lundi 26 mars 2018

Taqawan dans La Cause Littéraire




« Dans l’Ouest, l’homme blanc a réussi à éliminer les Indiens en éliminant les bisons. Dans l’Est, il y avait des saumons. On les a pêchés à coups de barrages, de nasses et de filets jusqu’à l’épuisement des stocks. Les Indiens aussi sont épuisés ».
 
Taqawan est le roman de cet épuisement, l’épuisement des Indiens Mi’gmaq. Taqawan est aussi le roman de la Gaspésie, des descentes de police dans la réserve de Restigouche, des haines et de la résistance. Roman de la nature complice et des saumons salvateurs, roman où les sauvages sont les nouveaux venus sur cette terre sacrée. Taqawan est le roman d’une histoire Indienne qui s’insinue dans l’Histoire des Indiens du Québec, terrifiante et surprenante, troublante et fascinante, comme le sont les légendes qui surgissent de la mémoire Indienne et de celle de la forêt. La violence couve sous les phrases en feu du roman d’Éric Plamondon, celle qui se voit et celle qui se dérobe, celle qui éclate lorsque le sang des Indiens trouble la clarté des eaux de la rivière. C’est un roman où chaque mot compte, chaque situation, où les réflexes anciens sauvent de la mort, où le combat engagé et son issue fatale seront sans merci et sans regrets.
 
« C’est le droit fil. Il donne la limite, la frontière des tissus à partir de laquelle on peut commencer à travailler. Il sert d’équerre, en quelque sorte. Dans son âme d’enfant, il y avait là quelque chose de magique. Plus tard, devant une situation complexe, Yves essayait toujours de trouver le droit fil ».
 
C’est cette recherche du droit fil qui anime Yves Leclerc, de son enfance à son métier de garde-chasse, de gardien de territoires et protecteur de ceux qui y vivent, hommes et animaux. Le droit fil qui lui fait choisir la démission après la violente intervention policière dans la réserve, la guerre contre les Indiens, qu’il ne fêtera pas. Il quitte leur monde pour revenir au sien, les Indiens et la Forêt – Les feuilles sont rouges dans les arbres. Les feuilles sont jaunes et orange. Les feuilles tombent. Le sol est couvert de limbes et de nervures qui craquent sous le pied. – Il sauve Océane, une jeune indienne, et son amie française Caroline, des griffes des prédateurs sexuels, certains y perdront la vie, point de scrupule, point de regrets, ils ont déclaré la guerre et ils la perdront. Yves Leclerc réagit et agit, fidèle au droit fil transmis par sa grand-mère avec l’aide du vieil Indien William. Ce sont des héros, au sens qu’en donnait John Ford dans ses films.
 
« En langue mi’gmaq, on nomme taqawan un saumon qui revient dans sa rivière natale pour la première fois. Il passe de une à trois années en mer. En anglais, on parle d’un grilse. En français, s’il revient après un an, on dit un madeleineau. Ce terme fait référence à la Saint-Madeleine, qu’on fête le 22 juillet. A cette période, on pêche beaucoup de taqawan ».
 
Éric Plamondon possède la précision d’un pêcheur de saumons et d’un promeneur solitaire attentif, attentif aux mouvements de la forêt et aux folies des hommes qu’il croise, attentif aux songes des Indiens. C’est un chasseur blanc devenu Indien par la force tellurique des rencontres. Il construit son roman en courts chapitres qui filent dans les flots de la rivière romanesque de Taqawan, c’est follement romanesque, brillant, étincelant, glaçant par instants, un roman d’aventures au sens qu’en donnaient Jack London, Herman Melville et Joseph Conrad qui veillent, en écrivains complices, sur Taqawan et Éric Plamondon.
 
Philippe Chauché
 

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