mardi 9 juin 2020

Jean-Michel Espitalier dans La Cause Littéraire




« Il y a trop à regarder, à apprendre, à explorer, il y a trop à faire, ici. Il y a trop à vivre. Avec tout ça, pas une minute à soi pour rêvasser. De toute façon, les hommes qui s’occupent des vaches sont rarement de la catégorie des rêveurs, sauf dans les livres où il est question d’hommes qui s’occupent des vaches ».
 
Cow-Boy est le roman de ce regard, de cet apprentissage, de l’exploration du Nouveau Monde par Eugène, le grand-père de l’écrivain, parti aux Amériques avec son frère Louis, au début des années 1900. Des Alpes à la Californie, Eugène le Cow-Boy devient le héros du roman de son petit-fils. Jean-Michel Espitallier savait peu de choses d’Eugène, de son voyage, de son arrivée là-bas, de son travail avec les vaches, de sa vie, et de son retour tout aussi énigmatique. De tout cela, il a fait un roman éblouissant, qui donne vie à ce grand-père des ranches et des plaines.
 
Cow-Boy est un roman en technicolor, le roman de la naissance d’une nation sous les yeux d’Eugène, le roman des cow-boys, des vaches, des indiens, des coyotes,  du désert, des chevaux, des braseros et des canadiennes de cuir gras, fourrées de peau de mouton. Cow-Boy est un western, qui respire la terre, les chevaux et les vaches, un roman grand écran, qui nous conte l’aventure d’Eugène, mais aussi mille histoires qui se croisent, et se télescopent, celle de ces colons qui ont fait l’Histoire, l’histoire des noms qui ont fait fleurir des villes, celle des crimes et des drames, des joies et des éblouissements. Histoire d’imaginer : « …des bruits de nuit, des bruits de ranch, on peut imaginer le tintement tristement régulier des clarines, un cheval qui s’ébroue derrière un hangar, des piétinements de sabots dans la paille… ».
 
Cow-Boy est un roman américain aux accents percutants et troublants, un roman musical, où résonnent les chansons de cow-boys (Home on the Range) et les standards de jazz et de blues. Un roman filmé en plans larges, en plans plus serrés, en plongées et contre-plongées, en traveling et arrêts sur image. Ces images d’Amérique que restitue l’écrivain : le miracle américain, une belle histoire pleine de salopards – Buffalo Bill, exterminateur de bisons ; Jeffery Amherst et ses couvertures infectées de variole qu’il fourguera en masse aux tribus Delaware ; Winfied Scott, grand architecte des marches de la mort des peuples cherokee ; Henry Ford, antisémite notoire, décoré par Adolf Hitler en personne ; mais aussi, les noms de pays : Orange (Connecticut), Hanover (Massachusetts), Athens (Géorgie), Clermont (Floride), comme autant de noms de romans. Cow-Boy est un roman du plan-séquence qui se déroule sous les yeux d’Eugène, dans son ranch, sur le chemin du retour où toute l’Amérique défile sous ses yeux, comme défilent les souvenirs de sa vie d’avant le grand saut dans l’inconnu. L’inconnu en Californie ce sont les bêtes qu’il garde, impossible de les compter, comme il compte les billets verts qu’il accumule pour plus tard. L’inconnu, Eugène vit avec, dans son ranch. Cow-Boy est le roman de cet inconnu qui, par le miracle de l’art du roman, se dévoile, et Eugène devient un ancêtre familier.
 
« Eugène n’a pas bâti de ville, ou alors il n’en a rien dit. Il gardait les vaches à perte de vue et les moutons au kilomètre, et le voilà qui trace sa route sans laisser de trace. Il ne va pas tarder à se faire aspirer en arrière au moment où il se croit sauvé de l’européenne anesthésie. Regarder dans le rétroviseur, ce n’est pas un truc de cow-boy ».
 
Cow-Boy est un roman en mouvement permanent, il galope comme un pur sang, et nous fait galoper avec lui. On traverse les Amériques de la Californie à New York comme l’on traverse la vie aventureuse d’Eugène : Le désert, les montagnes, et soudain c’est Albuquerque et le Río Grande. Jean-Michel Espitallier signe un roman étourdissant et éblouissant de richesses, son grand-père peut être fier d’être au cœur d’un tel chœur littéraire, d’une telle richesse inventive. Ce roman donne corps et âme à un disparu invisible, il redonne un nom à Eugène, il porte haut la mémoire et les mémoires d’un aventurier et d’un monde qui s’élève sous nos yeux avec ses miracles et ses crimes racistes. Jean-Michel Espitallier a l’œil d’un film director, d’un inventeur, d’un créateur de mondes aux multiples palettes colorées. Il donne vie à ce qu’il écrit, imagine et transforme, il multiplie les images, les évocations, il met en musique, par l’art si rare de la composition littéraire.
 
Philippe Chauché


https://www.lacauselitteraire.fr/cow-boy-jean-michel-espitallier-par-philippe-chauche

jeudi 28 mai 2020

Carl Watson dans La Cause Littéraire




« A Harlem, on buvait autrefois un breuvage baptisé Haut-et-Bas, ou Moitié-Moitié. C’était un verre de gin pur, additionné de vin rouge bas de gamme. Watson, à son meilleur, est une variante de ce cocktail : du gin tord-boyaux mêlé non pas de piquette mais de Haut-Brion » (Nick Tosches).
« J’ai servi à bouffer et fait la toilette des morts. J’ai porté un costume, fait la cueillette des pommes, planté des clous dans les rails et bavassé avec des poivrots. Tout ça pour le blé » (Active la machine).
 
Carl Watson écrit au scalpel, à l’arme blanche, ce qu’il a vécu à Chicago. Ses personnages boivent beaucoup, vivent dans des hôtels qui menacent de s’effondrer, dans des chambres que les bonnes ont désertées depuis des années. Ils passent leurs nuits et leurs jours dans des bars enfumés où volent les verres, les insultes et les menaces, et traversent des rues de quartiers où l’on perd facilement sa vie et ses illusions. Carl Watson sait de quoi il parle et sur quoi il écrit.
Il est au cœur de ce volcan en irruption permanente, la lave aux lèvres, des nuées ardentes aux bouts des doigts, tout flambe sous ses yeux et sous sa plume, tout explose en poussière épaisse, tout flamboie dans ses récits. Il accompagne ces perdants magnifiques, les suit comme une ombre, se loge comme il le peut, travaille comme l’on va se pendre. Carl Watson écrit comme il chute, comme il titube, comme il boit, ses visions d’apocalypse en mémoire, traçant des géographies urbaines, et s’inventant des dérives alcoolisées.
Nous sommes dans le quartier d’Uptown, avec son métro aérien, son dancing, ses gratte-ciel, ses appartements dont les fenêtres fixent avec insistance le cimetière, où la proximité des morts rend bien mince la frontière qui les sépare de vivants tout aussi prisonniers qu’eux. On y croise Harry, qui marche, déambule, cherche en vain une chambre perdue dans ses souvenirs, on entre dans le Gnôlozzo de Lonnie Barker, un bar où personne ne retire son manteau – et on se demande pourquoi – mais je crois que je sais – je pense que leur propre peau les effraie, on suit les aventures de Charlie qui vit dans un appartement si exigu qu’il entendait presque chaque chose qu’il pensait, ou encore Jasper Deboucy et sa croix électrique qui va finir par s’enflammer. Des personnages qui vivent, s’énervent, s’agitent, parlent, boivent et boivent à nouveau, certains deviennent fous, d’autres meurent d’une manière étrange. Tout est dans la manière, ce style qui rend ces récits et ces histoires troublantes, saisissantes, on est à chaque ligne pris sous l’empire de Carl Watson, écrivain unique, au réel tranchant et au style étourdissant.
 
« L’endroit où Harry passa le mois qui suivit le départ de sa femme coûtait huit dollars la semaine. Pas cher. Les murs y étaient démesurés et peints en vert. Au rez-de-chaussée, Harry regardait la télé couleur en compagnie d’assassins en puissance, de pervers et de vieillards solitaires qu’ils finissaient tous par devenir – des hommes sans femmes, sans argent, sans perspective et sans espoir » (La chambre d’Harry).
 
Sous l’empire des oiseaux rassemble de courts récits vifs d’instants d’une vie passés à attendre, à boire, à regarder, à écouter : confession, expression, exaspération. Une vie tendue comme le câble d’un funambule entre deux gratte-ciel qui tous les deux sont sur le point de s’effondrer. Une vie d’écrivain et d’aventurier, dans les bars et les hôtels les plus minables de Chicago, où tout y est gris et noir, avec par instant, avec parfois une éclaircie, une blanche lueur qui éclaire la vie du narrateur-romancier dans ce voyage immobile, juste pour rester en mouvement, et regarder ce qui arrive en face. Des pensées l’assaillent et le sauvent du vide ambiant qui l’obsède. Carl Watson possède cet art singulier de saisir en trois phrases une situation, une tension, une folie qui va exploser, mais aussi trois ou quatre détails ordinaires, d’une vie qui l’est autant, une vie scrutée, observée, en proie à de très fortes sensations – Oui, c’était l’automne, et l’air se peuplait d’agonies.
Carl Watson, écrit sous très haute tension ses mémoires alcoolisées, ses dérives, ses rêves, c’est vif, précis, sombre, grave comme un blues qui suinte à travers les vitres cassées d’une chambre d’hôtel, ses phrases brèves sonnent comme des uppercuts, c’est là, un très grand écrivain américain, étrange et fascinant.
 
Philippe Chauché
 
http://www.lacauselitteraire.fr/sous-l-empire-des-oiseaux-carl-watson-par-philippe-chauche





Une novella peut-être, un très court roman qui laisse sous le coup le lecteur incrédule. La puissance de ces brèves de quartier, d’un immeuble, le Stratford Arms – le héros vit, regarde et raconte ce qu’il voit de la fenêtre de son appartement – est proprement extraordinaire. Et c’est pourtant de l’ordinaire qu’il s’agit, de gens ordinaires, dans des scènes ordinaires, dans un quartier ordinaire de … New York peut-être ou bien ailleurs, partout.
Hank Stone est un regard et une oreille. On ne saura rien de plus de lui. Ni son allure, ni son métier (travaille-t-il ou passe-t-il tout son temps à regarder à travers sa fenêtre ?), ni ses pensées, ni ses émotions. Non. Juste un regard et une oreille. Sans le moindre commentaire. Il est difficile de ne pas évoquer le Grand Raymond Carver dans ce parti pris d’objectivation des scènes, dans cette mise à distance du vécu. Les bruits et les lumières/ombres peuplent ces brèves, les emplissant d’une inquiétude permanente, d’une tension dont il faut tenter de trouver l’origine. Des obsessions de Hank Stone sûrement. Son regard est panoptique, son écoute hyper perceptive. Il y a dans ces obsessions la fiche clinique d’un paranoïaque qui regarde le monde comme si, de chaque personne, de chaque objet, de chaque scène ordinaire pouvait surgir soudain, terrible et menaçante, une horreur.
Quelle horreur ? Le paranoïaque ne sait pas, c’est même une constante. Il ne sait pas.
Ses rêves d’ailleurs (ses cauchemars) donnent une idée des terreurs paranoïdes de Hank.
 
« Mais dans son sommeil il rêve de parasites. Au début il s’agissait seulement de petites souris et il a cru qu’elles étaient apparues pour son plaisir. Ensuite, il y a eu des insectes – de drôles d’insectes aux membres et aux cornes bizarres, des corps apparemment mécaniques comme il n’en avait jamais vu auparavant. Ils se sont multipliés et mis à occuper certains endroits de l’appartement. Ils émettaient un bourdonnement sourd, des grattements et des bruits de mastication. »
 
La peur de l’invasion. Peut-être est-ce le moteur des obsessions de Hank. Il est dans le dedans, il voit et entend le dehors et craint affreusement une inversion des choses. Que le dehors entre dedans. Seuls les bruits sont impossibles à refouler à l’extérieur. Ils entrent ! Ils viennent de chez les voisins, de la rue et viennent interroger Hank sur leur sens. Mais juste un instant.
 
« Ce soir, comme tous les soirs, les sirènes reprennent leur symphonie, vont et viennent d’un coin à l’autre du réseau qui relie les vies et un drame commun. Trois filent vers l’ouest, deux vers le nord, une au moins fonce vers l’est. […] et bien sûr le chemin suivi par ces sirènes, ou du moins le souvenir qu’on en garde, car elles sont aussi insistantes que la mémoire, même s’il est également dans la nature de glisser hors de la mémoire aussi vite qu’elles y font irruption. »
 
Regard et écoute panoptiques qui empruntent sans cesse et avec fièvre les quatre directions cardinales. Pour y traquer quoi ? Le contrepoint de la solitude de Hank peut-être, une solitude totale, Hank regarde et entend les autres mais ne sait rien des autres, ne les rencontre pas. Il n’a de vie sociale que par le prisme de ses obsessions et des interprétations qu’il fait des sensations visuelles ou auditives qu’il perçoit de sa solitude. Une idée de la mort sans doute, un néant sans aucun sens, inimaginable. La mort qui rôde dans la tête de Hank comme une image itérative.
 
« Deux semaines plus tôt, ils ont sorti un mort du Stratford Arms. Ils l’ont porté sur le trottoir dans un grand sac vert. Toute la rue puait. Il était mort dans sa chambre depuis plus d’une semaine. La puanteur était insupportable et c’était l’été. Des cachets, la maladie. Des rumeurs ont circulé. Il y a trois jours, une femme s’est pendue dans sa chambre. Hank l’avait vue dans la rue. Il les voyait presque tous. Elle aussi, on l’a sortie dans un sac vert. »
 
Conte en éclats sur la solitude urbaine, la misère morale des quartiers, les effets paranoïaques de la Ville, Hank Stone est un petit miracle littéraire. Son économie d’écriture et de propos en fait un condensé effarant de la rumeur de la ville.
 
Léon-Marc Levy
 
 
 

vendredi 22 mai 2020

Laurent Margantin dans La Cause Littéraire





« Rien, rien. Combien de temps me fait perdre la publication du petit livre et quelle conscience nocive et ridicule de ma valeur fait naître en moi la lecture de ces vieilles choses en vue de la publication. Cela ne fait que me détourner de l’écriture » (Journal de Kafka, VI-30).
 
Philippe Chauché, La Cause Littéraire : Vous venez de mettre en ligne le premier numéro de la revue Œuvres ouvertes, nom que vous avez donné au site qui publie vos textes, ceux d’autres écrivains et vos traductions de Kafka. Ce premier numéro baptisé Apparitions, un mot qui apparaît dans un texte de Kafka que vous traduisez, où il est question du fantôme d’un enfant, qui s’invite dans la chambre de l’écrivain : « Visiblement, vous n’avez encore jamais parlé à des fantômes. Ils ne vous donnent jamais de réponse claire. C’est un dialogue sans fin. Ces fantômes ont l’air de douter encore plus que nous de leur existence, ce qui n’est guère étonnant vu leur fragilité ». Un numéro qui est donc placé sous la protection de Kafka, ou de son fantôme ?
 
Laurent Margantin : Tout d’abord, quelques précisions. Le numéro 1 de la revue Œuvres ouvertes, Apparitions, a paru au printemps 2018, suivi de deux autres numéros en 2019 (printemps et automne), intitulés Kafka n’est pas mort, et Ça parle en eux. Il s’agit bel et bien d’une revue papier, que l’on peut commander soit sur le site, soit dans des librairies en ligne. Ce que j’ai proposé récemment au téléchargement sur www.oeuvresouvertes.net, c’est la version numérique du premier numéro.
Dans chacun des numéros, on trouve Kafka au sommaire, notamment deux récits dans ma traduction, extraits des carnets de son Journal, dont cet « enfant fantôme » que j’ai reconnu un jour peint sur un mur d’un bâtiment en travaux de l’ancienne gare de Saint-Denis de la Réunion (gare fantôme elle aussi, puisque la ligne ferroviaire qui parcourait la côte du nord au sud de l’île n’existe plus depuis longtemps), œuvre de street art que j’ai photographiée un jour avant de constater quelque temps plus tard qu’elle avait été effacée (ou le mur abattu, je ne sais plus) – image que j’ai placée en couverture du premier numéro 1 de la revue, comme une illustration du récit de Kafka. Cette présence fantomatique de Kafka ressurgit dans le second numéro, à partir d’une phrase de Peter Handke, extraits de l’un de ses journaux paru en Allemagne, encore non traduit en français : Kafka ist nicht gestorben.
 
Ph. ChauchéLCL : Comment est né ce désir d’aller encore plus loin dans vos publications par, cette fois, une revue qui se lit et ne se lit que sur le net (pour l’instant) ? Une revue « ouverte » comme des Œuvres ouvertes ?
 
 
 
L. Margantin : Au contraire, cette revue existe essentiellement en format papier. En fait je suis parti du web pour aller vers le papier. Il y a toujours eu cette tentation de faire des revues depuis le début du web littéraire. D’une certaine façon, www.oeuvresouvertes.net est une revue avec une ligne éditoriale clairement orientée vers la littérature germanique puisque je suis germaniste de formation, revue à laquelle des auteurs contemporains collaborent depuis de longues années. Mais c’est vrai qu’on a parfois le besoin ou l’envie de produire un objet clos, avec un nombre de pages limité, pour s’extraire un peu du grand labyrinthe de la revue web. Donc, c’est en réalité bien moins ouvert, avec un sommaire composé d’une douzaine de textes et d’auteurs, et une centaine de pages. C’est une façon aussi de mettre en valeur quelques auteurs ou certains chantiers d’écriture présents sur le site qui comptent particulièrement pour moi.
« C’est bien cela qui est essentiel dans chacun de ces récits : une forme inconnue apparaît, surgit, qu’on ne s’attendait pas à voir, et qui conditionne l’écriture elle-même ».
 
Ph. ChauchéLCL : Parmi les auteurs invités : Lucien Suel pour un poème hanté par un enfant, Antoine Brea et Zborowski, un très court roman, je préfère ce mot à nouvelle, d’une jeunesse « hantée » qui joue « à la roulette russe » et traverse les miroirs, ou encore Claudine Chapuis et Maria au fichu bleu, court récit romanesque livrant là aussi une apparition, une jeune fille de l’air sur le parvis d’une gare, et Passages de Noëlle Rollet, étrange petit roman, récit d’un homme dans une gare, telle une étrange apparition. Quel lien avez-vous tissé, et tissez-vous entre ces contributions, s’il y a un lien ?
 
L. Margantin : Lucien Suel, un auteur dont j’admire beaucoup le travail et la créativité, m’a « donné » plusieurs textes pour www.oeuvresouvertes.net. Claudine Chapuis et les autres auteurs que vous mentionnez également. Il est donc normal de les retrouver dans la revue papier. Pour le premier numéro, j’ai d’ailleurs repris plusieurs de leurs textes que j’avais mis en ligne les années précédentes. Et j’ai été assez étonné de voir qu’un lien s’établissait naturellement entre ces textes autour de l’écriture conçue et surtout pratiquée comme vision, parfois à partir d’une simple rencontre transformant le narrateur, lui ouvrant un monde. C’est bien cela qui est essentiel dans chacun de ces récits : une forme inconnue apparaît, surgit, qu’on ne s’attendait pas à voir, et qui conditionne l’écriture elle-même. A vrai dire, j’aimerais composer chaque numéro de la revue papier de cette façon-là, à partir de textes mis en ligne au long cours et qu’il s’agirait simplement de relier pour faire apparaître un champ de forces inconnu. Je précise par ailleurs que je ne suis nullement éditeur : je réalise cette revue et publie seulement mes traductions (Novalis, Kafka) et mes propres écrits. Je n’ai jamais édité un autre auteur et ne me sens pas en mesure de le faire.
 
Ph. ChauchéLCL : Vous poursuivez, sans relâche votre traduction des Cahiers de Kafka, qui constituent le Journal de l’écrivain, après la traduction de Marthe Robert, Robert Kahn en a proposé une nouvelle (Editions Nous), qu’est-ce qui vous conduit à proposer un autre regard sur ces écrits et à poursuivre ce travail colossal ? Tout Kafka, toute l’originalité créative se trouve déjà dans ces carnets, sont-ils, en quelque sorte, le laboratoire de ses grands livres ?
 
L. Margantin : J’ai commencé à traduire Kafka en 2010, quelque temps après mon arrivée à la Réunion. D’abord des courts récits, puis des récits plus longs (Un artiste de la faimLa Colonie pénitentiaireLe Terrier), et « enfin » le Journal à partir de 2013. J’ai constaté avec étonnement que des passages manquaient dans la traduction de Marthe Robert, tout simplement parce qu’elle s’était servie de la première édition du Journal de Kafka par Max Brod, qui avait coupé certains passages concernant des contemporains ou évoquant l’intimité de l’écrivain (sa fréquentation des bordels par exemple, à une certaine époque). J’ai publié ma traduction jour après jour comme un work in progress, à l’époque, personne en France ne s’était encore intéressé à ces passages caviardés par Brod, en tout cas aucun éditeur. Le fait que je donne cela à lire au grand jour a dû donner des idées à d’autres, et tant mieux. Ma démarche est d’ailleurs beaucoup plus large qu’une simple « nouvelle traduction » qui sent bon son coup éditorial – ce qui reste insuffisant à mes yeux. En ce qui me concerne, j’ai eu envie de donner tout l’univers de Kafka à Prague, et je publie chaque passage traduit accompagné d’un appareil critique assez important, désormais sur un site dédié (www.journalkafka.com). Je me sers notamment des outils numériques (photographies, documents divers, journaux numérisés en ligne que lisait Kafka dans les cafés par exemple, et où l’on trouve des articles sur les spectacles auxquels il assistait, car ce n’était pas du tout l’ermite de la légende littéraire, il sortait beaucoup et connaissait du monde à Prague). Je me sers même de cartes en ligne qui me permettent de « géolocaliser » tel ou tel passage du Journal. Et puis il y a ma traduction elle-même, qui se distingue assez nettement de celle de Marthe Robert ou même, je crois, de celle de Robert Kahn, dont j’ai appris la disparition récente avec tristesse. J’admire beaucoup son travail, mais je ne suis pas d’accord avec lui quand il parle de la sécheresse du style de Kafka. Je ne crois pas qu’il faille aller vers cela, dans la traduction française de Kafka. Il y a à vrai dire plusieurs écritures chez lui, il est capable de varier d’un texte à l’autre, et il ne va certainement pas vers une langue de plus en plus dépouillée, ce n’est pas Beckett. Il suffit de lire l’un de ses derniers récits, Le Terrier, que j’ai traduit, à la syntaxe complexe, aux phrases labyrinthiques pour mesurer la richesse de son écriture, une certaine virtuosité qui lui permet de jouer sur plusieurs registres, même s’il est vrai que les derniers carnets du Journal, marqués par l’introspection et la maladie, sont écrits dans une langue plus sobre. C’est cette variété qu’il est intéressant de rendre, sans figer Kafka dans un style unique et trop aride.
Mais pour revenir au Journal : les traducteurs avant ou après moi l’ont traduit comme un récit, ce qu’il n’est pas, en utilisant le passé simple. Je me sers quant à moi du passé composé, car personne en français n’écrit dans un journal : « L’autre jour, nous rencontrâmes le couple Tschissik sur le palier… Nous nous arrêtâmes un moment » (traduction de Marthe Robert). Ma traduction c’est : « L’autre jour, nous avons rencontré le couple T. sur le palier… Nous sommes restés là un moment » – ce qui me paraît plus naturel, sinon normal. Cela permet également de jouer sur une double temporalité au sein du Journal : le passé composé (ou le présent, car évidemment Kafka écrit aussi beaucoup au présent), et le passé simple et l’imparfait pour les récits à proprement parler qu’on trouve dans le fil même de l’écriture des carnets – par exemple l’histoire de l’enfant fantôme que nous évoquions précédemment.
Je suis en fait assez surpris du conservatisme formel qui continue à prévaloir quand il s’agit de traduire Kafka, dont l’allemand était beaucoup plus libre dans son Journal que dans ses récits, donc pourquoi vouloir traduire les deux de la même façon ? C’est une découverte que j’ai faite en commençant ce chantier en 2013 et que j’ai partagée, j’en suis désormais au sixième carnet et me suis donné comme objectif de finir en 2023 – au rythme de deux carnets par an (il y en a douze).
Par cette alternance des temps au passé – passé composé/présent pour le journal à proprement parler – et passé simple/imparfait pour les récits au sein du Journal, on rend visible le travail créatif lui-même que vous évoquez dans votre deuxième question. Dans son Journal, Kafka écrit à plusieurs reprises : « Rien écrit » ou « Aujourd’hui rien écrit, demain pas le temps » – on voit l’écrivain souffrant de l’incapacité d’écrire souvent par manque de temps ou d’énergie (occupé qu’il est par les tâches professionnelles ou les conflits familiaux autour de l’usine d’amiante qu’il doit gérer avec son beau-frère). Le Journal rend visibles et même sensibles les tensions qui sont au cœur même de la vie de Kafka et qui sont nourries par l’exigence littéraire. Surtout, par la discipline du journal que s’impose Kafka (poussé au départ par Brod), on voit évoluer sa pratique de l’écriture, davantage tournée vers des observations quotidiennes concernant des passants dans les rues de Prague, des soirées au théâtre, ou bien sa propre famille. Du conflit avec le père – rapporté par des anecdotes ou de simples mentions d’une dispute – on passe bientôt à l’écriture – en une nuit de septembre 1912 – du récit Le Verdict, et ce passage entre réalité et fiction se produit au sein du même carnet.
« Hier : derrière nous, un homme qui s’ennuyait tellement qu’il est tombé de son fauteuil. Comparaison de Rachilde : ceux qui se réjouissent du soleil et exigent que les autres éprouvent de la joie sont comme des gens saouls revenant d’un mariage en pleine nuit qui obligent ceux qu’ils croisent à trinquer à la santé de la mariée inconnue » (Journal de Kafka, VI,7).
 
Ph. ChauchéLCL : Après Aux îles de Kerguelen, publié en 2014 où vous racontez votre séjour sur l’île en compagnie de scientifiques et de livres, Dostoïski, Simenon, Kafka : « Ce doit être l’air de Kerguelen : je lis toujours plus lentement, comme ralenti par la beauté de ce que je lis », vous publiez ces temps-ci, sur votre site, un nouveau texte, Carnet d’hiver austral, un récit où vous vous en prenez à ce siècle, à ses excès, ses pratiques, sa langue, mais là encore, où quelques livres vous servent, je puis dire de boussole, Bashō : « Tourner le dos à un siècle agité, ce n’est pas mépriser l’humanité et s’en détourner, mais aller vers elle (parfois) par d’autres chemins », comment sont nés ces projets, ces récits très imprégnés de littérature ?
 
L. MargantinAux îles Kerguelen et plus récemment Carnet d’hiver austral, mais aussi Le Chenil ou Roman national sont des textes – pour la plupart des récits – qui ont été écrits en ligne, parfois sur un blog dédié, avec également des photographies pour Aux îles Kerguelen. Cela fait très longtemps, plus d’une vingtaine d’années que j’écris sur le web, j’ai commencé par des textes courts, puis, au fil des années, des récits plus longs, découpés en « épisodes » que je publie à un rythme régulier qui peut correspondre, lorsqu’il s’agit d’un voyage, à une expérience vécue. Vous avez raison, la lecture et la littérature jouent un grand rôle dans les deux textes que vous avez cités, en revanche aucun dans Le Chenil et Roman national. Mais à vrai dire, je ne sais pas trop parler de mes propres écrits – surtout, j’oublie assez vite les conditions exactes dans lesquelles ils sont nés, un peu comme des rêves de la nuit dont on n’arrive plus à se souvenir le lendemain matin –, donc j’invite le lecteur à aller voir lui-même, tous ces textes existent en format papier aux éditions Œuvres ouvertes ou sont à lire en ligne sur le site.
 
Ph. Chauché, LCL : Enfin, vous paraissez un peu comme un isolé de l’édition et de la littérature d’aujourd’hui, c’est un choix (politique), un hasard (géographique) ?
 
L. Margantin : J’ai créé mon premier site web en 2000, il s’appelait, de façon assez symbolique : D’autres espaces. J’écrivais à l’époque dans des carnets papier, et j’ai commencé à mettre quelques textes en ligne, ce premier site est devenu ensuite Œuvres ouvertes – aujourd’hui 5000 pages web (ce qui fait beaucoup plus sur papier) où l’on trouve des traductions de Novalis, de Kafka, de Kleist, quantité d’autres ressources littéraires, mes propres travaux d’écriture et ceux d’amis auteurs. Au début, je vivais en Allemagne, puis je suis venu à la Réunion, mais ce que vous appelez mon « isolement » par rapport à l’édition aurait sans doute été le même si j’avais vécu ailleurs en France, même à Paris. Je ne me sens pas à l’aise avec une certaine « sociabilité littéraire » (pour ne pas parler des mœurs), les lectures en librairie, les salons, tout ce temps perdu pour l’écriture, la lecture, ou simplement la réflexion à faire la promotion de ses livres, etc. Et surtout je ne supporte pas cette soumission contemporaine à la figure de l’éditeur qui me paraît aujourd’hui exagérée. Je crois qu’un auteur n’a à se soumettre à rien ni personne, et surtout pas aux exigences commerciales et souvent pseudo-littéraires de la « littérature d’aujourd’hui ». Il me semble plus intéressant d’essayer d’ouvrir un nouvel espace littéraire, en se servant du numérique.
La littérature telle que je l’envisage à titre personnel, ce sont des carnets papier, un blog, et des livres papier que je développe moi-même et que je fais imprimer en print-on-demand, tout le reste – la recherche d’un éditeur et d’une reconnaissance sociale en tant qu’écrivain – serait une perte de temps et d’énergie pour moi, et surtout, je n’en ai pas besoin pour continuer à avancer.
 
Philippe Chauché - mai 2020

https://www.lacauselitteraire.fr/dossiers/

mardi 19 mai 2020

En avant la chronique !



Il vient d'arriver
Merci à l'éditeur : Louise Bottu
à Josyane Savigneau, Frédéric Aribit, Carles Diaz et Léon-Marc Levy pour leurs contributions.
Merci à Rita Menz pour le dessin de couverture et à Jérôme Stavroguine pour le dessin de quatrième de couverture.
Il sera en librairie à la mi-juin.
Mais on peut se le procureur chez l'éditeur : https://wwwbottu.com/achat

samedi 16 mai 2020

Philippe Le Guillou dans La Cause Littéraire

 
« La fréquentation de l’œuvre-cathédrale est indéniablement plus stimulante, plus éclairante aussi, que celle des minables autofictions et des œuvrettes fades et calibrées que l’édition contemporaine produit jusqu’à plus soif. Avant d’écrire, il faut lire et admirer, se laisser pénétrer par l’essence, l’éthique d’une écriture ».
 
Le Roman inépuisable est le livre d’une grande passion, d’une infinie passion pour l’art du roman. Philippe Le Guillou est un écrivain qui sait lire, un lecteur qui sait écrire, qui sait offrir ses souvenirs, ses admirations littéraires, et qui en quelques phrases dessine d’admirables portraits d’écrivains. Ils sont tous un bien commun, que Philippe Le Guillou a le bonheur de partager : le style et la langue ! Personne ne sera surpris d’y voir, réellement voir, Marcel Proust : tout en lisant la Recherche, les noms des lieux et des personnages sont pour l’écrivain un enchantement : « j’entends tinter la petite cloche ferrugineuse du jardin lorsque Swann arrive, je suis chez Léonie… dans le petit cabinet sentant l’iris où l’enfant fait l’expérience de la lecture, de la rêverie, des larmes et de la volupté ».
 
L’écrivain-lecteur est un goûteur qui a bon goût, ce goût du savoir et de l’aventure littéraire, a le talent d’offrir en dégustation ses livres éternels. Il dévoile dans ce Roman inépuisable ses escapades éblouissantes et étourdissantes dans sa bibliothèque, ses bibliothèques, de la Bretagne à Paris, et ses cartographies romanesques. Il nous entraîne dans les terres et la langue de Perceval – « ce creuset primordial de légendes et de songes » –, dans les tremblements des Liaisons dangereuses – « une splendeur, une exception majuscule » –, au plus près d’Atala, de René et dans la Vie de Rancé – « Le mouvement et l’éclaircie, l’irradiation de la phrase ». Le charme du Roman inépuisable tient aussi de tout cela, du mouvement, des éclaircies et des irradiations des livres qui miraculeusement apparaissent – lire m’apparaît toujours comme un miracle.
 
« Voyageur toujours, au début surtout, aède ronchonnant, vitupérant à la fin, pamphlétaire égaré, chantre de l’abject et de l’immonde, et perpétuellement mû par une force, l’émotion, et une hantise, son expression, dans le seul canal qui soit : le style ».
 
Les livres lus et relus par Philippe Le Guillou prennent sous sa plume un charme nouveau, un regard plus précis, ils ne cessent de prendre de l’ampleur et de la force, retrouvent une grâce que nous pensions perdue, ils sortent heureux et lumineux du silence où nous pensions qu’ils s’étaient cloîtrés.Le Roman inépuisable fait ainsi apparaître Balzac, qu’il n’aime guère, Hugo, qu’il admire et dont les personnages sont pourvus d’un haut degré d’incarnation, ou encore Flaubert au travail – « Une bonne phrase de prose doit être comme un bon vers, inchangeable, aussi rythmée, aussi sonore » (1).
 
Philippe Le Guillou n’oublie pas les écrivains catholiques, Mauriac, Bernanos, et Claudel – « le plus grand écrivain catholique du XX° siècle, le seul à même de pétrir la glèbe, de sonder les cœurs, d’embrasser le cosmos » ; convoque Michel Tournier – « l’emprise et l’ampleur, les sortilèges et le souffre, la poésie et le mythe » –, Malraux et ses Antimémoires, un livre vertigineux, ou encore Richard Millet, Philippe Forest, et François-Henri Désérable. Le Roman inépuisable n’est pas seulement le roman des écrivains célébrés, des livres admirés, des romans troublants et terribles, c’est aussi celui des éveils, des transformations, des découvertes, des illuminations de l’écrivain, et ses souvenirs surgissent comme des phrases échappées d’un roman inépuisable, qui tous les jours ne cesse de s’écrire.
 
Le Roman inépuisable est d’un inépuisable bonheur, et d’une inépuisable surprise. Philippe Le Guillou a bâti une bibliothèque cathédrale unique, tant elle résonne d’œuvres inoubliables qui fondent la langue française, une langue farouche et vive, gracieuse, troublée et troublante, une langue âpre, ciselée, amoureuse, revancharde, admirative, une langue qui a les pieds en terre, qui ne craint pas de prendre le large, et d’affronter les corsaires de la novlangue. Philippe Le Guillou, en passeur savant, connaît la saveur incomparable de sa langue, ce bien commun qu’il partage, son Roman du roman est son graal, qu’il dévoile et offre sous la protection de Jacques Laurent, le Hussard inspirateur de ce beau livre.
 
Philippe Chauché
 
(1) Lettre de Flaubert à Louise Collet du 22 juillet 1852

 http://www.lacauselitteraire.fr/le-roman-inepuisable-roman-du-roman-philippe-le-guillou-par-philippe-chauche




lundi 11 mai 2020

Grégory Rateau dans La Cause Littéraire




« Les tirs ont cessé dans la matinée mais depuis quelques minutes, c’est reparti, on dirait qu’ils prennent même plus la peine de respirer, ils mitraillent comme des dingues et en continu. Le plus hallucinant, c’est que je ne suis pas le seul à la terrasse de ce café. Des couples ou des bandes d’amis rigolent sans sourciller dès que les échanges en rafale reprennent ».
 
Noir de Soleil est un roman sous haute tension, celle d’un jeune couple, Arthur le narrateur et Ana sa compagne, qui oscille entre la joie et la colère, électrisés par leur amour, et par le tournage d’un petit film à Tripoli, une ville elle aussi sous très haute tension. Noir de soleil est un roman où l’on se déchire, où l’on se séduit, se traque, se trahit, un roman électrisé par ce film qui traque l’amour et la violence qui déchire le Liban. Le narrateur de Noir de soleil est en quête de lumière, celle qu’évoquent Noces et L’Eté d’Albert Camus. Ce voyage au Liban sera cette lumière et cette légèreté gracieuse – « Je viens de la grisaille, toujours cette même teinte uniforme qui plane tout autour, sans jamais laisser percer la moindre parcelle de lumière et d’espoir ».
Noir de soleil est un roman qui se glisse dans l’ombre et la lumière, dans les soubresauts, et les éclats de l’une et l’autre, dans les regards des libanais croisés dans la rue, dans les mots des acteurs du film, dans les rues qui se vident de leur agitation solaire. Tout va très vite dans ce roman, tout n’y est que sauts et soubresauts, humeurs, cris et silences, portés par une langue tendue comme la corde d’un arc.
 
« Le reflet dans le miroir m’apparaît pour la première fois comme un ami, le seul à ne jamais m’avoir fait faux bond. Je lui souris. Je me surprends même à penser à ma propre mort, aux larmes d’Ana, de ma famille, de mes ennemis, j’ai de la tendresse pour moi-même ».
 
Noir de soleil, inspiré par Camus, l’est aussi par le cinématographe, le narrateur s’y projetant, comme il se projette dans le film qu’il réalise avec son amie, c’est sous leur regard : Tripoli ville ouverte et Voyage au Liban (1), et comme dans les films de Roberto Rossellini, rien n’est jamais gagné d’avance, le déchirement, l’effondrement ne sont jamais très loin. Grégory Rateau signe là son premier roman, vif, acéré, tranchant, comme le sont les libanais qu’il croise, qui traversent son film, qui infiltrent son roman. Il ne prend pas de gants, il écrit au crochet, à l’uppercut, gauche, droite, gauche, droite, jusqu’au round suivant. La langue de Grégory Rateau s’offre ainsi, rêche, dure, elle vient de la rue, elle en a l’âpreté, la virulence et la vitalité. Noir de soleil témoigne de tout cela, face au soleil, et face à la mer, dans des noces imaginaires.
 
 Philippe Chauché
 
(1) Rome ville ouverte et Voyage en Italie, films de Roberto Rossellini, où la fiction s’immisce dans la vie saisie sur l’instant, définit comme le néoréalisme italien.


https://www.lacauselitteraire.fr/noir-de-soleil-gregory-rateau-par-philippe-chauche

lundi 4 mai 2020

Roberto Bolaño dans La Cause Littéraire








« Celui qui cligne des frontières s’appelle Destin
mais moi je l’appelle Petite fille Folle.
Celle qui court très vite sur les lignes de ma main
s’appelle Destruction
mais je l’appelle Petite fille Silencieuse
Avui i sempre,
Amics ».
 
Les Editions de l’Olivier se lancent dans une étourdissante aventure éditoriale : publier l’ensemble des poèmes, des courtes histoires et des romans de Roberto Bolaño, qui doit s’achever en 2022.
Ce premier volume rassemble des Poèmes Epars, ceux que l’écrivain n’avait pas choisi d’insérer dans L’Université Inconnue, ou encore Amuleto – « Ça va être une histoire de terreur. Ça va être une histoire policière, un récit de série noire, et d’effroi. Mais ça n’en aura pas l’air » –, les trois premières phrases de ce court roman définissent avec une grande précision les histoires que Roberto Bolaño raconte, le style qui est le sien, cet art du mélange, du plan serré, de saisissement, parfois de l’effroi, du doute, et de l’heureuse distance amusée. Enfin ce sont Appels téléphoniques, Autres histoires, comme autant de romans en devenir, et Etoile Distante qui clôt ce volume exceptionnel, par sa force, sa densité, et son originalité « Et à leur suite la nuit pénètre dans la maison des sœurs Garmendia. Et quinze minutes plus tard, peut-être dix, quand ils partent, la nuit ressort, tout de suite la nuit entre, la nuit sort, efficace et rapide ». Au Chili, l’écrivain a vu la mort saisir et retourner la vie de la jeunesse débordante et débordée de joie et de révolte, la nuit forcer les portes et les fenêtres. Il n’a rien oublié des visages disparus, devenus invisibles, prouvant que seul l’art de roman pouvait les sauver de l’oubli. Force, densité, et originalité de la poésie de l’écrivain chilien, comme des instantanés que la mémoire a transformés, des croquis saisis sur l’instant que l’écriture a lézardés. L’écrivain a des visions, sa mémoire touchée par de vives inspirations. Tout y est toujours limpide et fragile. Il est à Barcelone dans le Barrio Gótico, ou dans La Salle de lecture de l’Enfer – « Du Chili je ne me rappelle qu’une enfant de douze ans – dansant seule sur une allée de gravier » –, poèmes où les corps sont mis à nu, ou l’on salue des Troyens – Admirables citoyens de Troie –, et où l’on se livre à un Tour du monde en 56 paragraphes de la littérature – « J’ai rêvé que je traduisais le marquis de Sade à coups de hache. J’étais devenu fou et je vivais dans une forêt ». L’écrivain marche, boit un café-crème, écoute les voix des amis perdus, et écrit. Rien n’est simple pour l’écrivain gardien de camping, mais il ne cesse d’écrire, des courts poèmes, des fictions fragiles, qui vont donner plus tard naissance à de grands et beaux romans. Le succès se fait attendre, alors il attend, il viendra, et il est venu.
 
« Tous les biens du monde
passent très vite dans sa mémoire
Sauf la renommée et la gloire
(Et la faim et les yeux aimés
qui t’ont regardé pleins de peur
et les voitures arrêtées
dans les rues figées de
Barcelone)
Sauf la renommée et la gloire ».
Juan del Encina
 
Roberto Bolaño est un chercheur d’or, qui dévoile des veines éblouissantes, un orpailleur qui voit comme personne ce qui se cache, dans une rue, à la terrasse d’un café, dans une chambre faite de soie et de désordre, qui passe au tamis du poème des éclats de romans. Ses poèmes sont des jeux de piste aux mille ouvertures romanesques, quelques lignes offertes à son complice Mario Santiago, avec qui il inventa au Mexique l’Infraréalisme (1)« Je me souviens d’une photo qu’il m’a envoyée d’Israël, Roberto Bolaño – une simple photo de métro. – Et ses yeux tournés vers le ciel. – Au dos : des paroles d’une chanson – le ciel se couvre – on dirait qu’il va pleuvoir ». En quelques mots tout est annoncé : un détective attablé, des villes étrangères, seule la radio traverse le silence, maintenant tu te promènes en solitaire sur les quais de Barcelone. Roberto Bolaño est un styliste qui ne cesse d’en brouiller les traces, la force de ses poèmes et de ses courts romans, c’est leur simplicité, leur transparence, leur beauté, la terreur qui parfois s’y glisse, le passé chilien et mexicain y côtoie l’instant barcelonais : « J’ai rêvé que j’étais un vieux détective latino-américain et qu’une Fondation mystérieuse me chargeait de trouver les actes de décès des Latinos Volants. Je voyageais dans le monde entier : hôpitaux, champs de bataille, pulquerias, écoles abandonnées ». Ce premier volume des œuvres complètes est une étourdissante déambulation littéraire, que l’on peut suivre page à page, ou ouvrir au hasard, comme dans une loterie imaginaire, aux heureuses surprises.
 
Philippe Chauché
 
(1) Infraréalisme mouvement poétique fondé en 1975, ces poètes âgés à l’époque de 15 à 22 ans sont pour certains très engagés politiquement, autour notamment de la mouvance trotskyste, ils se définissent comme des poètes rebelles. Les Détectives sauvages parodie cette épopée qu’il a traversée.
 
http://www.lacauselitteraire.fr/oeuvres-completes-i-roberto-bolano-par-philippe-chauche

samedi 25 avril 2020

Jamais la même vague de Frédéric Schiffter dans La Cause Littéraire



« La jubilation de surfer vient de la maîtrise durant quelques instants de la verticalité du corps sur une horizontalité ondoyante, écumante, rapide. Le surf est un rodéo debout. Il faut s’accrocher à l’air jusqu’à épuisement de la monture ».
 
Jamais la même vague est un roman ondoyant, écumant et vif, sorte de rodéo littéraire que livre Frédéric Schiffter avec ses personnages et les aventures romanesques et follement réelles, qui les saisissent, les renversent, les électrisent, et les tétanisent. Jamais la même vague est le roman de deux destinées qui vont se rencontrer, Alice et Boris, l’une va embrasser la vie d’un beau surfeur américain qu’aucune vague n’effraie, l’autre défendre un jeune délinquant néonazi impliqué dans la mort d’un jeune antifa lors d’une bagarre de rue entre deux bandes rivales de jeunes gens énervés, que tout oppose sauf, les poings et les insultes.
Les destinées comme les vagues ne se rencontrent jamais, sauf lorsque la tempête fait rage sur le littoral, et qu’elles sont tout aussi désorientées que les hommes qui les observent. Alice va subir l’assaut de violentes vagues de son amoureux devenu riche et un peu mafieux, la main lestée de plomb pour la frapper ; Boris, voir se transformer son client énervé à l’idéologie frelatée en un fervent lecteur du Coran, barbe et délires à l’appui, et voir disparaître un ami cher, qui a choisi de se perdre dans un désert de neige. Les destinées se croisent souvent quand les vents sont favorables, favorables à leurs humeurs et à leurs passions, Jamais la même vague surfe sur ces vents gracieux et parfois mauvais, avec finesse et brio. Tout vient du surf et tout y revient dans ce livre, le surf que le philosophe-écrivain pratique et admire (1). Le surf, cette vitalité romanesque qui enflamme les hommes et couronne les vagues.
 
« En face de lui, éclairée par la lueur de la lampe du salon, la bibliothèque étalait des romans achetés au fil des années. Il avait devant les yeux les chapitres de son existence. Il lui était difficile de dire combien il possédait d’ouvrages. Peu importait leur nombre. Il avait besoin de leur présence. Ils étaient de vieux amis ».
 
Frédéric Schiffter signe là son premier roman ; le philosophe sans qualités, comme il aime à se faire appeler, réussit un brillant livre d’époque, comme nous dirions de La Belle Epoque, de la fin des années 70 aux années 2000, où brille l’argent facile, les trafics en tout genre, les bagarres, les violences politiques et l’ivresse du sexe, entre la Californie, le Pays basque, et Paris. En admirateur de Michel Houellebecq (2), Frédéric Schiffter s’empare, lui aussi, de tous les travers de la société, de tous ses délires, ses croyances, de ses folies, sa violence sociale, ses rêves, ses perversions, et ses effondrements. Frédéric Schiffter croit dur comme fer au style classique, et affine son roman aux belles manières littéraires. Pour montrer le ridicule, il sait qu’il ne faut à aucun instant tomber dans le ridicule romanesque, pour saisir cette jeunesse étourdie par quelque idéologie mortifère ou telle abondance financière, il ne faut pas se faire procureur, mais romancier. Il sait que jamais la langue ne doit faiblir, se laisser aller, divaguer, chuter ; en tout instant, comme sur une planche de surf, elle doit être ferme et agile. Pour se saisir de l’amour, il faut être un écrivain amoureux. Frédéric Schiffter est un orfèvre qui compose un roman, comme Miles Davis composait Kind of Blue : tout y est parfait, finement orchestré, grandement arrangé, juste, bref, incisif, et si des réflexions philosophiques s’invitent, c’est toujours en mesure, sans la moindre dissonance – Ma mémoire me joue le mauvais tour d’être fidèle. Frédéric Schiffter a le talent d’un accordeur de piano, il donne à son roman une belle résonnance, une force lyrique et nostalgique, sans fausses notes. Il garde des époques qu’il évoque, la force du souvenir, la grâce agile du témoin curieux. Frédéric Schiffter, qui a la passion de philosopher pour lui-même à la manière de Montaigne, réussit ce passage très risqué qui conduit de l’essai à l’art du roman, où dans la confusion du monde, deux êtres se rencontrent et apprennent à s’aimer face à l’océan, d’où se détache l’ombre dansante d’un surfeur. La mort peut attendre, semble-t-il dire dans ses figures légères, nous l’avons tant de fois croisée.
 
Philippe Chauché
 
(1) Une vague ne se cache pas pour mourir. Elle aime disparaître sous le regard des hommes, Petite philosophie du surf, Frédéric Schiffter, Milan, 2005
(2) Houellebecq ne croit pas en l’humanité. Il a parfois pitié d’elle. L’exploitation est la seule réalité sociale et l’aliénation un concept vide, Dictionnaire chic de philosophie, Frédéric Schiffter, Ecriture, 2014.

http://www.lacauselitteraire.fr/jamais-la-meme-vague-frederic-schiffter-par-philippe-chauche

samedi 18 avril 2020

Joseph Mitchell dans La Cause Littéraire



« Dès qu’il arrive dans Fulton Street, le spectacle de ce pandémonium le revigore. Il rejette les épaules en arrière, renifle l’air salé et se frotte les mains. La puanteur de ces commerces de poisson n’a rien de désagréable. “Je vais vous révéler un secret très précieux, m’a-t-il dit un jour. L’odeur du marché aux poissons de Fulton Street vous guérira d’un rhume en vingt minutes. Aucun de ceux qui travaillent dans le marché n’attrape jamais de rhume. Ils ne savent tout simplement pas ce que c’est” » (Old M. Flood).
Joseph Mitchell n’est pas un chroniqueur comme un autre, il a une manière unique de saisir et de se saisir de situations, de dessiner des portraits d’hommes et de femmes croisés, dans la rue, les restaurants, les bars, les marchés (aux poissons), et de les transformer en personnages de roman par l’art du style. Joseph Mitchell saisit sur le vif ce qu’il voit, et le transforme en épopée urbaine foisonnante, entre 1944 et 1946. Old M. Flood possède cette puissance évocatrice, cette haute valeur littéraire qui rend ce récit étourdissant.
On y mange du poisson et des huîtres – « La première qu’il ouvre, tu la prends et tu la sens, comme tu ferais pour une rose, ou un verre de brandy » –, on accompagne, on suit à la trace M. Flood sur le marché aux poissons dans Fulton Street, sur les quais pour assister au déchargement des chalutiers, des senneurs, des coquilliers, il a des manières de capitaine au long cours, de vieux savant des mers, d’encyclopédiste des huîtres et des poissons : « …pose des tas de questions, fouille les tonneaux du regard, y prend, pour l’admirer, ici un bar rayé ou là un rouget, et passe d’une stalle à l’autre l’oreille toujours tendue pour ne rien perdre de ce qui se dit dans le marché ». Le chroniqueur du New Yorker possède non seulement une vue exceptionnelle, l’œil vif d’une mouette, il aurait pu être photographe de l’Amérique, mais il possède également l’oreille affutée d’un sondeur. Il enregistre bruits et conservations, échanges, rires et coups de colère, dans un mouvement permanent. Ces récits sont habités d’une rare vivacité, celle de M. Flood, aux mille vies (1), de ses amis, tous promis à court terme à la disparition, même si M. Flood n’est guère pressé, il a tant de matinées à passer auprès des pêcheurs et de ses mouettes boiteuses.
« Il y a deux Sudistes parmi les clients. L’un vient d’un Etat qui fait sécession tous les quinze jours avec une grande régularité ; il s’exprime souvent avec l’accent très recherché de la bonne société sudiste de manière à ce qu’on ne manque jamais de lui demander : “Vous venez du Sud ?”. Il a peur de s’aventurer au-dehors après la tombée de la nuit à cause de tous ces Nordistes qui traînent dans les rues, et porte toujours sur lui un sifflet qu’il a chipé un soir à un agent de police ivre » (Arrêtez de me casser les oreilles).


Arrêtez de me casser les oreilles est un recueil de portraits et d’articles publiés à l’origine en 1938, des écrits de jeunesse de Joseph Mitchell, immergé dans l’audience d’un procès, dans des théâtres de Vaudeville, où il grave des esquisses de strip-teaseuses, et d’un fabriquant d’éventails pour danseuses, et inventeur de danses – « Tel un matador qui répète une nouvelle passe avec sa cape, M. Sittenberg accorde à la manière dont les danseuses manient ses éventails la même attention qu’un vieux professeur un peu grognon » –, de pasteurs, de rabbins, d’un homme d’affaires qui se fait appeler Father Divine ou plus simplement Dieu, ou encore d’un agent de catcheurs, et d’une comtesse qui boxe : « Elle a une belle voix de soprano. Quand elle est fatiguée de taper dans les sacs de sable, elle entonne quelques airs de Carmen… “Je suis une vraie boule de feu” m’a dit la comtesse en confidence». Ses portraits sont vifs, ses descriptions précises, son style enflammé, ce sont de courtes histoires qu’il nous conte, des instantanés d’Amérique, à la manière d’un photographe qui à mesure qu’apparaissent ses images, en invente d’autres. Son écriture est un révélateur de ce qu’il voit, et de ce qu’il entend, de ce qui se déroule sous ses yeux – « Le grand gaillard italo-américain n’avait qu’un seul bras ; un éclat d’obus lui avait arraché l’autre à hauteur de l’épaule lors de la bataille de l’Argonne». C’est un écrivain au travail, un portraitiste affairé sur le motif. Un journaliste sans fard, sans maniérisme, qui fait sien le réel, et le transmute en brillants éclats romanesques.
Philippe Chauché
(1) « M. Flood n’est pas quelqu’un de précis mais un composite de plusieurs hommes d’un certain âge qui travaillent ou passent du temps au marché aux poissons de Fulton Street ». Note de Joseph Mitchell à l’édition en 1948 des trois chroniques consacrées à M. Flood, Postface de Thomas Kunkel : M. Mitchell et M. Flood. Auteur de L’Hommes aux Portraits. Une vie de Joseph Mitchell, Editions du sous-sol, 2020.

https://www.lacauselitteraire.fr/old-m-flood-un-recit-joseph-mitchell-et-arretez-de-me-casser-les-oreilles-un-recueil-des-recits-joseph-mitchell-par-philippe-chauche




dimanche 12 avril 2020

Colette Fellous dans La Cause Littéraire





« Je dis tour à tour Kyoto, Japon, Kyoto song, mais ce n’est jamais le mot juste, je sais seulement que cet endroit du monde est pour moi à la fois le pays réel et le pays mental, qu’il est très fragile et qu’il pourrait d’une seconde à l’autre disparaître, comme tant d’autres choses ».
 
Kyoto song est le récit inspiré d’un voyage à Kyoto de l’écrivain et de sa petite fille Lisa, âgée de dix ans, curieuse, joyeuse, et attentive : « j’ai envie d’être encore une enfant pour voir le Japon ». Un voyage odorant comme des fleurs des cerisiers, vibrant au rythme des haïkus de Bashô : « Dans le chant de la cigale, rien ne dit qu’elle est près de sa fin ». Un voyage placé sous très haute protection littéraire, Paul Claudel, Roland Barthes, Sōseki ; et cinématographique, Yasujirô Ozu : « (C’est que) tous ses films n’en forment qu’un, ils sont le grand roman qu’il n’a pas écrit, mais filmé ». La voix unique de Colette Fellous vibre à chaque page de Kyoto song, comme elle vibrait lorsqu’elle proposait ses Carnets nomades sur France Culture.
 
Ce livre est un carnet nomade, qui fait se rencontrer le Japon, ses passions, mais aussi son enfance, les douleurs, les pertes, et l’affront absolu, la barbarie d’un viol. Colette Fellous a une voix et donc un style. La petite Lisa a elle aussi une voix et du style, le style de l’enfance heureuse et perméable au monde et à ses découvertes. La voix stylée d’un écrivain, précise, qui vibre comme ces fleurs de cerisiers, et le souvenir de son grand-père, une autre voix de l’enfance, illumine son récit, le protège. Les souvenirs sont les fleurs du printemps précoce (1) de Kyoto song.
 
« Ce livre dont je ne connaîtrai jusqu’au bout que le frémissement car je le voudrais inachevé, irrégulier, poreux, grand ouvert sur le large, le voici qui court entre mes mains, je l’attrape, il se perd, revient, me fait signe, se cache, me tend les bras puis disparaît. Il ressemble à cette brise du matin sur les feuilles d’érable ».
 
Kyoto song est le récit de l’enfance retrouvée, touché par une belle exigence romanesque – « J’ai relevé le store de bambou lentement, j’ai entrouvert la fenêtre, à peine à peine, et j’ai regardé. C’était un samedi matin, je ne voulais pas déranger le paysage, juste regarder ». Ce livre vibre aussi d’heureux instants partagés, de moments où l’écrivain transmet son savoureux savoir à sa petite fille qui virevolte sous ses yeux. Le livre de l’enfance voyageuse de Lisa, du Japon silencieusement traumatisé par les séismes, et le Tsunami qui l’a retourné. Un livre gracieux et habité par d’heureux fantômes qui s’y sentent chez eux, écrivains et poètes – « J’ai laissé cette toute petite chose / que l’on appelle moi / et je suis devenu le monde immense ». Un livre où Lisa collecte les mots qu’elle découvre, et les note dans son carnet de voyage. Des mots qui révèleront ces instants offerts, ces rencontres, ces découvertes, ces visions du Japon. Comme dans la collection qu’elle dirige au Mercure de France, Kyoto song dévoile des Traits et Portraits du Japon, de son nouveau pays natal, mais aussi de son histoire, de ses joies, de ses illuminations, de ses douleurs, de la Renaissance annoncée, des Traits et Portraits habités par un sentiment absolu de l’écriture (2).

Philippe Chauché


(1) Printemps précoce est le nom d’un film de Yasujirô Ozu sorti en 1956.
(2) « J’ai de l’écriture un sentiment absolu », Roland Barthes

https://www.lacauselitteraire.fr/kyoto-song-colette-fellous-par-philippe-chauche

dimanche 5 avril 2020

Kafka dans La Cause Littéraire



« Ma consolation est – et je vais me coucher avec elle – que je n’ai pas écrit depuis si longtemps, que donc ce fait de l’écriture ne peut pas entrer en compte pour évaluer ma situation actuelle, mais que cela devrait quand même, avec un peu de force virile, pouvoir s’arranger au moins provisoirement » (2 octobre 1911, Premier cahier).
 
Pour la première fois un éditeur audacieux propose la traduction intégrale des 12 cahiers qui constituent ces Journaux, écrits par Franz Kafka de 1910 à 1922. Un gros livre de plus de 800 pages, achevé d’imprimer le 17 décembre 2019, jour de la mort de Günther Anders (le 17 décembre 1992 à Vienne, auteur notamment de Kafka pour et contre, Circé, 1990), sur les presses de l’imprimerie Smilkov en Bulgarie. L’écrivain tient un journal, pour lui-même (comme pour ses autres écrits, il avait demandé à Max Brod de les détruire), journal de ce qu’il vit, ressent, rêve, voit – « Forte ondée. Mets-toi en face de la pluie, laisse les rayons d’acier te pénétrer, glisse-toi dans l’eau qui veut t’emporter, mais reste quand même, attends ainsi debout le soleil qui surgit soudainement et sans fin » –, de ce qu’il imagine.
 
 
Kafka - 1922
 
Le réel et la fiction s’y mêlent à merveille, des esquisses romanesques en devenir se dessinent, d’autres s’y déploient – « La terrible tension et la joie, au fur et à mesure que l’histoire se déployait devant moi, c’était comme si je fendais les eaux » (Le Verdict). C’est un journal sous très haute tension, les rêves le troublent, son corps ne cesse de le tourmenter, et souvent le sommeil s’efface, comme s’efface parfois l’attention et les intentions qu’il porte à son Journal, son traducteur note de très fortes disparités quant à la fréquence et à la longueur des notations. Franz Kafka a 27 ans en 1910, il lit Dickens, Strinberg – « L’après-midi parc Chotek, lu Strinberg, qui me nourrit » – et les Journaux de Goethe – « Une pensée de paysage tranquille et réglée s’installe » –, Kafka plus tard : « Insécurité, sécheresse, calme, tout va y passer ». Il fréquente le cabaret Lucerna, le café Savoy, et le bordel Suha, la synagogue Alt-Neu pour la lecture de la Mischna – « Beaucoup d’intérêt pour certaines questions controversées » –, se promène avec sa sœur, rien ne lui échappe, les colères de son père, ses voisines, la rue, les cris, le ciel, il travaille le matin au bureau (Office de protection contre les accidents de travail du Royaume de Bohème), dont il veut se libérer, et parfois, s’absente, pour se mettre à l’écriture d’un roman. Il dort mal, souffre de migraines, de lassitude, il doute, renonce un temps, mais il écrit, il se doit d’écrire. Parfois une ou deux phrases, précises, nettes, éclairantes – « je tire les mots comme s’ils venaient de l’air vide ». Ce journal est celui, et il le note dans le cinquième cahier, des transformations, des preuves aujourd’hui insupportables de ce qu’on a vécu. Ce Journal est un sismographe qui mesure chaque tremblement de l’état de santé, des pensées, des rêves de l’écrivain de l’Altstädter Ring de Prague.
 
« Aujourd’hui je n’ose même pas me faire de reproches. Les crier dans ces jours vides cela ferait un écho affreux » (22 décembre 1910, Deuxième cahier).
« Réveillé par un froid matin d’automne avec une lumière jaunâtre. Forcer son chemin à travers la fenêtre presque fermée et planer encore devant les vitres avant de tomber, les bras étendus le ventre bombé les jambes repliées vers l’arrière comme les figures de proue des navires d’autrefois » (Troisième cahier).
 
Ces Journaux peuvent se lire comme l’on déambule dans une ville sans se fixer de chemin précis, à la manière des « dérives » situationnistes. On y entre et l’on en sort, on se saisit de notations, de remarques, d’impressions, des éclats décousus (1), qui ne peuvent que nous entraîner dans la lecture ou à la relecture des romans de Franz Kafka qui hantent ces JournauxLe Verdict, mais aussi le ProcèsLa Colonie pénitentiaire, s’écrivent là sous nos yeux, non sans doutes, sans hésitations, sans renoncements : « Je suis à l’ultime frontière, devant laquelle je vais peut-être devoir rester assis pendant des années, pour pouvoir peut-être ensuite recommencer une nouvelle histoire qui restera de nouveau inachevée » (Deuxième cahier des Liasses). Ces Journaux eux aussi semblent parfois inachevés, flottants, hésitants, à deux phrases de la rupture, c’est aussi cela qui les rend passionnants, indispensables, à qui veut s’immerger dans l’âme et le corps de Kafka, mais aussi dans son style, ses styles, dans cet art tremblant, qui en fait une exception, une heureuse et passionnante exception littéraire.
 
 
 
 
« Ses romans, c’est la fusion sans faille du rêve et du réel. A la fois le regard le plus lucide posé sur le monde moderne et l’imaginaire le plus déchaîné. Kafka, c’est tout d’abord une immense révolution esthétique. Un miracle artistique » (Milan Kundera, L’art du roman, Gallimard, coll. Folio).
 
Philippe Chauché