mercredi 30 avril 2008

Les Pensées du Temps

" Écrire c'est faire. Dire c'est être. Décrire (dire-rire-écrire) c'est penser. Le temps ne s'écoule pas, et le monde ne se délite pas pas dans le temps. Le monde est engendré selon le jeu, le jeu selon la pensée. Ma pensée est mon temps. Ma pensée se joue du temps. Ma pensée se tend, et dans cette tension, arc, ma pensée décoche ses instants, cithare, ma pensée fait résonner ses heures. L'heur de ma pensée fait raisonner les heurts du temps. (1)

" Isidore de Séville : Dieu avait institué un lieu où le feu ne brûlait pas, où l'eau ne noyait pas, où le temps n'avançait pas, où les fauves ne tuaient pas, où les épines ne piquaient pas, où la nudité ne scandalisait pas. " (2)

Tout est divinement simple, j'écris dans la partition permanente du temps, j'écris à la clé, sur les portées, à hauteur du divin, le corps légèrement penché, les doigts aiguisés par les verbes, l'avant bras en lévitation, les yeux ouverts sur l'espace, le corps aux aguets, j'écris comme chasse le lion, comme se tend la corde de l'arc, j'écris dans l'élévation permanente de la pensée douce, dans la chaleur du corps, et la douceur du regard.

Que mille fleurs de muguet soulignent ton regard.

à suivre

Philippe Chauché



(1) Les intérêts du temps / Stéphane Zagdanski / L'Infini / Gallimard / 1996
(2) De Paradiso voluptatis / Les Paradisiaques / Pascal Quignard / Grasset

mardi 29 avril 2008

Chinois dit-il !

" Qui veut corriger sa nature innée par des études vulgaires, afin de la ramener ainsi à son état originel, qui veut régler ses désirs par des pensées vulgaires, afin de parvenir par là à la clairvoyance, ceux-là ne sont que des esprits brouillons et aveuglés.

Le Tao ne peut pas exister dans une conduite mesquine, la vertu dans des connaissances étroites. Des connaissances étroites mutilent la vertu ; une conduite mesquine offense le Tao. C'est pourquoi il est dit : " Réforme-toi toi-même et voilà tout. Qui se contente de garder son intégrité est heureux. " (1)"

" Devant mon lit, la lune jette une clarté très vive ;
Je doute un moment si ce n'est point la gelée blanche qui brille sur le sol.
Je lève la tête, je contemple la lune brillante ;
Je baisse la tête et pense à mon pays. " (2)


J'ai traversé collines et plaines sèches, franchi rivières en folies et montagnes glacées.
J'ai plongé une nouvelle fois mon regard dans l'oeil de la carpe blanche.
Aimé sous les flèches bleues des martinets.
J'ai retrouvé la porte du temple, bénie de fleurs sauvages.
Je tiens le vide, et à l'autre bout de la pièce mon corps se repose.

Elle aimait lire la Chine, elle passait des journées entières allongée dans les livres qu'il lui offrait. Plus elle lisait, moins elle en savait, aimait-elle à dire et ajoutait, il en va de même des hommes, plus je les aime, moins j'en sais et cela est réjouissant, je sais seulement, le masque, le double, le temps, les mots et la jouissance, ce qui finalement n'est rien. C'est avec ce rien qu'il faudra compter, lui avait-elle écrit au dos d'une carte représentant le portrait unique tracé à l'encre noire de Tchouang-tseu. Il ignore ce qu'elle est devenue, elle doit sourire en entendant ce qui se dit, s'écrit, aujourd'hui de la Chine. Le sourire c'est le rien de la révolte.


Que mille éclats de Chine accompagnent tes éclats de rire


à suivre


Philippe Chauché



(1) Corriger la nature / Tchouang-tseu / Philosophes taoïstes / Bibliothèque de la Pléiade.

(2) Li-Taï-Pé / Poésies de l'époque des Thang / traduct. du Marquis d'Hervey-Saint-Denys / Editions Ivrea

lundi 28 avril 2008

Loin du Bruit et de la Fureur

" Ils étaient allongés tous les deux maintenant, silencieux, et le colonel sentait battre le coeur de la jeune fille. Il est facile de sentir battre un coeur sous un chandail noir tricoté par quelqu'un de la famille ; et la chevelure sombre gisait longue et lourde, sur le bras valide. Lourde ? Non, songea le colonel, rien de plus léger au monde. Et la jeune fille était là, calme et aimante ; et tout ce qu'ils possédaient était en totale communion. Il l'embrassa sur la bouche, doucement et avidement, puis ce fut soudain comme s'il y avait de la friture sur la ligne, alors que la communication avait été parfaite jusqu'alors.
- Richard, dit-elle. Je regrette que les choses soient si difficiles.
- Il ne faut jamais regretter, dit le colonel. Ne jamais parler de bilans et de pertes, ma fille.
- Répète.
- Ma fille.

- Voudrais-tu me raconter les choses gaies dont je me souviendrais toute la semaine, et puis me parler encore de la guerre, pour mon éducation ?
- Laissons tomber la guerre. " (1)

Il faisait semblant de dormir et ouvrait de temps en temps les paupières pour la voir d'un battement d'aile de papillon traverser la chambre, s'asseoir à sa table, ouvrir un cahier, un autre, les refermer, se pencher sur quelques notes qu'il n'avait pas eu temps de recopier. Son visage était éclairé par la lumière du matin, elle devait se demander si elle pouvait ouvrir la fenêtre et laisser la douceur pénétrer dans la chambre, elle hésitait, dehors la rue était bruyante et il pourrait se réveiller, alors elle prenait un autre cahier et lisait, ou peut être rêvait-elle, à ce qu'il lui lirait le soir même. L'avancée des travaux disait-il, comme sur un chantier, régulièrement il faut faire un état des lieux, pour vérifier si tout cela tient, s'il ne manque rien, si le rythme est toujours là, si les phrases s'accordent au temps, si les mots miroitent toujours, si l'histoire qu'il écrit est à lire ou à jeter. Il s'en moquait aujourd'hui, comme il se moquait d'ailleurs des rendez-vous qu'on lui avait donné dans l'après-midi pour qu'il évoque ce dernier roman qui avait énervé tout le monde. Il préférait rester là, allongé dans cette chambre d'hôtel, inconnu, éloigné du tumulte, du bruit et de la fureur. Il ferma les yeux, et ne pensa plus à rien. Elle ferma le second cahier et se retourna, il dormait, comme dans les livres qu'il écrivait, il écrivait comme il dormait, se dit-elle, dans une sorte de repos profond, vide et illuminé. Elle se leva, se pencha sur le lit et l'embrassa. Elle ne sentit rien du frisson qui venait de le saisir. Il savait ce qui s'annonçait, il ouvrit les yeux et lui sourit. Il sentit la lame traverser son coeur de haut en bas.
- Tu devrais profiter du soleil pour aller dans le parc, je t'y rejoindrai dans une heure ou deux
- Tu n'as besoin de rien
- Tout va bien, belle enfant, tout va bien.

" Cela avait commencé très simplement. Elle aimait ce qu'il écrivait et elle avait toujours envié la vie qu'il menait. Elle pensait qu'il faisait exactement ce qu'il avait envie de faire. Les circonstances, les démarches grâce auxquelles elle se l'était acquis, et la manière dont elle avait fini par tomber amoureuse de lui, avaient suivi une progression régulière au cours de laquelle cette femme s'était construit une nouvelle vie, tandis qu'il monnayait ce qui restait de son ancienne existence. " (2)

Que mille fleurs de cotons s'élèvent sous tes pas

à suivre

Philippe Chauché

(1) Au-delà du fleuve et sous les arbres / Ernest Hemingway / Oeuvres Romanesques / Bibliothèque de la Pléiade
(2) Les neiges du Kilimandjaro / Ernest Hemingway / Oeuvres Romanesques / Bibliothèque de la Pléiade

dimanche 27 avril 2008

L'Unique

Position éminemment chinoise, elle apparaît là où on ne l'attend pas, et disparaît lorsque l'on voudrait l'entendre, enfin parfois. Elle brouille les cartes, jamais les partitions sous ses doigts, ne se sont jamais autant élevées, on pourrait même dire qu'elles brûlent.
Serais ce une sorcière ? Pas le moins du monde, ici l'art n'est pas divinatoire, ni jamais diabolique, mais profondément inspiré, le diable qui manque d'inspiration, n'y retrouve pas ses accords, et c'est une bonne nouvelle.
Mozart, Beethoven, Bach, Chopin, Bartok, Prokofiev, Scarlatti, Schumann, Ravel, à chaque seconde son compositeur, à chaque instant sa création, à chaque saison, sa grâce.
Chez elle, tout tient dans cette respiration de flammèche.
Elle enregistre beaucoup, traverse le globe musical de Haut en Bas, du Sud au Nord, d'Est en Ouest.
A Logano c'est le Paradis, ses "friends" sont là, irradiés, Nicholas Angelich, Renaud Capuçon, Mischa Maisky, et beaucoup d'autres. (1)
Identité : musicienne. Âge : musicienne. Sexe : musicienne.

Que mille accords silencieux chassent les démons

à suivre

Philippe Chauché
(1) Martha Argerich And Friends / Live from Lugano Festival 2007 / Emi

samedi 26 avril 2008

La Nature de l'Amour

" Les poètes n'ont (donc) pas eu raison de nous dépeindre l'amour comme un aveugle ; il faut lui ôter son bandeau, et lui rendre désormais la jouissance de ses yeux. " (1)

" Accuse-moi de tout : j'ai négligé
Tout ce qui eût payé tes grands mérites,
J'ai oublié d'attester ton amour
Auquel jour après jour rien n'est qui ne m'attache.

J'ai fréquenté de douteux inconnus,
J'ai gaspillé tes droits coûteusement acquis,
J'ai déployé ma voile à tous les vents
Qui pouvaient me porter le plus loin de toi.

Note donc mes écarts, prémédités,
Redouble l'évidence par le soupçon,
Traîne-moi sous le feu de ta colère,
Soit ! Mais ne tire pas sur moi, ne me hais pas !

Puisque, c'est ma défense, je ne voulais, bien fort,
Qu'éprouver la constance de ton amour. (2)

" N'aimer uniquement que ce qui t'arrive et ce qui constitue la trame de ta vie.
Est-il rien, en effet, qui te convienne mieux ? " (3)

On disait de lui, qu'il était doué pour la vie, que tout lui réussissait, qu'il écrivait dans une allégresse permanente, dans un élan gracieux, tout ce qu'il touchait disait-on se transformait en or, on aimait sa compagnie, sa présence, cette tension du verbe et ses abandons du corps, il était traversé par le temps, il s'en était fait, aimait-on rappeler, un confident, on le croisait silencieux, et jamais personne n'osait le déranger, on l'aimait pour ses lyriques envolées, où ses mots flottaient dans l'espace pour s'épanouir en bouquets luxuriants lorsqu'ils retombaient dans les oreilles expertes de ses amies. Personne ne se serait autorisé à lui demander ce qu'il pensait de l'amour, il n'aurait d'ailleurs pas répondu à une telle question. Un jour, alors que la nuit s'était installé et qu'il allait souffler ses dernières bougies, il demanda son nécessaire à écriture, et traça d'une main encore leste, ces mots, qu'il souhaita que l'on inscrive sur la pierre qui le protégeait des dernières tentations diaboliques :
" Il aura à chaque instant vécu dans l'amour, sans peur, sans pleur, sans doute, mais dans la sérénité du vide. "

Que mille tulipes s'épanouissent dans ton regard.

à suivre

Philippe Chauché
(1) Discours sur les passions de l'amour / Pascal / Oeuvres / La Pléiade / 1936
(2) Sonnets / W. Schakesperare / traduc Yves Bonnefoy / Poésie / Gallimard
(3) Pensées pour moi-même / Marc-Aurèle / traduc Mario Meunier / Garnier-Flammarion

jeudi 24 avril 2008

L'Eclat et les Eclairs

" L'homme n'aime pas demeurer avec soi ; cependant il aime : il faut donc qu'il cherche ailleurs de quoi aimer. Il ne le peut trouver que dans la beauté ; mais comme il est lui-même la plus belle créature que Dieu ait jamais formée, il faut qu'il trouve dans soi-même le modèle de cette beauté qu'il cherche au dehors. Chacun peut en remarquer en soi-même les premiers rayons ; et selon que l'on s'aperçoit que ce qui est au dehors y convient ou s'en éloigne, on se forme les idées de beau ou de laid sur toutes choses. " (1)

" D'ordinaire, le malheur est un effet de la folie ; et il n'y a point de contagion plus dangereuse que celle des malheureux. Il ne faut jamais ouvrir la porte au moindre mal, car il en vient toujours d'autres après, et même de plus grands qui sont en embuscade. La vraie science au jeu est de savoir écarter ; la plus basse de la couleur qui tourne vaut mieux que la plus haute de la partie précédente. Dans le doute, il n'y a rien de meilleur que de s'adresser aux sages : tôt ou tard on s'en trouvera bien. " (2)

Il était passé maître dans l'art d'embrasser leurs folles passions, et d'en écarter les douloureux ravages, ce qui n'arrangeait pas sa réputation, il ne savait pas écouter leurs pleurs et leurs lamentations, n'acceptait leurs doutes que dans un réjouissant éclat de rire, il rejetait d'un revers de main leurs rêves de fidélité, leurs peurs de la vieillesse et de la mort et toutes les autres sornettes dont elles ornaient leur toilette, et si elles décidaient de s'en défaire, il se mettait à danser et à embrasser leurs yeux de fées.
Il ne faisait pas son âge comme elles disaient, sans préciser réellement quel âge elles lui donnaient, et ce n'était finalement pas pour lui déplaire, cela faisait des siècles qu'il n'avait plus d'âge, seulement une présence intacte au monde, une vive incrustation dans le temps, cela en surprenait plus d'une, il les invitait " à faire avec ", puis il passait à autre chose, à la musique par exemple, persuadé, que son écoute révélait beaucoup de sa façon d'être au monde, et lorsque la nuit s'installait il osait en dire autant de l'amour, de la jouissance, de la peinture, des fleurs, et de l'écriture.
L'écriture, l'art romanesque, lui allait comme un sourire, il ne s'en lassait pas, et s'armait de mots coupants comme des épées de Tolède, pour mieux traverser l'espace et s'en vider, on ne se nourrit finalement que de peu de choses.
Il avait par quelques exercices précis et secrets, appris à s'aimer, ainsi il pouvait en faire profiter quelques déesses qui s'aventuraient dans les écarts de sa vie divine, et lui offraient sans chantage aucun leur liberté absolue.

" Je descendis de cheval ; je lui offris le vin de l'adieu,
Et je lui demandai quel était le but de son voyage.
Il me répondit : Je n'ai pas réussi dans les affaires du monde ;
Je m'en retourne aux monts Nan-chan pour y chercher le repos.

Vous n'aurez plus désormais à m'interroger sur de nouveaux
voyages,
Car la nature est immuable, et les nuages blancs sont éternels. " (3)


Que mille bonheurs fleurissent dans tes yeux marins.

à suivre

(1) Discours sur les passions de l'amour / Pascal Oeuvres / Bibliothèque de la Pléiade / 1936

(2) L'art de la prudence / Baltasar Gracian / traduct Amelot de la Houssaie / Rivages poche

(3) Ouang-Oey / Poésies de l'époque des Thang / traduct du Marquis d'Hervey-Saint-Denys / Editions Ivrea /

mardi 22 avril 2008

L'Idée Aventureuse (2)


" Une année, encore une année dont le printemps s'écoule ;
En cent années à peine se voit-il un homme de cent ans.
Combien de fois nous sera-t-il donné, comme aujourd'hui,
de nous enivrer au milieu des fleurs ?
Ce vin coûterait son pesant d'or qu'il ne faudrait pas regretter le prix. " (1)
"Elle ignorait qu'il fallait pour conquérir le monde user de masques et ruses, elle ignorait qu'en amour il en était de même, qu'il fallait transformer sa chambre en théâtre, la comédie des situations devenait celle des corps, tout n'était que théâtre, et c'est bien là, que se révélaient toutes ses capacités dans l'art de donner la réplique, le corps du texte n'était autre que celui des situations. Avancer masqué, était un art bien plus délicat que celui que l'on voulait bien présenter, comme le fruit de fidélités et de vérités communes, elle ignorait que tout cela demandait un art accompli du déplacement et du dépassement, la seule vérité qui valait, c'était son absence. Et dans cette absence on pouvait percevoir un art poétique rare. " (2)
Le temps d'une traversée nocturne et poétique, accordé aux éclats de la lune, la ville offre un autre visage, d'autres courbes, les rues silencieuses et studieuses s'étonnent du silence de ma démarche feutrée, les vierges suspendues arrosent d'éclats de rose ma peau dorée, mes bras battent une mesure silencieuse et secrète, tout mon corps vérifie la géométrie cachée de la ville. Le temps s'accorde à mon regard et chacune de mes pensées vérifie mon accord parfait au présent absolu. Le temps d'une traversée nocturne, j'accroche au revers de ma veste un bouquet de violettes, mon sourire donne toute la mesure du bonheur et enivre les porches sombres, les arches aux stupides graffitis, les chats vagabonds, les égarés aux pensées boiteuses, quelques fées dont les ombres s'allongent sous mes doigts d'alchimiste improvisateur. J'improvise ainsi ma vie, fidèle aux musiques des déesses sereines et délicieuses. Puis vient le jour, et la lumière de Dante poursuit son travail de vie, je laisse le travail de mort aux marchands d'illusions et aux censeurs bavards, j'embrasse du regard, du geste, des lèvres, des paumes des mains, ces élancées vagabondes que je croise sur les places de la ville, j'y célèbre la joie vive et voluptueuse, corps qui dansent dans le temps adoré.
" La théorie sensualiste constitue naturellement une avant-garde parce qu'elle traduit et célèbre le déploiement du vivant après cette traversée du désert, de l'enfer, que représente la plongée dans ce que les uns appellent la pulsion de mort et les autres la violence ontologique de l'homme, que l'humanité débarrassée de ses carcans est en train pour le meilleur et pour le pire d'expérimenter, et qui n'est en fait que le résultat global des souffrances et des violences subies par les individus ( et aussi celles faites aux groupes humains ) dans leur développement poétique, sentimental, voluptueux contrarié. Ce qui se conçoit bien dans cette préhistoire patriarcale, esclavagiste et marchande dont nous sommes loin d'être sortis. " (3)
" Je la suis en pensée sur les places et dans les ruelles, sur les ponts et au bord de l'eau, le cliché est juste, la cité idéale a été conçue et construite au moins un fois. Comment retourner la honte de la viande humaine, comment assurer une dictature de l'esprit dans une république des corps ? Solution esthétique et mathématique. Compartimentation, écoulement, zones étanches, angles, invisibilités, profils, retenues, bassins, ouvertures sur ouvertures, passages couverts, coupures, coins, suspensions, reflets. On peut rêver là d'une population éveillée poursuivant ses calculs, société de Chinois discrets. Pas de bruit, sauf les sirènes des bateaux, les cloches, ou bien, parfois, multipliant les creux, des coups de marteau contre les coques, on répare pour naviguer, chaque percussion est encourageante, favorable, commerce, glissement, silence, évaporation d'atomes, temps lent, rapide, aéré. " (4)
Rien ne m'est plus favorable que l'ombre du Palais des Papes, rien ne m'encourage plus que les italiens majestueux du Petit Palais, rien n'est plus doux que ton regard égaré Place Pie, nous sommes sous la protection des dieux, des déesses et des fées. Nos absences partagées sont incompréhensibles, nos distances distinguées paraissent autant de diamants en devenir. Nous voyageons dans un espace infini. Et parfois, un martinet nous invite à un dialogue coloré.
" Effleurant les feuilles,
Une fleur blanche est tombée
Dans l'obscurité ."
Bascho
Que mille effleurements dissipent les orages.
à suivre
Philippe Chauché




(1) Tsoui-min-tong / Poésies de l'époque des Thang / traduct. du Marquis d'Hervey-Saint-Denys / Editions Ivrea
(2) Message anonyme reçu une nuit de pluie d'avril 2008.
(3) R.C. Vaudey / Manifeste sensualiste / L'Infini / Gallimard
(4) Philippe Sollers / La Fête à Venise / Gallimard

lundi 21 avril 2008

Demain est un autre jour

En attendant d'y voir plus clair, je baisse mes voiles, demain sera un autre jour, sans diableries.

à suivre

Philippe Chauché

samedi 19 avril 2008

André Breton l'Admirable (2)

" La journée sera belle, je la vois filtrer dans tes yeux où elle a commencé, plus trouble, par être si belle. Ils sont de cette eau même, aux point où elle glisse au soleil sur les silex bleus et l'arc qui de très haut les surplombe est du plus délié, du plus sensible pinceau de la martre, non des reflets qu'il peu ravir, mais le frémissement de ce pinceau distrait seulement par la pensée du pelage de la gracieuse bête en alerte. De tels coups de feu floconnent encore dans le lointain ! " (1)
Rien ne pouvait advenir, je me laissais porter jusqu'à la jetée, là face à la mer désenchantée, j'épousais du regard l'espace des mouettes et des poissons lune, et dessinais d'un geste invisible la courbe de tes divagations.
" Voici à la légèreté de ton pied le parapet si peu assuré qu'on doit le maintenir la nuit de lourdes pierres, ce qui n'empêche pas quand bon lui semble la tempête de le traiter en jouet de paille, voici le sable fin constellé d'ombelles par le pas des oiseaux. (2)
La transformation de l'espace dépendait du mouvement souterrain des rivières oubliées, parfois lorsque le brouillard avait la densité de la musique de Sofia Gubaidulina, des sirènes glissaient entre les pavés d'algues noires et arrêtaient le temps.
" A la pointe de la découverte, de l'instant où pour les premiers navigateurs une nouvelle terre fut en vue à celui où ils mirent le pied sur la côte, de l'instant où tel savant put se convaincre qu'il venait d'être témoin d'un phénomène jusqu'à lui inconnu à celui où il commença à mesurer la portée de son observation - tout sentiment de durée aboli dans l'enivrement de la chance - un très fin pinceau de feu dégage ou parfait comme rien autre le sens de la vie. " (3)
Tout ce qu'il écrivait, semblait frappé d'une étrange maladie, sorte de mildiou, qui contaminait sa phrase et la rendait sèche et stérile, les feuilles qu'il avait noirci avait viré au vert pâle, certaines tombaient déjà en poussière, ses mains mêmes semblaient trembler de ce mal inconnu. Il me confia cette mésaventure et me demanda quelques conseils, que je ne manquais pas de lui offrir : c'est simple, ce que tu écris doit se transformer en or du temps, mais pour cela oublie ce qu'ils attendent de toi, ne mise que sur ta propre pulsation, ton sang, ta peau, ton geste, si la maladie a gagné tes phrases, c'est qu'elles les portaient en germe, jette aux orties les attributs malheureux dont tu habilles ta prose, et n'offre au temps que le bonheur d'écrire dans la joie, tout un art à découvrir à chaque instant.
Que mille pinceaux se lèvent pour toi
à suivre
Philippe Chauché
(1) André Breton / Arcane 17/ Jean-Jacques Pauvert Editeur /

(2) d°

(3) André Breton / L'amour fou / Editions Gallimard / 1937

vendredi 18 avril 2008

André Breton l'Admirable

" On commençait à se défier des mots, on venait tout à coup de s'apercevoir qu'ils demandaient à être traités autrement que ces petits auxiliaires pour lesquels on les avait toujours pris ; certains pensaient qu'à force de servir ils s'étaient beaucoup affinés, d'autres que, par essence, ils pouvaient légitimement aspirer à une condition autre que la leur, bref, il était question de les affranchir. A l'"alchimie du verbe" avait succédé une véritable chimie qui tout d'abord s'était employée à dégager les propriétés de ces mots dont une seule, le sens, spécifié par le dictionnaire. Il s'agissait : 1° de considérer le mot en soi ; 2° d'étudier d'aussi près que possible les réactions des mots les uns sur les autres. Ce n'est qu'à ce prix qu'on pouvait espérer rendre au langage sa destination pleine, ce qui, pour quelques uns dont j'étais, devais faire faire un grand pas à la connaissance, exalter d'autant la vie. " (1)

Les mots frappés de cécité retrouvent la vue, les mots oubliés, censurés, criblés de balles renaissent, les mots déboussolés, désorientés, déboulonnés retombent sur leurs pieds et se mettent à faire la roue dans la rue de la Sorgue, les mots soldés et prostitués sur les murs blancs de la ville se transforment en roses noires, les mots asexués se redressent dans leur divine passion de la vie, les mots crissent sous la dent, et glissent sous mes doigts électrifiés par les rayons de lune.

Que mille mots d'ambre s'aventurent dans ton regard.

à suivre

Philippe Chauché

(1) Les mots sans rides (extrait) / André Breton / Les Pas Perdus / L'Imaginaire / Gallimard / 1990

La Chine Toujours (3)

" Le soleil a franchi pour se coucher la chaîne de ces hautes montagnes,
Et bientôt toutes les vallées se sont perdues dans les ombres du soir.
La lune surgit du milieu des pins, amenant la fraîcheur avec elle,
Le vent qui souffle et les ruisseaux qui coulent remplissent mon oreille
de sons purs.

Le bûcheron regagne son gîte pour réparer ses forces épuisées ;
L'oiseau a choisi sa branche, il perche déjà dans l'immobilité du repos.
Un ami m'avais promis de venir en ces lieux jouir avec moi d'une nuit si belle ;
Je prends mon luth et, solitaire, je vais l'attendre dans les sentiers herbeux. " (1)

" Les gens cherchent à savoir ce qu'ils ne savent pas encore ; ils devraient plutôt
chercher à savoir ce qu'ils savent déjà " (2)

" Il me reste encore quelques plaines à traverser, quelques montagnes à gravir, quelques villes à éviter, avant d'arriver là où elle m'attend, au delà du fleuve et sous les arbres. "
Épitaphe recopiée sur une tombe à Venise.
Voici la mienne à inscrire dans mille ans sur ma tombe vénitienne :
" Ne croyez pas ce que l'on vous raconte, il n'y personne sous cette pierre. "

Que mille voiles blanches t'accompagnent.

à suivre

Philippe Chauché

(1) Mong-kao-jèn / Poèsies de l'époque des Thang / traduc. du Marquis d'Hervey-Saint-Denys / Editions Ivrea
(2) Zhuang Zi / Les idées des autres / Idiosyncratiquement compilées par Simon Leys pour l'amusement des lecteurs oisifs / Plon

jeudi 17 avril 2008

Pour Césaire et Lautréamont

" Il inventa la mythologie moderne.
Il chante sur le mode convulsif des adolescences impubères le chant orgiaque de la Pureté.
Il renonça à la combustion crétinisante des sous-produits de l'esprit.
Il découvrit la glaçante puissance hystérique de la Parodie.
Il accoucha, comme de leur fruit naturel, la logique de l'absurde, le grotesque de la logique.
Il comprit le premier la bouleversante-démiurgique valeur de l'humour. Grâce à d'inouïs retournements de la logique, il créa des dépaysements inassumables, magnétisant les sordidités les plus compactes, apprivoisant l'horrible, rendant au pain son goût de souffre, au vin sa nature de jaspe, au pain et au vin, leur nature de miracle. "

Aimé Césaire / La poésie de Lautréamont belle comme un décret d'expropriation / in Tropiques 1943 repris dans L'Infini/ Gallimard / N° 34 été 1991

" Là
où l'aventure garde les yeux clairs
là où les femmes rayonnent de langage
là où la mort est belle dans la main comme un
oiseau
saison de lait
là où le souterrain cueille de sa propre
génufexion un luxe
de prunelles plus violent que des chenilles
là où la merveille agile fait flèche et de feu de tout
bois..."
Prophétie (extrait) Aimé Césaire

" On ne me verra pas, à mon heure dernière (j'écris ceci sur mon lit de mort), entouré de prêtres. Je veux mourir, bercé par la vague de la mer tempétueuse, ou debout sur la montagne... les yeux en haut, non : je sais que mon anéantissement sera complet. D'ailleurs, je n'aurais pas de grâce à espérer. Qui ouvre la porte de ma chambre funéraire ? J'avais dit que personne n'entrât. Qui que vous soyez, éloignez-vous ; mais, si vous croyez apercevoir quelque marque de douleur ou de crainte sur mon visage d'hyène (j'use de cette comparaison, quoique l'hyène soit plus belle que moi, et plus agréable à vivre), soyez détrompé : qu'il s'approche. Nous sommes dans une nuit d'hiver, alors que les éléments s'entrechoquent de toutes parts, que l'homme a peur, et que l'adolescent médite quelque crime sur un de ses amis, s'il en est ce que je fus dans ma jeunesse. "

Les Chants de Maldoror / Lautréamont / Poésie Garnier Flammarion /

Tombeau

N'écoutez pas ce qu'ils disent de l'homme,
N'écoutez pas ce qu'ils vont dire de l'écrivain,
Restez dans le silence,
Dans la rumeur des mots qui roulent comme les vagues blanches,
Restez dans la musique,
Et l'éclat du tambour qui fait s'envoler les filles.

Restez dans le temps des mots nègres, ils brillent et gifflent ceux qui n'entendent plus leur musique de chair et de jouissance.


Que mille pages noires brillent entre tes doigts.

à suivre

Philippe Chauché




mardi 15 avril 2008

L'art du Temps

" La parfaite vertu est le beau idéal du monde intellectuel. Il y a quelques rapports entre l'impression qu'elle produit sur nous et le sentiment que fait éprouver tout ce qui est sublime, soit dans les beaux arts, soit dans la nature physique. Les proportions régulières des statues antiques, l'expression calme et pure de certains tableaux, l'harmonie de la musique, l'aspect d'un beau site dans une campagne féconde, nous transportent d'un enthousiasme qui n'est pas sans analogie avec l'admiration qu'inspire le spectacle des actions honnêtes. " (1)

" Le bon choix suppose le bon goût et le bon sens. L'esprit et l'étude ne suffisent pas pour passer heureusement la vie. Il n'y a point de perfection où il n'y a rien à choisir. Pouvoir choisir, et choisir le meilleur, ce sont deux avantages qu'a le bon goût. Plusieurs ont un esprit fertile et subtil, un jugement fort, et beaucoup de connaissances acquises par l'étude, qui se perdent quand il est question de faire un choix. Il leur est fatal de s'attacher au pire, et l'on dirait qu'ils affectent de se tromper. C'est donc un des plus grands dons du Ciel d'être né homme de bon choix. " (2)

Que de transports affligeants en ces temps, que de délices malmenés, que d'histoires rayées par la seule volonté d'hommes sans goût. Pour en saisir toute la malignité, il suffit simplement d'écouter, de voir, de lire, d'écouter ce qui se dit autour de nous, de voir ce que l'on veut bien nous montrer du monde et de lire ce qui s'écrit aujourd'hui, ce qui croit s'écrire pourrions ajouter. Alors, alors que la vie de délices est là, dans le geste léger des filles qui volent, dans la lumière qui rayonne des Sonates de Domenico Scarlatti, dans l'étude silencieuse de la Bible, dans les envolées jubilantes des corps qui ont appris a vibrer dans les ondes du temps, dans le silence luxuriant des sculptures du Bernin, ces corps dans la jouissance de l'apesanteur, sous les arbres et à l'abri de la rumeur bavarde de ces temps agités.

Que mille éclats d'ocre soulignent ton sourire.

à suivre

Philippe Chauché

(1) Madame de Staël / De la littérature / GF Flammarion
(2) Baltasar Gracian / L'homme de bon choix in L'art de la prudence / traduc. Amelot de la Houssaie / Rivages poche

lundi 14 avril 2008

Les Filles Volent

" C'est surtout Anna Livia que je regardais. Il y en avait deux ou trois comme elle qui lubrifiaient la circulation des vitesses. Pas du tout le genre asséchées : l'interdiction, elles la vivaient avec des lenteurs onduleuses ; le mambo agissait en catimini sur les hanches. Des italiennes, je crois, et quelques Coréennes, plus petites, tournoyantes, vrillées sur elles-mêmes dans une torsion sensuelle. Quant à Anna Livia, son corps appelait la fougue, le caprice, les désordres ardents. Un peu fille à Dionysos : bacchante heureuse, avec une espièglerie sobre, et cette douceur souveraine que j'avais vue déjà sur le pont des Arts. Je ne regardais qu'elle : le moindre détail, un frémissement de paupières, un soupir, les muscles qui vibrent, la cheville, le dessin des orteils. Puis les envols de bras, les jambes en souffle d'orage et les lèvres qui susurrent. Lorsque Anna Livia danse en solo, ses doigts se détachent de la main, la transe débute par la nuque, les os jouent en vrille, la tête roule d'une épaule à l'autre, son corps tout entier se déploie en glissière. Je repensais à la phrase de Pina Bausch : " Je voudrais que les filles volent. " Elle était exacte. Elle me rappelait celle de Rimbaud, au début de mon aventure : " Ma vie n'est pas assez pesante, elle s'envole et flotte. " (1)

Il n'en finissait pas de tourner et de retourner le livre, de l'ouvrir, de le fermer, d'y apposer des sur lignages, d'y ajouter un mot, deux parfois, de souligner une phrase, d'y coller des petits morceaux de plastique de couleur. C'est des fenêtres que je découpe dans les pages se disait-il en ne finissant pas de le malaxer, de le regarder, de l'ouvrir, de le fermer.
Il pensait parfois que les livres devaient eux aussi voler comme les filles, c'est ainsi il y a des livres qui s'envolent lorsqu'on les ouvre, des livres qui flottent, qui glissent, qui nagent à la surface de la littérature, trop légers pour couler dans les bas fond du blabla littéraire. Certains livres sont comme les nuages qui filaient sous ses yeux dans les hauteurs du ciel de la ville, cascades de blanc et de gris, soies, velours, cotons ajourés, " ça déménage dans le ciel " se disait-il, " ça danse ", " ça court, ça vole, ça dévisage l'espace en une seconde ", pour vérifier qu'il ne rêvait pas, il fermait les yeux quelques minutes, puis sans prévenir les ouvrait d'un seul battement, et tout se vérifiait, les nuages comme les pages de son livre se croisaient, se livraient, jouaient, et riaient, les nuages c'est comme les filles qui danse se disait-il, ils dansent et courent dans la joie.

" Il faut que le corps soit aussi lui-même affermi et ne soit pas relâché, ni dans l'action ni dans le repos. Car ce que l'intelligence donne au visage, le maintenant toujours harmonieux et noble, il faut pareillement l'exiger du corps entier. Mais il faut en cela se garder de toute affectation. " (2)

Que rien ne vienne troubler les mille pensées qui se posent dans ta main.

à suivre

Philippe Chauché

(1) Yannick Haenel / Cercle / Gallimard / L'Infini
(2) Marc-Aurelle / Pensées pour moi-même / traduc Mario Meunier / Flammarion / 1964

dimanche 13 avril 2008

Liberté de l'Ecrivain (2)

" Lire les Saintes Écritures, c'est obéir à une priorité de l'écoute. J'inaugure mes réveils par une poignée de vers, et le cours de la journée prend ainsi son fil initiateur. Je peux ensuite déraper le reste du temps au fil des vétilles de mes occupations. En attendant, j'ai retenu pour moi un acompte de mots durs, un noyau d'olive à retourner dans ma bouche. " (1)

" Une harmonie savante
Inspire par vertu naturelle au songeur
Des désirs infinis,
Des visions fières ;
Ainsi sur une mer exquise, mystérieuse
Erre l'esprit humain
Comme à plaisir,
Nageant avec audace en l'océan,
Mais qu'une dissonance
Heurte l'oreille, sur l'instant
Ce paradis s'anéantit. " (2)

Mon corps s'affère à peindre le bleu du ciel,
Mes yeux esquissent des acrobaties vertigineuses,
Mes mains délivrent les mots de leurs algues vertes,
Mes mots rendent à l'océan ses audaces.

Je suis face au néant qui tente, en vain, de me séduire, je suis libre d'être ce geste esquissé, cette coulée de peau qui glisse entre tes mots, je suis différent à chaque seconde et semblable à chaque nuit, le néant retourné, c'est la stabilité du temps qui s'installe dans mon oeil, j'ouvre grand mes oreilles au murmure des oliviers, et c'est le Paradis, je me nourris du Livre et des mots qui sont autant de bombes à retardement.

Que mille secousses du printemps rythment ton temps présent.

à suivre

Philippe Chauché


(1) Erri De Luca / Noyau d'olive / traduc. Danièle Valin / Arcades Gallimard
(2) Giacomo Leopardi / Sur le portrait d'une belle dame / Canti / Poésie Gallimard / 1982

vendredi 11 avril 2008

Apparences, Effets de Serre, et autres Amusements

" Les choses ne passent point pour ce qu'elles sont, mais pour ce dont elles ont l'apparence. Il n'y a guère de gens qui voient jusqu'au-dedans, presque tout le monde se contente des apparences. Il ne suffit pas d'avoir bonne intention, si l'action a mauvaise apparence. " (1)

" Considéré selon ses propres termes, le spectacle est l'affirmation de l'apparence et l'affirmation de toute vie humaine, c'est-à-dire sociale, comme simple apparence. Mais la critique qui atteint la vérité du spectacle le découvre comme la négation visible de la vie ; comme une négation de la vie qui est devenue visible. " (2)

" Le mauvais joueur voit partout le bluff, et en tient compte. Le bon joueur le considère comme négligeable et suit d'abord la connaissance qu'il a de ses moyens dans chaque instant. " (3)

" Il n'y a pas de voie qui nous éloigne plus du bonheur que la vie en grand, la vie des noces et festins, celle que les Anglais appellent le bright life, car, en cherchant à transformer notre misérable existence en une successions de joies, de plaisirs et de jouissances, l'on ne peut manquer de trouver le désenchantement, sans compter les mensonges réciproques que l'on se débite dans ce monde et qui en sont l'accompagnement obligé. " (4)

Et le réchauffement climatique, vous n'en dites rien ?
Et la disparition des ours et des salamandres, cela ne vous touche pas ?
Si, j'y pense souvent le matin devant ma tasse de café et mon verre de jus d'orange, mais je vous avoue que ce qui me trouble, c'est la fin des haricots !

Que mille ...

à suivre

Philippe Chauché

(1) Baltasar Gracian / L'Homme de Cour / traduc. Amelot de la Houssaie / Editions Gérard
Lebovici / 1987
(2) Guy Debord / La Société du Spectacle / Editions Champ Libre / 1977
(3) Notes sur le poker / Guy Debord / Oeuvres / Quarto Gallimard /
(4) Athur Schopenhauer / Parerga, Aphorismes / in Insultes Editions du Rocher / 1991

jeudi 10 avril 2008

Le Peintre, le Jésuite et le Torero

" C'est dans la campagne de Castille, celle de Miguel de Unamuno, de Cervantes, d'Antonio Machado, andalou celui-ci, mais castillan en définitive, que je me suis fait torero. C'est dans la campagne de cette Castille, si aride et si pauvre parfois qu'elle a pour seuls propriétaires les philosophes, les poètes et les rêveurs, que j'ai appris à devenir un homme. Et c'est dans cette Castille de rocailles, de blé et de raisin à bon vin, de pâturages et de taureaux figés dans leur attente sculpturale, que je me suis fait torero. " (1)

" Un héros doit rassembler en lui, autant qu'il est possible, toutes les vertus, toutes les perfections, toutes les belles qualités, mais il n'en doit affecter aucune. " (2)
" On dit " aguantar ". Supporter, sans mot dire, rester ferme sous l'épreuve et les attaques des toros. L'impavidité malgré l'adrénaline ou à cause d'elle. Pour visualiser la force d'aguante des toreros, il faut les imaginer avec des clochettes attachées aux chevilles et tendre l'oreille sur le tintement virtuel qui va avec : un grelottement régulier pour la plupart : les coups de sonnettes du doute ; la sonatine des l'esquive. Et quelle musique pour Tomas ? Le rappel à l'ordre d'un bourdon dans le silence d'un couvent de chartreux au milieu de la Castille. Tiens, entre Medina de Rioseco et Cervatos de la Cueva, par exemple. " (3)
Tout d'abord ne douter de rien, et surtout pas de sa présence devant la toile, la feuille, le corps nu ou le toro, ensuite se laisser conduire par le silence de sa musique intérieure, et par sa science vive de l'instant. Miser sur la couleur, la lumière du printemps qui semble décider à poser ses capes de soie sur la ville, l'éclat des regards qui s'allongent et glissent sur les pavés, la mémoire parfumé des livres sacrés et la rondeur océane des seins des vierges du Tintoret.
Que mille capes d'apparat s'ouvrent devant toi.
à suivre
Philippe Chauché
(1) Luis Miguel Dominguin / Pour Pablo / traduc. Georges Franck / Verdier 1994
(2) Baltasar Gracian / Le Héros / traduc. Joseph de Courbeville / Distance 1993
(3) Jacques Durand / José Tomas Roman / Actes Sud

mercredi 9 avril 2008

L'art d'être Espagnol et Anglais



" Il n'y a point de beauté sans aide, ni de perfection qui ne donne dans le barbarisme, si l'art n'y met la main. L'art corrige ce qui est mauvais, et perfectionne ce qui est bon. D'ordinaire, la nature nous épargne le meilleur, afin que nous ayons recours à l'art. Sans l'art, le meilleur naturel est en friche ; et, quelques grands que soient les talents d'un homme, ce ne sont que des demi-talents, s'ils ne sont pas cultivés. Sans l'art, l'homme ne fait rien comme il faut, il est grossier en tout ce qu'il fait. " (1)


L'art corrige ce qui est mauvais écrit-il, et perfectionne ce qui est bon, judicieuses remarques, éclatantes vision du monde, et ce qui s'écrivait et se pensait au 17° siècle mérite d'évidence d'être appliqué au notre.
Reste à savoir ce qu'aujourd'hui nous entendons par art : tout et n'importe quoi, ce qui n'est déjà pas si mal pourrait-on dire en souriant.
Amusons nous et tentons d'appliquer la définition de Gracian au cinéma - qui continue à se prendre pour le 7° art, petit jeu : notez les 6 arts qui existaient avant que le cinéma ne devienne cette grenouille de l'art, grasse et dégoulinant de bons sentiments, de révoltes, de hontes, de luttes, de crèmes fraîches et de piments brûlants -, corrige t-il ce qui est mauvais, et perfectionne t-il ce qui est bon ? Certains le pensent, d'autres en rêvent, le cinéma qui n'a semble t-il jamais été aussi social se donnerait donc pour noble mission de corriger cette société, de la fesser comme on le faisait des enfants lorsqu'ils avaient l'audace de manger toutes les fraises du jardin. Le cinéma comme martinet corrigeant notre monde, et s'il pleure, s'il tremble, il ne doit s'en prendre qu'à lui. Le cinéma perfectionnant ce qui est bon, si le cinéma savait ce qui est bon, il s'enflammerait sur le champ, si je puis dire. Le cinéma doute tellement de la beauté qu'il pût un jour filmer, qu'aujourd'hui il n'a d'autre objectif que la correction notée plus haut. La beauté du monde sait d'intelligence se passer de lui, c'est ainsi.

Vérifions :
" Que j'ai vu de glorieux matins ! Ils caressaient
Des yeux toutes les cimes, pressant leurs lèvres
Sur les prairies dont l'eau encore grise
Se veinait de cet or : alchimie céleste ! " (2)


Simplicité et évidence du geste,
Les yeux fermés, je me livre au temps,
et mes bras s'élèvent et embrassent les branches,
Simplicité et évidence du silence,
et mes sourires se réservent.

Que mille sonnets résonnent dans ta musique

à suivre

Philippe Chauché


(1) Baltasar Gracian / L'Art de la prudence / traduc. Amelot de la Houssaie / Rivages poche
(2) William Schakespeare / Sonnet 33 / Les Sonnets / traduc. Yves Bonnefoy / Poésie / Gallimard

mardi 8 avril 2008

Questions d'Epoque

" La poésie, proche l'idée, est Musique, par excellence - ne consent pas d'infériorité "
Stéphane Mallarmé (1)

" Il y a une phrase de Mallarmé que j'aime beaucoup et qui dit : " Penser est écrire sans accessoires ". La question de la technique ou de la rédaction est importante, bien sûr, mais secondaire. Le plus important, c'est la concentration mentale permanente, la rumination interne, l'attention à la façon dont le langage se formule intérieurement, et là est le travail constant sur soi. " (2)

Je suis d'évidence dans cette concentration permanente, dans cette intrusion au centre de la pensée et donc du corps, les mots se livrent car ils reposent, vins rares, mis à l'abri de la lumière et de la chaleur, entourés d'attentions, ils s'offrent lorsqu'il est temps d'en faire sauter la cire, et de retirer le bouchon de liège. C'est alors que se produit le miracle, c'est le printemps : pervenches, althéas, lavandes. Les mots s'élèvent en parfums, les verbes délivrés de la glace, se glissent entre mes doigts, tout devient joyeux soyeux et lumineux, j'écris par excellence, la musique nouvelle.

Et comme il semble que la mémoire se vide :

" Où sont à présent les dames,
Leurs coiffes, leurs vêtements,
Leurs parfums ?
Où sont maintenant les flammes
Des feux qui brûlèrent tant
Les amants ?
Mais où sont leurs poésies,
Et les suaves musiques
Qu'ils jouèrent ?
Que reste-t-il de leurs danses,
Et les habits chamarrés
Qu'ils portèrent ? " (3)

Le fleuve s'égare,
Mes mains impuissantes,
Glissent dans la rosée.

Que mille éclats de Lune brillent sur ta joue.

à suivre

Philippe Chauché

(1) Le Livre instrument spirituel - mis en lumière sur "mallarme.net"
(2) Philippe Sollers, " Dépassement du roman " (extrait) L'Infini n° 83 repris in L'Infini 101-102
(3) Jorge Manrique / Stances sur la mort de mon père / trad. Guy Debord / Ed Champs libre

lundi 7 avril 2008

Eclairs de Chine

" Comme le comédien mal préparé
Dont la frayeur va déranger le jeu,
Comme la passion qu'emporte tant de rage
Que l'excès de sa force paralyse,

Ainsi, moi, faute de confiance, j'oublie les mots
Qui sont la liturgie du rite d'amour
Et sous le poids trop grand de mon amour
C'est mon ardeur qui semble se défaire.

Ah, que mes yeux soient alors l'éloquence,
Les messagers muets de ma voix profonde,
Eux qui te crient qu'ils t'aiment, et veulent récompense
Plus que ces vers qui s'exclament tant plus !

Apprends à déchiffrer ce qu'écrit le silence,
Écouter par les yeux, c'est l'intelligence du coeur. " (1)

" Comment, par une belle nuit, se lasser de jouir du clair de lune,
sur les eaux du lac !
Comment, par un beau jour, se lasser de parcourir la montagne,
sur le bord du lac !
Ma coupe se remplit toujours d'un vin qui réjouit ma vue,
Mon coeur se vide peu à peu des dix milles tracas qui s'y
étaient logés.

Notre hôte compte ses mesures de grain par centaines,
Il y a du vin en abondance, gardons-nous bien de l'épargner.
La joie convient à des amis qui se rencontrent,

Comme la tristesse convient à ceux qui ne sont plus réunis
que par le souvenir. " Tchang-oey (2)

Nous avons appris à passer à travers les temps écoulés
Nous avons saisis l'urgence de vivre le temps présent
Nous avons avec nous quelques belles raisons à la boutonnière
Nous sommes libres de tout recommencer
De tout reprendre, de tout effacer
Nous sommes au centre du temps écoulé
Nous ne tremblons plus des effets du temps présent
Nous sommes libres de disparaître, mais nous sommes là
Il faut donc compter sur nous
Notre amour du temps nous rend immortel

Que mille sonnets résonnent dans tes souvenirs

à suivre

Philippe Chauché

(1) William Shakespeare / Les Sonnets / traduc. Yves Bonnefoy / Poésie/Gallimard
(2) Poésies de l'époque des Thang / traduites par le Marquis d'Hervey-Saint-Denys / Editions Ivrea




dimanche 6 avril 2008

Vents de Chine

" Au coucher du soleil, il fait bon monter en bateau et pousser au large ;
Un vent léger s'élève, qui fait onduler au loin la surface de l'eau.
Bientôt des bambous touffus invitent les promeneurs à s'arrêter sous leur feuillage ;
Les nénuphars, en cet endroit tranquille, embaument l'air de leurs fraîches senteurs.

Les jeunes seigneurs s'occupent à préparer des boissons glacées,
Tandis que de belle filles lavent les racines savoureuses de la fleur qu'elles ont sous les yeux.
Pour moi, j'aperçois un nuage sombre qui déjà plane au-dessus de nos têtes ;
La pluie va me fournir, sans doute, un sujet pour faire quelques vers. " Thou-Fou (1)

Au lever du soleil, je prends la mer, longue mélopée,
Je laisse le vent soulever mes voiles, douce mélodie,
Les oiseaux me reconnaissent, signature du large,
Au lever du soleil, j'ai pris la mer, vertige du vide,
Silencieux, je m'allonge sur le pont, le soleil sur la joue,
Sommeil profond, les pensées sur la houle,
Au coucher du soleil, je suis en mer, vertige du silence.

Que mille dauphins accompagnent ta pirogue.

à suivre

Philippe Chauché



(1) Poésies de l'époque des Thang / trad. du Marquis d'Hervey-Saint-Denys / Editions Ivrea