lundi 29 avril 2013

Fais ce que tu voudras


Lire et relire Nicolas Chamfort, histoire de désespérer les amateurs de Terreur et autres penseurs fâcheux d'un nouvel espoir, d'une nouvelle révolution, d'une société nouvelle, ces naïfs aux idées et à la plume lourde, ne peuvent que détester cet aristocrate au désespoir léger, et aux amours gracieux.

" Jouis et fais jouir, sans faire de mal ni à toi ni à personne, voilà, je crois, toute la morale. "

" Pour les hommes vraiment honnêtes, et qui ont de certains principes, les commandements de Dieu ont été mis en abrégé sur le frontispice de l'abbaye de Thélème : Fais ce que tu voudras. "

" La fausse modestie est le plus décent de tous les mensonges. "

" Il y a des sottises bien habillées, comme il y a des sots très bien vêtus. "

" On est plus heureux dans la solitude que dans le monde. Cela ne viendrait-il pas de ce que la solitude on pense aux choses, et que dans le monde on est forcé de penser aux hommes ? "





à suivre

Philippe Chauché

dimanche 28 avril 2013

Sade et les Fielleux

Nous y sommes comme jamais :  ces temps manquent décidément de talent, d'un côté des fâcheux qui veulent en finir avec l'aimable Marquis, l'accusant de mille maux, sans avoir le moindre mot juste pour en débattre, de l'autre un féminisme dominant qui n'a que faire de l'art de la vie, et qui ne rêve que de domination inversée, mais aussi, une manière de tout  montrer et de tout dire du vide des élites, ce qui ne manque pas de piment, les rois sont nus et ils se croient vêtus de velours et de soie, ou encore un bavardage néo-marxiste qui fait des émules dans les poulaillers.
Nous sommes dans une nouvelle Terreur sociale, où à chaque instant le Marquis a sa place quoi que puisse en écrire un fielleux néo-philosophe de comptoir, et les fâcheux gâteux rabougris qui ne savent pas lire, n'y trouveront point leur compte et c'est heureux, nous ne mangeons pas du même pain, nous ne buvons pas du même vin. Peu nous importe, nous lui réservons quelques éclats, à l'image de ceux que nous accordent quelques fées libres et uniques. Être là où l'on ne nous attend pas, voilà notre politique, elle ne concerne que trois ou quatre personnes qui ont, d'une certaine manière la langue bien pendue, qui fait trembler les imprécateurs de tout poil.

" On  a bien raison de dire, ma chère amie,  que les édifices construits dans la position où je suis ne sont bâtis que sur du sable, et que toutes les idées qu'on se forme ne sont que des chimères détruites aussitôt que conçues. "

" De la prison, Messieurs ! de la prison, vous dis-je ! et demain nos cousins, nos frères se feront capitaines de vaisseaux. - Prison, soit, répond d'une langue empâtée le président Michaut, qui vient de faire un somme. -  Prison, Messieurs, prison, ! dit d'une voix aigrelette le beau Derval griffonnant à la sourdine sous son manteau un billet doux à une fille d'opéra. Prison, sans contredit, ajoute le pédagogue Damon, la tête encore échauffée du déjeuner à la buvette. - Eh ! qui peut douter de la prison ? conclut d'un gosier glapissant le petit Valère, huché sur la pointe des pieds et regardant sa montre pour ne pas manquer l'heure du rendez-vous de Mme Gourdan.
Et voilà donc, en France, à quoi tient l'honneur, la vie, la fortune et la réputation du citoyen ! La bassesse, la flatterie, l'ambition, l'avarice, commencent sa ruine et l'imbécillité la finit. "


à suivre

Philippe Chauché














vendredi 26 avril 2013

Une Femme Légère


L'art d'écrire est un art de la légèreté, parfois même un certain art d'aimer, rien ne mérite que l'on ne s'acharne sur les scènes agitées du monde, tout mérite que l'on ouvre les yeux sur les mouvements du Temps, sur une fleur, un arbre, une lune, un sein, une plage, un dos, un livre, un dessin, un lapin sauvage, tout mérite de notre amusante inutilité et notre douce futilité.
L'art d'écrire dans la folie fâcheuse et parfois monstrueuse du monde, est un art de la distance distinguée, un art profondément solitaire. Vivre dans une solitude luxueuse et soyeuse, pourrait être sa devise, et il lui arrive de la partager, ou plus précisément de croiser une autre solitude joyeuse qui se laisse faire par ce qu'elle écrit.

" La plage est à l'origine de mes plus sûres découvertes, de celles dont je continue de vivre, malgré leur ancrage en un terrain friable, sur lequel, par définition, rien de durable ne s'édifie. "

" Traînée à l'échafaud, la proximité du supplice ne provoque chez Mme du Barry aucun sursaut d'héroïsme. Sur la charrette elle gémit, se débat, crie qu'il s'agit d'une erreur. Au lieu de se projeter dans une image plus grande qu'elle - ce que, la précédant, on su si bien faire Charlotte Corday, Marie-Antoinette, ou Mme Roland -, elle se ratatine de terreur, fond en larmes, tombe en faiblesse. Elle n'a pas de dignité et démontre avec éclat qu'une existence abonnée à la volupté n'est pas meilleure préparation de la mort. Mme du Barry a perfectionné d'autres talents ; elle a su jouir et faire jouir. Elle a aimé les parfums, les rubans, les bijoux, le regard des hommes, leur sexe, leurs mains. Et c'est de ce fond délicieux de frémissements, de caresses, d'orgasmes qu'au moment d'être précipitée sous le couperet de la guillotine monte en elle cette supplication : " Encore un petit moment, monsieur le Bourreau. "

" Dans ces années studieuses, dédiées à l'art d'aimer et d'habiter sans lendemain, le voyage me paraissait la seule vocation possible ; une activité dont l'objet était si vaste qu'il excédait les ressources d'une vie. "




" Vous avez passé la journée dans les cafés, à calmer une soif que rien n'apaise. Et maintenant, sans hésiter, sans lire les lettres éteintes de son enseigne de néon, vous entrez dans le premier hôtel venu. Vous demandez une chambre. On vous dit que la chambre 34 est libre, voulez-vous la visiter ? Ce n'est pas la peine. On vous tend la clef avec un sourire absent, tandis qu'au dehors, dans le tournoiement des hirondelles, le carillon des vêpres se déchaîne... Vous notez, par réflexe, qu'il n'y a aucun éclairage pour lire. C'est une chambre comme une autre. Une chambre où l'on ne fait que passer.  "

à suivre

Philippe Chauché



mercredi 24 avril 2013

Le Meilleur des Mondes


" je ne suis pas naturiste
je porte un tee-shirt noir
je suis végétalien
et alors qui ça dérange ?
ils disent que nous sommes éco-terroristes
c'est quoi leur problème au juste ?
leur système ne marche pas
nous vivons dans ses ruines
j'ai le soutien du Dalaï Lama

l'amour de l'île n'a pas de limites "


Alors qu'ici et là, des écrivains naïfs pour le moins, racornis pour certains, fâcheux pour le pire, ne rêvent que de meilleur des mondes, en écrivant comme d'autres éternuent, un certain Jean Marc Flahaut, dont celui qui écrit ces lignes ne savait rien il y a quelques semaines, offre ici un petit ouvrage piquant et drôle, pas très éloigné à bien y regarder de ce qu'écrit un autre écrivain  amateur de la possibilité d'une île, détesté par les humanistes camusiens et lecteur amusé de Shoppenhauer, qui s'il nous accompagnait signerait avec nous ce petit billet.
Jean Marc Flahaut sait qu'une certaine dérision conduit au meilleur et le meilleur n'est jamais l'ennemi du pire, surtout quand le pire naît d'une plume audacieuse et moqueuse.

" d'un côté

une organisation opaque se réclamant du climato-scepticisme

tous ses membres portent des cache-oreilles en forme de bénitier preuve qu'ils ne s'en laisseront pas conter par les mensonges de la communauté scientifique sa politique de compensation écologique et la mise en place de zones protégées

de l'autre

de protestataires venus du monde entier qui dansent chantent et manifestent bruyamment d'une même voix quel que soit leur âge leur apparence et leur origine en brandissant à bout de bras des panneaux sur lesquels on peut lire

nous sommes tous des réfugiés climatiques ! "

à suivre

Philippe Chauché

dimanche 21 avril 2013

L'Incertain




" Trait hors des chemins, sûr de son chemin, qu'avec nul autre on ne saurait confondre.
Trait comme une gifle qui coupe court aux explications.
Peinture pour l'aventure, pour que dure l'aventure de l'incertain. Après des années toujours encore l'aventure. "

Écrire, peindre, dessiner avec en tête la permanence de la certitude de l'incertain, le doute est toujours au bout de la phrase, du crayon et du pinceau. Les pigments s'accordent à ce mouvement, ils n'ont au bout du compte point d'autre destinée, ils ne méritent que de celui  qui les manie, comme les phrases ne méritent que de celui qui s'évertue tant bien que mal de les assembler. Leur beauté, si beauté il y a, vient de là.




" Malgré tous les progrès de la recherche, un sein bien formé reste, jusqu'à présent, le type idéal du résonateur. "

" Elle repose, sa grande langue, soigneusement enclose en sa bouche aux lèvres imperceptiblement entrouvertes, sa grande et désirable langue bien cachée. "

" Je frôlai en la frôlant un abîme de joie. "

Fidèle à quelques incertaines fréquentations, il lui arrivait parfois de douter de la réjouissante effusion d'un rire, de l'instabilité d'un corps qui se repose de la jouissance, et de la beauté troublante d'un coucher de soleil, mais à bien y regarder il finit par se dédire.





à suivre

Philippe Chauché

samedi 20 avril 2013

Retour au Même



" Entre l'Ennui et l'Extase se déroule toute notre expérience du temps. "

" La mélancolie : le temps devenu affectivité. "

" La musique est du temps sonore. "

" Rien ne s'explique, rien n'est prouvé, tout se voit. "



Henri Michaux

" Montaigne, un sage, n'a pas eu de postérité ; Rousseau, un hystérique, remue encore les nations.
Je n'aime que les penseurs qui n'ont inspiré aucun tribun. "

à suivre

Philippe Chauché




jeudi 18 avril 2013

Le Regard et le Crime


" Le bourreau et ses aides veulent me lier les pieds. Je refuse. La loi l'exige. Dura lex, sed lex. Alors, je me laisse faire. Et puis on me coupe les cheveux. J'enfile ensuite la chemise rouge, réservée aux condamnés à mort pour crime d'assassinat. J'avais pensé garder mes gants mais le bourreau m'a assuré qu'il saurait me lier les mains sans me faire aucun mal. Il serre le moins possible. Je prends congé du citoyen Richard et de sa femme, qui ont été si bons pour moi.
On sort dans la cour.
La charette m'attend. On me donne un tabouret, mais je sais déjà que je resterai debout. Je veux regarder la foule dans les yeux. On ne meurt qu'une fois. C'est la fin qui couronne l'oeuvre. " 


On ne meurt qu'une fois. On n'écrit qu'une fois un tel livre. Je veux regarder la foule dans les yeux. L'écrivain regarde la Terreur dans les yeux, comme il regarde le roman dans les yeux, avec un talent rare, un art du saisissement de ces femmes et de ces hommes qui passent dans ces pages lumineuses leurs derniers jours, leurs dernières heures, avant d'être livrés à la folie meurtrière des spectateurs, lorsque le peuple devient spectateur de ses propres turpitudes, lorsque la folie terroriste du pouvoir s'arme de haine sauvage, l'écrivain de talent est là, loin cela va s'en dire, de ce que l'on marchande ici et là sous le nom de roman historique.
L'art romanesque se saisit de ces mouvements du Temps, dans ce roman, il est habité d'ombres que les révolutionnaires ont voulu fondre dans les raisons de la Révolution, leur disparition était leur programme, pas de chance pour ces vampires fâcheux, l'écrivain écoute, regarde, il voit, il entend, il écrit et c'est admirable, comme le regard de Charlotte Corday.

à suivre

Philippe Chauché


vendredi 12 avril 2013

Du Mensonge et de la Cour


 " Il ne reste plus de bonne foi, les obligations sont mises à l'oubli, il y a peu de bonnes correspondances. Au meilleur service la pire récompense. Aujourd'hui le monde est ainsi fait. Il y a des nations entières enclines à mal agir : des unes, la trahison en est toujours à craindre ; des autres, l'inconstance ; et de quelques autres, la tromperie. Sers-toi donc de la mauvaise correspondance d'autrui, non comme d'un exemple à imiter, mais comme d'un avertissement d'être sur tes gardes. L'intégrité court risque de biaiser à la vue d'un procédé malhonnête ; mais l'homme de bien n'oublie jamais ce qu'il est, à cause de ce que sont les autres. " (1)

De sa tour, il s'amuse des indignations et des surprises, comme si les sectateurs du pouvoir perdu ou gagné découvraient en ce printemps les  Mensonges de Cour, comme si la suffisance des courtisans n'était point l'ombre des hommes, qui mise en lumière ne dévoilait pas autre chose que leur véritable nudité.

à suivre

Philippe Chauché

(1) Baltasar Gracian / L'Art de la prudence / traduc. Amelot de la Houssaie / Rivages poche / 1994

jeudi 11 avril 2013

Au Risque des Phrases


" A chaque livre on assigne d'être le " produit agréé courant ", dont parlait déjà Mallarmé. D'où une amnésie, qui prive les êtres parlants du libre usage de leur tête et de leur souffle ; et donc qui les ampute de la vie la plus vivante. Mais d'un autre côté, au moment même où la parole est attaquée et avilie, réduite à son utilisation la plus étroite, il est possible de mettre en face de soi ce qui a pourtant l'air d'avoir disparu. On peut d'ailleurs reprendre le jeu de beaucoup plus loin, en accueillant dans chaque langue, par un dimanche de Pentecôte de la traduction, toutes les langues à partir du vide qui les sépare. Cette dernière précision afin d'exclure le nivelage du syncrétisme. Les " stocks d'études ", comme dit Rimbaud, ne demandent qu'à s'éclairer sans fin : à qui se tourne vers elles, les lumières du grec, de l'hébreu, de l'arabe, du chinois ou du sanscrit, en plus de celles qui étincellent du français, font jaillir leurs richesses, et ce ne sont pas des hallucinations ! "

Reprenant à son compte ces phrases tirées de l'Editorial de François Meyronnis et Yannick Haenel, il se dit qu'aujourd'hui trois revues s'imposent, s'il peut l'écrire, trois revues donc se démarquent de ce qui s'écrit et se pense ici ou là - Ligne de risque, Sprezzatura, L'Infini - où à chaque ligne le corps écrivant est un corps pensant et inversement, où  un corps musical est souvent un corps peignant, pour y voir plus clair rien n'interdit, sauf dans le coeur de la domination, rien n'interdit donc de voir ce qu'en disent les kabalistes, les soufis, mais aussi la voie tantrique, la musique d'outre-vie et la liberté libre de la littérature.
En attendant la prochaine livraison de Ligne de risque qui ne saurait tarder, feuilleter sans illusion et loin de toute hallucination et de tout bavardage, ces Éclats divins II :

" L'être humain, dans la vision tantrique, et partie du cosmos. Il est pénétré, animé par les mêmes puissances, les mêmes divinités, qui sont à la fois dans et hors du cosmos et ont place dans son corps, qui est vécu cosmiquement. "

" ( Glenn Gould ) a désiré la perfection et il a pensé la trouver dans le montage, dans les micros, dans la technique, au coeur du contrôle et de la mesure. J'ai passé la main sur mon front, je sentais comme une fièvre qui montait, mes mains étaient froides et humides, je les serrais fort, tendue. " La perfection ne peut surgir qu'au coeur de l'instant ", voilà ce que j'ai pensé. Parce que l'instant n'est pas mesurable, qu'il est tout, et que le reste est une image, oui parce qu'il est tout ce qu'il y a. "

" Ce n'est, certes pas faute d'en avoir voulu sa part et de l'avoir su, comme toujours, avec un coup d'avance. Il l'écrivait dans l'I.S., dès 1958 : " Nous serons des " romantiques révolutionnaires ", au sens de Lefebvre, exactement dans la mesure de notre échec. "
L'échec ? Évidemment celui de la volonté et de ses espérances communautaires.
Sa mélancolie ? Celle d'un qui aurait préféré ne pas... "

" C'est toujours le langage qui va chercher une singularité, et qui lui attribue un destin, pas l'inverse. Une singularité est toujours dans une situation précise, déterminée par les circonstances,et soudain la parole la trouve. "

à suivre

Philippe Chauché

samedi 6 avril 2013

De Madrid à Nîmes

" Au début des années 2000, apparut José Tomas. Il représente les valeurs dont notre monde est en quête. Ses gestes entraînent la charge des taureaux dans des accords dont le temple et le duende sont dignes des plus lumineuses symphonies. Quelle que soit l'intensité des clameurs, José Tomas demeure solitaire. Il ne semble exister que pour accomplir son œuvre. Dès qu'il apparaît dans la lumière du soleil, il ignore la foule et s'enferme avec la bête dans un ghetto de tristesse. Alors avant chaque passe, s'échappe de ses lèvres un soupir pareil à un dernier souffle, et son engagement est si profond que sa vie semble s'arrêter dans chaque segment de sa faena. Lorsqu'il torée, José Tomas suspend le temps, la vie et la mort se fondent en une unité à la grâce inconnue. José Tomas nous transporte au-delà des angoisses que la mort impose. " 

Il y a ce 16 septembre 2012, pas au passé mais au présent, cette corrida parfaite, unique, qui ne cesse d'occuper nos pensées et notre vie, de la transformer irrémédiablement, comme l'écrit avec tant de justesse, de sitio, Simon Casas. 
Le très médiatique directeur des arènes de Madrid et de Nîmes a retrouvé sa vie réelle de Madrid à Nîmes durant ces minutes suspendues, durant cette incroyable geste, sa vie de torero avec Alain Montcoucquiol, l'homme qui fume ses souvenirs taurins et littéraires. L'un dans la lumière, l'autre dans l'ombre, le silence de l'un, les éclats et les colères de l'autre, le visible et l'invisible, et la vive lumière, qui comme une corne vous remet à votre juste place. 
Il a donc fallu que cela ait lieu, pour que tout s'accorde, il a fallu l'incroyable pour voir le croyable. 

La corrida est toujours une affaire personnelle, privée, et ce qu'elle découvre ne se partage qu'après, lorsque les clameurs cessent, lorsqu'il ne reste que le silence du geste, que la phrase des passes, que l'intense mélodie secrète.

La corrida parfaite réactive le temps, les temps passés, présents et futurs, deux hommes qui se croisent un instant, deux vies qui se saluent, et qui s'écrivent alors que sur le sable du ruedo, un héros devient ce je ne sais quoi, seuls ceux qui le comprennent voient leur vie.

" Alain avançait dans l'ombre sous les voûtes romaines, il s'est approché de moi. Notre échange s'est réduit à un courtois " ça va ? " José Tomas venait d'affronter six taureaux, quinze mille spectateurs, sa solitude, sa peur et, tel un empereur solaire, il avait dominé tout cela. Sorti de son exil pour deux heures seulement, il venait de résoudre une équation impossible : se livrer corps et âme à la mort et que cette dernière l'épargne. " 

à suivre

Philippe Chauché 

mardi 2 avril 2013

Liberté de Marcel Conche


" Par les gestes silencieux de l'amour, nous avons élargi le champ du langage. "

" Joie de l'amour : de participer à la puissance créatrice de la nature, de connaître non plus la triste liberté subjective, repliée sur elle-même, ne rencontrant qu'elle-même, mais la profonde, irresponsable liberté des arbres ; joie de se sentir devenir force de la nature, feu vivant. " 

Lecteur vivant et brillant de Montaigne, Marcel Conche, ne s'en laisse point compter tout en se livrant à de lumineux exercices d'admiration, le corps ne dit pas autre chose que ce que disent les arbres, il suffit de lever les yeux vers leur jeune feuillage, comme on les lève vers de jeunes lèvres de printemps.

à suivre

Philippe Chauché 

samedi 30 mars 2013

Jaccard dans le Texte




" Pourquoi je suis devenu un néo-con.
( Notes prises dans les salons du Lutétia peu avant le résultat de l'élection présidentielle opposant Nicolas Sarkozy à Ségolène Royal. )

La première hypothèse, qui est aussi la plus probable, tient à l'enténèbrement de mon esprit, un peu plus rapide que je ne l'imaginais.
La deuxième à mon rejet des certificats de moralité et de bien-pensance qu'affectionne la gauche.
La troisième est que je l'aurais toujours été, néo-con, sans même en être conscient, ayant été précocement perverti par Schopenhauer, Freud et Cioran.
La quatrième aurait un rapport avec la petite rente que je reçois chaque mois de Suisse. "
Sexe et sarcasmes - 2009



" Être génial, c'est tout simplement être soi-même. Cet adage proustien, Lou Salomé en fit le principe de son existence. Et si, tout comme Alma Mahler ou Louise Brooks, elle fut un personnage de légende - même et d'abord pour ceux qui exècrent les légendes dorées -, c'est que jamais elle ne céda sur son désir : rien ne pouvait réfréner son insatiable ambition intellectuelle, rien ne pouvait brimer son élan vital.
Elle ne collectionna pas les hommes de génie pour gagner une improbable immortalité, mais elle fut courtisée jusqu'à sa mort par les plus grands esprits parce qu'elle se savait leur égale... et peut-être un peu plus. Sans elle, Nietzsche n'aurait pas été tout à fait Nietzsche, pas plus que Rilke ou Freud, dont elle bouleversa le destin. Mais sans eux, Lou Salomé ne serait pas devenue l'incarnation même de l'éternel féminin et de l'individualisme le plus exacerbé. "
Le cimetière de la morale

" Dans jusqu'au soir ( Yoshiyuki Juannosuke ), une jeune fille, Sugiko, se livre, avec un homme mûr et marié, à des jeux érotiques troublants à la seule condition qu'il ne la pénètre pas. Dès lors que le but est atteint, c'est comme s'il n'avait jamais existé.
Ne pas céder est la forme la plus violente de l'amour, la seule acceptable. Mais il en est du sexe comme des villes étrangères : se refuser à les visiter est un vice qui n'est pas à la portée de chacun. "
Ma vie et autres trahisons

à suivre

Philippe Chauché

lundi 25 mars 2013

La Musique de Sprezzatura




" J'écris toujours en musique, ou plus justement, ce que j'écris vient de la musique et y retourne. "

Fin de matinée solaire, bleu absolu, léger vent frais,  il passe d'un quartier l'autre et pousse la porte de ses jeunes et charmants libraires, la dernière livraison de l'Infini l'attend, mais pas seulement : " Nous avons reçu Sprezzatura, le dernier numéro, ils sont venu nous le livrer, l'un d'eux va semble-t-il s'installer ici. "

Fin de soirée lunaire, un musicien d'orchestre, deux pianistes, une hautboïste, deux chanteurs musiciens amateurs, le musicien de pupitre se livre à un exercice tant de fois entendu, il évoque  avec mille détails et une certaine complaisance lubrique ses expériences musicales dans l'un des grands orchestres parisiens, pas un mot sur la joie, sur la musique qui danse, mais sur les plaisanteries qui fusent des pupitres, pas un mot sur l'exercice spirituel du déchiffrage, sur l'attention à la couleur, à la phrase, à la beauté,  à la juste place de chacun dans le mouvement collectif, non, seulement, le rire et l'ennuie, l'ennuie et le rire de brasserie bavaroise. Contagion de la Terreur et  du XIX° pense-t-il, poison qui a contaminé toute l'histoire de la musique, et la musique même, pense-t-il, un rien désolé d'entendre tout cela, alors, il  n'écoute plus que de très loin, pour à son tour faire comme si.

" Si vous voulez vérifier l'intensité de votre passion, livrez-la à la musique. "

Il se souvient  que la musique de Bach, les partitas lui donnaient une belle allégresse, une autre oreille, et donc un autre corps amoureux, il écoute la partita numéro 4 par Glenn Gould tout en lisant quelques phrases au hasard de A l'oreille, du sérieux, joyeux et lumineux collectif de la revue, en pensant, qu'il suffit d'être  prêt pour que cela vienne, pour que la littérature se glisse dans la musique, pour que la musique irrigue la littérature, d'un corps l'autre en quelque sorte, mais aussi finalement d'une musique l'autre. Mais aussi d'un siècle l'autre, d'un Temps l'autre, d'une Terreur l'autre. Première victime, qui n'a jamais porté ce crime devant un tribunal international,  la musique, mais elle tient sa victoire, victoire qu'elle est ton nom, pouvons-nous nous demander ?
Le ciel s'est éclaircie, même si les tenant du XIX ° sont aujourd'hui tatoués, rappeurs et hurleurs, Vivaldi et Da Ponte s'en amusent, le vieux Bach n'en doute pas, a-t-il d'ailleurs douté de l'éclaircie, les musiciennes et les musiciens jouent dans la joie, embarquement pour le Venice Baroque Orchestra d'Andrea Marcon

Alors musique !

Mesdames, Messieurs, s'il vous plaît, un peu de silence, nous reprenons !

" Au commencement était l'écoute. Le ciel ? La terre ? Non, l'écoute. Avant ? Il n'y a pas d'avant. Plutôt un substrat passif, atonal : la surdité. Ensuite, ce sera l'histoire de ce handicap et de la manière de s'en dégager. " (1)

" Si Bach est la preuve de l'existence de Dieu, Casals poursuit la démonstration de son incarnation. " (1)

" Il semblerait que quelque 600 clavecins furent détruits d'un seul coup en place de Grève vers la fin de 1793. Les quelques rescapés seront, plus tard, utilisés comme bois de chauffe au Conservatoire. Le couvercle du clavecin claque, la fête galante est terminée ; un miracle de légèreté finit dans un bain de sang ; et puis la culpabilité. " La France ? Combien de culpabilités ? " (1)

" La grande leçon  française ? Fuyez toute musique qui ne vous donne pas le désir de danser. " (1)

Allons, Mesdames et Messieurs, on reprend ! et nous avons le plaisir de jouer pour quelques amis qui se sont assis au fond de notre chère Chapelle, qu'ici ils soient salués et remerciés, vous pourrez leur dire deux mots plus tard, mais nous avons de la joie à produire, de la légèreté à dessiner et un livre à écrire.

Musique !  A vos amours !



à suivre

Philippe Chauché

(1) La musique et la danse -  Sandrick Le Maguer ( dont on peut aussi lire son réjouissant Portrait d'Israël en jeune fille - Gallimard )

dimanche 24 mars 2013

Toute Une Histoire



" Dans le petit jardin de six toises carrées il n'y avait que de la salade et un figuier. Je ne voyais pas de figues, mais Barberine me dit qu'elle en voyait en haut, et qu'elle irait les prendre si je voulais bien lui tenir l'échelle. Elle monte, et pour parvenir à en prendre quelques-unes qui étaient distantes, elle allonge un bras, et elle met son corps hors d'équilibre se tenant de l'autre main à l'échelle.
- Ah ! ma charmante Barberine. Si tu savais ce que je vois.
- Ce que vous devez avoir vu souvent à ma soeur.
- C'est vrai. Mais je te trouve plus jolie.
Sans ce soucier de me répondre, faisant semblant de ne pas pouvoir atteindre les figues, elle met un pied sur une branche élevée, et elle m'offre un tableau dont l'expérience la plus consommée n'aurait pas pu imaginer le plus séduisant. Elle me voit ravi, elle ne se presse pas, et je lui sais gré. L'aidant à descendre, je lui demande si la figue que je touchais avait été cueillie, et elle laisse que je m'éclaircisse restant entre mes bras avec un sourire, et une douceur qui me mettent dans un instant dans ses fers. Je lui donne un baiser d'amour qu'elle me rend dans la joie de son âme qui brillait dans ses beaux yeux. Je lui demande si elle veut me la laisser cueillir, et elle me répond que sa mère était obligée d'aller le lendemain à Muran, où elle resterait toute la journée, que je la trouverais seule, et qu'elle ne me refuserait rien.
Voilà le langage qui rend l'homme heureux quand il sort d'une bouche novice, car les désirs ne sont que de vrais tourments, ce sont des peines positives, et on ne chérit la jouissance que parce qu'elle en délivre. Par là nous voyons que ceux qui préfèrent un peu de résistance à la grande facilité manquent de jugement. "
( Livre I - Volume 4 - Chapitre X - p. 842 - Édition Bouquins Robert Laffont - 1993 )

L'occasion fait souvent le lecteur, la situation l'y conforte, c'est aujourd'hui la réédition plus affinée qui occupent les éditions Laffont et Gallimard, elles ont pour mémoire les quelques 3 700 pages in-folio du manuscrit déposé à la Bnf, nous disposons d'une première édition qui la première s'aventura à nous offrir cette Histoire écrite en français dans un petit château de Bohême où l'aventurier européen est mort.

A Dux, Casanova visite sa vie et la langue française, et ce n'est pas un moindre mérite, écrire revient à vivre, et bien vivre et bien aimer conduisent toujours à bien écrire.






à suivre

Philippe Chauché

samedi 23 mars 2013

Etrange Vettriano



Voilà un peintre étrange, étranger dirons-nous, ses tableaux sont reproduits ici et là, posters, cartes postales, on les voit partout, ils sont à la mode, mais les voit-on vraiment ? où voulons-nous vraiment les voir dans ce qu'ils ont de troublant ?
Alors, d'où vient le trouble qu'ils dégagent ? De la netteté des histoires que le peintre met en scène, et du trouble qui se dégage de ses tableaux, un peu comme dans certains films de série B, films noirs, qui en disent beaucoup sur le doute qui ne cesse et ne cessera de traverser les hommes, sur leur profonde solitude, et l'élégance de leur désespoir et ce désespoir, cette suspension du temps, saisis comme rarement, est un miroir trouble où l'on finit par se noyer un verre à la main, une cigarette aux lèvres, mais en souriant. 








à suivre

Philippe Chauché 

mardi 19 mars 2013

Saisons Calabraises


Écrire net, clair et avec une grande précision. Écrire, comme l'on traverse un printemps calabrais, le regard d'une adolescente, le couloir d'un hôpital, comme on livre son corps aux éclats d'une chimie, comme on saisit le mouvement du temps quand il balbutie, qu'il tremble et invite la mort à coucher. Écrire avec la belle clairvoyance du promeneur solitaire qui arpente, rire aux lèvres, des instants qui ne seront jamais les derniers, même si !

" Mon séjour à la Pitié-Salpêtrière, 21 avril-3 mai, correspond à ma deuxième opération et donc à ma deuxième tumeur. " Deux tumeurs, tant que ça, tu es bien sûr ? " Je n'ai rien inventé, suis persuadé d'avoir entendu cette remarque, cette drôle de question. Et de me soupçonner aussitôt d'exagérer un peu. N'avais-je pas décidé tout à coup de faire mon intéressant ! C'était déjà beaucoup deux tumeurs. Surtout que je donnais parfaitement le change. "

" Nous avions tous le même âge, treize, quatorze, quinze ans. Les plus jolies filles portaient des bikinis. On les appelait due pezzi, oui, " deux morceaux ". C'étaient les étés des paris, des défis. Plus faciles à gagner qu'une rémission mais tout de même. "

" Je donne si peu l'air d'avoir été opéré deux fois en si peu de temps. J'ai compris : je ne fais pas assez malade. Je devait avoir l'air plus mal en point avant le diagnostic. " Dévasté ", avait jugé sévèrement à la fin de l'été 2011 l'analyste rousse de la rue Lepic. Selon elle, j'avais raté mes vacances, elle me reprochait fatigue et surmenage mais elle écartait toute maladie. Je l'ai quittée sans explication quand elle m'a demandé mon signe zodiacal. "

" Et puis, il y a ces messages inénarrables délivrés sur mon portable que j'écoute attentivement. Des voix de malheur, d'outre-tombe, à l'entame souvent identique : " Mon pauvre Jean-Marc, qu'est-ce que j'apprends là.... ! " Je ne leur réponds que par texto : Père-Lachaise, allée 23, tombe 608. Visites autorisées tous les jours de 9 heures à 19 heures. "

" On ne change pas d'hôpital ou de cancérologue comme d'éditeur. "


à suivre

Philippe Chauché

samedi 16 mars 2013

L'Or du Siècle

" Existerait-il un esprit des lieux ? Né et mort à Cordoue, l'hermétisme de Góngora continue la tradition poétique des musulmans adalous, épris, eux aussi, de perfection formelle. On respire un parfum d'Orient dans l'oeuvre de Góngora. Telle les ornementations des stucs de l'Allambra, ses métaphores s'engendrent l'une l'autre, se développent et s'épanouissent sans fin. " (1)




Les Sonnets de Góngora ne se lisent pas comme d'ordinaire on lit la poésie, ils demandent à nos sens une rare concentration. Qui cherche ici, quelque effet du beau, quelque réjouissante vision poétique du monde, quelque résonance musicale de la phrase en sera pour sa déception. On est dans un ailleurs, au coeur de la pierre poétique à la foi brute et d'une grande sophistication, à plus d'un titre comme chez Mallarmé, dans le mouvement tellurique de la pensée, et donc de l'écriture,  certains dirons de la prière, dans ce qu'elle a de profondément abstrait, mais dans une abstraction nourrie d'éclats d'une précision rare de ce que voit le poète, et sa vision n'est pas là pour rassurer ou amuser le lecteur distrait, mais pour le traverser comme une lame d'acier.

" Au coucher du soleil la nymphe chère
de fleurs dépouillant de vert plain,
autant coupait sa belle main,
autant son blanc pied faisait naître.

Ondoyait le vent en sa course
l'or fin en elle d'une erreur galante,
telle la feuille verte au peuplier touffu
s'agite au rouge point du jour.

Mais sitôt qu'elle eut ceint ses belles tempes
des variées dépouilles de sa robe
( borne soudaine entre l'or et la neige ),

je jurerai : brilla mieux sa guirlande
d'être de fleurs, l'autre à être d'étoiles,
que celle qui le ciel illustre, ses neuf feux. " (2)



à suivre

Philippe Chauché

(1) Dictionnaire amoureux de l'Espagne - Michel Del Castillo - Plon - 2005
(2) Sonnets - Góngora - traduc. Bernard Turner - Imprimerie Nationale Editions - 1998

samedi 9 mars 2013

La Chanson de Roland


" Bref, ma vie s'achève comme elle a commencé : dans du coton. Ce n'est ni l'enfer ni le paradis, c'est ma vie, c'est elle qui m'a choisi - ce sont les paroles d'une chanson d'Adamo. Tout est dit. "

En effet tout est dit est bien dit. Tout est dit en moins de deux cent pages, tout est raconté, récit lit-on sous son titre, d'un nihiliste oisif et malicieux,  d'un amuseur privé et parfois public, d'un cynique amateur de jeunes filles en fleurs, de parties d'échecs et de ping pong, d'un fin - comme on le dit d'un vin - connaisseur de Cioran, Louise Brooks et Schopenhauer. L'écrivain est sur la scène de l'édition et de l'écriture comme Cosmo Vitelli - Ben Gazzara - dans Meurtre d'un bookmaker chinois de John Cassavetes, le spectacle continue et ce n'est pas parce que j'ai une balle dans le ventre que je vais vous priver du spectacle de mes girls dévêtues.  The show must go on !

" L'adolescent que j'étais avait lu Bouddha et partageait son pessimisme. Il ne se doutait pas qu'il allait bientôt rencontrer une réincarnation du Bouddha, un Bouddha des Carpates, et encore moins que ce nihiliste malicieux deviendrait mon ami...
Je trouvais son désespoir tonique. Et il l'était. Car ce désespéré alliait perfection du style et noirceur morale. Ce n'était pas tout d'être désespéré, encore fallait-il l'être de manière élégante, ne point dédaigner les paradoxes et saupoudrer d'humour ses propos véhéments. "

" Cette obsession m'a valu deux enquêtes de police sur dénonciation de mes voisins, et une interpellation à six heures du matin dans un hôtel de province. Mes petites amoureuses avaient toutes plus de seize ans. J'ai toujours pris pour règle de négliger la moralité, mais de respecter les formalités. "

" Candy m'appelait souvent la nuit. Je songeais qu'au-delà d'une demi-heure, il est impossible de supporter le malheur d'autrui. Candy le devinait, prenait alors une voix de petite fille et me racontait de délicieuses histoires, où elle s'installait complaisamment dans son rôle favori, celui d'une victime. Celle que je préférais, elle s'en doutait et ne se lassait pas de m'en donner des versions de plus en plus crues, était celle où un photographe la forçait à poser nue dans la boue ou dans la neige. Écorchée, frissonnante, elle se réfugiait dans son studio, observait son corps meurtri dans le miroir, se trouvait moche et m'appelait pour me demander  ce que les hommes lui voulaient. "

" J'étais disposé à partager ma solitude, mais en aucun cas à procréer, le crime suprême selon l'école nihiliste à laquelle je me flattais d'appartenir. D'ailleurs je n'aimais pas les enfants et les femmes enceintes me répugnaient. Les premiers braillaient, les secondes heurtaient mon esthétique. Je me félicitais de n'avoir pas le sens du bien et du mal, mais celui des courbes et des couleurs. "

Tout est dit et finement bien dit. Offrez ce livre et vous vous ferez follement détester, ce qui est, vous le comprendrez en le lisant un bien bel hommage.

à suivre

Philippe Chauché


jeudi 7 mars 2013

Soudain Bataille


" Ma rage d'aimer donne sur la mort comme une fenêtre sur la cour. "
" Je riais au plaisir de vivre, à ma sensualité d'Italie - la plus douce et la plus habile que j'aie connue. Et je riais de deviner combien, dans ce pays ensoleillé, la vie s'était jouée du christianisme, changeant le moine exsangue en princesse des Mille et une Nuits.
Le dôme de Sienne est, au milieu de palais roses, noirs et blancs, comparable à un gâteau immense, multicolore et doré ( d'un goût contestable ). "
" J'ai finalement plus d'un visage. Et je ne sais lequel se rit de l'autre. "
"  La seule voie rigoureuse, honnête.
N'avoir aucune exigence finie. N'admettre de limite en aucun sens. Pas même en direction de l'infini. Exiger d'un être : ce qui est ou ce qu'il sera. Ne rien savoir, sinon la fascination. Ne jamais s'arrêter aux limites apparentes. "

Georges Bataille - Sur Nietzsche - Volonté de chance - Gallimard - 1945





à suivre

Philippe Chauché

lundi 4 mars 2013

L'Homme A Abattre


" ... C'est le mal seul à vrai dire qui exige un effort, puisqu'il est contre la réalité, se disjoindre à ces grandes forces continues qui de toutes parts nous adoptent et nous engagent.
Et maintenant voici la dernière oraison de cette messe que mêlée déjà à la mort je célèbre par le moyen de moi-même : Mon Dieu, je Vous prie pour mon frère Rodrigue !
Mon Dieu, je Vous supplie pour mon fils Rodrigue !
Je n'ai pas d'autre enfant, ô mon Dieu, et lui sait bien qu'il n'aura pas d'autre frère.
Vous le voyez qui d'abord s'était engagé sur mes pas sous l'étendard qui porte Votre monogramme, et maintenant sans doute parce qu'il a quitté Votre noviciat il se figure qu'il Vous tourne le dos,
Son affaire à ce qu'il imagine n'étant pas d'attendre, mais de conquérir et de posséder
Ce qu'il peut, comme s'il y avait rien qui ne Vous appartint et comme s'il pouvait être ailleurs que là où Vous êtes.
Mais, Seigneur, il n'est pas si facile de Vous échapper, et s'il ne va pas à Vous par ce qu'il a de clair, qu'il y aille par ce qu'il a d'obscur ; et par ce qu'il a de direct, qu'il y aille par ce qu'il y a d'indirect ; et par ce qu'il a de simple,
Qu'il y aille par ce qu'il a en lui de nombreux, et de laborieux et d'entremêlé,
Et s'il désire le mal, que ce soit un tel mal qu'il ne soit compatible qu'avec le bien,
Et s'il désire le désordre, un tel désordre qu'il implique l'ébranlement et la fissure de ces murailles autour de lui qui lui barraient le salut,
Je dis à lui et à cette multitude avec lui qu'il implique obscurément.
Car il est de ceux-là qui ne peuvent se sauver qu'en sauvant toute cette masse qui prend leur forme derrière eux.
Et déjà Vous lui avez appris le désir, mais il ne se doute pas encore de ce que c'est que d'être désiré... "
Le Soulier de Satin - Première Journée - Scène 1 - Le Père Jésuite - extrait - Bibliothèque de La Pléiade - Gallimard - 1965

Qui dira l'étrangeté d'une voix qui vous saisit, se glisse en vous, vous transforme sur l'instant ; qui dira l'étrangeté d'une écriture, sa grâce, sa vague qui vous retourne ; qui dira le doute et la terreur, l'instant qui dure un siècle, le siècle qui dure quelques minutes ?

Cette voix entendue, celle d'Anne Consigny disant Claudel chez la lumineuse Marie Richeux, Claudel l'homme à abattre, et ses ennemis sont là, mais n'essayez point de les inviter à entendre ce qui s'écrit là, n'essayez nullement de les convier à la méditation théâtrale, trop d'affaires lui collent au crane : sa soeur, sa politique, sa croyance, son style, son corps, et pourtant :  vous lui avez appris le désir, mais il ne se doute pas encore de ce que c'est que d'être désiré !

à suivre

Philippe Chauché