vendredi 2 septembre 2011

Ma Librairie (8)

" Entre ses planches utilitaires et ses cintres religieux, pour empuantie que soit la scène, le monde ne saurait devenir si fermé qu'il n'y reste un peu de place pour le jeu. " Vieillerie poétique ", grimaces, blasphèmes, logomachie, mirages, kabbale : à hauteur d'homme, la bouche pousse ses cris, jette ses oracles, égrène ses calembours. Laisser les mots s'animer, se dénuder et nous montrer par chance, le temps d'un éclair osseux de dès, quelques-unes de nos raisons de vivre et de mourir, telle est la convention du jeu. A mi-chemin des sols trop sales et des voûtes trop sublimes, à niveau d'air, entrant dans la peau du rôle, la poésie joue son jeu. " (1)
" Problème de la présence réelle, posée et résolu par Giacometti, alors que ce problème semble avoir échappé à presque tous nos sculpteurs, purs architectes ou fabricants de mannequins que leur bourrage n'empêche pas d'être absents. De même, c'est moins à représenter leurs modèles qu'à leur permettre d'être là ( quitte à laisser plus tard leur figure se réduire en poussière ) que visent les sculpteurs nègres. " (2)




" Sans être aucunement bibliophile, j'ai un soin quasi fétichiste de mes livres. Parmi ceux auxquels je suis le plus attaché, deux me viennent de ma mère qui les reçut comme prix ou cadeaux, je crois, quand elle était encore jeune fille :

un RACINE, que j'aime surtout à cause d'Iphigénie ( Clytemnestre en lutte contre Agamemnon son mari, pour défendre sa fille qu'un père sans coeur veut sacrifier ; les dieux intervenant et lançant le tonnerre ) et à cause de la versification racinienne qui présente, en même temps que cette roideur antique à laquelle j'attache tant de prix, une sorte de duveté d'alcôve où toutes les lignes se font fluides comme celles de corps en amour ;

un MOLIÈRE, auteur dont je déteste toutes les oeuvres en raison de ce qu'elles mettent en jeu de mesquin à l'exception de Don Juan ( le " grand seigneur méchant homme ", dont la grandeur est portée à son paroxysme par la terrifiante apparition de la Statue du Commandeur, blanche comme plâtre et dure comme l'antiquité, au milieu des éclairs ).

C'est peut-être, au moins en partie, à ces deux livres que je dois le goût que j'ai toujours eu d'une certaine forme classique, appréciant les beaux vers qui sortent d'un seul jet, comme la saillie d'un animal ou la tension d'un obélisque. En un certain sens, il n'y a pas de différence pou moi entre " antique " et " classique "puisqu'il s'agit toujours de cette même pureté, dureté, froideur ou roideur - qu'on l'appelle comme on voudra ! " (3)

Classicisme de Leiris, classicisme de Giacometti et de Bacon, seule forme de résistance lumineuse, j'écris, note-t-il, avec sous les yeux Ma Librairie, mes chers classiques, et mes modernes , je dessine, sculpte et peint dans la permanence de ceux qui ont dessiné, sculpté, et peint avant moi, note-t-il. L'art absolu est dans le mouvement permanent du temps saisit dans sa totalité, qui embrasse tout, écrit bien.


Présence de l'écrivain, du dessinateur-sculpteur et du dessinateur-peintre, présence du mot qui comme un toro bravo défie la pique avant de s'engouffrer dans la soie, présence de la mine et du pinceau qui révèle le mouvement du temps et le fait s'envoler comme un pecho, la littérature considérée comme une tauromachie, la peinture comme un faena par naturelles, le dessin son double, et la sculpture son accomplissement, et la pureté vient !


Leiris surréaliste un temps, il s'en éloigne, puis c'est l'Afrique fantôme, note-t-il, inventeur d'une règle du jeu et du je, une chasse à l'homme à l'arc. Ses flèches : ses textes, puissance, précision, questions permanentes, passions aussi, femmes et taureaux, jeux de masques, jeux de mains, jeux de mots, les écrivains, les peintres et les toreros se croisent, tous bien encrés a centre de la piste, écrit-il. Escapades et estocades à Nîmes, Picasso, Cendrars, Bataille, Cocteau, Dubuffet, Paulhan y sont aussi, comme Carlos Arruza, Antonio Bienvenida, Fermin Rivera, Ricardo Torres, Conchita Cintron, Julio Aparicio, Rafael Ortega, le tout orchestré par un magicien : André Castel " Querido amigo Castel, aqui le mandamos este recuedo del dia de toros en Nîmes el 1° o el 2 de junio de este ano 1952, su Picasso " (4) le plus élégant de tous, Michel Leiris, costume, chemise blanche, cravate anglaise, il sourit peu, concentration absolue de l'écrivain : torero, torero, torero !




à suivre

Philippe Chauché

(1) Glossaire : j'y serre mes gloses / 1939 / Brisées / Michel Leiris / Gallimard


(2) Pierres pour Giacometti / Brisées / Michel Leiris / Gallimard


(3) L'âge d'homme / Michel Leiris / Gallimard


(4) Picasso et Leiris dans l'arène / Annie Maïllis / Editions Cairn


4 commentaires:

  1. Pli sur Pli, en avancée de lecture... déplier des textes : Leiris, Annie Maïllis ; des images : Giacometti, Picasso... alors les mots entrent au bord de l'impossible, dans les replis... Dans les replis : l'inclus.
    Michaux écrit "Vivre dans les plis", Boulez invoque Mallarmé et compose "Pli selon Pli", Ucello... Suivre la ligne baroque... et draper ce jour.

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  2. " Draper le jour ", si vous le permettez, je vous emprunterai cette magique association de mots.

    Mais aussi " lisser " le temps, comme les toreros, lissent leur muleta devant les cornes du toro, et comme Yaenel le fait de ses phrases dans Cercle, à " pli ouvert ". Quant à Michaux :
    " La solitude fait des gammes
    le désert les multiplie
    arabesques indéfiniment réitérées..." (Face aux verrous)
    Toute écriture sensée se voue au baroque, nous drapons alors nos mots d'or, d'argent et de soie.

    Merci de votre éclairante visite.

    Philippe Chauché

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  3. Dans moins de deux heures, il dessinera une croix invisible sur le sable. Jusque là, je peux vous assurer qu'il garde les mâchoires serrées, la peur au bord des lèvres. Sur la chaise l'habit ne brille encore d'aucune lumière. Voilà cinq fois qu'il replace la médaille sur le linge blanc qui couvre la commode.
    On ne s'habitue jamais...
    De l'hôtel à l'autel...
    Non, on ne s'habitue jamais.
    Maia

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  4. On ne s'habitue jamais en effet
    Maia, on se pare d'un savoir et d'un style que l'on imagine nous protéger de mille coups du sort.

    C'est peut-être pour cela qu'ils accordent autant de temps et finalement de doutes à s'habiller, avant que l'on ne frappe à la porte de leur chambre d'hôtel, pour les inviter à descendre dans volcan, « c’est l’heure Maestro ! ».

    " Je dois à la mission dont je me sens investi une perfection absolue dans la réalisation, un sérieux total dans l'écriture. "
    Fernando Pessoa

    Suerte.

    Philippe Chauché

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