mercredi 19 novembre 2008


Milan Kundera - AFP

Oublions les mensonges, les diffamations, les imprécations, les anathèmes, le venin. L'écrivain est là, devant nous, il oppose à cette maladie du siècle, son art, celui du roman, on devrait le savoir, mais en ces temps de malédiction, il n'est pas inutile de le rappeler, lisons, ces mots là sauvent de toutes les allégations de la police politique :

" IRONIE. Qui a raison et qui a tort ? Emma Bovary est-elle insupportable ? Ou courageuse et touchante ? Et Werther ? Sensible et noble ? Ou un sentimental agressif, amoureux de lui-même ? Plus attentivement on lit le roman, plus la réponse devient impossible car, par définition car, par définition, le roman est l'art ironique : sa " vérité " est cachée, non prononcée, non-pronçable. " Souvenez-vous, Razumov, que les femmes, les enfants et les révolutionnaires exècrent l'ironie, négation de tous les instincts généreux, de toute foi, de tout dévouement, de toute action ! " laisse dire Joseph Conrad à une révolutionnaire russe dans Sous les yeux d'Occident. L'ironie irrite. Non pas qu'elle se moque ou qu'elle attaque mais parce qu'elle nous prive des certitudes en dévoilant le monde comme ambiguïté. Léonardo Sciascia : " Rien de plus difficile à comprendre, de plus indéchiffrable que l'ironie. " Inutile de vouloir rendre un roman " difficile " par affectation de style ; chaque roman digne de ce mot, si limpide soit-il est suffisamment difficile par sa consubstantielle ironie. " (1)

Inutile de porter une oreille aux rumeurs, aux assassinats, aux mensonges, à l'horreur dominante, le roman résiste, comme il l'a toujours fait, à tout ce tapage :

" ... Je dis donc que les femmes, ayant reçu des penchants bien plus violents que nous aux plaisirs de la luxure, pourront s'y livrer tant qu'elles le voudront, absolument dégagées de tous les liens de l'hymen, de tous les faux préjugés de la pudeur, absolument rendues à l'état de nature ; je veux que les lois leur permettent de se livrer à autant d'hommes que bon leur semblera ; je veux que la jouissance de tous les sexes et de toutes les parties de leur corps leur soit promise comme aux hommes ; et, sous la clause spéciale de ce livrer de même à tous ceux qui le désireront, il faut qu'elles aient la liberté de jouir également de tous ceux qu'elles croiront dignes de les satisfaire. " (2)

Face au désastre organisé, nous avons dans les mains ces livres, qui sont autant d'armes du bonheur et de la joie, le chemin peut paraître difficile, mais point de frayeur, il faut la laisser aux admirateurs du diable :

" Un néant de nuances où l'on se baigne immobile, ça s'ouvre n'importe où, n'importe quand : à trois heures de l'après-midi dans un square, en plein métro, ou au milieu d'une conversation ; alors un frémissement traverse les arbres, les banquettes, les tasses de café. A partir du moment où l'on a douté une fois de la réalité de l'existence, ce qui s'est entrebâillé ne se referme plus vraiment ; le néant se promène librement entre les choses, il se familiarise avec leur étrangeté, il devient pour vous une évidence. Et s'il vous arrive de faire confiance à ce vide qui vous sauve des faux-semblants, alors il sera toujours là, comme le filigrane de vos gestes, et parfois, quand vous baissez la garde, il vous remplacera. Ne soyez pas terrifié : l'abîme vous fait signe depuis lui-même, mais c'est de l'arbre, de la banquette ou de la tasse qu'il vous invite à jouir. Cette jouissance est l'élément du vide qui m'en venu en croisant Mara sur le pont de Bir-Hakeim : écumant comme une pluie grasse, couleur d'elle-même en fruit. Et ces visions forment des heures étranges qui, bout à bout, font un ruban de velours où viennent s'écrire ce que je nomme en souriant mes pensées. Car lorsqu'on passe toute chose au vide, et sa vie elle-même, et qu'on en revient gorgé de néant pour quelques jours, quelques semaines, quelques mois, en attendant le prochain saut, les noms qu'on donne à ces choses semblent dérisoires, et les pensées comiques. Seul le vide parle en elles, et les conduit dans le temps. Le monde s'ouvre ainsi ; ce qu'on nomme " la vie " n'existe pas autrement. " (3)

Nous voila avertis, place au bonheur, à la musique et au verbe :

" Mesa
Est-ce que tout est fini, Ysé ?
Ysé
Tout est fini !
Mesa
Est-ce qu'il n'y a plus rien à craindre ?
Ysé
C'en est fait.
Mesa
Plus rien, plus rien à attendre ?
Ysé
Plus rien que l'amour à jamais, plus rien que l'éternité avec toi !
Mesa
Je ne puis me débarrasser de cette Ysé ?
Il ne m'est pas possible
De me défaire de ces deux mains de femme à mes flancs ?
Ysé
Il ne t'est pas possible. Où tu es, je suis avec toi. " (4)

à suivre

Philippe Chauché





(1) Milan Kundera / L'art du roman / Gallimard
(2) Sade / Français encore un effort si vous voulez être républicains / in La Philosophie dans le boudoir / POL
(3) Yannick Haenel / Evoluer parmi les avalanches / L'Infini / Gallimard
(4) Paul Claudel / Partage de midi / Gallimard

mardi 18 novembre 2008

L'Etirement du temps



- C'est à se demander où vous voulez en venir ?
- Voyez-vous chère amie, je viens de nulle part, et m'emploie à y retourner.
- C'est l'opposé de ce que vous écrivez !
- Oh, vous savez ce que j'écris passe, s'envole, repasse, et lasse !
- Vous ne croyez donc en rien ?
- Si, en ce moment je crois dans ce que je vis là, dans ce que je vois, et cela me suffit. Je crois dans cet étirement du temps... cette permanence du corps, du votre, et du mien... je crois non seulement dans cet étirement du temps, mais aussi dans ces manières qui font de vous une belle personne, j'entends par là, vos manières de parler, de regarder, et de jouir. Qui douterait que cela ne fût pas la même chose.
- La formule est jolie, mais vous le savez, cet étirement du temps, comme vous l'appelez, ne suffit pas, en tout cas, je ne peux seulement m'en contenter.
- Mais personne ne dit cela, je me contente de vous parler de ce que nous vivons maintenant, pour le reste, ce qui adviendra, qui pourra advenir, que sais-je, pour le reste, nous avons quelques heures devant nous pour grandement nous y intéresser.
- Mais je ne viens pas seulement vous voir, pour ça !
- Belle remarque, je la fais mienne, je vous accueille pour tout autre chose, mais patiente, silence et lecture, voilà le programme :

" Guillaume de Machaut rapporte qu'il embrassait Péronne de la base de son cou jusqu'aux boutons de ses seins disant :
- Et j'étais comme l'homme nu qui se baignait jadis
En fleuve paradis.

Le paradis a été longtemps conçu comme le lieu d'où sortent les rivières en tant que fleuves.
Source des grottes.
Vulve des groupes.
Saint Noé disait : Il n'y a pas de paradis qu'il ne soit sur le bord d'une rivière qui ne mène à la mer. (1)

Voyez-vous ce que nous lisons là à l'instant ouvre un autre temps, que vous réclamiez avant que nous ne nous lancions dans ce voyage, sur le champ l'étirement du temps se transforme et se nourrit même de ce qui s'ouvre sous nos yeux, autres temps :



" - Vous êtes un acteur, me dit-elle. Au vrai sens du terme, bien entendu. Je ne m'étonne pas que les gens aient peur de vous, par moments.
- Je sais : il m'arrive de me faire peur à moi-même. Surtout si celui ou celle d'en face réagit en conséquence. J'ignore où il faut s'arrêter. Nulle part, je pense. Le mauvais, le laid, le mal n'existeraient plus, si nous nous laissions réellement aller. Mais quant à pénétrer les gens de cette idée, c'est une autre affaire ! En tout cas, c'est cela, la différence entre monde de l'imagination et celui du sens commun - qui n'a rien à voir avec commun, et qui n'est qu'enculage et insanité. Il suffit de s'arrêter net et de regarder les choses... regarder, je dis bien, et non penser, critiquer... pour que le monde ait l'air d'une parfaite loufoquerie. Et par Dieu, il est braque ! Aussi louf en temps normal, en temps de paix, qu'en temps de guerre ou de révolution. Fléaux de ce monde et panacée relèvent de la même folie. Pour la raison que l'on nous mène comme des chiens, à coups de fouets. Nous fuyons, fuyons... quoi ? Nous n'en savons rien. Nous fuyons la chose sans nom, un million de choses sans nom ! Une vraie débâcle, une vraie panique. Sans un dernier asile où nous réfugier... sauf si, comme le disais, on s'arrête net, pile. Si on arrive sans perdre l'équilibre, sans se laisser emporter par la ruée, peut-être alors a-t-on une chance de se ressaisir... d'agir, si vous voyez ce que je veux dire. Vous voyez bien où je veux en venir... Du matin où on ouvre un oeil, jusqu'au moment de se mettre au lit, tout n'est que mensonge, frime, escroquerie. Tout le monde le sait, et chacun s'emploie de son mieux à perpétuer cette sale blague. C'est pour cela que nous nous regardons avec tant de foutu dégoût les uns des autres. Pour cela qu'il est facile de fabriquer de toutes pièces une guerre, un pogrome, une croisade contre le vice, n'importe quelle saleté que l'on veut. C'est tellement plus facile, toujours, de céder, d'aplatir la gueule à un type ; au fond, tout ce que nous demandons dans nos prières, c'est d'être refaits, mais refaits proprement et sans retour. Si nous avions encore la force de croire en un Dieu, ce serait un Dieu de Vengeance. Et c'est de tout coeur que nous lui ferions confiance pour le coup de balai final. Il est trop tard pour que nous prétendions nous-mêmes nettoyer le gâchis. Nous pataugeons dedans jusqu'aux yeux. Nous n'avons que faire d'un nouveau monde. Ce que nous voudrions, c'est qu'on mît fin au gâchis qui est notre oeuvre. A seize ans, on peut croire en un monde nouveau... en quoi est-ce que l'on ne croit pas, en fait ? Mais à vingt ans on est condamné, et on le sait. A vingt ans, on est tenu bien en mains, et le plus qu'on puisse espérer, c'est de s'en tirer avec ses deux jambes et ses deux bras indemnes. Ce n'est pas que l'espoir se fane et passe peu à peu... les gens continuent à espérer jusqu'à leur lit de mort. L'espoir est un signe funeste ; symbole d'impuissance. Le courage n'est pas plus utile : le courage est à la portée de tous - pour ce qu'il ne faut pas. Le mot juste me manque... à moins que je n'emploie un terme comme vision. Et par là je n'entends pas l'image projetée de l'avenir, de Dieu sait quel idéal inventé et devenu réalité. J'entends quelque chose de plus flexible, de plus constant - une sorte de sur-vue permanente... de troisième oeil. Nous avons eu cela autrefois. Il a existé une sorte de clairvoyance, naturelle et commune à tous les hommes. Puis vint l'intelligence
; et cet oeil qui nous permettait de voir la totalité, et autour de la totalité, et par delà, le cerveau l'a absorbé ; et notre conscience du monde, celle que nous avions les uns des autres, a emprunté de nouvelles voies. Alors fleurit partout notre cher petit moi ; alors vint au moi la conscience de soi, et avec elle la suffisance, l'arrogance, l'aveuglement, une cécité comme on n'en avait jamais encore vu... non, pas même chez les aveugles...
- Où allez-vous chercher ces idées ? me demanda soudain Rebecca. Ou bien est-ce que ça vous vient comme ça, l'inspiration du moment ? Attendez une minute... il y a une chose que je voudrais vous dire. Ces pensées qui vous viennent, est-ce qu'il vous arrive de les jeter sur le papier ? Et au fait... de quoi est-il question, dans ce que vous écrivez ? Vous ne m'avais rien montré. Je n'ai pas la moindre idée de ce que vous faites.
- Oh, quant à ça, dis-je, il vaut autant que vous n'ayez rien lu... " (2)

Il nous reste à vérifier d'autres liaisons, d'autres combinaisons, d'autres transmutations, mais convenez-en c'est une autre histoire.

à suivre

Philippe Chauché

(1)Le bois sacré / Pascal Quignard / Les Paradisiaques / Grasset
(2)Henry Miller / La crucifixion en rose / Sexus / traduc. Georges Belmont / Buchet/Chastel

lundi 17 novembre 2008

Toujours Lui



Il est là, fidèle aux passions européennes, il est là avec cette vive envie de mots et de peaux. Lisons :

" Elles vinrent à midi, et jusqu'à une heure que nous nous mîmes à table je leur ai tenu que des discours sages et moraux avec beaucoup d'onction. J'avais du vin de la Mancia (orthographe italienne de vin de la Mancha), exquis, mais dont la force égale celle du vin de Hongrie. Ces pauvres filles n'étaient pas accoutumées à passer à table deux heures, et à ne se lever qu'après avoir éteint l'appétit. Non accoutumées aux vins parfaits, elle ne se soûlèrent pas, mais elles devinrent toutes en flammes et d'une gaieté dont elles n'avaient jamais ressenti la pareille. J'ai dit à la cousine aînée, qui pouvait avoir vingt-cinq ans, que j'allais la masquer en homme, et je l'ai vue effrayée. Donna Ignacia lui dit qu'elle était bien heureuse d'avoir ce plaisir, et la cousine cadette réfléchit que cela ne pouvait pas être un péché.
- Si c'était un péché, leur dis-je, croyez-vous que je vous le proposerais ?
Donna Ignazia qui savait le légendaire par coeur dit que la glorieuse Ste Marine ( Ste Marine vécut en garçon dans un ermitage en Bithynie, d'abord avec son père, puis ne ermite. Accusée d'être l'amant d'une fille avec qui elle avait eu affaire en qualité de clerc et qui fut trouvée enceinte, elle fut sévèrement punie. On ne la reconnut femme qu'après sa mort ) avait passé toute sa vie habillée en homme, et à cette érudition la grande cousine se rendit. J'ai alors fait le plus pompeux éloge de son esprit, et je l'ai engagée par là à me convaincre que je ne me trompais pas en lui en attribuant beaucoup.
- Venez avec moi, lui dis-je, et vous autres attendez ici, car je veux jouir de votre surprise lorsque vous la verrez paraître devant vous devenue homme.
Elle vint, faisant un effort sur elle-même, et ayant mis devant elle tout son accoutrement d'homme, je l'ai fait commencer par se déchausser, mettre de bas blancs et les souliers qui lui allaient mieux. Je me suis assis devant elle en lui disant qu'elle pécherait mortellement si elle me soupçonnerait des intentions moins qu'honnêtes, car pouvant être son père, il n'était pas possible que j'en eusse. Elle me répondit qu'elle était bonne chrétienne, mais pas une sotte. Je lui ai tiré moi-même les bas, et je lui ai mis des jarretières en lui disant que je n'aurais jamais cru qu'elle eût ni la jambe si belle, ni la peau si blanche, et elle rit. Flattée par mon éloge, elle n'osa pas s'opposer à la raison que j'ai voulu avoir de louer ses cuisses, que cependant que je n'ai pas voulu toucher, ce qui l'édifia. Le fait est qu'elles étaient belles et magnifiques. J'ai vu comme tant d'autres fois que sublata lucerna nullum discrimen inter feminas. ( quand la lampe est éteinte, toutes les femmes sont égales ). Proberbe vrai pour ce qui regarde la jouissance matérielle, mais faux, et très faux pour ce qui regarde l'amour. L'aimant de l'âme gît sur la figure ; ce peut être une forte preuve que l'homme a une âme tout à fait différente de celle des bêtes. " (1)

Et dire que notre écrivain est toujours aussi mal vu, aussi mal lu, aussi mal aimé, c'est tant mieux finalement.

à suivre

Philippe Chauché

(1) Casanova / Histoire de ma vie / Volume 11 / Robert Laffont

dimanche 16 novembre 2008

Regards

Nécessité du regard, force, allégresse, sagesse, surprise, éblouissement, trouble, surprise, nécessité, évidence du regard.
Regard illumine, transforme et saisit.
Regard : écriture permanente.

" Ceci aussi: je suis persuadé qu'il faut écrire en dessous de sa joussance.
Ne pas chercher sa pensée en écrivant.
Penser d'abord sans doute... Ecrire beaucoup plus tard ensuite.
Laisser rouler du haut de la montagne.
Et en somme, d'abord, moins encore avoir pensé qu'avoir été. (1)

Mesurez son regard, laissez-vous porter par ses illuminations. Ce qu'elle dit dans ce regard-là, c'est le plaisir absolu d'être. Je suis, donc le regarde. Belle leçon de jouissance. Regarder c'est jouir, et cela se mêle merveilleusement à l'art de vivre.

à suivre

Philippe Chauché

(1)Francis Ponge / Tome Premier / Gallimard

samedi 15 novembre 2008

L'Art d'Ecrire



C'est ainsi finalement qu'il convient de traverser le siècle, les siècles, l'Europe, l'art d'écrire et les corps, avec cette insouciance naturelle, ce naturel réjouissant, cette force du regard et des mots, c'est ainsi qu'il a saisi ce siècle vivifiant, dans le mouvement de la plume et des femmes, l'un ne va pas sans l'autre.

" Plein de mon bonheur, je suis allé prendre mes filles, qui jouirent de toute la comédie comme moi, sans la moindre interruption. Arrivant à l'auberge, j'ai ordonné à la voiture de revenir à deux heures, et nous allâmes nous mettre devant le feu, tandis qu'on se fatiguait à ouvrir les huîtres qui ne nous intéressaient plus comme les deux premières fois. Ces filles avaient pris vis-à-vis de moi la contenance qui convenait à mon état actuel. Emilie avait l'air d'une personne qui, ayant vendu de la bonne marchandise à crédit, conserve un air de prétention à cause du bon marché qu'elle a fait à l'acheteur. Armelline, tendre, riante, et peu humiliée, me parlait des yeux et me faisait souvenir de la parole que lui avais donnée. Je ne lui répondais que par des baisers enflammés qui la rassuraient, mais qui en même temps lui faisaient prévoir que je voudrai augmenter de beaucoup les devoirs que j'avais contractés avec elle. Elle me paraissait résignée, et avec le contentement de l'âme, je me suis mis à table ne m'occupant que d'elle. Emilie, à la veille de se marier, n'eut pas de peine à croire que je ne la négligeais qu'à cause d'un sentiment de respect qui me paraissait dû au sacrement avec lequel elle allait se lier.
Après notre souper gai et voluptueux comme de coutume, je me suis mis sur le large sofa avec Armelline, où j'ai passé trois heures que j'aurais pu me rendre délicieuses, si je ne m'étais pas obstiné à vouloir la dernière faveur. Cette fille n'y voulu jamais consentir. Ni mes caresses, ni mes paroles, ni souvent mes emportements ne purent cependant jamais lui faire perdre sa douceur. Tendre entre mes bras, tantôt souriante et tantôt amoureusement triste dans le plus éloquent silence, elle ne m'accorda jamais ce que je poursuivis toujours à vouloir, sans cependant avoir jamais la mine de me le refuser... " (1)

C'est le grand théâtre de la comédie amoureuse, et personne n'est dupe, ni Jacques Casanova de Seingalt, ni Armelline, ni Emilie, ni toutes les autres, la comédie donne cette joie vivifiante qui fait bien écrire, et bien aimer, question de style accordé aux situations.

" Mais malgré les rideaux baissés la lune luisante donnait à la chambre assez de lumière pour me laisser discerner les plus charmants profils dans la favorable distance où elle était allée se mettre. Tout ce manège me paraissait fait que pour rendre plus ardent ; mais Pauline savait qu'elle n'avait pas besoin d'employer d'art.
Pauline vint dans mes bras, et nous nous concentrâmes d'abord dans un profond silence. Nos feux se confondirent, et ses gémissements furent mes sûrs garants que ses désirs étaient plus vifs que ceux que je ressentais, et que ses besoins étaient plus grands que les miens. Le devoir indispensable de ménager son honneur me fit soudain faire halte, et recueillir dans un mouchoir les glorieuses marques de sa vertu dont je venais de triompher. " (2)

Victoire de la littérature, victoire du roman de vie sur la pornographie, il suffit de le vérifier, cela saute aux yeux. Victoire de la vie et du corps, mot à mot, peau à peau, corps à corps, verbe à verbe. Quels éclats, quel bonheur, quelle force, quelles envolées, quels silences, c'est ainsi qu'il traverse la vie et que la vie s'en réjouit. Et puis, plume alerte, il écrit sur son siècle, sur ces Cours qu'il fréquente, ces Salons qui l'accueillent, ces femmes qu'il séduit, et qui le séduisent. Une vie multiple, vécue à la bonne distance, ce n'est point une leçon de morale, c'est un art de vivre qu'il s'applique sagement, pour le reste, silence. Lisons.

à suivre

Philippe Chauché
(1) Casanova / Histoire de ma vie / Volume 12 / Robert Laffont
(2) d° / Volume 9 / d°

vendredi 14 novembre 2008

L'Art du Vide



" Le ciel a ses signes, la terre ses linéaments, la lune ses phases, le soleil ses actions, les saisons leurs fruits, les repères sidéraux leurs révolutions, le yin et le yang leurs influx, les cinq éléments leurs opérations, les cinq régulateurs leurs orbes, les cinq notes leurs harmoniques, les cinq intonations leurs milieux, les cinq saveurs leurs mélanges, les peines et les récompenses leur action restrictive. Tous ces facteurs sont les manifestations du principe ultime, lequel ne peut être évoqué que par ces stances :

Derrière, on ne voit pas son dos,
Devant, on ne voit pas sa tête.
Il parfait et oeuvre en demeurant caché.
Il ne peut être ni représenté ni nommé.
S'il faut à toute force le décrire, je dirai :
Trouble, confus, en son sein est une image,
Trouble, confuse, en cette image est un emblème,
Obscur, obscur, en cet emblème est une essence,
Très véridique et très réelle.


Sache faire retour au sans forme : quand les esprits se montrent, ils ne peuvent oeuvrer pour les hommes. C'est pourquoi le sage prise l'action nocturne. " (1)

à suivre

Philippe Chauché

(1) Le Ho-Kouan-Tseu / Précis de Domination / Allia

mercredi 12 novembre 2008

Absences, Vides et Curiosités (2)




" Elle s'amusait de tout, avec cette élégante distance qui pour nombre d'observateurs, en faisait une écervelée, de ces filles que l'on a plaisir à rencontrer, mais que l'on s'empresse d'oublier disait l'un, car en l'écoutant, en la regardant, on voit poindre l'ombre d'un poignard qui en une seconde peut vous frapper, sa beauté froide n'arrange pas les choses, et son ironie devient très vite insupportable ajoutait l'autre, même si je peux avouer qu'elle est fort séduisante, et ainsi de suite. Elle n'ignorait rien des remarques qu'elle déclenchait, cela aussi l'amusait. Elle prenait la vie de face, comme une danseuse, avec cette légèreté naturelle, et tragique qui en effrayait plus d'un, enfin ceux qui rêvaient de trouver en elle une sorte de soeur amoureuse. Je ne suis la soeur de personne, m'avait-elle répondu un jour, lorsque j'évoquais ces remarques livrées par quelques hommes qu'elle avait croisés dans les soirées où elle apparaissait comme la lune et disparaissait comme une comète. Je ne suis, je le répète la soeur de personne et mes amoureux savent ce que cela veut dire avait-elle répété. C'est cette phrase entendu un soir d'été sur la terrasse de cet hôtel particulier où des femmes et des hommes s'adonnaient à l'éphémère plaisir de la débauche luxueuse, faite de coupes de champagne ponctuées de remarques sur l'art et la politique, qui m'a ... " La lettre s'arrêtait là, sans trop savoir s'il ne l'avait jamais terminée, où s'il s'était amusé comme il le faisait souvent à brouiller les pistes.

à suivre

Philippe Chauché

lundi 10 novembre 2008

L'Amateur Aventurier (2)

Il ne savait trop où il l'avait pour la première fois croisé, peut-être dans le salon de musique de cet hôtel de la côte où il séjournait parfois lorsque le temps lui était donné de dépenser beaucoup d'argent, d'écrire un peu, et de dormir, il croisait beaucoup de femmes en ces temps, plus ou moins solitaires, plus ou moins jeunes, plus ou moins amoureuses, mais le plus souvent très riches.
Les coupes de champagnes s'échangeaient comme autant de banalités sur l'art moderne, la bourse, la décadence, le suicide, le commerce, la littérature, la musique de jazz, et les courses de chevaux, qu'il prenait un certain plaisir à suivre au bras d'une anglaise anorexique et amoureuse de Francis Scott Fitzgerald.
Il la fixa, puis revint à la lecture qui l'occupait, son regard était toujours aussi vif, se dit-il, il se souvenait de ce regard, étrange pensa-t-il comme la mémoire se dévoile petit à petit lorsque l'on tire sur le seul fil que l'on possède et qui s'avère être une sorte d'amarre du souvenir menant sans effort au paquebot aperçu. Il demanda une nouvelle coupe de champagne et pria le garçon de salle d'en poser une sur la table de la belle inconnue au regard de glace, nous verrons bien pensa-t-il, si sa mémoire va découvrir sur l'une de ses étagères le vague souvenir de mon visage, même si je dois être difficilement reconnaissable, cette pensée le fit sourire, et il porta la coupe à ses lèvres.

- Le vent se lève, l'orage approche, nous devrions passer au salon de musique cher ami, nous allons prendre froid !

- Je vais vous suivre belle amie, mais permettez que je reste encore quelques instants sur le pont, j'ai quelques comptes à régler avec l'océan !

Il se dirigea vers le pont supérieur du Paquebot, le souvenir de l'inconnue du salon le hantait depuis des jours, il alluma une cigarette et fixa la ligne fuyante du large.

"... Son projet de mettre fin à sa vie l'apaisait, même si celle-ci, après le dernier tournant qui l'attendait encore, ne devait pas changer. Comme la fermentation dans le vin, l'espoir bouillonnait en elle que la mort, l'épouvante n'étaient pas le dernier mot de la vérité. Elle n'éprouvait aucun besoin d'y réfléchir. Elle ressentait même de l'angoisse devant ce besoin auquel Ulrich cédait si volontiers, et c'était une angoisse combative. Elle sentait bien que de tout ce qu'elle saisissait avec tant de force, rien n'échappait entièrement au soupçon de n'être qu'apparence. Mais cette apparence, non moins sûrement, contenait de la réalité fluide, diluée : peut-être, pensait Agathe, une réalité non encore changée en terre. Et, dans l'un de ces instants miraculeux où le lieu qu'elle occupait semblait se dissoudre dans le vague, elle put croire que derrière elle, dans l'espace où le regard ne peut jamais pénétrer, Dieu se tenait. Cet excès l'effraya. Un espace, un vide terrifiants l'envahirent soudain, une clarté sans limites assombrit son esprit et jeta son coeur dans l'anxiété. Sa jeunesse, prompte à ces inquiétudes qu'entraîne l'inexpérience, lui murmura qu'elle était en danger de laisser s'aggraver les débuts d'un délire : elle désira revenir en arrière. Violemment, elle se représenta qu'elle ne croyait pas en Dieu. Elle ne croyait plus en lui, en effet, depuis qu'on lui avait appris à le faire, conformément à la méfiance qu'elle éprouvait généralement à l'égard de tout ce qu'on lui avait enseigné. Elle était rien moins que religieuse dans ce sens précis qui tend à une conviction surpra-terrestre ou simplement morale. Mais, épuisée et tremblante, elle dut s'avouer à nouveau, un instant après, qu'elle avait senti " Dieu " aussi nettement qu'un homme qui eût été derrière elle pour lui mettre un manteau sur les épaules. " (1)

à suivre

Philippe Chauché

(1) L'homme sans qualités / Robert Musil / traduc. Philippe Jaccoottet / Ed du Seuil

dimanche 9 novembre 2008

Ce Seul Visage



à suivre

Philippe Chauché

jeudi 6 novembre 2008

mercredi 5 novembre 2008

Eclats de Paradis



"... Je n'ai jamais lu d'apologues de Tchouang-tseu qui ne fussent des leçons de musique.
Qu'est-ce que la musique ?
Monter et descendre le temps.
Qu'est-ce que la littérature ?
Monter et descendre le temps.
Qu'est-ce que la pensée ?
Monter et descendre le temps. "(1)

" Savoir en quoi consiste l'action du Ciel et savoir ( en même temps ) en quoi consiste l'action humaine : il n'y a rien au dessus de cela. Celui qui sait en quoi consiste l'action du Ciel vit selon le Ciel. Celui qui sait en quoi consiste ( véritablement ) l'action humaine nourrit ce que sa conscience saisit au moyen de ce qu'elle ne saisit pas. " (2)

Et il se demanda s'il en était de même du temps. Il ne sut répondre. Il reprit sa lecture attentive et se servit une coupe de champagne. Le temps comme les bulles du vin, éclatait en mille mots choisis.

à suivre

Philippe Chauché



(1) Les roches de Liu-leang / Pascal Quignard / Les Paradisiaques / Grasset
(2) Tchuang-tseu / Jean François Billeter / Leçons sur Tchouang-tseu / Editions Allia

lundi 3 novembre 2008

La Musique du Corps



Il se demandait quelle était cette attraction étrange qu'exerçait sur lui les musiciens, il s'en étonnait même parfois, et puis reprenait ses esprits, c'était pourtant simple, les musiciens, et singulièrement les musiciennes offraient en l'espace d'un temps ce que leur corps avait de plus secret, la musique révélait, révélait ce que pouvait dissimuler les mots, et en même temps l'évidence lui sautait aux yeux, tout cela parlait, tout cela poursuivait le roman du temps, comme la musique, il y avait donc au coeur même de la partition un révélateur qui transformait celle qui y posait les yeux et les doigts, les partitions se touchent du regard et de la peau, comme les instruments pensait-il, et cette attraction voluptueuse venait sûrement de là, de cette transmutation des notes et des regards. Ce qu'il cherchait dans la musique et les musiciennes c'était une joie foudroyante, et il l'éprouvait directement chez les écrivains avec lesquels il conversait souvent, lui même écrivait en musique, la musique s'écoulait de sa page, et du premier regard, de la première écoute précise, il savait si ce qu'il venait d'écrire passait la rampe musicale de la partition romanesque. Il se souvenait ainsi de Dante épris du Palais des Papes, de Paul Claudel libre et heureux sur une colline qui domine le fleuve gris et sombre qui roule dans la vallée, d'autres noms s'invitaient et sa mémoire les laissait s'installer pour cette fête de la liberté retrouvée. Il se demandait pourquoi les musiciennes le fascinaient, et d'où venait cette attirance singulière, simplement de la musique du corps pensa-t-il un soir où privé de voix par quelques orages terribles il écoutait à nouveau et comme jamais l'italienne éblouissante.





à suivre

Philippe Chauché

samedi 1 novembre 2008

La Musique Seule



S'il dût avoir un regret c'est celui de ne pas être musicien, non pas amateur, mais musicien, absolument musicien, dans la peau et le coeur, dans l'instant et le temps, il en écoute souvent, lorsque le jour se lève ou que la nuit s'annonce, il en écoute parfois en belle compagnie, comme si là, en ces instants bénis, seule la transparence mélodique pouvait faire naître d'autres accords de corps, comme si la musique sauvait, lui dit un jour une belle aventurière, mais elle sauve lui répondit-il , il faut s'en persuader chère amie, elle sauve de la mort, des arrangements avec le diable, du petit commerce pornographique, du mensonge, de la douleur, de la pluie et du beau temps, la musique sauve la musique, c'est cela douce amie sa force et sa transcendance.

à suivre

Philippe Chauché

vendredi 31 octobre 2008

Le Souffle des Dieux




" De son berceau de brume, à peine sortie l'Aurore aux doigts de rose, qu'Ulysse revêtait la robe et le manteau. La Nymphe se drapa d'un grand linon neigeux, à la grâce légère ; elle ceignit ses reins de l'orfroi le plus beau ; d'un voile retombant, elle couvrit sa tête, puis fut toute au départ de son grand coeur d'Ulysse. Tout d'abord, elle vint lui donner une hache aux deux joues affûtées, un gros outil de bronze, que mettait bien en mains un manche d'olivier aussi ferme que beau ; ensuite elle apporta une fine doloire et montra le chemin vers la pointe de l'île, où les arbres très hauts avaient poussé jadis, aunes et peupliers, sapins touchant le ciel, tous morts depuis longtemps, tous secs et, pour flotter, tous légers à souhaits. Calypso lui montra cette futaie d'antan, et la toute divine regagna son logis. Mais lui, coupant ses bois sans chômer à l'ouvrage, il jetait bas vingt arbres, que sa hache équarrit et qu'en maître il plana, puis dressa au cordeau. Calypso revenait : cette toute divine apportait les tarières.
Ulysse alors perça et chevilla ses poutres, les unit l'une à l'autre au moyen de goujons et fit son bâtiment. " (1)

Nous y sommes, nous allons embarquer, ce radeau là conviendra à quelques élues, fidèles à quelques principes, à quelques auteurs des hauteurs, nous ne craignons aucune tempête, aucun orage de nous effraie, nous avons pour nous l'insolence de la liberté, la liberté du corps délivré, envolé dans le souffle des dieux.
C'est dans ce radeau que nous allons inventer d'autres attirances, d'autres frôlements, d'autres aventures dont vous ignorez les floraisons et les frissons, certes ce voyage n'est pas sans risque, mais quel voyage l'est-il, certes cette aventure du corps n'est pas donnée à tout un chacun, mais toutes savent ce qui les attend, une traversée du siècle de la lumière.



" Assis prés de la barre, en maître il gouvernait : sans qu'un somme jamais tombât sur ses paupières, son oeil fixait les Pléiades et le Bouvier, qui se couche si tard, et l'Ourse, qu'on appelle aussi le Chariot, la seule des étoiles, qui jamais ne se plonge aux bains de l'Océan, mais tourne en même place, en guettant Orion ; l'avis de Calypso, cette toute divine, était de naviguer sur les routes du large, en gardant toujours l'Ourse à gauche de la main.
Dix-sept-jours, il vogua sur les routes du large ; le dix-huitième enfin, les monts de Phéacie et leurs bois apparurent : la terre était tout près, bombant son bouclier sur la brume des mers. " (1)

Nous avons ainsi vogué, traversé ces mers qui se reflètent dans la courbe étoilée qui nous éclaire, ainsi nous avons filé tels des poissons d'or et d'argent, sans autre pensée que celle d'être attentifs aux signes du vent et des dieux complices, ainsi de nos corps nous avons fait des compas et les boussoles vigilantes, nos amies n'ignoraient rien de ces codes appris au fil du temps, elles se postaient à l'avant du radeau du bonheur avec dans les yeux les éclats d'étoiles de soie et de poissons complices.

Ce voyage ouvre sur mille mots tendus comme les voiles que nous embrassons de la main.

à suivre

Philippe Chauché

(1) Odyssée / Homère / Bibliothèque de la Pléiade / traduc. Victor Bérard / Gallimard

jeudi 30 octobre 2008

L'Air du Temps (2)

Le temps s'y prête, il suffit de lever les yeux, plafond bas, pluie glacée. D'aller voir au plus bas, au raz du gazon de pierre, ce n'est alors que marrons de cuir, coton épais, velours côtelé, laine vacharde, cols déroulés, corps enfermés, prisons étanches à toutes les vibrations sensuelles, écharpes tricotées industriellement ou manuellement, ce qui vous en conviendrez est la même chose, au pays du laid, le plaid qui protège la gorge, est un serpent qui étouffe votre souffle, le moindre élan de peau, et le premier mot. Disparus donc les blancs ébouriffants, les rouges carmins, les jaunes andalous, les verts olives, les gris sensuels, les noirs en fleur, les bleus mousseux, les ors et les nacres. Les hommes passent et les femmes suivent, ou l'inverse, comme il vous plaira, les parapluies vous éborgnent, les bottes sales vous écrasent, les visages frileux vous éclaboussent. Le temps s'y prête, il suffit de lever les yeux ou d'aller voir plus bas de quoi il retourne. Alors tentons une éclaircie, un effet printanier, un saut dans un autre air du temps, traversons l'espace et le brouillard :



Voilà, il suffisait d'y penser.

à suivre

Philippe Chauché

dimanche 26 octobre 2008

Les Envolées du Corps



Le corps de l'acteur, porteur d'eau, de vin, de sang, et de mots, le corps de l'acteur traverse le temps et embrasse le verbe, il le digère, le malaxe, le retourne et détourne, le corps de l'acteur respire les phrases, embrasse les phrases, précipite les noms dans son foyer incandescent, le corps de l'acteur muscle chaque réplique, le corps de l'acteur lorsqu'il rencontre le corps de l'écrivain est invité a se faire mouvement de mots, chanteur des métaphores, élévation de verbes, souffle continue d'adjectifs, il devient noms de théâtre, théâtre des noms du corps de l'acteur et de l'écrivain.

Écoutons :

" 63. Entreprendre la radiographie du langage à travers le corps révélateur de l'espace, entendre les sons du langage raisonnant dans la matière, apercevoir soudain le drame spatial de la parole, son croisement avec la matière, sa sexualité avec l'espace. " (1)
" 68. Il y a parfois à traverser les éboulis du langage. " (1)
" 73. Montrer la parole sortant des mots. Faire la pensée visiblement traverser l'air, rendre le langage ardent, c'est-à-dire d'abord le montrer matériel. L'air et le langage : montrer leur amour, leur croisement combustif. Ouvrir les mots comme des fruits, en offrir la chair irriguée, traversée, évidée, fléchée de souffles..."
(1)

L'acteur a du corps, du souffle, de la vie à revendre, du temps à transpercer, des muscles à irriguer, le corps de l'acteur souffle, transperce, irrigue les mots et les oreilles, les pieds et les yeux.

Lisons :

" 207. " L'esprit respire. " Voilà ce que notre pensée, notre langue oublie toujours. Le français ni l'allemand, ni les autres langues d'Europe, n'ont su conserver le même mot pour l'esprit et pour le souffle, comme le font l'hébreu dans rouah, le grec dans pneuma. Le spirituel, ce n'est pas l'immatériel, c'est le respiré : l'esprit n'est pas le contraire de la matière mais sa métamorphose, son offrande. L'esprit est une donnée de la matière. " (1)

L'acteur Louis Castel souffle du Novarina dans quelques temps à la Maison de la Poésie, c'est à Paris sur verbe.

à suivre

Philippe Chauché


(1) Lumières du corps / Valère Novarina / P.O.L.

jeudi 23 octobre 2008

Les Corps Offerts



" Sur les évolutions des acrobates, le bonheur des amoureux, les quêtes de leur désir, les danseurs du temps, l'extase qui les porte, l'arc bandé et le cri étrange qui la concluent.
Il y a une connivence virtuose des corps quand ils désirent qui le fait parvenir à peu près à l'état de célestes.
Ils s'envoyaient en l'air.

Si le paradis a des habitants, ce sont les acrobates.
Le septième ciel où ils volent et tournoient comme des oiseaux dans le ciel.
Des écureuils sur le tronc des arbres.
Des cabris sur la paroi toute blanche de neige de la montagne.
La crainte de tomber et de mourir excite l'âme.
Ou l'invente.
Il y a une joie d'abîme dans les caprices des cabris. (1)

C'est en danseur que nous devons nous fondre dans la vie réelle et épouser le temps, les amours du temps piègent le diable, les sauts et les glissements déjouent les piègent que l'on nous tend, les corps qui s'élèvent trompent l'apesanteur générale, c'est en danseur que nous défions la misère générale. L'espace, le ciel nous appartiennent, les fleurs invisibles que nos ailes frôlent nous couvrent de parfums paradisiaques, nos amoureuses l'ignorent, même si parfois l'étrangeté de notre regard les trouble, les oiseaux de nuit que nous croisons dans nos dérives enjouées nous parlent du rêve secret des flèches des cathédrales, des feuilles des platanes centenaires, des romans des étoiles qui brûlent leurs plumes, et de la mémoire des villes qui s'élève portée par le vent venu de la mer.

à suivre

Philippe Chauché


(1) Danse / Les Paradisiaques / Pascal Quignard / Grasset

mardi 21 octobre 2008

Le Temps Aimé (3)



Il n'est pas interdit de penser que ce tableau là, aurait en ces temps beaucoup de mal à trouver sa place dans le charabia qui s'expose, dans le chichi qui s'affiche et le blabla vidéo qui s'impose comme une nouvelle divinité de l'art vivant.

L'art ne peut être que vivant ou mort, pas d'alternative, et cela d'évidence n'a rien à voir avec sa modernité, l'art vivant est celui d'artistes qui affirment leur modernité dans leur manière d'être là, dans la vie immédiate, à chaque fois que nous regardons leurs toiles, que nous écoutons leurs musiques, que nous lisons leurs livres, notre regard fertilise leurs créations.

L'art vivant transperce le diable, c'est sa force qu'il naisse au 17° siècle ou aujourd'hui, le temps ne fait rien à l'affaire, car ces artistes vivants sont le temps même.



à suivre

Philippe Chauché

dimanche 19 octobre 2008

La Solitude Joyeuse ( 2 )



Ce soir, sera un autre soir, c'est ce qu'il m'a dit devant une coupe de champagne dans notre café des Hauteurs, c'est ainsi que désormais nous le nommerons, un autre soir, car nous l'avons choisi, comme pour ces peintres dont nous échangeons les traces, elles deviennent sous notre regard, celles du mouvement de la peinture admirée, il en va de même, voyez-vous de la littérature et de la musique, à leur contact nous nous transformons, comme d'ailleurs nous transformons ce qui s'est écrit, je crois que nous servons de révélateur secret à ces phrases imprimées, à notre contact elles se bonifient, notre cerveau est une bibliothèque mouvante, j'aime à penser que c'est ce contact unique qui illumine les yeux de ces femmes que nous aimons. Notre alchimie est faite d'éclats de regards, d'envolées de mots et de mouvements intérieurs, cet autre soir révélera tout cela, rien ne sera facile, a t-il ajouté, rien ne sera simple, mais nous le rendrons à l'évidence, il nous faut traverser le Néant et les Catastrophes, il nous faut nous incruster dans toutes les crevasses du diable, c'est alors seulement, je le crois cher ami, alors seulement que nous éclairerons de nos yeux qui déchirent le temps, cet autre soir décidé.

" Les filles du chant sont venues :
- " Veux-tu de nous ? Nous sommes nues,
nos lèvres sentent la lavande "...
- Je songe aux ravins de Finlande
où dorment des soldats de gel...
Les vierges de sel du poème
m'ont dit : - " Il est temps qu'on nous aime !
Nous sommes nues sous la peau. "
- Je songe aux navires sous l'eau
noyés derrière les vitrines...
Les molles putains de mon songe
me crient : - " Lâche pied et plonge,
que les poissons sont frais et muets ! "
- Je songe aux forçats d'Allemagne :
ils sont maigres sous le fouet...
Les douces mères du sommeil
me choient : " Couche-toi ! Les orteils
dressés vers la pointe du somme.
La belle-au-bois qui dort dans l'homme
ne se nourrit que de baisers... "
- Je songe aux énormes brasiers
qui brûlent autour de la terre...
La Vieille édentée de la mort
m'a dit : " Chaque cheval a son mors.
Ton lot sur terre est la mort lente.
Que ça te déplaise ou non, chante !
Nul être n'a droit au merci...
A quoi penses-tu, ombre vague ? "
- O très chère, je songe à Prague !
Je n'entends pas, je n'entends plus
les prières de ses synagogues... " (1)

à suivre

Philippe Chauché

(1)Refus du Poème / Au temps du poème / Le mal des Fantômes / Benjamin Fondane / Verdier

vendredi 17 octobre 2008

Le Miracle de l'Acteur




" C'est à vous que je parle, hommes des antipodes,
je parle d'homme à homme,
avec le peu en moi qui demeure de l'homme,
avec le peu de voix qui me reste au gosier,
mon sang est sur les routes, puisse-t-il, puisse-t-il
ne pas crier vengeance !
L'hallali est donné, les bêtes sont traquées,
laisez-moi vous parler avec ces mêmes mots
que nous eûmes en partage -
il reste peu d'intelligibles !

Un jour viendra, c'est sûr, de la soif apaisée,
nous serons au-delà du souvenir, de la mort
aura parachevé les travaux de la haine,
je serai un bouquet d'orties sous vos pieds,
- alors, eh bien, sachez que j'avais un visage
comme vous. Une bouche qui priait, comme vous.

Quand une poussière entrait, ou bien un songe,
dans l'oeil, cet oeil pleurait un peu de sel.
Et quand une épine mauvaise égratignait ma peau,
il y coulait un sang aussi rouge que le vôtre !
Certes, tout comme vous j'étais cruel, j'avais
soif de tendresse, de puissance,
d'or, de plaisir et de douleur.
Tout comme vous j'étais méchant et angoissé
solide dans la paix, ivre dans la victoire,
et titubant, hagard, à l'heure de l'échec ! " (1)

Voilà comment cela s'écrit, voyez comment cela se joue. Là devant nous, le miracle de l'acteur, retenez son nom, c'est un roman : Alain Cesco-Resia (2).Voyez le silence de ses mains qui dessinent sur quelques centimètres l'espace du poème, écoutez son regard des hauteurs, cet homme est un oiseau des hautes mers, admirable. C'est un torero qui affronte droit la charge terrible de la scène, les pieds sur la scène dans le sable noir, la tête dans l'élévation du poème, théâtre du courage, courage du verbe porté comme une offrande, admirable acteur, acteur de la transcendance, de la statuaire, de la nuance, de la grâce, du verbe mouliné dans une bouche de création. Ecoutez cette parole et comme elle est offerte, tremblez hommes de peu de foi devant le miracle du verbe. A l'origine était l'acteur, et l'acteur fonda la vie.



" Un jour viendra, sans doute, quand le poème lu
se trouvera devant nos yeux. Il ne demande rien !
Oubliez-le, oubliez-le ! Ce n'est qu'un cri,
qu'on ne peut pas mettre dans un poème parfait,
avais-je donc le temps de le finir ?
Mais quand vous foulerez ce bouquet d'orties
qui avaient été moi, dans un autre siècle,
en une histoire qui vous sera périmée,
souvenez-vous seulement que j'étais innocent
et que, tout comme vous, mortels de ce jour-là,
j'avais eu, moi aussi, un visage marqué
par la colère, par la pitié et la joie,

un visage d'homme, tout simplement. " (1)

à suivre

Philippe Chauché

(1) Benjamin Fondane / Le Mal des fantômes / Verdier
(2) Titanic - Le mal des fantômes / Alain Cesco-Resia / Théâtre des Halles d'Avignon / avec l'admirable complicité d'Alain Timar