lundi 22 mars 2021

Fraenkel, un éclair dans la nuit de Gérard Guégan dans La Cause Littéraire

« Très vite, le 5 mai (1918), Breton présente Fraenkel à Aragon, puis à Soupault, et, tous autant qu’ils sont, ils vont se persuader en riant d’être les nouveaux Trois Mousquetaires ». 

« A l’automne (1920), Tzara est de retour à Paris. 
Il revoit tout de suite Fraenkel. 
Il a un cadeau pour lui, l’un des derniers exemplaires de Vingt-cinq poèmes, une plaquette de 1918. Il le lui offre à la fin du déjeuner qu’ils ont pris à la Closerie après l’avoir qualifié de “Réverbère de la Science”, de “Docteur ès Dada” dans sa dédicace. 
C’est un cadeau dont Fraenkel sera, sa vie durant, très fier ». 

Fraenkel aura tout connu lors de son séjour sur terre, né en 1896, il meurt en 1964 : les dadaïstes, les surréalistes, trois guerres, une révolution, de belles femmes et des hommes turbulents. Fraenkel est un éclair qu’a réussi à fixer pour l’Histoire et la littérature Gérard Guégan. L’écrivain n’a pas son pareil pour se glisser dans des vies troublantes et troublées : Aragon, Drieu, Hemingway, Hammett, Boukharine, l’art de se fondre au cœur de passions volcaniques et telluriques, et d’en faire un miel onctueux, et parfois acide. Fraenkel, un éclair dans la nuit, est le roman d’un révolutionnaire invisible, d’un homme furtif, lumineusement amoureux. Tout commence comme dans un film de cinématographe où le réalisateur croit aux histoires qu’il raconte, à ses personnages, à leur destinée, à leurs contradictions, à la douce folie qui les anime, alors que la jeunesse ne les a pas encore trahis, et qu’elle ne détourne pas ses yeux lilas (1), et à l’art du récit romanesque. Tout commence à la rentrée d’octobre 1912, Breton et Fraenkel sont au lycée Chaptal. Leurs passions communes : Baudelaire, Mallarmé, Gide, Jarry (surtout pour Fraenkel) et la bande à Bonnot. C’est la naissance d’un premier groupe que Fraenkel veut baptiser le Club des Sophistes : … avançons masqués, crois-moi. Breton s’y oppose, comme il s’opposera plus tard à ses jeunes amis devenus surréalistes. Tout se poursuit dans les bras de Mirotchka, mes cheveux sont rouges comme le sang des filles de feu après qu’elles ont fait l’amour. Si Breton rêve de L’Amour fou, Fraenkel le vit dans les bras de cette jeune ukrainienne lectrice de Dostoïevski. Un air chaud et renversant d’amitié va aussi souffler sur sa vie, celui de Jacques Vaché, la scène se déroule à Nantes, sur un lit de l’hôpital temporaire de la rue du Boccage, il est blessé, et l’infirmier Fraenkel est chargé de l’examiner, et une nouvelle fois Jarry s’invite à leur table. 

« Dans son nouveau carnet, il s’efforce de recenser ses états d’âme. Ils sont couleur du ciel, ils sont charbonneux. La haine de soi a remplacé la mélancolie. Ainsi, le 26 septembre 1916, il affirme “détester son visage” et se dit prêt à “briser tous les miroirs… quoique à la guerre on voie moins de miroirs autour de soi” ». 


Louis Aragon, Theodore Fraenkel



Des éclairs meurtriers vont traverser les nuits de Fraenkel, la guerre, où il s’y projette avec son ambulance : Je porte des blessés sur mon épaule et suis couvert de boue. Un 105 éclate presque sur le seuil de l’abri, soufflant la bougie et me couvrant de terre. Puis ce sera la Russie en flammes, et les morts s’ajoutent aux morts, le retour à Paris, avec Tzara, mais aussi Soupault, Breton, Aragon, Péret. Les livres circulent, Ducasse est là, grâce à Breton, des revues voient le jour, Littérature de Breton et Soupault, qualifié non sans malice de Rature par Fraenkel. Le premier décembre 1924, La Révolution Surréaliste fait son apparition. En avril de l’année suivante, dans le numéro 3, Fraenkel écrit avec Desnos et Artaud, une Lettre aux Médecins-Chefs des Asiles de Fous : … nous nous élevons contre le droit attribué à des hommes, bornés ou non, de sanctionner par l’incarcération perpétuelle leurs investigations dans le domaine de l’esprit. Une histoire, des histoires révolutionnaires et littéraires s’inventent là, et Gérard Guégan qui à sa façon en a lui inventé des admirables – Champ Libre, la renaissance du Sagittaire –, s’en saisit. Puis il y a la guerre d’Espagne, la bataille des Baléares qui est un échec cuisant, la traversée à pied des Pyrénées, sous la menace d’une arrestation, d’une déportation et d’une extermination pour l’ancien compagnon des surréalistes qui est juif, qui s’engage dans l’escadrille Normandie-Niemen. Son nom est une aventure, celle du siècle passé, où des jeunes gens bousculaient les arts et la littérature, rêvaient de révolutions, où les armes de la critique résonnaient sur les fronts français, russes et espagnols, où les amitiés se faisaient et se défaisaient, où l’on s’écrivait beaucoup, où l’on s’oubliait, où l’on mourait, où l’on ne disait rien de tout ce que l’on avait vécu, et où Fraenkel devenu médecin soignait ses amis. Les mille vies de Fraenkel, Gérard Guégan s’en saisit pour en faire un livre palpitant, vivifiant, unique, inspiré et superbement renseigné, un livre pour l’Histoire, et celle d’un homme oublié, un aventurier furtif, qui aura tout connu de ce siècle de flammes, de fureur et d’amour fou. 



Louis Aragon, Theodore Fraenkel, Paul Eluard, Emmanuel Faÿ.

Paul Dermée, Philippe Soupault, Georges Ribemont-Dessaignes.

Tristan Tzara, Celine Arnauld, Francis Picabia, André Breton.

Philippe Chauché 

(1) « Maintenant que la jeunesse / S’éteint au carreau bleui / Maintenant que la jeunesse / Machinale m’a trahi Maintenant que la jeunesse / Tu t’en souviens, souviens-t-en Maintenant que la jeunesse / Chante à d’autres le printemps Maintenant que la jeunesse / Détourne ses yeux lilas… » (Louis Aragon) 

lundi 8 mars 2021

Le Fou et la Licorne d'Eric Poindron dans La Cause Littéraire

« Certains poètes n’écriront jamais le moindre vers, d’autres deviendront des météores ou des planètes dans la galaxie littéraire. Chaque destin reste à écrire » (Liminaire de l’éditeur). 

« Revues, livres et dictionnaires s’entassent tandis qu’entre crépitement et silence, le sculpteur astronome rêve à Saturne. Il boit un whisky et lit Paul-Jean Toulet, Si tu as peur de la mort, n’écoute pas ton cœur battre la nuit (Le sculpteur du temps, Éric Poindron). 

Éric Poindron ressemble à s’y méprendre (heureuse méprise) au cinéaste franco-chilien Raoul Ruiz (1) : même imaginaire foisonnant, même fascination pour les livres magiques, le fantastique facétieux, même passion pour les boîtes à musique, les machines à remonter le temps, les pirates, les magiciens, les collections, les cabinets de curiosité et L’esprit de l’escalier (2), ce qui n’est pas dit, finit par être écrit. Il suffit pour s’en convaincre, de voir ou de revoir les films du réalisateur voltigeur, par exemple : L’Hypothèse du tableau volé, Les trois couronnes du matelot, La ville des pirates, Trois vies et une seule mort, ils ne ressemblent à aucun autre film de cinématographe, par leurs trouvailles, leur originalité, l’effervescence baroque qui les illumine, la croyance qu’ils portent aux images animées, 24 éclats par seconde, comme au tout début du cinématographe. 
Même foisonnement chez l’écrivain, qui lui aussi opère par rapprochements, par écarts, par associations d’idées, par exemple, tirés de ce livre virevoltant : Écriture ordinaire – Lu un étonnant livre de fantômes, de bibliothèques étranges et de châteaux peu recommandables. Confession fantasmagorique à la manière de Lewis Carroll inspirée par la dernière nuit de l’an : J’ai la croyance ingénieuse en une foi kaléidoscopique, mais ne le répétez pas. Autre point commun entre le manieur d’images et l’inventeur de phrases : une incessante création, multicolore pour l’un et l’autre, inspirante et inspirée par un savoir millénaire et saisie d’une saveur de poète cuisinier. Ruiz faisait des films parfois avec des bouts de ficelles, Poindron écrit des livres avec des coquillages, des papillons de nuit, des chapeaux et des grimoires, des mots rares, des ombres chinoises, des collages. Tous les deux sont passés maîtres dans l’art de transformer la pellicule et le papier en océan imaginaire, en grenier luxuriant, en jardin bruissant et odorant. Le Fou et la Licorne ne se lit pas d’une traite, il se picore, il incite au vagabondage entre les pages, à se perdre d’un récit à l’autre. Le livre est une bibliothèque aux murs qui se dérobent, aux étagères invisibles, aux miroirs sans tain. Lorsqu’il écrit, Éric Poindron se place sous haute protection inspiratrice : Jules Verne, Raymond Roussel, Marc Twain, Borges, et tant d’autres, de singulières présences qui ouvrent de nouveaux horizons, de nouvelles aventures, puisées dans son enfance, dans sa jeunesse, dans ces frémissements qui ne cessent de l’émouvoir, quand la langue frémit, la vie pétille. 

« Marcher sur les pas d’un écrivain, c’est dénicher des secrets pour mieux en déposer à son tour » (Biblionomadie). 

« Les rubans sont à la machine à écrire ce que l’aiguille est au gramophone » (Miscellanées mécascriptophiliques, Azerty & compagnie). 

Éric Poindron écrit comme s’il jouait à colin-maillard ou à la marelle, et s’il se laisse bander les yeux, c’est pour mieux nous faire voir ses secrets, nous dévoiler ses trouvailles, il ne jette pas de palets ou de cailloux dans les carrés assemblés de sa marelle, mais des mots et des phrases qui rebondissent d’une page à l’autre. C’est un écrivain qui fourmille d’idées, d’histoires, de télégrammes, de clins d’œil, de souvenirs, d’aphorismes, de rêves, d’invitations à la rêverie, et à la lecture. Éric Poindron est un montreur d’historiettes, comme il y avait dans les villages des montreurs d’ours, un poète courtois, un troubadour, un joueur de dés à la manière de Rutebeuf : il lance une, deux, trois phrases, et invente sur le tapis une histoire qui se glissera dans un livre de fables, qui deviendront légendaires. « Il est l’heure de se remettre à écrire. Il est très tard pour écrire mais il n’est jamais trop tard pour écrire ». 

Philippe Chauché 

(1) Cinéaste né au Chili, exilé en France après le coup d’état militaire du 11 septembre 1973, pays dont il prend la nationalité, et qui devient son pays cinématographique notamment grâce à l’Institut National de l’Audiovisuel, laboratoire de création unique dans les années 70 et 80. Il a quitté la terre de Méliès, de Proust, et de Robert Louis Stevenson, le 19 août 2011. 

(2) L’esprit d’escalier, Raoul Ruiz, Coll. Alter Ego, Fayard, 2012 

vendredi 26 février 2021

Les Cabanes du narrateur de Peter Handke dans La Cause Littéraire

« En marchant par l’écriture, en écrivant par la marche, Peter Handke a cherché ce paradis en cherchant ces mots, l’un par les autres, et il lui est arrivé de les trouver. Ces livres sont les étapes d’un exploit » (Le chemin se fait en marchant, Philippe Lançon).  
« Je marchais, vivifié par le vent debout ; le bleu de la montagne, le brun des forêts et le rouge carmin des corniches de sable, c’étaient mes pistes de couleur » (La Leçon de la Sainte-Victoire). 
« Pendant que le ciel se faisait couleur de soufre, une friche verdissait dessous et les sentes à travers les champs de décombres devenait vert mousse. Alors que tout était depuis longtemps plongé dans le crépuscule, un buisson d’églantier traçait un arc lumineux » (Essai sur le juke-box). 

La langue et le style se travaillent comme une toile, au pinceau et au couteau, comme le faisait Cézanne. Les strates de la toile s’entendent ici dans l’agencement des mots et des phrases des récits et romans qui habitent Les Cabanes du narrateur. La plume de l’écrivain est un couteau tranchant, la vie est tranchante. La langue a son épaisseur, sa profondeur, le style ses résonances, ses éclats, ses zones d’ombres, ses vibrations, ses lumières, sa touchante vérité, comme les toiles du peintre de la Sainte-Victoire – Les sensations faisant le fond de mon affaire je crois être impénétrable (2). 



Même profondeur, même attachement au mot juste et précis, à la description affûtée, aux surgissements des souvenirs, pour l’écrivain – La joie est la seule puissance légitime (3). Même fidélité au geste pour le peintre, la main peint et dessine, même attention au regard porté sur le motif pour l’un comme pour l’autre – une forêt, une montagne, des cafés à Soria en Espagne, la Sainte-Victoire (comme si chaque toile du peintre et chaque livre de l’écrivain étaient une sainte victoire), une nature endormie (que nous préférerons toujours à nature morte), des baigneuses, une pendule, un crâne, un portrait. L’un écrit, l’autre peint, l’un et l’autre sur le motif, les récits de cet éblouissant et imposant volume le prouvent à chaque page. Les Cabanes du narrateur s’ouvrent sur Les Frelons (1966) et se referment sur la Conférence du Nobel (2019), et offrent ainsi un objet littéraire tout à fait unique, qu’il convient d’aborder comme l’on regarde un paysage, un sentier, une forêt, une montagne, en s’en approchant comme s’il s’agissait de traquer le gibier, en s’y perdant, comme l’on se perd volontairement dans une forêt. Comme l’on se remémore aussi des films anciens de cinématographe, sous l’œil complice de Wim Wenders – L’Angoisse du gardien de but au moment du penalty, Faux Mouvement. Ces escapades littéraires, ces récits vifs et vibrants, ces romans, sont ceux d’un arpenteur géographe, il écrit en marchant, il marche en écrivant, et il sait l’importance de la respiration, cette même respiration qui irrigue le style. On l’imagine marchant dans la Forêt de Fausses-Reposes, comme il l’a fait dans la forêt de Meudon, ces fourrés qu’utilisaient les cerfs et les sangliers pour échapper à la meute des chiens de chasse, baptisé aussi « faux repos » des animaux sauvages. L’écrivain est cet animal sauvage qui feinte, ruse et échappe à la meute humaine, ses livres sont ces « faux repos ». 

« Il but son thé coutumier dans un café du boulevard de Latour-Maubourg. Regardant la rue il remarqua qu’il n’aurait rien pu dire à son personnage. Souvent il entendait des gens : “Si j’avais quelque chose à dire…”, et il pensa à cet instant : si moi j’avais quelque chose à dire, je tirerais un trait sur tout » (L’Heure de la sensation vraie). 

« Debout dans le crépuscule, dans le fracas de la circulation que je ressentais comme tout à fait agréable, je me remémorais les embrassements des femmes dans lesquels jusqu’ici, au contraire, je ne m’étais jamais senti tenu » (Le Renoncement). 

Les Cabanes du narrateur est un lieu singulier, des lieux où s’élaborent des récits et des romans farouches. Un pied à terre, en terre romanesque, qui permet de s’en éloigner, peut-être sans raison, ou à la suite d’une chute inattendue, d’un ancien joueur de football, c’est L’Angoisse du gardien de but au moment du penalty, d’une illumination qui rime avec séparation, c’est cette fois La Femme gauchère – Oui, c’est ça, Bruno, va-t’en. Laisse-moi seule. Les narrateurs, les personnages, souvent simplement baptisés l’homme ou la femme, ont dans ces récits et ces romans des réactions qui parfois troublent le lecteur, leurs attitudes peuvent paraître froides, lointaines, sans affect, comme si leurs gestes et leurs pensées ne répondaient à aucun des codes romanesques attendus, comme si l’auteur écrivait à même le marbre. L’ode à sa mère disparue, Le Malheur indifférent, est lui aussi sculpté dans la pierre, admirable de force, de simplicité et de justesse, d’écoute de cette disparition, où les mots, pierres précieuses et troublantes, ces mots qui éclairent le passé, et que l’écrivain pèse et soupèse avant de les assembler, et où il donne quelque sens à son travail d’écrivain – Quand j’écris, j’écris nécessairement sur autrefois, sur quelque chose de terminé, le temps de l’écriture du moins. Peter Handke traite ses personnages comme une matière, de terre et de pierre, il se glisse dans la profondeur de leur être, laisse paraître des strates enfouies, des souvenirs lointains, des frissons silencieux, des illuminations qui surgissent, comme dans les toiles du peintre des Grandes Baigneuses. C’est le mouvement qui l’importe, le geste, la phrase, ses personnages voient et agissent, sans que l’on en connaisse vraiment les raisons profondes. Dans L’Angoisse du gardien de but au moment du penalty, la vie de Bloch bascule lorsqu’il apprend qu’il est congédié, il va devenir mouvement, d’une salle de cinéma à une chambre d’hôtel, d’un autobus à une auberge où une bagarre va éclater. Peter Handke suspend le temps, comme il suspend la vie de Bloch. L’écrivain saisi les nerfs de ces situations, les tremblements, comme si une caméra passait d’un personnage à l’autre, d’un objet à l’autre, jouant sur les focales, de la plus courte à la plus longue, dans la fluidité, mais aussi l’aridité de sa langue. Peter Handke est un maître sculpteur du style, ses récits ne cherchent jamais à séduire, ils surgissent comme un éclair, qui précède le roulement d’un fort orage dans le ciel de la Sainte-Victoire, et l’auréole de mots et de phrases, choisis avec toute l’attention d’un peintre, qui embrase le passé, et le transforme en présent vivifiant. 

Philippe Chauché 

(1) Ce volume contient : Les Frelons ; L’Angoisse du gardien de but au moment du penalty ; Le Malheur indifférent ; L’Heure de la sensation vraie ; La Femme gauchère ; Lent retour ; La Leçon de la Sainte-Victoire ; Le Recommencement ; Essai sur le juke-box ; Par une nuit obscure je sortis de ma maison tranquille ; Lucie dans la forêt avec les choses-là ; La Grande Chute ; Conférence du Nobel ainsi que Vie & Œuvre par Léocadie Handke ; « Le chemin se fait en marchant », préface de Philippe Lançon. 
(2) Lettre de Cézanne à son fils Paul, in Cézanne marginal, Marcelin Pleynet, Editions Les mauvais jours, 2006 
(3) Conférence du Nobel

jeudi 18 février 2021

Retour à Philadelphie - Rocky et Stallone dans La Cause Littéraire

« Rocky n’a que ça : sa capacité à résister, sur un ring comme il le fait dans la rue, dans la vie. Et c’est cette manière d’être, tout en humilité, qu’il va inculquer aux spectateurs d’une part, et à ceux qu’il va côtoyer par la suite, d’autre part. Ce n’est pas innocent si beaucoup de répliques du boxeur dans les différents films sonnent comme des aphorismes et une d’elles est assez magistrale, il faut le reconnaître, elle vient du dernier : L’important n’est pas d’être cogneur, mais d’être cogné et d’avancer quand même. D’encaisser et de continuer. C’est comme ça qu’on gagne ». 


Voilà un beau pari fou, le pari d’un cinéphile curieux, pari d’écrire un livre sur Rocky/Stallone, pari de miser sur un plaisir partagé et une mémoire commune. Diable ! Stallone, peut-être le plus honni, ou tout au moins le cinéaste et le comédien, le plus ignoré d’une grande partie de la critique cinématographique, qui n’y voit qu’une machine de guerre impérialiste, marqué au fer rouge, si je puis dire, par les années Reagan. Quentin Victory Leydier ne se fixe pas l’objectif de faire aimer Rocky/Stallone, mais de faire entendre une autre voix, de faire voir une autre image du comédien réalisateur, de proposer un autre regard sur ses films, qu’il connaît sur le bout des doigts – Ces films seront paradoxalement le lieu de l’intimité, de l’honnêteté et de la nudité. Avant que n’apparaissent les « séries » sur des chaînes de télévision plus ou moins spécialisées, Sylvester Stallone donne corps à une saga que ponctuent les combats de boxe. Le héros prend des coups, se relève, prend de nouveaux coups, abandonne, revient à la charge, referme ses poings et boxe à nouveau. Le cinéaste sait qu’il ne boxe pas dans la catégorie des auteurs, des cinéastes qui font la une des gazettes spécialisées, mais il sait aussi que les histoires qu’il raconte ne viennent pas de nulle part, qu’elles sont profondément américaines, comme l’étaient en leur temps celles qui inspiraient John Ford et ses scénaristes. Quentin Victory Leydier vérifie tout cela film à film. Rien de plus précieux que de vérifier séquence par séquence, ce qui se joue, ce qui se fabrique, ce qui se noue d’une histoire de l’Amérique au cinéma. Le destin, l’ascension sociale, les feux de la gloire, l’amour, la chute, et toujours la boxe, cet art singulier, qui n’a pas été baptisé pour rien, le noble art. 

« Le destin de Rocky était de perdre, mais l’absence à ses côtés de son père paraît avoir sa part dans cette chute. Rocky est perdu sans lui car on est perdu sans père. Le montage alterné entre le combat et Mickey allongé avec un médecin à son chevet est sans appel : la transmission va jusque-là, les deux hommes sont en train de mourir ensemble ». 

Quentin Victory Leydier réussit son pari, non de nous faire « aimer » les films de Stallone, mais de nous faire mieux les voir, dans leur vérité, y compris dans leurs outrances. Il pose la seule question qui tienne : regardez et vous parlerez, comme si nous disions lisez et vous écrirez ! Les films, de même que la littérature, nous parlent à l’oreille, ils nous disent des choses que nous sommes les seuls à entendre, même si tout le monde entend quelque chose d’approchant. Qui mieux que le cinématographe américain pour produire de telles aventures, la saga Rocky ? Comme il produisait ce que l’on appelait des séries « B » au siècle dernier, les belles faces cachées d’Hollywood. Les films de Sylvester Stallone n’ont d’autre prétention que celle de raconter des histoires. Toujours la même histoire, d’espoir, de naissance, de victoire, de chute, de renaissance, de filiation, de transmission, de victoire, et de nouvelle chute, une histoire d’un boxeur, qui au bout du compte s’amuse du mythe qu’il a créé, tout en continuant d’y croire, comme il croit au verdict du ring et de ses spectateurs. 

Philippe Chauché

jeudi 4 février 2021

Les Cahiers de Tinbad et Tolstoï vivant dans La Cause Littéraire

« J’aime à penser que le monde que j’ai créé est une sorte de clé de voûte de l’univers ; que, si petite soit-elle, si on la retirait, l’univers s’effondrerait (William Faulkner, Entretien avec la Paris Review). 
« Il ne faut surtout pas oublier que pour le poète des Sonnets l’amour a le pouvoir d’entendre avec les yeux (To hear with eyes belongs to love’s fine wit). Shakespeare dialogue avec son art, débat de sa poésie, commente son double métier de dramaturge et de poète (“mon nom a été marqué par le métier comme le sont les mains du teinturier”), (Claude Minière, Vents capricieux Shake-Speare). 

S’il nous fallait retenir qu’un seul mot pour définir le contenu de la nouvelle livraison des Cahiers de Tinbad nous pourrions choisir : étourdissant, au sens de stupéfaction admirative. Admiratif des Sonnets de William Shakespeare et du regard que leur porte Claude Minière (1), saisissant ce qu’il y a de désir chez le poète dramaturge, ce don dans le chant, dans l’art de la composition poétique. Olivier Rachet (2) se plonge ensuite, en quelques phrases ciselées, dans la comédie sexuelle du pouvoir, à l’œuvre dans les tragi-comédies de Shakespeare. Jacques Cauda (3) nous livre sa Fermeture au noir, inspirée du sonnet CXXIX, et Gilbert Bourson (4) clôt cette échappée shakespearienne, dédiée à Daniel Mesguich : Tous les plis du rideau de scène sont et furent les rôles qu’il joue, a joués ou qu’il jouera. Et les répliques sont assises devant lui, l’autre qu’il joue et joue contre joue c’est un rêve. Autre écrin éblouissant de justesse, de rigueur, de force littéraire, de pertinence, la publication de l’entretien de 1956 de William Faulkner avec Jean Stern de la Paris Review, dans une nouvelle traduction de Guillaume Basquin, dont nous retiendrons ici sa définition d’une possible formule pour être un bon romancier : 99% de talent… 99% de discipline… 99% de travail… Ce qui pourrait être une belle définition d’une revue littéraire ! Et ce dixième opus des Cahiers de Tinbad poursuit ce travail, mêlant talent, et discipline, avec la publication d’une lettre d’Antoine de Saint-Exupéry – avant tout aviateur, et pas un gendelettre « classique » – Guillaume Basquin –, écrite le 30 juillet 1944, un jour avant de disparaître en mer au large de Marseille, abattu aux commandes de son avion, un Lockheed P-38 Lightning. Une lettre testament qui n’épargne personne : « On ne peut plus vivre sans poésie, couleur ni amour », « Il faut absolument parler aux hommes ». Une lettre où l’aviateur écrivain saisit l’effondrement, les déraisons, la décadence de son temps : Je hais mon époque de toutes mes forces. Deux écrivains maudits, infréquentables, sont aussi au centre tellurique de la revue : Richard Millet et Gabriel Matzneff et deux livres qui en disent beaucoup de leurs auteurs, de la littérature et du réel romanesque guerrier et amoureux : La confession négative et Ivre du vin perdu. Arnaud Le Vac, poète et éditeur de la revue Le Sac du semeur, poursuit sa fidèle lecture de Rimbaud, poésie qui invente un autre rythme, une autre prosodie, la langue de Rimbaud se fait son, elle résonne. Il est donc heureux de l’entendre en la lisant, de la lire en l’écoutant, sans perdre de vue et d’oreille qu’il y a au cœur de ces poèmes une vive et vivifiante critique poétique et politique, et un passage du connu vers l’inconnu, de nouveaux accords, de nouvelles grilles, de nouveaux sons, d’étranges et heureuses dissonances. Les Cahiers de Tinbad accomplissent ce même parcours, ces mêmes échappées de la langue, ces mêmes résonnances résonnées du style.

 


« Quel témoin incorruptible de l’âme, parfois, c’est le visage d’un homme ! La voici, désormais, cette figure inoubliable. Dans sa blouse de paysan, serrée d’une courroie à la ceinture, soit que Tolstoï, coiffé d’une casquette, fauche la moisson –, soit qu’il fasse tête nue le geste de prendre la parole –, son attitude et ses traits respirent une grandeur et une simplicité bibliques » (André Suarès, Tolstoï vivant).




C’est également, ce que nous pourrions écrire d’André Suarès (5), ce témoin incorruptible de l’âme et des Lettres, cette figure inoubliable, et ce grand styliste, à la langue incendiaire, et incarnée. Cet hommage lumineux à l’auteur de Anna Karénine et de La Guerre et la Paix, parut pour la première fois en février 1911 dans Les Cahiers de la Quinzaine de Charles Péguy, avant d’être repris en 1938 par Bernard Grasset dans un volume qui y associait deux autres grands vivants : Cervantès et Baudelaire. Guillaume Basquin a eu la très bonne idée de rééditer ce tombeau sublime. C’est par touches, par éclats de poudre d’or, que Suarès dresse le portrait en pied de Tolstoï, l’homme et l’écrivain, le chrétien et le solitaire absolu, Tolstoï qui a révélé la Russie à la Russie. Cette oraison pour Tolstoï est une œuvre unique, le chef d’œuvre inspiré et habité d’un compagnon du Tour de France de l’art littéraire. 






 « Vous étiez trop grand pour ne pas être pur, pour ne pas être vrai. Trop grand pour mentir. Elle a fleuri, maintenant, sur votre face, la joie surhumaine du sourire qui jamais ne s’éteint, comme une rose sur un berceau, le sourire des saints (André Suarès, Tolstoï vivant). 

Philippe Chauché 

(1) Claude Minière est notamment l’auteur de Pound caractère chinois, Encore cent ans pour Melville (Gallimard) et plus récemment Un coup de dés (Tinbad) : « Il (Blaise Pascal) s’est donné des règles : usage de la citation comme coup de fouet ; réglage du rire. Il coupe, il suspend, il reprend ». 

(2) Sollers en peinture (Tinbad) 

(3) écrivain, poète, éditeur, peintre, dessinateur, Jacques Cauda a publié pas moins de six livres l’an passé. « En somme, depuis, j’écris de la peinture et je dessine de l’écriture », L’atelier (Z4 Editions) 
http://jacquescauda.canalblog.com/ 

(4) écrivain, poète et metteur en scène de théâtre 

(5) Isaac Félix Suarès dit André Suarès, 1868-1948, obtient en 1935 le Grand prix de littérature de l’Académie française pour l’ensemble de son œuvre : essais, théâtre, récits de voyages notamment Le Voyage du condottiere, Croquis de Provence, Le portrait d’Ibsen, Visites à Pascal, Péguy et Goethe le grand européen. 

mardi 2 février 2021

Roberto Bolaño dans La Cause Littéraire - Oeuvres complètes II et III

« La célèbre photo où Hitler tient dans ses bras la petite fille âgée de quelques mois l’accompagne toute sa vie », La Littérature nazie en Amérique, Luz Mendiluce Thompson. 

 « Ce sont les choses : Mauricio Silva, qu’on appelait l’œil, essaya d’échapper à la violence au risque même d’être pris pour un lâche, mais la violence, à la véritable violence, personne ne peut échapper, du moins pas nous, qui sommes nés en Amérique latine pendant les années cinquante, nous qui avions une vingtaine d’années quand Salvador Allende est mort », Des putains meurtrières, L’œil Silva. 

Ouvrir ces deux nouveaux volumes des Œuvres complètes de Roberto Bolaño, c’est faire l’expérience d’une immersion littéraire unique. Celle d’un bonheur littéraire, fait d’étonnements, de surprises, d’étourdissements, et d’éblouissements. Les Editions de l’Olivier nous ouvrent le grand Livre de Bolaño, un vitrail de romans, aux noms plus troublants, les uns que les autres – c’est un savoir d’écrivain que de bien baptiser ses romans : Les déboires d’un vrai policier – « Et il pensait aussi : nous sommes deux gitans sans clan, haïs, usés, exploités, sans véritables amis, moi un clown et ma fille une pauvre enfant sans défense ». Le Troisième Reich – « Pourquoi ai-je si peur parfois ? Et pourquoi plus j’ai peur, plus mon esprit semble se gonfler, s’élever et observer la planète entière d’en haut ? ». Conseils d’un disciple de Morrison à un fanatique de Joyce – « Mon héros s’appelait Dedalus et était braqueur de banques ». Roberto Bolaño joue avec bonheur des genres littéraires, et pour jouer il faut les bien connaître, à l’oreille, sur le bout de la langue et des doigts. Le périple de deux jeunes braqueurs est au cœur de Conseils d’un disciple de Morrison à un fanatique de Joyce, le braquage comme accélérateur de vie, accélérateur romanesque dans la vie d’Ángel, autrement baptisé Dedalus – « L’amour et la guerre, Ben, dit M. Dedalus. Vive le bon vieux temps » (1). D’amour et de guerre avec Ana, un Smith & Wesson à la main, les braquages violents qui s’achèvent dans le sang, et la cavale dans leur planque, les rues et les bars de Barcelone – « je n’arrivais même pas à savoir s’il y avait beaucoup de différence entre les notes que je gribouillais avant et le fait d’assassiner quelqu’un, même si, en tant que styles de vie, ils n’étaient pas trop éloignés l’un de l’autre ». La Littérature nazie en Amérique est un puzzle imaginaire d’écrivains et de poètes latino-américains, plus ou moins ratés, plus ou moins complices de dictateurs, Roberto Bolaño en dresse la biographie musclée et acide, et c’est à chaque fois brillant, pétillant, troublant, ridicule et parfois effrayant. Il y a la saga des Mendiluce de Buenos Aires, Ignacio Zubieta intègre la Division Azul, où il s’ennuie, alors, il traduit Schiller, la vie de Mateo Aguirre Bengoechea, grand propriétaire agricole, collectionneur de pistolets et de couteaux et auteur de romans bien ficelés, ou encore le portrait de Silvio Salvático qui rêva jeune de rétablir l’inquisition et les châtiments corporels publics, et qui fut footballeur et futuriste. Et enfin l’infâme Carlos Ramírez Hoffman hante ce roman aux mille facettes, celui qui se faisait appeler Emilio Stevens quand il écrivait des poèmes, puis commettait des crimes après le coup d’État de septembre 1973 au Chili. Un roman qui réveille souvenirs, disparitions et tortures, qui ont suivi le renversement par les militaires de la démocratie. Roberto Bolaño invente une terrifiante histoire où le réel se greffe sur l’imaginaire, et où l’imaginaire glaçant est l’autre face du réel chilien. Carlos Ramírez Hoffman est un assassin en série, un écrivain barbare, dont le passage par la littérature laisse une traînée de sang et beaucoup de questions posées par un muet. Éblouissant roman où le narrateur n’est autre que Bolaño le chilien face au mal absolu, et ce mal traqué, démasqué, débusqué, qui devient le cœur de cet étourdissant roman. Une affaire chilienne, une affaire de Chiliens, et surtout un roman chilien, où l’on se demande s’il faut réveiller ces démons et ces fantômes, romanesquement d’évidence, mais à la seule condition d’être à la hauteur de cette résurrection diabolique, ce qui est l’un des talents de Bolaño. 

« Les autobiographies m’ont toujours paru détestables. Quelle perte de temps que celle du narrateur qui essaie de tromper son monde en faisant passer chat pour lièvre, alors que ce qu’un écrivain véritable doit faire c’est attraper des dragons et les déguiser en lièvres. Je tiens pour certain qu’en littérature un chat n’est jamais un chat, comme l’a montré une fois pour toutes Lewis Carroll », Intempéries, Autobiographies, Amis & Ellroy. 




Ces deux nouveaux volumes des Œuvres complètes de Roberto Bolaño, le milieu du gué pour les Editions de l’Olivier qui doivent en publier six à l’horizon 2022, recèlent des richesses littéraires qui ont leur place aux côtés de celles de Julio Cortázar, son ancêtre de sang et de plume. Julio se multipliait au hasard de son imaginaire tanguero, où pourrait se glisser Roberto : « Hier soir, j’ai fini par construire la cage pour l’évêque d’Evreux, j’ai joué avec le chat Théodore W. Adorno et j’ai découvert dans le ciel de Cazeneuve un nuage qui m’a fait penser au tableau de Magritte, La Bataille de l’Argonne » (2). Premier éclat, qui ouvre le volume II des Œuvres complètes : Monsieur Pain, un court roman frappé du sceau de la singularité. Singulier personnage que Monsieur Pain, lecteur de Mesmer et de sa théorie du magnétisme animal, rêvant peut-être lui aussi d’une « société de l’Harmonie » et dont le roman dresse l’aventure parisienne au moment où la guerre brise l’Espagne. On y croise un malade du hoquet – comme l’écrivain touché de secousses romanesques –, d’étranges médecins espagnols, des constructeurs d’aquariums cimetières, où reposent des miniatures de bateau, de trains et d’avions. Les histoires de Monsieur Pain sont comme des poupées russes, elles s’emboîtent les unes dans les autres, sans fin, mais non sans surprises. Roberto Bolaño fait surgir des mondes, des situations que vit Monsieur Pain, comme ces poupées, il fait apparaître, comme par magie blanche, des événements que sa seule présence provoque. 
Dernier éclat de ce troisième volume, les Intempéries, qui réunit des articles pour la presse, des discours, des textes prononcés lors de conférences, écrits entre 1975 et 2003, l’année de la disparition de l’écrivain. Qu’ils soient consacrés à la nouvelle poésie latino-américaine – « Nous vivons l’apparition d’une poésie du côté sauvage des rues » –, à Enrique Vila-Matas, à son retour au Chili – « Vint jours au Chili qui ont ébranlé le monde (mental) dans lequel je vis » –, à sa libraire de Blanes, aux livres de mémoires, au printemps à Blanes ou encore à la tombe de Borges à Genève – « Je pense à Calderón, je pense aux romantiques anglais et allemands, je pense à combien la vie est étrange, ou plutôt, je ne pense absolument à rien ». 
Si La vie est un songe (3), qu'en est-il de la littérature, de l’art du roman, du simple fait d’écrire ce que l’on voit, sur ce l’on ressent, sur ce que l’on lit ? Roberto Bolaño a lu Calderón, et ses romans, ses récits, ses histoires policières jouent sur ces mêmes reflets, ces mêmes miroirs y sont à l’œuvre, la fiction est un songe, un jeu, et la réalité qui s’y glisse, une illusion. Ce jeu, ces songes, cet imaginaire que trouble le réel, irriguent ces deux nouveaux volumes des œuvres complètes, où le lecteur découvre page à page de nouvelles galeries souterraines qui recèlent de rares filons d’or romanesque. 

Philippe Chauché

(1) Ulysse, James Joyce, trad. Auguste Morel revue par Valery Larbaud, Stuart Gilbert et l’auteur, Gallimard, 1991 pour la réédition de celle de 1937 (2) Été sur les collines, Le Tour du jour en quatre-vingts mondes, Julio Cortázar, Gallimard, 1980 (3) La vida es un sueño, La vie est un songe, Pedro Calderón de la Barca, 1635, pièce du théâtre baroque espagnole qui propose une réflexion sur l’illusion et la réalité, le jeu et le songe.


lundi 18 janvier 2021

Automoribundia de Ramón Gómez la Serna dans La Cause Littéraire




« Tout un océan, biseauté par la lune et les vents, serait nécessaire pour contenir dans ses eaux, comme dans un aquarium, ce monceau d’images vivantes, fraîches, bondissantes, nerveuses et électriques, qui se glissent et brillent – poissons d’or – dans les aquariums magiques de ses livres », Adriano de Valle (1). 
 « Tout ce que je désire c’est une bonne lampe allumée, beaucoup d’encre rouge et des feuillets réussis et clairvoyants », Ramón Gómez de la Serna.

Automoribundia est l’autobiographie imagée, coloriée, élégante, enflammée, rieuse, joueuse, tremblante et réjouissante de Ramón Gómez de la Serna. L’écrivain espagnol n’appartient à aucun courant littéraire, à aucune école, à aucune génération, sauf à celle de Ramón. Écrivain ramónesque, jongleur médiéval (2), qui a inventé le Rastro (3). Sa gloire relative vient des Greguerías (4), ces courtes pensées irréelles, ces éclats poétiques, ces piques ironiques, comiques et intimes, publiées dans la presse, et incrustées dans ses livres. Valery Larbaud qui l’a rencontré, et qui l’a fait découvrir en France, parle de criailleries – la Greguería est spontanée, inarticulée, irrépressible, ineffablement intime. Automoribundia est l’autobiographie d’un monde, entre deux siècles, d’une enfance qui grandit et s’étire, qui assiste à l’inauguration de la lumière, se glisse dans le théâtre des Draps Blancs, une invention magique de son père, pour conduire ses enfants au sommeil. Le théâtre des Draps Blancs, théâtre du silence, de l’obscurité, de la nuit annoncée et des rêves qui un jour deviendront peut-être des histoires à dormir éveillé – Le théâtre des Draps Blancs renferme des mers quasi réelles, des bateaux en partance et des naufrages fort semblables à l’authentique naufrage. C’est aussi l’autobiographie d’un écrivain qui change de couleur et de peau à chaque nouveau livre, caméléon des lettres, il n’a de cesse d’inventer de nouvelles histoires invraisemblables à chaque roman, il s’y glisse et devient un autre écrivain. Il se dédouble, se multiplie à volonté, c’est un clown, un trapéziste, il écrit aux hirondelles, un littérateur, un conférencier à l’éloquence jazzbandesque, un miroir sans tain où se croisent son ombre madrilène, parisienne, argentine, celle des villes qu’il habite, mais aussi les ombres vivaces d’Oscar Wilde, Goya, Le Greco, Velásquez, Edgar Allan Poe et son ami José Ortega et Gasset, et c’est à chaque fois du vif-argent. Parus à Buenos Aires en 1948, ces mémoires traversent les siècles de Ramón Gómez de la Serna, de 1888 : Je suis né, ou l’on me fit naître – je n’ai jamais su ce qu’il fallait dire au juste –, le 3 juillet 1888 à Madrid, rue de las Rejas, numéro 5, deuxième étage, à 1948 : Pour l’heure, il me reste qu’à inventer une bonne machine ouvre-tombes. 




Chaque chapitre d’Automoribundia fourmille de situations, saisies d’un geste, d’une phrase, de son balcon, puis de son cabinet de collections, du café Pombo, d’où il voit tout, entend tout, et écrit tout ce qu’il voit, tout ce qu’il découvre, tout ce qui le touche, le transforme et le trouble. Sous ses yeux, et sous nos yeux, l’Espagne change de siècle et célèbre le mariage du Roi, Alphonse XIII – Il savait la valeur de l’art, la valeur de la corrida et la valeur de l’intelligence. Ramón Gómez de la Serna raconte sa vie, son enfance, sa jeunesse, puis l’âge d’écrire, ses voyages à Paris, à Estoril, à Tolède, Malaga, Buenos Aires, Naples, et Buenos Aires définitivement. Automoribundia est aussi l’autobiographie de l’exil, il quitte Madrid en 1936, sa ville, ses livres, les cendres de ses manuscrits originaux, ses projets, ses ébauches, il revoit Buenos Aires. Il y restera en exil. C’est en Argentine, qu’il mettra un point final à ses aventures ramónesques. 




« L’après-midi madrilène avait les dehors du plus beau printemps estival, invitant à jouir, en même temps que tous les Madrilènes sensés et plus ou moins anonymes, de cette immortalité du moment, quand la poussière du sablier du temps est cordiale, parfumée, et que son agréable suspension semble éternelle ». 
« L’unique vérité est que je vis dans l’esprit de la race hispanique, un esprit littéraire, purement littéraire, qui permet, avec plus ou moins d’ingénuité, toutes les inventions possibles ». 

Si l’on avait à dresser le portrait cubiste de Ramón Gómez de la Serna nous le dirions : inventif, curieux, reversiste (Salopa en espagnol veut dire à la fois le revers d’une veste et le rabat, la jaquette d’un livre), mêlant métaphores et images surprenantes, collectionneur des boules colorées, chineur de mots, mémorialiste de sa vie entre deux siècles, chroniqueur radio depuis son bureau, amateur de corridas, de photographies de chanteuses d’opéra, et d’artistes de cirque glanées au Rastro, de cages d’oiseaux, de presse-papiers, de fusils – Fusils pour chasseurs furtifs, escopettes pour contrebandiers ou révolutionnaires. Fusils libres et intéressants, romanesques et gaillards. Fusils à l’âme rebelle, aventurière, généreuse et désinvolte – (3), curieux de tout, et d’un bien curieux écrivain qui porte son nom. Il transforma les murs de sa maison de Madrid et de son appartement de Buenos Aires en larges et vastes collages flamboyants, à l’image de ses livres, libres et surprenants, étourdissants et amusants, troublants et pétillants. Automoribundia en est l’éblouissant concentré, le collage romanesque d’une vie fantasque et extravagante. 

Philippe Chauché 

(1) Adriano de Valle, 1895-1957, poète espagnol rattaché à la génération de 27 : Bergamín, Salinas, García-Lorca, Alberti 
(2) Pedro Salinas, 1892-1951, poète espagnol de la génération de 27 
(3) Le Rastro : le marché aux puces de Madrid, dont il tira un livre éponyme, Editions Gérard Lebovici, 1988 
(4) Les sourds voient double ; Ne disons pas de mal du vent, il n’est jamais très loin ; Soda : eau allègre ; Editions Cent Pages, 1992, trad. Jean-François Carcelen, Georges Tyras 




dimanche 17 janvier 2021

Chutes d'Yves Charnet dans La Cause Littéraire

« Tu n’en finis pas de la remanier. La matière de tes carnets. C’est comme un peu de terre. Les mots entre tes mains. C’est toujours à repétrir. Le sale pétrin des humains ». « Qu’est-ce que c’est que cette énergie cinglée qui me pousse encore à pondre, l’un après l’autre, des bouquins. Comme autant de chapitres d’une AUTOFICTION SANS FIN. J’écris dans les cordes. Boxeur lyrique hors de lui ».
Chutes est cette autofiction sans fin, que l’écrivain ne cesse de pétrir. Une pâte à livre qui va lever, pour donner vie à un journal des instants de vie où Yves Charnet se bat et se débat avec les effritements et les échecs qui le menacent. Il y a la secousse tellurique du refus de son éditeur de publier son dernier livre, le troisième refus en trois ans – Personne n’a compris que tu perdais ta dernière amarre. Ton dernier ancrage –, la chute de sa mère, qu’il ressent comme un tremblement de terre, le tremblement d’un fils. Il y a Madeleine, comme dans la chanson de Jacques Brel, l’écrivain ne l’attend pas avec son bouquet de lilas, il l’attend en écrivant, il la regarde, l’écoute, lui écrit, Madeleineentre peur et désir de fuite – Je suis là. Dans la ville. J’ai tout mon temps. Pour vous. Il y a les musiciens, ses chanteurs, ses enchanteurs qui chutent, Michel Delpech, Léonard Cohen, Pierre Barouh, le plus tendre, le plus discret, le plus vagabond. Face à ces douleurs, ces chutes et ces orages, il y a des éclaircies, les éclats solaires d’Agathe et Augustin, ses enfants – Le murmure de leur voix berce ma fatigue. Il y les amis, chanteurs : Serge Lama – Le magicien de mon enfadolescence –, écrivains dont la présence fleurit dans ce journal qui enfante des romans : Flaubert, Jacques Dupin, Huysmans – des fulgurances sur Manet, Monet, Renoir –, Blaise Cendrars, Cravan – L’âme au bout des gants –, Blondin, Perros, Pirotte – Il y a des écrivains secrets dont on aime à se répéter les noms –, il y a la musique, la peinture, ses élèves – l’émouvante jeunesse de leurs visages –, il y a Toulouse et sa péniche, Nevers et son enfance, il y a des villes taurines et des passions sang et or. L’écrivain en fuite se souvient de L’Âge d’homme de Michel Leiris (1), et de l’invitation à écrire avec le même engagement, que celui d’un torero dans l’arène, lorsqu’il s’avance pour tuer son taureau, exposant le temps de respirer, son corps aux cornes, deux authenticités qui se croisent, deux destins qui défient la mort. L’écrivain des chutes et des masques, avance dans son journal, d’une façon semblable, il offre ses défaillances, ses douleurs, sa lassitude, ses éclairs de joie, ses souvenirs enflammés, au lecteur qui se tient au centre du livre, comme au centre d’une arène. 

« On finit par céder sa place à l’ombre. Par fatigue, par goût du rond. Il fait noir par la fenêtre. Et encore plus noir dans ta tête. Ce soir je bois. A la santé de mon désarroi. Il y a des choses que l’on n’écrit que lorsqu’il est trop tard. Des aveux à personne. Il y a des choses que l’on n’écrit que lorsque l’on n’est plus personne. Mister Nobodyves ». 

Chutes est aussi le journal des noms que l’auteur s’invente, des hétéronymes, dirait Fernando Pessoa, son lointain voisin de Lisbonne, du Tage à la Garonne, il n’y a finalement qu’un livre Intranquille. Les noms surgissent dans Chutes, pour mieux faire voir l’auteur, masques transparents : Monsieur Lex, Roger Carnet, Mister Nobodyves, Monsieur Lexomyl, même vie, mêmes humeurs, mêmes douleurs, mêmes mauvaises passes, mais aussi ces instants heureux qui le saisissent et dont il se saisit – J’assiste à la naissance du monde. Tendre éclaircie de l’aube. L’horizon s’arrache en douceur à l’obscurité. La mer redevient mer. Enfin, cette même passion indestructible : écrire. Écrire quoi qu’il advienne. Écrire dans sa péniche, dans un train, une chambre d’hôtel, à la terrasse d’un café, sur la table d’un restaurant. Mais si écrire suffisait, les autofictions fondraient au soleil, comme une première neige. Yves Charnet, sait ce qu’écrire veut dire, et bien écrire. Avec ce dernier livre, dont Tarabuste a eu raison de se saisir, il a resserré son style, musclé ses phrases qui sonnent juste, elles donnent au livre un swing, un groove, un rythme électrique unique et vif. Yves Charnet écrit sous tension sa vie, sous très haute tension romanesque ses échecs et ses chutes, c’est toute la force de son livre, laisser l’art du roman se glisser goutte à goutte dans cette autofiction, qui est une saisissante auto-friction avec la vie. 

Philippe Chauché 

(1) L’Âge d’homme précédé De la littérature considérée comme une tauromachie, Michel Leiris, Gallimard, 1946

jeudi 24 décembre 2020

Fin de saison de Thomas Vinau dans La Cause Littéraire

« Pas le temps de dire ouf et le monde a vrillé. Je me suis dit : Holà on va se prendre un sacré orage de fin de saison. Je croyais pas si bien dire. Petit caillou gris dans la prairie, c’est mon nom d’Indien. Les vitres tremblaient, les volets claquaient. Le crépi ocre des résidences se parsemait de taches brunes. C’était les oiseaux fracassés contre les murs ». 

Victor, c’est son nom, le narrateur de Fin de saison est face à une catastrophe, une fin du monde qui renverse sa vie. Les murs tremblent, tout se déchire, la chute est inévitable. Alors armé de tout ce qu’un survivaliste doit posséder, il se réfugie dans la cave de sa maison avec son masque et sa combinaison de protection, son sac de survie, ses pilules, quelques accessoires entassés dans un Catakit, sorte de kit de survie quand une catastrophe surgit, en compagnie de son chien et de son lapin. Vendredi est dans son île avec son chien et son lapin, et s’attend au pire. Amateur de Science-Fiction, lecteur de Victor Hugo – Sacrées histoires et sacrée vie – et de Bukowski – Il faisait 17 degrés et il ne restait pas grand-chose du monde –, il se prépare à un long voyage qui ne finirait jamais, tout droit vers la fin du monde, en se souvenant des aventures de Mike Horn et à ses challenges de déglingo. 

Dans sa cave, Victor rumine, et se remémore, la mémoire en ébullition. Il se prépare à résister à la plus infecte des invasions, à la plus terrifiante, les monstres sont en haut, pense-t-il, et le sort de sa femme et de ses enfants doit être compté. Qu’est-ce qui manque vraiment quand on a tout perdu ? Qu’est-ce qu’on voudrait sauver ? se demande-t-il. Et ses plaisirs perdus défilent, Richter qui joue Haendel, une carotte fraîche, du thé Russian Earl Grey, les débardeurs qui dénudent les épaules bronzées des filles, les cerises et le rhum vieux, les boîtes à livres gratos. La cave est le lieu de toutes les crises, les exaspérations, les tentations, les craintes, les pleurs, les souvenirs. Victor s’attend au pire, alors il prépare sa résistance et sa fuite, même s’il craint que dehors, le pire soit arrivé. Il s’avance sur cette scène finale, sur ce ponton qui s’élance vers l’océan en fureur, et raconte sa vie, son amour, ses enfants, sa vie en suspens. Fin de saison est l’étrange roman de cette fin du monde imaginée et vécue au fond d’une cave, de ce retrait, de ces souvenirs, portés par les éclats de langue de Thomas Vinau. L’écrivain pique comme une guêpe lettrée, parodie, s’amuse, s’affole, nous trouble, nous étonne, et nous ravit, par son style virevoltant, et son verbe pétillant. 

« Tu n’arrives même pas à te réchauffer correctement les arpions. Pendant ce temps, les plaques tectoniques se frôlent, les météorites flambent, les trous noirs avalent les étoiles, avalent la lumière, avalent le temps, avalent tout. Et toi t’es même pas foutu de te réchauffer ces putains d’orteils ». 

 Thomas Vinau, amateurs de Clochards célestes (1), de Monstres qui sont très bons (2), ou encore de joyeux Inconsolés (3), est un écrivain d’un bric-à-brac luxuriant. Il accumule les situations les plus improbables, ou les plus extravagantes, les réflexions les plus ironiques et les plus touchantes, les personnages les plus loufoques, en apesanteur, entre deux catastrophes imaginées ou provoquées. Un bric-à-brac d’imaginaire littéraire, où il volette, pique du bec, provoque les autres volatiles, fait le mort, joue le vivant, passe du rire aux sanglots, et se goinfre de grappes de raisins oubliées. Fin de saison est un roman, où le héros auto-confiné dans sa cave, transi de pétoche, ne manque ni d’humour, Je m’appelle Victor et je vous emmerde, ni d’à-propos : L’avantage quand tout le monde est mort c’est qu’il n’y a plus personne à décevoir. Thomas Vinau invente des histoires à dormir debout, à rêver assis devant un livre à colorier, à rire aux éclats, à sourire de nostalgie, à faire se lever les enfants la nuit, et à rendre jaloux les éditeurs qui ne l’ont pas publié. Thomas Vinau a l’art de nous faire croire à cette histoire, à Cette fin de saison d’un dingo naïf, d’un aventurier du canapé qui prend tout au sérieux, un coup de vent, un ciel qui s’est mis à se retourner en vieilles bourrasques grises. Nauséeuses, à ses peurs, ses doutes, ses colères, et ses métaphores loufoques, dans une langue poivrée et grisante comme un alcool très fort. 

Philippe Chauché 

(1) 76 Clochards Célestes ou presque (Le Castor Astral), Le vieux Buk est une plaie. Le vieux Buk est un poète. Et y en a pas trois mille des poètes (Charles Bukowski) 

(2) Il y a des monstres qui sont très bons (Le Castor Astral), La nuit / l’ours qui cherche / rentre chez lui / éternellement (Un ours qui cherche) 

(3) Des Etoiles & des Chiens 76 inconsolés (Le Castor Astral), J’ai la bougeotte au bout de la langue, la carapate en bandoulière (Henri Calet)


mardi 15 décembre 2020

George Orwell dans La Cause Littéraire

« Il ne demande pas aux textes canoniques de livrer des secrets de fabrication, mais de lui parler aujourd’hui, d’aujourd’hui, de nourrir le débat d’idées qu’il mène en permanence en lui-même avec le monde et contre le monde » (Philippe Jaworski, Préface). 

 « Je l’écris parce que je veux dénoncer un mensonge, attirer l’attention sur un fait et mon souci premier est de me faire entendre. Mais je ne pourrais pas accomplir la tâche d’écrire un livre, ni même un article de revue substantiel s’il ne s’agissait pas aussi d’une expérience esthétique » (George Orwell, Pourquoi j’écris, trad. Marc Chénetier, Patrice Repusseau). 

 « Orwell n’est pas vraiment romancier, c’est un essayiste imaginatif » (Simon Leys répondant à Sébastien Lapaque, Le Figaro, 2 novembre 2006). 




Qu’il soit en Birmanie, Dans la dèche à Paris et à Londres, les armes à la main dans l’Espagne en guerre sociale, George Orwell est au cœur du témoignage, du reportage, de l’acte de vérité et de l’essai imaginatif. Il n’écrit jamais aussi bien, aussi précisément, d’un trait, d’un élan, que lorsqu’il est dans la tourmente – « Dans la guerre de tranchées, il y a cinq choses importantes : le bois pour le feu, les vivres, le tabac, les bougies et l’ennemi. En hiver, sur le front de Saragosse, c’était là leur ordre d’importance, l’ennemi arrivant bon dernier » (1). Son regard est d’une précision rare, tenace, son oreille entraînée à tout entendre, à tout traduire, à tout saisir, sa main ne tremble pas, son corps mis à l’épreuve, témoigne lui aussi de cet engagement – il est grièvement blessé à la gorge par un tireur isolé sur le front d’Aragon. Il voit, il écoute, il saisit ce qui se joue sous ses yeux – « Ce n’est pas une guerre, disait-il toujours, c’est un opéra-comique avec un mort de temps à autre » (1). Qu’il écrive un conte animalier politique, ou Mille neuf cent quatre-vingt-quatre, satire (2) d’une société de surveillance, loin, si loin du roman visionnaire, tel qu’on veut le présenter aujourd’hui, il est écrivain, et inimitable, vibrant de vérité – « Si vous êtes un homme, Winston, alors vous êtes le dernier homme. Votre espèce s’est éteinte ; nous sommes les héritiers ». Qu’il publie articles et essais, George Orwell poursuit ce travail d’écriture, ce sondage du monde, du réel, où il ne cesse de se sonder, de se peser, en poursuivant ce dévoilement des mensonges et des trahisons, et ce souhait profond de se faire entendre. Une pendaison en est l’exemple le plus parfait, ce récit glacial d’une exécution, s’ouvre sur une lumière cireuse qui éclaire une prison birmane, et s’achève dans un éclat de rire. Une pendaison, mais aussi En Birmanie, comme d’ailleurs Hommage à la Catalogne, sont imprégnés de cette expérience esthétique que défend l’écrivain, qui pourrait aussi s’appeler l’expérience stylistique, et qui est toujours liée à une expérience vécue, profondément humaine, ses récits sont éclairés de rencontres, de portraits, de visages. L’écrivain qui aime à se qualifier d’anarchiste conservateur est non seulement sur le front, les fronts sociaux, qu’il juge essentiels, dans la rue avec les plus pauvres, en Birmanie, en Catalogne avec le POUM (3), les armes à la main, et il sait qu’un livre, des livres vont en naître, d’autres armes plus efficaces que les vieux fusils dont disposent les milices engagées contre Franco. 

 « Je débordais d’envie de partir loin de tout cela, loin de l’horrible climat de suspicion et de haine politique, de ces rues grouillant d’hommes en armes, des raids aériens, des tranchées, des mitrailleuses, des trams au grincement perçant, du thé sans lait, de la cuisine à l’huile, du manque de cigarettes – de presque tout ce que j’avais appris à associer à l’Espagne » (Hommage à la Catalogne). 

« Pendant les Deux minutes de haine, il ne pouvait s’empêcher de participer au délire collectif, mais cette façon si peu humaine de scander “Grand Frère !… Grand Frère !” l’emplissait toujours d’horreur »(1984, trad. Philippe Jaworski). 



Désormais, et c’est un événement, George Orwell figure au catalogue de la Bibliothèque de la Pléiade. Il y retrouve Joseph Kessel et Romain Gary, on ne saurait imaginer meilleure compagnie. Faire la guerre (sociale) demande du style, l’écrire tout autant, et si l’on perd une bataille ou une guerre, on se doit de triompher plume à la main. George Orwell triomphe aujourd’hui par ce sacre de la Pléiade, comme il a triomphé, publiquement et populairement, avec La Ferme des animaux, et Mille neuf cent quatre-vingt-quatre. George Orwell écrivain de la vérité, en lutte permanente contre les mensonges et les crimes politiques (4), qu’ils fussent staliniens, franquistes ou autres. George Orwell imagine narrativement et romanesquement un monde étrange, effrayant, sans issue, une dictature d’un nouveau genre dans Mille neuf cent quatre-vingt-quatre, roman inspiré, d’une rare intensité, où il invente un monde, mais aussi une langue. Longtemps traduite par « novlangue », aujourd’hui par « néoparle », et la figure qui domine cette satire, s’impose, terrifie, le visage à la moustache noire, baptisé un temps « Big-Brother », se transforme sous la plume du traducteur en « Grand Frère », référence au Grand frère politique que fut l’URSS, et dont George Orwell avait certes une sainte horreur. On peut s’en étonner, cette novlangue était en quelque sorte la signature du roman, comme Big-Brother en était l’image la plus terrible, ces deux mots sonnaient juste et fort. Big-Brother était inatteignable, invisible, effrayant, et dépassait de très loin la référence au grand frère soviétique, et la novlangue modelée pour que toute langue ancienne disparaisse, soit rayée définitivement de cette société de surveillance, devient ce « néoparle » dont on a du mal à saisir le sens. Traduire, c’est choisir, Philippe Jaworski a choisi autrement, c’est évidemment son droit, et on connaît son talent de traducteur, mais on peut murmurer que ces choix sont tout aussi troublants que l’affiche du dictateur moustachu invisible. « Il songea qu’il était déjà mort. Il lui apparut que c’était maintenant, à l’instant où il avait commencé à formuler ses idées, qu’il avait sauté le pas. Les conséquences d’un acte, quel qu’il soit, sont contenues dans l’acte lui-même. Il écrivit : Le délit de pensée n’entraîne pas la mort : le délit de pensée EST LA MORT MÊME » (Mille neuf cent quatre-vingt-quatre). George Orwell est un écrivain politique, hanté par les manières de l’être, à la juste place de témoin engagé, et à la place juste d’écrivain qui pèse ses mots, et qui sait qu’un livre, un conte ou un roman, une satire ou un témoignage, ne se doivent pas de déroger aux règles du style. Ces œuvres de George Orwell, publiées aujourd’hui dans cette collection de bibliophiles, de curieux, de passionnés, d’amoureux des beaux livres, consacre un écrivain d’exception, engagé sur tous les fronts de la vérité, un écrivain témoin de son siècle, passionné, et la passion donne aux écrivains inspirés une profondeur, une vision, un style, un art, une âme, et au bout du compte, une belle éternité.

Philippe Chauché

(1) Hommage à la Catalogne, trad. Marc Chénetier

(2) Orwell a explicitement récusé une façon de lire 1984 comme une description d’événements à venir. Il a lui-même défini son livre comme une « satire », développant les implications logiques de la prémisse totalitaire (Simon Leys à Sébastien Lapaque, Le Figaro, 2 novembre 2006)

(3) POUM : Parti Ouvrier d’Unification Marxiste, organisation révolutionnaire créée en 1935 en Espagne et devenue illégale en 1937

(4) Orwell ou l’horreur de la politique, Simon Leys, Champs-essais, 1984

https://www.lacauselitteraire.fr/oeuvres-george-orwell-en-la-pleiade-par-philippe-chauche

 

dimanche 6 décembre 2020

Frédéric Pajak - Avec Pessoa dans La Cause Littéraire


« Frères humains, nous voilà mangés comme des poissons morts dans le ventre de ce bar. Dans cette providence. La nuit se déplie sur nous, et nous disparaîtrons à jamais ».

8 mars 1914 – Pessoa connaît une nuit de révélation. Trois « hétéronymes » lui apparaissent d’un coup. Il en décrira le déroulement vingt-et-un ans plus tard, dans sa fameuse lettre au jeune poète Adolfo Casais Monteiro. Autant de personnages vivant en lui – et mourant aussi – susceptibles de s’opposer entre eux ».

Avec Pessoa est le dernier opus, le dernier ouvrage, la dernière œuvre vive du Manifeste Incertain que dessine et écrit Frédéric Pajak depuis près de dix ans. Une aventure littéraire et graphique unique, née en 2012 avec un premier volume (admirable) consacré à Walter Benjamin – Rêveur abîmé dans le paysage –, où l’art du récit l’occupe toujours plus. C’est cet art du récit à la plume, à l’encre, récit dessiné en noir et blanc, qui l’occupe au plus haut point.

C’est ainsi que vont surgir ces récits, où l’auteur mêle sa biographie à celle de grands inspirés. Il écrit sa Recherche Incertaine de l’Infini, mêlant ses récits, le roman de vie, à ceux de Pessoa, d’Emily Dickinson, de Marina Tsvetaieva, de Pound, et Van Gogh : même présence au monde que le peintre arlésien d’adoption, même force du dessin, même regard en offrande. Qui peut dire qu’ils ne se croisent pas place du Forum ou au pied du grand escalier qui conduit aux arènes ? « Les destins que j’ai sollicités, je ne les ai pas choisis, ils se sont imposés à moi au hasard des lectures et des rencontres ». Il croise ses évocations romanesques, ses Cartographies du souvenir, à ses dessins aux lignes claires et sombres, visages et paysages, villes et mer, ciels entre deux clartés, peut-être un nuage, parfois une menace, une douleur qui fige un portrait, mais dans la nuance et la légèreté du gris et du noir. Frédéric Pajak est un écrivain et un dessinateur de la nuance, du doute, de l’intranquillité, un révolté d’un autre siècle, même si, dans ce Manifeste Incertain, il salue le mouvement des Gilets jaunes, ces nouveaux partisans : « La France grondait. Je grondais avec elle, dans mon coin, au fin fond de la province ». Frédéric Pajak se souvient d’un matou qui lui aussi croyait au Minotaure, du train poussif et courageux où il se glisse en direction de Bellegarde, de Lausanne, de Camille Pissarro, des œuvres aimablement délirantes de Charles Fourier, de la Casbah d’Alger, de Benjamin Constant, du désert, de Pessoa occupé, comme une armée sur une terre inconnue, par ses hétéronymes, et de son frère disparu : Écrire pour lui, c’était respirer. Les livres dessinés savent respirer, l’écrivain écrit comme il respire, une respiration inspirée.

« Il fait partie des “grands hommes d’inaction”, et cela le comble d’aise. Son travail, qui lui procure un salaire à peine suffisant pour vivre, ressemble à “une sieste paisible” ».

« L’Ode maritime est un des textes majeurs de l’ingénieur Álvaro de Campos. Sur un quai, un homme solitaire – l’auteur – observe mélancoliquement l’arrivée et le départ des paquebots. Il rêve d’embarquer sur l’un d’eux, il rêve d’une épopée folle, de tempêtes et de naufrages, de combats violents, de pillages, de viols. Il rêve de barbares et de pirates, qu’il supplie :

Donnez les baisers des haches, des fouets, de la rage,

A ma joyeuse terreur charnelle de vous appartenir

A ma pulsion masochiste de me livrer à votre furie… ».

Frédéric Pajak est le maître des ombres, des gris, du trait vif et fluide, le maître de l’instant saisi par la main agile et l’œil inspiré. C’est la même inspiration qui guide Frédéric Pajak sur le chemin de ses biographies. Il suit pas à pas ces destins qui se sont imposés à lui, nous sommes en 1915, Pessoa retrouve ses amis qui reviennent sur les bords du Tage, le 4 avril, ils font paraître Orpheu, « revue trimestrielle de littérature », deux ans plus tard c’est la naissance de Portugal Futurista. Pessoa l’Intranquille, Pessoa l’anarchiste, le Futuriste, Pessoa solitaire, angoissé, saisi par la Saudade, Pessoa et ses fantômes, ses hétéronymes qui se bousculent, Pessoa bouleversé par la mort de sa mère, Pessoa et Ofélia : Une ombre d’ivrogne dispose-t-elle toujours d’une place dans vos souvenirs ? Pessoa qui écrit, qui ne cesse d’écrire sous de multiples identités, ses hétéronymes ont une vie, un corps, et évidemment un style !

« Ma vie : une tragédie tombée sous les nuées dans anges, et dont on n’a jamais joué que le premier acte » (Le Livre de l’Intranquillité, Bernardo Soares, traduction de Françoise Laye, Christian Bourgois Éditeur, 1992).

« 2 décembre 1935, onze heures du matin – Le corps de Fernando Pessoa est enterré au cimetière des Plaisirs, aux côtés de Dionisia, sa grand-mère folle, dans le caveau familial. Une cinquantaine de personnes assistent à la cérémonie. Un demi-siècle plus tard, sa dépouille sera transférée dans le cloître du monastère des Hiéronymites, non loin des tombeaux vides du navigateur Vasco de Gama et du poète Luís de Camões ».

Pajak dessine et écrit Avec Pessoa ses Souvenirs une passionnante aventure humaine et littéraire, un profond détachement, et un Épilogue sous la protection d’Héraclite, pour clore ce Manifeste, ces Manifestes Incertains. En quelques pages, il dessine des portraits de Jésus, saisissants, troublants, visages inspirés, en larmes, mais aussi de douceur incarnée, et raconte la vie de Jésus, des instants de cette vie, et de celle d’Isaac Laquedem, « le Juif errant ». Jésus qui continue comme Isaac à errer sur la Terre, las de cette vie sur terre, et que Dieu le père n’écoute pas, ne l’entend pas, comme s’il était mort, et Jésus ne peut se changer en eauIl est donc là, et bien là, ici même. Maintenant, il marche dans les rues de Paris. Il marche ? C’est la fin d’une histoire, qui n’a pas duré deux mille ans, mais une décennie, mais peut-être une fin qui va renaître un jour, c’est tout au moins ce que l’on souhaite, tant ce Manifeste Incertain est admirable, troublant, passionnant, témoin d’un temps présent et révolu, demain peut-être reviendra-t-il, sous un autre nom, comme une résurrection blanche et noire.

Philippe Chauché

http://www.lacauselitteraire.fr/manifeste-incertain-tome-ix-avec-pessoa-l-horizon-des-evenements-souvenirs-fin-du-manifeste-frederic-pajak-par-philippe-chauche

lundi 23 novembre 2020

Une douleur blanche de Jean-Luc Marty dans La Cause Littéraire


« Une fois, le bateau avait quitté le port pour la mer d’Irlande sous la neige. L’imaginaire de mes neuf ans avait consigné la disparition de mon père à cette marée-là. Plus tard, j’avais appris qu’au jour du naufrage, au large d’Ouessant où son chalutier avait disparu avec cinq marins à son bord, le temps était au beau fixe. J’avais aussi appris l’expression “faire son trou dans l’eau”, qui signifie mourir en mer ».

Une douleur blanche est le roman du retour, retour vers le pays de l’enfance : un port de pêche qui dérive vers la mort qui gangrène ses navires et ses quais, retour vers une mère qui s’y prépare, et les souvenirs d’un père disparu au large. Le narrateur revient en ses terres, loin de celles qui l’ont accueilli, à dix mille kilomètres de chez lui : le Brésil, qui s’infiltre dans le roman, en éclats romanesques et fraternels – « C’est une côte qui parle ma langue… Une langue morte qui renaît par surprise, au passage du fleuve à l’océan ». Une douleur blanche est aussi le roman d’une étrange rencontre sur le bord d’une route, une inconnue, sauvage, inquiétante, insaisissable, un astre étourdissant qui collectionne les bois flottés, abandonnés aux flots et au sable, aux étranges réparties : « Tu n’es pas là, dit-elle. – Comment le sais-tu ? – Parce que je ne suis pas sûre d’aimer où tu es ».

Une douleur blanche est un roman d’une puissante force romanesque, saisi de tensions admirables, un roman porté par l’amour d’une mère retrouvée – « Geste après geste, je deviens le fils. Peut-être faut-il l’être pour qu’existe enfin la mère » – que le narrateur avait, comme son père, laissée au port, sans l’abandonner, en suspens, en sachant dans sa chair et son âme qu’il reviendrait, et ce retour est au cœur de cet admirable roman.

« La plupart du temps, les quais ne retiennent pas les tragédies. Lorsque le sang s’y répand, il ne s’infiltre nulle part, c’est une pierre dure. Les pluies ou les embruns ont vite fait de tout chasser. La terre, elle, garde la guerre en mémoire. Elle l’érige en stèle et commémore les morts enfouis ».

La force romanesque de Jean-Luc Marty, c’est sa vision, il voit juste et profondément, il voit ce qui se dérobe, se dissimule, se voile. Lorsqu’il dirigeait le magazine GEO, il avait le talent de choisir des photographes qui avaient un regard, une vision unique, qui savaient comme d’aucuns raconter une histoire de leur Temps, le temps d’une photo posée ou dérobée. Le temps du roman appartient à Jean-Luc Marty, qui a affûté son regard, sa vision, et donc son style. Une douleur blanche est un roman composé avec toute l’attention d’un peintre, qui fait flamber les corps et les couleurs, ravive les douleurs, un roman composé dans le saisissement des sentiments, dans le corps à cœur des tourments qui retournent le narrateur, comme une vague venue des profondeurs renverse un chalutier. Admirable portrait de la mère du narrateur, de sa fin, comme un rituel chamanique, de Zé le brésilien pêcheur et fraternel, de Karmel, l’étrangère qui électrise le narrateur, de ce port de pêche qui se délabre, du fantôme des chalutiers, du souvenir du père sans corps, il y a tout cela dans Une douleur blanche, et plus encore.

Une douleur blanche est un roman de marin, un roman d’aventurier aux mains d’orpailleur, un roman saillant comme les muscles d’un pêcheur brésilien, un roman où la douleur chante, où le bonheur se livre comme une éclaircie, un roman où chaque geste est une offrande, et chaque phrase est pesée comme de la poudre d’or fin.

Philippe Chauché

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