samedi 5 décembre 2009

La Courbe du Temps (60)





" Yasaka. Jasmin, fontaine, petits ponts, arbres, taiko (tambour) au lointain.
La forme des arbres. Ombres bleues, pleine lune.
Héron blanc gracile et lourd corbeau noir, coups de becs du héron au corbeau.
Papillon jaune clair voletant sur fond de bambou vert. " (1)

Le ciel s'assombrit.
Il a noué son écharpe de cachemire noir, traversé la place Saint Pierre, en silence franchi le porche de l'église. Personne. L'heure semble-t-il n'est pas à la prière pour les hommes de peu de joie. Il s'est assis sur un banc dans le fond de cette machine à embrasser le Verbe et le Temps, et laissé son regard filer entre les pierres blanches.
Il s'est dit, " le silence ouvre une brèche ", c'est cela la Courbe du Temps. Il s'est dit aussi, " là, je traverse d'un regard les plaines et les montagnes d'un pays vif et éblouissant ", " je voyage dans le Temps apaisé et doux d'un regard ", " je suis saisi par un mouvement que seul je peux entendre ", " je suis dans l'immortalité d'une phrase ". Cette phrase, elle s'est glissée sous sa peau, la phrase de la danseuse rouge des bords du Fleuve et sous les Arbres, phrase magique qui transforme les mots en or. " L'or des mots naît de ses lèvres " a-t-il pensé, " l'or de son corps est tout entier contenu dans cette phrase ", mais aussi, " j'ai trouvé l'or du Temps dans son sourire ", cette phrase qui ne le quitte plus, c'est l'or de la joie.
Il s'est dit, c'est une rose qui s'est dessinée entre ses seins, j'y pose mes lèvres et une nouvelle brèche s'ouvre. C'est un bouton d'or qui s'est glissé sous son épaule, un coquelicot sur ses cuisses, une aubépine sur ses fesses, une clématite blanche sur son ventre, une glycine bleu violacée sur sa bouche, un oeillet sur sa main, une tulipe jaune derrière son oreille, un myosotis sur son sexe.
Toutes ces fleurs dans mon regard, dans l'oeil de la Courbe du Temps, c'est ce qu'il écrit face à un bouquet de résédas.



" Les fleurs ont, paraît-il, des intentions amoureuses. Il suffit de les faire parler ( et, même si ce n'est pas le cas, le récipendiaire des fleurs est une femme ). Voici comment on s'exprimait au dix-neuvième siècle :

Acacia, blanc ou rosé, désir de plaire.
Amandier, douceur, bonté.
Amarante, rouge brun, amour durable, rien ne pourra me lasser.
Aubépine, prudence, restons discrets, cachons notre amour.
Azalée, bleu ou rose, joie d'aimer, heureux de vous aimer, heureux d'être aimé.
Bouton d'or, joie d'aimer.
Camélia rouge ou rose, fidélité, je vous trouve la plus belle, je suis fier de votre amour.
Clématite blanche, désir, j'espère vous toucher.
Coquelicot, ardeur fragile, aimons-nous au plus tôt.
Cyclamen rouge, jalousie, votre beauté me désespère.
Dahlia, reconnaissance, merci, merci.
Gardénia blanc, sincérité.
Genêt, préférence.
Géranium, sentiments.
Giroflée rouge brun, jaune feu, constance, je vous aime de plus en plus.
Glaïeul rose ou orange, rendez-vous, le glaïeul au centre d'un bouquet indique, par le nombre de fleurs, l'heure de la rencontre ( tout cela avant le téléphone, le portable, et pour déjouer les interceptions postales ).
Glycine bleu violacé, tendresse.
Hortensia, caprice.
Iris, coeur tendre.
Jacinthe, joie du coeur.
Jasmin, amour voluptueux.
Laurier-rose, triomphe.
Lilas, amitié.
Lys, pureté.
Marguerite, extrême confiance.
Myosotis, souvenir fidèle.
Narcisse, froideur.
Mimosa, sécurité, personne ne sait que je vous aime.
Oeillet, admiration.
Orchidée, ferveur ( et même beaucoup plus ).
Pavot, désigne l'heure, et complète la signification des glaïeuls ( usage inconnu en Afghanistan )
Pensée, affection.
Pervenche, mélancolie.
Pétunia, obstacle, indiscrétion, surveillance.
Pivoine, vigilance, mon amour veille sur vous, veillez sur vous.
Réséda, tendresse.
Rose, amour, rose blanche : soupir, rose rose : serment, rose thé : galanterie, rose rouge vif , passion.
Scabieuse, tristesse.
Tulipe, toutes couleurs, déclaration d'amour.
Violette, amour caché, clandestinité, secret, ambiguïté sexuelle, unisexualité, et. " (2)

Le ciel s'éclaire.
Il est assis face au Fleuve et sous les arbres dans le silence de l'hiver, il a ouvert le livre, il voit sous les lignes ses deux mains qui se croisent et se décroisent et qui font vibrer la phrase. Il se dit, cette phrase est un bouquet de Myosotis.

à suivre

Philippe Chauché

(1) Poussière d'or / Marc Dachy / L'Infini n° 105 - Hiver 2008 / Gallimard
(2) Fleurs / Philippe Sollers / Hermann Littérature

2 commentaires:

  1. "Toute fleur n’est que de la nuit
    qui feint de s’être rapprochée "
    Ph Jaccottet

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