samedi 3 mars 2012

Ma Librairie 33


" Ce sont nos voix que nous habitons le mieux, étant nés dans un cri dont la langue est l'élargissement pacifié en même temps qu'elle refoule l'ombre d'où nous venons ; ombre et cri que, plus encore que la parole ou l'écriture, la musique éclaircit, développe ou voile quelquefois, tout en nous ramenant irrésistiblement au temps où nous étions tout ouïe dans la nuit maternelle. " (1)

Exposant depuis des années sa voix à la lumière, il ne peut que faire siennes les notations inspirées et expirées de l'écrivain, c'est la part d'ombre de sa voix, note-t-il, qui lui procure le plus grand frisson ; mais contrairement à l'auteur, il aime sa voix, mais à une certaine hauteur, hauteur d'écoute et donc de vue, car, ajoute-t-il, mieux il s'entend, plus son écoute révèle l'ombre portée de sa tessiture ; la profondeur de gravité habitée de sa voix le touche, comme le trouble et le touche une voix qui vérifie la dissonance, l'écart, qu'elle a avec le corps qui l'habite, les voix rarement s'accordent aux corps, comme si - part d'ombre - elles en étaient non le fantôme mais l'incarnation absolue, la voix est un corps qui semble insaisissable, et le corps saisit, le plus souvent, est sans voix, comme s'il laissait à sa voix inaudible la part d'ombre qu'il ne peut porter et supporter ; plus il s'est mis à écouter sa voix, mieux il a écouté la musique - celle d'évidence qui mérite d'être écoutée, celle qui a elle aussi sa part d'ombre projetée - et la musique qu'il a écouté et qu'il écoute, ajoute-t-il ne serait rien sans cette hauteur d'écoute de sa propre voix, et donc sans sa part d'ombre, définition magistrale de la littérature admirable de Richard Millet.

" Il y a une morale du murmure comme il y a une vulgarité du cri ou de l'éclat. Le murmure n'est pas le plus secret de la voix ; il n'est pas le silence ; il est au plus près d'un silence que nos bouches sont presque toujours impropres à trouver ou à tenir. Le murmure est la réserve, la politesse du lien obscur que nous entretenons avec autrui comme avec nous-mêmes, l'ombre où la vérité point comme le jour - le point de la vérité, la clarté qui se fait jour à la pointe la plus discrète de notre voix. " (1)

à suivre

Philippe Chauché

(1) La voix et l'ombre / Richard Millet / L'un et l'autre / Gallimard / 2012

1 commentaire:

  1. Cri de la vallée3 mars 2012 à 19:20

    Très jolis textes à la langue soignée

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