dimanche 30 novembre 2008

Saisissements

" Un agitateur saisit la parole. L'artiste est saisi par la parole. " (1)



Le bonheur du peintre éclate dans son regard, un bonheur guerrier, féroce, point d'autre solution, je peins donc je me bats.
Mes armes : la couleur. Ma force : la couleur.



J'ai rendez-vous avec l'inconnue sur l'Ile aux cygnes, la Seine qui n'ignore rien de mes inconstances s'en amuse. Sur un banc face aux péniches qui doutent de plus en plus de la nécessité d'escapades lointaines, je me plonge dans les délices de rêves qui baignent ma mémoire, les yeux fermés, je vois très clairement tout ce qui s'annonce, ce petit théâtre de la séduction, pas si désagréable finalement, et je peux dire que je ne manque pas de talent pour y briller, elle le sait, et c'est mieux ainsi. Seule certitude, l'inconnue sait enchanter le monde, coopérer à la divine création du monde, il faut enchanter le monde m'a-t-elle dit, l'autre soir. Je ne vous cache pas, que ce programme est des plus vivifiants. Je ne suis pas pressé, cet enchantement du monde est aussi celui du temps, des montres, des horloges et des cadrans solaires, enchantement qui me saisit. Je suis dans l'écart du saisissement éblouissant. Je n'ai rien d'autre à faire qu'à attendre dans le silence de l'hiver qui s'annonce. Je suis calme et amusé de mon état. J'ouvre le livre qui ne me quitte pas depuis quelques jours, je lis sous les arbres jaunissants :

" Aller, maintenant tout droit jusqu'au bout, mais où est le but, quel est-il et, une fois atteint, qu'en espérer ? A cette dernière question du moins il peut sans risque de se tromper répondre sombrement par rien. Quant aux autres, que lui importe la réponse, il ne va pas s'arrêter pour si peu.

Où donc trouver la clé qui donnerait raison à l'ensemble comme chacune de ses parties ? Demeure-t-elle invisible parce que sa fonction est non pas d'ouvrir des issues mais de les tenir fermées, l'itinéraire ne pouvant se poursuivre qu'en aveugle et ainsi jusqu'à son terme qui apporte la mort avec lui ? Cependant, s'il faut marcher au hasard sans rien voir devant soi, guidé comme une bête par son seul instinct, autant déclarer forfait en renonçant une fois pour toutes à ce qui ne conduit qu'à faire apparaître de jour en jour plus infranchissables les limites dans lesquelles on étouffe, car c'est justement par ces tentatives renouvelées que se fortifie le doute, à leur échec que se mesure l'impuissance de l'être non moins d'ailleurs que les formidables réserves d'énergie dont il dispose, où il puise sans compter dans l'idée tout illusoire qu'elles finiront par l'emporter. " (2)

Je suis dans cet état que décrit l'écrivain tout en sachant que dans quelques minutes tout peut s'inverser en quelques secondes, ce rendez-vous n'est pas autre chose qu'une traversée du fleuve, je sais ce qu'il y a au bout de la courbe sombre et ombrageuse, je sais ce qui se cache sous les arbres. Je l'aperçois toute en couleur, rouges et jaunes éclatants, palette sensuelle de laines, le miracle a lieu, là au coeur de l'Ile aux Cygnes, l'avantage des miracles c'est qu'ils n'ignorent pas que tout cela est illusion, vive les illusions et passons à autre chose chère inconnue.

à suivre

Philippe Chauché

(1) Karl Kraus / Aphorismes / Mille et Une Nuits
(2) Louis-René des Forêts / Ostinato / Gallimard / L'Imaginaire

samedi 29 novembre 2008

Effacements

Rien finalement ne m'oblige à continuer, rien voyez-vous, sauf peut-être ces esquisses colorées que m'offrent ces fées qui réjouissent mon être, finalement je me contente de les savoir là, à quelques centimètres de ma tour d'observation, le reste vous en conviendrez relève d'un théâtre des apparences, même si en matière de théâtre des apparences, vous le savez, je ne manque pas de savoir faire, enfin c'est ce que l'on dit depuis un siècle ou deux. Je le regardais, et l'écoutais, dans le silence complice de notre café flamboyant, il avait, je l'avais tout de suite remarqué fort mauvaise mine, il poursuivait, fixant de son regard aux yeux lavés, la rue qui se vidait de ses passants pressés, étonnés, perdus, amoureux, silencieux, agités, pendus à leurs téléphones cellulaires ou aux jeans de leurs femmes, il reprit. Si je continue finalement, cela tient, cher ami à peu de choses, un regard enflammé qui incendie ma peau, une musique italienne, un livre ouvert par hasard, qui me saute au coeur, tenez, j'ai pour vous ces éclats qui m'ont ces derniers jours ouverts d'autres continents qui me poussent à penser, qu'il faut continuer, même si l'envie profonde s'est détachée de moi :

" La pensée de la Ferminita est la plus belle pensée qu'on puisse avoir. Et ensuite, il y a le désir d'être aimé de la Ferminita. Mais la voir, ou plutôt la connaître, ou l'avoir connue, suffit à poétiser toute une existence. Des paquebots traversent l'océan Atlantique. Plus tard, quand nous serons des hommes, nous irons dans l'Amérique du Sud. Nous y verrons toutes les femmes avec ces yeux qui auront vu Fermina Marquez. Il y a un proverbe qui dit que les Liméniennes sont les plus caressantes de toutes les femmes ; et il y a aussi les romances populaires de la République Argentine, comme Vidalita, par exemple, qui sont si amoureusement désespérées ! ... " (1)

Vous comprenez bien que je n'ai aucune Ferminita dans mon entourage, mais enfin, je connais quelques aventurières qui vivent à deux pas de ma porte, je ne leur demande pas d'ailleurs de la franchir, ni vous le comprendrez de museler leurs doutes pour se glisser dans mon lit, je me contente du savoir de la saveur de les connaître, peut-être disent-elles en ce moment la même chose, heureuses de me connaître, cela n'engage à rien cher ami, mais c'est finalement rassurant. Mais continuons dans cette exploration, là vous allez l'entendre on atteint une coupe profonde, lézardée même :

" C'est à peine s'il se considère comme un habitant de cette terre, quoique, en raison de son inépuisable beauté, nullement impatient de la quitter, mais torturé par le désir impossible à satisfaire de s'y rendre invisible, d'en être un spectateur clandestin, tout à tour émerveillé et horrifié, jamais indifférent en tout cas, sinon autant se vouloir atteint de cécité - la faculté de percevoir étant pour ainsi dire la seule à le maintenir en vie, une vie qui, à force d'avoir à la défendre sur tous les fronts est devenue bien plus rarement source de jouissance paisible que de tension nerveuse, en dépit de quoi elle n'a rien perdu de son pouvoir d'attrait, et même il s'en est accru avec l'affaiblissement général de l'être, les infirmités de la vieillesse. " (2)

Voilà, les cartes sont montrés, j'en reste là pour ce soir. Je ne savais quoi répondre, je voyais depuis quelques semaines l'emprunte noire du doute et peut-être même du désespoir recouvrir ses pensées et ses gestes, il pouvait en renaître, je n'en doutais pas, mais je ne pouvais point inverser le cours de ce temps négatif qui l'envahissait. Il s'est levé, abandonnant les livres sur la table ronde du café, a fait quelques pas et s'est retourné vers moi, n'en doutez pas, ceci est une poussée de fièvre noire, je vais me retirer quelques temps dans un endroit propice à la soigner, enfin je vais essayer. Je vous souhaite une belle soirée ! Gardez-vous de tous ces mirages ai-je répondu, vous méritez mieux de vous y laisser prendre. Puis il a disparu dans la nuit.

J'ai glissé les livres dans mon cartable rouge, non loin de la table où nous nous étions comme tous les vendredis installés, elle lisait, liseuse inconnue dont j'imaginais les passions, restons-en là, il avait finalement raison, le garçon de salle déposa une coupe de champagne et d'un geste m'indiqua qu'elle m'était offerte par notre liseuse inconnue. Voilà une chose dont il se serait amusé, pensais-je, et à mon tour j'ouvrais le livre acheté sur les quais :

" La nuit est maintenant tombée. A mesure que le ciel et la mer ont noirci, les lumières de la ville se sont renforcées. Chaque colline est striée de points lumineux dispersés selon les courbes, les rampes, les escaliers, les ruelles, les maisons. Les lignes de lumières deviennent de plus en plus fines, dessinent au loin pentes et caps en d'infimes pointillés. Délicate et fragile dentelle, elle a son double exact sur l'eau de la baie. Reflets parallèles verticaux qui finissent par se confondre dans les ondulations du bord de l'eau. Certains sont très larges, comme proches, gros empâtements, un peu mous et vulgaires, d'autres au contraire filiformes, serpentins, nerveux, dansant sans cesse au grè des remous. Parfois aux toiles d'araignées des lumières se superposent les touches de lampes vertes, orange ou rouges, halos de publicités ou d'enseignes invisibles car noyées dans les replis de la ville. Et il y a des phares. Leur reflet se gonfle soudain jusqu'à ce que le faisceau vienne nous frapper de face puis il décroît, s'enfuit, accomplissant sa rotation programmée. Et au-delà de tous ces grouillements de lumières impossibles à saisir d'un seul regard, les profondeurs noires, absolument noires et vides du Pacifique. " (3)



Il était prêt à embarquer, il lui avait dit, elle n'avait pas relevé, finalement ce qui le sauvait du désespoir bien orchestrè c'était qu'il n'attachait aucune importance à tous ces évènements, il referma le livre, laissa un billet plié en deux dans sa longueur, se leva, et passant devant la liseuse inconnue déposa sur la table ronde le livre du voyageur amoureux. Elle leva les yeux, il lui sourit. Je crois qu'il serait inconvenant d'ajouter quelque chose. Je vous souhaite une bien belle soirée.

à suivre

Philippe Chauché



(1)Valéry Larbaud / Fermina Marquez / Bibliothèque Plon
(2) Louis-René des Forêts / Pas à pas jusqu'au dernier / Mercure de France
(3) Alain Jaubert / Val Paradis / Gallimard / L'Infini

vendredi 28 novembre 2008

jeudi 27 novembre 2008

Le Corps Lit




Il faut l'écouter lire,
son silence délivre des frayeurs et de la mort organisée,
elle lit, c'est un défi, admirable,
son corps vibre de l'intérieur, elle vit, c'est un mouvement et on l'ignore,
la lecture est une danse !


à suivre

Philippe Chauché

mercredi 26 novembre 2008

Le Temps Venu



Le regard délivre et la parole libère c'est ce qu'il me disait l'autre soir dans la nuit réjouissante, sur ces bords de Seine qui ne cachaient pas leurs passions éclairantes pour la musique du silence, le regard de l'écrivain délivre des machinations organisées, la parole libère les corps ajoutait-il, il nous reste à trouver cet accord étrange entre le regard et la parole, pour le corps pensait-il c'est une autre histoire, qu'il faudra à notre tour un jour raconter, lui, l'écrivain, le fait avec la force tellurique d'une plume volcanique, mais tout le monde semble l'ignorer, pas d'affolements, le temps viendra.

à suivre

Philippe Chauché

lundi 24 novembre 2008

L'Ame Trouble



" Les humbles osent défier les nobles quand le prince se fourvoie et les petits attaquer les grands qui il faillit à ses devoirs. Ramier Accompli s'étant rendu compte que les descendants des dynasties des époques précédentes avaient perdu les principes de leurs pères, qu'ils avaient de la sorte ruiné leurs mérites antérieurs, tourné le dos au fondement de leur réussite, et dilapidé leur vertu, il voulut fonder un État qui durerait sans jamais connaître le déclin. Il fixa donc les attributions de chacun et établit les sacrifices de façon rigoureuse en sorte que les esprits et les dieux dirent avec conviction : " qui veut renchérir sur le compas et l'équerre obtiendra des cercles qui ne seront pas ronds et des carrés dont les angles ne seront pas droits. Ce qui doit se transmettre à la postérité ce sont ces principes et rien d'autre. Qui obéira à ces lois connaîtra le bonheur, qui y dérogera connaîtra le malheur. " (1)

" - Le ciel - déploie les huit points fondamentaux de la rose des vents, dispose les six axes de l'espace, scande les activités des quatre saisons, enveloppe les êtres dans les huit bornes de l'univers, fait briller les trois luminaires, guide par les châtiments et les récompenses, harmonise par les cinq notes de la gamme, rectifie par les six tubes musicaux, dénombre par les mesures et les quantités, fournit des repères grâce aux cinq couleurs, transforme par les deux souffles, déroule les bornes extrêmes grâce au nord et au sud, produit le modèle de la régularité par les phases de la lune, prodigue ses dons par le cycle du calendrier. " (1)

" L'âme humaine au repos est pure, mais dès qu'on l'agite elle se trouble. " (1)

Il traversa sous la pluie et la neige le pont qui le conduisait dans cet espace où le fleuve saluait la pensée, le livre placé où il devait l'être, son âme agitée donnait du fil à retordre à son corps pur, rien ne pouvait désormais le faire changer d'avis. Il s'avança au ras de l'eau et dans un geste lent il lança le livre qui un temps flotta avant de couler en silence. Parfait se dit-il, la chose faite, il me reste à étendre tout cela aux autres signes du temps. L'oiseau avait tout vu, tout entendu, tout suivi, il s'envola lui aussi.


à suivre

Philippe Chauché


(1) Le Ho-Kouan-Tseu // Précis de domination / traduct Jean Lévi / Éditions Allia

dimanche 23 novembre 2008

L'Epée du Peintre



" Je ne sais plus où mettre mes yeux ! " Il lui suffirait pourtant d'abandonner un instant la machine infernale qu'elle s'est comme tant d'autres collée à l'oreille, machine à dire semble-t-il ce qui est montré là, machine à compresser le rêve, à réduire les envies et les passions, machine contre oreille, machine contre oeil, machine contre coeur, machine contre pensée permanente. Il lui suffirait simplement de regarder droit devant elle, droit dans la toile, au coeur de la couleur, de la musique, du mouvement, de l'écriture, au coeur de ce peintre là, qui n'est pas n'importe qui, qui d'ailleurs en doute ? Elle penserait à cette fin (?) de vie de peintre, aux mousquetaires armés, aux femmes éclatantes, a l'espace délivré, à la couleur qui explose. Picasso : déflagrations, séisme, Picasso de face, dans le corps retourné du détournement permanent de la peinture, et de la passion jamais démentie de la peinture, passion de Goya, Vélasquez, passion de Manet, regards vifs en direction de Zurbaran, étude fine, musicale de Cézanne, les peintres entrent dans son atelier, ils se bousculent, qui d'autre en aura tant invité, sans jamais les copier. Picasso : éblouissement de l'acte d'admiration, acte de vie contre la mort des peintres, vous ne m'aurez pas, vous ne les aurez pas dit-il, on les dit morts, je les entends, on me veut mort, il faudra vous y faire, je suis immortel, certes comme un torero je peux m'offrir à ce sacrifice rituel qu'est la peinture, mais c'est du théâtre tout cela, je vis, je peins, je jouis et si vous en doutez écoutez que ce disent mes toiles de tout cela. (1)



à suivre

Philippe Chauché

(1) Picasso un peu partout en ce moment à Paris, il faut s'y glisser la nuit dans la musique lunaire des amours secrets. Picasso plus que jamais au centre du sexe, Picasso plus que jamais dans la question si simple et si complexe de la jouissance, il faut simplement savoir où nous en sommes avec notre propre jouissance pour le comprendre.

samedi 22 novembre 2008

jeudi 20 novembre 2008

L'Arpenteur du Temps



Marta en avait assez, elle le quitta, il n'en fut point surpris. Aurore, lui fit porter sa dernière lettre, c'est ainsi qu'elle la présentait, voyez-vous cher ami, écrivait-elle, votre inconstance est amusante un temps, mais les temps changent, et j'ai d'autres instances qui me demandent, parfait se dit-il. Il traversa la Seine sur le Pont Neuf, s'engagea dans le jardin où quelques jeunes gens avachis passaient le temps, il s'en amusa. Il s'assit, alluma une cigarette, et sortir le livre de la poche intérieure de son pardessus :

" Quelle nuit délicieuse, dit-elle, nous venons de passer par l'attrait seul de ce plaisir, notre guide et notre excuse ! Si des raisons, je le suppose, nous forçaient à nous séparer demain, ne nous laisserait, par exemple aucun lien à dénouer... quelques regrets, dont un souvenir agréable serait le dédommagement.. Et puis, au fait, du plaisir, sans toutes les lenteurs, le tracas et la tyrannie des procédés. "
Nous sommes tellement machines ( et j'en rougis ), qu'au lieu de toute la délicatesse qui me tourmentait avant la scène qui venait de se passer, j'étais au moins pour moitié dans la hardiesse de ces principes ; je les trouvais sublimes, et je me sentais déjà une disposition très prochaine à l'amour de la liberté.
" La belle nuit ! me disait-elle, les beaux lieux ! Il y a huit ans que je les avais quittés ; mais ils n'ont rien perdu de leur charme ; ils viennent de reprendre pour moi tous ceux de la nouveauté ; nous n'oublierons jamais ce cabinet, n'est-il pas vrai ? Le château en recèle un plus charmant encore ; mais on ne peut rien vous montrer ; vous êtes comme un enfant qui veut toucher à tout, et qui brise tout ce qu'il touche. " Un mouvement de curiosité, qui me surprit moi-même, me fit promettre de n'être que ce que l'on voudrait. Je protestai que j'étais devenu bien raisonnable. On changea de propos. " (1)

Il referma le livre, le glissa sous son gilet, se leva, et repartit vers le Pont Neuf, le vent se levait, la nuit serait froide se dit-il. Il traversa une nouvelle fois la Seine, emprunta la rue où vivait Gloria, les fenêtres du troisième étage étaient éclairées, il se manifesta. Votre venue est d'autant plus appréciée cher ami, qu'avec Anna, nous venons de passer deux heures à travailler cette pièce, dont je vous ai parlée l'autre soir, ce duo pour piano et violoncelle. Elle venait de s'asseoir devant son piano, il préféra l'un des fauteuils de cuir qui lui permettait de fermer l'angle qu'elles avaient ouvert. Elles jouèrent. Il écouta. La soirée fût ensuite partagée entre quelques coupes de champagne et de nouvelles esquisses musicales que les deux jeunes femmes dessinaient, troublé par tant de beauté, il ferma les yeux.

Le taxi prit son temps, il arpenta quelques rues désertes avant de le déposer devant la porte de son immeuble. Il se servit une coupe de champagne, et dans le silence écouta la musique que diffusait les hauts parleurs. Le concerto n°1 pour flûte de Mozart, dans la respiration de Claudio Abbado. Il ferma les yeux, et se retrouva face à la Seine, un livre à la main, une cigarette dans l'autre, il lisait, il lisait :

" Elle mangea peu et ne voulut boire que l'eau ; elle était distraite, rêveuse, triste. Ce n'était plus cet enchantement, ces exclamations, par lesquels son attendrissement avait commencé à se signaler ; elle était maintenant plus occupée de son état que des choses qui le causaient. Trémicour, animé par son silence, lui disait des choses les plus spirituelles ( nous avons de l'esprit auprès des femmes à proportion que nous le leur faisons perdre ); elle souriait et ne répondait pas. Il l'attendait au dessert. Lorsque le moment en fut arrivé, la table se précipita dans les cuisines qui étaient pratiquées dans les souterrains, et de l'étage supérieur elle en descendre une autre qui remplit subitement l'ouverture instantanée faite au premier plancher, et qui était néanmoins garantie par une balustrade de fer doré. Ce prodige, incroyable pour elle, l'invita insensiblement à considérer la beauté et les ornements du lieu où il était offert à son admiration ; elle vit des murs revêtus de stuc de couleurs variées à l'infini, lesquelles ont été appliquées par le célèbre Clerici. Les compartiments contiennent des bas-reliefs de même matière, sculptés par le fameux Falconet, qui y a représenté les fêtes de Comus et de Bacchus. Vassé a fait les trophées qui ornent les pilastres de la décoration. Ces trophées désignent la chasse, la pêche, les plaisirs de la table et ceux de l'amour, etc. ( De chacun d'eux, au nombre de douze, sortent autant de torchières portant des girandoles à six branches qui rendent ce lieu éblouissant lorsqu'il est éclairé. )
Mélite, quoique frappée, ne donnait que des coups d'oeil et ramenait bientôt ses yeux sur son assiette. Elle n'avait pas regardé Trémicour deux fois et n'avait pas prononcé vingt paroles ; mais Trémicour ne cessait de la regarder, et lisait encore mieux dans son coeur que dans ses yeux. Ses pensées délicieuses lui causaient une émotion dont le son agité de sa voix était l'interprète. Mélite écoutait, et l'écoutait d'autant plus qu'elle le regardait moins. L'impression que faisait sur ses sens cette voix agitait l'invitée à porter les yeux sur celui en qui elle exprimait tant d'amour. C'était la première fois que l'amour s'offrait à elle avec son caractère, non qu'elle n'eût jamais été attaquée ( elle l'avait été cent fois ) ; mais des soins, des empressements, ne sont pas l'amour quand l'objet ne plaît pas ; d'ailleurs, ces soins et ces empressements manquent les desseins, et une femme raisonnable s'est accoutumée de bonne à s'en défier. Ce qui la séduisait ici, c'était l'inaction de Trémicour en exprimant tant de tendresse. Rien ne l'avertissait de se défendre : on ne l'attaquait point ; on l'adorait et on se taisait. " (2)

Le silence s'imposa, il se servit une autre coupe, ouvrit la fenêtre du salon et alluma une cigarette, le silence, se dit-il de quoi est-il porteur, de calme, de beauté, de volupté, et de doute, qui ne douterait pas poursuivit-il, que c'est aussi le doute qui se penche le soir sur notre vie, et avec d'autant plus d'insistance lorsque justement nous nous trouvons au soir de notre vie. Bien tout est en place, cessons de douter, il claqua la porte de l'immeuble, il avait la nuit à arpenter :

" Ainsi le voyageur, dans la période de désaffection qu'il croyait être la sienne, regardait le quai vide. Il se trouvait à mille deux cents kilomètres de sa ville, dans la petite gare italienne de Muratella. La petite gare italienne de Muratella était une gare déserte et sans abri. Que dirions-nous de ce voyage ? S'agissait-il d'une fuite ? " Mon problème étant métaphysique, la solution ne peut être que métaphysique. Mais il est fort probable que mon problème touche également la sexualité. En ce cas, mon problème ne peut être que métaphysiquement sexuel ", pensait le voyageur. Le voyageur ne fuyait pas ; il cherchait surtout à comprendre. Etant donné le caractère désopilant de la sexualité dont nous parlons ici, il faudrait ajouter : à ne pas condamner, à ne pas rire, à ne pas détester, mais à comprendre. Or Paris n'était plus la ville appropriée pour réfléchir ainsi ( more spinozico ). Dans cet appartement qu'il possédait avenue de Breteuil ( le voyageur ne travaillait pas vraiment, il vivait sur le patrimoine que lui avait légué son père ), tout lui était pénible. Par exemple, tandis qu'il traînait au lit sous le coup de cette désaffection dont il souffrait ouvertement, et qui lui donnait l'air piteux d'un joueur de loto abonné à la guigne, sa femme trouvait presque toujours une raison de lui apporter un journal, une pomme, un biscuit. " Arrête de répéter ce mot, le tançait-elle : je te répète que n'est pas dans une période de désaffection. " Mais justement, une telle sollicitude lui portait sur les nerfs. " Tout cela est très beau et très touchant, et la sollicitude aura toujours son mérite, car elle est rare. Mais ça n'avance à rien et j'en peux plus. ", disait-il par téléphone à ses amis.
Enfin le train s'ébranla. " (3)

Il souriait lorsqu'il glissa son billet de train dans le composteur automatique, et se reteint d'allumer une cigarette, il la garda un long moment au coeur de la bouche, il allait rouler toute la nuit, c'était parfait, au matin il serait à Venise.

à suivre

Philippe Chauché


(1)Point de lendemain - 1812 - / Vivant Denon / Gallimard
(2)La petite maison / Jean-François de Bastide / Gallimard
(3)Projet pour une révolution à Paris / David di Nota / L'Infini / Gallimard

mercredi 19 novembre 2008


Milan Kundera - AFP

Oublions les mensonges, les diffamations, les imprécations, les anathèmes, le venin. L'écrivain est là, devant nous, il oppose à cette maladie du siècle, son art, celui du roman, on devrait le savoir, mais en ces temps de malédiction, il n'est pas inutile de le rappeler, lisons, ces mots là sauvent de toutes les allégations de la police politique :

" IRONIE. Qui a raison et qui a tort ? Emma Bovary est-elle insupportable ? Ou courageuse et touchante ? Et Werther ? Sensible et noble ? Ou un sentimental agressif, amoureux de lui-même ? Plus attentivement on lit le roman, plus la réponse devient impossible car, par définition car, par définition, le roman est l'art ironique : sa " vérité " est cachée, non prononcée, non-pronçable. " Souvenez-vous, Razumov, que les femmes, les enfants et les révolutionnaires exècrent l'ironie, négation de tous les instincts généreux, de toute foi, de tout dévouement, de toute action ! " laisse dire Joseph Conrad à une révolutionnaire russe dans Sous les yeux d'Occident. L'ironie irrite. Non pas qu'elle se moque ou qu'elle attaque mais parce qu'elle nous prive des certitudes en dévoilant le monde comme ambiguïté. Léonardo Sciascia : " Rien de plus difficile à comprendre, de plus indéchiffrable que l'ironie. " Inutile de vouloir rendre un roman " difficile " par affectation de style ; chaque roman digne de ce mot, si limpide soit-il est suffisamment difficile par sa consubstantielle ironie. " (1)

Inutile de porter une oreille aux rumeurs, aux assassinats, aux mensonges, à l'horreur dominante, le roman résiste, comme il l'a toujours fait, à tout ce tapage :

" ... Je dis donc que les femmes, ayant reçu des penchants bien plus violents que nous aux plaisirs de la luxure, pourront s'y livrer tant qu'elles le voudront, absolument dégagées de tous les liens de l'hymen, de tous les faux préjugés de la pudeur, absolument rendues à l'état de nature ; je veux que les lois leur permettent de se livrer à autant d'hommes que bon leur semblera ; je veux que la jouissance de tous les sexes et de toutes les parties de leur corps leur soit promise comme aux hommes ; et, sous la clause spéciale de ce livrer de même à tous ceux qui le désireront, il faut qu'elles aient la liberté de jouir également de tous ceux qu'elles croiront dignes de les satisfaire. " (2)

Face au désastre organisé, nous avons dans les mains ces livres, qui sont autant d'armes du bonheur et de la joie, le chemin peut paraître difficile, mais point de frayeur, il faut la laisser aux admirateurs du diable :

" Un néant de nuances où l'on se baigne immobile, ça s'ouvre n'importe où, n'importe quand : à trois heures de l'après-midi dans un square, en plein métro, ou au milieu d'une conversation ; alors un frémissement traverse les arbres, les banquettes, les tasses de café. A partir du moment où l'on a douté une fois de la réalité de l'existence, ce qui s'est entrebâillé ne se referme plus vraiment ; le néant se promène librement entre les choses, il se familiarise avec leur étrangeté, il devient pour vous une évidence. Et s'il vous arrive de faire confiance à ce vide qui vous sauve des faux-semblants, alors il sera toujours là, comme le filigrane de vos gestes, et parfois, quand vous baissez la garde, il vous remplacera. Ne soyez pas terrifié : l'abîme vous fait signe depuis lui-même, mais c'est de l'arbre, de la banquette ou de la tasse qu'il vous invite à jouir. Cette jouissance est l'élément du vide qui m'en venu en croisant Mara sur le pont de Bir-Hakeim : écumant comme une pluie grasse, couleur d'elle-même en fruit. Et ces visions forment des heures étranges qui, bout à bout, font un ruban de velours où viennent s'écrire ce que je nomme en souriant mes pensées. Car lorsqu'on passe toute chose au vide, et sa vie elle-même, et qu'on en revient gorgé de néant pour quelques jours, quelques semaines, quelques mois, en attendant le prochain saut, les noms qu'on donne à ces choses semblent dérisoires, et les pensées comiques. Seul le vide parle en elles, et les conduit dans le temps. Le monde s'ouvre ainsi ; ce qu'on nomme " la vie " n'existe pas autrement. " (3)

Nous voila avertis, place au bonheur, à la musique et au verbe :

" Mesa
Est-ce que tout est fini, Ysé ?
Ysé
Tout est fini !
Mesa
Est-ce qu'il n'y a plus rien à craindre ?
Ysé
C'en est fait.
Mesa
Plus rien, plus rien à attendre ?
Ysé
Plus rien que l'amour à jamais, plus rien que l'éternité avec toi !
Mesa
Je ne puis me débarrasser de cette Ysé ?
Il ne m'est pas possible
De me défaire de ces deux mains de femme à mes flancs ?
Ysé
Il ne t'est pas possible. Où tu es, je suis avec toi. " (4)

à suivre

Philippe Chauché





(1) Milan Kundera / L'art du roman / Gallimard
(2) Sade / Français encore un effort si vous voulez être républicains / in La Philosophie dans le boudoir / POL
(3) Yannick Haenel / Evoluer parmi les avalanches / L'Infini / Gallimard
(4) Paul Claudel / Partage de midi / Gallimard

mardi 18 novembre 2008

L'Etirement du temps



- C'est à se demander où vous voulez en venir ?
- Voyez-vous chère amie, je viens de nulle part, et m'emploie à y retourner.
- C'est l'opposé de ce que vous écrivez !
- Oh, vous savez ce que j'écris passe, s'envole, repasse, et lasse !
- Vous ne croyez donc en rien ?
- Si, en ce moment je crois dans ce que je vis là, dans ce que je vois, et cela me suffit. Je crois dans cet étirement du temps... cette permanence du corps, du votre, et du mien... je crois non seulement dans cet étirement du temps, mais aussi dans ces manières qui font de vous une belle personne, j'entends par là, vos manières de parler, de regarder, et de jouir. Qui douterait que cela ne fût pas la même chose.
- La formule est jolie, mais vous le savez, cet étirement du temps, comme vous l'appelez, ne suffit pas, en tout cas, je ne peux seulement m'en contenter.
- Mais personne ne dit cela, je me contente de vous parler de ce que nous vivons maintenant, pour le reste, ce qui adviendra, qui pourra advenir, que sais-je, pour le reste, nous avons quelques heures devant nous pour grandement nous y intéresser.
- Mais je ne viens pas seulement vous voir, pour ça !
- Belle remarque, je la fais mienne, je vous accueille pour tout autre chose, mais patiente, silence et lecture, voilà le programme :

" Guillaume de Machaut rapporte qu'il embrassait Péronne de la base de son cou jusqu'aux boutons de ses seins disant :
- Et j'étais comme l'homme nu qui se baignait jadis
En fleuve paradis.

Le paradis a été longtemps conçu comme le lieu d'où sortent les rivières en tant que fleuves.
Source des grottes.
Vulve des groupes.
Saint Noé disait : Il n'y a pas de paradis qu'il ne soit sur le bord d'une rivière qui ne mène à la mer. (1)

Voyez-vous ce que nous lisons là à l'instant ouvre un autre temps, que vous réclamiez avant que nous ne nous lancions dans ce voyage, sur le champ l'étirement du temps se transforme et se nourrit même de ce qui s'ouvre sous nos yeux, autres temps :



" - Vous êtes un acteur, me dit-elle. Au vrai sens du terme, bien entendu. Je ne m'étonne pas que les gens aient peur de vous, par moments.
- Je sais : il m'arrive de me faire peur à moi-même. Surtout si celui ou celle d'en face réagit en conséquence. J'ignore où il faut s'arrêter. Nulle part, je pense. Le mauvais, le laid, le mal n'existeraient plus, si nous nous laissions réellement aller. Mais quant à pénétrer les gens de cette idée, c'est une autre affaire ! En tout cas, c'est cela, la différence entre monde de l'imagination et celui du sens commun - qui n'a rien à voir avec commun, et qui n'est qu'enculage et insanité. Il suffit de s'arrêter net et de regarder les choses... regarder, je dis bien, et non penser, critiquer... pour que le monde ait l'air d'une parfaite loufoquerie. Et par Dieu, il est braque ! Aussi louf en temps normal, en temps de paix, qu'en temps de guerre ou de révolution. Fléaux de ce monde et panacée relèvent de la même folie. Pour la raison que l'on nous mène comme des chiens, à coups de fouets. Nous fuyons, fuyons... quoi ? Nous n'en savons rien. Nous fuyons la chose sans nom, un million de choses sans nom ! Une vraie débâcle, une vraie panique. Sans un dernier asile où nous réfugier... sauf si, comme le disais, on s'arrête net, pile. Si on arrive sans perdre l'équilibre, sans se laisser emporter par la ruée, peut-être alors a-t-on une chance de se ressaisir... d'agir, si vous voyez ce que je veux dire. Vous voyez bien où je veux en venir... Du matin où on ouvre un oeil, jusqu'au moment de se mettre au lit, tout n'est que mensonge, frime, escroquerie. Tout le monde le sait, et chacun s'emploie de son mieux à perpétuer cette sale blague. C'est pour cela que nous nous regardons avec tant de foutu dégoût les uns des autres. Pour cela qu'il est facile de fabriquer de toutes pièces une guerre, un pogrome, une croisade contre le vice, n'importe quelle saleté que l'on veut. C'est tellement plus facile, toujours, de céder, d'aplatir la gueule à un type ; au fond, tout ce que nous demandons dans nos prières, c'est d'être refaits, mais refaits proprement et sans retour. Si nous avions encore la force de croire en un Dieu, ce serait un Dieu de Vengeance. Et c'est de tout coeur que nous lui ferions confiance pour le coup de balai final. Il est trop tard pour que nous prétendions nous-mêmes nettoyer le gâchis. Nous pataugeons dedans jusqu'aux yeux. Nous n'avons que faire d'un nouveau monde. Ce que nous voudrions, c'est qu'on mît fin au gâchis qui est notre oeuvre. A seize ans, on peut croire en un monde nouveau... en quoi est-ce que l'on ne croit pas, en fait ? Mais à vingt ans on est condamné, et on le sait. A vingt ans, on est tenu bien en mains, et le plus qu'on puisse espérer, c'est de s'en tirer avec ses deux jambes et ses deux bras indemnes. Ce n'est pas que l'espoir se fane et passe peu à peu... les gens continuent à espérer jusqu'à leur lit de mort. L'espoir est un signe funeste ; symbole d'impuissance. Le courage n'est pas plus utile : le courage est à la portée de tous - pour ce qu'il ne faut pas. Le mot juste me manque... à moins que je n'emploie un terme comme vision. Et par là je n'entends pas l'image projetée de l'avenir, de Dieu sait quel idéal inventé et devenu réalité. J'entends quelque chose de plus flexible, de plus constant - une sorte de sur-vue permanente... de troisième oeil. Nous avons eu cela autrefois. Il a existé une sorte de clairvoyance, naturelle et commune à tous les hommes. Puis vint l'intelligence
; et cet oeil qui nous permettait de voir la totalité, et autour de la totalité, et par delà, le cerveau l'a absorbé ; et notre conscience du monde, celle que nous avions les uns des autres, a emprunté de nouvelles voies. Alors fleurit partout notre cher petit moi ; alors vint au moi la conscience de soi, et avec elle la suffisance, l'arrogance, l'aveuglement, une cécité comme on n'en avait jamais encore vu... non, pas même chez les aveugles...
- Où allez-vous chercher ces idées ? me demanda soudain Rebecca. Ou bien est-ce que ça vous vient comme ça, l'inspiration du moment ? Attendez une minute... il y a une chose que je voudrais vous dire. Ces pensées qui vous viennent, est-ce qu'il vous arrive de les jeter sur le papier ? Et au fait... de quoi est-il question, dans ce que vous écrivez ? Vous ne m'avais rien montré. Je n'ai pas la moindre idée de ce que vous faites.
- Oh, quant à ça, dis-je, il vaut autant que vous n'ayez rien lu... " (2)

Il nous reste à vérifier d'autres liaisons, d'autres combinaisons, d'autres transmutations, mais convenez-en c'est une autre histoire.

à suivre

Philippe Chauché

(1)Le bois sacré / Pascal Quignard / Les Paradisiaques / Grasset
(2)Henry Miller / La crucifixion en rose / Sexus / traduc. Georges Belmont / Buchet/Chastel

lundi 17 novembre 2008

Toujours Lui



Il est là, fidèle aux passions européennes, il est là avec cette vive envie de mots et de peaux. Lisons :

" Elles vinrent à midi, et jusqu'à une heure que nous nous mîmes à table je leur ai tenu que des discours sages et moraux avec beaucoup d'onction. J'avais du vin de la Mancia (orthographe italienne de vin de la Mancha), exquis, mais dont la force égale celle du vin de Hongrie. Ces pauvres filles n'étaient pas accoutumées à passer à table deux heures, et à ne se lever qu'après avoir éteint l'appétit. Non accoutumées aux vins parfaits, elle ne se soûlèrent pas, mais elles devinrent toutes en flammes et d'une gaieté dont elles n'avaient jamais ressenti la pareille. J'ai dit à la cousine aînée, qui pouvait avoir vingt-cinq ans, que j'allais la masquer en homme, et je l'ai vue effrayée. Donna Ignacia lui dit qu'elle était bien heureuse d'avoir ce plaisir, et la cousine cadette réfléchit que cela ne pouvait pas être un péché.
- Si c'était un péché, leur dis-je, croyez-vous que je vous le proposerais ?
Donna Ignazia qui savait le légendaire par coeur dit que la glorieuse Ste Marine ( Ste Marine vécut en garçon dans un ermitage en Bithynie, d'abord avec son père, puis ne ermite. Accusée d'être l'amant d'une fille avec qui elle avait eu affaire en qualité de clerc et qui fut trouvée enceinte, elle fut sévèrement punie. On ne la reconnut femme qu'après sa mort ) avait passé toute sa vie habillée en homme, et à cette érudition la grande cousine se rendit. J'ai alors fait le plus pompeux éloge de son esprit, et je l'ai engagée par là à me convaincre que je ne me trompais pas en lui en attribuant beaucoup.
- Venez avec moi, lui dis-je, et vous autres attendez ici, car je veux jouir de votre surprise lorsque vous la verrez paraître devant vous devenue homme.
Elle vint, faisant un effort sur elle-même, et ayant mis devant elle tout son accoutrement d'homme, je l'ai fait commencer par se déchausser, mettre de bas blancs et les souliers qui lui allaient mieux. Je me suis assis devant elle en lui disant qu'elle pécherait mortellement si elle me soupçonnerait des intentions moins qu'honnêtes, car pouvant être son père, il n'était pas possible que j'en eusse. Elle me répondit qu'elle était bonne chrétienne, mais pas une sotte. Je lui ai tiré moi-même les bas, et je lui ai mis des jarretières en lui disant que je n'aurais jamais cru qu'elle eût ni la jambe si belle, ni la peau si blanche, et elle rit. Flattée par mon éloge, elle n'osa pas s'opposer à la raison que j'ai voulu avoir de louer ses cuisses, que cependant que je n'ai pas voulu toucher, ce qui l'édifia. Le fait est qu'elles étaient belles et magnifiques. J'ai vu comme tant d'autres fois que sublata lucerna nullum discrimen inter feminas. ( quand la lampe est éteinte, toutes les femmes sont égales ). Proberbe vrai pour ce qui regarde la jouissance matérielle, mais faux, et très faux pour ce qui regarde l'amour. L'aimant de l'âme gît sur la figure ; ce peut être une forte preuve que l'homme a une âme tout à fait différente de celle des bêtes. " (1)

Et dire que notre écrivain est toujours aussi mal vu, aussi mal lu, aussi mal aimé, c'est tant mieux finalement.

à suivre

Philippe Chauché

(1) Casanova / Histoire de ma vie / Volume 11 / Robert Laffont

dimanche 16 novembre 2008

Regards

Nécessité du regard, force, allégresse, sagesse, surprise, éblouissement, trouble, surprise, nécessité, évidence du regard.
Regard illumine, transforme et saisit.
Regard : écriture permanente.

" Ceci aussi: je suis persuadé qu'il faut écrire en dessous de sa joussance.
Ne pas chercher sa pensée en écrivant.
Penser d'abord sans doute... Ecrire beaucoup plus tard ensuite.
Laisser rouler du haut de la montagne.
Et en somme, d'abord, moins encore avoir pensé qu'avoir été. (1)

Mesurez son regard, laissez-vous porter par ses illuminations. Ce qu'elle dit dans ce regard-là, c'est le plaisir absolu d'être. Je suis, donc le regarde. Belle leçon de jouissance. Regarder c'est jouir, et cela se mêle merveilleusement à l'art de vivre.

à suivre

Philippe Chauché

(1)Francis Ponge / Tome Premier / Gallimard

samedi 15 novembre 2008

L'Art d'Ecrire



C'est ainsi finalement qu'il convient de traverser le siècle, les siècles, l'Europe, l'art d'écrire et les corps, avec cette insouciance naturelle, ce naturel réjouissant, cette force du regard et des mots, c'est ainsi qu'il a saisi ce siècle vivifiant, dans le mouvement de la plume et des femmes, l'un ne va pas sans l'autre.

" Plein de mon bonheur, je suis allé prendre mes filles, qui jouirent de toute la comédie comme moi, sans la moindre interruption. Arrivant à l'auberge, j'ai ordonné à la voiture de revenir à deux heures, et nous allâmes nous mettre devant le feu, tandis qu'on se fatiguait à ouvrir les huîtres qui ne nous intéressaient plus comme les deux premières fois. Ces filles avaient pris vis-à-vis de moi la contenance qui convenait à mon état actuel. Emilie avait l'air d'une personne qui, ayant vendu de la bonne marchandise à crédit, conserve un air de prétention à cause du bon marché qu'elle a fait à l'acheteur. Armelline, tendre, riante, et peu humiliée, me parlait des yeux et me faisait souvenir de la parole que lui avais donnée. Je ne lui répondais que par des baisers enflammés qui la rassuraient, mais qui en même temps lui faisaient prévoir que je voudrai augmenter de beaucoup les devoirs que j'avais contractés avec elle. Elle me paraissait résignée, et avec le contentement de l'âme, je me suis mis à table ne m'occupant que d'elle. Emilie, à la veille de se marier, n'eut pas de peine à croire que je ne la négligeais qu'à cause d'un sentiment de respect qui me paraissait dû au sacrement avec lequel elle allait se lier.
Après notre souper gai et voluptueux comme de coutume, je me suis mis sur le large sofa avec Armelline, où j'ai passé trois heures que j'aurais pu me rendre délicieuses, si je ne m'étais pas obstiné à vouloir la dernière faveur. Cette fille n'y voulu jamais consentir. Ni mes caresses, ni mes paroles, ni souvent mes emportements ne purent cependant jamais lui faire perdre sa douceur. Tendre entre mes bras, tantôt souriante et tantôt amoureusement triste dans le plus éloquent silence, elle ne m'accorda jamais ce que je poursuivis toujours à vouloir, sans cependant avoir jamais la mine de me le refuser... " (1)

C'est le grand théâtre de la comédie amoureuse, et personne n'est dupe, ni Jacques Casanova de Seingalt, ni Armelline, ni Emilie, ni toutes les autres, la comédie donne cette joie vivifiante qui fait bien écrire, et bien aimer, question de style accordé aux situations.

" Mais malgré les rideaux baissés la lune luisante donnait à la chambre assez de lumière pour me laisser discerner les plus charmants profils dans la favorable distance où elle était allée se mettre. Tout ce manège me paraissait fait que pour rendre plus ardent ; mais Pauline savait qu'elle n'avait pas besoin d'employer d'art.
Pauline vint dans mes bras, et nous nous concentrâmes d'abord dans un profond silence. Nos feux se confondirent, et ses gémissements furent mes sûrs garants que ses désirs étaient plus vifs que ceux que je ressentais, et que ses besoins étaient plus grands que les miens. Le devoir indispensable de ménager son honneur me fit soudain faire halte, et recueillir dans un mouchoir les glorieuses marques de sa vertu dont je venais de triompher. " (2)

Victoire de la littérature, victoire du roman de vie sur la pornographie, il suffit de le vérifier, cela saute aux yeux. Victoire de la vie et du corps, mot à mot, peau à peau, corps à corps, verbe à verbe. Quels éclats, quel bonheur, quelle force, quelles envolées, quels silences, c'est ainsi qu'il traverse la vie et que la vie s'en réjouit. Et puis, plume alerte, il écrit sur son siècle, sur ces Cours qu'il fréquente, ces Salons qui l'accueillent, ces femmes qu'il séduit, et qui le séduisent. Une vie multiple, vécue à la bonne distance, ce n'est point une leçon de morale, c'est un art de vivre qu'il s'applique sagement, pour le reste, silence. Lisons.

à suivre

Philippe Chauché
(1) Casanova / Histoire de ma vie / Volume 12 / Robert Laffont
(2) d° / Volume 9 / d°

vendredi 14 novembre 2008

L'Art du Vide



" Le ciel a ses signes, la terre ses linéaments, la lune ses phases, le soleil ses actions, les saisons leurs fruits, les repères sidéraux leurs révolutions, le yin et le yang leurs influx, les cinq éléments leurs opérations, les cinq régulateurs leurs orbes, les cinq notes leurs harmoniques, les cinq intonations leurs milieux, les cinq saveurs leurs mélanges, les peines et les récompenses leur action restrictive. Tous ces facteurs sont les manifestations du principe ultime, lequel ne peut être évoqué que par ces stances :

Derrière, on ne voit pas son dos,
Devant, on ne voit pas sa tête.
Il parfait et oeuvre en demeurant caché.
Il ne peut être ni représenté ni nommé.
S'il faut à toute force le décrire, je dirai :
Trouble, confus, en son sein est une image,
Trouble, confuse, en cette image est un emblème,
Obscur, obscur, en cet emblème est une essence,
Très véridique et très réelle.


Sache faire retour au sans forme : quand les esprits se montrent, ils ne peuvent oeuvrer pour les hommes. C'est pourquoi le sage prise l'action nocturne. " (1)

à suivre

Philippe Chauché

(1) Le Ho-Kouan-Tseu / Précis de Domination / Allia

mercredi 12 novembre 2008

Absences, Vides et Curiosités (2)




" Elle s'amusait de tout, avec cette élégante distance qui pour nombre d'observateurs, en faisait une écervelée, de ces filles que l'on a plaisir à rencontrer, mais que l'on s'empresse d'oublier disait l'un, car en l'écoutant, en la regardant, on voit poindre l'ombre d'un poignard qui en une seconde peut vous frapper, sa beauté froide n'arrange pas les choses, et son ironie devient très vite insupportable ajoutait l'autre, même si je peux avouer qu'elle est fort séduisante, et ainsi de suite. Elle n'ignorait rien des remarques qu'elle déclenchait, cela aussi l'amusait. Elle prenait la vie de face, comme une danseuse, avec cette légèreté naturelle, et tragique qui en effrayait plus d'un, enfin ceux qui rêvaient de trouver en elle une sorte de soeur amoureuse. Je ne suis la soeur de personne, m'avait-elle répondu un jour, lorsque j'évoquais ces remarques livrées par quelques hommes qu'elle avait croisés dans les soirées où elle apparaissait comme la lune et disparaissait comme une comète. Je ne suis, je le répète la soeur de personne et mes amoureux savent ce que cela veut dire avait-elle répété. C'est cette phrase entendu un soir d'été sur la terrasse de cet hôtel particulier où des femmes et des hommes s'adonnaient à l'éphémère plaisir de la débauche luxueuse, faite de coupes de champagne ponctuées de remarques sur l'art et la politique, qui m'a ... " La lettre s'arrêtait là, sans trop savoir s'il ne l'avait jamais terminée, où s'il s'était amusé comme il le faisait souvent à brouiller les pistes.

à suivre

Philippe Chauché

lundi 10 novembre 2008

L'Amateur Aventurier (2)

Il ne savait trop où il l'avait pour la première fois croisé, peut-être dans le salon de musique de cet hôtel de la côte où il séjournait parfois lorsque le temps lui était donné de dépenser beaucoup d'argent, d'écrire un peu, et de dormir, il croisait beaucoup de femmes en ces temps, plus ou moins solitaires, plus ou moins jeunes, plus ou moins amoureuses, mais le plus souvent très riches.
Les coupes de champagnes s'échangeaient comme autant de banalités sur l'art moderne, la bourse, la décadence, le suicide, le commerce, la littérature, la musique de jazz, et les courses de chevaux, qu'il prenait un certain plaisir à suivre au bras d'une anglaise anorexique et amoureuse de Francis Scott Fitzgerald.
Il la fixa, puis revint à la lecture qui l'occupait, son regard était toujours aussi vif, se dit-il, il se souvenait de ce regard, étrange pensa-t-il comme la mémoire se dévoile petit à petit lorsque l'on tire sur le seul fil que l'on possède et qui s'avère être une sorte d'amarre du souvenir menant sans effort au paquebot aperçu. Il demanda une nouvelle coupe de champagne et pria le garçon de salle d'en poser une sur la table de la belle inconnue au regard de glace, nous verrons bien pensa-t-il, si sa mémoire va découvrir sur l'une de ses étagères le vague souvenir de mon visage, même si je dois être difficilement reconnaissable, cette pensée le fit sourire, et il porta la coupe à ses lèvres.

- Le vent se lève, l'orage approche, nous devrions passer au salon de musique cher ami, nous allons prendre froid !

- Je vais vous suivre belle amie, mais permettez que je reste encore quelques instants sur le pont, j'ai quelques comptes à régler avec l'océan !

Il se dirigea vers le pont supérieur du Paquebot, le souvenir de l'inconnue du salon le hantait depuis des jours, il alluma une cigarette et fixa la ligne fuyante du large.

"... Son projet de mettre fin à sa vie l'apaisait, même si celle-ci, après le dernier tournant qui l'attendait encore, ne devait pas changer. Comme la fermentation dans le vin, l'espoir bouillonnait en elle que la mort, l'épouvante n'étaient pas le dernier mot de la vérité. Elle n'éprouvait aucun besoin d'y réfléchir. Elle ressentait même de l'angoisse devant ce besoin auquel Ulrich cédait si volontiers, et c'était une angoisse combative. Elle sentait bien que de tout ce qu'elle saisissait avec tant de force, rien n'échappait entièrement au soupçon de n'être qu'apparence. Mais cette apparence, non moins sûrement, contenait de la réalité fluide, diluée : peut-être, pensait Agathe, une réalité non encore changée en terre. Et, dans l'un de ces instants miraculeux où le lieu qu'elle occupait semblait se dissoudre dans le vague, elle put croire que derrière elle, dans l'espace où le regard ne peut jamais pénétrer, Dieu se tenait. Cet excès l'effraya. Un espace, un vide terrifiants l'envahirent soudain, une clarté sans limites assombrit son esprit et jeta son coeur dans l'anxiété. Sa jeunesse, prompte à ces inquiétudes qu'entraîne l'inexpérience, lui murmura qu'elle était en danger de laisser s'aggraver les débuts d'un délire : elle désira revenir en arrière. Violemment, elle se représenta qu'elle ne croyait pas en Dieu. Elle ne croyait plus en lui, en effet, depuis qu'on lui avait appris à le faire, conformément à la méfiance qu'elle éprouvait généralement à l'égard de tout ce qu'on lui avait enseigné. Elle était rien moins que religieuse dans ce sens précis qui tend à une conviction surpra-terrestre ou simplement morale. Mais, épuisée et tremblante, elle dut s'avouer à nouveau, un instant après, qu'elle avait senti " Dieu " aussi nettement qu'un homme qui eût été derrière elle pour lui mettre un manteau sur les épaules. " (1)

à suivre

Philippe Chauché

(1) L'homme sans qualités / Robert Musil / traduc. Philippe Jaccoottet / Ed du Seuil

dimanche 9 novembre 2008

jeudi 6 novembre 2008

mercredi 5 novembre 2008

Eclats de Paradis



"... Je n'ai jamais lu d'apologues de Tchouang-tseu qui ne fussent des leçons de musique.
Qu'est-ce que la musique ?
Monter et descendre le temps.
Qu'est-ce que la littérature ?
Monter et descendre le temps.
Qu'est-ce que la pensée ?
Monter et descendre le temps. "(1)

" Savoir en quoi consiste l'action du Ciel et savoir ( en même temps ) en quoi consiste l'action humaine : il n'y a rien au dessus de cela. Celui qui sait en quoi consiste l'action du Ciel vit selon le Ciel. Celui qui sait en quoi consiste ( véritablement ) l'action humaine nourrit ce que sa conscience saisit au moyen de ce qu'elle ne saisit pas. " (2)

Et il se demanda s'il en était de même du temps. Il ne sut répondre. Il reprit sa lecture attentive et se servit une coupe de champagne. Le temps comme les bulles du vin, éclatait en mille mots choisis.

à suivre

Philippe Chauché



(1) Les roches de Liu-leang / Pascal Quignard / Les Paradisiaques / Grasset
(2) Tchuang-tseu / Jean François Billeter / Leçons sur Tchouang-tseu / Editions Allia

lundi 3 novembre 2008

La Musique du Corps



Il se demandait quelle était cette attraction étrange qu'exerçait sur lui les musiciens, il s'en étonnait même parfois, et puis reprenait ses esprits, c'était pourtant simple, les musiciens, et singulièrement les musiciennes offraient en l'espace d'un temps ce que leur corps avait de plus secret, la musique révélait, révélait ce que pouvait dissimuler les mots, et en même temps l'évidence lui sautait aux yeux, tout cela parlait, tout cela poursuivait le roman du temps, comme la musique, il y avait donc au coeur même de la partition un révélateur qui transformait celle qui y posait les yeux et les doigts, les partitions se touchent du regard et de la peau, comme les instruments pensait-il, et cette attraction voluptueuse venait sûrement de là, de cette transmutation des notes et des regards. Ce qu'il cherchait dans la musique et les musiciennes c'était une joie foudroyante, et il l'éprouvait directement chez les écrivains avec lesquels il conversait souvent, lui même écrivait en musique, la musique s'écoulait de sa page, et du premier regard, de la première écoute précise, il savait si ce qu'il venait d'écrire passait la rampe musicale de la partition romanesque. Il se souvenait ainsi de Dante épris du Palais des Papes, de Paul Claudel libre et heureux sur une colline qui domine le fleuve gris et sombre qui roule dans la vallée, d'autres noms s'invitaient et sa mémoire les laissait s'installer pour cette fête de la liberté retrouvée. Il se demandait pourquoi les musiciennes le fascinaient, et d'où venait cette attirance singulière, simplement de la musique du corps pensa-t-il un soir où privé de voix par quelques orages terribles il écoutait à nouveau et comme jamais l'italienne éblouissante.





à suivre

Philippe Chauché

samedi 1 novembre 2008

La Musique Seule



S'il dût avoir un regret c'est celui de ne pas être musicien, non pas amateur, mais musicien, absolument musicien, dans la peau et le coeur, dans l'instant et le temps, il en écoute souvent, lorsque le jour se lève ou que la nuit s'annonce, il en écoute parfois en belle compagnie, comme si là, en ces instants bénis, seule la transparence mélodique pouvait faire naître d'autres accords de corps, comme si la musique sauvait, lui dit un jour une belle aventurière, mais elle sauve lui répondit-il , il faut s'en persuader chère amie, elle sauve de la mort, des arrangements avec le diable, du petit commerce pornographique, du mensonge, de la douleur, de la pluie et du beau temps, la musique sauve la musique, c'est cela douce amie sa force et sa transcendance.

à suivre

Philippe Chauché