dimanche 24 mai 2015

Karl Kraus dans La Cause Littéraire





" Cela faisait des siècles qu’on ne crachait plus quand passait un écrivain. "
"Avant la création du monde, le dernier couple d’humains sera chassé du jardin de l’hôpital. "
" Il y a des gens qui en veulent toute leur vie à un mendiant de ne rien lui avoir donné. "
" Proposition pour regagner cette ville : modification du dialecte et interdiction de la reproduction.
Karl Kraus écrit à Vienne, entre deux catastrophes annoncées, la fin de l’empire austro-hongrois des Habsbourg et l’avènement du national-socialisme allemand. Il ne cesse dans son journal Die Fackel de mettre en garde ses lecteurs contre la ruine qui s’annonce. Karl Kraus est en guerre, en guerre permanente contre la langue frelatée des journalistes, contre la bourgeoisie, le mensonge, la corruption, et la manipulation des masses, mais aussi les complaisances douteuses et les dénis de justice. Il manie la satire et l’attaque directe, la visée frontale, c’est un snipper, la plume et la parole, car il se pique également d’organiser des soirées de lectures publiques qui connaissent de grands succès – ce que j’écris est du théâtre écrit.



" Ils ont la presse, ils ont la Bourse, maintenant ils ont aussi le subconscient ! "
" Les barbiers de village ont une pomme qu’ils fourrent dans la bouche des paysans avant de passer le rasoir. "
" Les journaux, eux, ont le feuilleton. "
" Le nigaud qui parle d’art trouve immodeste l’artiste qui en parle. "
" L’escroquerie escroquée, telle est la dernière pitrerie inventée par une culture déréglée. "
 
 
 
Karl Kraus, profondément conservateur – il coexiste chez Kraus un conservatisme étroit et un esprit iconoclaste, brillant, radical et irréductible (1) – va en 1918 soutenir la coalition des sociaux démocrates et des chrétiens-sociaux, avant de s’en écarter, ce qui lui vaudra là encore de renforcer le camp de ses ennemis – il est toujours plus simple de compter ses amis. Au cœur du volcan politique autrichien, il poursuit sans relâche la publication de son journal. Acte politique et social, mais aussi acte d’écrivain convaincu de la nécessité de défendre la langue les armes – du langage – à la main – qui peut douter que les dérèglements de la langue n’annoncent pas ceux du monde. Au centre tellurique viennois, Karl Kraus écrit, lit, écoute et regarde, et sa revue ne passe pas inaperçue. Il est lu par Robert Musil – une même génération et un même silence de l’un pour l’autre et de l’autre envers le premier –, Elias Canetti – qui lui rend hommage lors de son discours de réception de son Prix Nobel de Littérature en 1981 et qui va préfacer La littérature démolie (2) – ou encore Wittgenstein. Ses relations ne seront jamais de tout repos. Il ne ménage pas ses attaques – en voisin – contre la psychanalyse, le sionisme de Theodor Herzl – haine de soi diront certains observateurs –, les femmes, du moins certaines – le carnaval tragique de la femme qui essaie de prendre la place de l’homme ou de se mettre à son niveau (1) –, le nazisme – la langue arbitre tout – en ce qui me concerne, je n’ai aucune idée sur Hitler (3), sa ville –Vienne a de beaux environs où Beethoven allait souvent se réfugier –, les architectes, les journalistes –ils écrivent parce qu’ils n’ont rien à dire et ont quelque chose à dire parce qu’ils écrivent.
 
" Le diable est bien optimiste s’il croit pouvoir rendre les hommes encore  plus mauvais. "
" Un gourmet me disait qu’en regard de la crème de la société il préférait la lie de l’humanité."
 
 
 
Karl Kraus mine la société qui défile sous ses yeux – sur le mur aveugle de mon bureau –, porte l’arme aiguisée de sa plume dans la plaie des lâchetés, des renoncements, de la modernité en marche – Le déclin moderne du monde s’accomplira quand la perfection des machines révélera l’incapacité à fonctionner des hommes – et des multiples renoncements. Ne jamais baisser la garde, voilà ce que pourrait être sa devise.
 
Philippe Chauché
 
(1) Pierre Deshusses qui a traduit et préfacé Pro domo et mundo
(2) Rivages
(3) Troisième nuit de Walpurgis, Agone

http://www.lacauselitteraire.fr/pro-domo-et-mundo-aphorismes-et-reflexions-ii-karl-kraus

lundi 18 mai 2015

Ground Zéro dans La Cause Littéraire






« J’aime l’acier poli du canon ou le bois spécial pour la crosse ainsi que l’élégance et la finesse des mécanismes qui propulsent la mort. Celui-ci était un Glock 17, fabrication autrichienne, de couleur chat noir ».
 
Ground Zéro, ou la passion des armes, de l’art précis du tir embusqué, où tout est toujours question de juste place, de position du tireur couché (1). Roman de l’aventure d’un tireur d’élite qui vend ses services de haute valeur ajoutée à quelques commanditaires qui eux seuls savent à quoi et à qui tous ces assassinats peuvent servir, Ground Zéro est un roman guerrier. Glacial, terrifiant, troublant, mêlant l’art subtil de l’intrigue à celui tout aussi saisissant de la manipulation et de l’assassinat politique.
 
« Je n’ai jamais de contact organisé avec les politiques, et il va de soi aussi que je suis inconnu des DRH des groupes qui font appel à moi, car ce genre d’initiative échappe à leur compétence officielle. Certaines activités de mes contacts dans les conglomérats financiers ou autres sont inconnues même de leurs escort girls, si vos voyez ce que je veux dire ».
 
Ground Zéro, ou la passion du rock et du jazz – puis vient John Coltrane, le son de son instrument monte vers la cime des pins en volutes lentes et douloureuses –, des AK 47 et des M16, des armes de choc dans les mains, et des accords de guitares saturées dans les oreilles, un saxophone pour un dernier voyage. Walter, William, W, le tueur aux identités mouvantes participe moyennant de très beaux cachets à des petites guerres privées qui valent mieux qu’une grande guerre publique.
De l’Italie à la frontière Mexicaine, en passant par Manhattan, dupe de rien ni de personne, acteur d’une guerre sociale qui ne dit pas son nom, il exécute comptant de juteux contrats, et les hommes tombent sous ses balles d’acier trempé, jusqu’à ce que la machine bien huilée dont il est l’un des rouages, ne se grippe et ne se retourne contre lui. Un bon agent clandestin est souvent un agent mort, grand principe du retournement des alliances appliqué ici à la lettre. Jean-Paul Chaumeil a lu et bien lu Manchette et Debord, l’un pour le style, l’autre pour le dévoilement du spectaculaire intégré (2) dont il fait la matière de son roman.
 
« Les rares types que je voyais de près avaient le visage terreux et ressemblaient à des zombies sortis des entrailles de la terre pour me déchiqueter. Je me souviens parfaitement que j’étais en train de perdre les pédales ».
 
Ground Zéro est aussi le roman de la chute, celle des corps qui tombent comme des mouches des Tours Jumelles de New York, une dernière mission qui enclenche le compte à rebours. Il doit récupérer une mallette diabolique. Ses secrets : des listings de transactions bancaires, des ventes massives d’actions, un rapport de la CIA, anticipant les attentats du 11 septembre. Jean-Paul Chaumeil s’empare des théories du complot qui circulent toujours, l’effroyable imposture (3), et autres pamphlets conspirationnistes des plus nauséabonds, pour en faire l’un des axes – du mal – de son roman. Ground Zéro est un roman sans failles, le portrait d’un sniper qui ne doute de rien, qui fait avec talent son métier, le crime n’est pas sa raison mais sa matière en fusion.
 
« … je vois une silhouette qui braque sur moi un Sig-Sauer, je fais un geste pour repousser la balle, je la vois qui file vers moi, puis je ne la vois plus, je penche dangereusement en arrière, j’ai la très nette impression que je bascule dans le vide… »
 
Philippe Chauché
 
(1) La position du tireur couché, Jean-Patrick Manchette, Folio policier, ou encore pour l’intégrale Romans Noirs, Quarto Gallimard
(2) La Société du Spectacle Commentaires sur la Société du Spectacle, Guy Debord, Gallimard
(3) L’effroyable imposture, Thierry Meyssan : il est inutile de lire ces ragots signés par un individu peu fréquentable et dont l’antisémitisme n’est plus à prouver, il sévit notamment sur son site réseau Voltaire International (tout un programme !)


http://www.lacauselitteraire.fr/ground-zero-jean-paul-chaumeil

mardi 5 mai 2015

Jean-Claude Schneider et ses peintres dans La Cause Littéraire



« La vue m’est venue avant la parole, avant toute autre chose. Elle est mon premier effleurement du monde. Vivre, dès lors, c’est ne plus interrompre mon regard, être dans l’incapacité de redevenir aveugle ».
 
L’écrivain ne fait pas que regarder les toiles, les dessins, les gravures, les ardoises, les aquarelles, les vitraux, il les voit, c’est alors qu’il peut écrire. La Peinture et son Ombre est un livre de voyant – Je dis qu’il faut être voyant, se faire voyant (1) –, de l’œil à la langue, il y a un livre et des peintres. La littérature et son Ombre, la peinture et sa Lumière, le bel agencement des mots est là pour vérifier tout cela.
 
« Je l’ai longtemps regardée, cette gravure : sinuosité de la ligne qui creuse le relief des nuées, hachures obliques de la pluie, l’eau recueille la lumière, l’humanise après l’orage qui s’éloigne, mais cruelle demeure la blancheur au-dessus des trois arbres ».
 
L’écrivain comme jamais se mesure à la matière vivante, aux encres, aux pigments, aux traits et aux creux, à la surface et au volume, aux jeux impérieux de la lumière, à l’évidence, à cette dimension que l’écriture jamais ne connaîtra, aux couleurs et aux silences – à ces natures endormies et silencieuses que l’on ne cesse de vouloir nous faire passer pour mortes. Dans l’effervescence de son regard et de sa plume aiguisée : Nicolas de Staël, Jean Bazaine, Gilles du Bouchet, mais aussi Alberto Giacometti et Denise Estéban.
 
 
 
« La vie aurait pu être une vaste tenture. Bleue dans la régularité des jours, mauve quand les heurts du destin la rudoient. Or il n’en reste que des lambeaux éclaboussés, salis, oh violents et tendres, accrochés à quelques poutres sombres » (2).
 
L’écrivain si proche de la matière, et de la nature, comme René Char – Dans l’aven des couleurs, il la trempe, il la baigne, il l’agite, il la fronce – (3), si proche des modulations, des écoulements, des gerçures, des tonalités, des traces et des traits, mise sur les verbes et les mots pour s’approcher au plus près des toiles et des dessins. Pour s’y glisser – une nouvelle fois se faire voyant des masses en mouvement s’amalgament, se compénètrent, tandis que les remous de la lumière les arrache par brides à une nuit vibrante, elle-même avatar d’une foule d’autres nuits, (4) et dérouler sous nos yeux ses phrases toutes ourlées de matière en fusion. A la manière de l’Homme qui marche, Jean-Claude Schneider arpente les tableaux et les gravures, face à face entre l’écrivain-poète et les peintres. Il ne s’agit pas simplement d’ajouter des mots aux couleurs et aux mouvements – de la peinture les mots n’ont rien à dire – et des poètes, pour cette raison, s’obstinent à écrire sur elle – mais de trouver dans leur agencement un écho, une trace, un prolongement, une fusion comme on le dit de la matière.
 
 
 
« Cela qui a lieu lorsque les bords de la toile, du papier, ne comptent plus, ne sont plus des limites qui arrêtent, mais des rivages, peut-être, où aborder quand le mouvement y conduit le regard… » (5).
 
Le regard glisse, s’enfonce resurgit s’accroche puis repart, il en va de même des phrases de l’écrivain-poète, il dit ce qu’il voit – confusion de verts, de bruns, de bleus, quelques rouges, masse compacte et dense, veinée, balafrée de larges rigoles noires – ce qu’il entend de la musique de la toile. Il écrit sur le motif, sans se priver de l’audace joyeuse de s’en éloigner, du visible à l’invisible, de la représentation à son abstraction, et nous offre des éclairs lyriques, des respirations littéraires, des éclats, des soubresauts, des lumineuses visions, un dialogue sans fin avec les peintres.
 
 
 
Petit bémol : il manque à ce beau travail d’éditeur quelques reproductions de toiles et de dessins au cœur du livre, non comme illustrations mais comme traces des attentions de l’auteur.
 
Philippe Chauché
 
(1) Arthur Rimbaud, Lettre à Paul Demeny
(2) Respirant la lumière. Devant des grandes toiles de Jean Bazaine
(3) Nicolas de Staël, 1952, Œuvres complètes, Gallimard, Bibliothèque de la Pléiade
(4) L’épaisseur du réel, peintures de Nicols de Staël
(5) Aller devant vers ce qui fut, écritures de peintre, peintures de Pierre Tal-Coat
 
 
 
 

samedi 18 avril 2015

p(H)ommes de terre dans La Cause Littéraire



p(H)ommes de terre, René Lovy & Thomas Vinau


On sait Thomas Vinau attentif aux pierres, aux fleurs de cerisiers, aux nuages, aux arbres, aux papillons de nuit, aux fruits, aux bruits de la terre, aux éclairs du Luberon, aux songes et à la beauté amusée des association d’idées et de mots, à la souplesse des petites fictions vives et réjouissantes. On le découvre amateur de Solanum tuberosum, de pommes de terre que sculpte René Lovy. Ce gracieux petit livre est la trace d’une rencontre potagère et inspirée entre deux artistes. L’un jongle – l’art de la plaisanterie – avec ses mots, l’autre avec ses tubercules. Les deux façonnent et saisissent des gueules et des tronches qui se tordent – de rire et de doute –, boudent, sourient et tremblent. Bestiaire de la laideur et de la stupeur où les bouches se tordent et les yeux se plissent, monstres surgis de l’humus inspiré du sculpteur.
 
 
 
 
Thomas Vinau est un écrivain du réel imaginaire, de l’imaginaire réaliste, de la plongée en apnée littéraire. Il collectionne les mots rares comme des pierres précieuses, il saute sur un pied de phrases en phrases, et ses livres sont des sentiers où il est réjouissant de s’égarer. René Lovy a toujours une pomme de terre à la main, tubercule qu’il fait tourner entre ses doigts, jouant du pouce avec leur naturelle déformation, les accentuant, il les dote de deux yeux, d’un nez et d’une bouche, une gueule de l’emploi en quelque sorte. La rencontre entre les deux fait des étincelles. Jeux de mots, mots enjoués pour ces gueules déformées, mots rageurs et ravageurs qui s’attaquent à la peau d’une Gourmandine, mots rêveurs qui germent comme une Charlotte oubliée dans un grenier.
 


Thomas Vinau sculpte sa langue, joue avec les aphorismes – le véritable aboutissement de la sagesse c’est la pourriture – prend aux mots les pommes de terre de son compère – germer gémir durcir / c’est ma façon de mourir qui me dessine – décrit en quelques mots les cris et les humeurs sculptés des pommes de terre René Lovy – je suis la première tronche / la première tranche de vie.

Philippe Chauché

http://www.lacauselitteraire.fr/phommes-de-terre-rene-lovy-thomas-vinau

dimanche 12 avril 2015

De Gaulle et Mauriac dans La Cause Littéraire







« Leur héritage nous fait leçon, mais c’est un héritage sans héritiers. De Gaulle et Mauriac sont trop singuliers pour que l’on puisse se réclamer d’eux de nos jours ».
Le dialogue oublié ou les raisons d’une passion française. C’est à cette part de l’histoire politique et littéraire française que nous convie Bertrand Le Gendre. A la gauche il y a François Mauriac (c’est de Gaulle qui parle), prix Nobel de littérature, journaliste admiré, craint et parfois honni, chrétien social, d’une trempe rarement égalée. A ma droite le Général de Gaulle, l’homme de Londres, surréaliste sur ces messages de Radio Londres (Philippe Sollers) « Les renards n’ont pas forcément la rage, je répète… ». « J’aime les femmes en bleu, je répète… ». « Nous nous roulerons sur le gazon ! », l’homme de l’unification de la Résistance, de la V° République et de la fin de la guerre d’Algérie. Leur dialogue court sur trente ans, de l’Occupation aux lendemains de mai 68. Leur histoire, comme celle finalement de Malraux et du Général (l’occasion de lire ou de relire le lumineux André Malraux Charles de Gaulle, une histoire, deux légendes d’Alexandre Duval-Stalla, L’Infini Gallimard), est cette part commune de l’Histoire française, cette passion commune. Tous les deux s’emploient à choyer leur langue et leur territoire, au risque parfois d’être incompris.




« Par quels détours échappe-t-on à un avenir tout tracé par la naissance et l’éducation ? Comment s’affranchit-on d’un milieu social conservateur et conformiste ? Par quel mystère devient-on un rebelle ? Charles de Gaulle et François Mauriac illustrent chacun à sa manière cette entorse au destin ».
L’écrivain et le militaire chaque jour recommencent leur guerre, et ce n’est pas une drôle de guerre. Rebelles à l’occupation et à Vichy, à ce et à ceux qui les empêchent de voler, aux destins qu’ils n’ont pas choisis, aux combats où l’on tenterait de les réduire. D’une bataille l’autre, l’écrivain de Malagar échoue dans sa bataille pour sauver Brasillach de la mort, le Général le reçoit et l’écoute, mais Mauriac n’a pas su se faire entendre. Il ne l’a pas davantage compris. Il dira de ce rendez-vous : « J’étais absent de mon propre corps, je flottais très loin de cet être de tension et d’attention qui était là… Sans doute le Général a-t-il dû me trouver idiot ». De Gaulle prend le temps qu’il faut pour imposer sa vision de la République, sa solution pour l’Algérie, l’écrivain l’aura devancé dans son « Bloc-notes », les guerres se gagnent parfois sur plusieurs fronts à la fois. Si l’écrivain et le Général se voient peu, ils s’entendent à distance, une question de style (du Bloc-notes au Salut) et les fils de l’écrivain sont au plus près de lui. Jean (Malagar) journaliste et observateur privilégié et Claude (Le Temps immobile) dans l’antichambre du pouvoir, et ne cessent de tisser ce lien subtil qui unit l’Ecrivain et le Président.
« Hommes de plume et de terroir. Chaque jour, de Gaulle et Mauriac font à pied le tour de leur domaine pour ordonner leurs idées. Toujours strictement vêtus. Philippe de Gaulle : « A Colombey, dans le jardin, nous ne l’avons jamais aperçu (…) sans cravate… ». Jean Mauriac : « Son grand béret basque ou son chapeau blanc sur la tête, ses espadrilles au pieds, il retrouvait ses origines : il redevenait un paysan. Mais un paysan en cravate ! »
Le dialogue oublié ou le temps retrouvé, le temps de la résistance, des premières marches du pouvoir, du renoncement, du retour, du crépuscule, temps présent de ces hommes d’exception (Mendès est aussi invité, Mauriac y a cru contre de Gaulle), romanesques, politiques (civilité), en mouvement permanent jusqu’à ce que le corps ne lâche (ce naufrage – j’ai l’impression d’une usure).
Philippe Chauché

http://www.lacauselitteraire.fr/de-gaulle-et-mauriac-le-dialogue-oublie-bertrand-le-gendre

dimanche 5 avril 2015

Valentin Retz dans La Cause Littéraire






« Durant deux longues années, le pourtour de mes yeux, mes pommettes, mes tempes, mais également, et curieusement, le bas de mes chevilles, ont grillé nuit et jour sur l’autel de mes nerfs. Je me suis consommé en un lent sacrifice ».
 
C’est ainsi que s’ouvre Noir parfait, à la manière d’un opéra. Les nerfs du roman se consument comme ceux de Don Giovanni. Le corps du narrateur est en feu, il grille en silence comme touché par quelque maléfice. Alors, il s’agit de guérir, mais aussi de comprendre d’où vient cette malédiction. Et si tout s’était joué en Grèce, lors d’un séjour avec son épouse et son fils, Daphné et Hermès. On ne visite pas les dieux et les hommes sans quelque risque, on ne rencontre pas un Bohémien handicapé, on ne se glisse pas dans le temple d’Apollon Épikourios sans quelque dommage – souffrir sans raison peut réellement rendre fou et (que) la folie démultiplie en général les circonstances fatidiques. Le narrateur saisi au vif par ce feu – cet Enfer ? – ne sait plus à quel miracle se vouer, à quel saint se confier et à quel dieu s’offrir pour ne plus souffrir – le Paradis ? – (que) je brûlerais mes brûlures en brûlant six cent cierges, avant que sa résurrection ne surgisse d’un changement de regard.
 
« (Et) ma vision a été si soufflante, si bouleversante, si immédiate que je ne me suis pas aperçu que mes brûlures névralgiques avaient cessé à la seconde où j’avais regardé à travers mes nouveaux verres ».
 
Ainsi se poursuit Noir parfait, changement de décor, de vision et regard. Les douleurs disparaissent quand le narrateur découvre les êtres comme ils sont à travers ses nouvelles lunettes – l’écrivain ajuste son regard. Des verres correctifs (qui) concentrent ma vision pour la porter à l’intime, et plus qu’à l’intime, pour la porter au secret, au mystère, à l’indicible, et comme si ce miracle ne suffisait pas, le narrateur remonte par sa vision toute la généalogie de ceux qu’il regarde – je plongeais de plus en plus dans des vues impossibles – vues étranges et anciennes et vues actuelles, terrifiantes. Le feu du narrateur devient celui du réacteur numéro 1 de Fukushima Daïïchi, un transfert de feu, les barres de combustible nucléaire se mettent à fondre tandis que de l’autre côté du globe terrestre mes brûlures névralgiques refroidissaient sous un flot continu de sensations visionnairesNoir parfait est aussi le roman des noms divins  – Hélios, Hermès, Phoebus – que portent les enfants, celui du fils du narrateur et ceux de ses premières amitiés, qui se sont reconnus sur la terre – et des visions, le narrateur voit ceux qui ne sont plus là – les morts comme les dieux –, il les entend même répondre à un mot qu’il répète entre les dents.
 
« (Car enfin) j’étais maintenant persuadé que l’existence procédait d’une logique providentielle, que c’était même cette seule logique providentielle qui la rendait intelligible ; une logique qui prononçait les évènements, les circonstances – qu’ils fussent surnaturels ou non – … ».
 
Logique providentielle de Noir parfait, logique divine de l’aventure littéraire, nous sommes face à un roman de la traversée littérale de l’Enfer – la rencontre décisive avec Minyan Falls, l’artiste diabolique de l’île de Sein, Prince des démons, Seigneur des mouches – et face à l’ouverture salutaire sur le Paradis –Même à la fin, seulement la vie ! Le corps du narrateur est littéralement traversé par les morts – Les morts devaient veiller sur les vivants et les vivants prier pour les morts –, il devient cette porte qu’ils franchissent en y brûlant les résidus de leurs erreurs, en consumant leurs égarements. Dante est là, et on s’en réjouit.
 
« Immédiatement, j’ai alors entendu des voix qui susurraient : “Minyan Falls est menteur… Il veut ta mort… Ne l’écoute surtout pas…” Puis d’autres qui soufflaient : “Rejoins-nous sur le parvis de la chapelle… Fie-toi à nous… Suis le chemin de nos paroles…” ».
 
Logique romanesque de Noir parfait – un cercle et son point central, la fusion des nerfs produit de l’or – qui marque et démasque, et qui s’achève face à l’océan dans l’éclat de la parole. On ne peut rêver meilleure définition de l’art romanesque, d’autant plus quand il est porté avec brio, énergie, précision et allégorie, il en va de l’enchantement du roman comme de celui de l’opéra de Mozart. Comme chez François Meyronnis, il faut s’aventurer dans le néant, pour le comprendre et le terrasser.
 
Philippe Chauché
 

mercredi 25 mars 2015

Marceline Loridan-Ivens dans La Cause Littéraire






Alors à Drancy, tu savais bien, que rien ne m’échappait de vos airs graves à vous les hommes, rassemblés dans la cour, unis par un murmure, un même pressentiment que les trains s’en allaient vers le grand Est et ces contrées que vous aviez fuies. Je te disais, « Nous travaillerons là-bas, et nous nous retrouverons le dimanche ». Tu m’avais répondu : « Toi tu reviendras peut-être parce que tu es jeune, moi je ne reviendrai pas ».

Shloïme, Salomon Rozenberg n’est pas revenu d’Auschwitz, sa fille Marceline a échappé à la destruction des juifs d’Europe. Son petit livre est une apostrophe au père perdu et détruit. Adresse au père qui est resté là-bas – il y avait entre nous des champs, des blocs, des miradors, des barbelés, des crématoires, et par-dessus tout, l’insoutenable incertitude de ce que devenait l’autre –, au père qui hante ses jours et ses nuits, au père qu’elle n’a jamais oublié et qu’elle n’oubliera jamais. Et tu n’es pas revenu est le récit d’un deuil impossible, impensable, le récit d’une colère qui ne s’est jamais éteinte, d’un séjour au centre de l’innommable, mais qu’il convient de nommer avec précision comme l’a fait en son temps Claude Lanzmann dans Shoah.


La solution finale misait aussi sur la destruction des preuves et des témoignages, faire disparaître les corps, les âmes et toute trace de l’existence passée des juifs d’Europe, comme s’ils disaient « il ne s’est rien passé dans les camps », « tu n’as rien vu et rien entendu à Auschwitz-Birkenau », les livres et des films servent à redonner vie aux âmes, aux corps et aux traces.

« J’ai surmonté les maladies et combattu la tentation de me laisser couler. J’ai fait mon premier jeune de kippour pour me sentir plus juive, et digne face au SS. J’ai développé toutes les stratégies de survie. Peut-être ai-je commencé dans le wagon. Tu te souviens ? »
 
Marceline Loridan-Ivens s’appelait encore Rozenberg lorsqu’elle a été arrêtée à Bollène, au château acheté par son père dans cette commune du Vaucluse – peut-être même en achetant le château et ses vignes tout autour, tu avais cru un peu au maréchal Pétain qui prônait le retour à la terre. Trop cru à la zone dite libre. Au maire et au commissaire du village qui t’avaient promis qu’ils nous préviendraient –, transférée à la prison Ste Anne à Avignon, puis direction Marseille et Drancy, la suite on la connaît. Mais que sait-on vraiment de cet enfer programmé, de cette destruction planifiée ? Et tu n’es pas revenu répond à cette question, directement, frontalement.

« Nous dormions dans des chambres de deux ou trois, toutes par terre, au pied des lits vides couverts de draps blancs, incapables de supporter l’accueil d’un matelas. Et nous ne pensions qu’à manger. Notre dos était encore là-bas sur les planches de la coya, notre estomac ici, nous étions démembrées, contradictoires. Nous étions des miracles ».

Et tu n’es pas revenu est aussi le récit du retour, retour parmi les vivants, alors que l’on vient du pays de la mort programmée. Un retour où chaque mot est pesé, chaque témoignage soupesé – les gens voulaient m’arracher à mes souvenirs, ils se croyaient logiques, en phase avec le temps qui passe, la roue qui tourne. Il y a la famille, le château de Bollène, Israël, les amies fidèles. Simone qui dérobe des petites cuillères dans les cafés et les restaurants pour ne pas avoir à laper la mauvaise soupe de Birkenau, Marie, on n’aurait pas dû revenir, les rendez-vous réguliers avec celles qui ont échappé à l’enfer et qui ne cessent d’être traversées par la douleur et la colère – ils ne nous pardonneront jamais le mal qu’ils nous ont fait. Mais aussi la vie balagan – ce théâtre ambulant, cette foire, ce fiasco – pas si mal réussie aux cotés du cinéaste Joris Ivens, Comment Yukong déplaça les montagnes et Une histoire de vent, ce merveilleux film sur le souffle de la terre, ce souffle qui traverse les pages de ce petit livre essentiel, ce souffle de vie qu’elle offre à son père soixante ans plus tard, même si la mort continue à rôder.

« J’ai vécu puisque tu voulais que je vive. Mais vécu comme je l’ai appris là-bas, en prenant les jours les uns après les autres. Il y en eut de beaux tout de même. T’écrire m’a fait du bien. En te parlant, je ne me console pas. Je détends juste ce qui m’enserre le cœur ».

Philippe Chauché 

vendredi 20 mars 2015

Canobbio dans La Cause Littéraire



« Le matin du 24 mars 2001, un samedi, j’ai pris un avion de Turin à Londres. Au sol il faisait beau… Quand je suis monté, j’étais nerveux. L’avion était à moitié vide, presque entièrement vide. S’il s’écrasait, il y aurait moins de victimes. Moins de tapage, moins d’attention ».
 
Pressentiment est le récit nerveux des crises de panique qui touchent l’écrivain italien lorsqu’il prend l’avion, comme si une catastrophe imminente s’annonçait. Pressentiment en ce début d’année 2001, qui sera celle de la chute, de la déflagration, de l’homme qui tombe, des fenêtres ouvertes sur le monde en feu. Rien de divinatoire dans tout cela, mais le sentiment permanent qu’il y une catastrophe dans l’air.
 
L’écrivain – éditeur aux aguets – se doute inconsciemment de quelque chose. Il va accumuler les indices pour ce court récit en forme d’enquête sur ses constats, ses ressentis et ses terreurs. A l’origine de tout, sa présence à New-York le 11 septembre et le court texte paru deux mois plus tard dans la revue L’Indicel’air conditionné, les ascenseurs, même le ventilateur d’un ordinateur me fait sursauter… la journée n’en finit pas, elle n’en finit plus.
 
Quatre ans plus tard l’écrivain tourne et retourne la trame du drame, vécu au plus près, mais aussi quelques mois plutôt, lors de ses déplacements littéraires, en écho aux images du petit écran et à celles qu’offre le ciel de N. Y. Vivre à deux pas du trou noir du cratère, en faire et en refaire le récit, comme un Pressentiment, dix fois, vingt fois ressassé de Turin à Londres, en passant par Francfort, Milan ou Paris, d’un salon du livre à l’autre, d’un rendez-vous professionnel à une rencontre littéraire. Des crises de panique – j’étais effrayé par mon propre effroi –, qui, comme les avions, viennent et repartent et laissent le narrateur à ses épuisements.
 
« Avions, trains, automobiles, bateaux. Sur le quai du port de Bastia, j’ai compris que j’avais un problème avec les moyens de transport, peut-être n’avais-je plus envie de voyager. Je descendais, il est vrai, d’une famille d’employés des chemins de fer, mais c’étaient des employés sédentaires, du personnel non roulant : oxymores (comme les peurs rationnelles».
 
L’écrivain-éditeur est aux prises avec les bruits et les trous d’air, les vibrations et les impostures – on va dans les salons uniquement pour voir du monde, pour montrer qu’on est encore en vie et en bonne santé, digne de confiance et bien habillé –, il les traque, oreille tendue, œil aux aguets. Seul remède, en faire le récit, pressentiment d’un futur livre. Et à la croisée du récit, autre écho de panique : la disparition subite d’une éditrice croisée dans les salons du livre, la mort qui rodait depuis la première page de Pressentiment, est là – sa mort, une semaine après son hospitalisation, a été un évènement absurde, tragique, terrible, injuste –, elle n’est plus un écart de l’imaginaire mais un éclat du réel. Le narrateur est ici saisit comme Cary Grant chez Hitchcock,  par la mort aux trousses.
 
« Mon billet d’avion prouve que j’ai quitté New York et l’aéroport JFK le samedi 15 septembre. Après le 11, j’ai donc passé trois jours supplémentaires dans la ville blessée. J’ai d’autres reçus que je joindrai à ma note de frais, d’autres personnes m’ont vu et pourraient jurer m’avoir rencontré, j’ai d’autres souvenirs forcément moins précis, modifiés a posteriori pour en faire des anecdotes à raconter ».
Andrea Canobbio était bien à N. Y. le 11 septembre et les jours qui suivirent, ce qu’il a vu, entendu et ressenti est au centre d’un court récit – et donc je suis sensé être venu ici –, d’où va surgir le livre. Pressentiment, ébauche d’un roman à venir (?), au style précis et net, à la langue placée à un haut niveau d’exigence – prendre de la hauteur pour s’éloigner des perturbations, ces sautes d’humeur climatiques. Leçon de style pour désamorcer ces états de panique qui troublent l’auteur, parfois le tétanisent, qui augurent d’une catastrophe, mais qui au bout du compte nourrissent ses romans à venir, et c’est le pressentiment d’une très bonne nouvelle, du tremblement du corps à celui de la main qui écrit.

Philippe Chauché

http://www.lacauselitteraire.fr/pressentiment-andrea-canobbio

samedi 14 mars 2015

Thinez dans La Cause Littéraire











« Avaler v. tr. Avaler le français, le russe, l’anglais, avaler le chinois, avaler le basque et le volapuk, le bambara, avaler le sanskrit, l’occitan, avaler le tamoul, l’ukrainien, le finnois… voir vomissement. Tu as avalé ta langue ? demandait Jean quand par timidité je ne répondais pas, ou par entêtement ».
 
Après 140 au carré, Marc-Emile Thinez s’invite à nouveau dans la collection Contraintes des Editions Louise Bottu, et propose son petit dictionnaire, parce que le dictionnaire est le plus beau des livres (1) : d'Algèbre – contrainte en arabe –, à Zup – c’est la zone –, en passant par Ecriture – parole de nanti –, Histoire – Donner du sens au temps –, Musique – ne dit rien d’autre qu’elle-même – ou encore, Réforme – hantise des vaches et de certains veaux – mais aussi SOI-MEME – renforcement d’un soi qui en a bien besoin – ou VOILE – grille qui dissimule le visage, ou la réalité, selon le point de vue.
L’écrivain joue avec bonheur du jeu et du je du dictionnaire, définition et applications, à chaque mot la sienne avec un fond commun, l’histoire de Jean. Jean, le père – dont le portrait s’affine, il apparaissait dans 140 au carré –, lecteur de l’Huma, amateur de grilles et de mots – de mots grillés dirait son éditeur –, et comme l’un attire l’autre, il ne cesse de se laisser entraîner dans cette aventure qui croise l’horizontal et le vertical – le dictionnaire est la Bible de Jean, l’ouvrier sans instruction. Le Verbe à l’origine de son monde (1).
 
« CHANGEMENT n.m. Eternel retour du même, l’emballage qui change pour mieux emballer. Jean ne comprend pas pourquoi :
a) les prix changent,
b) on invente de nouveaux objets,
c) on s’égare dans l’espace,
d) on apprend des langues étrangères,
et tous les soirs attaque une nouvelle grille de mots croisés ».
 
Marc-Emile Thinez a plus d’une définition et d’une application sous la main. Son dictionnaire de poche – à glisser dans la doublure de son veston, ou entre les pages d’un autre livre plus conséquent, plus ancien et plus épais – fourmille de mille petites trouvailles plus piquantes et réjouissantes les unes que les autres – la mémoire ce frein moral à l’oubli, ou encore, distinction cette tentative désespérée de se faire remarquer par sa mère, et enfin, individu tout être distingué y compris pour son côté louche – avec à chaque fois en embuscade, Jean, le père communiste cruciverbiste, héros du hasard objectif des140 tweets qui ici se mêle de beaucoup de choses ou pour le moins se voit mêlé à de nombreuses définitions – mêler son écriture à celle de Jean Thinez. A les rendre indiscernables (2). Comme son mentor Thinez, Jean, le père, porte des mots à sa boutonnière, comme un brin de muguet qui annonce toujours les matins odorants, c’est ainsi qu’ils chantent.
 
« HOROSCOPE n.m. L’horoscope dans l’Huma, à quoi bon. Les lendemains sont sans mystère, ils chantent et on y rase gratis. Jean m’envoie chez le coiffeur une fois par semaine, courts de partout et bien dégagé derrière les oreilles ! »
Un dictionnaire est tout sauf une contrainte, c’est un plaisir, et Marc-Emile Thinez le prouve à chaque mot choisi pour son Dictionnaire de rien du tout et son réjouissant Dictionnaire de rien du tout – rien est un petit mot, certainement pas un mot insignifiant –, par ses définitions qui s’inspirent parfois des facéties de l’Oulipo, il se veut aussi moraliste – la paix est la continuation de la guerre par d’autres moyens – et romancier – la romance de Jean, tout à rebours, il défait le jour ses rêves nocturnes. Finalement tout amateur de dictionnaire, tout académicien, qui se penche sur la légende des mots, flirte avec celle des sens, et Marc-Emile Thinez les a tous en éveil pour notre plus grande gourmandise littéraire.
 
Philippe Chauché
 
(1) L’auteur à son éditeur
(2) 140 au carré


http://www.lacauselitteraire.fr/dictionnaire-de-trois-fois-rien-suivi-d-un-dictionnaire-de-rien-du-tout-marc-emile-thinez

lundi 9 mars 2015

Bonnard dans La Cause Littéraire



« Violet dans les gris.
Vermillon dans les ombres orangées,
par un jour froid de beau temps ».
 
Pierre Bonnard devient un instant le peintre aux agendas, notations précises et brèves, à chaque fois un ou deux mots pour dire le temps qu’il fait et le temps qu’il voit – la main du peintre. Beau, pluvieux, beau nuageux, mais aussi vent froid, beau frais, beau froid, ou encore couvert, et ces notations inspirées, précises et pertinentes : au-dessus de tout plane le climat de l’œuvre, ou, il ne s’agit pas de peindre la vie, il s’agit de rendre vivante la peinture, et plus loin, que le sentiment intérieur de beauté se rencontre avec la nature, c’est là le point. Pierre Bonnard le peintre aux mille dessins de poche  rassemblés dans ces petits agendas, à chaque jour son observation, son mot, son trait, à chaque jour sa courbe : corps, natures endormies – que l’on continue à nommer natures mortes –, un coin de table, un saladier, un vase, une tête de cheval, la mer, une voile, un chat, rien de plus, rien de moins. Pierre Bonnard maître des observations marines : son œil est ce sextant qui ouvre la voie à la toile.
 
« Beauté du dessin.
Harmonies de lignes pour les directions et proportions des étendues ».

 
 
Pierre Bonnard, le peintre du mouvement permanent de la couleur – foisonnement de la couleur et de son mouvement interne en moins tellurique que chez Cézanne –, pour s’en convaincre, il faut regarder avec la plus grande et la plus légère attention – légèreté de Bonnard, de plus en plus léger face à la complexité inouïe de la nature, la couleur n’ajoute pas un agrément au dessin ; elle le renforce – sa Femme au chapeau bleu, mais aussi, Le bouquet de mimosasL’escalier du jardin. Il faut aussi voir en tête, ses jaunes, ses rouges, ses bleus, ses verts, couleurs et voyelles où tout n’est que lumière. Des lumières qui se croisent et se mêlent, touches et traces, éclats et fusion, tout un mouvement où le motif se fait couleur, où la couleur devient motif, ces carnets d’Observations en sont la matière et la matrice. Des Observations que l’on pourrait dire d’écrivain, un mot, un dessin, et un tableau s’annonce, semées (ici) comme des notes entre les lignes (qui) confirment l’impression de se trouver dans un sanctuaire de la création (Antoine Terrasse).
 
« 14 Mars 1932 Activité et compréhension sous le signe de la réussite.
15 Mars 1932 … sous le signe de l’apathie.
16 Mars 1932 … sous le signe de l’énergie.
17 Mars 1932 … sous le signe de l’acceptation.
18 Mars 1932 … sous le signe de l’incertain.
19 Mars 1932 … sous le signe de la réserve ».
 
Pierre Bonnard, le peintre des signes. La nature en fourmille, les maîtres du haïku le savent – devant l’éclairsublime est celuiqui ne sait rien ! Matsuo Bashõ – les écrivains aussi – certains en tout cas. Bonnard regarde avec autant d’attention les peintres qu’il admire que la méditerranée qui éclaire sa palette. Encore des signes, ces Observations témoignent de la profondeur, de l’étendue et de la permanence inquiète de sa recherche… autant de jalons d’un exercice continu du regard : comment apprendre à mieux voir, à « voir pleinement » (Alain Lévêque), des signes et des couleurs, il faut avoir dans l’œil ses jaunes et ses rouges, signe de l’énergie vitale qui l’anime même dans ses doutes les plus vifs, je commence seulement à comprendre. Il faudrait tout recommencer…
 
« Beauté particulière.
Beauté générale.

dimanche 1 mars 2015

Barcelona ! dans La Cause Littéraire





« C’est dans cette carcasse de pierre que l’illustre Jean Genet se logea jadis, plusieurs mois. Irving regarde la ruine pendante, songeur. Qu’est-ce qu’ils vont bien pouvoir construire là ? Des logements sociaux ? Ou bien, comme ils en sont capables, un beau musée, boum, pour charger le signe du quartier ? ».
 
Plus que jamais Barcelone est bien cette ville des Prodiges, une ville en mouvement perpétuel, qui ne dort jamais, qui se forme et se transforme comme un roman. Roman d’une ville en révolte permanente, épique, virevoltante, troublante, sidérante et parfois sidérée, hantée par l’Histoire et les histoires qu’elle s’invente et qui l’inventent. Grégoire Polet pratique l’art de la dérive littéraire, inspiré par ceux qui l’ont précédé sur la Rambla, dans le Raval ou le Barrio Chino, où les ombres portées d’écrivains voyageurs croisent celles d’insomniaques douteux et de perdants magnifiques.
 
Barcelone s’exclame dans le roman de Grégoire Polet, double exclamation pour le marin Pere Català - naviguez, naviguez, au péril de la mer– l’inspecteur Damián Pujades, Veronica la photographe aventureuse – difficile de résister à une révélation qui entre dans la chambre avec la lumière et qui vous touche doucement les paupières et qui les ouvre – Begonya qui va révolutionner le cours de son histoire – Galivàn le libraire – il possédait jadis une collection de sabliers, qu’il a revendue un beau jour, à cause du poids de tout ce sable sur son moral – Albert l’érudit, Marc en campagne électorale catalaniste. Les révoltes grondent. Les langues se nouent et se dénouent. Un vent chaud souffle sur le port et gagne les rues de la ville de tous les Prodiges. Comme une victoire du Barça sur le Real. Un ballon qui file et trompe la torpeur. Goooooool !

« Il y a des jours comme ça, où tout va bien. Du plus petit détail jusqu’au grand tout, des jours où le monde est un chef-d’œuvre. Déjà le café du matin, qui avait le goût du café qu’on boit à Turin, et dont le parfum reste, au voile du palais, comme un point d’encens dans les voies respiratoires et qui rend tout léger… »

Plus que jamais Barcelone est une ville-roman, Edouardo MendozaManuel Vazquéz MontalbánRoberto Bolaño, n’en ont jamais douté, comme d’ailleurs tous ceux qui un jour ou une nuit blanche l’ont vu et entendu. Ils ont vu la ville s’armer, chanter et déambuler, ils ont connu les barricades, la guérilla, les années de plomb, la movida, les nuits qui durent une année, la gloire et la revanche, ils en ont fait un roman. Grégoire Polet écrit comme s’il dégustait quelques crevettes à la Boqueria, même gourmandise, même précision dans le geste, même curiosité, même sérieux. Beauté des noms des chapitres, stations qui se succèdent dans Barcelona ! : Les unsEt les autresTous en un seul corpsLe visage en pleurs, Dans les étoiles… romans minuscules qui mot à mot donnent forme, style et raison à ce livre aérien aux mille éclats colorés de mosaïque s comme celles qu’imagina Antoni Gaudí pour le Parque Güell.

« Le monde, le monde, et pourquoi pas avec une majuscule, tant qu’on y est. Ça n’existe pas, le monde. Le Barça, ça oui, ça existe. Barcelone aussi. Et la crise. L’omelette et les champignons. Les témoins du monde, comme tu dis, c’est des fabricateurs d’une idée, d’une idée du monde, que les autres après sont priés d’avaler ».
 
Plus que jamais Grégoire Polet est un écrivain français qui écrit en terre d’élection, l’Espagne (Chucho,Madrid ne dort pas). Une Espagne dont les deux capitales (Madrid la réelle, Barcelone la rêvée) sont des caravelles, qui ont un temps vogué côte à côte mais dont la méditerranéenne se voit, un peu plus chaque jour, naviguer seule vers sa destinée. A son bord, Damián, Veronica, Bruno, Begonya, Albert, aux prises avec leur destinée, leur carrière, leur histoire précieuse, leur romancero, leurs jeux d’enfants et leurs colères adultes. Plus que jamais Barcelona ! est bien ce roman des Prodiges.
 
Philippe Chauché

dimanche 8 février 2015

Sollers dans La Cause Littéraire

 
« Le Saint-Esprit souffle où il veut, à travers tous les instruments et toutes les syllabes. C’est une Pentecôte immédiate, avec langues de feu et improvisations sans effort. Mystère de la foi, mystère de la musique, mystère du silence. “Vous entendez mon silence ?” dit la voix ».
 
L’art du roman est souvent une question de souffle, de vent céleste qui fait flamber les phrases et les pages, comme dans le Dào qui irrigue depuis longtemps les romans de Philippe Sollers. L’écrivain souffle où il veut, sans se soucier des vents contraires, de la morale sociale crispée et des jalousies françaises. Pour s’en convaincre, il suffit d’ouvrir L’Ecole du Mystère, et constater une fois de plus qu’il s’agit là d’une langue de feu – la langue française est une Pentecôte – qui embrase et embrasse le Temps – Le mot « temps » prend ici une majuscule, le Temps, retrouvé, avant d’être définitivement perdu – et ce n’est pas un hasard si Philippe Sollers invite à sa table d’écriture Zhuangzi, Proust, et Heidegger, trois langues et trois pensées de feu. La littérature est toujours une question de souffle, de rythme et de phantasiaque la lumière soit et lumière fut –, le mystère du roman est là, et les preuves ne manquent pas chez l’Européen des bords de Garonne et des jardins de Bordeaux : d’Une curieuse solitude, à Drame, en passant par Paradis I et II, Les folies françaises, ou encore Picasso le héros, L’étoile des amants et Médium.
 
« J’attends Manon, ma sœur extraterrestre, elle va venir dans une heure. Il neige beaucoup, les rues sont boueuses, les trottoirs verglacés et glissants. Manon, c’est le beau temps en plein hiver, le soleil sous la pluie, la chaleur sous le froid coupant, la gaité fanatique quoi qu’il arrive ».
 
Les romans de Philippe Sollers sont à la fois des baromètres et des thermomètres, ils saisissent les éclats solaires, les déchaînements des vents et des marées, les sautes de mercure, comme on le dit des sautes d’humeur. Position idéale de l’observateur : son île atlantique. A chaque roman son île et ses îles, de Ré à Paris, de Bordeaux à Venise, sans oublier New York. Eclats d’humeurs des femmes qui traversent son roman, bonnes et belles pour Manon et Luisa – Sois gaie, la tristesse me tue – assommantes pour les Fanny qui cristallisent ce qu’il avait écrit dans Femmes il y a déjà 30 ans – A travers le temps, Fanny se voit volontiers, en voiles transparents, incarnant la déesse Raison sur l’autel de Notre-Dame –. Sa plume bleue est un sismographe – encore une invention chinoise : Zhang Heng poète cartographe – 78-139 –, ses capteurs ont la rare faculté poétique d’être à fois à l’écoute permanente de notre siècle et des ondes sismiques des temps que l’on dit passés, mais qui sont follement présents, sans la moindre nostalgie – cette graisse mentale qui alourdit tant et tant de romans d’aujourd’hui.
 
 





 
« Etre somnambule très tôt, noter ses rêves, s’endormir n’importe où en trois minutes, être sourd quand il faut, mais rester attentif au moindre changement d’accent dans les mots. Etre familier de toutes les fenêtres et de toutes les portes. Garder son enfance au bout des doigts, surtout, mystère de la foi ».
 
Les romans de Philippe Sollers sont ceux du corps et du cœur absolu, l’un enflamme l’autre, l’autre apaise l’un, et inversement. L’écrivain est cet être singulier et joyeux qui ouvre toutes les portes et les fenêtres sous l’œil complice des femmes de sa jeunesse bordelaise. Qui ne cesse d’écrire, d’une expérience et d’une radicalité à l’autre, ce roman éternel, éloge permanent de l’Infini. Quoi finalement de plus radical que la simplicité divine de son style ? Chez Philippe Sollers, l’écriture tient de l’évidence, de la vérité, de la vitalité, mais aussi du mystère – Fedeli d’Amore – de l’arcane, de l’élévation, pariant avec le lecteur qu’il est bien en train lire un Vrai Roman.
 
« Vous percevez l’infini partout… Joie, Tristesse, Amour, Haine, Connaissance, vous avez l’horloge enchantée qu’il faut ».
 
Philippe Chauché
 

jeudi 29 janvier 2015

Martin Page dans La Cause Littéraire




« Les deux adolescents n’en croyaient pas leurs yeux.
Margot flottait à un mètre du carrelage. Elle était partagée entre la stupeur et le sentiment de sortir de sa chrysalide et de s’épanouir enfin ».
 
« Durant deux années, de quatorze à seize ans, Margot consacra son temps à sauver le monde.
Un avion de ligne en perdition au-dessus de l’océan Pacifique : Margot filait dans les airs trente secondes après le début de l’alerte. Elle recueillit l’avion sur son dos et le déposa sur une piste de l’aéroport d’Hawaï ».
 
Je suis un dragon est le roman de la naissance et des premiers âges de la vie d’un superhéros, d’une héroïne douée d’une force inouïe, qui d’un élan déjoue toutes les catastrophes humaines et d’un geste réduit en poudre tout agresseur. Je suis un dragon, comme l’on dirait je suis un monstre ou je suis une légende, mais aussi, je suis un roman. L’aventure m’appelle et m’hypnotise. Je suis Margot, petite fille perdue aux parents assassinés, à l’avenir flétri, mais à la colère intacte et dormante, une colère qui va se réveiller et tout déclencher, tout révéler. Je suis un dragon, je suis Margot, jouet des puissances mondiales qui tiennent, là, leur arme secrète.
 
« On n’y croyait pas vraiment, mais on se disait que Margot était peut-être radioactive. On pensait aussi à une drogue qu’elle aurait prise et qui aurait décuplé ses forces. On émettait des hypothèses les plus folles, et ça semblait presque logique pour expliquer l’irréalisme des pouvoirs de Margot ».
 
Je suis un dragon file comme Batman dans le ciel du roman, et en quelques pages Margot devient un héros fantastique, attachant, aux pouvoirs contagieux. On se bat à ses côtés, on vole à deux lignes d’elle, on s’attache à ses frissons, à ses doutes et on l’accompagne dans ses retournements et ses colères. Le talent romanesque de Martin Page est de nous entraîner dans cette aventure à la manière des récits fantastiques – pas surprenant qu’il salue à la fin de son livre Richard Matheson et Ray Bradbury, inventeurs inspirés de monstres et merveilles et critiques acides du pouvoir et de ses dérives liberticides – qui attachent autant d’importance aux exploits des héros qu’à leurs ressentis, leurs doutes et leurs passions. Margot Dragongirl, touchée par les attentions que lui portent les deux agents secrets chargés de sa sécurité, Margot amoureuse, Margot qui devient page à page femme et libre et qui dans un dernier accès de juste colère – Dies iræ – règle son compte au chirurgien diabolique qui hante le roman.
 
« Margot avait dix-sept ans. Elle arrêtait de sauver les hommes d’eux-mêmes et elle n’en ressentait aucune culpabilité. Elle avait un travail immense à accomplir : se transformer en elle-même. Dragongirl, ce n’était pas elle. Cette fille invincible et téméraire, ce n’était pas elle ».
 
Je suis un dragon est un roman de la passion du récit, de l’aventure, de la fable – il est vraisemblable que mainte chose se passe hors de la vraisemblance (Aristote) – tout un univers, tout un monde, où le merveilleux côtoie le réel, où les actes les plus incroyables deviennent réels le temps du roman. Je suis un dragon, ou l’art magique du roman de genre. Mais tous les actes les plus incroyables des Superhéros ne sauveront jamais l’homme de sa destinée, et Margot le comprend et reprend sa liberté. Margot libre et libérée de son passé, va consacrer sa force et ses dons extraordinaires à sa vie et à celle de ses agents de sécurité devenus ses amis, les autres ont tout intérêt à l’oublier dans son île, loin du bruit et des fureurs. On ne peut sauver le monde qu’en silence.
 
Philippe Chauché

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