lundi 12 avril 2021

Et la guerre est finie... de Shmuel T. Meyer dans La Cause Littéraire

« Les surprises entrent et ressortent par la porte. Il y a celles à qui l’on offre un rafraîchissement, puis un cœur, puis l’immense malheur engendré par l’absence » (51 rue Sholem Aleikh’em, Les Grands Express Européens). 
« Jamais, mon amour, ma terre bien-aimée, je ne me suis senti plus confiant, faible et puissant, que lors des nuits d’été où tu m’accompagnais, répétant sur mes lèvres « homme libre enfin déraciné » (Avec la terre, Kibboutz). 
« Il faut dans la vie des déclics, des concours de circonstances. Les fatalistes appelleront ça le hasard, les mystiques, la providence, moi j’appelle ça le Dibbouk, une obsession » (Saul’s Lament, The Great American Disaster). 



Trois livres comme trois prières qui se glissent dans votre oreille : l’une glaçante née des décombres de la guerre et de la destruction des Juifs d’Europe, l’autre troublante, comme l’est la naissance d’une nation, restitue des éclats de joie et des larmes du kibboutz où le narrateur fait ses armes, et la troisième qui porte les traces d’une guerre américaine lointaine, la Corée et ses hommes blessés, dans une ville qui invente le jazz et les passions et que hantent des morts qu’un policier solitaire ne peut oublier. Trois livres, peuplés de nouvelles, des déclics où triomphent l’imaginaire, l’amour, la douleur et la nostalgie. Et la guerre est finie… est un livre de miniatures, de courts textes aux couleurs vives, rouges et noires, même sous la grisaille de New-York, un roman multiple, tout en délicatesse et petitesse, tout en finesse, des nouvelles traversées par une force, une vibration, une musique qui les rend uniques et troublantes. Miniatures romanesques, à l’image de celles du saxophoniste Lee Konitz, ou du Duke qui s’invitent à pas feutrés dans The Great American Disaster. Shmuel T. Meyer possède cet art unique de saisir en trois phrases un instant, un visage, un paysage, un drame – Elle était immobile sur les rails, lorsque le long train, tiré par la locomotive diesel verte arriva, soulevant sur son nez des gerbes de neige –, une chute, un éclair de joie, une mort annoncée, les lumières d’un café qui résiste à la nuit, le wagon d’un train de luxe qui traverse l’Europe, et d’en faire un roman de quelques pages. Il n’est jamais bavard, il ne prend pas la pose, il écrit comme un peintre dessine sur le motif, c’est vif et brillant, net et tranchant, attentif et touchant. C’est précis et délicat comme l’ornement d’un parchemin précieux. 




« Je me dessinais des blessures de héros à l’épaule. J’étais le fils d’une tombe blanche, à deux pas du verger » (Kikar Dizengoff, Kibboutz). 
« Via del Corso, la vie marche au pas de la mort. Clara ne cherche pas d’arcade pour cacher sa peur, le soleil est trop éclatant pour cette armée de cuir et d’acier » (Caffè Greco, Les Grands Express Européens). 




L’écrivain est un voyant qui nous fait littéralement et littérairement voir ce qu’il écrit. Si la guerre qui ravagea l’Europe est finie, les nazis et les fascistes vaincus, comme après un tremblement de terre, ses répliques se ressentent encore, comme se ressentent celles de la guerre de Corée pour ces américains qui tremblent et laissent le mauvais alcool les désarçonner. La guerre est aux portes du kibboutz, et de jeunes soldats s’effondrent fauchés par ces vents mauvais – Le 7 juin de la même année, le dernier des garçons d’Albert brûla avec deux de ses camarades dans la nacelle de son tank –, comme tombe Yitzhak Rabin, crime des crimes, qui secoue le kibboutz et toute une nation. L’écrivain travaille à la feuille d’or, au fil de soie, et tisse ses courtes histoires, ses fils ténus qui les lient et les relient. Des histoires de héros invisibles, de Juifs qui fécondent la terre d’Israël – Sur le chemin du retour, Esther, juchée sur mes épaules, bourdonnait en caressant l’air tiède, bras tendus vers le ciel, les phalanges serrées sur ses bouquets de cerises –, de disparus qui irriguent les corps de ceux qui se souviennent, de survivants qui gardent les yeux ouverts, sur une guerre dont les cimes des montagnes portent les stigmates, d’un policier sentimental et nostalgique, qui n’oubliera jamais le corps de Tal Hammerstein, qui flotte sur l’East River, un putain de dimanche de janvier. Shmuel T. Meyer sait l’effroi, la douleur, les attentions, les regards, les paroles qui font la force de l’art romanesque. Sa trilogie est exceptionnelle par sa force et sa vision – les bons écrivains sont dotés d’une vision affûtée, ils voient entre les lignes qu’ils écrivent, derrière les yeux de leurs personnages – d’un monde qui ne peut oublier la Catastrophe, et qui pourtant en déclenche de nouvelles, nous allons vers l’effroi. Shmuel T. Meyer est un écrivain de la mémoire, de la nostalgie vive, de la chute et des tragédies, mais aussi de la joie où se noie la douleur. 

Philippe Chauché

jeudi 8 avril 2021

Pascal Boulanger et Lambert Schlechter dans La Cause Littéraire

« Qui dans le lointain / devient reconnaissable / sinon celle dont les baisers / sont comme des reflets du ciel ? / Là où le vent léger, quelques nuages, / adoucissent celui qui marche ; / l’agréable de ce monde / quand veille celle au souffle qui se penche / sur l’arc de vie / en bleu l’école de ses yeux » (Pascal Boulanger). 

« ne pas chercher ne plus chercher / laisser faire laisser voir / 
qui cherche ne trouve pas / qui trouve ne cherche plus / 
la feuille qui tombe / est une feuille qui tombe / 
un cœur qui bat / va s’arrêter de battre / 
savoure la merveille de l’instant » (Lambert Schlechter) 




L’un écrit face à l’océan sous la haute protection d’Hölderlin, l’autre colorie ses neuvaines que protège la plus luxuriante des bibliothèques. Pascal Boulanger et Lambert Schlechter sont deux écrivains uniques, attentifs l’un comme l’autre aux éclats de la nature qui se dévoile et s’offre à leurs yeux inspirés, attentifs aux mots, à ce qu’ils disent, ce qu’ils révèlent et parfois ce qu’ils dissimulent, au temps suspendu qui se livre aux âmes vives. On les imagine tissant une étourdissante correspondance, une musique de chambre à deux ou trois voix, entre la Bretagne – Le chant haute marée battant le rivage / acte aussi le ciel en tumulte –, et la Moselle Luxembourgeoise – écoute plutôt le merle / qui n’a aucun message / il ne fait que chanter et il n’y a rien à comprendre / sa mélodie te ramène à l’essentiel, qui pourrait, qui sait, voir le jour aux éditions Tinbad que tous les deux fréquentent. L’un passe au tamis sa poésie romanesque, ses trames vivifiantes, l’autre, son aîné, bâtit livre après livre une cathédrale de mots qui reflète sa vie, une cathédrale d’instants, de sensations, d’images, de parfums qui illuminent son visage, les deux écrivains partagent ce lieu intime où se reflète le monde. Tous les deux savent que pour bien écrire, il faut savoir bien voir et bien écouter, et ils savent que la nature est une luxurieuse encyclopédie qu’ils ne cessent d’ouvrir et d’admirer. 

« Naissance d’un jour lumineux, perlé / elle seule est réelle. / Aux pluies fertiles d’été / l’éternel donneur d’énergie comme / amour répare la perte » (Pascal Boulanger). 

« comment ce jour-là, nous sommes assis / devant la mer, ensemble, en silence / 
regardant les vagues, si proches / regardant l’horizon, si lointain / 
après tant d’années ce silence / vibre encore en moi, plein de nous / 
après tant d’années, loin de la mer / je suis assis, et notre beau silence / 
n’est plus que ton hostile mutisme » (Lambert Schlechter). 

Pascal Boulanger est un grand lecteur qui chemine entre livres et falaises, sans jamais oublier de se laisser inspirer, là par un vent léger, ici par un jour lumineux où se glisse l’aimée, mais aussi nourri par le Mont Saint-Michel ou la tombe de Chateaubriand – Ma tête que tant d’orages insultèrent en emportant ma chevelure était sensible au souffle du vent (1) –, plus loin Hölderlin – Le vent du nord-est se lève, / De tous les vents mon préféré / Parce qu’il promet aux marins / Haleine ardente et traversée heureuse (2). Ce sont ces Grandes Présences qui irriguent son art corsaire. Lambert Schlechter est un grand collectionneur, qui chaque jour fait renaître sa bibliothèque emportée par les flammes, un grand lecteur, et un écrivain de la Haute Mer, ici superbement accompagné des dessins fins et soyeux de Lysiane Schlechter qui prolongent comme un écho, et des ricochets, cette lumineuse quête littéraire. Lambert Schlechter publie une Odyssée qui ne compte pas moins d’une trentaine de volumes qui jonglent entre récits, et romances. L’écrivain a du style, autrement dit une voix, un murmure, quand nous le lisons nous l’entendons, une voix qui déroule ses mots et ses phrases, comme un pêcheur son filet, et nous offre sa vie aux lettres enluminées. 

Philippe Chauché 

(1) Mémoires d’outre-tombe, in Paysage de Chateaubriand, Jean-Pierre Richard, Editions du Seuil, 1967 
(2) Souvenir, Hymnes, Bibliothèque de la Pléiade, Edition de Philippe Jaccottet, Gallimard, 1967

lundi 22 mars 2021

Fraenkel, un éclair dans la nuit de Gérard Guégan dans La Cause Littéraire

« Très vite, le 5 mai (1918), Breton présente Fraenkel à Aragon, puis à Soupault, et, tous autant qu’ils sont, ils vont se persuader en riant d’être les nouveaux Trois Mousquetaires ». 

« A l’automne (1920), Tzara est de retour à Paris. 
Il revoit tout de suite Fraenkel. 
Il a un cadeau pour lui, l’un des derniers exemplaires de Vingt-cinq poèmes, une plaquette de 1918. Il le lui offre à la fin du déjeuner qu’ils ont pris à la Closerie après l’avoir qualifié de “Réverbère de la Science”, de “Docteur ès Dada” dans sa dédicace. 
C’est un cadeau dont Fraenkel sera, sa vie durant, très fier ». 

Fraenkel aura tout connu lors de son séjour sur terre, né en 1896, il meurt en 1964 : les dadaïstes, les surréalistes, trois guerres, une révolution, de belles femmes et des hommes turbulents. Fraenkel est un éclair qu’a réussi à fixer pour l’Histoire et la littérature Gérard Guégan. L’écrivain n’a pas son pareil pour se glisser dans des vies troublantes et troublées : Aragon, Drieu, Hemingway, Hammett, Boukharine, l’art de se fondre au cœur de passions volcaniques et telluriques, et d’en faire un miel onctueux, et parfois acide. Fraenkel, un éclair dans la nuit, est le roman d’un révolutionnaire invisible, d’un homme furtif, lumineusement amoureux. Tout commence comme dans un film de cinématographe où le réalisateur croit aux histoires qu’il raconte, à ses personnages, à leur destinée, à leurs contradictions, à la douce folie qui les anime, alors que la jeunesse ne les a pas encore trahis, et qu’elle ne détourne pas ses yeux lilas (1), et à l’art du récit romanesque. Tout commence à la rentrée d’octobre 1912, Breton et Fraenkel sont au lycée Chaptal. Leurs passions communes : Baudelaire, Mallarmé, Gide, Jarry (surtout pour Fraenkel) et la bande à Bonnot. C’est la naissance d’un premier groupe que Fraenkel veut baptiser le Club des Sophistes : … avançons masqués, crois-moi. Breton s’y oppose, comme il s’opposera plus tard à ses jeunes amis devenus surréalistes. Tout se poursuit dans les bras de Mirotchka, mes cheveux sont rouges comme le sang des filles de feu après qu’elles ont fait l’amour. Si Breton rêve de L’Amour fou, Fraenkel le vit dans les bras de cette jeune ukrainienne lectrice de Dostoïevski. Un air chaud et renversant d’amitié va aussi souffler sur sa vie, celui de Jacques Vaché, la scène se déroule à Nantes, sur un lit de l’hôpital temporaire de la rue du Boccage, il est blessé, et l’infirmier Fraenkel est chargé de l’examiner, et une nouvelle fois Jarry s’invite à leur table. 

« Dans son nouveau carnet, il s’efforce de recenser ses états d’âme. Ils sont couleur du ciel, ils sont charbonneux. La haine de soi a remplacé la mélancolie. Ainsi, le 26 septembre 1916, il affirme “détester son visage” et se dit prêt à “briser tous les miroirs… quoique à la guerre on voie moins de miroirs autour de soi” ». 


Louis Aragon, Theodore Fraenkel



Des éclairs meurtriers vont traverser les nuits de Fraenkel, la guerre, où il s’y projette avec son ambulance : Je porte des blessés sur mon épaule et suis couvert de boue. Un 105 éclate presque sur le seuil de l’abri, soufflant la bougie et me couvrant de terre. Puis ce sera la Russie en flammes, et les morts s’ajoutent aux morts, le retour à Paris, avec Tzara, mais aussi Soupault, Breton, Aragon, Péret. Les livres circulent, Ducasse est là, grâce à Breton, des revues voient le jour, Littérature de Breton et Soupault, qualifié non sans malice de Rature par Fraenkel. Le premier décembre 1924, La Révolution Surréaliste fait son apparition. En avril de l’année suivante, dans le numéro 3, Fraenkel écrit avec Desnos et Artaud, une Lettre aux Médecins-Chefs des Asiles de Fous : … nous nous élevons contre le droit attribué à des hommes, bornés ou non, de sanctionner par l’incarcération perpétuelle leurs investigations dans le domaine de l’esprit. Une histoire, des histoires révolutionnaires et littéraires s’inventent là, et Gérard Guégan qui à sa façon en a lui inventé des admirables – Champ Libre, la renaissance du Sagittaire –, s’en saisit. Puis il y a la guerre d’Espagne, la bataille des Baléares qui est un échec cuisant, la traversée à pied des Pyrénées, sous la menace d’une arrestation, d’une déportation et d’une extermination pour l’ancien compagnon des surréalistes qui est juif, qui s’engage dans l’escadrille Normandie-Niemen. Son nom est une aventure, celle du siècle passé, où des jeunes gens bousculaient les arts et la littérature, rêvaient de révolutions, où les armes de la critique résonnaient sur les fronts français, russes et espagnols, où les amitiés se faisaient et se défaisaient, où l’on s’écrivait beaucoup, où l’on s’oubliait, où l’on mourait, où l’on ne disait rien de tout ce que l’on avait vécu, et où Fraenkel devenu médecin soignait ses amis. Les mille vies de Fraenkel, Gérard Guégan s’en saisit pour en faire un livre palpitant, vivifiant, unique, inspiré et superbement renseigné, un livre pour l’Histoire, et celle d’un homme oublié, un aventurier furtif, qui aura tout connu de ce siècle de flammes, de fureur et d’amour fou. 



Louis Aragon, Theodore Fraenkel, Paul Eluard, Emmanuel Faÿ.

Paul Dermée, Philippe Soupault, Georges Ribemont-Dessaignes.

Tristan Tzara, Celine Arnauld, Francis Picabia, André Breton.

Philippe Chauché 

(1) « Maintenant que la jeunesse / S’éteint au carreau bleui / Maintenant que la jeunesse / Machinale m’a trahi Maintenant que la jeunesse / Tu t’en souviens, souviens-t-en Maintenant que la jeunesse / Chante à d’autres le printemps Maintenant que la jeunesse / Détourne ses yeux lilas… » (Louis Aragon) 

lundi 8 mars 2021

Le Fou et la Licorne d'Eric Poindron dans La Cause Littéraire

« Certains poètes n’écriront jamais le moindre vers, d’autres deviendront des météores ou des planètes dans la galaxie littéraire. Chaque destin reste à écrire » (Liminaire de l’éditeur). 

« Revues, livres et dictionnaires s’entassent tandis qu’entre crépitement et silence, le sculpteur astronome rêve à Saturne. Il boit un whisky et lit Paul-Jean Toulet, Si tu as peur de la mort, n’écoute pas ton cœur battre la nuit (Le sculpteur du temps, Éric Poindron). 

Éric Poindron ressemble à s’y méprendre (heureuse méprise) au cinéaste franco-chilien Raoul Ruiz (1) : même imaginaire foisonnant, même fascination pour les livres magiques, le fantastique facétieux, même passion pour les boîtes à musique, les machines à remonter le temps, les pirates, les magiciens, les collections, les cabinets de curiosité et L’esprit de l’escalier (2), ce qui n’est pas dit, finit par être écrit. Il suffit pour s’en convaincre, de voir ou de revoir les films du réalisateur voltigeur, par exemple : L’Hypothèse du tableau volé, Les trois couronnes du matelot, La ville des pirates, Trois vies et une seule mort, ils ne ressemblent à aucun autre film de cinématographe, par leurs trouvailles, leur originalité, l’effervescence baroque qui les illumine, la croyance qu’ils portent aux images animées, 24 éclats par seconde, comme au tout début du cinématographe. 
Même foisonnement chez l’écrivain, qui lui aussi opère par rapprochements, par écarts, par associations d’idées, par exemple, tirés de ce livre virevoltant : Écriture ordinaire – Lu un étonnant livre de fantômes, de bibliothèques étranges et de châteaux peu recommandables. Confession fantasmagorique à la manière de Lewis Carroll inspirée par la dernière nuit de l’an : J’ai la croyance ingénieuse en une foi kaléidoscopique, mais ne le répétez pas. Autre point commun entre le manieur d’images et l’inventeur de phrases : une incessante création, multicolore pour l’un et l’autre, inspirante et inspirée par un savoir millénaire et saisie d’une saveur de poète cuisinier. Ruiz faisait des films parfois avec des bouts de ficelles, Poindron écrit des livres avec des coquillages, des papillons de nuit, des chapeaux et des grimoires, des mots rares, des ombres chinoises, des collages. Tous les deux sont passés maîtres dans l’art de transformer la pellicule et le papier en océan imaginaire, en grenier luxuriant, en jardin bruissant et odorant. Le Fou et la Licorne ne se lit pas d’une traite, il se picore, il incite au vagabondage entre les pages, à se perdre d’un récit à l’autre. Le livre est une bibliothèque aux murs qui se dérobent, aux étagères invisibles, aux miroirs sans tain. Lorsqu’il écrit, Éric Poindron se place sous haute protection inspiratrice : Jules Verne, Raymond Roussel, Marc Twain, Borges, et tant d’autres, de singulières présences qui ouvrent de nouveaux horizons, de nouvelles aventures, puisées dans son enfance, dans sa jeunesse, dans ces frémissements qui ne cessent de l’émouvoir, quand la langue frémit, la vie pétille. 

« Marcher sur les pas d’un écrivain, c’est dénicher des secrets pour mieux en déposer à son tour » (Biblionomadie). 

« Les rubans sont à la machine à écrire ce que l’aiguille est au gramophone » (Miscellanées mécascriptophiliques, Azerty & compagnie). 

Éric Poindron écrit comme s’il jouait à colin-maillard ou à la marelle, et s’il se laisse bander les yeux, c’est pour mieux nous faire voir ses secrets, nous dévoiler ses trouvailles, il ne jette pas de palets ou de cailloux dans les carrés assemblés de sa marelle, mais des mots et des phrases qui rebondissent d’une page à l’autre. C’est un écrivain qui fourmille d’idées, d’histoires, de télégrammes, de clins d’œil, de souvenirs, d’aphorismes, de rêves, d’invitations à la rêverie, et à la lecture. Éric Poindron est un montreur d’historiettes, comme il y avait dans les villages des montreurs d’ours, un poète courtois, un troubadour, un joueur de dés à la manière de Rutebeuf : il lance une, deux, trois phrases, et invente sur le tapis une histoire qui se glissera dans un livre de fables, qui deviendront légendaires. « Il est l’heure de se remettre à écrire. Il est très tard pour écrire mais il n’est jamais trop tard pour écrire ». 

Philippe Chauché 

(1) Cinéaste né au Chili, exilé en France après le coup d’état militaire du 11 septembre 1973, pays dont il prend la nationalité, et qui devient son pays cinématographique notamment grâce à l’Institut National de l’Audiovisuel, laboratoire de création unique dans les années 70 et 80. Il a quitté la terre de Méliès, de Proust, et de Robert Louis Stevenson, le 19 août 2011. 

(2) L’esprit d’escalier, Raoul Ruiz, Coll. Alter Ego, Fayard, 2012 

vendredi 26 février 2021

Les Cabanes du narrateur de Peter Handke dans La Cause Littéraire

« En marchant par l’écriture, en écrivant par la marche, Peter Handke a cherché ce paradis en cherchant ces mots, l’un par les autres, et il lui est arrivé de les trouver. Ces livres sont les étapes d’un exploit » (Le chemin se fait en marchant, Philippe Lançon).  
« Je marchais, vivifié par le vent debout ; le bleu de la montagne, le brun des forêts et le rouge carmin des corniches de sable, c’étaient mes pistes de couleur » (La Leçon de la Sainte-Victoire). 
« Pendant que le ciel se faisait couleur de soufre, une friche verdissait dessous et les sentes à travers les champs de décombres devenait vert mousse. Alors que tout était depuis longtemps plongé dans le crépuscule, un buisson d’églantier traçait un arc lumineux » (Essai sur le juke-box). 

La langue et le style se travaillent comme une toile, au pinceau et au couteau, comme le faisait Cézanne. Les strates de la toile s’entendent ici dans l’agencement des mots et des phrases des récits et romans qui habitent Les Cabanes du narrateur. La plume de l’écrivain est un couteau tranchant, la vie est tranchante. La langue a son épaisseur, sa profondeur, le style ses résonances, ses éclats, ses zones d’ombres, ses vibrations, ses lumières, sa touchante vérité, comme les toiles du peintre de la Sainte-Victoire – Les sensations faisant le fond de mon affaire je crois être impénétrable (2). 



Même profondeur, même attachement au mot juste et précis, à la description affûtée, aux surgissements des souvenirs, pour l’écrivain – La joie est la seule puissance légitime (3). Même fidélité au geste pour le peintre, la main peint et dessine, même attention au regard porté sur le motif pour l’un comme pour l’autre – une forêt, une montagne, des cafés à Soria en Espagne, la Sainte-Victoire (comme si chaque toile du peintre et chaque livre de l’écrivain étaient une sainte victoire), une nature endormie (que nous préférerons toujours à nature morte), des baigneuses, une pendule, un crâne, un portrait. L’un écrit, l’autre peint, l’un et l’autre sur le motif, les récits de cet éblouissant et imposant volume le prouvent à chaque page. Les Cabanes du narrateur s’ouvrent sur Les Frelons (1966) et se referment sur la Conférence du Nobel (2019), et offrent ainsi un objet littéraire tout à fait unique, qu’il convient d’aborder comme l’on regarde un paysage, un sentier, une forêt, une montagne, en s’en approchant comme s’il s’agissait de traquer le gibier, en s’y perdant, comme l’on se perd volontairement dans une forêt. Comme l’on se remémore aussi des films anciens de cinématographe, sous l’œil complice de Wim Wenders – L’Angoisse du gardien de but au moment du penalty, Faux Mouvement. Ces escapades littéraires, ces récits vifs et vibrants, ces romans, sont ceux d’un arpenteur géographe, il écrit en marchant, il marche en écrivant, et il sait l’importance de la respiration, cette même respiration qui irrigue le style. On l’imagine marchant dans la Forêt de Fausses-Reposes, comme il l’a fait dans la forêt de Meudon, ces fourrés qu’utilisaient les cerfs et les sangliers pour échapper à la meute des chiens de chasse, baptisé aussi « faux repos » des animaux sauvages. L’écrivain est cet animal sauvage qui feinte, ruse et échappe à la meute humaine, ses livres sont ces « faux repos ». 

« Il but son thé coutumier dans un café du boulevard de Latour-Maubourg. Regardant la rue il remarqua qu’il n’aurait rien pu dire à son personnage. Souvent il entendait des gens : “Si j’avais quelque chose à dire…”, et il pensa à cet instant : si moi j’avais quelque chose à dire, je tirerais un trait sur tout » (L’Heure de la sensation vraie). 

« Debout dans le crépuscule, dans le fracas de la circulation que je ressentais comme tout à fait agréable, je me remémorais les embrassements des femmes dans lesquels jusqu’ici, au contraire, je ne m’étais jamais senti tenu » (Le Renoncement). 

Les Cabanes du narrateur est un lieu singulier, des lieux où s’élaborent des récits et des romans farouches. Un pied à terre, en terre romanesque, qui permet de s’en éloigner, peut-être sans raison, ou à la suite d’une chute inattendue, d’un ancien joueur de football, c’est L’Angoisse du gardien de but au moment du penalty, d’une illumination qui rime avec séparation, c’est cette fois La Femme gauchère – Oui, c’est ça, Bruno, va-t’en. Laisse-moi seule. Les narrateurs, les personnages, souvent simplement baptisés l’homme ou la femme, ont dans ces récits et ces romans des réactions qui parfois troublent le lecteur, leurs attitudes peuvent paraître froides, lointaines, sans affect, comme si leurs gestes et leurs pensées ne répondaient à aucun des codes romanesques attendus, comme si l’auteur écrivait à même le marbre. L’ode à sa mère disparue, Le Malheur indifférent, est lui aussi sculpté dans la pierre, admirable de force, de simplicité et de justesse, d’écoute de cette disparition, où les mots, pierres précieuses et troublantes, ces mots qui éclairent le passé, et que l’écrivain pèse et soupèse avant de les assembler, et où il donne quelque sens à son travail d’écrivain – Quand j’écris, j’écris nécessairement sur autrefois, sur quelque chose de terminé, le temps de l’écriture du moins. Peter Handke traite ses personnages comme une matière, de terre et de pierre, il se glisse dans la profondeur de leur être, laisse paraître des strates enfouies, des souvenirs lointains, des frissons silencieux, des illuminations qui surgissent, comme dans les toiles du peintre des Grandes Baigneuses. C’est le mouvement qui l’importe, le geste, la phrase, ses personnages voient et agissent, sans que l’on en connaisse vraiment les raisons profondes. Dans L’Angoisse du gardien de but au moment du penalty, la vie de Bloch bascule lorsqu’il apprend qu’il est congédié, il va devenir mouvement, d’une salle de cinéma à une chambre d’hôtel, d’un autobus à une auberge où une bagarre va éclater. Peter Handke suspend le temps, comme il suspend la vie de Bloch. L’écrivain saisi les nerfs de ces situations, les tremblements, comme si une caméra passait d’un personnage à l’autre, d’un objet à l’autre, jouant sur les focales, de la plus courte à la plus longue, dans la fluidité, mais aussi l’aridité de sa langue. Peter Handke est un maître sculpteur du style, ses récits ne cherchent jamais à séduire, ils surgissent comme un éclair, qui précède le roulement d’un fort orage dans le ciel de la Sainte-Victoire, et l’auréole de mots et de phrases, choisis avec toute l’attention d’un peintre, qui embrase le passé, et le transforme en présent vivifiant. 

Philippe Chauché 

(1) Ce volume contient : Les Frelons ; L’Angoisse du gardien de but au moment du penalty ; Le Malheur indifférent ; L’Heure de la sensation vraie ; La Femme gauchère ; Lent retour ; La Leçon de la Sainte-Victoire ; Le Recommencement ; Essai sur le juke-box ; Par une nuit obscure je sortis de ma maison tranquille ; Lucie dans la forêt avec les choses-là ; La Grande Chute ; Conférence du Nobel ainsi que Vie & Œuvre par Léocadie Handke ; « Le chemin se fait en marchant », préface de Philippe Lançon. 
(2) Lettre de Cézanne à son fils Paul, in Cézanne marginal, Marcelin Pleynet, Editions Les mauvais jours, 2006 
(3) Conférence du Nobel

jeudi 18 février 2021

Retour à Philadelphie - Rocky et Stallone dans La Cause Littéraire

« Rocky n’a que ça : sa capacité à résister, sur un ring comme il le fait dans la rue, dans la vie. Et c’est cette manière d’être, tout en humilité, qu’il va inculquer aux spectateurs d’une part, et à ceux qu’il va côtoyer par la suite, d’autre part. Ce n’est pas innocent si beaucoup de répliques du boxeur dans les différents films sonnent comme des aphorismes et une d’elles est assez magistrale, il faut le reconnaître, elle vient du dernier : L’important n’est pas d’être cogneur, mais d’être cogné et d’avancer quand même. D’encaisser et de continuer. C’est comme ça qu’on gagne ». 


Voilà un beau pari fou, le pari d’un cinéphile curieux, pari d’écrire un livre sur Rocky/Stallone, pari de miser sur un plaisir partagé et une mémoire commune. Diable ! Stallone, peut-être le plus honni, ou tout au moins le cinéaste et le comédien, le plus ignoré d’une grande partie de la critique cinématographique, qui n’y voit qu’une machine de guerre impérialiste, marqué au fer rouge, si je puis dire, par les années Reagan. Quentin Victory Leydier ne se fixe pas l’objectif de faire aimer Rocky/Stallone, mais de faire entendre une autre voix, de faire voir une autre image du comédien réalisateur, de proposer un autre regard sur ses films, qu’il connaît sur le bout des doigts – Ces films seront paradoxalement le lieu de l’intimité, de l’honnêteté et de la nudité. Avant que n’apparaissent les « séries » sur des chaînes de télévision plus ou moins spécialisées, Sylvester Stallone donne corps à une saga que ponctuent les combats de boxe. Le héros prend des coups, se relève, prend de nouveaux coups, abandonne, revient à la charge, referme ses poings et boxe à nouveau. Le cinéaste sait qu’il ne boxe pas dans la catégorie des auteurs, des cinéastes qui font la une des gazettes spécialisées, mais il sait aussi que les histoires qu’il raconte ne viennent pas de nulle part, qu’elles sont profondément américaines, comme l’étaient en leur temps celles qui inspiraient John Ford et ses scénaristes. Quentin Victory Leydier vérifie tout cela film à film. Rien de plus précieux que de vérifier séquence par séquence, ce qui se joue, ce qui se fabrique, ce qui se noue d’une histoire de l’Amérique au cinéma. Le destin, l’ascension sociale, les feux de la gloire, l’amour, la chute, et toujours la boxe, cet art singulier, qui n’a pas été baptisé pour rien, le noble art. 

« Le destin de Rocky était de perdre, mais l’absence à ses côtés de son père paraît avoir sa part dans cette chute. Rocky est perdu sans lui car on est perdu sans père. Le montage alterné entre le combat et Mickey allongé avec un médecin à son chevet est sans appel : la transmission va jusque-là, les deux hommes sont en train de mourir ensemble ». 

Quentin Victory Leydier réussit son pari, non de nous faire « aimer » les films de Stallone, mais de nous faire mieux les voir, dans leur vérité, y compris dans leurs outrances. Il pose la seule question qui tienne : regardez et vous parlerez, comme si nous disions lisez et vous écrirez ! Les films, de même que la littérature, nous parlent à l’oreille, ils nous disent des choses que nous sommes les seuls à entendre, même si tout le monde entend quelque chose d’approchant. Qui mieux que le cinématographe américain pour produire de telles aventures, la saga Rocky ? Comme il produisait ce que l’on appelait des séries « B » au siècle dernier, les belles faces cachées d’Hollywood. Les films de Sylvester Stallone n’ont d’autre prétention que celle de raconter des histoires. Toujours la même histoire, d’espoir, de naissance, de victoire, de chute, de renaissance, de filiation, de transmission, de victoire, et de nouvelle chute, une histoire d’un boxeur, qui au bout du compte s’amuse du mythe qu’il a créé, tout en continuant d’y croire, comme il croit au verdict du ring et de ses spectateurs. 

Philippe Chauché

jeudi 4 février 2021

Les Cahiers de Tinbad et Tolstoï vivant dans La Cause Littéraire

« J’aime à penser que le monde que j’ai créé est une sorte de clé de voûte de l’univers ; que, si petite soit-elle, si on la retirait, l’univers s’effondrerait (William Faulkner, Entretien avec la Paris Review). 
« Il ne faut surtout pas oublier que pour le poète des Sonnets l’amour a le pouvoir d’entendre avec les yeux (To hear with eyes belongs to love’s fine wit). Shakespeare dialogue avec son art, débat de sa poésie, commente son double métier de dramaturge et de poète (“mon nom a été marqué par le métier comme le sont les mains du teinturier”), (Claude Minière, Vents capricieux Shake-Speare). 

S’il nous fallait retenir qu’un seul mot pour définir le contenu de la nouvelle livraison des Cahiers de Tinbad nous pourrions choisir : étourdissant, au sens de stupéfaction admirative. Admiratif des Sonnets de William Shakespeare et du regard que leur porte Claude Minière (1), saisissant ce qu’il y a de désir chez le poète dramaturge, ce don dans le chant, dans l’art de la composition poétique. Olivier Rachet (2) se plonge ensuite, en quelques phrases ciselées, dans la comédie sexuelle du pouvoir, à l’œuvre dans les tragi-comédies de Shakespeare. Jacques Cauda (3) nous livre sa Fermeture au noir, inspirée du sonnet CXXIX, et Gilbert Bourson (4) clôt cette échappée shakespearienne, dédiée à Daniel Mesguich : Tous les plis du rideau de scène sont et furent les rôles qu’il joue, a joués ou qu’il jouera. Et les répliques sont assises devant lui, l’autre qu’il joue et joue contre joue c’est un rêve. Autre écrin éblouissant de justesse, de rigueur, de force littéraire, de pertinence, la publication de l’entretien de 1956 de William Faulkner avec Jean Stern de la Paris Review, dans une nouvelle traduction de Guillaume Basquin, dont nous retiendrons ici sa définition d’une possible formule pour être un bon romancier : 99% de talent… 99% de discipline… 99% de travail… Ce qui pourrait être une belle définition d’une revue littéraire ! Et ce dixième opus des Cahiers de Tinbad poursuit ce travail, mêlant talent, et discipline, avec la publication d’une lettre d’Antoine de Saint-Exupéry – avant tout aviateur, et pas un gendelettre « classique » – Guillaume Basquin –, écrite le 30 juillet 1944, un jour avant de disparaître en mer au large de Marseille, abattu aux commandes de son avion, un Lockheed P-38 Lightning. Une lettre testament qui n’épargne personne : « On ne peut plus vivre sans poésie, couleur ni amour », « Il faut absolument parler aux hommes ». Une lettre où l’aviateur écrivain saisit l’effondrement, les déraisons, la décadence de son temps : Je hais mon époque de toutes mes forces. Deux écrivains maudits, infréquentables, sont aussi au centre tellurique de la revue : Richard Millet et Gabriel Matzneff et deux livres qui en disent beaucoup de leurs auteurs, de la littérature et du réel romanesque guerrier et amoureux : La confession négative et Ivre du vin perdu. Arnaud Le Vac, poète et éditeur de la revue Le Sac du semeur, poursuit sa fidèle lecture de Rimbaud, poésie qui invente un autre rythme, une autre prosodie, la langue de Rimbaud se fait son, elle résonne. Il est donc heureux de l’entendre en la lisant, de la lire en l’écoutant, sans perdre de vue et d’oreille qu’il y a au cœur de ces poèmes une vive et vivifiante critique poétique et politique, et un passage du connu vers l’inconnu, de nouveaux accords, de nouvelles grilles, de nouveaux sons, d’étranges et heureuses dissonances. Les Cahiers de Tinbad accomplissent ce même parcours, ces mêmes échappées de la langue, ces mêmes résonnances résonnées du style.

 


« Quel témoin incorruptible de l’âme, parfois, c’est le visage d’un homme ! La voici, désormais, cette figure inoubliable. Dans sa blouse de paysan, serrée d’une courroie à la ceinture, soit que Tolstoï, coiffé d’une casquette, fauche la moisson –, soit qu’il fasse tête nue le geste de prendre la parole –, son attitude et ses traits respirent une grandeur et une simplicité bibliques » (André Suarès, Tolstoï vivant).




C’est également, ce que nous pourrions écrire d’André Suarès (5), ce témoin incorruptible de l’âme et des Lettres, cette figure inoubliable, et ce grand styliste, à la langue incendiaire, et incarnée. Cet hommage lumineux à l’auteur de Anna Karénine et de La Guerre et la Paix, parut pour la première fois en février 1911 dans Les Cahiers de la Quinzaine de Charles Péguy, avant d’être repris en 1938 par Bernard Grasset dans un volume qui y associait deux autres grands vivants : Cervantès et Baudelaire. Guillaume Basquin a eu la très bonne idée de rééditer ce tombeau sublime. C’est par touches, par éclats de poudre d’or, que Suarès dresse le portrait en pied de Tolstoï, l’homme et l’écrivain, le chrétien et le solitaire absolu, Tolstoï qui a révélé la Russie à la Russie. Cette oraison pour Tolstoï est une œuvre unique, le chef d’œuvre inspiré et habité d’un compagnon du Tour de France de l’art littéraire. 






 « Vous étiez trop grand pour ne pas être pur, pour ne pas être vrai. Trop grand pour mentir. Elle a fleuri, maintenant, sur votre face, la joie surhumaine du sourire qui jamais ne s’éteint, comme une rose sur un berceau, le sourire des saints (André Suarès, Tolstoï vivant). 

Philippe Chauché 

(1) Claude Minière est notamment l’auteur de Pound caractère chinois, Encore cent ans pour Melville (Gallimard) et plus récemment Un coup de dés (Tinbad) : « Il (Blaise Pascal) s’est donné des règles : usage de la citation comme coup de fouet ; réglage du rire. Il coupe, il suspend, il reprend ». 

(2) Sollers en peinture (Tinbad) 

(3) écrivain, poète, éditeur, peintre, dessinateur, Jacques Cauda a publié pas moins de six livres l’an passé. « En somme, depuis, j’écris de la peinture et je dessine de l’écriture », L’atelier (Z4 Editions) 
http://jacquescauda.canalblog.com/ 

(4) écrivain, poète et metteur en scène de théâtre 

(5) Isaac Félix Suarès dit André Suarès, 1868-1948, obtient en 1935 le Grand prix de littérature de l’Académie française pour l’ensemble de son œuvre : essais, théâtre, récits de voyages notamment Le Voyage du condottiere, Croquis de Provence, Le portrait d’Ibsen, Visites à Pascal, Péguy et Goethe le grand européen. 

mardi 2 février 2021

Roberto Bolaño dans La Cause Littéraire - Oeuvres complètes II et III

« La célèbre photo où Hitler tient dans ses bras la petite fille âgée de quelques mois l’accompagne toute sa vie », La Littérature nazie en Amérique, Luz Mendiluce Thompson. 

 « Ce sont les choses : Mauricio Silva, qu’on appelait l’œil, essaya d’échapper à la violence au risque même d’être pris pour un lâche, mais la violence, à la véritable violence, personne ne peut échapper, du moins pas nous, qui sommes nés en Amérique latine pendant les années cinquante, nous qui avions une vingtaine d’années quand Salvador Allende est mort », Des putains meurtrières, L’œil Silva. 

Ouvrir ces deux nouveaux volumes des Œuvres complètes de Roberto Bolaño, c’est faire l’expérience d’une immersion littéraire unique. Celle d’un bonheur littéraire, fait d’étonnements, de surprises, d’étourdissements, et d’éblouissements. Les Editions de l’Olivier nous ouvrent le grand Livre de Bolaño, un vitrail de romans, aux noms plus troublants, les uns que les autres – c’est un savoir d’écrivain que de bien baptiser ses romans : Les déboires d’un vrai policier – « Et il pensait aussi : nous sommes deux gitans sans clan, haïs, usés, exploités, sans véritables amis, moi un clown et ma fille une pauvre enfant sans défense ». Le Troisième Reich – « Pourquoi ai-je si peur parfois ? Et pourquoi plus j’ai peur, plus mon esprit semble se gonfler, s’élever et observer la planète entière d’en haut ? ». Conseils d’un disciple de Morrison à un fanatique de Joyce – « Mon héros s’appelait Dedalus et était braqueur de banques ». Roberto Bolaño joue avec bonheur des genres littéraires, et pour jouer il faut les bien connaître, à l’oreille, sur le bout de la langue et des doigts. Le périple de deux jeunes braqueurs est au cœur de Conseils d’un disciple de Morrison à un fanatique de Joyce, le braquage comme accélérateur de vie, accélérateur romanesque dans la vie d’Ángel, autrement baptisé Dedalus – « L’amour et la guerre, Ben, dit M. Dedalus. Vive le bon vieux temps » (1). D’amour et de guerre avec Ana, un Smith & Wesson à la main, les braquages violents qui s’achèvent dans le sang, et la cavale dans leur planque, les rues et les bars de Barcelone – « je n’arrivais même pas à savoir s’il y avait beaucoup de différence entre les notes que je gribouillais avant et le fait d’assassiner quelqu’un, même si, en tant que styles de vie, ils n’étaient pas trop éloignés l’un de l’autre ». La Littérature nazie en Amérique est un puzzle imaginaire d’écrivains et de poètes latino-américains, plus ou moins ratés, plus ou moins complices de dictateurs, Roberto Bolaño en dresse la biographie musclée et acide, et c’est à chaque fois brillant, pétillant, troublant, ridicule et parfois effrayant. Il y a la saga des Mendiluce de Buenos Aires, Ignacio Zubieta intègre la Division Azul, où il s’ennuie, alors, il traduit Schiller, la vie de Mateo Aguirre Bengoechea, grand propriétaire agricole, collectionneur de pistolets et de couteaux et auteur de romans bien ficelés, ou encore le portrait de Silvio Salvático qui rêva jeune de rétablir l’inquisition et les châtiments corporels publics, et qui fut footballeur et futuriste. Et enfin l’infâme Carlos Ramírez Hoffman hante ce roman aux mille facettes, celui qui se faisait appeler Emilio Stevens quand il écrivait des poèmes, puis commettait des crimes après le coup d’État de septembre 1973 au Chili. Un roman qui réveille souvenirs, disparitions et tortures, qui ont suivi le renversement par les militaires de la démocratie. Roberto Bolaño invente une terrifiante histoire où le réel se greffe sur l’imaginaire, et où l’imaginaire glaçant est l’autre face du réel chilien. Carlos Ramírez Hoffman est un assassin en série, un écrivain barbare, dont le passage par la littérature laisse une traînée de sang et beaucoup de questions posées par un muet. Éblouissant roman où le narrateur n’est autre que Bolaño le chilien face au mal absolu, et ce mal traqué, démasqué, débusqué, qui devient le cœur de cet étourdissant roman. Une affaire chilienne, une affaire de Chiliens, et surtout un roman chilien, où l’on se demande s’il faut réveiller ces démons et ces fantômes, romanesquement d’évidence, mais à la seule condition d’être à la hauteur de cette résurrection diabolique, ce qui est l’un des talents de Bolaño. 

« Les autobiographies m’ont toujours paru détestables. Quelle perte de temps que celle du narrateur qui essaie de tromper son monde en faisant passer chat pour lièvre, alors que ce qu’un écrivain véritable doit faire c’est attraper des dragons et les déguiser en lièvres. Je tiens pour certain qu’en littérature un chat n’est jamais un chat, comme l’a montré une fois pour toutes Lewis Carroll », Intempéries, Autobiographies, Amis & Ellroy. 




Ces deux nouveaux volumes des Œuvres complètes de Roberto Bolaño, le milieu du gué pour les Editions de l’Olivier qui doivent en publier six à l’horizon 2022, recèlent des richesses littéraires qui ont leur place aux côtés de celles de Julio Cortázar, son ancêtre de sang et de plume. Julio se multipliait au hasard de son imaginaire tanguero, où pourrait se glisser Roberto : « Hier soir, j’ai fini par construire la cage pour l’évêque d’Evreux, j’ai joué avec le chat Théodore W. Adorno et j’ai découvert dans le ciel de Cazeneuve un nuage qui m’a fait penser au tableau de Magritte, La Bataille de l’Argonne » (2). Premier éclat, qui ouvre le volume II des Œuvres complètes : Monsieur Pain, un court roman frappé du sceau de la singularité. Singulier personnage que Monsieur Pain, lecteur de Mesmer et de sa théorie du magnétisme animal, rêvant peut-être lui aussi d’une « société de l’Harmonie » et dont le roman dresse l’aventure parisienne au moment où la guerre brise l’Espagne. On y croise un malade du hoquet – comme l’écrivain touché de secousses romanesques –, d’étranges médecins espagnols, des constructeurs d’aquariums cimetières, où reposent des miniatures de bateau, de trains et d’avions. Les histoires de Monsieur Pain sont comme des poupées russes, elles s’emboîtent les unes dans les autres, sans fin, mais non sans surprises. Roberto Bolaño fait surgir des mondes, des situations que vit Monsieur Pain, comme ces poupées, il fait apparaître, comme par magie blanche, des événements que sa seule présence provoque. 
Dernier éclat de ce troisième volume, les Intempéries, qui réunit des articles pour la presse, des discours, des textes prononcés lors de conférences, écrits entre 1975 et 2003, l’année de la disparition de l’écrivain. Qu’ils soient consacrés à la nouvelle poésie latino-américaine – « Nous vivons l’apparition d’une poésie du côté sauvage des rues » –, à Enrique Vila-Matas, à son retour au Chili – « Vint jours au Chili qui ont ébranlé le monde (mental) dans lequel je vis » –, à sa libraire de Blanes, aux livres de mémoires, au printemps à Blanes ou encore à la tombe de Borges à Genève – « Je pense à Calderón, je pense aux romantiques anglais et allemands, je pense à combien la vie est étrange, ou plutôt, je ne pense absolument à rien ». 
Si La vie est un songe (3), qu'en est-il de la littérature, de l’art du roman, du simple fait d’écrire ce que l’on voit, sur ce l’on ressent, sur ce que l’on lit ? Roberto Bolaño a lu Calderón, et ses romans, ses récits, ses histoires policières jouent sur ces mêmes reflets, ces mêmes miroirs y sont à l’œuvre, la fiction est un songe, un jeu, et la réalité qui s’y glisse, une illusion. Ce jeu, ces songes, cet imaginaire que trouble le réel, irriguent ces deux nouveaux volumes des œuvres complètes, où le lecteur découvre page à page de nouvelles galeries souterraines qui recèlent de rares filons d’or romanesque. 

Philippe Chauché

(1) Ulysse, James Joyce, trad. Auguste Morel revue par Valery Larbaud, Stuart Gilbert et l’auteur, Gallimard, 1991 pour la réédition de celle de 1937 (2) Été sur les collines, Le Tour du jour en quatre-vingts mondes, Julio Cortázar, Gallimard, 1980 (3) La vida es un sueño, La vie est un songe, Pedro Calderón de la Barca, 1635, pièce du théâtre baroque espagnole qui propose une réflexion sur l’illusion et la réalité, le jeu et le songe.


lundi 18 janvier 2021

Automoribundia de Ramón Gómez la Serna dans La Cause Littéraire




« Tout un océan, biseauté par la lune et les vents, serait nécessaire pour contenir dans ses eaux, comme dans un aquarium, ce monceau d’images vivantes, fraîches, bondissantes, nerveuses et électriques, qui se glissent et brillent – poissons d’or – dans les aquariums magiques de ses livres », Adriano de Valle (1). 
 « Tout ce que je désire c’est une bonne lampe allumée, beaucoup d’encre rouge et des feuillets réussis et clairvoyants », Ramón Gómez de la Serna.

Automoribundia est l’autobiographie imagée, coloriée, élégante, enflammée, rieuse, joueuse, tremblante et réjouissante de Ramón Gómez de la Serna. L’écrivain espagnol n’appartient à aucun courant littéraire, à aucune école, à aucune génération, sauf à celle de Ramón. Écrivain ramónesque, jongleur médiéval (2), qui a inventé le Rastro (3). Sa gloire relative vient des Greguerías (4), ces courtes pensées irréelles, ces éclats poétiques, ces piques ironiques, comiques et intimes, publiées dans la presse, et incrustées dans ses livres. Valery Larbaud qui l’a rencontré, et qui l’a fait découvrir en France, parle de criailleries – la Greguería est spontanée, inarticulée, irrépressible, ineffablement intime. Automoribundia est l’autobiographie d’un monde, entre deux siècles, d’une enfance qui grandit et s’étire, qui assiste à l’inauguration de la lumière, se glisse dans le théâtre des Draps Blancs, une invention magique de son père, pour conduire ses enfants au sommeil. Le théâtre des Draps Blancs, théâtre du silence, de l’obscurité, de la nuit annoncée et des rêves qui un jour deviendront peut-être des histoires à dormir éveillé – Le théâtre des Draps Blancs renferme des mers quasi réelles, des bateaux en partance et des naufrages fort semblables à l’authentique naufrage. C’est aussi l’autobiographie d’un écrivain qui change de couleur et de peau à chaque nouveau livre, caméléon des lettres, il n’a de cesse d’inventer de nouvelles histoires invraisemblables à chaque roman, il s’y glisse et devient un autre écrivain. Il se dédouble, se multiplie à volonté, c’est un clown, un trapéziste, il écrit aux hirondelles, un littérateur, un conférencier à l’éloquence jazzbandesque, un miroir sans tain où se croisent son ombre madrilène, parisienne, argentine, celle des villes qu’il habite, mais aussi les ombres vivaces d’Oscar Wilde, Goya, Le Greco, Velásquez, Edgar Allan Poe et son ami José Ortega et Gasset, et c’est à chaque fois du vif-argent. Parus à Buenos Aires en 1948, ces mémoires traversent les siècles de Ramón Gómez de la Serna, de 1888 : Je suis né, ou l’on me fit naître – je n’ai jamais su ce qu’il fallait dire au juste –, le 3 juillet 1888 à Madrid, rue de las Rejas, numéro 5, deuxième étage, à 1948 : Pour l’heure, il me reste qu’à inventer une bonne machine ouvre-tombes. 




Chaque chapitre d’Automoribundia fourmille de situations, saisies d’un geste, d’une phrase, de son balcon, puis de son cabinet de collections, du café Pombo, d’où il voit tout, entend tout, et écrit tout ce qu’il voit, tout ce qu’il découvre, tout ce qui le touche, le transforme et le trouble. Sous ses yeux, et sous nos yeux, l’Espagne change de siècle et célèbre le mariage du Roi, Alphonse XIII – Il savait la valeur de l’art, la valeur de la corrida et la valeur de l’intelligence. Ramón Gómez de la Serna raconte sa vie, son enfance, sa jeunesse, puis l’âge d’écrire, ses voyages à Paris, à Estoril, à Tolède, Malaga, Buenos Aires, Naples, et Buenos Aires définitivement. Automoribundia est aussi l’autobiographie de l’exil, il quitte Madrid en 1936, sa ville, ses livres, les cendres de ses manuscrits originaux, ses projets, ses ébauches, il revoit Buenos Aires. Il y restera en exil. C’est en Argentine, qu’il mettra un point final à ses aventures ramónesques. 




« L’après-midi madrilène avait les dehors du plus beau printemps estival, invitant à jouir, en même temps que tous les Madrilènes sensés et plus ou moins anonymes, de cette immortalité du moment, quand la poussière du sablier du temps est cordiale, parfumée, et que son agréable suspension semble éternelle ». 
« L’unique vérité est que je vis dans l’esprit de la race hispanique, un esprit littéraire, purement littéraire, qui permet, avec plus ou moins d’ingénuité, toutes les inventions possibles ». 

Si l’on avait à dresser le portrait cubiste de Ramón Gómez de la Serna nous le dirions : inventif, curieux, reversiste (Salopa en espagnol veut dire à la fois le revers d’une veste et le rabat, la jaquette d’un livre), mêlant métaphores et images surprenantes, collectionneur des boules colorées, chineur de mots, mémorialiste de sa vie entre deux siècles, chroniqueur radio depuis son bureau, amateur de corridas, de photographies de chanteuses d’opéra, et d’artistes de cirque glanées au Rastro, de cages d’oiseaux, de presse-papiers, de fusils – Fusils pour chasseurs furtifs, escopettes pour contrebandiers ou révolutionnaires. Fusils libres et intéressants, romanesques et gaillards. Fusils à l’âme rebelle, aventurière, généreuse et désinvolte – (3), curieux de tout, et d’un bien curieux écrivain qui porte son nom. Il transforma les murs de sa maison de Madrid et de son appartement de Buenos Aires en larges et vastes collages flamboyants, à l’image de ses livres, libres et surprenants, étourdissants et amusants, troublants et pétillants. Automoribundia en est l’éblouissant concentré, le collage romanesque d’une vie fantasque et extravagante. 

Philippe Chauché 

(1) Adriano de Valle, 1895-1957, poète espagnol rattaché à la génération de 27 : Bergamín, Salinas, García-Lorca, Alberti 
(2) Pedro Salinas, 1892-1951, poète espagnol de la génération de 27 
(3) Le Rastro : le marché aux puces de Madrid, dont il tira un livre éponyme, Editions Gérard Lebovici, 1988 
(4) Les sourds voient double ; Ne disons pas de mal du vent, il n’est jamais très loin ; Soda : eau allègre ; Editions Cent Pages, 1992, trad. Jean-François Carcelen, Georges Tyras 




dimanche 17 janvier 2021

Chutes d'Yves Charnet dans La Cause Littéraire

« Tu n’en finis pas de la remanier. La matière de tes carnets. C’est comme un peu de terre. Les mots entre tes mains. C’est toujours à repétrir. Le sale pétrin des humains ». « Qu’est-ce que c’est que cette énergie cinglée qui me pousse encore à pondre, l’un après l’autre, des bouquins. Comme autant de chapitres d’une AUTOFICTION SANS FIN. J’écris dans les cordes. Boxeur lyrique hors de lui ».
Chutes est cette autofiction sans fin, que l’écrivain ne cesse de pétrir. Une pâte à livre qui va lever, pour donner vie à un journal des instants de vie où Yves Charnet se bat et se débat avec les effritements et les échecs qui le menacent. Il y a la secousse tellurique du refus de son éditeur de publier son dernier livre, le troisième refus en trois ans – Personne n’a compris que tu perdais ta dernière amarre. Ton dernier ancrage –, la chute de sa mère, qu’il ressent comme un tremblement de terre, le tremblement d’un fils. Il y a Madeleine, comme dans la chanson de Jacques Brel, l’écrivain ne l’attend pas avec son bouquet de lilas, il l’attend en écrivant, il la regarde, l’écoute, lui écrit, Madeleineentre peur et désir de fuite – Je suis là. Dans la ville. J’ai tout mon temps. Pour vous. Il y a les musiciens, ses chanteurs, ses enchanteurs qui chutent, Michel Delpech, Léonard Cohen, Pierre Barouh, le plus tendre, le plus discret, le plus vagabond. Face à ces douleurs, ces chutes et ces orages, il y a des éclaircies, les éclats solaires d’Agathe et Augustin, ses enfants – Le murmure de leur voix berce ma fatigue. Il y les amis, chanteurs : Serge Lama – Le magicien de mon enfadolescence –, écrivains dont la présence fleurit dans ce journal qui enfante des romans : Flaubert, Jacques Dupin, Huysmans – des fulgurances sur Manet, Monet, Renoir –, Blaise Cendrars, Cravan – L’âme au bout des gants –, Blondin, Perros, Pirotte – Il y a des écrivains secrets dont on aime à se répéter les noms –, il y a la musique, la peinture, ses élèves – l’émouvante jeunesse de leurs visages –, il y a Toulouse et sa péniche, Nevers et son enfance, il y a des villes taurines et des passions sang et or. L’écrivain en fuite se souvient de L’Âge d’homme de Michel Leiris (1), et de l’invitation à écrire avec le même engagement, que celui d’un torero dans l’arène, lorsqu’il s’avance pour tuer son taureau, exposant le temps de respirer, son corps aux cornes, deux authenticités qui se croisent, deux destins qui défient la mort. L’écrivain des chutes et des masques, avance dans son journal, d’une façon semblable, il offre ses défaillances, ses douleurs, sa lassitude, ses éclairs de joie, ses souvenirs enflammés, au lecteur qui se tient au centre du livre, comme au centre d’une arène. 

« On finit par céder sa place à l’ombre. Par fatigue, par goût du rond. Il fait noir par la fenêtre. Et encore plus noir dans ta tête. Ce soir je bois. A la santé de mon désarroi. Il y a des choses que l’on n’écrit que lorsqu’il est trop tard. Des aveux à personne. Il y a des choses que l’on n’écrit que lorsque l’on n’est plus personne. Mister Nobodyves ». 

Chutes est aussi le journal des noms que l’auteur s’invente, des hétéronymes, dirait Fernando Pessoa, son lointain voisin de Lisbonne, du Tage à la Garonne, il n’y a finalement qu’un livre Intranquille. Les noms surgissent dans Chutes, pour mieux faire voir l’auteur, masques transparents : Monsieur Lex, Roger Carnet, Mister Nobodyves, Monsieur Lexomyl, même vie, mêmes humeurs, mêmes douleurs, mêmes mauvaises passes, mais aussi ces instants heureux qui le saisissent et dont il se saisit – J’assiste à la naissance du monde. Tendre éclaircie de l’aube. L’horizon s’arrache en douceur à l’obscurité. La mer redevient mer. Enfin, cette même passion indestructible : écrire. Écrire quoi qu’il advienne. Écrire dans sa péniche, dans un train, une chambre d’hôtel, à la terrasse d’un café, sur la table d’un restaurant. Mais si écrire suffisait, les autofictions fondraient au soleil, comme une première neige. Yves Charnet, sait ce qu’écrire veut dire, et bien écrire. Avec ce dernier livre, dont Tarabuste a eu raison de se saisir, il a resserré son style, musclé ses phrases qui sonnent juste, elles donnent au livre un swing, un groove, un rythme électrique unique et vif. Yves Charnet écrit sous tension sa vie, sous très haute tension romanesque ses échecs et ses chutes, c’est toute la force de son livre, laisser l’art du roman se glisser goutte à goutte dans cette autofiction, qui est une saisissante auto-friction avec la vie. 

Philippe Chauché 

(1) L’Âge d’homme précédé De la littérature considérée comme une tauromachie, Michel Leiris, Gallimard, 1946