dimanche 22 septembre 2013

L'Identité de l'Ecrivain



L'écrivain, quand il l'est vraiment, peut sans mal traverser la terreur sociale avec légèreté. Un pas de danse, un regard posé, un chant sacré, un éclat de rire, un masque sauvage, un retrait, une ligne de risque, une envolée, la fréquentation d'une licorne, ou simplement une distance solitaire aiguisée, qui lui permettent d'écrire au bord du gouffre, au coeur de l'avalanche, de s'en approcher, de s'y glisser, de s'en échapper et d'en rire, comme les héros de Samuel Beckett et de dessiner un autre cercle où se baignent d'étranges renards pâles, scissionnistes d'un temps ancien, autrement dit d'aujourd'hui. 

" J'aimais bien cette idée d'être au volant d'une voiture sans démarrer ; je trouvais l'idée meilleure qu'un voyage. Et puis, n'y avait-il pas, dans cette fantaisie, quelque chose qui relevait de l'enfance et de ses cabanes suspendues dans les arbres ? On l'aura compris : j'étais content ; il existe, pour chacun de nous, un point de ravissement qui, même si la planète éclate, nous accorde à des joies folles. Ce point je l'habitais. " 

La seule identité de l'écrivain, c'est ce qu'il écrit, ce qu'il va écrire, ce qu'il a écrit, le reste ne lui appartient pas, c'est ce que l'humanisme social lui colle sur le pouce pour qu'il le trempe ensuite dans cette encre bleue qui ne sert plus à écrire depuis longtemps, mais à identifier, d'où pour certains l'impérieuse nécessité du masque amusant du pseudonyme, qui n'est autre qu'une identité pure - comme une eau millénaire - de polisseur de phrases. " A coeur de Lion rien n'est impossible ! "

" Connaissez-vous l'impasse Satan ? Elle est située dans le bas du XX°, au coeur du quartier de Charonne. Elle existe vraiment : juste à côté, on trouve le passage Dieu. Quand je suis tombé, ce matin-là, sur l'impasse Satan, je m'y suis engagé par curiosité. J'attendais peut-être une illusion noire, ou de faire l'expérience d'un maléfice. "

L'expérience du livre de l'écrivain qui pouvait se dérouler comme ses précédents, entre fracture, suspension, saisissement, éblouissement et expérience de l'Unique - dans le désordre : Cercle, Le sens du calme, Évoluer parmi les avalanches, Introduction à la mort française, A mon seul désir, Jan Karski et Prélude à la délivrance avec le renard pâle François Meyronnis - prend un autre chemin de traverse. Une flambée parisienne l'envahit, en mémoire de deux sans-papiers africains suicidés, dans l'ombre portée de la Commune - Lautréamont, Rimbaud, Courbet - de Paris Mai - Debord et les invisibles -, un déferlement de masques dans les rues de la ville de toutes les insurrections, pensée d'une révolte à naître, silencieuse et masquée, en mémoire de tous les sans-papiers du monde réel, et le sentiment d'être entraîné sur le terrain du trop plein, du trop dit, du trop écrit, les belles causes affadissent toujours les belles fictions, même si comme toujours le style - la seule machine insurrectionnelle qui vaille la peine - donne au livre le charme d'une dérive pâle et joyeuse. 

à suivre

Philippe Chauché



  



mardi 17 septembre 2013

Albin s'amuse


" Sur son fauteuil se balancer au gré de ses inspirations, admirations. Assimiler, citer, rendre hommage. S'exercer à cligner de l'œil. Nommer. Que la forme soit. Puis vient l'élagage. L'épure. Avec la dernière feuille, dernière aiguille, dernière écaille, tombent l'adjectif, l'adverbe et l'œil, inutiles à l'arbre accompli.
En pin, qui de tous les arbres est celui qui fait le plus de bois mort, en mimosa qui parle à haute et intelligible voix. Sec à point, sans excès ni écorce, ce qu'il faut de noueux sculptural pour le jardin zen. En pin, en mimosa ou en bonsaï, Albin n'est pas si grand. "

Dans la famille des écrivains, je voudrai l'écureuil !
Bonne pioche, c'est l'Albin qui saute dans vos mains !
Albin, l'écrivain anonyme fait sa rentrée champêtre, il gambade, saute, virevolte, s'amuse, joue avec une herbe fraîche, prend le soleil et le Grevisse, grignote un mot rare, il a bien bel appétit l'animal !
Il se murmure qu'Albin est la réincarnation de Laurence Sterne !
D'un murmure l'autre, l'Albin ne saurait tromper Tristram et inversement !

" Écrire son roman comme on taille sa glycine, allier forme et fond, esthétique et vigueur.
Prudence à vouloir tutoyer les sommets. Trop tard Albin le cul par terre. "

Mais personne ne le connaît ?
Justement, l'Albin est tellement présent qu'on l'oublie, ou alors tellement visible qu'il en est lisible, ce qui devrait amuser les convives des prix littéraires.
Vous reprendrez bien un peu d'Albin, croyez-moi, il ne pèse ni sur les neurones ni sur l'estomac, Albin le plus digeste des écrivains !
Mais il ne faut pas non plus en abuser, à trop le lire l'Albin s'use et amuse !
Mais dites-moi votre Albin, il m'a lu ?
Et bien lu cher Monsieur Ponge !
C'est même une variété rare de pierre ponce !

" Rimmel et fond de teint avaient ruisselé sur la joue, dégoutté le long du coup, vint le tour des graisses, chairs, cartilage, le visage entier allait y passer, en voyant la vitesse à laquelle tout se liquéfiait, elle qui se décomposait, flagada sur sa chaise, il se disait elle va finir en flaque, quand une voix venue du bureau, Madame Marcel !
A ces mots elle se requinque, sur son siège se reconstitue, reprend l'apparence de cette employée qui accueillait Albin, à l'instant. "

Dans la famille des écrivains, je voudrai l'écureuil !
C'est trop tard, il est passé par ici, mais il ne repassera pas par là, l'Albin, il glisse comme une truite, courez, vous le verrez peut-être passer à la prochaine page.

à suivre

Philippe Chauché

vendredi 13 septembre 2013

Courbet se Baigne

 

Lire c'est écrire, notait un écrivain girondin, alors écrivons :
 
Une nouvelle fois Courbet doit s'expliquer, alors il s'explique, même si cela lui paraît inutile. On lui pose des questions, il tente de gagner du temps, et finit par répondre. Il faut bien répondre un jour aux curieux, alors que cela soit maintenant, ce sera fait, après il ira se baigner et traversera le champ en fleur qui le sépare de la rivière :
- votre profession : peintre
- votre passion : la peinture et la nature
- votre philosophie : je viens de vous répondre
- votre religion : vous venez de la noter
- pourquoi la Suisse : un exil, pas surprenant lorsque l'on est peintre
- et la cause : le renversement de la Commune et la surdité de mes semblables
- votre avenir : la nature et la peinture, la peinture et la nature,arrangez-vous avec ça, j'ai du travail !
 
Il est des livres qui forcent avec style votre porte, qui s'invitent sans que l'on sache de prime abord pourquoi, qui prennent leur aise, alors votre bonne éducation vous pousse naturellement à les accueillir, à les feuilleter dans un premier temps, pour voir de quoi ils sont faits. Puis à tout reprendre au début, à lire à page à page leur nature, à reprendre, à hésiter, à ouvrir vivement les yeux, à les fermer et à écouter avec une grande attention, pour finir par secrètement se dire, qu'ils ont eu raison ne pas vous prévenir, la surprise est parfois affaire de plaisir, comme ce petit livre de David Bosc qui roule comme le Gave et vous éclabousse en passant. Il est plaisant de se faire mouiller par un tel styliste.
 
" Passé la frontière, Courbet ne cessa ni son industrie - la peinture à l'huile, principalement travaillée au couteau à palette - ni le plus grand plaisir de sa vie : il s'est baigné dans tous les courants, ruisseaux, fleuves et lacs qui n'étaient pas saisis par le gel ou annulés par la sécheresse. "
 
" Devant un objet, une femme, un vallon encaissé, le peintre est-il celui qui ne s'est pas coupé la chique en disant à voix haute : que cela est beau ? Il touche au miracle quand il descend dans le labyrinthe, quand il accepte de se mettre au pouvoir de la chose, de prêter le flanc à son mystère : en de tels moments, Courbet se laissait peindre par le lac aux couleurs d'eau, en reflets d'or, il se faisait cracher le portrait par la forêt, barbouiller par la bête, aquareller par le vagin rose. "
 
Courbet vivant, voilà un constat qui doit en gêner plus d'un, et pas seulement, cela va s'en dire du côté de ceux qui le vouaient aux enfers lorsqu'ils l'apercevaient aux côtés de ses amis communards et le croisaient avec Baudelaire. Courbet vivant, et quel vivant, nageant, marchant, suant, sautant, saisissant son couteau comme d'autres leurs idées. Courbet peignant sans se plaindre, - laissons cela aux têtes molles avons-nous envie d'écrire - Courbet peignant encore et toujours alors que l'on aimerait tant qu'il devienne une icône de la révolution retournée, mais il est trop joueur, il danse trop justement, comme Céline, il est insaisissable, c'est cet insaisissable qu'écrit David Bosc sans en faire une toile, mais mille toiles plus éblouissantes les unes que les autres.
 
 
 
à suivre
 
Philippe Chauché
 
 











mercredi 11 septembre 2013

A la Vôtre


Au siècle dernier Alfred Hitchcock présentait à la télévision de petits films terrifiants et amusants, preuve que le plus grand des cinéastes pouvait avec sa légendaire légèreté et  sa méchanceté anglaise se glisser dans des formats courts, où en un tour de caméra tout est dit et tout est fait, Montaigne aurait aimé, Suel doit adorer. 
Les éditions Louise Bottu ont eu le flair de regrouper et de publier ces exercices littéraires pétillants qui tiennent dans une fiole, comme celles que glissait Hemingway dans la poche intérieure de sa veste, une façon comme une autre de tenir le coup. 

A la vôtre :

"  Depuis des heures, je suis là, à demi-desséché, complètement hébété. C'est un forficule qui me montre le chemin de la vie, me donne l'illumination. En le voyant s'extirper d'une pêche à moitié mure, je comprends où est mon salut. Je me traîne au bord d'une craquelure du fruit, me glisse péniblement à l'intérieur. Je retrouve l'humidité, l'obscurité et la nourriture.
La vie est belle.
Le ver est dans le fruit. " 

" LA CAMERA AVANCE SUR LE CORPS NU DE D. RAKULA, allongé sur un matelas de sachets de sang, certains, gonflés comme des outres, d'autres, flasques, vidés - le corps de D.R. est couvert de sang - ses ongles sont encore enfoncés dans un sachet de sang percé qui laisse couler un filet sur sa poitrine glabre - il tête un autre sachet - ses yeux sont vitreux, un regard d'homme ivre - sa bouche s'ouvre, pleine de sang - le sachet vide glisse sur son cou - ses yeux se ferment, sa poitrine se soulève lentement - il dort - un sourire indéfinissable apparaît sur son visage sanglant. " 

" Et, tout d'un coup, je l'ai vu, le vieux ! Il était appuyé contre un arbre. Il me souriait.
C'était trop !
Le vrai méli-mélo dans mon cerveau.
Il m'a dit dans un français parfait :
" Fiston ! Ne mets jamais du jus d'orange oxydé dans ta vodka ! " 

à suivre

Philippe Chauché

mardi 10 septembre 2013

Le Jeu en vaut la Chandelle



Le lecteur curieux ouvrira bien un jour et par hasard ce petit livre aux phrases toniques ( au sens musical du mot - son principal auquel, dans chaque mode, il serait impossible d'en substituer un autre, sans détruire ou altérer le sens de la phrase - ) et aux éclairs vifs, comme le sont les moralistes que l'auteur invite à sa table d'écriture et de conversation, et que l'on se rassure, si la plupart ont semble-t-il quitté les aléas du monde, Frédéric Schiffter a avec eux quelques échanges de phrases et de petites balles jaunes qui auraient d'évidence leur place sur un cours de tennis ombragé où des jeunes gens élégants perdent leur temps avec style et un talent certain. Car tout est affaire de style pour l'amateur de surf et de Clément Rosset, le reste n'est pas son affaire, il ne s'en occupe point, comme d'ailleurs de tenter de faire de son lecteur curieux et hasardeux, un disciple  bigleux ou un admirateur muet - une pratique dont nos modernes philosophes du bonheur se chargent avec un bel intérêt - ma cassette, ma cassette !
 
Ici, pour qui sait lire, le jeu est ailleurs, et il en vaut la chandelle !
 
Musique Don Schiffter :
 
" Un philosophe d'occasion, un esthète épuisé, un frondeur abattu, une marquise cafardeuse, un aventurier sans cause, un métaphysicien insomniaque, un nihiliste apocalyptique, un réactionnaire à vif, un anarchiste sentimental, un adepte du suicide non pratiquant, les figures que j'évoque ici forment une aristocratie transhistorique de l'ennui - montrant par là l'éternité de la maladie du temps. "
 
Leurs noms : Socrate, l'Ecclésiaste, La Rochefoucauld, Mme Du Deffand - dont j'ignorais tout - ou encore Hérault de Séchelles, Cioran ou encore Roland Jaccard, de quoi se divertir en attendant un tsunami.
 
" Les juges passent au vote. Par une majorité de soixante voix, ils déclarent Socrate coupable. Comme le veut la loi, il lui est permis, de même qu'a ses accusateurs, de proposer une peine. Ces derniers réclament la mort. " Comme je n'ai jamais nui à personne, dit Socrate, je ne vois pas pourquoi je nuirais à moi-même. Aussi je demande la relaxe et une pension de sénateur. Athènes me doit bien cet honneur. " La provocation réussit. Outrés, les juges prononcent son arrêt de mort. Le condamné devra, dans un mois, au retour de la flotte marchande partie pour Délos, périr par ingestion d'une substance létale.
A la date fixée, dans sa cellule,, entouré de ses amis en pleurs, Socrate lève sa coupe en hommage à Dionysos et boit d'un trait son dernier cocktail - une dose de ciguë pour trois doses de vin. "
 
" Quand elle ouvrit son salon, Mme Du Deffand y bannit quant à elle toute éristique. Accoutumée dès sa jeunesse aux mœurs libertines de la cour du Régent - dont elle fut l'une des plus jolies maîtresses -, puis, après la mort de ce dernier, aux règles du commerce mondain que la duchesse du Maine avait imposées au château de Sceaux, elle n'entendait pas que les idées eussent le primat sur les potins et déclenchassent des conflits à l'échelle de son appartement - sans compter qu'elle y recevait nombre de diplomates. Sachant les philosophes prompts à débiter sans retenue leurs doctrines et les gentilshommes enclins à s'en moquer ou à s'en offusquer, elle exhortait les premiers à ne jamais s'appesantir et évitait ainsi à la cérémonie de la conversation les écueils du pédantisme et de la morgue. "
 
à suivre et à lire
 
Philippe Chauché

dimanche 18 août 2013

Mais de quoi parlent-ils ?



A bien y regarder on peut douter de l'existence réelle d'Antoine Brea, comme d'ailleurs de celle de son éditeur " Louise Bottu ", l'un comme l'autre n'apparaissent dans aucun dictionnaire de " La cuisine en un Tour de Main ", ni d'ailleurs dans les mille brochures illustrées qui se distribuent l'été dans les rues des cités balnéaires et qui vantent les mérites des bains de soleil nocturnes, de la musique burlesque, du cinéma en plein air, ou encore des astuces pour conserver longtemps les grains de sables collés à la peau de son dos au sortir de l'eau,  cela dit à bien y regarder, mais à bien se pencher sur ce phénomène estival, on peut toutefois en tirer deux ou trois constats :

- Antoine Brea est bien né 
- Les Editions Louise Bottu ont bien un imprimeur

" ( Charles-Ferdinand Ramuz ) Ramuz partage son temps entre Paris et la Suisse où l'expérience prouve que les morts se sont mis plus souvent à ressusciter
A son grand étonnement
Il défigure la littérature en deux temps
Avec les mots, la chair molle des choses, Ramuz prend tôt ses distances " 

" ( Louis-Ferdinand Céline ) De nombreux juifs ou persécutés témoigneront après la guerre de son humour devant la Haute Cour
Sous l'Occupation, les problèmes de santé de Céline s'aggravent, il devient mentalement allemand, apparemment des suites d'une artériosclérose cérébrale " 

" ( Charles Bukowski ) Le jeune Bukowski obscurcit son enfance, ne songeant qu'à se faire mal pour se venger
A 25 ans, il s'enivre à tout jamais et sa vie n'est plus qu'une grosse flaque d'écriture
Il a des souvenirs, mais d'un pas grand-chose " 

" ( Georges Bataille ) Alors qu'il meurt de plus en plus, Bataille rédige soudain en quelques mois l'essentiel de son oeuvre, en tout cas ses plus belles pages, parmi lesquelles celles de La Part d'Eros, de L'Expérience préhistorique, d'Histoire de l'anus, des Cerveaux des grands Mongol, du Chevalier rance et de tous les grands poèmes morbido-sexuels
Se sentant vraiment à bout, il demande à Pablo Picasso de venir le dessiner, pour ne plus se ressembler " 


Etc, etc, etc, et c'est ainsi que le deviné Brea écrit, et c'est ainsi aussi que le démasqué Louise Bottu publie, les amateurs de biographies d'écrivains vont s'amuser ( quoique ! ), et vérifier que les seules visites aux vies d'écrivains qui méritent attention sont celles qui viennent justement d'écrivains amusés qui savent, amusement suprême, que le vrai est une ponctuation du faux, et que le faux un acte manqué du vrai

à suivre

Philippe Chauché 

dimanche 4 août 2013

Clématites



" Les noms des fleurs sont des superlatifs absolus de l'inspiration vindicative. Quand la péniche à Caron jette l'ancre dans le bas de Meudon et que Céline refuse de monter à bord, ceux qui l'y pressaient, " la Vigue " et d'autres ombres, l'agonisent jusqu'à épuisement de leur vocabulaire. Céline leur répond et lui-même à bout d'injures, mobilise pour finir le règne végétal :
Coloquintes ! Volubilis ! hé, clématites !
“ Clématites les déconcertent. Ils savent plus. " Un dernier " glaïeuls ! " les achève, suprême assaut victorieux de cette inédite bataille de fleurs.

Le glaïeul de Céline ne venait pas au hasard, et l'étymologie répond de son intention belliqueuse : glaïeul dérive de gladiolus, petit glaive, métaphore armée que les Allemands appliquent aussi à son cousin l'iris, qu'ils nomment Schwertlilie, lis-épée. Le premier langage des fleurs est leur nom, de quoi l'autre, le langage des fleuristes, est dans le meilleur des cas une redécouverte. L'achillée mille-feuilles est ainsi, paraît-il, pour qui la reçoit une déclaration de guerre : c'est bien la moindre des politesses rendue au héros qui porte son nom. " 

Il trouve plaisant de lire Barthelet - ce fou follet de langue française - après un mois passé à entendre toutes les absences d'une langue, ses trous et ses pertes, toutes ses veines tentatives de floraisons, tous ses excès et ses décès, même si d'évidence le théâtre n'est pas la langue, même s'il le fut un temps, qu'il crut l'être à un autre, et que certains de ses amis - comme on le disait des amis du crime - s'échinent à le penser. 
Il est amusant de constater que peu de choses restent en mémoire des agitations éphémères qui ici ont envahi scènes et chapelles, peu de choses de la langue - donc du corps ! - sauf un étranger lointain, qui écrit en hébreux et que l'on entend en français, devenant pour un soir, la langue qui témoigne de la vie des morts, et non de la mort de la vie comme ailleurs, il faillait, et ce fut fait, il fallait que la langue redeviennent ce gladiolus qui tranche dans la chair passive et les cerveaux mous. *

à suivre

Philippe Chauché

David Grossman - Tombé hors du temps 

lundi 15 juillet 2013

Les Voix de Calvet




Avignon, territoire des comédiens, ils sont là, dans la cour du musée Calvet : Didier Bezace - admirable, un jour des hommes de goût lui donneront toute la place qu'il mérite ici -, Marc Bodnar - justesse du ton -, Nathalie Richard - voix miraculeuse -, André Wilms - s'il n'en reste qu'un ce sera lui -, Pit Goebert, Anne-Lise Heimburger, Jérôme Kircher, Luce Mouchel, Avignon, territoire des voix, des corps et des phrases. Le théâtre c'est aussi cela, parfois même c'est cela, des micros, des hommes et des femmes qui lisent et disent comme l'on devrait jouer, qui jouent, comme comme l'on devrait lire, sous l'oreille attentive de Blandine Masson.

à suivre

Philippe Chauché

samedi 13 juillet 2013

Kaddish

Le théâtre c'est aussi cela, lire à la table. Acte premier, souvent invisible. Il relève du secret de fabrication du théâtre, comme on le dit souvent un peu vite. Lecture mon beau pari, semble dire Arthur Nauzyciel sur le plateau de l'Opéra Théâtre, lecture ma grande nécessité, lecture comme un acte premier de ce qui devient, de ce qui est, comme le Kaddish, une prière où la mort est retournée, remise à sa place, comme l'on remet à sa place un acteur défaillant, peu scrupuleux, sans conscience de ce qu'il lui revient d'être.


Arthur Nauzyciel seul en scène avec ce texte improbable d’Allen Ginsberg sur sa mère, sa folie, en quelque sorte, et pour en sortir, la poésie, dernière adresse au corps perdu.

L’adresse du lecteur attentif, qui ne livre rien d’autre que ce qu’il lit : alcool, drogue, sexe et petite maman délurée, toute aussi insupportable finalement que l’auteur, le fils filou, mais dans tout cela, une prière adressée à la morte, et cette prière livrée dans la douceur de la nuit qui hésite à tomber, de cela naît un trouble, trouble de la lecture à la table de chevet qui relève d’un autre secret, celui de l’acte porté comme une offrande.

photo Mathieu Bourgeois


à suivre

Philippe Chauché

lundi 8 juillet 2013

Dans la Poussière et sous les Etoiles






Tout saut dans le temps, est un saut dans l'Histoire, toute histoire qui ne se dévolue pas au temps se trompe de rythme, tout rythme qui n'éclaire pas ouvre le cercueil, les cœurs qui ne se livrent pas sont des cœurs morts. Dieudonné Niangouna et ses comédiens ouvrent le temps congolais dans la nuit étoilée de la Carrière de Boulbon, le temps de la guerre, de la peur, du doute, mais aussi le temps de la parole et de l'amour, le temps du théâtre et de son retournement. Les comédiens tournent dans la nuit des cigales et le feu de l'Histoire n'a pas de prise sur leur parole, leur adresse, leurs corps - mouvement perpétuel et grandiose - ils ont des façons et des manières d'embraser et d'embrasser la poussière de leur décor, ils ont des manières et des façons de dire le roman total, le théâtre total - salut amical à Antonin Artaud – de prendre les mots et les maux au sérieux, de faire de ce « nulle part » l’Ithaque de leurs rêves et de leurs raisons.


Shéda irise le Festival d'Avignon et c'est heureux.

à suivre

Philippe Chauché


dimanche 7 juillet 2013

Par la Cour et les Villages


Peter Handke - photo Serge Picard

" Demain nous serons peut-être rien. Après-demain nous serons morts et enterrés et ne serons pas même une note dans les livres d'histoire. Mais, loin là-haut, les tombeaux de nuages blancs ne cesseront d'être nos lieux du souvenir. Nous sommes ceux qui n'ont pas de père, acquittés, débarrassés du pays natal, les beaux étrangers, les grands inconnus à la sage lenteur, les hommes de tous les temps. Ainsi nous utilisons la force de l'énigme. "

" Faites votre chemin dans le vide. Mettez votre masque de feuillage et renforcez le bruit du réel. Votre regard ne devient aigu que dans le bouleversement. Le visible c'est la loi et la loi est grande et elle vous redresse. Le ciel est grand. Le village est grand. La paix éternelle est possible. Suivez le son qui pénètre tout, englobe tout, rend compte de tout, redressez-vous tout en mesurant et sachant, voyez vers le ciel. Voyez danser les pulsations du soleil et fiez-vous à votre coeur qui bout. Le tremblement de vos paupières c'est le tremblement de la vérité. Laissez s'épanouir les couleurs. Suivez ce poème dramatique. Allez éternellement à la rencontre. Passez par les villages. "

En d'autres temps en peinture on appelait cela la composition, tout participait de la réussite du tableau final, sa préparation, ses fonds et ses pigments, son dessin premier, son ébauche, sa touche, ses couleurs, sa lumière, ses lumières, son repos. Un seul défaut, et la toile s'évanouit, une seule faute de goût, une infime absence de beauté et c'est l'effondrement.
Si nous étions sévère, c'est ce que nous dirions de la création de Par les villages par Stanislas Nordey dans la Cour d'Honneur du Palais des Papes pour le Festival d'Avignon, si nous étions sévère ! Nous préférons écrire, qu'une absence de corps, de voix, de diction précise - mon beau souci - trouble la joie annoncée, qu'une comédienne a fait vaciller le bel agencement, la belle mécanique théâtrale. Qu'à trop s'abstraire, à trop se mettre à distance d'un texte et d'un personnage on finit par se noyer et par entraîner dans sa chute l'ensemble de l'édifice théâtral. Hier soir ce corps absent, cette voix souvent incompréhensible, notamment dans le dernier monologue, avait un nom :  Jeanne Balibar. Mains dans le poches, voix sans nuance, sans relief, sans corps, corps absent, mort né, dévidant ses monologues sans passion et sans raison, alors qu'à deux pas d'elle, Laurent Sauvage, Stanislas Nordey, alors que sur scène, Emmanuelle Béart, Véronique Mercier, trouvèrent la juste mesure, le juste accord des monologues du poème dramatique de Peter Handke, s'inscrivant dans le coeur de l'adresse au spectateur - à l'unique, c'est bien à vous que je parle !  - dans la matière organique de la phrase, comme un glacis dont on sait la nécessité, comme un fond dont on devine la raison profonde, comme un pinceau qui n'est que pinceau, mais quel pinceau, encore faut-il le savoir et y croire.
Le théâtre intime-monumental de Stanislas Nordey avait tout pour réussir la conquête des villages, mais dans la belle compagnie des diseurs de mots et d'aventure, il y avait une fausse note, un faux corps, une absence qui a fait trébucher les diseurs de belle aventure.



à suivre

Philippe Chauché 

dimanche 30 juin 2013

Voir et l'Ecrire



" Sur le chemin montagneux
une violette me fascine
sans raison "

" Quelque papillons
leurs ombres voltigent
sur les champs "

" Parmi les feuilles
des cerisiers en fleur
un nid de cigogne. "



" Dormir ivre
sur les graviers
fleuris d'oeillets "

" Je me remémore
beaucoup de souvenirs -
Fleurs de cerisiers "

Basho ( 1644-1694 ) si loin, si proche. Le haïkaï s'écrit comme l'on aime.

à suivre

Philipe Chauché








lundi 24 juin 2013

¡ Si Señor !


L'histoire est toujours amusante, et celle de la presse ne manque jamais de piment, rouge ! En 1987 le quotidien Libération ouvre ses colonnes à un écrivain taurin rare, son nom : Jacques Durand, et tous les jeudi il va donner à ce quotidien sans savoir et sans saveur un parfum unique de jasmin.  L'aventure va se poursuivre jusqu'au printemps 2012, le quotidien va alors se séparer de l'écrivain, sans dire ses raisons, mais personne n'est dupe, l'arrivée quelques mois plus tôt de Nicolas Demorand, le rasoir raseur, y est pour beaucoup. La corrida a mauvaise presse tant à gauche qu'à droite, on murmure qu'elle sent le souffre, la réaction,  le franquisme, ou d'autres balivernes, elle est indéfendable, il ne manque que la parole aux taureaux pour la condamner définitivement. La conscience, la pensée animale animent le blabla des philosophes alter-mondialistes de bazar qui sont en bonnes places dans la gazette, mais en berne de pensées. Peu importe si en son temps Simone de Beauvoir mis Jean-Paul Sartre en situation de comprendre ce qui se joue dans les arènes. " Les corridas m'enchantent et concrètement les toros Miura. Après ma mort j'aimerais me réincarner dans l'un d'eux. "
Jacques Durand a contre lui son style, et le style, c'est l'ennemi, il n'est pas acceptable pour ces zozos qui vendent du mauvais papier. Son style : une épure, un art vif, précis, net et amusé, il a comme d'autres avant lui - l'admirable Jean Cau qui lui aussi sent le souffre - compris que pour faire juste, il faut faire court : trois phrases comme trois derechazos de Manzanares, ¡ Si Señor !

" Avec pañero , toro manso à la pique puis bravo, vindicatif, exigeant c'est passes de la gauche, de la droite, passes de poitrine et par-ci par-là trinchera. L'essentiel. "

" Sa faena ? Trois séries de quatre, cinq derechazos, deux séries de la gauche, le tout sans perdre un pas, en aspirant la charge du toro, en l'envoyant derrière sa hanche pour le reprendre. Chaque série paraphée avec un remate différent : passe de pecho, passe du mépris, farol, kikiriki. "

"  Sa tauromachie ? Lente, passionnelle, bellissime, débridée, sincère, spontanée, templée, jamais préfabriquée. Tauromachie de pieds enfoncés dans le sable, de coeur et de corps offert à un toro collé aux planches et pour vaincre sa réticence. Un combat fusionnel et toujours " al compas " où il semblait se vider pour remplir la Monumental d'émotions déchirantes. "

" Ne pas reculer, jamais, s'offrir poitrine en avant au toro, baisser la main, pour toujours soumettre l'adversité, rester toujours sur ce territoire de comanche où le toro a le devoir de vous prendre, toujours toréer du fond du coeur, ne jamais relâcher sa tenue avec une tauromachie en bras de chemise. "

" Sa stratégie est celle du sachet de thé. Il ne plonge pas brutalement dans l'eau du combat ; il ne torée pas en vrac ; il libère peu à peu sa théine dans une liturgie soignée. "

" De Paula : " je suis tragique. Quand je torée le mieux, il me semble que mon coeur va sortir de ma bouche. Quand je me suis senti bien en toréant, c'est lorsque je me suis senti envahi par cette " fatiga " cet épuisement ". Ailleurs, il évoque pour ses états de grâce torera une " fatiga de muerte " et ajoute : " je ne suis pas fait pour jouer de castagnettes ".

" Il sera enterré le 7, jour de San Fermin. Le 11 juillet dans la chapelle du saint de l'église San Lorenzo, en compagnie d'Orson Wellles, de Deborah Kerr d'Alexandra Stewart et du maire de la ville, Ordoñez fera dire un messe en sa mémoire.
En juin, la municipalité a célébré le cinquantième anniversaire de la mort de " mister Way " comme lui criaient les gamins de Pamplona. "

Suerte torero !

à  suivre

Philippe Chauché








dimanche 16 juin 2013

La Billie de Nabe

Au siècle dernier, un écrivain de fort mauvaise réputation publiait sa passion Holiday, son éblouissement pour l'une des voix les plus troublantes de la musique noire américaine, du jazz pour être précis, Billie dans tous ses états, et la littérature de Nabe - le Zannini de la guitare - plongée comme toujours dans le vitriol - ceux qui ont lu Au régal des vermines en savent quelque chose. Après il y a eu Je suis mort, Visage de turc en pleurs, Oui - Non, et Alain Zannini, et puis des éclats ici et là sur le petit écran - qui n'en demande pas tant - des tracts, un peu de fureur, une dose de mauvaise foie, une auto-édition, une disparition programmée, un programme célinien en quelque sorte. Reste les livres, ses livres - ceux cités ici - qui méritent une paisible attention, un délassement d'été, l'opposé de l'agitation littéraire qui nous prive de sieste, Nabe est un écrivain de la sieste, à partager ou pas, cela dépend du mercure. 



L'âme de Billie Holiday, disponible après quelques années de spéculation sur l'édition originale, qu'il ne montre qu'à quelques amateurs de vins délictueux, livre noir, livre nègre, livre jazz, tranchant comme la trompette Lee Morgan, éblouissant comme les harmonies soyeusement décalées du piano de Lennie Tristano, joyeux comme le scat des Double Six, d'une grâce fragile et déséquilibré comme les chansons de  Billie.  

" Oui ! Une négresse a une âme : qui cela n'étonne pas ? Une noire a une âme : c'est nouveau. Une NOIRE, avec une peau marron et une langue lilas. Une nègre d'amour qui chante la bouche pleine, pleine de lynchés. Une très grande noiraude brunâtre qui n'a pas sa langue dans la poche. Une femme négro-noire, une moricaude beige foncé qui fait des bulles de douleur quand on la pince. Une pute couverte de cirage, une reine en ébène vermoule qui sonne le glas avec sa luette orangée. Une impératrice ruisselante de chocolat chaud qui chasse les sons du temple de son palais. Une droguée très sombre qui se pique de tout souffrir. Une héroïnowomae aux yeux chaloupés dans les larmes, une terrifiante maîtresse d'abordage aux narines bordées de trésor. "

Et tout est ainsi ! 

Au siècle dernier, le monde allait à sa perte, il y est, alors musique :



à suivre

Phillippe Chauché

samedi 15 juin 2013

Tout ça pour rien


L'été, c'est la saison des revues !
Vous voulez-dire que c'est la saison idéale pour en lire !

" Mon number one absolu, c'est Gary Grant... Mais pour les cinéastes, c'est Hitchcock. Il n'y a rien à faire, c'est comme ça. Pour moi, il n'y a qu'un cinéaste. Hitchcock, je peux revoir ses films dix fois, cinquante fois, avec la même attention et le même frémissement. A par lui, personne. C'est un génie absolument supérieur, qui a emprunté le cinéma pour faire quelque chose avec le temps. Ce qu'on appelle suspens est une façon de faire exister concrètement l'être là, la présence absolument précaire et extraordinaire d'une vie humaine dans les vagues du temps... "

" Le ciel se couvre de nuages et progressivement l'air s'assombrit, nous allons changer de temps. Ce qui n'est pas pour nous inquiéter, le ciel ici peut varier d'une minute à l'autre, et ce qui devrait annoncer l'orage n'est le plus souvent qu'un prélude au grand soleil... "

Encore eux !
Que voulez-vous, je les lis depuis trente ans !
Les autres aussi ?
Oui, certains autres, plus ou moins choisis, rencontrés parfois, venus d'ailleurs, d'autres étoiles, qui souvent d'ailleurs n'ont que peu d'estime pour les deux premiers, mais moi seul, sais ce que j'en fais.
Et tout ça pour quoi ?
Mais pour rien, tout cela ne mène à rien et c'est cela qui est amusant !

à suivre

Philippe Chauché


jeudi 13 juin 2013

Des Grives aux Merles


" Finalement, les difficultés que nous éprouvons à saisir son énormité ne vont-elles pas de pair avec la quasi-impossibilité dans laquelle nous nous trouvons de cerner ce siècle où il s'est déployé, cette ère de meurtre absolu à laquelle il a osé donner une littérature ? Car enfin il avait tout prévu, férocement, il avait adhéré à tout le négatif de l'époque, il l'avait saisi dans la prolifération de ses sens. Derrière l'optimisme qui comptabilise la marche du progrès et de la révolution, il a répété qu'il n'y avait en fait que déroutes et ruines. A ceux qui cherchent leur espoir en une opposition radicale du capitalisme et du socialisme, il a répondu de mille façons que les deux, au contraire, s'emboîtaient harmonieusement, ne pouvaient fonctionner à plein régime qu'ensemble et solidaires. Il a eu l'audace de dire que le prolétariat était un fantasme de bourgeois, la lutte des classes un semblant cachant la vérité d'une autre guerre ancestrale. A la dialectique il a donné effrontément le nom de " bafouillage ". Quant à notre réalité dévastée sur laquelle règne la pensée technicienne, il l'a imprudemment appelée " décor de chaises électriques ", au lieu d'en apprécier comme tout le monde le formidable confort. Bref, il a déplu, il déplaît, il déplaira sans doute éternellement. A l'académisme qui lui préférera toujours Drieu et Aragon, comme au progressisme sans cesse contraint de se retailler dans ses loques un Céline d'avant-garde anal, pervers polymorphe, creusant la superbe coupure épistémologique à grands coups rythmés pulsionnels. "

Comme Céline, Muray a de son temps déplu, mais si Céline déplaît toujours autant, Muray s'affiche, des bateleurs, des penseurs pesants, des journalistes chichiteux s'en drapent, ils en font un penseur actuel, faute à leur tour de déplaire et de saisir de ce qui en ces temps mérite un déchirement précis et médical. Signe des temps, où faute de grives on mange des merles.





à suivre

Philippe Chauché 

mercredi 12 juin 2013

Truk' chez les Gari


L'histoire ne bégaye jamais, contrairement à une certaine pensée dominante. Pour le vérifier il faut lire cet ouvrage qui minutieusement revient sur une période tendue : d'un côté des Pyrénées, des jeunes gens sont en prison et risquent la peine de mort, Franco et ses sbires affectionnent particulièrement le garrot, parmi eux Salvador Puig Antich membre de l'ex-MIL, de l'autre, notamment à Toulouse, quelques individus s'associent provisoirement pour que le jeune catalan ne soit pas exécuté, ils le disent haut et fort, pratiquent quelques actions violentes qui vont faire la " une " de la presse : attentats à l'explosif contre les intérêts économiques de l'Espagne et ses représentations, enlèvement du banquier Angel Baltasar Suarez et sa libération, des dégâts, pas de victimes, à l'exception d'un policier qui a distance a manipulé une charge a été blessé, ils disent ce qu'ils veulent et ne cessent de l'écrire, qu'il s'agit de sauver leurs amis du garrot, et cela seulement, on est là à mille lieux des avant- gardes du prolétariat qui naissent ici et là, avec le succès que l'on connaît ! Les gauchistes ne vont pas les aimer, les staliniens les détester, les anarchistes s'en lasser, d'autant plus qu'ils vont s'autodissoudre huit mois après leur naissance, une brève année 74, mais il y aura des arrestations, des procès et une grève de la faim.
Histoire, histoires, récits, témoignages, mais aussi un texte qui se démarque définitivement des pensées qui se croisent dans l'ouvrage, il est signé Truk' d'août 2012, peu importe qui se cache derrière cette signature pourrait-on dire, même s'il lui importe de le savoir, et d'affirmer que non seulement il le sait, mais qu'en plus il le fréquente de temps en temps !
Morceaux choisis :
" Le sens de la chronologie, la mémoire des dates, tout ça... c'est pas pour moi. Et la mémoire, c'est peu dire que ce livre me la rafraîchit, il me fait découvrir des évènements auxquels j'aurais participé.
Un doute qui date. Tu étais là tel jour tu as fait ci et ça... à l'époque déjà, aux policiers sûrs d'eux je vous devez faire erreur, ils brandissent les preuves, c'est écrit là. Preuves de papier : des mots pour attester de la réalité. "
" Distinguer relève du parti pris : le secondaire n'est qu'un point de vue sur le principal et vice versa. Supplétif est venu comme ça pour dire l'implication déterminée dans des GARI déjà constituées. L'essentiel était décidé, je l'étais aussi. GARI ou quoi que ce soit, on prend toujours le monde en marche. "
" Les faits sont les faits. Leur vérité n'est pas dans leur historique ni dans les justifications après coup, analyses et commentaires, pas davantage dans lesdits éléments collés bout à bout. La vérité des faits est dans les faits eux-mêmes.
L'Histoire s'invente après les faits. "
" L'acteur ne comprend pas mieux qu'un autre l'acte dans lequel il est impliqué. Gloseur parmi les gloseurs, il le dit à travers sa grille, en parle comme on parle d'un objet, l'utilise comme illustration.
Ne comprend pas mieux pour la simple raison qu'il n'y a rien à comprendre. Agir pour ne rien faire, parler pour ne rien dire, c'est notre lot. "

à suivre

Philippe Chauché






dimanche 9 juin 2013

Scott à Cannes


" Le 1 er septembre 1924, en fin d'après-midi, on aurait pu voir, étendus sur une plage de sable en France, un jeune homme à l'allure distinguée, accompagné d'une jeune femme, vêtue d'un court maillot de bain bleu vif. Tous les deux étaient hâlés, une teinte chocolatée, au point de pouvoir les croire, à première vue, d'origine égyptienne ; mais, après un examen plus attentif, on voyait bien qu'il y avait quelque chose d'aryen dans les traits et on entendait, quand ils parlaient, que leur voix avaient une intonation légèrement nasale, nord-américaine. Près d'eux, jouait une enfant noire aux cheveux presque blancs, qui de temps à autre frappait une cuiller en fer-blanc contre un seau en criant : " Regardez- moi ! ", sur un ton de réplique. "

" 1929 - L'impression que tout alcool a été bu et que tout ce qu'il peut apporter a été déjà expérimenté, et cependant - " Garçon, un chablis Mouton 1902 et pour commencer une petite carafe de vin rosé. C'est ça - merci. "

" 1932 - Dans le plus grand hôtel de Biloxi, nous avons lu la Genèse et contemplé la mer paver le rivage désert d'une mosaïque de brindilles noires. "

" Il y a dix-sept-ans, j'ai quitté mon travail ou, si vous préférez, je me suis retiré des affaires. J'en avais fini - j'ai laissé la Street Railway Adverstising Company se débrouiller avec ses propres ressources. Je me suis retiré non pas avec mes gains, mais avec un passif qui incluait des dettes, du désespoir et des fiançailles rompues, et je me suis traîné jusque chez moi à Saint Paul pour " finir un roman ". "

" Toutes les célébrités d'Europe ont passé une saison à Cannes - l'homme au masque de fer, lui-même, a séjourné douze ans sur une île toute proche. Ses villas splendides sont construites avec une pierre si tendre qu'elle est sciée et non taillée. Nous en avons visité quatre le lendemain matin. Elles étaient petites, soignées et propres - elles auraient pu se trouver dans n'importe quelle banlieue de Los Angeles. Elles se louaient soixante-cinq dollars par mois. "

Scott était à Cannes, mais ce n'était pas l'écrivain que nous croisons souvent une coupe à la main ou au volant d'une " belle américaine ", c'était l'image que les " studios " veulent en donner, un double - charmant certes - mais un double imaginaire, alors que Scott est férocement sérieux, il ne cesse d'écrire, de boire, et de se chamailler avec Zelda, l'insupportable Zelda, il ne cesse de lire aussi, de boire et de se chamailler avec Hemingway, Scott était à Cannes, mais les écrivains se diluent sous les projecteurs des chefs opérateurs, il n'en reste qu'un double, même charmant, un double qui ne dure que le temps d'un printemps glacial.





à suivre

Philippe Chauché 

samedi 8 juin 2013

Situation

" Comme aux oiseaux voyageurs, il me prend au mois d'octobre une inquiétude qui m'obligerait à changer de climat, si j'avais encore la puissance des ailes et la légèreté des heures : les nuages qui volent à travers le ciel me donnent envie de fuir. Afin de tromper cet instinct, je suis accouru à Chantilly. J'ai erré sur la pelouse, où de vieux gardes se traînaient à l'orée du bois. Quelques corneilles, volant devant moi, par-dessus des genêts, des taillis, des clairières, m'ont conduit aux étangs de Commelle. La mort a soufflé sur les amis qui m'accompagnèrent jadis au château de la reine Blanche : les sites de ces solitudes n'ont été qu'un horizon triste, entr'ouvert un moment du côté de mon passé. Aux jours de René, j'aurais trouvé les mystères de la vie dans le ruisseau de la Thève : il dérobe sa course parmi des prêles et des mousses ; des roseaux le voilent ; il meurt dans ces étangs qu'alimente sa jeunesse, sans cesse expirante, sans cesse renouvelée : ces ondes me charmaient quand je portais en moi le désert avec les fantômes qui me souriaient, malgré leur mélancolie, et que je parais de fleurs... "

"... Dans la famille exilée des Bourbons, le coup pénétra d'outre en outre : Louis XVIII  renvoya au  roi d'Espagne l'ordre de la Toison-d'Or, dont Bonaparte venait d'être décoré ; le renvoi était accompagné de cette lettre, qui fait honneur à l'âme royale : " Monsieur et cher cousin, il ne peut y avoir rien de commun entre moi et le grand criminel que l'audace et la fortune ont placé sur le trône qu'il a eu  la barbarie de souiller du sang pur d'un Bourbon, le duc d'Enghein. La religion peut m'engager à pardonner à un assassin ; mais le tyran de mon peuple doit toujours être mon ennemi. La Providence, par des motifs inexplicables, peut me condamner à finir mes jours en exil ; mais jamais ni mes contemporains, ni la postérité ne pourront dire que, dans le temps de l'adversité, je me sois montré indigne d'occuper, jusqu'au dernier soupir, le trône de mes ancêtres... "

"... La fosse était faite, remplie et close, dix ans d'oubli, de consentement général et de gloire inouïe s'assirent dessus ; l'herbe poussa au bruit des salves qui annonçaient les victoires, aux illuminations qui éclairaient le sacre pontifical, le mariage de la fille des Césars ou la renaissance du roi de Rome. Seulement de rares affligés rôdaient dans le bois, aventurant un regard furtif au bas du fossé vers l'endroit lamentable, tandis que quelques prisonniers l'apercevaient du haut du donjon qui les renfermait. La Restauration vint : la terre de la tombe fut remuée et avec elle les consciences ; chacun alors crut devoir s'expliquer... Il est nuit, et nous sommes à Chantilly ; il était nuit quand le duc d'Enghein était à Vincennes. "

( Mort du duc d'Enghein - Chantilly, novembre 1838 )

En d'autres temps, les hommes de qualité se réservaient avant de parler quelques heures ou quelques jours de réflexions, et lorsqu'ils doutaient de la justesse de leur pensée,  consultaient les oracles, les dieux, les sages, ou parfois quelques penseurs dont les ouvrages éclairaient leurs bibliothèques, puis nourris d'arguments justes et posés, ils pouvaient alors offrir aux curieux leurs réactions, non sans affirmer qu'il s'agissait là d'une impression et non d'une sentence.


à suivre

Philippe Chauché

lundi 3 juin 2013

Desports Monte au Filet


Le nouveau Desports à la main il s'est installé à la terrasse d'un café, plein soleil, et la petite balle jaune a sauté de tables en tables sous les effets d'un mistral mesquin, florilège :

" Chaque année désormais, lorsque l'ennui me prend dans les tribunes de Roland-Garros à contempler les évolutions des joueurs professionnels qui, le visage crispé par l'effort, geignant comme des damnés, moulinent laborieusement leurs gestes mécaniques, la silhouette de mon vieil ami Louis, tel un réconfortant flash-back sur mon écran mental, vient souvent se substituer à ce morne spectacle. Je revois son allure angélique, sa gestuelle de rêve et surtout : son sourire radieux d'éternel enfant captivé par le jeu ! "
( Denis Grozdanovitch )

" Nastase était un clown. Il était vraiment drôle. Un jour, lors d'un match contre Eliot Teltscher, on  disputait une balle, et la discussion entre le juge de ligne et l'arbitre n'en finissait pas. Nastase a dit : " Bon écoutez, décidez-vous, moi je vais prendre un café et je reviendrai dans une demi-heure, vous me direz où vous en êtes. "
( William Klein )

" Un court de tennis - 23,77 mètres par 8,23 - ressemble, du dessus, avec les étroits rectangles des couloirs de double qui le flanquent de part et d'autre, au patron d'un carton dont on aurait replié les rabats. Le filet - 1,07 mètre aux extrémités - divise le court en deux moitiés dans le sens de la largeur ; les lignes de service divisent à nouveau chaque moitié en un arrière-court et un avant-court. Dans les deux avant-courts, la ligne médiane de service qui part du centre du filet et s'arrête à la ligne de service délimite deux carrés de service de 6,4 mètres sur 4,11. La précision des divisions et du bornage, ajoutée au fait que les balles ne peuvent se mouvoir qu'en ligne droite - si on laisse de côté le vent et les effets les plus retors -, font du tennis un exemple parfait de géométrie  plane. C'est du billard avec des boules qui ne tiennent pas en place. Les échecs sauf qu'il faut courir. Le tennis est à l'artillerie et à la frappe aérienne ce que le football américain est à l'infanterie et à la guerre d'usure. "
( David Foster Wallace )

Le tennis est un sport d'aristocrates amusés, rageurs, drôles, déclassés, lointains, timides, délurés, ennuyeux, rêveurs, colériques, élégants, isolés, lunatiques, médiatiques, perdus, lumineux, tricheurs, rusés, flambeurs, joyeux, à la répartie foudroyante, au silence douloureux et aux certitudes millimétrées, au corps actif, comme un principe dont ils ne se départissent que lorsqu'ils raccrochent leur raquette.

On peut aussi lire le lumineux " Le scandale McEnroe " de Thomas A. Ravier - Gallimard - toujours autant détesté ici et là, ce qui n'est pas pour nous déplaire.

à suivre

Philippe Chauché