mardi 25 février 2014

Cette Peau de Taureau



Vous voulez savoir pourquoi l'Espagne est au centre de l'art taurin ? Ouvrez une carte, dépliez-là, et cette affirmation vous saute aux yeux, c'est une peau de taureau tendue entre Océan et Méditerranée, Piel de Toro ! Cette peau, cette carte, ce territoire de soie, de muscles et de cornes, Christian Dedet l'a vu, traversé, aimé, embrasser, à Madrid, à Séville, avec en tête la tragique amitié, trois fois millénaire, de l'homme espagnol avec le taureau brave dans les années soixante.

" La nuit, impossible de dormir. L'air était chargé d'humidité. On restait des heures, l'œil fiévreux, dans l'odeur capiteuse des jasmins. Il n'y avait plus alors qu'à prendre une nouvelle douche, s'habiller, aller flâner jusqu'à l'aube dans maintenant laiteuse de la Giralda, au Barrio de Santa-Cruz où des adolescents, très tard, faisaient miauler des guitares tristes, et dans ces bistrots de las Sierpes où l'ancien matador Rafael El Gallo venait encore promener sa popularité peu de temps avant sa mort, et où il vivait d'expédients et de cigares d'emprunts. "



" J'ai aimé les courses, à Cadix. Quand on en arrivait à la sixième mise à mort, la brise de l'océan était si forte que toutes les oriflammes claquaient au faîte de la plaza et l'odeur de la poudre à pétards se délayait avec une odeur d'algue. "

" Il existe plusieurs corridas : celle qu'on attend, celle qu'on voit, celle que les autres ont vue. Et l'on désignera toujours du nom d'aficionados un certain nombre d'agités, d'illuminés sympathiques ou dangereux, voire même d'érudits irréconciliables que le mot toro suffit à mettre en transes. "

à suivre

Philippe Chauché

jeudi 20 février 2014

Idier dans La Cause Littéraire

La musique des pierres, Nicolas Idier

« Je marche tous les jours, par tous les temps, même les nuits pluvieuses. Les villes d’Asie ne dorment jamais à poings fermés. Moi non plus, depuis le jour-sans-nom ».

Les beaux livres ne dorment jamais, comme les vagues qui viennent de si loin que l’on se demande souvent si elles ne sont pas éternelles, nées du caprice d’un dieu. L’écrivain regarde les vagues de loin, s’avance, ses pieds se posent sur mille petites pierres roulées, le corps s’élance dans le mouvement permanent de l’eau, les bras, les jambes, la tête, ce n’est pas un nageur, c’est un ange. Les beaux livres offrent au lecteur attentif aux récifs, des nuits blanches et calmes, des nuits dessinées au pinceau avec grande attention, comme les pierres de Liu Dan qui s’élancent dans le mouvement du Temps chinois, le Temps éternel qui est à bien l’embrasser, la plus belle des révolutions. Les beaux livres ne dorment jamais les pages fermées, elles s’ouvrent comme des fleurs du désert, pierres de sables qui glissent entre les doigts, et ne retombent jamais en poussière.

C’est un corps de pierre, tragédie première, qui va faire s’envoler le narrateur vers la Chine. Ce n’est pas une fuite devant la mort de l’aimée, c’est une renaissance, et son ombre vivante va fluidifier chacun de ses gestes, chacune de ses phrases comme dans les toiles de son peintre. Pour réussir ce voyage vers les contrées des Tang et des Song, il convient d’être non seulement l’aimé des dieux, mais aussi de ses anges, accompagné d’un Hôte discret, mécène du Grand Siècle, d’un peintre de la Renaissance chinoise au dictionnaire de pierres, de quelques divinités éclairantes, d’un poète ancien et de ce livre à écrire, ce livre à polir, à faire tourner dans sa main, comme les petites pierres par l’océan mille fois roulées.

« Je ferme les yeux un quart de seconde, et quand je les rouvre, je suis à nouveau chez Liu Dan. Le temps se mélange, se sédimente, se pétrifie. Je me demande un instant si je ne vais pas mourir là, chez lui, à cette table. Le jour-sans-nom m’a fait comprendre que la mort guette, en permanence. Elle est là, je la sens. Cette proximité me procure une joie indéfectible. Je suis un joyeux enthousiaste qui fréquente le néant, et quand mon cœur se serre, lorsque ma vision rétrécit, je me rappelle la profondeur infinie de ces gouffres où nous serons précipités ».

Les beaux livres ont de la mémoire, comme les pierres, ils en savent beaucoup sur l’histoire des hommes, de leurs frayeurs et de leurs passions. Ils ressemblent à ces vagues du large, ces masses noires et lourdes qui viennent de nulle part, de l’autre versant de la planète, d’îles disparues, de ports engloutis sous des roulis incessants. Du silence du large, de la mémoire des pierres qui parfois reflètent les quelques éclats de soleil qui se glissent jusqu’à elles et qu’elles renvoient vers la surface en éclats cristallins. La vague ici vient de très loin, c’est un peintre Chinois, un dessinateur de la Renaissance au savoir immense, au style unique, que le narrateur va voir, écouter, découvrir, admirer en même temps qu’il se découvre écrivain. Se découvrir écrivain : le narrateur est à chaque ligne visité par la Chine, la musique des pierres, éclats, résonances, silences, accompagné par des écrivains du magma, des peintres à la présence éclairante. Écrire demande cette même attention, cette même précision, ce style, ce travail sur le motif que magnifie Nicolas Idier dans le silence des nuits marines. La musique des pierres, est une vague musicale qui vous accompagnera longtemps, le stylo s’est fait pierre, et c’est avec cette pierre que tu écriras.

« J’ai apporté à Pékin mon nécessaire de travail : les œuvres choisies de Buffon (Histoire naturelle des minéraux), mes carnets de notes, mes stylos. Dans un ordre prédéterminé, disposés devant moi. A travers la fenêtre, la vue est divine, et je remercie le Ciel de m’avoir souvent donné des fenêtres sublimes, jusqu’à cette vue sur l’Hudson de notre dernière résidence new-yorkaise, avec Livia ».

Philippe Chauché

dimanche 16 février 2014

L'Atelier Chinois


 
" Derrière les baies vitrées de son appartement, la ville est un saupoudrage de grains de lumière rouges, jaunes ou vertes, surplombée d'un grand ciel rosâtre. Liu Dan rentre de son atelier, où il a passé des heures à tracer des esquisses à la mine de charbon. La fatigue l'a envahi, et il prend soin de ses yeux. Il sait ce qu'il doit à son excellente vue, capable de percevoir le plus petit détail dans une œuvre peinte, une calligraphie, une pierre. Avant d'aller dormir, il met un disque de Bach. La musique entre dans le silence, tandis qu'il s'assoit devant une tasse de thé vert, en porcelaine noire du Japon, légèrement bosselée. Il fume la dernière cigarette de la nuit, et observe la fumée monter légèrement au plafond. Dehors, les lumières s'éteignent, remplacées par l'embrasement du ciel, de ce soleil levant qui frappe les façades en miroir des gratte-ciel de la ville. Les avenues se chargent d'automobiles, de plus en plus nombreuses, d'une circulation de plus en plus lente. Liu Dan ferme les yeux un instant. Il n'a jamais vraiment décidé s'il aimait ou non ce moment de la journée. "


La lumière s'infiltre sans excès dans mon atelier et pour la troisième ou quatrième fois, j'ouvre le livre de Nicolas Idier, découvert par le plus beau des hasards. C'est ainsi qu'il débute : " La petite pierre ocre, au grain épais et doux, roule entre mes doigts. " Les petites pierres qui roulent amassent mille vies, il suffit de savoir les tenir, les embrasser du bout des phalanges, les regarder et les écouter. Les pierres irradient l'admirable roman de Nicolas Idier, ces pierres qui habitent chaque pensée du narrateur, chaque acte, chaque mouvement dans l'espace et le Temps. Le passage de New York à Pékin a lieu après le jour-sans-nom, lorsque le corps de son amour s'est transformé en pierre, mais sa musique ne va cesser de l'accompagner, d'une pierre et d'un continent l'autre.

 
" Matinée radieuse. Le soleil entre par les vitres de la véranda. La fontaine, où nagent trois poissons dorés, me rafraîchit de son bruit d'eau. Je suis entouré de peintures, de rouleaux de calligraphies entreposées dans des céramiques noires, blanches ou rouges. Un chat noir passe entre deux statues du Cambodge posées directement sur les dalles de la cour. Je n'entends presque rien, que les bruits discrets de mon Hôte. Connaisseur profond du taoïsme, dont il collectionne les objets avec assiduité, il sait en effet que, pour éviter l'usure, il vaut mieux rester dans " la vallée profonde ".

Le mouvement du roman est aussi celui du peintre Liu Dan, un artiste moderne et très ancien, en dialogue permanent avec les mots, la phrase, la pensée chinoise, celle qui murmure à l'oreille du narrateur, qui embrase son œil, pensée du mouvement interne, pensée des pierres qui nourrissent l'art de l'artiste. Ecrire ligne à ligne et pierre à pierre cette musique du roman qui passe par une lente immersion dans les toiles et les mots du peintre, voyage intérieur en pays Tang et Song, dans l'art silencieux et fragile des peintres des arbres, des cascades et des fleurs, dans une autre révolution en marche. Ici le livre de la couleur du mouvement des pierres ridiculise à jamais un petit livre rouge qui tétanisait toute pensée libre. Le mouvement des pierres du roman est aussi celui de la présence de l'aimée disparue, accordée à ce qui s'y joue musicalement, mémoire vive qui permet aux disparus de se sentir chez eux.
C'est Bach à Pékin, d'un archet au pinceau, d'une plume à un stylo, avec la même certitude, la même légèreté, le même style, le silence absolu, un regard posé, un travail incessant, et une joie quotidienne. Idier est un missionnaire de l'art en terre d'art total, comme en son temps Matteo Ricci, l'art de dessiner les cartes d'un nouveau monde qui  s'inventent là sous nos yeux.

"  A nouveau seul. Heureusement, Hong Ye est là. J'entends ses pas feutrés dans la maison, où aucun autre bruit ne filtre, si ce n'est quelques rumeurs de la rue. Même les chiens, dans la cour, restent silencieux. Seul le grand rocher du Taihu est en mouvement. Il danse de toute sa force, avec la lenteur rentrée de Kasuo Ohno. Le pinceau, dans l'art chinois, a cette même qualité : à la fois très rapide et très lent, sans même s'en rendre compte, à moins qu'il ne soit successivement très rapide et très lent, et c'est sans doute cela, cette alternance de vitesses, tantôt successives, tantôt superposées l'une à l'autre, qui donne au trait de calligraphie sa beauté de temps suspendu, suspendu comme le poignet du calligraphe et du peintre au dessus de la feuille. Le pinceau et la pierre partagent le secret du véritable mouvement, celui qui n'est pas apparent. "

La musique des pierres : vitesse et excessive lenteur, alternance de vitesses, des mouvements, porté par la suspension du style - les plus grands stylistes de l'art romanesque ne se montrent pas, ils s'écoutent, comme Proust très vivant dans le livre - la phrase agit de l'intérieur et à l'intérieur d'elle même, le narrateur la porte et se laisse par instant traverser par elle, comme une musique,  embrasser et embraser.

" Dans la vie comme en art, il faut savoir se laisser conduire par le rythme. "

Philippe Chauché

à suivre

 
 

 






dimanche 9 février 2014

Un Certain Regard

 
 
 

Le 7 juillet 1961, Roger Grenier est à Pampelune, San Fermin est en deuil. Cinq jours plutôt Ernest Hemingway s'est suicidé, quelques jours avant il avait annulé sa réservation de la chambre 217 de l'hôtel La Perla. Toute la ville le sait, les toreros et les taureaux en parlent. Papa aura son buste, et tous les 7 juillet on noue à son cou de bronze le foulard rouge des navarrais, mais de 7 juillet 1961 son ombre de géant ne quitte pas celle d'un écrivain français régent du Collège de Pataphysique.
 
" Dans la chapelle San Fermin à l'église de San Lorenzo, j'ai vu Antonio Ordóñez, le très célèbre matador, seul en prière. Il a commandé une messe à la mémoire de son ami Ernesto et il est arrivé le premier. Ordóñez prie seul, longtemps. Puis les amis, un à un, se présentent à ce rendez-vous mélancolique. La feria de Pampelune, pour Hemingway, cette année, ce sont ces chants, ces orgues, les répons des diacres, et ce dies irae...
Soudain, sur la place del Castillo, noire de monde, dans le tourbillon des bandes et des fanfares qui parcourent la ville en dansant, sans répit, sept jours et sept nuits, j'ai reçu un choc. Hemingway se trouvait devant moi.
Il trônait à la terrasse de l'Iruña, son café favori. La barbe blanche en éventail, entouré d'amis respectueux, il buvait du vin rouge, lui, le Vieux, Papa comme on l'appelait. Et je sortais de la messe !
Je ne crois pas aux fantômes. Et, bien que Pampelune fonctionne au vin rouge, pendant tout le temps de la feria, je n'avais pas l'impression d'être sujet à une hallucination.
Je me suis respectueusement approché :
" Señor, monsieur, sir, en quelle langue faut-il vous parler ?
- Americano y castillano.  "
J'ai donc continué, dans la langue de Gary Cooper.
- Vous êtes américain ?
- Plus ou moins.
- Et vous vivez en Espagne ?
- Plus ou moins.
- Pour quoi faire ?
- Voir les taureaux.
- Ne seriez-vous pas écrivain ?
- Plus ou moins.
- Enfin, c'est fou, on ne vous a jamais pris pour...
- Plus ou moins.
- Puis-je vous demander comment vous vous appelez ? "
Hemingway n'attendait que ça. Il ouvrit son portefeuille et me tendit sa photo, imprimée sur une carte de visite. Au dos, il y avait son vrai nom : " Kenneth H. Vanderford " ( remarquez le H. ). Et, en anglais et en espagnol, un aphorisme:
" Chacun, en cette vallée de larmes, ressemble plus ou moins à quelqu'un d'autre. "

Le 9 février 2014, je suis à Montfavet, et j'ai rendez-vous avec le petit livre de cet écrivain qui fréquente la NRF depuis le premier janvier 1964 et qui aura connu tout le monde dans la Maison, des écrivains qui ressemblent plus ou moins à d'autres écrivains.






à suivre

Philippe Chauché

samedi 1 février 2014

D'un Girondin l'autre dans La Cause Littéraire


Médium, Philippe Sollers
 
« Time is money, la folie gronde. La contre-folie, elle, prend son temps. Pour qui ? Pour rien. La rose est sans pourquoi, fleurit parce qu’elle fleurit, n’a aucun souci d’être vue ».
 
Lorsque la folie gronde, il vaut mieux être protégé par un paratonnerre, réel ou imaginaire, peu importe, mais il convient de s’armer de contre-folie, s’arrimer à la terre, et flécher le ciel. En ce siècle crispé, il y a des lieux, des êtres, des livres qui en tiennent avec légèreté l’office. Rien de nouveau sur la planète Sollers, la petite aiguille de sa boussole amoureuse lui indique toujours la même direction : Venise. Ville médium, ville dictionnaire qu’il ouvre et parcourt accompagné d’or – Loretta –, d’une fleur – Ada –, et de son moraliste, l’immortel de Versailles – Saint-Simon.
 
Médium est le roman de la folie et de son contre feu. L’une, on sait sur quoi elle tient : trafics en tous genres – dollars, organes et arts –, falsifications, vérités et mensonges, mauvais romans et mauvaise vie, l’autre repose sur quelques certitudes : immortalité et musicalité du Temps, amours gagnés, lectures attentives et écriture permanente, mouvement permanent du corps joyeux, trilogie divine. Le Père lit, le Fils écrit, et le Saint Esprit ne cesse d’aller et venir entre Paris et Venise sans changer de place.
 
« Il est impossible qu’une particule humaine se retrouve dans plusieurs endroits à la fois. Je dois donc voyager mon corps, pour attester qu’il est bien là où il se trouve, y compris dans le temps, et, pourtant, je tourne. C’est une expérience qu’on ne peut ni filmer ni photographier, il n’en reste pas moins qu’elle est incessante et vraie. A l’instant, j’ai 30 ans, je suis à Venise, cet angle de soleil en sait long sur moi ».
 
Il y a tout cela dans Médium et plus encore, la passion des dictionnaires, des siestes profondes, des rêveries, des voix, des églises italiennes et des regards. Mais La Fête à Venise, semble s’être un rien obscurcie, comme si cette contre-folie que s’inocule le « professore », avait par instant des effets secondaires. Comme si elle produisait un tremblement, des secousses, un tressaillement de la phrase et de son rythme. Effet mineur mais qui laisse parfois sur l’instant un goût amer. Effet du Temps qui s’est retourné sur l’écrivain, comme si l’ombre de Debord lui voilait le soleil, du vouloir trop en dire de la folie du monde, des stratégies du Diable, trop dire ce que l’on sait, de ce que l’on voit, de ce que l’on ressent, d’un discours l’autre, de l’amoureux au ressentiment, il n’y a parfois qu’un roman.
 
« Avec les journaux et les faits divers, vous vérifiez qu’il y a bel et bien une folie humaine, une puissante contrenature à l’œuvre, que des tonnes de culture, de plus en plus avariée, n’arrivent pas à canaliser. Les assassinats restent des assassinats, la corruption ne bouge pas d’un millimètre, la planète est une province de passions minuscules ».
 
Fort heureusement cet excès de fièvre, Sollers s’en détourne et en revient dans les passages les plus envolés de Médium, à ce qui fonde son style, son art et sa matière : le mouvement gracieux et léger de ses phrases, le saisissement si particulier des citations, comme un contre point, loin du tumulte barbare.
 
« Tout est calme et gris-bleu, j’arrête le bateau au large. Une phrase du duc me poursuit sur l’eau : “Son adresse était de faire valoir les moindres choses et tous les hasards”. J’aime ce mot d’adresse. J’en ai besoin pour sortir du port. Décidément, il y a deux mondes, et il faut choisir : “La mode, le bel air d’un côté, le silence de l’autre, et la solitude” ».
 
Philippe Chauché dans La Cause Littéraire
 
 

lundi 27 janvier 2014

L'Expérience de Venise



" Il est impossible qu'une particule humaine se retrouve dans plusieurs endroits à la fois. Je dois donc voyager mon corps, pour attester qu'il est bien là où il se trouve, y compris dans le temps, et, pourtant, je tourne. C'est une expérience qu'on ne peut ni filmer ni photographier, il n'en reste pas moins qu'elle est incessante et vraie. A l'instant, j'ai 30 ans, je suis à Venise, cet angle de soleil en sait long sur moi. "
 
Venise justement comme expérience, l'amour et la littérature comme sa permanente vérification, et le roman peut tourner. Il peut tourner dans les éclats parfumés de la beauté complice, parfois aussi dans la nuit où les flammes vous consument. Sollers est à Venise en compagnie de son stylo plume, de ses cahiers, d'un dictionnaire illustré, des Mémoires de Saint-Simon, d'Ada et Loretta. Tout peut arriver, et finalement tout arrive à qui sait voir et écrire. Ce qui arrive :  l'essence du roman, son aventure particulière, qui fait voir le corps de l'écrivain voyager dans ce qu'il calligraphie sur et entre les lignes de son cahier de géographe des illuminations. L'expérience de Venise se déroule entre Vincennes et la Chine, au centre d'un volcan où le narrateur se réjouit de l'instant quand il lui parle, écoute particulière, regard aiguisé, poignet vif et léger, particule d'écriture classique chinoise, c'est Bashō entre les eaux du canal.
 
" La dose que j'ai prise ce matin est la bonne. Le paysage gagne en profondeur, les couleurs en fraîcheur, les fleurs en attraction pour les papillons blancs ou jaunes. C'est une belle journée, quoi, c'est-à-dire du temps suspendu et multiplié. Un jour, heure par heure, en compose dix, une nuit, avec un sommeil spécial, en réalise vingt. Dix jours, un mois, un mois une année, et ainsi de suite, lenteur à grande vitesse. "
 

Venise aussi comme point d'appui pour voir la folie du monde et en proposer un contre feu. La Fête à Venise, passe du soleil à l'ombre, comme si cette contre-folie que s’inocule le narrateur avait par instant des effets secondaires. Comme si elle produisait un tremblement, des secousses, un tressaillement de la phrase et de son rythme. Effet mineur mais qui laisse sur l’instant pourtant un goût amer. Effet du Temps qui s’est retourné sur l’écrivain, comme si l’ombre de Guy Debord voilait le soleil, flétrissait les fleurs et les regards. Du vouloir trop en dire de la folie du monde, des stratégies du Diable, excellent dans le trafic des corps et des arts. Trop dire ce que l’on sait, de ce que l’on voit, de ce que l’on ressent, d’un discours l’autre, de l’amoureux au ressentiment, il n’y a parfois qu’un roman. Contrepoint qui là par instant gâte la guerre du goût que mène depuis des années l'écrivain. Mais passons et lisons.

 
" La chance est une divinité capricieuse, large et lente, un grand escalier à perte de vue. "
 
à suivre
 
Philippe Chauché
 
 
 
 

 
 
 

lundi 13 janvier 2014

Thomas Vinau dans la Cause Littéraire






Quelle belle manière d’ouvrir la nouvelle année par ce roman-poésie au titre éclairant, aux éclats romanesques, judicieux et joyeux même parfois dans son insaisissable tremblement. Roman-poésie qui s’appuie sur cette lumineuse phrase de Pavese tiré de son métier de vivre : « Mais la grande, la terrible vérité, c’est celle-ci : souffrir ne sert à rien », en effet ! Cette vérité terrible ouvre ceux qui ne s’en doutaient pas à de nouvelles aventures de la liberté libre, ce qui n’est jamais de tout repos.
Vinau attentif à ce qu’il voit, c’est l’œil qui écrit, choisir ses mots avec la même attention que porte Matisse à choisir ses pigments. A ce qu’il sent, la peau toujours aux aguets. A ce qu’il pense, les mouvements du corps sont aussi des sauts dans l’espace de la pensée vive qui jamais n’oublie d’en sourire. A ce qu’il entend, l’oreille qui chante ; vigilance de l’écrivain aux éclairs du Temps, au vent, au soleil, aux comètes, aux fleurs et aux fruits, au ventre doux de la terre, comme finalement chez Francis Ponge,  son ancêtre en art du bref.

« Une petite vie
pleine et fraîche
comme une rivière

une petite rivière
pleine et fraîche
qui nous file
entre les doigts »

« L’été lorsque tout brûle
les guêpes viennent se rincer les ailes
au fond de tes yeux noirs »

« Jouer à ensevelir
sous le sable
les feuilles mortes
la peur »

Rien ne paraît plus simple, les phrases de Vinau font des bulles, elles glissent, se posent, s’envolent, esquissent un trait, un temps, un regard, un doute, un sourire, s’allongent, s’assoupissent, se lèvent et dansent. Juste après la pluie est une lettre aux voyants qui savent entendre, haute définition de l’art romanesque dans sa plus pure légèreté, belle manière d’embrasser la nouvelle année.

Philippe Chauché 

http://www.lacauselitteraire.fr/juste-apres-la-pluie-thomas-vinau

lundi 23 décembre 2013

Alberto Manguel



D'un éloge l'autre, comme d'un amusement, c'est ce qui a cour ici. On construit ainsi sa bibliothèque éphémère. Les livres lus et dégustés sont comme ces galets blancs, gris ou noirs que découvre la vague lorsqu'elle se retire.
Manguel ouvre son livre des éloges par la Bible, autrement dit livres, et réussit en quatre pages à en saisir toute la surprise, car la Bible est bien une surprise, on l'ouvre toujours à l'improviste, ou pour vérifier ce que l'on ignore. Sa constitution même surprend et pousse certains à douter de sa réalité, il y a disent-ils, " filouterie derrière tout ça ! ". L'auteur s'en amuse : " Qu'est donc cette anthologie de mythes, d'histoires, de poésie épique et amoureuse, d'avertissements, de proverbes et cet ancêtre des Chants de Maldoror qu'est l'Apocalypse de Jean ?... Imaginons notre stupeur à la découverte d'un tome qui, sous le titre de Tome, rassemblerait : L'invention de Morel, Histoire de Napoléon, Vingt poèmes d'amour et une chanson désespérée, les Maximes de La Rochefoucauld, La métamorphose, les avertissements prophétiques de l'organisation Greenpeace, La Terre, En attendant Godot, Le Quatuor d'Alexandrie et Voyage au bout de la nuit, présentés comme des textes d'un seul et pesant auteur anonyme. " Stupeur qu'une telle compilation, mais du temps de ces écritures, l'anonymat facilitait bien des choses, et Manguel d'ajouter que ce qu'on nomme couramment la Bible, c'est en fait les Bibles, sans oublier par quelles langues elles sont passées l'araméen, le grec, le latin, aller-retour, retour-aller, mille détours, joli tour joué à l'histoire : " la Bible est surtout la création de ses lecteurs, car toute traduction est lecture, et lecture du plus haut artisanat. ". Manguel qui aime les pirouettes sait de quoi il parle quand François Gaudry, lecteur talentueux, traduit ses éloges, qui finalement sont ici traduits du français au français ! Eloge des traducteurs et des lecteurs.




Manguel fait aussi l'éloge de sa bibliothèque, de livres qui y vivent en toute liberté, surveillez la votre la nuit, vous serez surpris : " Dans la prolifération des rayons, il y a un livre pour chaque instant de ma vie, pour chaque amitié, pour chaque désillusion, pour chaque changement. Ils marquent mes années comme ces pierres blanches qui jalonnent la route d'un pèlerin. ", tout autant que vous le serez en marchant sur un chemin paysan, les yeux éblouis par les éclats d'un regard amoureux qui fait écho au votre.
De l'éloge du livre de poche qui porte si bien son nom, à la foire aux livres, à l'impossible, à la France et aux dodos, Manguel dresse sa table d'écrivain et de lecteur, sa géographie de l'Argentine à l'Espagne, de la France au Canada : " Le Canada est si loin qu'il n'existe presque pas. " ( Borges ) et nous invite à nous y asseoir, et à lever nos verres aux éloges que nous n'avons pas encore écrits.

à suivre

Philippe Chauché

dimanche 22 décembre 2013

Thomas Vinau


D'abord, il y a le titre, qui met les mots à la bouche. Tout observateur attentif de l'arc-en-ciel,  de l'éclat d'un soleil naissant, sait de quoi il est question. En quelques secondes tout se transforme, tout se fixe aussi, la transformation est parfois un fixateur. Fixer l'encre que la pluie ne puis plus diluer, fixer une deux, trois, quatre phrases, une deux, trois, quatre visions, passer du regard au mouvement, de l'instant au Temps, du mouvement à la phrase. Elle vient après la pluie, c'est toute sa splendeur :

" Me yeux
sont des mains
qui ont
la bouche ouverte "

" Viens la vie est fraîche
une couleur nouvelle coule du ciel
nos pieds ont une faim de bête
nos sexes furètent la lumière
viens ! Nous allons piétiner les fleurs "

" Je t'apprendrai
à laisser ta peine
sur le dos des mouettes
pour que finalement
d'une décharge à l'autre
tes larmes rejoignent
l'océan "

Précision du mot, précision de l'instant saisi, rien de plus simple, rien de plus nécessaire. Ecrire comme l'on respire pour lire comme l'on sourit, comme l'on tremble.

" Une
petite
montagne
qui saute sur les genoux
d'une rivière "

" L'ombre serait
un sous-entendu
de la lumière "

Justesse musicale, tempo, la bonne note à la bonne place comme chez Ravel, le bon accord au bon moment, comme une touche rouge chez Matisse, une sensation juste, vision libre, comme la liberté de Rimbaud et de Bashō.
 
à suivre
 
Philippe Chauché
 
 

vendredi 20 décembre 2013

Parisis et Roberts dans la Cause Littéraire


Tiens, me dis-je, un petit livre sur Jean-Marc Roberts par un autre Jean-Marc, dont je ne sais rien. Il est là devant mes yeux, sur la table d'une librairie parisienne où un ou deux exemplaires de chaque nouveauté est sur le champ soldé. Livres offerts, services de presse trop vite lus, vite oubliés, détestés, délestés, que sais-je ? Je me souviens d'avoir ainsi acquis l'an passé, trois ou quatre livres dédicacés par leurs auteurs, des envois comme l'on dit, envois revendus à bas prix sans laisser d'adresse en quelque sorte. Sur le boulevard, j'ai glissé le livre dans la poche intérieure de ma veste, l'ouvrant, le refermant, le laissant faire son nid durant les deux jours de ce séjour Capital. Alors lisons :

" Beaucoup de ses livres pouvaient se lire comme des lettres tardives, retenues, à des enfants, des femmes, des amis, des lecteurs. Façon de réapparaître, de refaire l'histoire en un clin d'œil, de ressortir l'un de ses tours que les autres n'auraient pas compris, qui leur avait échappé. "

La mort de Jean-Marc Roberts, c'est cela, une lettre tardive, retenue, lettre roman à un éditeur qui était aussi écrivain, à un écrivain-éditeur, un clin d'œil à la vie face à la domination outrageuse de la mort, un tour, un petit tour, pour en rire à jamais. Les livres ont des dialogues dont nous ignorons tout, quelle musique dans ma bibliothèque !  Les livres ne meurent jamais, ils parlent, se contredisent, s’admirent,  bourdonnent, bouillonnent. Les phrases comme les étreintes, ne s'éteignent point, il suffit, et ce n'est pas une mince affaire, de savoir écrire et bien écrire, c'est le cas de Jean-Marc Parisis, de savoir lire et bien lire, ce furent les manières de Jean-Marc Roberts. La vie est une fête, pensais-je, sous le regard amusé d'un styliste de la vie, amateur de femmes, d'alcools forts, de désespoirs comptés, de toros, et de chasse au lion en Afrique. Alors comme chez l'américain à Biarritz, les fantômes et les déesses s'invitent, les bavards et les silencieux, les talentueux et les opportunistes de salon, tous ont leur mot à dire sur l'éditeur au visage d'adolescent, sur l'écrivain, sur l'homme,  pas mal de blabla, de chichi, de pleureuses, et parfois, comme un éclair, une phrase nette, une phrase de romancier, un livre en offrande, pour poursuivre l'aventure. Beau programme !

Dans la tristesse… Là encore, mauvaise pioche. J'étais moins triste que désappointé, sombre, las. Nous partagions au moins cela, la fin, les fins nous révoltaient, nous insultaient. La mort signait la défaite de la fiction. Restait la triste vérité, on allait s'ennuyer sans lui. "

Bonne pioche que ce petit livre, il nous donne de bien belles nouvelles de l’éditeur-auteur disparu, en mouvement permanent, d’une écriture l’autre, la sienne et celle des autres, d’une passion l’une, la littérature. N’est pas éditeur qui veut ! Il faut avoir été bien accompagné par les hommes et les livres passés et à venir, il faut avoir cette science de la saveur et du savoir, l’âpreté de la sagesse, et la douceur de la colère, le regard aiguisé et la main musicale, il faut être après avoir été, et l’inverse.
Belle occasion d’ouvrir à nouveau Deux vies valent mieux qu’une, de Jean-Marc Roberts – Flammarion - l’ultime éclat de l’écrivain-éditeur, d’un récit l’autre, vérité et fiction, fiction de sa réalité, rire illuminé porté par une voix de bonheur.

«  Et puis, il y a ces messages inénarrables délivrés sur mon portable que j’écoute attentivement. Des voix de malheur, d’outre-tombe, à l’entame souvent identique : «  Mon pauvre Jean-Marc, qu’est-ce j’apprends là… ! » Je ne leur réponds que par texto : Père-Lachaise, allée 23, tombe 608. Visites autorisées tous les jours de 9 heures à 19 heures. »

Instant magique que de faire se rencontrer ces deux récits : ils s’écoutent et se répondent, et ont encore et toujours mille choses à s’écrire et à se dire.

Philippe Chauché 


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dimanche 15 décembre 2013

Rimbaud et Baudelaire chez Thébault



Visiblement Olivier-Pierre Thébault a l'oreille fine, et le regard aiguisé, deux sens en éveil pour deux poètes éveillés. Il s'agit d'évidence, et ce n'est pas une mince affaire, d'être poétiquement à la hauteur de ce qui s'écrit, tant dans les Illuminations que dans Les Fleurs du Mal, et de saisir ce précipité du Temps qui affole les sourds et les aveugles sociaux, et ils sont Légion.
D'un poète l'autre : Rimbaud et les Illuminations. Écrites, lues, oubliées, détournées, radotées, enfin retrouvées et si je puis dire, ressuscitées d'entre les vivants. Question gnostique s'il en est. Vertige des noms et des sons comme dans la Bible, question lumineusement musicale. Ave Myriam du Temps retrouvé.
" Le chant nouveau de la nouvelle harmonie  renouvelant à même son écriture - à même la parole à mesure qu'elle se tisse - l'alliance avec le Temps : ce serait cela, avant tout, les Illuminations. Ou réciproquement, la manière dont le Temps, surgissant, dévoile une nouvelle alliance, scellée musicalement dans le chant. Mais bien plutôt les deux, intriqués, dans un même mouvement de délivrance. "

Pour qui se laisse un peu sérieusement aller à une lecture attentive de la littérature, et de la poésie, il convient de ne pas faire seul le chemin, Olivier-Pierre Thébault ne se prive pas de fréquentations éclairantes pour mieux saisir et nous faire saisir la portée du mouvement du Temps - comme une boussole, son aiguille indique le futur, Nord saisissable, alors que l'on voudrait qu'elle soit tournée à vie vers le passé ressassé. Même si l'on ne peut s'empêcher de penser que le mouvement de la phrase passe du Nord au Sud, d'Est en Ouest, comme une portée musicale, son temps n'est éternel que parce qu'il n'est pas figé, installé dans un mouvement permanent, il n'est pas interdit ici, d'entendre vraiment ce qui se joue notamment chez Mozart, inspirateur du mouvement du Temps, s'il en est.

" Le Dasein ne peut poétiquement être été que pour autant qu'il est à venir. L'être-été naît, d'une certaine manière, de l'avenir. "
" Le Temps ne dévoile ses richesses qu'à celui dont le dire est tout entier tendu, poétiquement, vers l'avenir en ce sens très précis dégagé par Heidegger. Ainsi, Rimbaud et Heidegger sembleraient bien d'accord, intimement, sur ce point : l'avenir est bien la dimension la plus importante du temps, qu'il s'agisse de celui pensé par l'auteur d'Être et Temps, ou de celui déployé ici dans Génie. Le sens même du présent, saisi en tout ce qu'il a de bouleversant, en découle. "




D'un poète l'autre : Baudelaire et ses Fleurs bien nommées. Baudelaire le dandy raffiné, fin connaisseur du monde qu'il traverse, des fleurs et des formes nouvelles de l'art, Baudelaire au centre du Mal - Olivier-Pierre Thébault a le nez fin d'inviter Dante - et qui finit par littéralement le décentrer, le Paradis n'en a pas fini avec l'Enfer, si je puis dire. Baudelaire au cœur des parfums - les mots chez certains pourraient ainsi être nommés - d'une ville qui en a vue et revue. D'un dieu l'autre, Dionysos s'avance. Baudelaire attentif, voyant, pas étonnant alors qu'un écrivain libre de notre siècle ne se glisse avec justesse et lenteur dans cette floraison littéraire - les déesses qui de l'ivresse n'ignorent rien, aimeront la perfection précieuse, savante et savoureuse de son regard.

" Un esprit bienveillant et secret nous conduit bien, au fil des rimes, depuis l'enfance jusqu'au génie amoureux - l'Amour couronne le génie -, du plus naturel au plus spirituel où tous les degrés dorés de l'élévation se trouvent conservés, dans la fluente richesse intérieure de cet ultime.
A travers les parfums, c'est l'ensemble de l'éventail vital des sensations, des plus immédiates aux plus pensives qui se déploie, et ce parce que l'odorat se révèle bien le plus subtil, le plus englobant et le plus subversif des sens. "

D'un poète à l'autre, à livre ouvert, flèches de l'un à l'autre, de l'autre à l'un, ils se regardent et se répondent,  

à suivre

Philippe Chauché





lundi 9 décembre 2013

Descartes dans La Cause Littéraire

Un amour de Descartes, Jean-Luc Quoy-Bodin


Un amour de Descartes, Jean-Luc Quoy-Bodin

« Il prêtait une oreille attentive à son babillage. Il aimait ses éruptions de sons, ces éclats de mots, ce magma du langage qui n’est pas encore la parole. Partition atonale, échos dissonants de ses appétits et de ses affects. Sans se l’avouer, il appréhendait ce moment où les sons allaient se dénouer, éclore, s’envoler et devenir des mots, des mots durs, tranchants, blessants, des mots de grands puis des adjectifs ; il allait être nommé, évalué, corrigé, contredit. C’est que l’enfant a ses maux à dire, sa vérité à faire éclater. Il somme l’adulte de l’écouter ».
En Hollande, René Descartes tombe sur une fleur, sa Francine, sa fille, sa fleur aimée. Il en tirera quelques leçons de vie, donc de pensées. Un éclair, ce mouvement du temps qui file à la vitesse de la lumière, dont il va se nourrir, comme l’on se nourrit d’un sourire, d’un mot, d’une danse d’enfance. L’enfance de l’art et de la raison, l’un ne va pas sans l’autre. L’autre, cette enfant qui le fixe, l’écoute, l’interpelle, lui montre ce qu’elle voit avec ses mots, qui vont un temps le détourner de ses maux.
Enfance nommée, sentie, qui le bouleverse et dont la mort très tôt venue le retourne, comme l’on retourne une pensée, assommée, plus rien à écrire, ou bien d’autres mots, d’autres théories qui vont s’en nourrir, passage par la vision de la mort réelle. Il n’en tire aucun fatalisme, aucune envie de prêcher, mais seulement un bouleversement sensoriel, que l’on pourrait aussi dire sensuel. Descartes face à l’enfance, comme Jean-Luc Quoy-Bodin face au récit, au sens propre, du réel à l’imaginaire, une affaire de sensation là aussi, une affaire sensuelle, florale et finalement romanesque. La vie d’enfance papillonne sous les yeux de Descartes, elle se barbouille de confiture, étoile filante, sauts de puces sur un pied, sourires de la surprise, toupie qui tourne dans le cœur du philosophe. Il s’en souviendra dans ses Méditations.
« Elle, lui a fait don de son vif-argent ; de l’azur de son innocence ; de la rivière diamantée, intarissable, de son babil. Elle, lui a fait entrevoir un autre ordre du monde, celui de la fantaisie, du hasard, de l’élan. Un monde vers le haut à l’opposé du monde des hommes, newtonien, pesant, vers le bas. Aimer, c’est gravir ».
Un amour de Descartes, récit vif-argent, léger, qui claque parfois comme un fouet, qui s’ouvre d’autres fois comme une tulipe, qui s’élance, comme une enfant qui danse pour son père, admirable récit du récit du Discours en devenir. On s’en souviendra.

Philippe Chauché

samedi 7 décembre 2013

L'Ecrivain de l'Incertitude


" Et même si parfois les phrases de Montaigne, laissent croire à une diplomatie concertée de la dissimulation, du " dire à demy ", il est plus fructueux, je crois, de chercher du côté de l'incertitude, de l'hésitation, du questionnement. La phrase qui était mienne, dont je percevais les linéaments et pressentais les suites potentielles, du seul fait de sa transition, soudain s'est sclérosée et m'a échappé. Je ne comprends plus ce que j'avais en projet, tout un avenir de pensées possibles se restreint sèchement à une formule banale ou peu compréhensible : 

Ceci m'advient aussi : que je ne trouve pas où je me cherche ; et me trouve plus par rencontre que par l'inquisition de mon jugement. J'aurai eslancé quelque subtilité en escrivant. (...). Je l'ay si bien perdue que je ne sçay ce que j'ay voulu dire : et a l'estranger descouverte par fois avant moy. Si je portoy le rasoir par tout où cela m'advient, je me desferoy tout. Le rencontre m'en offrira le jour quelque autre fois plus apparent que celuy du midy : et me fera estonner de mon hésitation (I, X, 40).


L'écrit m'a en quelque façon rendu étranger à moi-même, en sorte que dans ces lignes que j'ai écrites à un autre moment et que me voici en train de lire ou relire, il y a une chance que je me surprenne " du dehors ", que je voie " comme un autre ", ce qui peut-être suffisant pour défaire l'adhérence spontanée de la croyance naturelle. Tout au contraire de la complaisance à soi qui noie les distinctions et les détails dans un flou homogène, cette relecture de soi produit un l'écart indispensable : " Je ne m'ayme pas si indiscretement et ne suis si attaché et meslé à moy que je ne puisse distinguer et considérer à quartier : comme un voisin, comme un arbre " ( III, XVIII, 942 )

Jean-Yves Pouilloux, connaît Montaigne sur le bout des doigts, des lèvres, et de l'oreille,  il tourne et retourne les phrases du gascon vivace, montre en quoi le voyageur de l'intérieur, qui n'ignore rien de ce qui se joue à l'extérieur de sa tour, nous est essentiel. Pour ce bien connaître, il faut non seulement se bien écrire, se bien relire et se bien contredire, sans oublier d'en sourire.

à suivre 

Philippe Chauché 


jeudi 21 novembre 2013

La Cause Littéraire de Rimbaud

La Dernière Lettre de Rimbaud, Frank Charpentier 

 

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La Dernière Lettre de Rimbaud, Frank Charpentier

« La Providence fait quelque fois reparaître le même homme à travers plusieurs siècles » (A. R.)
Rien ne t’oblige à entendre dans « lève-toi et marche » de la Bible, « lève-toi et écris ce que tu es en train de vivre », mais aussi « marche et écris ce que tu as vécu dans les siècles et des siècles et ce que tu vivras ». Si tes phrases savent s’accorder au mouvement du verbe et du temps, de la Genèse au Grand siècle, alors une nouvelle lecture est possible, une nouvelle aventure est là, il faut la saisir et ce livre étrange t’y invite.
Et si Rimbaud, soi-disant poète éphémère de la jeunesse révoltée et insouciante, était pour qui sait le lire de face ou de biais un homme de l’immersion dans une langue et sa mécanique sacrée, un poète qui en sait beaucoup sur la mesure du silence et la couleur des phrases ? Rimbaud : écrivain de l’escapade vagabonde au centre du Livre, où tout déplacement dans le temps est un mouvement dans l’espace. Ici et maintenant à Paris. C’est aussi ici et maintenant, au Harar, de nouvelles Illuminations livrées par la poste et décachetées par Frank Charpentier. D’une lettre l’autre, comme l’on passe de l’enfer au paradis, de Verlaine à Noé, de l’Occident à l’Orient… Tout un roman !
« Définition de l’enfer : le centre est nulle part et la circonférence partout, ça s’appelle aussi l’enfer-me-ment ! Le paradis : la circonférence n’est nulle part, le centre est partout chez lui, infracassable noyau de lumière nature, et ensuite pas de limites, de mauvaises limites ».
Comme chez le gnostique Philippe, Rimbaud expérimente un retournement : la résurrection durant la vie – scandale des scandales. Immersion permanente dans le Livre,  autrement dit dans la liberté libre. Je fais ce que j’entends et n’attends rien de ce que l’on veut que je sois – l’inverse de la domination sociale. Le narrateur du roman de Frank Charpentier met l’œuvre du poète au diapason de sa vie et inversement. Ayant tout connu de l’état des hommes et de leur surdité, il peut musicalement traverser l’aventure de la poésie, et l’illuminer d’une autre lecture : l’hébreu en son jardin. Prendre chaque phrase, chaque poésie à la lettre. A. R. – Arthur Rimbaud, mais aussi A Réaliser –, L… – le Lien, elle seule –, sans s’encombrer des fariboles fumeuses et funestes que véhiculent les gloseurs assis. Roman évènement, La Dernière Lettre de Rimbaud est aussi un roman avènement.
« L… est assise en face de moi. Deux vodkas-pamplemousse, d’abord ; et, évidemment, une cigarette, plus une autre, pour moi, chaque fois savourée comme chacune des Muratti que j’allume, ces cigarettes italiennes que je fume depuis l’âge de dix-sept ans, c’est-à-dire depuis que j’ai décidé d’être sérieux exclusivement à ma façon mais aussi fidèle, et depuis plus longtemps encore jusque dans les plus petits détails très tôt choisis ».
Très tôt choisis, les poètes vous prennent au sérieux.

Philippe Chauché


 

vendredi 15 novembre 2013

Schiffter sur la Cause Littéraire

Rencontre avec Frédéric Schiffter


Rencontre avec Frédéric Schiffter

« Entre l’Ennui et l’Extase se déroule toute notre expérience du temps ».
E. M. Cioran – « Syllogismes de l’amertume »

Biarritz, un mois d’octobre unique, une journée d’été en automne, le Casino est à deux pas, la Grande Plage à quatre, l’hôtel du Palais à un regard, l’océan se repose, les surfeurs doivent flâner ou lire La Beauté, une éducation esthétique, et qui sait Le charme des penseurs tristes (*). Dans un salon de velours rouge du Plazza, on peut se livrer de biais au jeu des questions réponses, et l’ombre portée de quelques écrivains balnéaires nous accompagne avec légèreté. Que demander de mieux ?

Philippe Chauché : Au siècle dernier vous avez mis sur « le devant de la scène » une petite maison d’édition Distance, aujourd’hui disparue, où vous avez publié quelques classiques très modernes – Gracian, Ortega y Gasset, Hérault de Séchelles, Schopenhauer, mais aussi de petits textes de votre plume, vous vous vouliez éditeur et auteur ?
Frédéric Schiffter : Il manque à la liste Clément Rosset et Roland Jaccard, qui, depuis, sont devenus des amis. Distance était une cabane d’édition. Je ne programmais rien. Je publiais un texte dès qu’il m’en venait le caprice. Une librairie de Biarritz, le Bookstore, m’en commandait plus d’une centaine d’exemplaires à l’avance, ce qui me permettait de payer l’imprimeur. Je n’avais pas de distributeur. Dès que l’ouvrage sortait des presses, je téléphonais aux libraires parisiens et provinciaux qui avaient coutume de prendre les livres de Distance en dépôt-vente. Ainsi fonctionnait, lentement et sans sûreté, ma petite entreprise sans qualité. Je n’étais pas un éditeur professionnel. Ni même amateur. Dilettante, plutôt. Certes j’ai édité deux ou trois textes personnels. Voulais-je devenir auteur ? Je m’essayais à devenir essayiste.

C’était une étape essentielle dans votre « vie » d’essayiste ?

Deux de mes opuscules datant de cette époque ont été repris chez des éditeurs professionnels – les Puf et Milan. L’essayiste que je suis devenu ne rougirait pas trop de serrer la main à l’essayiste que j’étais alors.

Pourquoi avoir décidé d’en finir avec Distance ?

Malgré la légèreté de sa structure, Distance commençait, comme on dit, à me peser. En bon dilettante, je cultive aussi en moi une nature de velléitaire. Je n’ai plus eu l’énergie ni le goût de continuer cette activité.

La philosophie est votre métier, vous l’enseignez, mais c’est aussi votre plaisir ? Vous notez même que vous vous adonnez à un « honnête amusement ». Vous pouvez préciser ?

J’enseigne la philosophie depuis des lustres et cela me rase. Pour me divertir, j’en écris. L’honnête amusement dont je parle est une expression de Montaigne – mon maître, forcément, en matière d’essais –, qui voulait dire que le fait d’écrire lui permettait de prendre connaissance de ce qu’il pensait et qu’il voyait là une distraction intelligente.

Quels sont ces philosophes et ces penseurs qui vous accompagnent ? Vous attachez de l’intérêt aux idées qu’ils défendent, à leur style, ou au mélange subtil des deux ?

Au philosophe, je préfère le penseur. Le penseur ne promeut pas des idées mais tente de traduire ses humeurs et ses hantises. Ce qui ne l’empêche pas d’être philosophe à l’occasion. N’étant, comme dit Cioran, que le « secrétaire de ses sensations », le penseur, pour éviter d’étaler avec impudeur son ego, ramasse ses propos en aphorismes. Le laconisme est la politesse de ses obsessions. C’est à ce titre, en tant que stylistes, que tous ces écrivains qu’on appelle les moralistes, La Rochefoucauld, Pascal, Chamfort, Leopardi, Kraus, Caraco, et quelques autres, sont les auteurs qui m’accompagnent. Il y a aussi des « romanciers ». Georges Simenon, Emmanuel Bove, Thomas Bernhard, Michel Houellebecq, Philip Roth.

Et ceux qui ne vous amusent en rien ?

Les autres.

Le style pour vous ?

Je ne sais pas si j’ai du style. Je considère que c’est tout simplement une façon bien élevée d’écrire. Il faut savoir tenir ses phrases sans les corseter. Être clair et distinct. Respecter une tradition française qui veut que l’on écrive avec concision et que l’on s’adresse à son lecteur sur le mode d’une conversation.

L’humour des penseurs ?

Pour les gens sérieux – les universitaires – l’humour nuit à l’œuvre. On y voit une certaine futilité de l’auteur, un je-m’en-foutisme. Or c’est un jeu de l’esprit, et quand l’esprit joue, il est au cœur même de ce qui est très sérieux. Clément Rosset, par exemple, a souffert d’ostracisme de la part de l’opinion lettrée et férue de philosophie, parce qu’il recourait dans ses analyses très profondes à des auteurs comme Courteline ou Hergé. Dans l’un de ses ouvrages consacré à la singularité, il s’attarde longuement sur ce qui peut faire l’essence même d’un Camembert. Dans un autre, traitant de l’humour, justement, il montre en quoi la tragédie du Titanic est de part en part hilarante. Contemporain de figures comme Derrida ou Deleuze qui se piquaient de promouvoir des concepts de la plus haute importance, Rosset passa longtemps pour un farceur. On s’aperçoit enfin que sa pensée est non seulement l’une des plus décapantes contre le pédantisme et l’enfumage conceptuel, mais surtout la plus décisive pour mettre à jour les mécanismes de l’illusion qui poussent les humains vers les pires folies.

Montaigne (**) ?

Je ne l’ai pas découvert à l’université mais en voyant son nom souvent cité par Clément Rosset, justement. On en fait une sorte de précurseur de Voltaire, des Lumières, alors que c’est un penseur solitaire, très sombre. Or lui aussi, à ce titre, est un humoriste.

Biarritz ?

Les fantômes de Proust, Roussel, Drieu-la-Rochelle, Fitzgerald, Hemingway, Jacques Rigaut, d’autres encore, hantent Biarritz. Mais plus qu’une ville littéraire, c’est une station balnéaire romanesque où l’on s’ennuie avec volupté. Je compte écrire sur Biarritz.

Dans votre dernier ouvrage « Le charme des penseurs tristes », vous consacrez quelques pages à Roland Jaccard, seul essayiste vivant du livre, le seul qui mérite d’y figurer ?

Jaccard est un diariste et un « aphoriste » cynique injustement méconnu. Ses petits essais consacrés à Louise Brooks ou à Ludwig Wittgenstein sont des exemples d’érudition désinvolte.

Cioran y tient belle place, c’est un penseur salutaire pour vous ?

Cioran me redonne toujours l’énergie du désespoir.

Vous semblez attacher aussi une grande importance aux manières de se comporter dans le monde, à un certain détachement. Pour vous il marque tout autant ces stylistes que leurs écrits ?

La vie est souffrance et plaisir mêlés et je doute qu’on atteigne au détachement. Je donne raison à Proust quand il dit que les « idées sont les succédanés des chagrins ».

Dans votre philosophie sentimentale, la musique, la chanson, le cinéma, la littérature, l’art, ont-ils leur place ?

Au premier rang. Enfin, juste après la sieste.

Enfin vous pratiquez toujours le surf (***) ?

Sur les vagues, comme en tout, j’essaie de garder l’équilibre avec tenue.

Le charme des penseurs tristes
Qui sont ces penseurs tristes que le philosophe balnéaire, c’est ainsi qu’il aime se présenter non sans humour, met en lumière dans ce petit opus ? Un prophète – l’Ecclésiaste –, un penseur précis et piquant – La Rochefoucauld –, une marquise savante et galante – Mme Du Deffand –, un maître moraliste digne descendant du Grand Siècle européen – Cioran – et un spécialiste amusant des échecs – Roland Jaccard – et quelques autres. Ces penseurs tristes n’ont rien à vendre, rien à proposer aux âmes perdues – nous sommes aux antipodes des philosophes du chichi et du blabla (****) qui peuplent les colonnes des gazettes et les ondes de la radiodiffusion – rien à offrir, sauf, peut-être des manières de traverser la folie des hommes en attendant la mort, avec style, élégance, détachement et humour, des manières, des attitudes et un style – qui, on ne saurait trop le rappeler, fait l’homme lettré –, ils vont à la vie comme s’ils allaient à l’échafaud, et peu leur chaud s’ils effraient et désespèrent leurs lecteurs, peu leur chaud si leurs contemporains les bannissent, ils viennent de trouver en Frédéric Schiffter un secrétaire attentif à leur charme et à leur désespoir courtois, qui ressemblent à s’y méprendre à ceux d’une station balnéaire où ils auraient pu, un matin d’hiver, le croiser.

Philippe Chauché

(*) Flammarion
(**) Le plafond de Montaigne, Milan, 2004
(***) Petite philosophie du surf, Milan, 2005
(****) Le blabla et le chichi des philosophes, Puf, Perspectives critiques, 2002



à suivre

Philippe Chauché