dimanche 29 juin 2008

Les Heures d'Aimer (2)

" Le chemin de l'amour est un chemin de fin du monde, pensai-je, en fixant mon regard sur les cuivres du bar du café Select, en noyant mes yeux noirs dans ses reflets dorés qui ne me rappelaient pas seulement la chevelure de ma femme mais aussi le chemin dont elle m'avait si souvent parlé, celui qu'elle avait baptisé chemin de fin du monde et qui serpentait encore, quelque part, dans une de ces forêts mythiques que l'enfance traverse avec ses yeux neufs, pensai-je, ce chemin de terre lourde dont l'imperceptible montée attirait ses pas, ce chemin de soleil et d'ombres couvées dont le dais de lumière qui en gardait le terme continuait, par-delà les années, à lui évoquer un secret plus inaccessible que la petite clairière dont elle veillait l'entrée, pensai-je, comme si ma femme, mon amour, avait toujours su que, de la même manière qu'au milieu des ténèbres brille une lumière que les ténèbres ne connaissent pas, au centre de la lumière s'évanouit un secret que la lumière elle-même ne peut pas connaître, un secret dont le chemin est un chemin de fin du monde, pensai-je, en songeant que moi aussi, dans mon enfance à moi, j'avais rencontré sous la forme d'un animal un secret similaire, un secret aux yeux jaunes étonnamment marbrés, pensai-je, en me remémorant ce chat noir que j'avais tant aimé et qui, sans explication ni même un adieu, avait décidé de mourir par un jour d'été brûlant, à la fin de ma septième année. Oui, le chemin de l'amour est vraiment un chemin de fin du monde, pensai-je, sur la banquette en cuir brun de l'arrière-salle du café Select où Ravèse et moi avions tenu la plupart de nos conversations, et où je l'attendais. " (1)




Je me disais qu'il fallait un certain talent, et beaucoup de concentration pour saisir ce que me montrait le cadran de la rue, qui à hauteur de vol de martinet, accrochait ses heures d'aimer , il n'était pas question de prendre cela au pied du chiffre qu'éclairait la flèche noire qui se détachait du mur de pierre blanche, mais de laisser cet espace temporel réfléchir au centre de chacune de mes pensée, il fallait laisser ces heures d'aimer rebondir dans la pupille de mes yeux, sur la peau tendue de mon ventre, au centre des mots que je traçais sur mon cahier d'écriture matinale. C'était cela la tension absolue du chemin de fin du monde, un chemin temporel où chaque seconde n'est autre qu'un léger déplacement dans l'air chaud de l'été, marqué par une ombre noire qui donne au mur blanc cette marque toujours changeante du temps en mouvement.

" Savez-vous pourquoi je vous regrette, Madame la marquise ? C'est que vous n'êtes pas une femme comme une autre, et que je ne suis pas un homme comme les autres, car je vous apprécie mieux que ceux qui vous entourent. Et savez-vous pourquoi vous n'êtes pas une femme comme une autre ? C'est que vous êtes bonne, quoique bien des gens ne le croient pas. C'est que vous êtes simple, quoique vous fassiez toujours de l'esprit, ou plutôt que vous le trouviez tout fait. C'est votre langue. On ne peut pas dire que l'esprit est dans vous, mais vous êtes dans l'esprit. Vous ne courez pas après l'épigramme, c'est elle qui vient vous chercher. " (2)

C'est ce temps vide en mouvement qui me convient, mon corps ne s'est jamais senti aussi léger, vivant, exposé, sous la protection des vierges qui sommeillent sous les soleil et des martinets rêveurs qui chantent sous mes fenêtres.

" Retenu, en attente - l'évènement ; infime, léger. Il est l'allée et la venue, ne laissant nulle trace. " Où un côté s'éclaire, dit Maître Dôgen, l'autre reste dans l'ombre. " Enfoui dans la ténèbre, ainsi demeure l'évènement. " (3)

à suivre

Philippe Chauché

(1) Valentin Retz / Grand Art / Gallimard / L'Infini
(2) Lettres à Madame la marquise de C., pendant l'année 1787 / Charles-Joseph de Ligne / Lettres et pensées / Collection In-Texte Tallandier
(3) François Meyronnis / De l'extermination considérée comme un des beaux-arts / Gallimard / L'Infini

1 commentaire:

  1. "sous la protection des vierges qui sommeillent sous les soleils"... de notre vaine (in)conscience !
    Je (vous) suis...
    Merci, cher Philippe.
    Gilles

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