jeudi 30 juillet 2015

Cahiers de Vacances


Lire est toujours un manière - une matière - d'écrire, de décrire ce qui défile plus ou moins lentement sous nos yeux. Il y a dans la lecture un art du défilement, chaque livre impose son rythme, on ne tourne jamais deux fois une page de la même façon. On ne reçoit jamais par hasard un livre - même si il y a une demande, une proposition, une offre, une commande, une offrande -. On ne connaît jamais les raisons qui nous poussent à ouvrir et à lire un livre - d'autant plus si cette lecture n'est soumise à aucune exigence sociale. L'avantage du journal d'un écrivain, c'est qu'il redonne des manières de lectures vagabondes - passage hâtif à travers des journées et des ambiances variées. Le temps du journal est permanent. Il n'est pas surprenant que Roland Barthes et Michel Chaillou se soient croisés. 
 
" Temps très beau, sec et bleu, froid, moins deux ou quatre au lever du jour. J'ai remarqué qu'un merle siffle matin et soir en dépit du froid, trompé par le beau temps ? "
 
" Temps splendide, très chaud. Tous les soirs avant de me coucher, je regarde Jupiter, Vénus. Les martinets crient. "
 
" Cette phrase : " écrire une date un jour de pluie " ; cette idée ancienne : le passé m'intéresse, car ce qui lui reste comme avenir c'est l'imagination qu'on en a. "
 
 
 
Le nouveau livre d'Alain Fleischer doit paraître à la fin du mois d'août au Cherche-Midi  - quel beau nom d'éditeur ! - , son titre - son nom - Effondrement. Effondrement du marché de l'art contemporain et par écho de Simon Pinkas ? Je dois à Philippe Sollers d'avoir découvert cet écrivain - Les Angles morts, puis La Hache et le Violon -, une immersion, une plongée en apnée dans l'Histoire, les histoires, le Roman, les romans de la destruction des Juifs d'Europe. L'art contemporain combien de divisions ?
 


" Je suis depuis toujours un inconditionnel de la " galaxie Gutenberg ". Et je nourris en secret le rêve qu'au jour de ma disparition ma bibliothèque pourra être perçue comme un parfait autoportrait. "

" J'aspirais profondément à devenir un pensionnaire attitré du divan de Lacan. Et  pour me familiariser avec le personnage dont la légende m'attirait, j'allais jusqu'à observer ses allées et venues depuis le trottoir situé en face de son domicile. "


Philippe Chauché
 
 
 

samedi 25 juillet 2015

En attendant Le Mois d'Août et La Cause Littéraire


« Dura lex, sed lex : Dur à cuire, laisse en cuir »
« Modus vivendi : Dieu est vivant, mais motus ! »
« In extenso : Dedans ou dehors, tu en tiens une couche »
« Ad vitam aeternam : Evite de t’éterniser »

Pages rosses,  refait de la langue. Faire et refaire c’est toujours inventer, surtout ce qui saute aux yeux. L’écrivain n’a peut-être, au bout du stylo, d’autre occupation. Lorsqu’ils s’y mettent à trois, le temps s’éclaircit, les verbes s’affranchissent, et les mots se laissent aller à de nouvelles aventures curieuses et  coquines, ils flirtent avec l’argot des légionnaires, jouent aux dès avec la langue, et du hasard vient un livre.


 
 
" Sur un banc de bois, un noble vieillard habillé de noir étire son jeune âge... Vibrante sculpture du Sud, d'argile et d'ocre sèche... Regard d'esthète nimbé de volutes espiègles. Ses rides du visage, à la Giacometti, sont labourées du couteau de l'art... Je le salue, il me répond d'un signe de la tête. "

Le Goût du divin chemine aux côtés de musiciens, de peintres, d’écrivains vivants, qu’ils n’aient plus directement donné signe de vie ne change rien à l’affaire. Ils sont là, et bien là : Bach - il gagne encore sur la mort en offrant son ouïe au Dieu du Temps - Voltaire, De Maistre, Faulkner, mais aussi Dante, Pascal, ils prouvent à chaque phrase l'existence réelle de leur bon plaisir littéraire. Ils ont le bon goût d'avoir du style  – ce nectar de la pensée -, et ce bon goût, ce plaisir n'est pas étranger à ce qu'il se joue à Rome ou à Venise, là où l'art sacré flamboie toujours, loin, fort loin de la Réforme. Le Goût du divin est un roman d'une nouvelle Contre-Réforme. 

" Les fleurs de sakura sont là, le miracle a commencé, il va encore continuer et s'intensifier, les fleurs vont peu à peu s'ouvrir, elles seront de plus en plus vastes, et les lourde branches de plus en plus blanches."

Ecrire, c’est aussi être au centre tellurique de la vie que l’on écrit, que l’on décrit, de la nature en mouvement permanent, pour s’en faire une seconde peau, sans de départir de la sienne propre. Cette peau, c’est le style, Marc Pautrel s’inspire d’Ozu, inspire et aspire Ozu. Mêmes silences, même goût de la précision, du juste mot à sa juste place. Du cinéma à la littérature, il n'y a parfois qu'une pluie de perles.

Philippe Chauché

mercredi 8 juillet 2015

L'aventure de la poésie dans La Cause Littéraire







« et la mer fait à la terre un collier de silence, / la humant la paix sacrificielle / où s’enchevêtrent nos râles, immobile avec / d’étranges perles et de muets mûrissements / d’abysse… », Aimé Césaire.

Cette collection est une réjouissante aventure littéraire, née en mars 1966 sous la protection avisée de Robert Carlier (éditeur et amateur de dictionnaires) et d’Alain Jouffroy (poète, romancier, essayiste, scénariste et parfois comédien) et dirigée aujourd’hui par André Velter (éditeur précieux, écrivain voyageur et poète taurin). A son programme : des anthologies (La poésie lyrique du XII° et XIII° siècle, Le poème court japonais, Les Poètes du Tango), des éditions bilingues (La Comédie de Dante), ou encore des poètes par des écrivains (Machado avec Esteban, Claudel par Grosjean, Novarina dans l’oreille de Sollers). Cette Petite bibliothèque de Poésie contemporaine est un nouvel opus de cette encyclopédie en mouvement permanent. Une incursion légère, non dans l’essentiel de la poésie vivante, mais dans quelques éclats lumineusement mis en lumière par les éditeurs.


Douze petits livres, légers, graves, rigoureux, souples, solaires, orageux, désespérés, révoltés, qui se jouent des genres et des idées reçues qui sont irrecevables – la poésie est fanée, morte ou illisible – et affirment par principes la force du mot, la nécessité de la phrase, la permanence du réel et la grâce de l’imaginaire. Guère plus d’une cinquantaine de pages pour une brève immersion dans des textes de douze auteurs, qui prennent là de la hauteur, d’Armand Robin : le premier siècle je fus bruyère, ajonc, genêt, églantier blanc ; de Ghérasim Luca : peau fine / paupière finale / fœtale / fatale / philosophale ; ou encore Henri Pichette : je dis le sang des vignes vieillissant.

« Parler, presque chanter, avoir rêvé / De plus même que la musique, puis se taire / Comme l’enfant qu’envahit le chagrin / Et qui se mord la lèvre, et se détourne », Yves Bonnefoy.
« Je bâtis ma demeure / sur l’écho aux pinceaux de nacre / et la rétine des halos éblouis », Edmond Jabès.


Regards sur deux poètes et pas des moindres qui habitent cette Petite bibliothèque – ce Tour de la Poésie en 12 Mondes, pour paraphraser Julio Cortázar et Jules Verne – Yves Bonnefoy et Edmond Jabès. Un juif égyptien qui a préféré bâtir sa demeure sur du sable, et un compagnon des surréalistes qui privilégie une approche poétique du réel. Tous les deux prennent très au sérieux la poésie. Ils savent ce qui fait la force et parfois la douleur de l’agencement magique des mots et des phrases. Ils ne se détournent jamais du savoir des pierres et des verbes, des plantes et des ombres portées, des regards et des mots rares qui résonnent dans leurs verbes élancés – Ils gravaient le grain dans l’haleine du vent / de la solitude – (E.J.) – Et le rossignol chante une fois encore / Avant que notre rêve ne nous prenne – (Y.B.). Ils affirment là, toute la fulgurante beauté du ballet des mots qui dansent entre eux et pour eux.

« Je m’alimente d’un feu de pierres / je renonce / il y a une main / tendue / dans l’air / tu la regardes  / comme si tu la tenais de moi », André du Bouchet.
« Je me plais à la neige, à la grêle, au tonnerre, / Je ne méprise rien qui concoure à la terre », Henri Pichette.

Trois écarts, trois éclats : Jaccottet, Pichette, du Bouchet, qu’il est heureux de voir ici figurer, trois manières de vagabonder. Trois belles manières de se laisser surprendre et saisir par la poésie, ce ressac, cet orage, cette éclaircie, cette note tenue et parfois ténue, cette deuxième peau, ce troisième œil, cette flamme leste, ce geste, cette geste, tout un monde en quelques phrases, tout une phrase qui n’en finit jamais.

« Cette lumière de fin d’été, / si elle n’était que l’ombre d’une autre, / éblouissante / j’en serais presque moins surpris », Philippe Jaccottet.

Philippe Chauché 


http://www.lacauselitteraire.fr/petite-bibliotheque-de-poesie-contemporaine

mercredi 17 juin 2015

Millet dans La Cause Littéraire










« C’est la lumière qui unifie la Méditerranée ».

« Retournons vers ces espaces où sont nés le monothéisme et la philosophie. Retournons la leçon de la nouvelle alliance entre l’Orient et l’Occident. Contemplons. Méditons. Vivons » (Contemplation).

Qui mieux que Richard Millet pour nous offrir ce Dictionnaire amoureux de la Méditerranée ? La question posée ne résiste pas longtemps à la lecture vagabonde de cet éblouissant et réjouissant dictionnaire. D’Abraham à Istanbul, en passant par Dalida et Homère, sans oublier Durrell, Hérodote, Lampedusa, saint Paul, l’Art Roman et Port Royal. Justesse du choix des entrées, pensées vives du jeune Français devenu Libanais le temps de l’enfance et de la guerre, éclats et éblouissements de l’écrivain au cœur parfois tendu comme un arc. Le chrétien corrézien baigné de patois limousin, s’ancre avec l’élégance et la force du vicomte de Chateaubriand dans la langue de Giono, René Char, Casanova et Valéry. Question de style et de manière, mais aussi de matière, l’écrivain sait où il met les pieds, il sait la nature des sols, leurs tremblements, leurs forces intérieures et l’éblouissante douceur des arbres qui s’y accrochent, oliviers, platanes et cyprès, arbres méditerranéens, arbres qui s’accordent au ciel et s’accrochent aux regards des hommes.

La langue de Richard Millet n’est jamais vaine et fade, elle charrie des galets, et tire sa force, ses envolées, sa gloire et ses tiraillements, ses passions aussi, d’une Histoire, d’un accent, d’un paysage, d’un écrivain, d’un musicien, d’une vibration divine, d’un héros –Baltasar Gracián –, d’un espace rayonnant entre mer et oliviers, entre chrétiens, juifs et musulmans, qui a donné deux civilisations en miroir : celle de l’Europe, et celle du Proche-Orient.

« …Beyrouth demeure une abstraction sensible ; un lieu de spéculations identitaires, de négation de soi et de résurrection dans la coexistence des contraires, des ethnies, des religions, des langues, des intérêts et des passions idéologiques… » (Beyrouth).

Qui mieux que Richard Millet pour nous entraîner dans ce périple amoureux de savoir et de saveurs ? Ce périple savant où se dressent des villes – Venise, Port-Bou, Beyrouth, Arles – et des fleuves – La Garonne – remontant vers l’Atlantique où son puissant mascaret la féconde. Des hommes et des dieux s’invitent à la table d’orientation de l’écrivain, mais aussi des poètes et des musiciens, des actrices –Adjani la kabyle –, des écrivains – Adonis croise ici Joë Bousquet, René Char, Miguel de Cervantès et Casanova –, des peintres – Zurbarán, Miquel Barceló, le Caravage et Henri Matisse – Tout art digne de ce nom est religieux. Un périple politique, qui est aussi un vertige pour l’écrivain et parfois pour son lecteur, un bruissement de nostalgie, une colère contemporaine, un doute sur ce qui demain nous sera conté et sur la façon dont il l’est aujourd’hui. Finalement l’écrivain dérange tout autant que sa Méditerranée, ses flèches et ses assauts, que ceux du jésuite rebelle aragonais. Richard Millet agace, résultat, il est peu ou mal lu, victime d’une police littéraire qui ne dit pas son nom, mais il écrit. Il écrit au cœur de ce que l’on pourrait nommer, avec lui, l’exception française, et son Dictionnaire amoureux de la Méditerranée est l’un de ses opus les plus réjouissants.

« …ils sont nos guides les plus sûrs ; ils nous enseignent l’usage du désert, où que se trouve celui-ci et où que nous nous trouvions, pauvres humains égarés en un siècle matérialiste » (Pères du désert).

« Je rêve aussi d’une tombe du côté de Batroun, au Liban, sur une colline surplombant la mer, près d’un couvent, dans l’ombre d’un grand cyprès, sous le calme regard que les religieuses viendront poser sur les croix et sur la mer » (Cyprès).

Qui mieux que Richard Millet pour nous faire véritablement voir ce qui nourrit, éclaire, enivre dans la Méditerranée ? Avec l’écrivain stylé et racé, nous ouvrons les yeux sur les pays qu’il a traversés et admirés, sur l’art et la manière d’être là physiquement, musicalement, littérairement et moralement, entre terre et Mare nostrum, au centre tellurique de la poésie vive, autrement dit de la vie même et de sa liberté libre.

« Ulysse, d’une certaine façon, c’est l’homme qui a décidé du temps, contre la vindicte divine ; il est le temps. Il est nôtre. Nous sommes Ulysse » (Ulysse).

Philippe Chauché

http://www.lacauselitteraire.fr/dictionnaire-amoureux-de-la-mediterranee-richard-millet

mardi 9 juin 2015

L'Atelier contemporain dans La Cause Littéraire


Conversation sacrée, Patrice Giorda /et/ Mon art, mon métier, ma magie…, Sam Francis


« Les gris nécessitent de l’intelligence, car ce sont eux qui gèrent la mise en espace du sujet. Les noirs peuvent être passionnés, ou silencieux dans l’obscurité qu’ils découvrent… Les blancs sont la brûlure ou l’éloquence ». P.G.
 
« J’utilise toujours des fonds très absorbants, parce que je veux que la peinture et la couleur s’imprègnent, de manière que je puisse mettre plusieurs couches. Je veux que l’image soit dans la toile, dans le papier, déjà sous eux, de manière à pouvoir passer et repasser ». S.F.

L’Atelier contemporain est une maison d’édition qui publie comme elle respire, et on a toujours un souffle de retard sur les pépites qu’elle offre à notre regard. Aujourd’hui, deux peintres : Patrice Giorda et Sam Francis, et deux dialogues. Dialogue avec la forme et la couleur pour l’un, Sam Francis, dialogue sur le mouvement de sa peinture, la danse des jaunes, des bleus et des rouges, les éclats, les coulures, les tâches – en synchronie avec ma manière de voir le monde. Mais aussi un voyage sur ses traces indélébiles, le corps blessé et les premières toiles – ma peinture est venue de la maladie –, et la puissance permanente de la couleur et de la lumière – Matisse n’est jamais très loin.

Pour l’autre, Patrice Giorda, c’est un échange permanent avec les toiles qu’il écoute – écoutez ce que vous disent les peintres, passez de l’œil à l’oreille –, vision de l’artiste en encyclopédiste lumineux et précis. Face à face saisissant entre le peintre et les peintres. Patrice Giorda écrit avec vivacité ce que Picasso peignait et dessinait avec allégresse. L’art d’aujourd’hui traversé par l’histoire de l’art ancien, l’art de peindre, ou d’écrire, placé sous haute et belle protection, c’est vivre au cœur de l’art vivant, sans âge, c’est cela qui irise les tableaux et les écrits de Patrice Giorda.

« Une question maintenant : Quels sont les deux éléments unis par la couleur ? Ma réponse c’est : l’imagination et la nature. C’est une partie tout à fait essentielle, l’étoffe des choses ». S.F.
« De la perspective naît l’espace, et de l’espace naît l’ombre, et de l’ombre naissent les ténèbres. A partir du moment où le peintre accepte de regarder l’ombre et de la peindre, c’est que son époque a conscience des ténèbres dans lesquelles elle vient d’être précipitée ». P.G., Caravage, le paradoxe.
Face à l’art, face à un tableau, Patrice Giorda est réellement dans une conversation – conversatio (intimité) –, un échange, placé sous le signe du sacré. Rien de plus vivant qu’une toile, rien de plus éloquent, de plus évident. Face à Hopper : Face à elle se tient l’absent, mais aussi Titien : Prodigieux de lumière et de classicisme, de contemplation apaisée, ou encore Van Gogh : La lumière y lutte avec la couleur, elles s’y déchirent toutes deux, et Goya : Avec Goya on apprend que le noir est une couleur, le peintre vérifie non seulement son savoir, son savoir être, mais aussi son savoir faire, c’est-à-dire son savoir peindre.
Sam Francis dévoile à son complice Yves Michaud la nature profonde de sa peinture, ses points ardents: des flammes de la montagne, au feu divin, qui fondent ses créations, il y a des incendies dans ses toiles démesurées.

« Quand je dessine au fusain, mes traits discontinus cherchent dans le chaos de mes traits posés maladroitement dans le vide de la feuille, ainsi que dans l’entre-deux du modèle et du peintre, la vibration juste de la ligne d’une lèvre ; et là, j’ai le sentiment que le sourire, ou l’expression que je capte, n’est que du chaos organisé ». P.G.
« Pour moi l’image est primordiale. Le mot est secondaire mais secondaire ne veut pas dire moins important. Cela veut dire seulement qu’il vient après l’image. Au commencement est l’image ». S.F.

Philippe Chauché

Patrice Giorda : un peintre qui ici parle d’égal à égal avec Piero della Francesca, Courbet, Picasso, Gauguin, Hopper, Caravage, Goya, Velasquez…

Sam Francis : (1923-1994) ces entretiens sont issus de longues conversations tenues en 1985 et 1988 à Paris, à Santa Monica, à Point Reyes Station en Californie du nord.

Yves Michaud, philosophe et critique d’art, a côtoyé Sam Francis de 1976 à sa disparition en 1994. On lui doit notamment : L’Art à l’état gazeux : essai sur le triomphe de l’esthétique, Stock, L’artiste et les commissaires : quatre essais non pas sur l’art contemporain mais sur ceux qui s’en occupent, Hachette.




http://www.lacauselitteraire.fr/conversation-sacree-patrice-giorda-et

samedi 6 juin 2015

Badré dans La Cause Littéraire





 
« La maladie neuro dégénérative m’extrait du monde. C’est une expérience douloureuse de la séparation. L’antidote au cauchemar, le moyen de rester éveillé, la grande santé a pour nom littérature ».
 
La grande santé est ce récit, ce roman d’un corps qui lâche, le corps d’un dessinateur, d’un peintre, d’un écrivain frappé au cœur par la SLA, la maladie de Charcot. La grande santé est cette expérience terrible de la fonte des muscles, de l’effondrement de la saveur et du savoir du corps, de la suspension des mots dans le territoire de l’invisible. La grande santé est cet acte de résistance à la ruine annoncée, acte d’écriture, donc de vie divine. Alors s’invitent Kafka – Jubilation du créateur –, Joyce, Paulhan – vision magique du langage –, Meyronnis – le Pic de la Mirandole du XXIe siècle –, Roth, Ponge, d’un livre et d’une métamorphose à l’autre. Si le corps lâche, la littérature sauve.
 
« Chaque matin, devant la glace, je dois envoyer des bises en l’air, étirer mes lèvres, faire claquer ma langue, gonfler mes joues, descendre la mâchoire, l’avancer comme un prognathe… Pourtant, rien n’y fait, l’affaiblissement progresse. L’art de la pointe comme stade suprême de l’esprit civilisé, je ne pourrai plus l’exercer qu’en silence. Et dans le silence, il se perdra ».
 
Face à cette dévastation qui s’installe et s’annonce, Frédéric Badré construit ses antidotes, ses stratégies, qui tous les jours doivent être renouvelées, réveillées, tirées du fond des âges. L’attention est permanente, sur les poignets, les doigts, le cou, les lèvres, les bras, les jambes. Le corps se laisse aller à ne plus vouloir être, c’est-à-dire à ne plus vouloir faire. Se raser devient une Odyssée, se doucher un danger permanent, marcher une Epopée, lire, écrire, parler – les phrases se brisent sur cette cage de verre invisible qui m’enferme –, la chute n’est jamais très loin, le tremblement, l’impossible se conjugue au présent.
 
« En somme, j’ai l’impression que ma vie est sortie de ses gonds. Je vis une expérience du temps grossie. Mon corps s’est retrouvé si vite métamorphosé que mon rapport au temps est chamboulé. Une vie normale est fondée sur l’illusion de la stabilité. Cette maladie m’a jeté dans un maelström temporel ».
 
La grande santé est un défi. Vivre avec la sclérose latérale amyotrophique est un combat permanent. Une guerre intérieure, comme si la maladie demandait en permanence : Badré combien de divisions ?L’écrivain répond à chaque page de son récit. Ses armes : un regard aiguisé sur ce qu’il vit et endure, une vision de plus en plus précise du naufrage, un art de la flèche pour décrire ce qu’il est. La grande santé fait la part belle à la vie, sa femme, ses enfants, ses amis fidèles, ses livres, ses musiques – Mes neurones sont activés par des phrases musicales –, ses doutes, ses peurs, ses tremblements, ses abandons, et cette vie se dessine, se médite devant la Pietà de Titien. Toute vie est une Pietà.
 
« En 1576, une terrible épidémie de peste ravage Venise. Le propre fils de Titien sera frappé par le mal. Lui, non, même s’il meurt cette année-là. Son corps résiste étrangement à la maladie. Picasso, lui aussi, peindra pendant sept décennies. Son corps et ses misères sont restés aux portes de son atelier, aimait-il dire. Pour Titien, c’est pareil ».
 
La grande santé est cet atelier où Frédéric Badré écrit. Au cœur de cette expérience bouleversante, attentif au moindre signe, à la moindre défaillance, au moindre mouvement de ce temps nouveau, au moindre éclat. Immobile, il écrit dans l’attente de la guérison, pour que sa vie reprenne son cours normal. Son art s’accorde à celui du peintre de la résurrection, et sa grande santé d’écrivain le sauvera.
 
Philippe Chauché


http://www.lacauselitteraire.fr/la-grande-sante-frederic-badre

dimanche 24 mai 2015

Karl Kraus dans La Cause Littéraire





" Cela faisait des siècles qu’on ne crachait plus quand passait un écrivain. "
"Avant la création du monde, le dernier couple d’humains sera chassé du jardin de l’hôpital. "
" Il y a des gens qui en veulent toute leur vie à un mendiant de ne rien lui avoir donné. "
" Proposition pour regagner cette ville : modification du dialecte et interdiction de la reproduction.
Karl Kraus écrit à Vienne, entre deux catastrophes annoncées, la fin de l’empire austro-hongrois des Habsbourg et l’avènement du national-socialisme allemand. Il ne cesse dans son journal Die Fackel de mettre en garde ses lecteurs contre la ruine qui s’annonce. Karl Kraus est en guerre, en guerre permanente contre la langue frelatée des journalistes, contre la bourgeoisie, le mensonge, la corruption, et la manipulation des masses, mais aussi les complaisances douteuses et les dénis de justice. Il manie la satire et l’attaque directe, la visée frontale, c’est un snipper, la plume et la parole, car il se pique également d’organiser des soirées de lectures publiques qui connaissent de grands succès – ce que j’écris est du théâtre écrit.



" Ils ont la presse, ils ont la Bourse, maintenant ils ont aussi le subconscient ! "
" Les barbiers de village ont une pomme qu’ils fourrent dans la bouche des paysans avant de passer le rasoir. "
" Les journaux, eux, ont le feuilleton. "
" Le nigaud qui parle d’art trouve immodeste l’artiste qui en parle. "
" L’escroquerie escroquée, telle est la dernière pitrerie inventée par une culture déréglée. "
 
 
 
Karl Kraus, profondément conservateur – il coexiste chez Kraus un conservatisme étroit et un esprit iconoclaste, brillant, radical et irréductible (1) – va en 1918 soutenir la coalition des sociaux démocrates et des chrétiens-sociaux, avant de s’en écarter, ce qui lui vaudra là encore de renforcer le camp de ses ennemis – il est toujours plus simple de compter ses amis. Au cœur du volcan politique autrichien, il poursuit sans relâche la publication de son journal. Acte politique et social, mais aussi acte d’écrivain convaincu de la nécessité de défendre la langue les armes – du langage – à la main – qui peut douter que les dérèglements de la langue n’annoncent pas ceux du monde. Au centre tellurique viennois, Karl Kraus écrit, lit, écoute et regarde, et sa revue ne passe pas inaperçue. Il est lu par Robert Musil – une même génération et un même silence de l’un pour l’autre et de l’autre envers le premier –, Elias Canetti – qui lui rend hommage lors de son discours de réception de son Prix Nobel de Littérature en 1981 et qui va préfacer La littérature démolie (2) – ou encore Wittgenstein. Ses relations ne seront jamais de tout repos. Il ne ménage pas ses attaques – en voisin – contre la psychanalyse, le sionisme de Theodor Herzl – haine de soi diront certains observateurs –, les femmes, du moins certaines – le carnaval tragique de la femme qui essaie de prendre la place de l’homme ou de se mettre à son niveau (1) –, le nazisme – la langue arbitre tout – en ce qui me concerne, je n’ai aucune idée sur Hitler (3), sa ville –Vienne a de beaux environs où Beethoven allait souvent se réfugier –, les architectes, les journalistes –ils écrivent parce qu’ils n’ont rien à dire et ont quelque chose à dire parce qu’ils écrivent.
 
" Le diable est bien optimiste s’il croit pouvoir rendre les hommes encore  plus mauvais. "
" Un gourmet me disait qu’en regard de la crème de la société il préférait la lie de l’humanité."
 
 
 
Karl Kraus mine la société qui défile sous ses yeux – sur le mur aveugle de mon bureau –, porte l’arme aiguisée de sa plume dans la plaie des lâchetés, des renoncements, de la modernité en marche – Le déclin moderne du monde s’accomplira quand la perfection des machines révélera l’incapacité à fonctionner des hommes – et des multiples renoncements. Ne jamais baisser la garde, voilà ce que pourrait être sa devise.
 
Philippe Chauché
 
(1) Pierre Deshusses qui a traduit et préfacé Pro domo et mundo
(2) Rivages
(3) Troisième nuit de Walpurgis, Agone

http://www.lacauselitteraire.fr/pro-domo-et-mundo-aphorismes-et-reflexions-ii-karl-kraus

lundi 18 mai 2015

Ground Zéro dans La Cause Littéraire






« J’aime l’acier poli du canon ou le bois spécial pour la crosse ainsi que l’élégance et la finesse des mécanismes qui propulsent la mort. Celui-ci était un Glock 17, fabrication autrichienne, de couleur chat noir ».
 
Ground Zéro, ou la passion des armes, de l’art précis du tir embusqué, où tout est toujours question de juste place, de position du tireur couché (1). Roman de l’aventure d’un tireur d’élite qui vend ses services de haute valeur ajoutée à quelques commanditaires qui eux seuls savent à quoi et à qui tous ces assassinats peuvent servir, Ground Zéro est un roman guerrier. Glacial, terrifiant, troublant, mêlant l’art subtil de l’intrigue à celui tout aussi saisissant de la manipulation et de l’assassinat politique.
 
« Je n’ai jamais de contact organisé avec les politiques, et il va de soi aussi que je suis inconnu des DRH des groupes qui font appel à moi, car ce genre d’initiative échappe à leur compétence officielle. Certaines activités de mes contacts dans les conglomérats financiers ou autres sont inconnues même de leurs escort girls, si vos voyez ce que je veux dire ».
 
Ground Zéro, ou la passion du rock et du jazz – puis vient John Coltrane, le son de son instrument monte vers la cime des pins en volutes lentes et douloureuses –, des AK 47 et des M16, des armes de choc dans les mains, et des accords de guitares saturées dans les oreilles, un saxophone pour un dernier voyage. Walter, William, W, le tueur aux identités mouvantes participe moyennant de très beaux cachets à des petites guerres privées qui valent mieux qu’une grande guerre publique.
De l’Italie à la frontière Mexicaine, en passant par Manhattan, dupe de rien ni de personne, acteur d’une guerre sociale qui ne dit pas son nom, il exécute comptant de juteux contrats, et les hommes tombent sous ses balles d’acier trempé, jusqu’à ce que la machine bien huilée dont il est l’un des rouages, ne se grippe et ne se retourne contre lui. Un bon agent clandestin est souvent un agent mort, grand principe du retournement des alliances appliqué ici à la lettre. Jean-Paul Chaumeil a lu et bien lu Manchette et Debord, l’un pour le style, l’autre pour le dévoilement du spectaculaire intégré (2) dont il fait la matière de son roman.
 
« Les rares types que je voyais de près avaient le visage terreux et ressemblaient à des zombies sortis des entrailles de la terre pour me déchiqueter. Je me souviens parfaitement que j’étais en train de perdre les pédales ».
 
Ground Zéro est aussi le roman de la chute, celle des corps qui tombent comme des mouches des Tours Jumelles de New York, une dernière mission qui enclenche le compte à rebours. Il doit récupérer une mallette diabolique. Ses secrets : des listings de transactions bancaires, des ventes massives d’actions, un rapport de la CIA, anticipant les attentats du 11 septembre. Jean-Paul Chaumeil s’empare des théories du complot qui circulent toujours, l’effroyable imposture (3), et autres pamphlets conspirationnistes des plus nauséabonds, pour en faire l’un des axes – du mal – de son roman. Ground Zéro est un roman sans failles, le portrait d’un sniper qui ne doute de rien, qui fait avec talent son métier, le crime n’est pas sa raison mais sa matière en fusion.
 
« … je vois une silhouette qui braque sur moi un Sig-Sauer, je fais un geste pour repousser la balle, je la vois qui file vers moi, puis je ne la vois plus, je penche dangereusement en arrière, j’ai la très nette impression que je bascule dans le vide… »
 
Philippe Chauché
 
(1) La position du tireur couché, Jean-Patrick Manchette, Folio policier, ou encore pour l’intégrale Romans Noirs, Quarto Gallimard
(2) La Société du Spectacle Commentaires sur la Société du Spectacle, Guy Debord, Gallimard
(3) L’effroyable imposture, Thierry Meyssan : il est inutile de lire ces ragots signés par un individu peu fréquentable et dont l’antisémitisme n’est plus à prouver, il sévit notamment sur son site réseau Voltaire International (tout un programme !)


http://www.lacauselitteraire.fr/ground-zero-jean-paul-chaumeil

mardi 5 mai 2015

Jean-Claude Schneider et ses peintres dans La Cause Littéraire



« La vue m’est venue avant la parole, avant toute autre chose. Elle est mon premier effleurement du monde. Vivre, dès lors, c’est ne plus interrompre mon regard, être dans l’incapacité de redevenir aveugle ».
 
L’écrivain ne fait pas que regarder les toiles, les dessins, les gravures, les ardoises, les aquarelles, les vitraux, il les voit, c’est alors qu’il peut écrire. La Peinture et son Ombre est un livre de voyant – Je dis qu’il faut être voyant, se faire voyant (1) –, de l’œil à la langue, il y a un livre et des peintres. La littérature et son Ombre, la peinture et sa Lumière, le bel agencement des mots est là pour vérifier tout cela.
 
« Je l’ai longtemps regardée, cette gravure : sinuosité de la ligne qui creuse le relief des nuées, hachures obliques de la pluie, l’eau recueille la lumière, l’humanise après l’orage qui s’éloigne, mais cruelle demeure la blancheur au-dessus des trois arbres ».
 
L’écrivain comme jamais se mesure à la matière vivante, aux encres, aux pigments, aux traits et aux creux, à la surface et au volume, aux jeux impérieux de la lumière, à l’évidence, à cette dimension que l’écriture jamais ne connaîtra, aux couleurs et aux silences – à ces natures endormies et silencieuses que l’on ne cesse de vouloir nous faire passer pour mortes. Dans l’effervescence de son regard et de sa plume aiguisée : Nicolas de Staël, Jean Bazaine, Gilles du Bouchet, mais aussi Alberto Giacometti et Denise Estéban.
 
 
 
« La vie aurait pu être une vaste tenture. Bleue dans la régularité des jours, mauve quand les heurts du destin la rudoient. Or il n’en reste que des lambeaux éclaboussés, salis, oh violents et tendres, accrochés à quelques poutres sombres » (2).
 
L’écrivain si proche de la matière, et de la nature, comme René Char – Dans l’aven des couleurs, il la trempe, il la baigne, il l’agite, il la fronce – (3), si proche des modulations, des écoulements, des gerçures, des tonalités, des traces et des traits, mise sur les verbes et les mots pour s’approcher au plus près des toiles et des dessins. Pour s’y glisser – une nouvelle fois se faire voyant : des masses en mouvement s’amalgament, se compénètrent, tandis que les remous de la lumière les arrache par brides à une nuit vibrante, elle-même avatar d’une foule d’autres nuits, (4) et dérouler sous nos yeux ses phrases toutes ourlées de matière en fusion. A la manière de l’Homme qui marche, Jean-Claude Schneider arpente les tableaux et les gravures, face à face entre l’écrivain-poète et les peintres. Il ne s’agit pas simplement d’ajouter des mots aux couleurs et aux mouvements – de la peinture les mots n’ont rien à dire – et des poètes, pour cette raison, s’obstinent à écrire sur elle – mais de trouver dans leur agencement un écho, une trace, un prolongement, une fusion comme on le dit de la matière.
 
 
 
« Cela qui a lieu lorsque les bords de la toile, du papier, ne comptent plus, ne sont plus des limites qui arrêtent, mais des rivages, peut-être, où aborder quand le mouvement y conduit le regard… » (5).
 
Le regard glisse, s’enfonce resurgit s’accroche puis repart, il en va de même des phrases de l’écrivain-poète, il dit ce qu’il voit – confusion de verts, de bruns, de bleus, quelques rouges, masse compacte et dense, veinée, balafrée de larges rigoles noires – ce qu’il entend de la musique de la toile. Il écrit sur le motif, sans se priver de l’audace joyeuse de s’en éloigner, du visible à l’invisible, de la représentation à son abstraction, et nous offre des éclairs lyriques, des respirations littéraires, des éclats, des soubresauts, des lumineuses visions, un dialogue sans fin avec les peintres.
 
 
 
Petit bémol : il manque à ce beau travail d’éditeur quelques reproductions de toiles et de dessins au cœur du livre, non comme illustrations mais comme traces des attentions de l’auteur.
 
Philippe Chauché
 
(1) Arthur Rimbaud, Lettre à Paul Demeny
(2) Respirant la lumière. Devant des grandes toiles de Jean Bazaine
(3) Nicolas de Staël, 1952, Œuvres complètes, Gallimard, Bibliothèque de la Pléiade
(4) L’épaisseur du réel, peintures de Nicols de Staël
(5) Aller devant vers ce qui fut, écritures de peintre, peintures de Pierre Tal-Coat
 
 
 
 

samedi 18 avril 2015

p(H)ommes de terre dans La Cause Littéraire



p(H)ommes de terre, René Lovy & Thomas Vinau


On sait Thomas Vinau attentif aux pierres, aux fleurs de cerisiers, aux nuages, aux arbres, aux papillons de nuit, aux fruits, aux bruits de la terre, aux éclairs du Luberon, aux songes et à la beauté amusée des association d’idées et de mots, à la souplesse des petites fictions vives et réjouissantes. On le découvre amateur de Solanum tuberosum, de pommes de terre que sculpte René Lovy. Ce gracieux petit livre est la trace d’une rencontre potagère et inspirée entre deux artistes. L’un jongle – l’art de la plaisanterie – avec ses mots, l’autre avec ses tubercules. Les deux façonnent et saisissent des gueules et des tronches qui se tordent – de rire et de doute –, boudent, sourient et tremblent. Bestiaire de la laideur et de la stupeur où les bouches se tordent et les yeux se plissent, monstres surgis de l’humus inspiré du sculpteur.
 
 
 
 
Thomas Vinau est un écrivain du réel imaginaire, de l’imaginaire réaliste, de la plongée en apnée littéraire. Il collectionne les mots rares comme des pierres précieuses, il saute sur un pied de phrases en phrases, et ses livres sont des sentiers où il est réjouissant de s’égarer. René Lovy a toujours une pomme de terre à la main, tubercule qu’il fait tourner entre ses doigts, jouant du pouce avec leur naturelle déformation, les accentuant, il les dote de deux yeux, d’un nez et d’une bouche, une gueule de l’emploi en quelque sorte. La rencontre entre les deux fait des étincelles. Jeux de mots, mots enjoués pour ces gueules déformées, mots rageurs et ravageurs qui s’attaquent à la peau d’une Gourmandine, mots rêveurs qui germent comme une Charlotte oubliée dans un grenier.
 


Thomas Vinau sculpte sa langue, joue avec les aphorismes – le véritable aboutissement de la sagesse c’est la pourriture – prend aux mots les pommes de terre de son compère – germer gémir durcir / c’est ma façon de mourir qui me dessine – décrit en quelques mots les cris et les humeurs sculptés des pommes de terre René Lovy – je suis la première tronche / la première tranche de vie.

Philippe Chauché

http://www.lacauselitteraire.fr/phommes-de-terre-rene-lovy-thomas-vinau

dimanche 12 avril 2015

De Gaulle et Mauriac dans La Cause Littéraire







« Leur héritage nous fait leçon, mais c’est un héritage sans héritiers. De Gaulle et Mauriac sont trop singuliers pour que l’on puisse se réclamer d’eux de nos jours ».
Le dialogue oublié ou les raisons d’une passion française. C’est à cette part de l’histoire politique et littéraire française que nous convie Bertrand Le Gendre. A la gauche il y a François Mauriac (c’est de Gaulle qui parle), prix Nobel de littérature, journaliste admiré, craint et parfois honni, chrétien social, d’une trempe rarement égalée. A ma droite le Général de Gaulle, l’homme de Londres, surréaliste sur ces messages de Radio Londres (Philippe Sollers) « Les renards n’ont pas forcément la rage, je répète… ». « J’aime les femmes en bleu, je répète… ». « Nous nous roulerons sur le gazon ! », l’homme de l’unification de la Résistance, de la V° République et de la fin de la guerre d’Algérie. Leur dialogue court sur trente ans, de l’Occupation aux lendemains de mai 68. Leur histoire, comme celle finalement de Malraux et du Général (l’occasion de lire ou de relire le lumineux André Malraux Charles de Gaulle, une histoire, deux légendes d’Alexandre Duval-Stalla, L’Infini Gallimard), est cette part commune de l’Histoire française, cette passion commune. Tous les deux s’emploient à choyer leur langue et leur territoire, au risque parfois d’être incompris.




« Par quels détours échappe-t-on à un avenir tout tracé par la naissance et l’éducation ? Comment s’affranchit-on d’un milieu social conservateur et conformiste ? Par quel mystère devient-on un rebelle ? Charles de Gaulle et François Mauriac illustrent chacun à sa manière cette entorse au destin ».
L’écrivain et le militaire chaque jour recommencent leur guerre, et ce n’est pas une drôle de guerre. Rebelles à l’occupation et à Vichy, à ce et à ceux qui les empêchent de voler, aux destins qu’ils n’ont pas choisis, aux combats où l’on tenterait de les réduire. D’une bataille l’autre, l’écrivain de Malagar échoue dans sa bataille pour sauver Brasillach de la mort, le Général le reçoit et l’écoute, mais Mauriac n’a pas su se faire entendre. Il ne l’a pas davantage compris. Il dira de ce rendez-vous : « J’étais absent de mon propre corps, je flottais très loin de cet être de tension et d’attention qui était là… Sans doute le Général a-t-il dû me trouver idiot ». De Gaulle prend le temps qu’il faut pour imposer sa vision de la République, sa solution pour l’Algérie, l’écrivain l’aura devancé dans son « Bloc-notes », les guerres se gagnent parfois sur plusieurs fronts à la fois. Si l’écrivain et le Général se voient peu, ils s’entendent à distance, une question de style (du Bloc-notes au Salut) et les fils de l’écrivain sont au plus près de lui. Jean (Malagar) journaliste et observateur privilégié et Claude (Le Temps immobile) dans l’antichambre du pouvoir, et ne cessent de tisser ce lien subtil qui unit l’Ecrivain et le Président.
« Hommes de plume et de terroir. Chaque jour, de Gaulle et Mauriac font à pied le tour de leur domaine pour ordonner leurs idées. Toujours strictement vêtus. Philippe de Gaulle : « A Colombey, dans le jardin, nous ne l’avons jamais aperçu (…) sans cravate… ». Jean Mauriac : « Son grand béret basque ou son chapeau blanc sur la tête, ses espadrilles au pieds, il retrouvait ses origines : il redevenait un paysan. Mais un paysan en cravate ! »
Le dialogue oublié ou le temps retrouvé, le temps de la résistance, des premières marches du pouvoir, du renoncement, du retour, du crépuscule, temps présent de ces hommes d’exception (Mendès est aussi invité, Mauriac y a cru contre de Gaulle), romanesques, politiques (civilité), en mouvement permanent jusqu’à ce que le corps ne lâche (ce naufrage – j’ai l’impression d’une usure).
Philippe Chauché

http://www.lacauselitteraire.fr/de-gaulle-et-mauriac-le-dialogue-oublie-bertrand-le-gendre

dimanche 5 avril 2015

Valentin Retz dans La Cause Littéraire






« Durant deux longues années, le pourtour de mes yeux, mes pommettes, mes tempes, mais également, et curieusement, le bas de mes chevilles, ont grillé nuit et jour sur l’autel de mes nerfs. Je me suis consommé en un lent sacrifice ».
 
C’est ainsi que s’ouvre Noir parfait, à la manière d’un opéra. Les nerfs du roman se consument comme ceux de Don Giovanni. Le corps du narrateur est en feu, il grille en silence comme touché par quelque maléfice. Alors, il s’agit de guérir, mais aussi de comprendre d’où vient cette malédiction. Et si tout s’était joué en Grèce, lors d’un séjour avec son épouse et son fils, Daphné et Hermès. On ne visite pas les dieux et les hommes sans quelque risque, on ne rencontre pas un Bohémien handicapé, on ne se glisse pas dans le temple d’Apollon Épikourios sans quelque dommage – souffrir sans raison peut réellement rendre fou et (que) la folie démultiplie en général les circonstances fatidiques. Le narrateur saisi au vif par ce feu – cet Enfer ? – ne sait plus à quel miracle se vouer, à quel saint se confier et à quel dieu s’offrir pour ne plus souffrir – le Paradis ? – (que) je brûlerais mes brûlures en brûlant six cent cierges, avant que sa résurrection ne surgisse d’un changement de regard.
 
« (Et) ma vision a été si soufflante, si bouleversante, si immédiate que je ne me suis pas aperçu que mes brûlures névralgiques avaient cessé à la seconde où j’avais regardé à travers mes nouveaux verres ».
 
Ainsi se poursuit Noir parfait, changement de décor, de vision et regard. Les douleurs disparaissent quand le narrateur découvre les êtres comme ils sont à travers ses nouvelles lunettes – l’écrivain ajuste son regard. Des verres correctifs (qui) concentrent ma vision pour la porter à l’intime, et plus qu’à l’intime, pour la porter au secret, au mystère, à l’indicible, et comme si ce miracle ne suffisait pas, le narrateur remonte par sa vision toute la généalogie de ceux qu’il regarde – je plongeais de plus en plus dans des vues impossibles – vues étranges et anciennes et vues actuelles, terrifiantes. Le feu du narrateur devient celui du réacteur numéro 1 de Fukushima Daïïchi, un transfert de feu, les barres de combustible nucléaire se mettent à fondre tandis que de l’autre côté du globe terrestre mes brûlures névralgiques refroidissaient sous un flot continu de sensations visionnaires. Noir parfait est aussi le roman des noms divins  – Hélios, Hermès, Phoebus – que portent les enfants, celui du fils du narrateur et ceux de ses premières amitiés, qui se sont reconnus sur la terre – et des visions, le narrateur voit ceux qui ne sont plus là – les morts comme les dieux –, il les entend même répondre à un mot qu’il répète entre les dents.
 
« (Car enfin) j’étais maintenant persuadé que l’existence procédait d’une logique providentielle, que c’était même cette seule logique providentielle qui la rendait intelligible ; une logique qui prononçait les évènements, les circonstances – qu’ils fussent surnaturels ou non – … ».
 
Logique providentielle de Noir parfait, logique divine de l’aventure littéraire, nous sommes face à un roman de la traversée littérale de l’Enfer – la rencontre décisive avec Minyan Falls, l’artiste diabolique de l’île de Sein, Prince des démons, Seigneur des mouches – et face à l’ouverture salutaire sur le Paradis –Même à la fin, seulement la vie ! Le corps du narrateur est littéralement traversé par les morts – Les morts devaient veiller sur les vivants et les vivants prier pour les morts –, il devient cette porte qu’ils franchissent en y brûlant les résidus de leurs erreurs, en consumant leurs égarements. Dante est là, et on s’en réjouit.
 
« Immédiatement, j’ai alors entendu des voix qui susurraient : “Minyan Falls est menteur… Il veut ta mort… Ne l’écoute surtout pas…” Puis d’autres qui soufflaient : “Rejoins-nous sur le parvis de la chapelle… Fie-toi à nous… Suis le chemin de nos paroles…” ».
 
Logique romanesque de Noir parfait – un cercle et son point central, la fusion des nerfs produit de l’or – qui marque et démasque, et qui s’achève face à l’océan dans l’éclat de la parole. On ne peut rêver meilleure définition de l’art romanesque, d’autant plus quand il est porté avec brio, énergie, précision et allégorie, il en va de l’enchantement du roman comme de celui de l’opéra de Mozart. Comme chez François Meyronnis, il faut s’aventurer dans le néant, pour le comprendre et le terrasser.
 
Philippe Chauché
 

mercredi 25 mars 2015

Marceline Loridan-Ivens dans La Cause Littéraire






Alors à Drancy, tu savais bien, que rien ne m’échappait de vos airs graves à vous les hommes, rassemblés dans la cour, unis par un murmure, un même pressentiment que les trains s’en allaient vers le grand Est et ces contrées que vous aviez fuies. Je te disais, « Nous travaillerons là-bas, et nous nous retrouverons le dimanche ». Tu m’avais répondu : « Toi tu reviendras peut-être parce que tu es jeune, moi je ne reviendrai pas ».

Shloïme, Salomon Rozenberg n’est pas revenu d’Auschwitz, sa fille Marceline a échappé à la destruction des juifs d’Europe. Son petit livre est une apostrophe au père perdu et détruit. Adresse au père qui est resté là-bas – il y avait entre nous des champs, des blocs, des miradors, des barbelés, des crématoires, et par-dessus tout, l’insoutenable incertitude de ce que devenait l’autre –, au père qui hante ses jours et ses nuits, au père qu’elle n’a jamais oublié et qu’elle n’oubliera jamais. Et tu n’es pas revenu est le récit d’un deuil impossible, impensable, le récit d’une colère qui ne s’est jamais éteinte, d’un séjour au centre de l’innommable, mais qu’il convient de nommer avec précision comme l’a fait en son temps Claude Lanzmann dans Shoah.


La solution finale misait aussi sur la destruction des preuves et des témoignages, faire disparaître les corps, les âmes et toute trace de l’existence passée des juifs d’Europe, comme s’ils disaient « il ne s’est rien passé dans les camps », « tu n’as rien vu et rien entendu à Auschwitz-Birkenau », les livres et des films servent à redonner vie aux âmes, aux corps et aux traces.

« J’ai surmonté les maladies et combattu la tentation de me laisser couler. J’ai fait mon premier jeune de kippour pour me sentir plus juive, et digne face au SS. J’ai développé toutes les stratégies de survie. Peut-être ai-je commencé dans le wagon. Tu te souviens ? »
 
Marceline Loridan-Ivens s’appelait encore Rozenberg lorsqu’elle a été arrêtée à Bollène, au château acheté par son père dans cette commune du Vaucluse – peut-être même en achetant le château et ses vignes tout autour, tu avais cru un peu au maréchal Pétain qui prônait le retour à la terre. Trop cru à la zone dite libre. Au maire et au commissaire du village qui t’avaient promis qu’ils nous préviendraient –, transférée à la prison Ste Anne à Avignon, puis direction Marseille et Drancy, la suite on la connaît. Mais que sait-on vraiment de cet enfer programmé, de cette destruction planifiée ? Et tu n’es pas revenu répond à cette question, directement, frontalement.

« Nous dormions dans des chambres de deux ou trois, toutes par terre, au pied des lits vides couverts de draps blancs, incapables de supporter l’accueil d’un matelas. Et nous ne pensions qu’à manger. Notre dos était encore là-bas sur les planches de la coya, notre estomac ici, nous étions démembrées, contradictoires. Nous étions des miracles ».

Et tu n’es pas revenu est aussi le récit du retour, retour parmi les vivants, alors que l’on vient du pays de la mort programmée. Un retour où chaque mot est pesé, chaque témoignage soupesé – les gens voulaient m’arracher à mes souvenirs, ils se croyaient logiques, en phase avec le temps qui passe, la roue qui tourne. Il y a la famille, le château de Bollène, Israël, les amies fidèles. Simone qui dérobe des petites cuillères dans les cafés et les restaurants pour ne pas avoir à laper la mauvaise soupe de Birkenau, Marie, on n’aurait pas dû revenir, les rendez-vous réguliers avec celles qui ont échappé à l’enfer et qui ne cessent d’être traversées par la douleur et la colère – ils ne nous pardonneront jamais le mal qu’ils nous ont fait. Mais aussi la vie balagan – ce théâtre ambulant, cette foire, ce fiasco – pas si mal réussie aux cotés du cinéaste Joris Ivens, Comment Yukong déplaça les montagnes et Une histoire de vent, ce merveilleux film sur le souffle de la terre, ce souffle qui traverse les pages de ce petit livre essentiel, ce souffle de vie qu’elle offre à son père soixante ans plus tard, même si la mort continue à rôder.

« J’ai vécu puisque tu voulais que je vive. Mais vécu comme je l’ai appris là-bas, en prenant les jours les uns après les autres. Il y en eut de beaux tout de même. T’écrire m’a fait du bien. En te parlant, je ne me console pas. Je détends juste ce qui m’enserre le cœur ».

Philippe Chauché