samedi 28 juin 2014

Jeux d'Ombres Chinoises



" Vous avez raison, maestro de maestros. Dans les feintes et les leurres dont est fait le toreo, dans ces jeux d'ombres chinoises, des passes et de postures, une vérité cure, essentielle, surgit avec une force imparable. C'est le grand paradoxe de la condition humaine, quand la vie est inséparable de la mort, quand rien ne donne plus de flamme, d'intensité et de passions à la vie que la proximité de l'extinction, surtout lorsque l'esprit humain, dans un ultime défi, construit une autre vie faite de grâce, de formes, d'élégance, de rythme et de beauté, l'art, en somme, une vie qui nous fait pressentir la chimère de l'éternité. " Mario Vargas Llosa - Monologue du taureau ( face à José Tomás ) - Dialogue avec Navegante - Au Diable Vauvert

 
16 septembre 2012, seul contre six, c'est ainsi que l'on nomme ce qui se joue là. Seul contre six et peut-être sept à bien y regarder. " Regarder la mort en face ! " disent-ils parfois, ou leur fait-on dire. Regarder le sang en face pour apercevoir la chimère de l'éternité si on suit Vargas Llosa, et nous aurions tort de ne pas le suivre.
 
" Entre 20 h 15 et 20 h 30, devant Exhortado, il s'expose une bonne douzaine de fois à son principe mortifère. La létalité, c'est son affaire, et les mortelles hésitations du toro de Martelilla, toujours prêt à décocher son coup de corne au milieu de la passe, lui permettent de mettre son évangile en application. Froidement. Avec minutie. José Tomas, blanc comme la fleur de cerisier et le visage du samouraï selon la tradition, immobile et impassible comme un cadavre en sursis, croisé au maximum comme un croisé de sa cause, a tout donné de lui à un toro qui, lui, donnait, très peu de choses, sauf ces promesses de drame et ces avis de décès improbables que les aficionados nomment les avertissements. Outre leur beauté plastique née de leur envergure, les passes de José Tomas donnaient à voir sur leur tracé la naissance et le cheminement d'une angoisse qui creusait les joues puis son apogée lorsque les cornes très pointues glissaient lentement sur ventre. Dans le olé ! déchiré et convulsif qui saluait leur aboutissement, on pouvait déceler la liquidation soulagée de cette angoisse qui allait, inexorablement, faire retour dans quelques secondes , et taper sur le tambour de Las Ventas comme un taon contre une vitre. Tauromachie du ay ! " José Tomas Roman - Jacques Durand - Actes Sud

 

La tauromachie est un roman, Simon Casas a lancé quelques petits cailloux dans le ciel nîmois aux reflets andalous, ils retombent en mille fleurs qui parfument son « envers de la cape ».
 
Vérifications : " Ecrire, prier et toréer imposent des engagements comparables : il ne faut rien attendre et tout donner. Pourtant les toreros demandent à Marie protection et gloire." mais aussi : " Nous avons essoré nos vingt ans... Et épuisé nos dires. Le silence est notre lien. Notre amarrage. Comme un anneau rouillé dans un port où les bateaux toujours gîteraient, même lorsque la mer y serait d'huile. " ou encore : " La musique joue. Ils doivent juger l'instant important ; se dire que je suis un maestro. La musique de la Maestranza est si belle. Et mon fils qui pleure... Prends ton temps, mon enfant : c'est notre temps. Tu coupes la coleta de ton père. Que ça dure éternellement. Ils applaudissent. Ils sont émus. Et quand je pense qu'il y a quelques minutes certains me sifflaient, m'injuriaient... De mes poignets, j'anime l'étoffe soyeuse de ma cape. Je pétris mon élan, je malaxe mes pulsions. Enfin, j'enchaîne les véroniques. Souples, voluptueuses. Les volumes de nos corps s'amalgament comme de joyeuses particules glissant les unes sur les autres. Ne fait-on pas pour toréer de même que pour aimer ? " mais aussi : " Je cachais une étoile de David dans le revers de mes costumes de lumière alors que je priais devant les Vierges des chapelles d'arène en Espagne, le cou bardé d'effigies de tous les saints de la chrétienté. Je la caressais des doigts de ma main gauche et je me signais de la main droite. J'étais un torero juif, en Espagne, et, inconsciemment, je m'astreignais à d'inquisitoires diktats, héritages ancestraux que je soupçonnais pas. " Simon Casas - L'envers de la cape - Fayard
 
" Un héros doit rassembler en lui, autant qu'il est possible, toutes les vertus, toutes les perfections, toutes les belles qualités, mais il n'en doit affecter aucune. " Baltasar Gracian - Le Héros - traduc. Joseph de Courbeville
 
à suivre
 
Philippe Chauché

mercredi 25 juin 2014

De Jean-Louis Bailly, d'Antoine Bréa, de l'Infini et de José Tomás.



Jean-Louis Bailly qui ne manque jamais d’humour et d’affabulation se livre là à un exercice stimulant d’écriture sous contrainte, ouvrant grand le livre des mots d’argot, rares, drôles et pétillants, qui bousculent les poèmes d’Apollinaire avec la folle envie de « les gâter » et avec « le plaisir douteux de martyriser la langue française ». Un peu comme si Audiard s’aventurait à jouer les trouble-fête avec La Chanson de Roland. On ne saurait mieux rêver d’un tel projet né d’un esprit piquant et galopant qui saute à cloche-pied d’une image à l’autre, d’un mot à un autre, qui se joue des strophes, comme un sacripan londonien (qui) divague du doux matin au soir navrant et passe de la terre au ciel après avoir lancé au hasard son chaillou dans cette marelle poétique.
 
La suite est à lire dans La Cause Littéraire :
 
 
Antoine Bréa c'est Maldoror et Dante qui rêvent et qui écrivent à voix haute le livre secret et caustique de Muhammad Ibn Sîrîn, sorte de gaz Sarin de la pensée, d'évidence le livre le plus drôle et le plus émoustillant de l'an de grâce 2014. A suivre dans La Cause Littéraire.
 
" Il est vrai que Dieu t'a fait le don du rêve mais qui te dit qu'Il t'a fait là un beau cadeau ? Le rêve est le trône de misère où Dieu s'assoit sur les visages. Le rêve est la froide chambre des reclus que ne pénètrent pas les lueurs de l'aube. Le rêve te fendra le tronc comme l'hiver. En rêve l'homme est un vautour stupide et sale comme il l'est dans l'autre vie. Le rêve est plein de musique d'église dont Satan joue les notes en bon interprète. Si la vie t'autorise à oublier le rêve après la sieste ou au petit matin remercie-la pour ses grâces. "
 

L'Infini n'en finit jamais. Marcelin Pleynet interroge une nouvelle fois Ezra Pound, écrire sur les Cantos  et donc sur la place politique du poète :

" Il sera réellement surpris et très profondément troublé que l'on considère comme une traîtrise ses émissions à la radio fasciste italienne à destination de l'Amérique. Pound s'identifie si totalement aux Etats-Unis d'Amérique qu'il ne peut comprendre que l'on ne reçoive pas ses critiques comme venant en quelque sorte du plus patriote - sincèrement patriote - des Américains.
C'est si vrai qu'à la fin de sa vie, considérant la crispation qui le conduit progressivement à un antisémitisme de propagande de plus en plus explicite, il déclarera à Allen Ginsberg : " La pire erreur que j'ai commise a été ce stupide préjugé de banlieusard, l'antisémitisme."
.... Pound ou Céline, différemment, sont insupportables parce qu'ils en disent trop. Parce qu'ils en disent plus que les simples et politiquement corrects discours des consciences masquées.
... " L'oreille " de Pound a tout entendu de la musique de ce siècle. On ne lui pardonnera pas. "

( L'Infini - 127 - Eté 2014 - Gallimard )


 
" La tonalité, les attaques, les modulations, les variations, l'échappée et l'improvisation, le scat, on peut parfois avoir l'impression physique de swinguer en écrivant, et de deux façons au moins. Si vous écrivez à la main sur du papier, la plume glisse, c'est comme un archet qui caresse la corde, vous êtes Dave Holland jouant de la contrebasse. Si vous tapez directement sur un clavier, vous êtes un pianiste, d'ailleurs le mot " clavier " est le même, c'est plus percussif, vous êtes Cecil Taylor devant son piano. Le glissé et le percussif, l'archet et le clavier, ce sont deux métaphores qui me viennent souvent à l'esprit quand j'écris. "
 
( Marc Lambron répond à Franck Médioni dans " Improjazz "  - repris dans L'Infini - 127 )
 
 
 
Septembre 2012 : 
 
" Je ne crois que dans ce que je vois, et ce que je vois n'est pas ce que vous pensez que je puisse voir, c'est tout autre chose ! "
Mais que voit-il, que nous ne pouvons saisir ?
Mais que saisit-il, que nous nous ne pouvons voir ?
L'imaginaire du réel est le réel de l'imaginaire, c'est ainsi que s'écrivent les œuvres de beauté ! Le Temps suspendu à une muleta dans sa gravité - la tauromachie n'est pas toujours chose joyeuse ! - pour se retrouver dans une trinchera que rien n'oblige sauf le savoir de l'homme - le savoir et sa profonde - templar - sagesse ancienne - qui n'attend et n'entend rien du chichi taurin dominant, mais qui est le silence absolu du toreo.

Que fait-il que les autres ne font pas ?
Où est-il dans cette histoire qui se joue sur le sable ?

" Tomás ? Un saint ou un ange. Un ange ? Un être sans ombre. On sait peu sur lui, sauf ces inclinaisons, supra, arrachées à quelques rares interviews. José Tomás parle plus à son boxer Manolete qu'aux journalistes. Et s'il se confie, c'est au toro. Autre caractéristique des anges :  ils circulent de droite à gauche ou de gauche à droite sans passer par le milieu et sans laisser de traces. Tomás se pose sans peser. Et, critère taurin absolu, sans lever la plante des pieds. Après ses meilleures faenas, on peut scruter la piste. Pas ou peu d'indices d'une présence, d'un corps. Pas de zébrures sur le sable. Celles que font les zapatillas des toreros du zigzag se replaçant nerveusement par petites courses, parce qu'ils ne dominent ni les attaques des toros ni la chamade de leur cœur. Lui se transforme en minéral ou en métal. Il l'a dit : les jours de corrida, il laisse son corps à l'hôtel. On peut en déduire qu'il veut devenir seulement une muleta, de la même façon que Glenn Gould du Naufragé de Thomas Bernhard a juste le désir d'être, non pas un pianiste, mais un piano, son Steinway, pour se passer de ce Glenn Gould qui fait écran entre Bach et lui. Le pianiste, le trop. Il respire, il sue, il s'agite dans la poussière. Les pianos ne bougent pas, et ne soulèvent pas de poussière lorsqu'ils jouent. Tomás, pas plus. Lorsqu'il joue juste, lorsqu'il torée juste, on l'imagine en apnée. Chez lui, très peu d'empreintes, et une gestuelle réduite à sa plus simple et compliquée expression. Jean Baudrillard dans Cool Memories : " Il faut être parfait danseur pour danser l'immobilité. " ( Jacques Durand )

Tomás à Nîmes, six toros et combien de faenas ? Chacun répondra ce qu'il a vu, ce dont il se souvient ou ce qu'il imagine avoir vu, note-t-il, mais les faits sont là, c'est la grammaire taurine, chaque toro est reçu près des barrières, puis en trois quatre véroniques et il est au centre, c'est bien au centre que l'on se doit d'être, non ? Le centre : exposition absolu et visible par tous, et tout d'abord par le toro. J'y suis, j'y reste, semble-t-il dire, comme l'affirment les enfants !
Économie du geste, geste de l'économie comme chez Becket, un mot, deux mots, une phrase et cela suffit, toute profusion tue le mouvement interne du déplacement et de la phrase. En deux passes trois mouvements il dit : je suis un torero classique, pas moderne, je m'accorde en un temps aux quatre temps du toro, le reste, les autres, il récitent ce que l'on attend d'eux, moi je sais et je suis. Leçon philosophique, Montaigne nous invitait à " faire court " à écrire en deux phrases trois mouvements, et ainsi dévoiler la transparence de sa pensée, celle du torero est d'évidence, et c'est cette évidence qui le rend unique, l'unique et son double invisible. Septembre 2014 ?
 
à suivre
 
Philippe Chauché
 

dimanche 22 juin 2014

De Thomas Vinau, du Ballon, de la Résistance et de José Tomás.


" Les choses arrivent sans qu'on les voie. Si les mauvais coups avaient des clochettes aux pieds on le saurait. C'est la faute à personne. Chacun obligé de mettre un jour devant l'autre. Pour être tout à fait sincère il avait un peu vu la grisaille pointer son nez. Une  sorte de déception latente dans les yeux de sa femme. Des silences fatigués. Des sourires un peu forcés. Même pendant l'amour. Tout ça dans le siphon siphonné des problèmes de sous, de voisins, de boulot, de crédit, de famille, de fuite d'eau. Beaucoup de bruit pour rien. "
 
Thomas Vinau,  toujours juste, net et précis. Son dernier opus, dont il sera bientôt question dans La Cause Littéraire, est un petit ouvrage incisif, gracieux, une fantaisie du détachement et de la fuite : disparition de l'aimée, une arche dans un cerisier, l'apparition d'une tortue vagabonde, d'une flutiste appliquée, d'un clochard céleste, et de quelques nuages dont il faut prendre soin, Altocumulus de tristesse, Cirrus de joie, voyage au bout de la nuit nuageuse sous la protection d'écrivains qui lui indiquent le sud.


 



La télévision serait bien inspirée de laisser les écrivains commenter en direct les rencontres du Mondial de football, le style sur la pelouse rencontrerait enfin celui du verbe au micro, on  peut aussi rêver que Roland Garros soit offert par exemple à Thomas Ravier - Le scandale McEnroe. En attendant des jours plus vifs et plus inspirés, on peut couper le son et ouvrir la dernière livraison de Desports - le premier magazine de sport à lire un verre de viognier à la main -.

" L'heure du Brésil a sonné, inutile d'attendre le coup de sifflet final. Les supporters tirent des feux d'artifice et agitent leurs mouchoirs, blancs, la couleur des maillots brésiliens à l'époque, une mer de coton ondule joyeusement dans les travées du stade, la plus grande enceinte du monde, soucoupe de béton et d'acier érigée par les Brésiliens pour célébrer leur futur triomphe. " (Olivier Guez)


" Le courage des hommes, leur attachement à la liberté, leur combat contre l’occupation et la dictature. Ces hommes qui n’étaient pas taillés comme des héros. J’ai revu Jean Meyer, alias commandant Gervais, lors d’une rencontre à Velleron. Aujourd’hui, à plus de 90 ans, il est cassé en deux, ses mains sont déformées comme l’acier sous la flamme. Il y avait une photo de lui, il avait 20 ans. Grand, athlétique, souriant. Ce devait être l’été, il était torse nu à côté d’une moto, avec un ami, dans une cour de ferme. Était-ce l’été 44, l’été de tous les combats, celui de la libération ? Rien ne l’indiquait, comme rien n’indiquait qu’il était en clandestinité et qu’il participait à la transmission et aux sabotages… Lui, comme tous ceux que j’ai croisés, m’ont apporté la plus grande richesse qu’un homme puisse posséder : l’humilité. L’humilité accompagnée d’humanisme, de générosité et de pardon. Ceux qui pourraient en vouloir à la terre entière pourraient nous donner des leçons. "
 
On peut en lire plus dans La Cause Littéraire :

http://www.lacauselitteraire.fr/rencontre-avec-l-ecrivain-dominique-lin



Granada, le Corpus Christi et le Torero : " 11000 personnes l'ont vu mort. La corrida s'ennuyait depuis quatre toros. Quatre petits animaux sans force ni race. Le cinquième, un Victoriano del Rio, costaud et compliqué, a foncé cinq fois dans la cape de José Tomás.  Cinq véroniques lourdes et lentes, cinq fois la croix traînée vers le calvaire. La nuit était tombée. Sur les gradins, les mille lucioles des smartphones donnaient à la scène un décor étrange. A la muleta, José Tomás l'attendit plein centre. Cinq passes données pieds joints, regard sur le sable et poignet d'osier. La faena qui suit est une merveille : plus le toro affirme la brusquerie et le désordre de ses charges, plus le torero expose calme et relâchement. Ceux qui ont déjà vu José Tomás comprennent ce qu'on veut dire. Les autres n'ont qu'à aller à León ce dimanche.  Si José Tomás y vient. Ce qui, à l'heure où nous écrivons ces lignes, n'est pas acquis. Car à la fin de la faena, après une sublime série de naturelles, il tourna le dos a l'animal et se mit en chemin, très lentement vers la barrière.  Le toro fonça. L'arène ne fut qu'un hurlement. Les peones se précipitèrent. Le toro frappa deux fois et projeta le torero : il vola longuement sur les cornes, puis on crut voir un pantin désarticulé qui gisait sur le sable.
On le crut mort.  On se signait en pleurant.
Finito de Córdoba prit l'épée pour tuer le toro. Sans y parvenir : il pinchait. Au milieu de ce désordre, soudain, l'on vit José Tomas sortir de l'infirmerie et retourner en piste. L'arène fut prise d'un délire indescriptible.
Ce n'est pas très règlementaire, mais José Tomas reprit l'épée et la planta jusqu'à la garde. Deux oreilles.
Puis la nuit, ouverte, pour rabâcher tout ça..." Joël Jacobi


à suivre

Philippe Chauché

samedi 14 juin 2014

Bernard Thomasson dans La Cause Littéraire


« Je m’appelle Charles. J’ai soixante-neuf ans la semaine prochaine. Et je me suis lancé à la conquête de l’identité de mon père. Je sais que c’était un résistant. Je connais son prénom, Pierre. Personne ne m’a révélé son vrai nom. Il faut avouer que je ne l’ai jamais cherché. Jusqu’à cet été ».

Roman de l’origine, et origine du roman, c’est le principe actif d’Un été sans alcool. Son terrain d’expérimentation : celui des eaux troubles de l’occupation et de la résistance, de ce qui a été dit et donc caché. Celui de la mémoire partielle, des affirmations et des rumeurs. Roman français, s’il en est. Sans identité, sans trace, sans visage, sans mémoire, point de récit national, et par extension point de récit particulier et romanesque. Un été sans alcool est le roman de la recherche de l’identité et de l’histoire du père du narrateur, mais aussi de sa mère.

Le temps est venu d’en savoir plus et de ne plus se contenter de ce qui s’est colporté. Le temps de Charles est compté, alors il se plonge dans ce qui a fondé son existence, sa naissance, au cœur de la guerre, de l’occupation et du maquis.

Le récit de cette aventure est porté par trois regards, le sien, celui de Matt, le jeune homme qui seul va le secourir après une agression dans un parc, et devenir son enquêteur attitré, Maika la jeune amoureuse de Matt, fruit du hasard romanesque, et en contrepoint les lettres d’amour de sa mère inconnue à son père insaisissable.

« Je reste insensible à tout depuis la blessure sur ma naissance. Un véritable cataclysme émotif, ce dimanche où j’ai appris la vérité sur mon père, lui le héros moi le pochard, et sur ma mère, abandonnant la vie pour me l’offrir. Les joies, les peines, les colères me sont étrangères, enfouies en moi sous la souffrance de leur trouble absence ».

Roman de l’origine qu’il faut lire et relire entre les lignes, en tirer mille fils, mille pistes, s’en jouer et les déjouer comme dans une enquête criminelle, mais ici le cadavre est bien vivant. Et comme dans la résistance en Corrèze, rien ne peut se jouer en solitaire, il faut s’armer de solidarités et les payer comptant.

Bernard Thomasson croit en ses personnages et en leurs raisons, comme en son temps Jean Renoir : « ce qui est terrible c’est que tout le monde a ses raisons ». Point de jugement moral, mais la morale du roman, c’est-à-dire son style, sa manière de croire dans le récit, de le prendre au pied de la lettre, autrement dit au pied de la vérité, dans sa légèreté et ses drames. La vérité découverte est troublante et éclairante, comme une lettre clandestine.

« Chéri. Je m’angoisse pour toi. Une certaine fébrilité devient perceptible en ville, ces derniers jours. Aucun évènement particulier à noter, pourtant je sens qu’on parle beaucoup dans les magasins ; pas ouvertement (tout le monde craint encore tout le monde) mais d’avantage qu’avant. J’entends dire que la fin approche, que depuis Stalingrad le vent a tourné. Des bruits courent sur la Résistance… ».

Fidélité au récit, et à ses enjeux, comme chez Simenon, à son déroulé, de Brive à Berlin en passant par la Villa Ben Pensata, à ses personnages, aux paysages qui leur font écho, aux troublants éclats de ses révélations et de ses contradictions, Un été sans alcool est un roman dessiné à la plume plongée dans l’encre de la clandestinité du roman familial, entre résistance, silence, trahisons, vengeances, mensonges et saisissements, savoir et saveur de la vérité romanesque. L’amour a des raisons que les raisons de l’Histoire ignorent.

« Vous savez, il ne faut pas se fier aux apparences. Retenez bien ce que je vous dis là. Ne croyez pas les choses évidentes. Fouillez, cherchez, interrogez-vous. Même si un avis est majoritaire, même si aucune voix ne discorde dans un discours collectif, ne prenez jamais ce qui est dit pour argent comptant. La vérité se mérite. Il faut du courage pour l’affronter ».

Philippe Chauché

http://www.lacauselitteraire.fr/un-ete-sans-alcool-bernard-thomasson

mardi 10 juin 2014

Marseille Noir dans La Cause Littéraire





Tout écrivain est un jour ou l’autre géographe de son propre corps – s’il a lu Montaigne – mais aussi de sa ville, qu’elle soit réelle ou imaginaire. Les écrivains de romans noirs, qui ont le réel chevillé à la plume, ont depuis toujours attaché grande attention aux rues et aux places qu’ils parcourent chaque jour. Qui peut oublier le Paris de Léo Malet et de son détective Nestor Burma, qui arpente les arrondissements de la capitale, du Soleil naît derrière le Louvre, en passant par Micmac moche au Boul’ Mich’, ou encore Brouillard au pont de Tolbiac et Corrida aux Champs-Élysées pour sa série des Nouveaux Mystères de Paris. La ville ne dort jamais sous la plume de l’écrivain, et si elle s’assoupit, on a toutes les chances de penser que de bien vilaines choses s’y trament.
A leur manière, les Editions Asphalte se sont lancé le même pari, tracer à l’encre noire le roman multiple de la géographie urbaine et sociale des cités contemporaines, de Barcelone à Londres, de Mexico à Washington, de Los Angeles à Dehli, et aujourd’hui de Marseille à Marseille. De l’Estaque au Stade Vélodrome, de La Belle de Mai au Panier, de La Joliette à Belsunce. Le décor, qui n’est jamais d’opérette, abrite et révèle mille fâcheux, farceurs et héros plus ou moins glorieux. L’aventure est toujours au coin d’une rue que balaye le mistral ou une arme automatique, question de climat ou de malchance.

« Le problème des secours, ça a été de choisir par qui commencer : le minot fumé à coups de 357 au pied de ses poubelles ou le charnier du rond-point de la Cayolle. Ils ont commencé par le carambolage, un problème plus complexe et moins fréquent qu’un règlement de comptes entre dealers. Parce qu’à Marseille, le vrai problème, c’est qu’il est plus facile d’aller exécuter un contrat que de circuler en bagnole » (« Le problème du rond-point », Philippe Carrese).

Tout écrivain marseillais de raison, d’adoption ou de sang, a sous la main une palette de mots et de maux qui n’attend qu’une phrase nette, claire et sèche pour éclairer ses intrigues. Une géographie de langues, de lieux plus ou moins communs, d’éclats de rire et de frayeurs, qu’il faut ramasser, concentrer, en évitant d’y ajouter trop d’eau, au risque de les noyer, comme le conseille tout garçon de café qui vient vous servir un verre d’une boisson jaune alcoolisée et de réputation mondiale.

« On sortait tous armés, c’était l’époque qui voulait ça. Les minots d’aujourd’hui ils font les durs mais ils font que faire, ils font les durs pour être durs, comme le placo chez Boulanger. Les années 1980 là ça craignait vraiment. Maintenant ils me font rire avec leurs trois cadavres par mois. Recompte un peu fils à l’époque le massacre que c’était, à Belsunce tu mettais ni les pieds ni les mains, et ta fille pour éviter le centre elle faisait tout le tour par Cassis et avant dix-huit heures » (« Katrina », François Beaune).

A leur manière les écrivains de cette anthologie marseillaise noire se livrent à des exercices de style souvent éblouissants, troublants, touchants, burlesques, où l’on croise de jeunes truands énervés, des immigrés à la dérive, un supporter de l’OM à la larme légère, un policier comorien vertueux, des dealers, des braqueurs, des amuseurs publics. Jeux de mots, et souvent jeux de malins qui finissent mal. Malice de l’écriture et plaisir du lecteur.

« Maintenant, saute, ou je t’explose la tête ! C’est ta dernière chance.
Il s’est recroquevillé. Il n’était plus qu’une boule noire sur le chemin clair. Un petit tas d’horreur. J’ai tourné le fusil vers le canal et j’ai appuyé sur la détente. La détonation a pulvérisé la nuit. Elle a cogné contre les collines, roulé dans les vallons, est allée frapper contre les rochers de la barre de l’Etoile ».

Marseille Noir, refermé, et en attendant de l’ouvrir à nouveau, on se souvient du styliste du roman marseillais, Jean-Claude Izzo qui n’est pas pour rien dans ce qui s’écrit aujourd’hui entre Le Vieux Port, Le Panier et Longchamp. Marseille ne se couche jamais, et ses nuits comme celles de ses écrivains ont mille rêves à nous raconter, des plus terribles aux plus délicieux.
« On marcha le long du quai… En silence. Serrés l’un contre l’autre. Je me demandai un instant où était ce fumier. Car il ne devait pas être loin, Narni. A nous épier. A se demander quand, enfin, il pourrait me planter une balle dans la tête. Il devait en rêver. Moi aussi » (Jean-Claude Izzo, « Chourmo », Série Noire, Gallimard).

Philippe Chauché 

http://www.lacauselitteraire.fr/marseille-noir-nouvelles-noires-presentees-par-cedric-fabre

mardi 3 juin 2014

Enrique Vila-Matas dans La Cause Littéraire





« Étant donné mon habitude invétérée d’écrire des chroniques chaque fois qu’on m’invite dans un endroit étrange pour que j’y fasse quelque chose de bizarre (avec le temps je me suis rendu compte qu’en fait tous les lieux me semblent étranges), j’ai eu l’impression de vivre une fois de plus le début d’un voyage qui pouvait finir par se transformer en un récit écrit dans lequel je mêlerais comme tant d’autres fois perplexité et vie en suspens pour décrire le monde comme un lieu absurde auquel on accédait par le biais d’une invitation très extravagante ».

Enrique Vila-Matas est un écrivain du réel. Comme le philosophe Clément Rosset, il prend le réel très au sérieux, ce qui veut dire qu’il s’en amuse, qu’il en joue comme un chat avec une pelote de laine. Plongés dans le réel, l’un et l’autre, ne manquent pas de provoquer par leur style mille éclats de fictions dont ils vont nourrir leurs écrits, à moins que ça ne soit leurs écrits qui nourrissent ce qu’ils sont en train de vivre. Enrique Vila-Matas est un joueur vagabond qui écrit des livres où il ne cesse d’enquêter sur sa propre énigme, ce qu’il est, ce qu’il vit, ce qu’il pense, ce qu’il voit et finalement ce qu’il écrit.

Dans Impressions de Kassel, sa dernière énigme, l’écrivain catalan reçoit un appel téléphonique d’un bien étrange correspondant, l’invitant à dîner chez un couple irlandais qui souhaite lui révéler une bonne fois pour toutes la solution de l’univers, la voix qui se présente comme étant celle de Maria Boston est très chaude et très belle, et même s’il s’agit d’une plaisanterie, notre écrivain accepte de la rencontrer. Mais c’est une autre qu’il verra, point de couple irlandais à rencontrer et écouter, mais une invitation à se rendre à la Documenta de Kassel, pour y découvrir les œuvres d’artistes contemporains et passer tous les matins dans un restaurant chinois pour écrire sous les yeux du public. La poupée gigogne romanesque est en marche.

« J’ai remarqué pour la première fois de ma vie que je ne trouvais pas drôle du tout de me sentir à l’intérieur du roman d’un autre, en l’occurrence à l’intérieur d’un livre de Robert Walser. Il était peut-être poétique de penser que, de la même manière que dans La Promenade, il se faisait tard et tout devenait noir, mais il me semblait plus opportun que celui qui avait écrit le livre, autrement dit Walser, vive ce moment et non pas moi ».

Enrique Vila-Matas entre dans ce livre à pas de velours, comme s’il traversait un miroir s’ouvrant sur un second, puis un troisième, c’est Alice au Pays de l’art contemporain. Et s’il lui arrive de se poser, c’est pour ronronner de sa cabane à mots et douter de ce qu’il est en train de vivre, ou d’écrire. L’écrivain pratique l’art de la suspension, du mouvement, du retrait, du doute, du saisissement de l’instant, face à son corps qui parfois se met en retrait et à l’art contemporain qui au détour d’un chemin ou d’une rue s’impose à sa vue et à son imaginaire. Dans un réel bonheur complice (sa rencontre avec son amie Sophie Calle), au centre de la gravité (Study for Strings de Susan Philipsz), dans La dernière saison des avant-gardes qui toujours recommence.

« J’ai pensé au monde de l’été, au monde des morts et des naissances, au monde des collapsus et des rétablissements, des tempêtes et des accalmies : le cycle infini des idées et des actes, de l’invention infinie, de l’expérimentation en principe perpétuelle ».
L’expérience contemporaine de l’écrivain, car c’est de cela qu’il s’agit, tisse un roman lumineux, fait de mille fausses pistes, d’éclatants retournements, de musiques, d’installations, de hasards joyeux et douloureux, d’éclats de rire, de changements d’identités, de fatigues, et d’une causerie de haut vol, où l’écrivain se livre au jeu des combinaisons hasardeuses, sans jamais se prendre au sérieux.
« J’ai continué en parlant des écrivains contemporains, dont j’ai dit qu’on peut affirmer qu’ils s’appellent tous Wyatt et ont en principe hérité de la flamme du sacré en littérature, mais rares sont les fois où l’on peut vérifier qu’ils sont vraiment Wyatt ».

Philippe Chauché 

http://www.lacauselitteraire.fr/impressions-de-kassel-enrique-vila-matas

jeudi 22 mai 2014

Olivier Guez dans La Cause Littéraire



« … dans l’imaginaire collectif, le Brésil est le football, le football, brésilien, et les dribbleurs, les héritiers de Garrincha, les étoiles filantes de ce football champagne, le futebol arte. Contrôle, feinte(s), provocation, jaillissement, percussion, au suivant, nouvelles ruses, simulation, le défenseur est dans le vent ».

Jaillissement de la littérature : les mots filent sur la page, les verbes rebondissent, les phrases se glissent entre les mains du lecteur, elles retrouvent leur liberté première, leur foisonnement, leur éclat, leur joie naturelle ombrée de nostalgie, leur histoire, c’est l’art du roman qui danse sur ses deux pieds.

Du pied droit pour commencer, dernière esquive de « l’ange aux jambes tordues », la plus noire, Mané Garrincha, « le dribbleur fou, le plus génial et le plus improbable de l’histoire » vient de mourir terrassé par l’alcool, paix à son âme, et paix à l’âme de tous les jongleurs brésiliens. Nous sommes en 1958, c’est-à-dire aujourd’hui, les dribbleurs de la Seleção mettent en musique la Coupe du monde, leur Coupe du Monde, Garrincha se glisse dans le costume de Charlie Parker et ses adversaires perdent la tête, ils n’ont jamais entendu ça, ils n’ont jamais vu ça, ils ne peuvent pas suivre cette révolution de l’esquive.

« Ce 15 juin 1958, Garrincha donne le tournis à Kuznetsov, son vis-à-vis soviétique. Il le balade sur son aile droite et en deuxième mi-temps, les trois robots qui lui collent aux basques seront bluffés à leur tour, les uns après les autres ou tous ensemble, par le petit ailier – 1,69 mètres, la taille de Messi : le Brésil passe, sans forcer, 2-0.
Garrincha contre les vikings. En finale de la Coupe du monde face à la Suède, il ouvre des brèches, délivre deux passes décisives à Vavá. Le Brésil, qui l’emporte 5-2, est champion du monde ».

Du pied gauche pour poursuivre, les années blanches d’un siècle qui s’achève et d’un autre qui s’annonce, en un rien de temps comme une traînée de poudre blanche, le football est là et bien là : « Prolos, bourgeois, aristos, tout le monde se met au foot, c’est amusant et excitant, les Noirs et les mulâtres aussi, mais de leur côté. Mieux vaut pour eux ne pas toucher à un cheveu de Blanc ». Alors on s’efface ou on se travestit, une question de survie, on se poudre pour les traits, on se gomine pour dompter sa chevelure crépue. Les racistes n’y voient, ou ne veulent y voir que du feu, mais il faudra attendre les années 30 avant que le pays retrouve ses couleurs et accueille les magiciens du dribble sous ses maillots.

« Le football des années 30 s’inscrit dans l’air du temps, à l’image de la fusion brésilienne. Ses meilleurs joueurs sont noirs. Le milieu de terrain Fausto dos Santos dit « le Noir merveilleux » ; la muraille Domingos da Guia, ancêtre de Thiago Silva, défenseur titanique, et surtout Leônidas, le moustique, dont il a les dimensions, la vitesse et la ruse, Leônidas roi de la bicyclette, le retourné acrobatique, et sensation de la Coupe du monde 1938 qui se déroule en France ».

Retour sur le pied droit, Olivier Guez a l’art de toucher sa phrase comme Robinho son ballon, même légèreté, mêmes caresses, mêmes envolées, il court, il file, il feinte, il jongle, dribble, grand pont, petit pont, coup du chapeau, double contact, du grand art. On croirait lire Blondin sur le Ventoux, même volupté, même passion, même swing, même improvisation, mais aussi même désillusion, lorsque la Seleção se pique de ressembler aux autres, chasse le dribble, oublie le rythme, la danse, la grâce, les éclairs de génie, pour miser sur la défense à l’européenne, et elle s’enlise. Le Mondial 2014 comme une résurrection du Brésil ? Le pari est pris ! Ce roman pourrait y conduire, à condition de croire à la magie noire de son football et à la magie blanche de la littérature.

« Quand soudain un petit Noir, jambes grêles, “un rien de folie criminelle au fond de l’œil”, l’avant-centre du Copacabana Praia Club. Il déboule et s’avance, évite la charge d’un premier défenseur, clic-clac, feinte le second, mouvement de taille, coup de reins, petit pont, fond sur le gardien qu’il contourne, il marque, le diablotin, en transe, les bras au ciel et les spectateurs exultent, ils se croient au Maracanã, ils se ruent sur le terrain, sur le buteur et le hissent sur leurs épaules, comme des enfants.
Le dribble, essence du Brésil ».

Philippe Chauché 

dimanche 11 mai 2014

Joselito dans La Cause Littéraire



« Au commencement est le silence. C’est du moins ce qui me frappa lorsque j’assistai à ma première corrida, à l’âge de douze ans, il y a tout juste un demi-siècle. J’entendais bien les clameurs, les applaudissements, les sifflets, et surtout les injonctions criées aux protagonistes depuis les gradins… Mais à toutes ces manifestations, les hommes de lumière opposaient le mutisme le plus opaque.  » François Zumbielhl – Le discours de la corrida – Verdier – 2008

Silence des toreros, mutisme absolu de ces hommes de l’éphémère, ils savent que la parole appartient finalement aux autres, à ceux qui voient – de loin – ce qui se joue de près, se sacralise sur le sable. Les toreros parlent peu, écrivent encore moins. Leur histoire, leur roman, leurs rêves, ils l’écrivent sur le sable à cinq heures du soir, et cela suffit semble-t-on comprendre, ou bien laissez- moi seul avec ce taureau, et pour le reste, nous verrons bien ! Les grands écrits taurins viennent d’ailleurs, d’écrivains, Hemingway que Pampelune salue tous les ans pour l’ouverture de la San Fermin, mais aussi Michel Leiris et sa littérature considérée comme une tauromachie, Jean Cau qui quelques temps avant sa disparition traversait en silence et à pas comptés – tel Curro Romero -  les rues de Nîmes, José Bergamin et sa musique tue (encore le silence !), Camilo José Cela et ses lumineux paradoxes de Toreros de salon : « Plus facile d’affronter vraiment un taureau de l’inquiétant élevage de Miura que d’en simuler le combat. », Joseph Peyré, Montherlant, Francis Wolff et sa philosophie de la corrida, Jacques Durand dont tous les livres sont à verser au bénéfice de l’art, de la matière et du style, Alain Montcouquiol qui a redonné corps au corps déchiré de son frère d’armes et soie, Nimeño II.

Silence de Joselito, visage souvent fermé, concentré sur sa musique intérieure, sur son art secret. Silence de Joselito,  l’une des énigmes des années quatre-vingt dix, trop classique et trop moderne pour l’époque, ne se confiant qu’en avançant la main et en se croisant devant ses taureaux, comme l’on dit sur les gradins. Joselito, le gamin qui a grandi à « l’est de l’Eden de Madrid », passant d’un chapardage, d’un chaos l’autre, affrontant la rue en face, comme il le fera ensuite des taureaux. Puis à dix ans, il franchit la porte de l’école taurine de Madrid, premier pas vers la résurrection, premier pas sur le sable, pour oublier un peu plus tard les combines et les mafieux.


 
« Chacun était ce qu’il était, mais tous venaient chercher une issue à leur vie et à leur passion, parfois pour le pire. Je me souviens de Pablito Nevado, un becerrista de Valencia de Alcántara qu’on appelait Paulita, parce qu’il toréait avec une vraie profondeur artistique. C’était un diamant brut. Mais, avec lui, on a vu à quelle vitesse la grande ville peut transformer un gosse de la campagne, puisque quelques semaines après son arrivée, il portait un Perfecto de cuir, un badge des Ramones, des lunettes noires… Il s’est perdu. »

Silence de l’apprentissage, des chutes et des joies. Il renonce en choisissant. C’est là, à l’école taurine,  qu’il rencontre Enrique Martín Arranz, qui deviendra son mentor, son père adoptif, son apoderado, son homme de confiance pour les affaires taurines. Joselito déroule ainsi sa vie d’avant et d’après la résurrection, d’avant, au centre, et après les taureaux avec la même sincérité qu’il mettait à dérouler ses passes de la main gauche dans les arènes. Sincérité du combat permanent pour dire enfin ce qu’il a dire. Les coups pleuvent, les insultes, les rumeurs, les jalousies, les tromperies, les coups tordus,  le jeune homme de « l’est de l’Eden de Madrid » se livre et s’y livre à livre ouvert, comme s’il s’agissait d’un berceau de cornes.

 

« Le torero doit associer la sensibilité d’un artiste, pour s’exprimer, et le courage d’un guerrier, pour surmonter la douleur et la peur. Il faut pouvoir conjuguer les deux modes du toreo, et ce n’est pas une affaire de matous, mais de tigres.

Comme le dit Antonio Corbacho, l’imprésario qui a révélé José Tomás, la mentalité du torero ressemble beaucoup à celle du samouraï, qui se maintient ferme dans la bataille, même s’il est détruit de l’intérieur. Tu dois penser et sentir qu’il n’y a pas de douleur, jamais, pour aussi grave que soit le coup de corne que tu viens de recevoir. »

 
Silence des succès, de la gloire, Joselito garde ce visage fermé, emprunt d’une lointaine tristesse disent certains, d’un doute rajoutent d’autres, de nostalgie conclue un troisième. Figure d’un penseur triste pourrait-on aussi écrire, mais jamais surlignée, jamais jouée,  de verdad simplement, comme son style. Joselito ne se rêve pas écrivain, comme il a pu se rêver torero. Il a appris à marcher, à compter ses pas pour traverser l’arène, puis ses blessures, ses échecs et ses triomphes, son livre c’est sa vérité, sa vie, et il fallait traverser pas à pas ce mutisme opaque, pour pouvoir l’écrire.

 
« La vérité est une question de centimètre dans le court espace de terrain interdit qui se trouve devant les cornes. Comme disait le grand écrivain taurin Pepe Alameda « un pas en avant et l’homme peut mourir ; un pas en arrière et l’art peut mourir ». Dans le torero, c’est cette ligne qui sépare le sublime du vulgaire. Et je n’ai jamais voulu être un torero vulgaire. »

 
Philippe Chauché

 

dimanche 4 mai 2014

François Rachline dans La Cause Littéraire





« Elevez-vous, Velázquez, je vous soutiendrai toujours. »
 
 

Vitalité du 17° siècle espagnol, vitalité de Velázquez et de ses Ménines, de La Famille. Le tableau prend vie à l’Alcázar, la demeure royale, il illumine aujourd’hui Le Prado, Palais des peintres, et n’aura cessé d’interroger Picasso, 58 toiles peintes en 1957 s’en inspirent directement. Tout espagnol sait que « la vie est un songe », Velázquez n’en a jamais douté et François Rachline en bon romancier ne saurait s’en défaire.  Songez donc à cette improbable rencontre entre le carrosse du peintre et un mendiant, Mendigo. Songez que le peintre va l’inviter à s’installer à ses côtés à

L’Alcázar, un palais où les plus grands peintres dialoguent avec le sévillan, à devenir son modèle, son confident, son allié.  Songez à ce qui se joue là, dans l’entourage de Philippe IV, les hommes de cour qui voient d’un œil noir ce peintre qui intrigue pour porter la croix de Santiago, et ce manant qui désormais le suit comme une ombre.

 

«Velázquez, sans quitter des yeux son ouvrage, se plut à évoquer des souvenirs. Il expliqua où et en quelles circonstances il avait acquis les œuvres rapportées dans la capitale, comment certains grands personnages s’étaient évertués à rendre plus difficile ses démarches – notamment le secrétaire de Francisco d’Este, Gimignano Poggi. Il relata sa rencontre avec le peintre français du nom de Nicolas Poussin, dont il admira la technique, l’invitation de Claude Lorrain à venir en France, sa visite à son ami Ribera, dont la santé l’inquiétait vivement, ses discussions avec le célèbre Bernin, qui tournèrent à l’aigre au sujet de Raphaël, et bien d’autres rendez-vous plus ou moins utiles. De ses échanges naquit l’idée d’un tableau différent de tous les autres, dont la nouveauté ne frapperait peut-être pas aussitôt, mais dont il estimait, lui, qu’il ouvrirait une voie nouvelle. »

 

Vitalité du style de François Rachline, qui croit aux belles manières de l’intrigue, de la description acérée, du dialogue aiguisé, du trait de moraliste, qui a lu et bien lu ses illustres maîtres classiques. Il n’est ainsi pas interdit de penser à Cervantès. Mais ici le maître n’a d’autre chimère que celle d’achever ce tableau inouïe, mais il faut pour cela développer une stratégie d’alliance fine avec le pouvoir royal, Mendigo en sera le témoin actif. Songez un instant que l’on croise dans ce roman, un jésuite inspiré qui connaîtra l’exil pour avoir mis en lumière l’art de gouverner dans la vérité, l’homme du Criticón, observateur de la Roue du Temps, de l’Auberge de la  Vie, et les Caves de la Mort. Songez au temps qu’il faudra pour que ce tableau du théâtre de la cour prenne corps, qu’il dévoile sous les pinceaux et les brosses, le tempo.

 

« Il ne suffit pas de saisir la perspective, la lumière, l’attitude, il faut encore pénétrer dans l’esprit du sujet, savoir ce qu’il dirait en face de toi. »

 

Songez que La Famille ou Les Menines va non seulement bouleverser pour les temps futurs l’art de la peinture, mais aussi plus directement la vie du peintre – il aura sa croix rouge et une éternelle reconnaissance, celle de son mendiant complice qui va perdre la tête, au risque, on ne le saura pas, d’y laisser la vie, et du roi saisi par tant de vérité, ou de songe ainsi mis en lumière ?

 

« Le roi tendit sa main au maître, qui la prit humblement, et ajouta :

- Je vous ai vu concevoir cet enfant, mais, comme chaque fois que Dieu consent à nous octroyer un bienfait, je tombe d’admiration devant le miracle de sa naissance.

Sa Majesté eut alors un geste inattendu. Il envoya de sa main gantée un baiser à son peintre.

- Vous seul m’apportez de la joie. »

 
Philippe Chauché  

 


« Elevez-vous, Velázquez, je vous soutiendrai toujours. »

lundi 21 avril 2014

André Velter dans La Cause Littéraire




« Au sortir du labyrinthe / à jamais / l’arène est un miroir / de feu
une clairière / qui découpe / un cercle de lumière / et le ciel, à vif »

La poésie d’André Velter est une clairière. Un ciel mis à vif par les mots, comme la musique flamenca de Pedro Soler, qui accompagne silencieusement Tant de soleils dans le sang. La poésie libre de l’écrivain résonne dans les ruedos et au centre tellurique de la terre andalouse. Elle saisit comme une saeta, ce chant sacré lancé à la ville et au monde dans une rue de Séville au passage du Cachorro.  André Velter se met au tempo du Temps, inspiré par la musique silencieuse du torero José Tomás, par le duende solaire de Lorca, au cœur des vibrations de la phrase qui s’allonge comme une éternité, qui vibre jusqu’à l’os. Vamos, vamos, vamos, vamos, écrit-il, et le poème s’élance avec la profondeur naturelle d’un mouvement de poignet, de la plume à la muleta, de la cape à la plume sous la lune qui donne aux chants et aux champs tant de vibrations profondes, de chants profonds, cante jondo de l’autre côté des Pyrénées.

« D’un œillet à l’oreille ou la boutonnière / tu ravives le danger, la beauté, / le risque cardinal des hommes / soumis à la lumière andalouse, / à celle qui aveugle aux seuils des torils / autant que sur la neige et dans les blés. »

D’un chant l’autre à la fin de l’ouvrage, sept poèmes-tracts sous la plume légère et inspirée du dessinateur Ernest Pignon-Ernest. Le trait s’envole entre les noirs et les gris, blancs profonds, noirs éclatants, comme un résumé net et précis de ce qui se joue là, corps nus qui se dénouent, mains qui se croisent et pieds ailés du marcheur.
Tant de soleils, tant de phrases sur le qui-vive, tant d’éclats, de saisissements, d’éclairs qui traversent les corps et les pierres, tant de retenues, d’ivresses de mots que l’on porte en médaille sur le cœur, tant de sang, tant d’accords de guitare qui s’offrent là, tant de miracles qui apparaissent à l’aplomb de vie. André Velter a l’art secret de transformer la soie en phrases, la percale de ses mots en musiques, les fleurs du Guadalquivir en ivresses, de donner aux phrases cette saveur rare dont on s’enivre en effleurant l’encre des pages de Tant de soleils dans le sang. Il a des visions, c'est-à-dire qu’il voit et jamais ne se dérobe à ce qui se joue dans l’axe vibrant de sa poésie. Vamosvamosvamos y suerte.

« Guadalquivir / rien qu’à te dire / tu mets un  autre ciel à ma bouche, / une tout autre Amérique / sur la route de nos Indes / soyeuses, galantes, enchantées. "enchantées. »
 
 
 
D’un musicien l’autre, de l’andalou toulousain Pedro Soler, à son fils Gaspar Claus, d’un père au fils, d’une guitare à un violoncelle, sous le regard d’André Velter, triomphe d’une trinité inspirée. Nouvelle étape d’un voyage qui s’aventure Jusqu’au bout de la route. D’une caravane l’autre, de Canaan au Gange, de Kaboul à Lhassa, en passant par Maïmana et Padum, le désert au bord des paupières, rosée des rêves évanouis, mais aussi, la beauté du geste que perpétue l’écriture, ou encore, la poussière amoureuses des lèvres dont l’écho vous enivre. Le poète marche et accorde sa marche à la musique, au rythme qui appareille. Le rythme donne à entendre, mais aussi à voir et  à écrire.

 « L’état d’évasion permanente, voilà / qui est naturel à notre imaginaire, voilà qui crée ce diamant de pure lumière / en forme d’au-delà tonique et solaire / où l’avenir s’évade en même temps que le temps. »

Ecrire ici, c’est partir d’un bon pied, comme l’on part du bon tempo, avec à chaque fois la bonne attaque, le bon accord et le juste mot, et par éclats, son tremblement devient le vibrato du monde. Ecrire ici, jusqu’au bout de la route,  c’est vocaliser le monde qui se déroule sous ses yeux, ses grandeurs et ses terreurs, ses menaces, ses oublis, ses miracles, ses déserts et ses soleils. Passer d’Ouest en Est comme l’on traverse un pont suspendu, écrire pour trouver un bel équilibre, c’est aussi cela la poésie d’André Velter.

 « Je veux d’une trajectoire qui ne connaît que sa force, / sa haute fréquence physique, ses envolées mentales / et l’impulsion de mantras sans mesure / que je crée soudain, scande une fois ou deux, et oublie. »
 
Philippe Chauché

 

lundi 14 avril 2014

Le Mendiant de Velasquez



" Malgré la pénombre ambiante, on distinguait les entrecroisements de marbres fuyant vers une crédence au fond, où s'amoncelaient des pots remplis de pinceaux de toutes tailles au milieu de piles de chiffons. Rangées les unes à côté des autres, quelques toiles de lin, la plupart vierges, attendaient. Deux chevalets se faisaient face, tels des squelettes en conversation. "

Approchez-vous et gardez silence et distance, c'est un génie qui peint, il prend son temps, le temps, le tempo, l'occupe au plus au point, le roi Philippe IV sait ce que cela veut dire, il a lu Baltasar Gracián, il admire son peintre et reste sourd aux malfaisants qui l'entourent à la cour. Le peintre fixe souvent le ciel et la géométrie poétique des étoiles, il s'assied à bonne distance et regarde cette toile qui prend corps et qui va bouleverser l'art, son art, l'histoire de l'art. Picasso ne l'oubliera jamais, en 1957 il lui rend un hommage tellurique et signe 58 tableaux vibrants de l'écho des Ménines. Le hasard d'une curieusement rencontre lui fait adopter Mendigo, mendiant, un peu briguant, il doit poser pour le peintre, alors il pose, il se pose à l'Alcázar, coup de chance et coup de dès.
 
" - Je vous donne mon accord pour accomplir quelque chose d'exceptionnel qui fera taire pour de bon les mauvaises langues. Pour concevoir une œuvre qui vous placera au-dessus de toutes les critiques, sinon des jalousies. Une peinture qui vous ouvrira les portes de la chevalerie, à laquelle vous aspirez, que vous méritez comme aucun autre. Vous porterez un jour sur votre poitrine la croix de Santiago. "
 
Approchez-vous et gardez distance et silence, nous sommes au 17° siècle, autrement dit au siècle du net et du bref, de la lame et de la brosse, du pinceau et du mot. Là un jésuite, une fine lame, ici un peintre, le peintre des peintres, là à nouveau un roi qui sait comme tous les espagnols que la vie est un songe, et puis Mendigo, témoin d'une révolution volcanique. Mendigo qui se glisse dans les Ménines comme entre les velours du Palais royal, Mendigo témoin actif.
 
" - Moi, Diego de Silva y Velázquez, je ne peins pas une scène, je mets en scène. Différence considérable. Faire un portrait, Mendigo, rien de plus élémentaire. Cela exige du doigté bien sûr, sans plus. J'en exécuterai d'autres encore si le roi me l'ordonne, mais je ne vois pas très bien comment m'améliorer. Ma Famille, elle, ne ressemblera vraiment à rien de ce qui existe aujourd'hui. "

Le roman de François Rachline saisit tout cela avec netteté et justesse, avec la politesse d'un invité discret, lui aussi se glisse entre les murs du palais, il voit, il entend, il écrit, il met en scène avec une belle vitalité ces corps et ses âmes dans le mouvement royal du temps et du songe, dans une perspective cavalière.

" Ainsi donc, Diego peignait une scène où il représentait peignant une scène, laquelle restait invisible puisque le dos du chevalet, seul, se révélait au spectateur. Marcela de Ulloa, regard baissé vers la fenêtre, les deux nains Nicolasito et Mari-Barbola comptaient au nombre des figures quasiment terminées, avec don José Nieto, et bien sûr, Santillo. L'infante Marguerite, elle, reconnaissable entre toutes, du haut de ses cinq ans, atteignait déjà la perfection. L'or de ses cheveux et la roser de sa joue droite attestaient que la lumière, venant d'une grande ouverture devinable au premier plan, à droite, la percutait de plein fouet. "

Tout un roman !

Philippe Chauché

 
 

mercredi 2 avril 2014

Marcelin Pleynet dans La Cause Littéraire


 


 

« A Venise la circonférence est partout et le centre nulle part…
Ma vie comme un roman dont la circonférence est partout et le centre nulle part… »

Marcelin Pleynet écrit comme Cézanne peignait, sur le motif. Ici, comme depuis longtemps, c’est Venise. Une île musicale pour une idée de roman musical. Loin, si loin, de toute imagerie bavarde, chichiteuse et larmoyante, loin de l’imaginaire de sa disparition annoncée dans les eaux de la lagune, loin de ses masques et de ses poses, de ses écrivains dépressifs et de ses cinéastes laborieux et poudrés. On est à mille années lumières de Mort à Venise et ses fantômes souffreteux, littéralement au cœur du mouvement de la ville, d’un mouvement poétique et musical, où s’invitent écrivains, musiciens, peintres et architectes. C’est Vie à Venise ou plus harmonieusement Vies à Venise, le pluriel est ici capital. Dans son Dictionnaire amoureux de Venise, Philippe Sollers met en avant l’éloge prononcé pour la consécration du Doge sérénissime de Venise, Luigi Mocenigo, le 23 août 1570, autrement dit aujourd’hui, par Luigi Grotto Cieco d’Hadria : « … qui ne la contemple est indigne de la lumière, qui ne l’admire est indigne de l’esprit, qui ne l’honore est indigne de l’honneur… », on ne saurait mieux dire !

Marcelin Pleynet écrit par aplats, par fines touches musicales, par traits à la main levée sur l’étendue du Temps, comme un calligraphe à l’encre noire de seiche, par suspensions, retraits, saisissements, éclats, un œil sur Monteverdi et Vivaldi, une oreille pour Bellini et le Titien, accompagné des voyelles colorées et musicales de Rimbaud.

« … O, suprême Clairon plein des strideurs étranges,
Silences traversés des Mondes et des Anges :
– O l’Oméga, rayon violet de Ses Yeux ! »

 « Les voyelles surgissent et se répartissent en consonnes. C’est ainsi qu’apparaissent les couleurs, et les couleurs précipitent, attirent un nouvel épanchement. Les consonnes ne bougeaient pas si les voyelles ne les suivaient ».

Marcelin Pleynet traverse Venise en prenant son temps, et le temps du marcheur est celui de l’écrivain, dans l’immortalité de son savoir et de ses saveurs. Le marcheur solitaire écoute, voit, et entend ce qui se joue dans le visible et l’invisible de Venise. Tout un roman entre ciel et terre, vibrant de la palette des couleurs absorbées et offertes. Cela se joue d’une ruelle à une église, d’un canal à la lumière du ciel. D’un livre l’autre, ceux qu’il lit et ceux qu’il écrit, L’amour vénitien, La fortune, la chance, Comme la poésie la peinture, Le savoir-vivre, ceux qui s’écoutent et se parlent (répons) et les musiques poétiques résonnent dans les églises où se glisse l’écrivain.

« A disposition : l’écart du soleil printanier, la légende, le roman, la meilleure compagnie… Lumière pâle, jaune et bleue, diagonales rasantes vers les Moulini Stucky, et les rives de Giudecca…
Tout est possible si je veux bien accompagner le spectacle qui s’offre à moi – celui-là ou un autre, celui que chacun croit devoir se donner à lui-même ».

Marcelin Pleynet se laisse traverser par Venise, comme Chateaubriand en son Temps – qui peut sur l’instant devenir le nôtre –, et comme un vitrail, nous en renvoie mille éclats, couleurs, toutes les couleurs invitées, les musiques qui s’inventent dans le silence des chapelles, toutes ces musiques qui nous révèlent au monde, l’art romanesque, cette étendue poétique, une manière de vivre et d’écrire ici et maintenant, autrement dit d’être dans la liberté libre.

« Ma vision est divine. Je sens aussi battre dans mes veines la joie de l’immortalité… Sa présence fait taire en moi tout autre bruit. J’ouvre le livre qui s’anime alors et change au point qu’il me semble ne l’avoir jamais lu ».

Philippe Chauché