dans cette nuit d’exister, sur ces plages que nous nous sentons être, et où déferle l’émotion en marées hautes » (Fernando Pessoa, Le Livre de l’intranquillité) (1). 

Sanguinaires est l’album d’un photographe de l’intranquillité et du tragique qui rôde. La lumière qui décline porte ce tragique. Le photographe la saisit, la nuit s’annonce, le ciel en témoigne, et la mer en porte les premières traces. Le photographe est là, face au large, c’est une Ode Maritime (2) qu’il offre, à ses pieds un reflet dans une flaque de mer, et le bleu noir profond de la Méditerranée, c’est la première photo de Sanguinaires. L’histoire se poursuit, un palmier qui se dérobe, une terrasse face à la mer qui se lève, l’écume des vagues comme une lettre adressée au photographe attentif à son précieux regard. Des volets bleus qui s’ouvrent sur un jardin. Là, des pins parasols qui s’élancent telles des vigies. Ici, le regard d’un mouton, et toujours cette incroyable lumière sous tension, où le ciel bleu, gris, noir rejoint l’ocre de la terre, et le vert des arbres. Plus loin les deux voiles blanches d’un petit voilier que l’on imagine en bois précieux, la chair rouge d’une pastèque qu’entame une lame, les Sanguinaires sont là, sous nos yeux, une profonde et éternelle présence. Sanguinaires est un album où les images se livrent au regard unique de Didier Ben Loulou, attentif au moindre murmure de la lumière, mais aussi à ce que révèle son regard. 




 « … c’est là que s’ouvrait un pays d’essence plus haute, où j’aurais pu aller vivre et que désormais j’ai perdu » (Yves Bonnefoy, L’Arrière-pays,) (1). 

 Comme le fait, ou devrait le faire un romancier, Didier Ben Loulou compose ses photos : ses cadres sont précis, ses couleurs profondes et riches, ses sujets choisis, comme un écrivain choisit ses mots avec précaution et grande attention, il mise sur le murmure (admirable photo d’un lit recouvert d’un velours rouge qui semble oublié des corps qui l’ont un jour habité), ses photographies possèdent cette présence qui les rend uniques. Elles résonnent d’histoires de cette terre Corse que le photographe a habitée durant trois années. Sanguinaires est un livre de mémoire, des lieux visités et admirés, des bonheurs partagés qui se sont dissipés, le ciel qui se charge de nuages noirs en témoigne. Didier Ben Loulou est un photographe de la trace, du passage, de la nature silencieuse, révélés par la lumière, un photographe de l’instant suspendu, du temps posé, et ce temps est étourdissant. 




 Philippe Chauché 

 (1) Fernando Pessoa, Yves Bonnefoy, Malcom Lowry, Albert Camus, en ouverture de Sanguinaires. 

 (2) Fernando Pessoa, trad. Dominique Touati, revue par Parcidio Gonçalves et Claude Régy, Editions de la Différence, 2009 (Prendre le large, au gré des flots, au gré du danger, au gré de la mer, / Partir vers le lointain, partir vers le Dehors, vers la Distance Abstraite…). 


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