lundi 22 août 2011

Ma Librairie

" Quand après le déjeuner, nous allions, au soleil, prendre le café dans la grande baie du salon, tandis que Mme Swann me demandait combien je voulais de morceaux de sucre dans mon café, ce n'était pas seulement le tabouret de soie qu'elle poussait vers moi qui dégageait avec le charme douloureux que j'avais perçu autrefois - sous l'épine rose, puis à côté du massif de lauriers - dans le nom de Gilberte, l'hostilité avoir si bien sue et partagée que je ne me sentais pas digne et que je me trouvais un peu lâche d'imposer mes pieds à son capitonnage sans défense ; une âme personnelle le reliait secrètement à la lumière de deux heures de l'après-midi, différente de ce qu'elle était partout ailleurs dans le golfe où elle faisait jouer à nos pieds ses flots d'or parmi lesquels les canapés bleuâtres et les vaporeuses tapisseries émergeaient comme des îles enchantées ; et il n'était pas jusqu'au tableau de Rubens accroché au-dessus de la cheminée qui ne possédât lui aussi le même genre et presque le même puissance de charme que les bottines à lacets à M. Swann et ce manteau à pèlerine, dont j'avais tant désiré porter le pareil et que maintenant Odette demandait à son mari de remplacer par un autre, pour être plus élégant, quand je faisais l'honneur de sortir avec eux. Elle allait s'habiller elle aussi, bien que j'eusse protesté qu'aucune robe " de ville " ne vaudrait à beaucoup près la merveilleuse robe de chambre de crêpe de Chine ou de soie, vieux rose, cerise, rose Tiepolo, blanche, mauve, verte, rouge, jaune, unie ou à dessins, dans laquelle Mme Swann avait déjeuné et qu'elle allait ôter. Quand je disais qu'elle aurait dû sortir ainsi, elle riait, par moquerie de mon ignorance ou plaisir de mon compliment. " (1)

Miracle de la virgule, éclairs du point virgule. Ne jamais cesser d'y revenir, comme l'on revient à Matisse. Même rigueur, même mouvement nouveau à chaque tableau, comme à chaque phrase de Proust, ma Librairie s'ouvre sur un matin radieux, comme un sourire de femme.


à suivre


Philippe Chauché


(1) A l'ombre des jeunes filles en fleurs / Marcel Proust / Gallimard




1 commentaire:

  1. Merci de m'inviter à parcourir vos rayonnages, je me régale!
    Maia

    RépondreSupprimer

Laissez un commentaire