mardi 18 septembre 2012

Saint Tomás




" Je ne crois que dans ce que je vois, et ce que je vois n'est pas ce que vous pensez que je puisse voir, c'est tout autre chose ! "
Mais que voit-il, que nous ne pouvons saisir ?
Mais que saisit-il, que nous nous ne pouvons voir ?
L'imaginaire du réel est le réel de l'imaginaire, c'est ainsi que s'écrivent les oeuvres de beauté ! Le Temps suspendu à une muleta dans sa gravité - la tauromachie n'est pas toujours chose joyeuse ! - pour se retrouver dans une trinchera que rien n'oblige sauf le savoir de l'homme - le savoir et sa profonde - templar - sagesse ancienne - qui n'attend et n'entend rien du chichi taurin dominant, mais qui est le silence absolu du toreo.

Que fait-il que les autres ne font pas ?
Où est-il dans cette histoire qui se joue sur le sable ?

" Tomás ? Un saint ou un ange. Qu'est-ce qu'un ange ? Un être sans ombre. On sait peu sur lui, sauf ces inclinaisons, supra, arrachées à quelques rares interviews. José Tomás parle plus à son boxer Manolete qu'aux journalistes. Et s'il se confie, c'est au toro. Autre caractéristique des anges :  ils circulent de droite à gauche ou de gauche à droite sans passer par le milieu et sans laisser de traces. Tomás se pose sans peser. Et, critère taurin absolu, sans lever la plante des pieds. Après ses meilleures faenas, on peut scruter la piste. Pas ou peu d'indices d'une présence, d'un corps. Pas de zébrures sur le sable. Celles que font les zapatillas des toreros du zigzag se replaçant nerveusement par petites courses, parce qu'ils ne dominent ni les attaques des toros ni la chamade de leur coeur. Lui se transforme en minéral ou en métal. Il l'a dit : les jours de corrida, il laisse son corps à l'hôtel. On peut en déduire qu'il veut devenir seulement une muleta, de la même façon que Glenn Gould du Naufragé de Thomas Bernhard a juste le désir d'être, non pas un pianiste, mais un piano, son Steinway, pour se passer de ce Glenn Gould qui fait écran entre Bach et lui. Le pianiste, le trop. Il respire, il sue, il s'agite dans la poussière. Les pianos ne bougent pas, et ne soulèvent pas de poussière lorsqu'ils jouent. Tomás, pas plus. Lorsqu'il joue juste, lorsqu'il torée juste, on l'imagine en apnée. Chez lui, très peu d'empreintes, et une gestuelle réduite à sa plus simple et compliquée expression. Jean Baudrillard dans Cool Memories : " Il faut être parfait danseur pour danser l'immobilité. " (1)

Tomás à Nîmes, six toros et combien de faenas ? Chacun répondra ce qu'il a vu, ce dont il se souvient ou ce qu'il imagine avoir vu, note-t-il, mais les faits sont là, c'est la grammaire taurine, chaque toro est reçu près des barrières, puis en trois quatre véroniques et il est au centre, c'est bien au centre que l'on se doit d'être, non ? Le centre : exposition absolu et visible par tous, et tout d'abord par le toro. J'y suis, j'y reste, semble-t-il dire, comme l'affirment les enfants !
Économie du geste, geste de l'économie comme chez Beckett, un mot, deux mots, une phrase et cela suffit, toute profusion tue le mouvement interne du déplacement et de la phrase. En deux passes trois mouvements il dit : je suis un torero classique, et je m'accorde en un temps aux quatre temps du toro, le reste, les autres, il récitent ce que l'on attend d'eux, moi je sais et je suis. Leçon philosophique, Montaigne nous invitait à " faire court " à écrire en deux phrases trois mouvements, et ainsi dévoiler la transparence de sa pensée, celle du torero est d'évidence, et c'est cette évidence qui le rend unique, l'unique et son double invisible.




à suivre

Philippe Chauché


(1) José Tomás Román / Jacques Durand / Actes Sud / 2004

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