vendredi 15 février 2013

A Venir





« Où en êtes-vous avec l’amour ? », question posée au dos d’une carte postale qu’il vient de recevoir, déposée avec délicatesse dans sa boite à lettres, une carte représentant un dessin de Matisse, un visage, comme il n’en a jamais vu, ou alors il y a longtemps, très longtemps, à Madrid, se dit-il. Oui, c’est cela à Madrid, lorsqu’il séjournait dans la ville pour oublier un monde qui l’avait terrassé. Il reconnaît son écriture, il sait que c’est elle, même si rien d’autre ne l’indique, point de signature, pas de signe, seulement la question et Matisse. Matisse, le peintre des réponses, pense-t-il. Il se souvient que lorsqu’il l’a vu pour la première fois, une autre question est venue à ses lèvres, il ne l’a jamais posée cette question, il s’en souvient, et ne regrette pas d’être resté silencieux, comme elle l’était quand il l’a vue pour la première fois. Aujourd’hui il a quelques idées des réponses qu’il pourrait lui donner, des réponses qui conduisent, pense-t-il à la même impasse, et pourtant, d’un geste, d’un mot, d’une phrase il retourne ce qui le saisit.

Tout a basculé en quelques secondes, dans l'une des rues de la ville, celle qui s'abandonne dans le Fleuve, sous les arbres, là où parfois je vous croise en fort belle compagnie. J'ai été littéralement renversé à cet instant par la Courbe du Temps, ces deux mots sont venus d'eux mêmes, comme dans un rêve, mais là, point de rêve, mais une réalité saisissante, deux mains se croisaient et se décroisaient dans une lenteur que je n'imaginais pas possible. Je ne voyais qu'elles ces deux mains qui se croisaient et se décroisaient, dessinant, dans le bleu qui giflait le ciel, un mouvement qui se reproduisait à l'infini. Je ne voyais qu'elles, ces deux mains élancées, le reste du corps m'était caché, invisible, et pourtant, je n'en doutais pas dans cet instant, il y avait un corps à l'origine de cette Courbe du Temps. Je me suis approché, et les mains toujours dansantes ont donné naissance à deux bras fins et longs qui prolongeaient un éclat rouge, une robe, pensais-je, puis ce fut l'apparition d'une chevelure blonde qui lentement également s'accordait au mouvement des mains qui m'éblouissait, puis dans son entier, le corps de la danseuse, comment la nommer autrement, cher ami, une danseuse rouge s'élevait dans la lenteur du temps entre les arbres et près du fleuve. Alors, je me suis assis sur la berge à quelques mètres de la danseuse, je n'ai cessé de la regarder, attendant qu'elle décide d'en finir avec sa danse qui me traversait, ce qu'elle fit au bout d'un temps qui me sembla suspendu, la lumière bleu était la même, la chaleur de cette fin d'après-midi d'été, les cris accordés des martinets, où se nouent et se dénouent les corps éblouis et joueurs, où les mots se livrent et nous délivrent. Elle approcha et s'assit à mes côtés. Sans un mot, elle me prit les deux mains dans ses mains de danseuse, les croisa et les décroisa, avec une lenteur dont je ne pensais pas être capable, et avec cette même lenteur solaire, m'embrassa. Sans un mot je me levais. Elle me suivit et dans un autre temps, lui racontais cette vision qui m'avait conduit à elle dans la Courbe du Temps.

Nous avons longtemps marché dans les rues de la ville qui s'endormait, passant d'un quartier l'autre, levant les yeux vers les vierges éblouis et les chapelles de pierres blanches, revenant sur nos pas, au bord du fleuve et sous les arbres, nous nous sommes assis dans le silence blanc de l'Instant.

Il a posé le dessin de Matisse et sa question sur son bureau, dans l’axe d’un rayon de soleil, et s’est reculé pour mieux voir, et il s’est dit, qu’il n’y a rien d’autre à voir que ce visage sur une face et cette question sur l’autre, comme une signature de ce qu’elle est, ce qu’elle était, il ne sait si le présent doit l’emporter sur le passé, le passé présent, ou le présent passé, il s’est dit alors qu’ils ne sont guère éloignés à bien y regarder. Il regardait la carte, et voyait la question, comme il l’a voyait, la revoyait comme la première fois, dans le mouvement de son corps, qui lui avait fait sur l’instant au mouvement d’une phrase, de la phrase même, la phrase première qui fait apparaître toutes les phrases. Même s’il ne fait aucune illusion sur les raisons d’une phrase, même s’il s’y accroche.

J'ai été nommée Miryam me dit-elle, c'est un prénom qui depuis toujours me porte chance, vous pouvez donc, cher inconnu, désormais l'utiliser.

Nous avons repris le chemin de la ville aux pierres qui s'accordent à sa robe rouge. Soleil couchant, pensais-je, lumière rasante, miroir de mon âme. Elle m'a une nouvelle fois pris la main, l'a enveloppée, avant de la relâcher avec une grande douceur, toute éblouie de soie brodée. C'est cela, me dis-je, la résonance de la Courbe du Temps. Le Palais s'est alors offert à nos regards, rouge, jaune, blanc, murs immenses, silence, nous étions seuls dans le murmure de la Courbe du Temps. Alors à mon tour, je lui ai pris la main pour la porter à mes lèvres. Et j'ai pensé, le basculement se poursuit, le renversement n'est qu'un début, il me faudra l'écrire, son silence est l'Instant, il me faudra lui dire merci mon amour, merci pour vos mains qui se croisent et se décroisent, merci pour le rouge de votre robe qui désormais se lit aussi sur les murs de la ville, merci pour l'embrasement de votre paume, merci pour vos silences qui saisissent le mouvement du temps, merci pour le renversement du temps. Et puis j'ai répété en silence ces phrases qui lui étaient destinées. Tout à basculé en quelques secondes, sur cette place de la ville, là, j'ai été littéralement renversé par la Courbe du Temps, ces deux mots sont désormais les miens, leur réalité saisissante m'accompagne, deux mains qui se sont croisées et décroisées dans une lenteur ancienne, je ne vois qu'elles ces deux mains qui se croisent et se décroisent, là sous mes yeux, sur cette place rouge, jaune et blanche. Alors elle s'est arrêtée, et m'a dit, nous nous verrons demain, sur les bords du fleuve et sous les arbres. Elle a posé ses lèvres sur les miennes, des lèvres qui se croisaient et de décroisaient, et le rouge de sa robe a traversé la place avec la même lenteur qu'un baiser accompli.

Tout en traversant à mon tour la place du Palais, j'ai poursuivi ma lecture, doté, c'était nouveau, d'une double vue, lisant le petit livre qu'elle avait déposé à mes pieds, et voyant en même temps, dans les espaces qui s'élargissaient entre les pavés, la transformation du jour finissant en jaillissements lumineux.

J'ai emprunté la rue Rouge, la danseuse à la robe rouge avait sa rue, la rue des Tisserands. Ses mains se nouaient et se dénouaient sur les façades de pierres blondes où reposaient des vierges amusées. Miryam - Marie - Maria -, qui a déclenché cette Courbe du Temps, ce basculement, cette radicale transformation, entraînant cette double vue, vision nouvelle. J'ai laissé ainsi mon corps dériver, tourner en rond dans la nuit en évitant les flammes. J'étais seul, au centre de la ville, accompagné par ce doux vent du sud qui avait lissé sa lecture des haïkus au bord du fleuve et sous les arbres. J'ai fait escale devant la Synagogue et me sont alors revenues ces quatre strophes du Tao-tö King : Il émousse leurs tranchants, il dénoue leurs écheveaux, il fusionne leurs lumières, il unifie leurs poussières, une autre phrase m'est venue, directement de la pierre à la mémoire, comme un éclair : J'ai embrassé l'aube d'été, et mes bras à leur tour ont embrassé l'espace dans un mouvement lent et croisé, comme celui que dessine Miryam, prénom porte bonheur, qui accompagnait ma lecture joyeuse.

Il s’est assis à son bureau, non sans avoir fait pivoter la phrase et son dessin, placée aux côtés de la photo de l’écrivain qui veillait sur son travail, chemise blanche au col cassé, cravate mauve, veste et gilet chinés, cheveux tirés en arrière et regard lointain dit-on, mais que ne dit-on de lui ? Il a ouvert le cahier et tout repris au commencement, au commencement était la phrase, les phrases, elles s’ouvraient à son regard, alors il a lu, lu à voix haute les phrases pour savoir si cela chantait et dansait comme il le souhaitait.

« Parfois, une seule prière suffit pour tout éclairer, tout révéler, et faire naître mille fictions. A Madrid, avant la corrida, je fais escale à la chapelle des toreros. Silence absolu. Sainte Véronique, ma vierge en bois d’olivier me sourit. Je suis le seul à la nommer ainsi, elle m'invite à méditer. A me nourrir du silence et des résonances secrètes de la chapelle. Elle vient de très loin ma vierge, de cet espace abrupt à l’ouest, de cette langue de fleurs et de pierres, là où la mer a peur de la terre. Je remonte le temps qu’il me reste à vivre, quelques minutes, un jour, des mois, des années, toute une éternité. Son absolue liberté en fait une sainte d’une autre nature, d’une autre portée musicale. Il lui suffit d’un battement de cil pour transformer en or ce que l’on imagine qu'elle porte de souffrance, ce que l'on croit connaître de sa douleur, des mots de désespoir que l’on veut lui faire dire, des vertus et des miracles qu’on lui attribue. Mais elle est d'une toute autre matière. Ses manières sont d’élégance, ses gestes un miroir où se reflètent mille vies secrètes. Ses mots des envolées de la mémoire. Ma vierge voue une belle fidélité aux anges des dérives. Elle m’appartient ici dans la chapelle des arènes, et j’imprime sur mon corps ses lumineuses nuances. Elle ignore le malheur et le désespoir, elle ne sait rien de la douleur. Elle est au centre de la vie, comme dans cette chapelle où des hommes de soie viennent lui parler, lui offrir ces instants de souffrance et de gloire, elle les écoute lui conter en silence leurs espoirs, elle les voit prier, les yeux clos, elle entend battre le muscle de la vie, elle écoute l'étrange musique que soulignent leurs lèvres. Elle les protège, ils le croient, elle n'en dit rien et cela leur suffit. Il est des silences qui valent mille clameurs. Elle m’accompagne dans le parc du Retiro, à Las Ventas, carrera de San Jeronimo, vers le sud aussi, sur les chemins de l’hôtel de La Gloria, à Malaga éclairée dans la danse flamenca de La Lupi, à Madrid dans la fumée de cigares du Café Pombo. A Barcelone, au bras de Maria, sur les toits face à la mer, sous la protection de Gaudy et sa Sagrada Familia, et elle rayonne de mille éclats de verre et d’azulejos, lorsque nous nous embrassons. Sur les plages océanes où se brisent des frégates atlantiques chargées de vins anciens, elle prend son envol et je la suis. A mes côtés, sur le port de Marseille, elle se souvient d’un inconnu aux allures d'aristocrate anglais débarqué d’un galion chargé d’or et de poésies, nourri de lourds parfums d’Orient. Sur les traces d’un comédien lumineux, elle imprime dans ses pas, les saveurs, et le savoir des sonnets de Shakespeare. Elle est incroyablement vivante, légère, vive. Ses yeux brillent d’explosions de mots et de couleurs, elle chante des coplas de la terre. Ces chants andalous qui enivrent les hommes et les rendent meilleurs. Cette vierge a les seins vifs, légèrement ambrés, le soir venu ils se jouent de transparences. Nous sommes souvent pris de fous rires lorsque nous nous regardons, lorsque nous nous écoutons, et qu’elle me parle des plaintes, des pleurs, des demandes éplorées, des offrandes, des doutes, des adorations, des génuflexions, des signes de croix, des cierges, de l’encens, de l’eau bénite, des prières, des lamentations qui montent vers son auréole cristalline. S’ils savaient, de quelle nature est cette sainte, s’ils devinaient ce qui l’anime, qu’elles sont ses fréquentations, ses rêves et ses manières, ils viendraient pour l’aimer, la caresser, lui parler, lui offrir des accords de bandonéon, des colliers de perles, des livres rares, et oublieraient à jamais leurs peurs et leurs ressentiments. Mes rires, mes lectures silencieuses, mes évocations esquissées lui conviennent, et j’ai appris à transformer la mienne dans nos frôlements. Nos rencontres sont permanentes et cela ne se voit pas. Ici, elles se nourrissent d’échanges de mots que nous frappons comme des balles de tennis, leur donnant de l’effet pour qu’ils nous étonnent, nous surprennent par leur étonnante trajectoire. Nous testons notre rapidité, notre agilité, nos réflexes et notre pensée. Nous pratiquons l’art de l’anticipation, de l’improvisation, du coupé croisé, de l’amorti raisonné, du lift enchanté. Nous attendons qu’ils nous fassent perdre pied, mais nous les reprenons à la volée, les projetons le plus loin possible et ils nous conduisent dans le territoire du croisement des regards, du face à face, de la séduction anticipée, du paradis retrouvé. Les montées au filet n’ont aucun secret pour nous. Nos rencontres se nourrissent de phrases, de frôlements et de pensées, d’aléatoires constructions chimériques s’échappent de nos lèvres. Nous inventons des fictions pour le seul plaisir de les faire naître, nous écrivons des livres que nous nous racontons, des histoires que nous dessinons, des poèmes que nous nous récitons, et nous projetons d'incroyables tableaux inversés à travers nos paupières de cristal. C’est finalement parce que je ne désespère de rien et qu’elle espère en tout, que nous nous ressemblons. Elle croit en moi, dans mes manières, mes façons de l’aborder, de la surprendre, de la séduire par les histoires que je suis en train d’inventer, elle m'admire pour mes adorations, mon silence, mes envolées lyriques, pour les mots que je recouvre de poudre d'or. Dans le reflet de ses lèvres je lis la Bible à l’envers et je fais des miracles. J’offre mon visage à son corps qui s’imprime dans mes mains et mes cuisses. Mes envies se lisent dans le drap de son regard. Son corps s’élève au diapason de mes mots, il vibre dans l’espace, il est une jouissance inédite. Ma vierge esquisse un sourire lorsqu’on parle de sa chasteté, de sa dévotion à l’apparition, à l’ange, à son Fils crucifié, du Père éternel de son enfant miraculeux, de leurs chairs mêlées, de leur sang, de leur gloire et de leurs évangiles soufflés aux oreilles de leurs disciples en mouvement permanent. Son corps, elle l’offre en musique, ange gardien de ses courbes, il épouse chacune de ses pensées. Son regard se joint à mes mouvements, en devient l’écho et le reflet. Ma vierge est un miroir vivant qui a longtemps réfléchi à ce qu’il reflète, à ce qui se joue dans cette éternelle profondeur de champ où l’on devine les traces de ses aventures, ses cortèges de rencontres, ses éphémères apparitions, ses gestes qui malmènent le diable et sa cour d’admirateurs souffrants. C’est une façon très étrange d’être au monde que la sienne, et je ne partage cette profondeur qu’avec ma sainte et la transmets à mes amoureuses… »

Les mots dansaient, et Matisse lui souriait. La question s’élevait dans la pièce enveloppée par le rayon de soleil. Il alluma une cigarette, se leva et laissa là les phrases. Il se dit, qu’à cet instant peut-être elle dansait elle aussi, il en sourit. Il souriait à ses croisements et la question posée sur son bureau tournait et retournait comme les volutes qui s’envolaient de sa cigarette.



En écrivant, j'ai pensé à mon corps retourné par l'envolée des mains de la danseuse Miryam, au bords du fleuve et sous les arbres, j'ai pensé qu'il s'agissait sûrement d'une résurrection, d'un passage du mort au vivant et du vivant au vivant, ce qui est amusant, me suis-je dit, c'est que c'est autour de cela, de cet état là, que je tourne dans le roman que j'étais en train d'écrire avant que la Courbe du Temps ne me fasse basculer, avant ma rencontre avec la danseuse du soir et du vent de la mer. Alors je me suis endormi, tout habillé sur le canapé rouge. Le rouge m'entourait, comme m'avait entouré le baiser rouge de la danseuse de la place.

Lorsque je me suis réveillé, le rouge du Temps m'observait, un rouge brillant, musical, comme la robe de Miryam, puis tout s'est mis à danser dans la chambre, les livres, les crayons, le bureau, la photo encadrée de Marcel Proust à Venise. Les livres s'ouvraient et se fermaient, comme si une main invisible s'amusait à en tourner les pages, pour peut-être leur donner le tournis. C'est peut-être aussi cela, lire, c'est donner le tournis aux phrases, c'est ce que je me suis dit. Des phrases se sont elles aussi envolées, toutes mélangées, je les ai vues, les unes sur les autres, se croisant et se décroisant comme les mains de la danseuse rouge.

J'ai lu et cela donnait :

... le saint souverain Jan-siang se tenait au centre du cercle autour duquel tout se parachevait ...

...j'hésite, il faut l'avouer, à faire ce saut, je crains de tomber dans l'inconnu sans limites....

... j'ai tendu des cordes de clocher à clocher ; des guirlandes de fenêtre à fenêtre ; des chaînes d'or d'étoile à étoile, et je danse...

... o les longues rues amères autrefois et le temps où j'étais seul et un...

... une hirondelle a surgi, elle tournoyait dans l'affolement....

... je peux donc rêver qu'ils sont tous embarqués ensemble et réunis pour une soirée là-bas : Proust, Picasso, Céline, Matisse, Claudel, Morand, Giacometti, Artaud, Breton, Drieu, Aragon, Bataille...

... un livre où le narrateur évoquerait seulement les lieux où il s'est baigné...

... ses cheveux jouent avec la brise et paraissent vivre...

... hier, vers le soir, mon heure la plus silencieuse m'a parlé : tel est le nom de ma maîtresse terrible...

... à très vite mon amour, et porte toi le mieux du monde...

... c'est le jour où il ne convient pas que le salut soit inactif...

D'autres phrases n'étaient plus à ma portée, elles avaient traversé les murs, percé le plafond, ouvert une brèche dans le parquet, et j'étais entraîné moi aussi dans la danse, aspiré vers le plafond d'or, de gris et d'ocre, et c'est là que je me suis vu me regardant voler, entouré de phrases, de livres, de photos, de lettres d'amour, de plumes et de crayons, je me suis vu me voyant, comme j'avais vu quelques heures plutôt la danseuse des bords du fleuve et sous les arbres, alors je me suis dit une nouvelle fois, que la Courbe du Temps allait encore, j'en étais sûr, me réserver d'autres surprises et je me suis rendormi.

Il s’est souvenu qu’elle se moquait de la longueur de ses phrases. Le lisant, elle disait souvent, mais je rêve en éclatant de rire, il se souvient aussi, qu’elle lui avait dit qu’elle allait dynamiter sa bibliothèque, elle jouait et s’enjouait à le voir écrire, tout en lui tirant la langue, et quand elle s’asseyait sur le divan rouge et qu’il écrivait, qu’il lisait pour lui ce qu’il venait d’écrire, elle s’endormait, ainsi disait-elle, je vois mieux vos outrances (...)

à suivre

Philippe Chauché

mercredi 13 février 2013

Watteau Toujours


Voilà ce que l'on pourrait présenter comme l'Art Français du dessin, l'Art Français de la peinture, une façon bien particulière de renvoyer dos à dos académisme et modernisme. Le poète - c'est ainsi que le définissaient les frères Goncourt - n'en finit pas de nous parler. Vous n'entendez rien ? Vous préférez la domination tagapeuse, vulgaire et marchande qui s'affiche dans les gazettes d'art contemporain ? Parfait ! Nous resterons entre nous.

L'Art Français du dessin et de la peinture, comme celui d'ailleurs de la conversation, du roman, du théâtre, de la musique, de l'amour, brille durant deux siècles, le XVII° et le XVIII° puis, la terreur, la bourgeoisie, se chargent de les voiler, le XIX° et ceux qui suivent sont à l'oeuvre - le Diable probablement ! - jusqu'à la domination de l'horreur - Staline et Hitler en rêvaient, l'accomplissement est réussi ! Dernier avatar : " l'art pour tous " accompagné du : " soyons tous artistes ", qui n'est pas sans évoquer le fameux « Arbeit macht frei » que les Juifs, les Tziganes, et certains opposants de l'intérieur ont " payé comptant ".

Watteau descendait d'une famille d'artisans, son crayon et son pinceau sont ceux d'un aristocrate, ses dessins et ses toiles saisissent sur le vif le mouvement des corps, qui est le mouvement du Temps, sa Courbe.






à suivre

Philippe Chauché 

lundi 11 février 2013

Elodie Cordou


Ce petit livre, note-t-il, pourrait s'appeler l'échappée belle, ou la belle échappée, c'est comme on le souhaite, échappée d'une et dans une toile, disparition de la troublante Elodie Cordou, que le narrateur saisit par touches et aplats, comme le fait à la manière de Rembrandt, le peintre Ronan Barrot, rouge portrait dans la rouge écriture. Si vous croisez Elodie Cordou, offrez lui ce beau petit livre, et laissez-là poursuivre sa fugue brandebourgeoise.

" Sa légèreté d'oiseau, au temps que j'ai dit, quand nous vivions souvent en bande, ramenait les plus gracieuses de toute l'équipe que nous étions au rang de lourdes ballerines en brodequins quand Elodie, dans tous ses mouvements, donnait l'impression de flotter le plus naturellement du monde dans l'air ambiant. "

" Mais pour l'instant, au moment où je parle, bien malin celui qui pourrait se vanter de savoir où est précisément Elodie Cordou, elle qui a toujours eu le don d'être là où il paraît alors évident aux yeux de tous que c'est le seul endroit où, par nature, il est impossible qu'elle soit. "

" De Kooning, Pollock, Rothko, Giacometti, Mondrian, Alechinsky, Zoran Music, Ensor, bien d'autres encore de Sérusier à Bonnard ou Emile Bernard sans oublier Soutine ni Shahda, cette prodigieuse collection qui a demandé des années de patience à Elodie Cordou, qui a exigé d'Elodie Cordou une abnégation totale, dont elle ne s'est laissé distraire un seul instant, qui pour Elodie Cordou a été le souffle vital de toute une existence et sans laquelle nous ne parlerions même pas aujourd'hui d'Elodie Cordou, sans laquelle nous ignorerions tout d'Elodie Cordou et de sa disparition même, en dehors de laquelle nous ne nous poserions au sujet de sa disparition la moindre question, tous ces chefs-d'oeuvre sans prix ni ce n'est celui de la vie d'Elodie, bien que personne ne puisse à ce jour jurer les avoir vus rassemblés en un seul lieu, que nul ne puisse dire en quel endroit précisément Elodie Cordou les tient entreposés, parleront en sa faveur, témoigneront le moment venu en sa faveur s'il le faut, cela aussi je peux, sans l'ombre d'un risque d'avoir à me dédire, l'affirmer haut et fort. "




à suivre

Philippe Chauché

dimanche 10 février 2013

Pures Ombrelles



" Je n'aurai jamais écrit une ligne si je n'avais pas cru au rôle sanctificateur de l'Art. "

" Le charme est plus absolu qu'un tombeau. "

" J'embrassais le fond de sa main et les creux entre les doigts. J'embrassais sa bouche et le baiser de sa bouche me parut déjà le ciel. "

" Un mur d'amour se vend sous les pures ombrelles
Des jupes. "

" Celui qui connaît la puissance du chant, à qui les larmes et les triomphes du chant sont accordés, celui-là fera la défaite de la mort. "


Qui n'a un temps fréquenté le Bario Chino de Barcelone ne peut, lui semble-t-il, saisir le mouvement des phrases du Dandy hautain, qui est celui de quelques corps joyeux et cruels, qui n'a goûté, même une seconde, aux manières et au style de certaines femmes ne peut se glisser dans cette Matière céleste qui terrasse les âmes sensibles et sanctifie les corps gracieux.

à suivre

Philippe Chauché

samedi 9 février 2013

L'Apprivoisé


" Quand je viens dans la prairie,
Quand je viens dans les champs, maintenant,
Je suis encore l'apprivoisé, docile,
Comme épargné par les épines.
Mon vêtement s'agite aux vents,
Comme l'esprit en moi joyeusement demande
Où se tient la profonde vie
Jusqu'aux jours de sa délivrance... "

" Quand sur la campagne un nouveau ravissement germe
Et que l'aspect de nouveau s'embellit et que
Au flanc des montagnes où les arbres verdissent,
Des souffles plus clairs, des nuées se montrent,

O quelle joie ont les humains ! ... "

" Le soleil brille, la campagne est en fleurs,
Les jours viennent, riches de bourgeons et doux,
Le soir y fleurit, et les jours clairs sont
En contrebas du ciel, où naissent les jours... "

A chaque temps suffit sa raison, à chaque instant son regard, à chaque hiver son printemps, à chaque regard une phrase, à chaque sourire une fleur. Il traverse en son Temps la poésie vive et libre comme d'autres à distance enlacent les phrases.

à suivre

Philippe Chauché

mercredi 6 février 2013

Nocturnes


" Le temps d'un vertige est souvent le vestige d'un temps passé.
Apprendre à devenir insomniaque à la vie.
S'avancer jusqu'à la falaise de ses croyances et ne pas hésiter à faire un pas de plus. 
Se maintenir à l'orée de tout espoir.
Perdre beaucoup de temps à se maintenir à flot.
Ne servir à rien ni à personne, c'est en somme son programme.
Tout rêve s'envole lorsque le soleil se couche.
L'ivresse n'est jamais une posture.
Être à la hauteur de sa propre imposture.
Cultiver une distance maladive.
Passer du Paradis à l'Enfer comme si de rien n'était.
Perdre son souffle dans des futilités.
Jouer sa mort aux dés.
Ne jamais douter de l'inutilité de ses masques.
Faire de ses inconséquences des musiques mineures.
Passer inaperçu pour être vu.
Ses seules attentions : la langue française. " (1)

à suivre

Philippe Chauché

(1) Nocturnes / Prince Léopold de Sardaigne / Éditions du Sommet / 1973









mercredi 30 janvier 2013

Da Capo

Claude Nori
Le photographe est un écrivain, rarement cette remarque peut-être renversée, le photographe sait où est sa place, dans l'ombre de la lumière de son modèle, ou dans la lumière de l'ombre du modèle, à la bonne distance, en su sitio, disent les toreros qui savent de quoi ils parlent, entre cornes et cornes, le terrain est parfois imaginaire, le plus souvent réel, dans la magnificence du réel. Le modèle éclaire le regard, de la même façon que d'autres regards qui vous choisissent vous éclairent.



Où irons lorsque le temps nous sera compté ?  Là, dans ce port italien, nous y verrons passer des jeunes fées, qui nous dévisagerons le temps d'une chanson.

http://youtu.be/ijttuPqnaMA

à suivre.

Philippe Chauché



lundi 28 janvier 2013

Φίλιππος


Il écrit qu'il se souvient de longues promenades sur les chemins qui conduisent à La Digue à la Mer, de cette après-midi de printemps, où son prénom Philippos s'est rappelé à sa mémoire, les chevaux blancs et gris tendaient leur coup au dessus de la clôture d'acier, l'oeil tendre et vif. Il a réussi a franchir la roubine qui les séparait, sa main s'est glissée entre les fils tendus, une main pour le crin, pour l'oeil, l'oreille, une main sur les naseaux, la peau, et le silence généreux qui lui traverse le corps.

Il songe au livre qu'il vient de lire, le temps d'un dressage savant et savoureux, s'y accordant dans le silence soyeux. Au pas, au trot et un instant au galop, décoiffé et transpirant, inspiré, comme il peut l'être sous l'attraction d'une main désirée, il songe au livre qu'il vient de refermer comme l'on confie à un lad son cheval, pensant naturellement qu'il le chevaucherait à nouveau le jour venu, le jour si bien venu, au risque d'être désarçonné. Une chute augure parfois d'une renaissance.

Brins d'herbes et brins de phrases qui déchirent le sens et le Temps :

" Un jour, au début de l'ère, le grand prêtre du Temple de Jérusalem confie six lettres à Saul pour les porter à la synagogue de Damas.
Le citoyen romain, clerc radical de religion juive, fondamentaliste, originaire de Tarse, Saul, chevauche toute la journée.
Soudain ( en grec exaiphnès ) une lumière tombe du ciel. Cette lumière l'enveloppe de clarté et il tombe de cheval.
ll est étendu par terre, sur le dos, entre les sabots de son cheval, au milieu de cette lumière.
Il quitte le nom de Saul pour celui de Paul. "

" On appelle anicroche l'instrument qui sert à accrocher le corps des cavaliers pour les arracher à leurs arçons afin de les tuer. "

" Un cheval, un cor, une épée, un pin. C'est le printemps 778. C'est le début de l'histoire de France. "

" Les alignements de Carnac sont des listes de morts qui s'enfoncent dans la mer. Les oiseaux dans leur migrations se regroupent sur les mêmes sites au moment de leur départ qui est aussi un chant. Leur envol unanime, soudain, paraît obéir à une même orientation pour eux pleine d'évidence. Les oiseaux sont les âmes qui, comme elles s'assemblent au terme de la terre, tout à coup prennent leur envol pour rejoindre leur pays qui se situe au fond du ciel. "

" L'homme doit regagner l'imprévisible comme sa patrie. "

" Nietzsche a écrit : " Un cheval te porte, telle est la métaphore. " Après les transferts qui transforment les aparlants qui crient très fort en prête-noms qui parlent sans fin, les métaphores définissent les chevaux qui font aller à toute vitesse au sein du langage, sautant de pierre en pierre, de visage en visage, de mot en mot, de texte en texte, d'image en image, comme dans les rêves. "

" L'étreinte est une crise du temps. "



à suivre

Philippe Chauché

samedi 26 janvier 2013

Ecrire

Vous croisez Homère et très vite Pascal s'invite, accompagné de Casanova et de Haydn - quel roman ! -  vous vous souvenez de Bordeaux et Venise vous invite - villes galions - , Mozart est là - comment vivre sans lui ? - et Confusius, Manet, Céline, Sartre, se glissent dans les pages infinies que vous dessinez, et vous levez votre verre de Haut-Brion au corps  qui chante, autrement dit, à la main qui danse, à l'oreille qui écrit :

" Allons, il est temps de ramasser les os du héros sur le bûcher, de les enfouir dans un coffre d'or, et de placer celui-ci au creux d'une tombe, laquelle, à son tour, sera couverte de larges pierres plates. Fin de l'immense Iliade, livrée au temps jusqu'à nous. "

" Ce mathématicien se prend pour Dieu en personne, son infinie nous effraie, nous brutalise, nous viole. Il réintroduirait le désespoir parmi nous, fragiliserait notre démocratie en crise, nous terroriserait en nous parlant du néant. Laissez-nous tranquilles avec vos questions absurdes, nous nous sommes donné les philosophes qu'il faut, ils sont modestes, eux, résignés, concrets, à notre mesure. "

" Comment ne pas être jaloux de Casanova ? Il a tout pour plaire, donc pour déplaire. Cette jalousie inévitable a surtout frappé les metteurs en scène, et c'est normal. Casanova, dont la vie est un film permanent, écrit, est l'anti-cinéma même. "

" A partir de 1780, le grand Mozart commence. Voici ce qu'il dit de son propre opéra Idoménée : " J'ai la tête et les mains si pleines du troisième acte qu'il ne serait pas impossible que je me transforme moi-même en troisième acte. " Sa vie est un opéra fabuleux. "

Il se dit qu'il pourrait ainsi poursuivre, copier phrases à phrases tout ce que le livre lui livre, il pourrait aussi se livrer à un bel exercice critique façon Télérama ou Libération - le néant est aussi de papier ! - mais il préfère en lire à voix haute quelques pages à une jeune femme attentive, piquante et  plaisante, exercice de méditation verticale.

à suivre

Philippe Chauché


vendredi 25 janvier 2013

Sur le Ring


Il s'imagine Antoine Blondin à la terrasse d'un café de Malaucène, entre deux verres et un maillot jaune, ne doutant pas une seconde que sa littérature se joue aussi dans les lacets de la montée vers le Ventoux, il se souvient d'Ernest Hemingway glissant une nouvelle fois ses mains dans des gants de boxe rouges et esquissant face à un miroir le dernier round de sa vie, de Thomas A. Ravier attentif aux éclats de McEnroe, de Frédéric Schiffter louant l'art ordonné et troublant d'une surfeuse délicieuse, d'Orson Welles filmant cigare aux lèvres des joueurs à main nue sur le fronton d'Espelette, de Cassuis Clay - il persiste à préférer son premier nom - qui invente la danse du ring, d'un ballon ovale qui s'offre à la volupté gourmande de trois-quarts ailes débordants de métaphores jusqu'à la ligne blanche de l'essai. L'imagination se mêle aux souvenirs, comme parfois la littérature à l'esquive sportive, et cette livraison de Desports s'y accorde de belle manière.  Florilège : 



" Arthur Cravan est un poète tout à fait à part : pugiliste critique, homme d'aucun courant sinon le sien qu'il se targue de ne partager avec personne, omnipotent directeur de l'éphémère et géniale revue Maintenant à laquelle André Breton paiera sa dette dans son Anthologie de l'humour noir : " L'auteur de ces pages ( Cravan ) fait véritablement figure de précurseur ; dans le sens où il agissait alors, il est incontestable qu'il était seul. ".... Franc-tireur du monde des lettres, particulièrement acerbe, sans concession, n'épargnant personne, le poète-boxeur connaît son Nietzsche sur le bout des doigts et déboulonne à coups de marteau les malheureuses idoles de la littérature française, Guillaume Apollinaire, Blaise Cendrars et André Gide. "

" Usure, d'une certaine façon, le cyclisme se meut entre le temps et l'éternité. "

" Dans les anciens phares, je crois, toutes les vitres sont peintes en bleu pour que la lumière passe au travers. Et en fait, les dimanches, ce sont les zones où la peinture s'est écaillée ou n'a pas été bien faite. Alors une autre lumière passe à travers... Alors elle laisse passer un peu de jour, voilà ce qu'on appelle les dimanches.... Cette espèce de rareté, d'aléatoire qu'il peut y avoir. "

" Les Berlinois sont au stade ou devant leur poste de radio. En fermant les yeux, le Noir et le blond sont si proches qu'ils pourraient inventer un joli numéro de claquettes, sur une scène de New York ou Chicago. Long s'élance le premier et retombe à 7,54 m. Owens déroule à 7,74 m. Long lui répond sur le même ton : 7,74 m. Il prend même la tête du concours à son cinquième essai : 7,87 m, quand Owens retombe dans ses travers et mange la planche. Retour de la farce : Owens se souvient parfaitement des conseils du jeune homme et retrouve ses marques : 7,94 m ! "




Il  traverse Barcelone, là dans le ruedo de la Plaza aujourd'hui vide de sens, deux hommes ont croisé leurs gants de cuir, le temps se suspend à ses doutes, et les doutes à ses joies, à distance il embrasse celle qui - c'est ainsi qu'il la baptise - et pense que les fâcheux brailleurs n'ouvriront pas Desports, et c'est tant mieux, gardons pour nous le meilleur pense-t-il.

à suivre

Philippe Chauché

lundi 21 janvier 2013

Flaubert Par Coeur



Les dictionnaires sont des éclaircies, tout aussi essentiels qu'un rire posé sur une fontaine de jouvence  :

" Pour moi, voici le principe : on a toujours affaire à des canailles. On est toujours trompé, dupé, calomnié, bafoué. Mais il faut s'y attendre. Et quand l'exception se présente, remercier le ciel. "

" Il faut nous résigner à vivre entre le crétinisme et la démence furieuse. Charmant horizon ! On va recommencer à faire les mêmes sottises, à retourner dans le même cercle, à débagouler les mêmes inepties. "

" Il faut rire et pleurer, travailler, jouir et souffrir, enfin vibrer autant que possible dans toute son étendue. Voilà, je crois, le vrai humain ?  "

" Il n'y a pas en littérature de bonne intentions : le style est tout. "

" Souvent, au milieu du jour, le soleil perdait ses rayons tout à coup. Alors, le golfe et la plaine mer semblaient immobiles, comme du plomb fondu. Un nuage de poussière brune, perpendiculairement étalé, accourait en tourbillonnant ; les palmiers se courbaient, le ciel disparaissait, on entendait rebondir des pierres sur la croupe des animaux. "

à suivre

Philippe Chauché  




dimanche 20 janvier 2013

Le Jeu du Je


Commençons par quelques conseils : pour lire et bien lire ce petit livre, léger, musical, joyeux, saisissant, il convient de se débarrasser pour une fois, et souhaitons le pour toutes, des encombrements sociaux, des jalousies, des trahisons, des cris et des chuchotements, quitter le territoire commun pour le particulier, le je absolu, pour qu'il soit un jeu - par parenthèse et l'écrivain s'y attache dans ce livre, et l'auteur de ces lignes peut en témoigner, le jeu, le rire, sont pour lui, l'essence même de sa manière d'être accordé à son corps et au Temps. Travail de  moine s'il en est. Il a en mémoire les éclats de rire partagés dans une certaine conscience de la nudité rayonnante du corps et des mots avec une fée unique, qui comme l'on dit n'a pas froid aux yeux - et s'installer en belle compagnie musicale, qui mieux, pense-t-il, que de convoquer Bach, le piano de Glenn Gould dans les Golberg Variations de 1955, l'évidence musicale, comme il en est aussi de l'évidence littéraire de ce livre - que les ânes nomment bouquin -, il n'est pas interdit non plus d'y associer un verre de vin de Bordeaux, Château Haut-Brion de l'année de la naissance de la musicienne plus haut évoquée, bien s'asseoir face au ciel, solitaire, et laisser s'accomplir le miracle dantesque de la littérature, alors lisons ces portraits qui sont les belles étoiles de l'écrivain, étoiles qui indiquent le lieux où se joue la liberté libre :

" Ce que je veux dire est très simple : une femme est faite, ou non, pour vous confronter à la vérité physique, à son abîme, à son sillage, à ses éclosions. Le corps libre et antisocial d'Eugenia, acceptait le mien. C'est rare. L'une veut vous sortir, vous faire voyager, une autre veut vous épouser, une troisième espère un enfant, une quatrième veut vous utiliser dans le marché de l'animation culturelle, et je ne parle pas de toutes celles qui veulent absolument écrire, trois romans, dix recueils de poèmes, idéalisations, préciosités, romantisations. Celle-là, au contraire, a envie de moins s'ennuyer, aime la poésie vécue, les caresses, le repos, le sommeil, les fleurs, l'océan, les arbres. Les autres s'agitent, elle nage. En tant qu' " homme ", vous avez gagné, si, en plus de l'autorité souple qu'elle vous reconnaît, vous la faite rire, et si vous devenez son frère, son partenaire de jeu, et, subrepticement, son enfant. Faites-vous aimer comme un enfant, espèce d'homme. De là, viennent, parfois, des liens indéfectibles. "

Les femmes dont il est ici réponse - les femmes qu'il vous est arrivé d'aimer, de regarder en silence, de ployer sous leurs rires, ne posent pas de questions, mais donnent des réponses, il serait fort inutile d'ici les nommer - vous les avez déjà croisées dans d'autres livres du complice Girondin :

" Je te revois là, vivante et jeune, pas du tout fantôme, assise près de l'eau sur le banc de bois blanc, sous le pin parasol. "

" Écrire, marcher, dormir, et encore écrire et encore dormir. Les soleils couchants, à Venise, ciel rouge, eau mercurielle, mâts flambants de lumière dorée, mouettes inlassables, passage des paquebots et des remorqueurs, sont indescriptibles. Monteverdi et Vivaldi en parlent très bien, c'est la Gloria, la gloire. C'était comme ça au commencement, et toujours, et dans les siècles des siècles, amen. "

Comme toujours les identités sont visibles et invisibles - être toujours attentif à la police sociale - les corps musicaux, les peintres attentifs, et l'art de la phrase, la douceur rugueuse de la langue protectrice lumineusement accordée au roman. Pour le reste : silence !




Rien ne dit qu'un autre roman n'est pas en train de s'écrire, là à deux pas de vous, dans le sourire que vous êtes le seul à voir,  silencieux et joyeux, sous une légère pluie d'hiver, qu'efface la naissance d'une éclaircie qui naît de son rire, c'est aussi cela qui vous attend. 

à suivre

Philippe Chauché

mercredi 16 janvier 2013

Bashō


Vous doutez, lisez Bashō pour affiner vos doutes.
Vous perdrez pied, lisez Bashō en attendant de couler.
Vous aimez, lisez Bashō en attendant que l'on vous étreigne.
Vous écrivez, lisez Bashō pour aiguiser votre plume.
Vous vous ennuyez, lisez Bashō pour éclairer votre ennui.
Vous aimez les fleurs, lisez Bashō et vous apprendrez à fleurir.
Vous fréquentez le silence, lisez Bashō le musicien.


" La chaleur des oeillets
déjà oubliée -
Chrysanthèmes sauvages. "

" A mon ermitage
la lumière carrée de la lune
à la fenêtre. "

" Sur le chemin montagneux
une violette me fascine
sans raison. "

" Jour de l'an -
en y réfléchissant
triste comme un soir d'automne. "

" Fort intéressant
pour le coeur,
le dernier mois de l'année. "

à suivre

Philippe Chauché

lundi 14 janvier 2013

Soleil d'Hiver


Il note, sous les rayons d'un soleil d'hiver qui jouent des lames claires du parquet de son salon, que la dérive des continents de l'écriture ne peut rien contre ce qui un temps s'est écrit, contre cette dérive prévisible, contre ce qui s'écrit aussi maintenant, de manière radicale, à entendre comme l'on entend la radicalité de Dante, de Montaigne, de Gracian, de Nietzsche,  mais aussi de Céline, Claudel, Mauriac, Sollers ou Fitzgerald. Cette radicalité, n'a rien à voir avec quelque mouvement révolutionnaire sauf à l'entendre comme un mouvement circulaire du temps, une roue où se glissent des phrases, un corps vivant qui joue des mots et s'en joue.

à lire et à suivre

Phillippe Chauché

samedi 12 janvier 2013

L'Intranquillité


Visions du monde : à Paris, des milliers de consommateurs culturels se pressent pour, disent-ils, voir l'exposition Hopper, ici un lecteur unique lit et relit durant une nuit bleue le petit livre de Franz Bartelt, deux visions, deux états du monde, deux manières d'être au coeur d'un tableau, dans une proximité absolue pour l'un, dans la cohue pour les autres, à chacun ses façons de se laisser apercevoir, et qui sait voir par Nighthawks, et l'unique a toujours raison, pense-t-il, les tableaux s'ennuient lorsqu'on les montre ainsi, qu'on se presse pour les voir, que l'on se place devant eux armé d'écouteurs, qu'on les commente à voix haute, qu'on y défile comme devant un cercueil.  Une affaire monstrueuse, qui fait le bonheur des blablateurs  de la culture, alors qu'ils n'aiment que la légèreté de la proximité, que de choisir celle ou celui qui de son histoire mérite, mais ils savent comment va le monde, et n'en disent rien, sauf à ceux qui les regardent s'écrire dans leur mémoire libre.

L'écrivain a reçu ce tableau par la poste, enfin sa copie en carte postale, adresse particulière et envoi anonyme pour un être singulier, qui va prendre le temps qui convient d'en faire un livre unique, léger, bref, vif et vivant  :

" En fait, cette carte postale que j'ai beaucoup tournée et retournée entre mes doigts avant de la lâcher sous la lampe, dans le désordre de papiers plus ou moins vierges, de dictionnaires ouverts à la mauvaise page, de livres et de coupures de journaux ciselées avec un soin maniaque ( ce fouillis constituant le seul paysage où je ne me sois jamais égaré ), cette carte postale, donc, associait dos-à-dos, sans les opposer, deux idées du vide. Et, sans doute, deux formes de l'anonymat. De cette illusion qui produit le vertige. D'un côté, l'impression de déjà-vu, qui est une inadvertance de la pensée. De l'autre, la sensation assez pénible de ne pas reconnaître quelqu'un que j'avais forcément assez bien connu pour lui communiquer mon adresse. "

" L'énigme est au coeur du monde, à l'intérieur de ce vide inaccessible et dont il est vain de douter en attendant la mort. "

" Les noctambules de Hopper n'ont pas l'air d'être à la fête. Ni d'en revenir. N'y de s'y rendre. N'y d'avoir envie de s'amuser. Ni d'avoir l'habitude de rire et de chanter. Il est vrai que le noctambulisme n'implique pas forcément une idée du divertissement. "

" Il y a des ressorts de larmes, des rouages terrifiants, des balanciers qui donnent et qui reprennent : l'axe immobile nous transperce. Et nous tournons."

Nous tournons dans la nuit ajoute-t-il et finissons dans les flammes. In girum imus nocte et consumimur igni. Nous nous posons un temps face à ce tableau qui nous en dit beaucoup sur nous, comme nous en disent beaucoup Pessoa et Montaigne qui imprègnent l'ouvrage de leur encre invisible.

La nuit comme le silence  nous appartiennent tout autant qu'ils appartiennent au peintre, il suffit, note-t-il, de le savoir, et d'avoir assez de saveur pour les goûter car " le temps est une habitude qu'on ne bouscule pas. "




 

à suivre

Philippe Chauché 

mardi 8 janvier 2013

Ses Fleurs



Pense qu'il faudrait tout lire ou relire de lui, être attentif - pour une fois - à ses mots, ses phrases et ses manières, saisir une nouvelle fois tout l'intérêt de l'écrivain - comme on le dit du Temps - de son style, de cette façon si particulière et si attendue de voir et de prendre son parti des choses - ces objets qui ne se livrent qu'à ceux qui savent voir et entendre la musique singulière de la pluie, des mûres, du galet ou de la crevette. Pour qui passe des heures à regarder le ciel, à ne rien faire, à méditer sur ses doutes et à douter des silences, à lire ses classiques,  à écouter ses musiques,  ne rien vouloir, à griffonner quelques aphorismes délicieux, ou  d'autres petits textes éphémères qui bien heureusement ne seront lus par personne, à l'exception de ses doubles qui ne manquent pas de s'en amuser.

" La pluie, dans la cour où je la regarde tomber, descend à des allures très diverses. Au centre c'est un fin rideau ( ou réseau ) discontinu, une chute implacable mais relativement lente de gouttes probablement assez légères, une précipitation sempiternelle sans vigueur, une fraction intense de météore pur. " (1)

" Noirs, roses ou kakis ensemble sur la grappe, ils offrent plutôt le spectacle d'une famille rogue à ses âges divers, qu'une tentation très vive à la cueillette. " (1)

" Ce lâche et froid sous-sol que l'on nomme la mi a son tissu pareil à celui des éponges : feuilles ou fleurs y sont comme des soeurs siamoises soudées par tous les coudes à la fois. Lorsque le pain rassit ces fleurs fanent et se rétrécissent : elles se détachent alors les unes des autres, et la masse en devient friable... " (1)

Lisant tout cela la main légère sous l'oeil pétillant de l'un de ses doubles, il pense que l'écrivain a tellement fréquenté les fleurs qu'il a saisi comme aucun la floraison des femmes qui savent lire, et qui ne manquent de lui prouver. Porter une fleur à ses lèvres comme l'on pose sa main sur une peau.

" A les respirer on éprouve le plaisir dont le revers serait l'éternuement.
A les voir, celui qu'on éprouve  à voir la culotte, déchirée à belles dents, d'une jeune fille qui soigne son linge. " (1)




à suivre

Philippe Chauché

(1) Francis Ponge / Tome Premier / Gallimard / 1965

samedi 5 janvier 2013

Bestiaire


Passer de la terreur au rire, voilà bien matière romanesque, rien de nouveau toutefois - ce qui est nouveau est déjà vieux, et les apôtres du nouveau ressemblent à des veaux que l'on conduit à l'abattoir - et c'est heureux. L'auteur dont, note-il, il ne connaît que quelques dessins riches de couleurs et de formes ont l'audace d'être fidèles aux grandes lignes classiques, ce qui en ces temps est non seulement peu courant, mais d'une belle audace, face aux charlatans du vide qui inondent le monde de leurs laids bricolages artistiques ; l'auteur disais-je, propose ici quelques nouvelles - art romanesque du trait vif - non du monde mais des mondes, portraits dressés d'hommes qui effraient ou amusent, de monstres, autrement dit d'hommes ordinaires, tueurs, violeurs, fous querelleurs, et autres fades dragueurs, qui échappent à tout sauf à la mémoire qui va un soir s'inviter et réveiller les fantômes de ce bestiaire contemporain . Le geste est précis, le dessin clair, l'humour - noir - permanent, et la phrase parfois joueuse et souvent terrifiante. Lisons :

" Ces belles années aux contours bien dessinés, à nulles autres comparables, ont été vécues avec insouciance et humilité. J'avais laissé Oissel derrière moi, le passé sommeillait, je vivais à mon rythme et sans entraves. Jamais le souvenir de Claire ne se montrait assez fort pour troubler mon bonheur et ma légèreté. Elle n'existait plus, ou bien alors celui qui avait commis ce crime était un autre. "

" La belette voudrait bien, malgré tout, en savoir plus. Je me réfugie dans l'amour de l'art, capturé que je suis par la barbouille qui m'empêche de vivre ailleurs qu'aux bouts de mes pinceaux. Je passe ma vie collé aux toiles comme d'autres la passent le dos au mur. Je la joue ermite, rivé à l'instant, soumis à la ligne et à la couleur. Je ne sais rien du monde, je n'écoute plus la radio, je n'ai pas beaucoup d'amis, je ne suis bien qu'ici ( et de balayer d'un geste large la pièce qui nous entoure... ) Je botte en touche, repousse le plateau mine  de rien. Je remettrais bien un petit coup maintenant que j'ai refait du jus. Je n'écoute plus que mon corps requinqué. "

" Quelques jours plus tard, un vendredi après-midi, j'ai volé quelques heures à la boîte et je suis allé promener mes deux P38 en forêt de Brotonne. Je me suis écarté des chemins fréquentés, me suis aventuré parmi les vieux chênes et les hêtres avec mon sac en bandoulière. J'ai attendu mon heure, l'oreille aux aguets, pour être sûr que le coin ne soit pas sujet aux balades puis j'ai sorti le premier pistolet. " 




à suivre

Philippe Chauché






vendredi 4 janvier 2013

L'Invisible


Peut-on sous meilleur hospice commencer l'année qu'avec Clément Rosset et son dernier opus ?  Comme toujours chez ce philosophe enchante ceux qui savent le lire et s'en amusent et agace ceux qui confondent philosophie du réel et néo-philosophie du  prêt à penser social, ou s'il l'on préfère, du prêt à illusionner, et point n'est besoin ici de nommer ces charlatans, ils occupent les plateaux du petit écran - oh qu'il porte bien son nom ! - vendent leurs pauvres livres avec l'avidité de marchands du temple, donnent ici et là des leçons de vie, croient dur comme fer que la philosophie est une potion magique, qui sauve au choix, des dictatures, de la psychanalyse,  de la domination de l'argent, du cancer, de l'infidélité de son épouse, ou du mépris de son chat ; son dernier opus disais-je met une nouvelle fois la plume là où la domination des illusionnistes ne souhaitaient pas qu'il la mette, dans l'Invisible. Pour le penseur du réel, le sujet méritait de s'y attarder, c'est chose faite, et avec le talent que nous sommes quelques uns à lui reconnaître. Mais de quoi s'agit-il ? Des fantômes qui s'agitent dans les nuits de pleine lune qu'ils croient avoir vu, dans les musiques qu'ils pensent avoir entendu ou dans les pensées qu'ils sont persuadés d'avoir, faute d'être.


" Cette faculté de voir ce qu'on ne voit pas ( ou de penser ce qu'on ne pense pas, faculté qui n'est qu'une généralisation de la première ) défie certes le bon sens et peut paraître une faculté illusoire elle-même. Mais des milliers de faits quotidiens incitent à affirmer son caractère bel et bien réel. (...)
Il est certain que la faculté de capter des objets inexistants met à jour un caractère étrange et un peu inattendu de la pensée. Or cette bizarrerie ne manque ni d'intérêts ni d'importance, si l'on s'avise que c'est précisément à cette faculté de croire voir et de croire penser, alors que rien n'est vu ni pensé, que les hommes doivent l'essentiel de leurs illusions. "

Ces fantômes, ces illusions : images, idées, objets, ont la vie dure, et trouvent même légion de témoins dans la littérature, la musique, la peinture ou la philosophie, témoins souvent acteurs, ou acteurs qui se découvrent témoins de ce qu'ils croient lire, voir ou entendre, s'éloignant ainsi du réel, poursuit le philosophe amusé.

" Diderot disait à sa famille, à propos d'un portrait de lui : " Mes enfants, je vous préviens que ce n'est pas moi. " Tout le monde a ressenti cette impression d'étrangeté, bizarre et un peu pénible, à l'écoute de sa voix ou face à sa photographie. Si la représentation de soi paraît toujours plus ou moins infidèle, si la ré-audition de sa voix sonne toujours un peu faux, c'est qu'il n'y en a jamais eu, si je puis dire, de " présentation " ni de " première audition " : on ne peut re-présenter ce qui n'a jamais été présent. Je pourrais naturellement essayer de m'informer auprès des autres, pour savoir ce dont j'ai l'air, en les priant de me faire savoir ce dont j'ai l'air, en les priant de me faire voir ce qu'ils voient ; mais une telle communication est coupée. Car si on ne se voit pas, on voit encore moins, s'il est possible, ce que les autres perçoivent de nous. Les autres me voient bien, mais je n'aurai jamais la moindre idée de ce qu'ils voient alors. "

Et le réel dans tout cela ? L'image qui n'existe pas, le silence en musique, que certains pense toujours plus intense que la musique elle même, ce que nous avons entendu ou vu une fois a étrangement plus de force, que l'image ou l'objet qui est face à nous, là à l'instant où nous écrivons cela, ou cette musique que nous écoutons - les suites françaises de Bach - ( dont les interprétations ne manquent pas d'humour, c'est le fameux et fumeux silence chez Bach qui disent-ils est encore du Bach ) n'existe réellement que sur l'instant et que pour nous, point n'est besoin de tenter de les traduire pour les autres, sauf à métamorphoser en faiseur de fantômes, alors surgit la fiction et la fiction, n'a jamais comme objectif de saisir le réel, mais de s'en éloigner à jamais, le réel lui ne saisit que l'acteur particulier et réel qui s'y glisse, je vois une plage de Nice où je marche, je vois un tableau de Hooper qui est face à moi dans un musée, mais ce que je vois - la plage, la toile - n'a de raison et d'effet que pour moi et toute tentative d'en dire et d'en montrer sa force, son saisissement, sa surprise ou sa joie, ne passe pas, et n'est alors pour celle ou celui qui vous écoute, qu'une histoire de plus, qu'avec même le plus grand talent de conteur, ne garde pas une seconde sa force première, sauf à l'affirmer comme fiction, ce qui est alors une autre histoire comme l'on dit au cinéma.

à suivre

Philippe Chauché