jeudi 15 octobre 2026

Le Palais de François-Henri Désérable dans La Cause Littéraire


« Au début, on crut à de l’esbrouffe. Certains haussèrent les épaules : le gamin avait dû mémoriser une liste d’arômes et maintenant il les débitait mécaniquement sans même les sentir. Mais à mesure qu’il égrenait les arômes se produisait une chose étrange : chacun portait son verre à ses narines, ou bien en buvait une gorgée, et reconnaissait alors ce qu’il venait d’entendre. »

Le Palais est l’éblouissant roman d’Arun, un enfant qui deviendra le plus exceptionnel nez du monde de l’œnologie, un surdoué du vin, un héros de la dégustation, un découvreur unique d’arômes, un enfant adopté en Inde par une famille bourguignonne, qui portera la Bourgogne au cœur et aux lèvres. Rien ne lui échappera, les vins de Bourgogne, comme ceux du Bordelais, les vins de lointaines contrées, vins rares, disparus depuis longtemps des mémoires vigneronnes, comme ceux que la jeunesse fait encore douter de leur avenir en bouteille.

Il découvre ce don en goûtant discrètement quelques vins dans le restaurant de son père adoptif, puis de verre en verre, de dégustations en caveaux, son savoir unique éclatera au grand jour – Voici comment faisait ce gosse : il avait lu le Grimoire du temps. Et il ne s’était pas contenté de le lire, il l’avait appris par cœur. Tout aurait pu ainsi continuer, de saisons en saisons, de vendanges en vinifications, mais c’était sans compter sur l’imaginaire vertigineux de François-Henri Désérable. Il y aura une première escapade d’Arun et sa complice Margot, fille d’un artiste viticulteur, de domaines en domaines, de châteaux en châteaux, pour le bonheur de leurs palais et l’étonnement des vignerons qu’ils croiseront – … en chemin, ils rencontrèrent des hommes et des femmes qui n’étaient pas seulement des artisans de la terre, mais de véritables artistes. Puis Arun, sans trop que l’on sache pourquoi, va disparaître du monde de ses proches, se volatiliser comme la part des anges, ce vin qui s’évapore des pores du bois des tonneaux. Il traversera l’Europe, dégustant ce qu’il y avait de plus étonnant, surprenant, éblouissant, puis il y eut l’Amérique latine, l’Afrique du Sud, l’Australie et la Nouvelle-Zélande, il planta des vignes aux Marquises, mais pour la première fois de sa jeune carrière d’aventurier des vins, il échoua à inventer son vin, alors revint sur les traces de son enfance au pied d’une montagne d’ordures, où survivent les enfants perdus. Enfin, pour ne pas tout dévoiler de ce foisonnement romanesque, il y eut les Etats-Unis, une aventure nouvelle s’y nouait, et l’imaginaire d’Arun, son savoir-faire, le transforma en un collectionneur unique. Les vins peuplaient ses rêves, son imaginaire, il leur offrait une deuxième vie, un rayonnement exceptionnel.

« La robe avait la couleur rousse de la tuile brûlée par un été perpétuel, on aurait dit Sienne vue du ciel, par un matin sans vent ; le nez était d’une pureté désarmante : concentré, sans aucune note de poussière, exhalant des arômes de caramel chaud, de sucre brun, de raisin sec ; le vin déployait d’emblée une symphonie magistrale : les fruits des bois, pleinement mûrs mais vibrants, pleins d’éclat, de tension et de vie, mais aussi les épices, la cannelle, le clou de girofle, et cette touche légèrement fumée, presque cendrée – un feu de bois dans une maison de campagne. »

Les grands livres, tels les grands vins ne sont que subtils équilibres, équilibres entre l’art du récit et le style ; les tanins, tels les adjectifs restent discrets, ils ne s’imposent pas, et s’ils épousent les lignes du roman, nous éclairent, mais ne l’encombrent pas, ils ont la légèreté des arômes des vins dégustés. Je me souviens qu’à plusieurs reprises, Philippe Sollers, nous invitait à lire un roman à haute voix, à voix portée, sonnante et inspirante, pour que le livre se dévoile, Le Palais, peut se lire ainsi, et cela ne trompe pas. Ce roman offre une magistrale symphonie littéraire, une plongée exceptionnelle dans l’art du roman, de sa dégustation ; comme le vin, lorsque l’on prend son temps, le roman se livre avec toutes ses surprises et ses richesses. Grand roman composé, comme le disait également Sollers, comme l’on compose un vin, les vignerons possèdent, certains sans le savoir, le don de la composition, il en est de même de l’art romanesque. Si l’on ne devait retenir qu’une seule région viticole que visite ce roman, ce serait la Bourgogne, qui a adopté Arun, et Le Palais nous offre une éblouissante encyclopédie romanesque de ses vins ; entre chaque page, on déguste tel ou tel vin que l’auteur nous offre, verres à la main. C’est cette encyclopédie, mais mille fois plus riche que cache Arun dans son cerveau, une bibliothèque invisible, que lui seul convoque. Souhaitons pour le moins, que Le Palais, s’invite à votre table, vous irez de surprises en bonheurs, vous prendrez votre temps pour le déguster, vous plongeant vous aussi dans le Grimoire du temps qui irrigue ce roman d’exception.

Philippe Chauché 


mercredi 14 octobre 2026

Les rêves ne veillissent jamais de Gérard Guégan dans La Cause Littéraire


« Dans Rio Bravo, en 1959, il avait trouvé sa silhouette définitive. Il était la justice et la rigueur, l’ours qui faisait fondre le cœur des femmes et qui, trois ans plus tard, se sacrifierait pour l’une d’elles (L’Homme qui tua Liberty Valance) en lui offrant la légende au lieu de la vérité. »

Comme certains romans, Les rêves ne vieillissent jamais. Notre mémoire fertile et joyeuse leur offre une lumineuse réception. Ce court et brillant petit livre est un album de souvenirs que Gérard Guégan feuillette pour nous et pour lui. Il y a les années politiques, les années cinématographiques, celles de d’éditeur et de l’écrivain observateur de l’Histoire et façonneur d’histoires, elles se croisent et se nourrissent tant cet homme, témoin d’un monde ancien, a vécu mille vies, mille rencontres et mille passions. Nous sommes à Marseille, où l’auteur est né et a fait ses premières armes d’amateur de cinématographe, terme préféré à celui de cinéphile, au ciné-club il croise Alexandre Astruc venu y présenter La Splendeur des Amberson, et se met en route une machine à admirer : Nicolas Ray, Richard Brooks – Plaidoyer en faveur du relatif, son cinéma était aussi le cinéma de l’éclatement des chairs et du naufrage des sentiments -, Robert Aldrich et Samuel Fuller, des cinéastes qui suscitaient à cette époque quelques amusantes passes d’arme dans les revues spécialisées, Les Cahiers du Cinéma et Positif.



Les rêves ne vieillissent jamais est aussi le livre des rencontres intenses ou brèves, des amitiés, des liens tissés qui se sont parfois distendus : Jean Eustache – Nous raffolions aussi de la Série noire, des hussards (Blondin et Nimier auxquels j’avais ajouté Vailland) et du Céline de l’après-guerre. -, Michael Cimino, Jean-Daniel Pollet, ou encore à Carmel, entre restaurant et pêche au gros, Clint Eastwood. Ces instants volés au Temps retrouvé sont admirables, touchants, vivifiants, tant ils évoquent, ces films vus et parfois revus dans des ciné-clubs, à la télévision du dimanche soir, ces cinéastes admirés, ces acteurs qui faisaient d’un regard, d’une présence à l’image, fondre la pellicule, ce qui est aujourd’hui inimaginable à l’ère du numérique. Le talent naturel de Gérard Guégan, le faisait ainsi passer de Godard à Aldrich, de Bergman à Stallone, de John Ford à John Ford, à tout seigneur tout honneur. N’oublions pas ces acteurs qui s’affichent sur la couverture du livre, qui ressemble d’ailleurs à une affiche de cinéma : Judy Garland – Je veux bien crever mais en dansant, et sous tes couleurs. -, John Wayne qui l’accompagne, comme nous accompagne celui que l’on surnommait The Duke à juste raison, Robert Mitchum, et Rita Hayworth, quatre cartes maîtresses du plus beau des jeux américains que l’on puisse avoir en main.


« Il est des films dans lesquels on s’installe pour la vie.

Johnny Guitare est l’un de ces films. Comme le sont Toni, La Prisonnière du désert, Voyage en Italie et Les Mistons.

C’est que chacun d’entre eux, à sa manière, dans sa couleur, fait corps avec l’intimité la plus secrète, la plus exigeante. »


La grâce de ce livre, c’est qu’il fait corps avec notre intimité la plus secrète. Les films ici évoqués font partie de notre mémoire, et Gérard Guégan avec le talent qu’on lui connaît les fait surgir, revenir non comme des fantômes effrayants, mais comme d’heureuses apparitions, les films comme les livres qui nous ont traversé comme des flèches ne s’effacent jamais, ils sommeillent parfois, et des écrivains les réveillent, les révèlent. Gérard Guégan est un éveilleur au style vif, et le lecteur ne peut qu’en profiter, et s’en réjouir.


Philippe Chauché



dimanche 9 août 2026

Rachilde dans La Cause Littéraire

 

« Notre provinciale monta à Paris, et se fit un nom de ce « Rachilde », comme d’autres avaient, en leur temps, hissé un étendard à deux syllabes. Rachilde comme Stendhal. Rachilde comme Molière. Rachilde comme Voltaire. Rachilde comme Racine.

Encouragée par Victor Hugo lui-même, elle se donna l’orgueil d’écrire en future professionnelle. »

Rachilde et l’Histoire-Monstre des frères épicènes – Gérald Duchemin.


« Le cabinet de toilette de Paul-Éric de Fertzen, somptueux comme un boudoir de reine, était ouaté de portières égyptiennes, où rutilaient, sur un fond d’azur assombri, un ciel reflété par le Nil au crépuscule, les lourds scarabées d’or. Il se meublait d’un grand lavabo de marbre vert et d’une vaste armoire, en bois de cèdre, travaillée à jouir, ornée de volutes de nacre dont les pâleurs translucides donnaient l’illusion de la voir peu à peu s’envelopper d’un rayon lunaire. »

D’où vient Rachilde dont les Editions du Chat Rouge rééditent ce roman époustouflant ? Du continent littéraire du XIX° siècle, un continent dont parfois certaines régions romanesques sont oubliées, pour mille raisons littéraires, plus ou moins raisonnables. Son nom : Mathilde Eymery, née en 1860 à Château-l’Évêque prés de Périgueux. C’est à la suite d’une séance de spiritisme qu’elle prend le nom de Rachilde, après être entré en relation avec un gentilhomme suédois de la Renaissance dénommé Rachilde ; beau songe, ne saurait trahir, si le spiritisme est un songe. Ses premiers romans sont admirés et font sensation, nous raconte avec finesse Gérald Duchemin, elle devient une étoile pour les Décadents lecteurs de Baudelaire et d’Edgard Allan Poe, on ne saurait mieux choisir comme compagnonnage littéraire. Son art littéraire, sera lié à celui de jouer sur les ambiguïtés sexuelles, les amours croisés et les séductions électriques et excentriques, en ces temps, on ne parlait pas de genre et l’on ne féminisait pas les mots et les lettres, on pouvait jouer et se jouer des apparences, sans en faire toute une histoire. Les Hors Nature paraît pour la première fois en 1897, c’est cette édition du Mercure de France qui s’offre aujourd’hui à nous, avec la brillance de ses excès et les éclats de ses dialogues. Le roman incruste définitivement dans la littérature l’histoire pour le moins tumultueuse et riche de mille surprises de deux frères, Paul le cadet, et Reutler l’aîné, deux aristocrates, l’un aux étourdissants attirances féminines, à l’art consommé du travestissement, l’autre, figure protectrice de son jeune frère, préférant l’étude et la réserve, aux invitations mondaines et débridées, à cela s’ajoute une passion, pour ne pas écrire un amour, qui les lie à jamais, y compris dans les colères et les excès. Le monde des frères est luxuriant, brillant de soies et d’or, mais aussi de mots qui s’envolent et ornent les commodes et les canapés, comme autant de décors, le monde comme représentation volage, l’aristocratie en mouvement.

« Icône à la fois royale et divine, profane et sacrée, toute la personne de cette femme semblait figée en l’or et les joyaux, comme celles qui ne savent pas ployer la taille, on l’habitude souveraine de ne même pas  se pencher sur les génuflexions des passants. Oui, c’était bien une icône byzantine ; et quand elle tourna, du côté de Reutler épouvanté par son profil de camée dur, ses yeux bleus d’acier flambant dans l’ombre du koheul, sa bouche rouge aux luisances de corail, il eut l’impression atroce de voir vivre une statue. »

À lire Les Hors Nature on est ébloui par une telle richesse, une floraison stylistique qui nourrissent ce roman oublié, on reste enivré par tant de couleurs et de formes, par ces histoires captivantes et étourdissantes. Le même éblouissement ressenti lors de la première lecture de La Recherche, on devient et c’est heureux en ces temps, comme chez Proust, un lecteur captif et captivé par tant d’imaginaire narratif. Ajoutons que Rachilde excelle dans l’art du dialogue entre les personnages, vifs, pétillants, éblouissants, ce sont des machines à faire éclore des histoires, dans celui de la description des scènes extravagantes qu’elle imagine. Son style est une ode à l’art du roman, qui ne craint ni les joies du classicisme, ni celles des transgressions et des outrances de ses personnages, bouffons comme le directeur de théâtre ou touchants par leur profonde vérité comme Jorgon le majordome fidèle et attentif. Si la vie est un songe, il y a fort à parier qu’il s’abreuve aux histoires étourdissantes qui peuplent Les Hors Nature, aux côtés de celles de La Recherche, Proust et Rachilde sont les deux faces d’une même médaille de bronze frappée aux couleurs du style. Plus que jamais le roman est le miroir où se reflètent les mille facettes du monde.


Philippe Chauché 

lundi 3 août 2026

Gilles Lapouge et Eric Poindron dans La Cause Littéraire

 


« Chaque jour, j’écrivais et nous confrontions cette vie imagée. Gilles reprenait le stylo, précisait, ajoutait une anecdote et me rendait le texte. Comme une amitié à quatre mains. À la fin de cette aventure, Gilles me confia en lisant le manuscrit : “Quand tu racontes ma vie, c’est encore plus beau que si c’était ma vie”. Ce qui n’était pas très compliqué avec une telle vie » (Éric Poindron, Préface).

« À force de fréquenter mes timbres, leurs fruits, leurs oiseaux-mouches, leurs capitales, et les tampons appliqués des facteurs du Congo belge ou du Balouchistan, je m’étais confectionné un projet de carrière. Je serais exotique ».

Gilles Lapouge fit donc carrière dans l’exotisme, sa vie s’y conjugua, de Digne à Dellys et Oran en Algérie, de Marseille à Aix-en-Provence, puis de Paris à São-Paulo, et de São-Paulo à Paris, auxquels on peut ajouter mille autres destinations pour ce « voyageur étonné » et qui n’a cessé de nous surprendre et de nous étonner par ses romans et ses récits.

Éric Poindron l’a donc écouté, longuement écouté se racontant et racontant : son enfance, le Brésil, ses livres, et les écrivains admirés et admirables. Écouter un écrivain n’est pas chose simple, il faut savoir s’effacer, se glisser dans le miroir de sa vie, tout en s’apercevant, au fil de la plume, de la main qui écoute, que deux vies se répondent, se font écho, deux regards affutés et malicieux, pour notre plus grand plaisir. Il y eu donc l’enfance, heureuse, et éclairante, il y eut l’apprentissage du journalisme, et sa fidélité au O Estado de S. Paulo, que la mort seule séparera, et la découverte des livres, des écrivains, car écrire c’est aussi ne pas perdre de vue ses fidélités et ses passions littéraires : Cervantès, Don Quichotte est un lecteur enragé ; Jean de La Fontaine, Le miracle du XVIIe siècle ; Marcel Proust, Jules Verne, Faulkner (le plus grand), Hemingway, l’ami Nicolas Bouvier, et Jean Giono, son compagnon des géographies imaginaires, « Un jour, dans quelques siècles, la Haute-Provence recouvrira exactement les géographies émerveillées de Giono ». Et puis il y a les livres de Gilles Lapouge, d’un Soldat en déroute (1963) à l’Atlas des paradis perdus (2017), et à chaque fois, Gilles Lapouge entre en piraterie littéraire, qu’Éric Poindron, autre pirate des Lettres, s’est piqué d’éclairer en quelques lignes à la fin de l’ouvrage.

« Gilles Lapouge aime à prendre la planète entre ses doigts et l’observer avec sa propre loupe déformante, en entomologiste incongru, comme Jean-Henri Fabre le faisait d’une cigale de Provence ou d’un scarabée inconnu » (Éric Poindron, Préface).

« Contrairement à l’Ecosse ou à la Roumanie, l’Amazonie n’a pas besoin de poètes romantiques, de donjons sinistres ou de pluie pour convoquer les spectres. Un soleil éteint, une rivière vaporeuse, les scintillements de la nuit suffisent pour que des troupeaux de fantômes apparaissent ».

Robinson des improbables est une nouvelle édition revue et augmentée du livre Gilles Lapouge, en toute liberté, paru en 2015, un nouveau livre. Depuis, Gilles Lapouge nous a quitté en 2020, et l’écrivain qui aimait le goût du souvenir aurait eu 100 ans l’an dernier. Ce Robinson des forêts, des rivières, des cafés et des bibliothèques est un admirable conteur, qui aimait la saveur des mots et de la vie, ses romans en témoignent, comme ils témoignent de sa passion de l’Histoire, d’une Histoire qui vivifie toutes les histoires qui peuplent les mémoires de ses lecteurs. Gilles Lapouge était un géographe qui inventait, comme son ami Éric Poindron, des routes, des rivières, des forêts imaginaires, couplées aux cartes d’explorateurs et d’aventuriers, qui dessinent des contrées à découvrir et à aimer et évidemment des livres, ces bouées du grand large.

 

Philippe Chauché

samedi 25 juillet 2026

Valentin Retz dans La Cause Littéraire


 

« Puisque les vraisemblances valent simplement pour ce que l’homme connaît déjà, alors que nous devons compter avec tout le réel – le lourd, inaccessible et prodigieux réel. Ce qui implique de changer à l’écoute du mystère, de se laisser pétrir, de faire confiance à son étoile, comme je vais à présent le raconter dans le détail. »

La longue vie – Valentin Retz

« Le caractère le plus inattendu de l’éternité est donc la vivacité. C’est d’un vif mouvement que la mer se mêle au soleil. »

La Deuxième Vie – Philippe Sollers (1)

Philippe Sollers fut l’éditeur, dès 2008 de Valentin Retz, qu’il publia à quatre reprises, dans sa collection L’Infini des éditions Gallimard. La longue vie porte la trace de cette fidélité de l’auteur à son éditeur, à son ami ; Les écrivains sont des voix qui résistent à la mort, note-t-il, dans une vibrante inspiration. Ce roman est cette voix qui résiste à la mort, non pour prolonger indéfiniment la vie, c’est l’un des objectifs de Nikopol, l’un des personnages du roman, mais pour porter par les mots les vibrations d’une vie passée, ici, celle de Philippe Sollers. Valentin Retz inscrit l’instant où avec d’autres écrivains il entoure et accompagne la dépouille de Philippe Sollers, en un décalage existentiel. C’est ce décalage existentiel qui occupe le cœur du roman, le temps où les hommes, ici les personnages n’évoluent pas à l’intérieur du temps, mais par un retournement très théologique, c’est le temps qui évolue à l’intérieur des hommes et des personnages, comme s’ils étaient de tous les temps, présent, passé et futur. Ce rapport au temps est  bien le moteur des personnages de La longue vie, le narrateur, écrivain, aumônier à la prison de la Santé, Nikopol, chercheur, scientifique de grande renommée, porté par le projet d’allonger, allonger, allonger la vie des hommes dans le Projet Éternité, et dont la vie va basculer après qu’il eut percuté en voiture un inconnu, qui le conduira sur ses traces en Grèce, et enfin Apollos disciple de Jean le Baptiste, et donc de Jésus, les trois se liant par des connections romanesques intemporelles que dévoilera Valentin Retz, comme si le temps extérieur n’avait pas de prise sur l’Histoire et les histoires humaines et romanesques. Comme si les personnages de La longue vie étaient habités de ce vif mouvement du temps intérieur, cette vivacité qui est, pour citer Sollers, le caractère de l’éternité, et donc de la deuxième vie inspirée, qui aura ici la Grèce comme destinée.

« Les sonorités araméennes avaient vibré dans le vide et, lui qui ne connaissait que le grec pris conscience que durant tout le jour il avait écouté discourir Jean, alors qu’il n’entendait rien à sa langue. »

Si les écrivains sont des voix qui résistent à la mort, Valentin Retz prouve dans ce roman que le style rend incandescent, et fait des miracles. Une certitude, qui n’est certes pas nouvelle, mais qui ici est à l’œuvre de la plus belle et la plus aventureuse des manières, le style met en accord la concordance des temps des trois personnages du roman. La force de La longue vie c’est la mise en œuvre de la synchronicité dans l’histoire de ses personnages, même si l’un d’eux l’auteur, est comme l’on dit dans la langue de la mer à la manœuvre, les deux autres personnages, le chercheur qui croit à l’immortalité du corps, le témoin du passage sur la terre du Nazôréen et de ses miracles, ils cheminent tous les trois sur les sentiers qui conduisent aux murs priants du sommet du mont Athos. Loin, loin, très loin de l’écrivain, et de ses personnages, la nature s’enflamme, la guerre fait rage à deux pas de l’Europe, le monde galope, comme un cheval fou vers sa perte, le roman ne cache rien, il concentre en son ventre une vibration, la même ressentie depuis que l’homme écrit des livres que le temps n’a pas effacé, une vibration qui illumine le narrateur, Nikopol, Apollos et en sa demeure d’Ars-en-Ré, Philippe Sollers, le plus grec des romanciers français.


Philippe Chauché




(1)         https://www.lacauselitteraire.fr/la-deuxieme-vie-philippe-sollers-par-philippe-chauche

https://www.lacauselitteraire.fr/une-sorcellerie-valentin-retz-par-philippe-chauche

vendredi 24 juillet 2026

Marc Pautrel dans La Cause Littéraire


 « J’ai la chance de travailler avec l’un des plus grands romanciers vivants, tout à la fois auteur et éditeur depuis soixante-ans, un cas unique dans l’histoire littéraire, d’ailleurs célébrissime, et un homme de si précieux conseils pour moi depuis une quinzaine d’années que nous nous connaissons ».

« J’ai comme perdu ma sœur. Je ne sais pas si je la reverrai un jour. Je l’espère, mais je n’y crois pas vraiment. Trop de petits drames de l’enfance handicapent les adultes. J’ai été sauvé par miracle, enlevé par les phrases et protégé par elles, celles des autres puis les miennes. Elle, elle a dû se battre dix fois plus, et contre des dangers bien plus grands ».

Un merveilleux souvenir est publié par Philippe Sollers, dont le nom n’est jamais nommé dans ce merveilleux petit roman, mais dont la présence l’irrigue. Il accompagne l’écrivain depuis bien longtemps dans L’Infini, la Collection qu’il dirige avec toute la finesse d’un capitaine de corvette et d’un grand lecteur de la haute mer, depuis L’homme pacifique en 2009 – C’est un homme qui parle sans arrêt, et sans doute même parle-t-il tout seul chez lui. Mais il ne veut pas seulement parler, il veut raconter des histoires –, en passant par Un voyage humain, Polaire ou encore Le peuple de Manet, son petit livre sur Ozu (1), jusqu’à ce très vif roman familial où un drame ancien rôde et nous échappe.

Un drame qui ne sera jamais dit, jamais raconté, jamais romancé ; son éditeur protecteur, y voyant un risque majeur pour l’auteur et l’éditeur, le risque d’un procès et d’une condamnation, pour « injure », « diffamation » ou « atteinte à la vie privée ». Marc Pautrel racontera cette histoire de famille, de ses grands-parents, de sa sœur, de ses nièces, en faisant disparaître les profondes raisons de la séparation d’avec sa sœur, de l’absence de ses nièces, en gommant le Mal qui est secrètement au travail dans cette histoire. Libre à nous de l’imaginer, d’écrire entre les lignes du roman, celui qui est resté à quai. Ce qui s’offre à nous c’est le bonheur, la trace heureuse des souvenirs merveilleux, d’instants partagés avec la sœur du narrateur, instants paisibles dans la maison qui va elle aussi disparaître, emportée par la sauvagerie du temps. Les familles perdent souvent leur raison quand elles perdent leur maison – Une maison, c’est important, c’est comme un second corps entourant son propre corps. Merveilleux souvenirs également d’instants d’heureuses complicités partagées avec les nièces du narrateur, et instants miraculeux offerts par ses grands-parents, et puis la dégradation des corps vieillissants, l’éloignement, la chute, et les cicatrices qui ne refermeront jamais.

« C’est ainsi que les choses se sont passées, en quelque sorte, le bulldozer avançait contre toutes les personnes qui étaient reliées à moi par les liens du sang, et contre toutes les choses qui leur appartenaient, et ce bulldozer écrasait tout, écartait le moindre obstacle, les pierres, les arbres, les remblais de terre, les personnes, la joie ».

Marc Pautrel est un écrivain bien singulier, qui ne se laisse aller à aucun relâchement littéraire, à aucune manœuvre nombriliste et racoleuse, mais qui œuvre en musicien, en compositeur, c’est-à-dire en romancier (2). Un écrivain qui pèse chaque phrase, chaque accord, chaque mot, chaque note, qui croit à l’œuvre claire, à la ligne juste affûtée comme une lame d’acier de Tolède, au muscle fin de la phrase qui la rend plus forte, plus précise, merveilleusement concise et romanesque. Son dernier roman est très court, et très intense. L’écrivain a misé sur la vie heureuse, comme l’on fuit le malheur (3), misé sur les souvenirs romanesques les plus enchanteurs, laissant l’empreinte du Mal se deviner, sans que l’on ne puisse le dessiner avec précision, c’est cela qui fait aussi la force et la grâce de ce roman, qui le protège du malheur. Les romans inspirés œuvrent ainsi pour la beauté, et la vie heureuse, ils sauvent l’écrivain et ses lecteurs.

 

Philippe Chauché

 

(1) https://www.lacauselitteraire.fr/quelques-questions-a-marc-pautrel

(2) « Je reçois dix ou douze manuscrits par semaine. Je vous assure que c’est vite vu. Il y a une voix ou pas premièrement, deuxièmement, il y a une composition latente qui se reconnaît, ce n’est pas seulement de savoir si c’est bien écrit, c’est de savoir si c’est composé comme en musique », Philippe Sollers : https://www.lacauselitteraire.fr/la-cause-de-philippe-sollers-par-philippe-chauche

(3) « Le vent est toujours favorable quand on fuit le malheur » Sophocle, citation qui ouvre ce roman.

jeudi 23 juillet 2026

Hommage à Philippe Sollers dans La Cause Littéraire

 

 Je ne tiens pas du tout à mourir, mais, s’il le faut physiquement, j’accepte, comme prévu, qu’on enterre mes restes au cimetière d’Ars-en-Ré (Sollers en Ré), à côté du carré des corps non réclamés, des très jeunes pilotes et mitrailleurs australiens et néo-zélandais, tombés là, en 1942 (pendant que les Allemands rasaient nos maisons), c’est-à-dire, pour eux, aux antipodes ;

Simple messe catholique, à l’église Saint-Etienne d’Ars, XIIe siècle, clocher blanc et noir servant autrefois d’amer aux navires, église où mon fils David a été baptisé ;

Sur ma tombe, 1936-20…, cette inscription : Philippe Joyaux Sollers, Vénitien de Bordeaux, écrivain ;

Si un rosier pousse pas trop loin, c’est bien. (Philippe Sollers).

Philippe Sollers, que nous pensions immortel, s’est éteint. C’est une perte immense pour la littérature et pour l’édition. De Tel Quel à L’Infini, d’Une curieuse solitude (1958) à Grall (2022) qui s’ouvrait sur cette parole de Jean : « Alors entre aussi l’autre, arrivé le premier au tombeau. Il voit, et il croit », il aura marqué son temps, qui est devenu le nôtre.

Nous lisons, nous voyons, nous écoutons ses livres, et nous croyons que Philippe Sollers est unique, que c’est l’un des plus grands écrivains français vivants, et nous pensons en écrivant cet hommage, qu’il n’est peut-être pas aussi mort qu’il en a l’air.

Philippe Sollers nous a offert une œuvre magistrale, qui s’avère aujourd’hui immortelle. Nous l’avions rencontré le 25 avril 2017 dans son bureau du Navire Amiral Gallimard, souvenir d’un homme courtois, d’une grande amabilité, curieux, brillant, et lumineux :

https://www.lacauselitteraire.fr/la-cause-de-philippe-sollers-par-philippe-chauche/

Nous le lisions depuis le début des années 80, et nous n’avons pas cessé.

Il y a les romans qui ne cessent de nous interpeller en musique, de nous inviter à danser, les yeux dans les yeux du roman ce sismographe du Monde, des romans aux titres inspirés et lumineux : Paradis (I et II), Le Lys d’or, La Fête à Venise, Une vie divine, Beauté, L’Éclaircie,Graal. Il conviendrait de citer tous ses romans, tant ils sont actuels, vivants, vivifiants, inspirés, réjouissants, chantants, dansants, lumineux. Mais aussi son Encyclopédie qui a vu le jour dans les colonnes du Monde des Livres : La Guerre du goût, Éloge de l’infini, Discours parfait, et sa correspondance amoureuse avec Dominique Rolin.

C’est, écrit-il dans Un vrai roman, le dictionnaire (qui) m’a donné mon nom d’écrivain :Sollers, de sollus et ars : tout à fait industrieux, habile, adroit, ingénieux.

L’ingénieux et lumineux écrivain vénitien de Bordeaux s’en est donc allé.

Elle est retrouvée. / Quoi ? – L’Éternité.

C’est la mer allée

Avec le soleil (L’Éternité, Arthur Rimbaud)

A la dernière page de son dernier roman, Graal, publié en 2022, on peut lire : L’existence se présente sous la forme de petits romans métaphysiques, où chaque instant compte. Jean a bien vu ce qu’il a vu, le tombeau est vide.

Nous avons demandé à des écrivains, plus ou moins proches de Philippe Sollers, de répondre à cette question, toujours au présent : « Que représente pour vous Philippe Sollers ? ».

Alors réponses ! et en musique !

Nicolas Idier / Josyane Savigneau / Jean-Michel Olivier / François-Henri Désérable / Amélie de Bourbon-Parme / Marc Villemain / Stéphane Barsacq / Vincent Roy /

 

Philippe Sollers, la Chine au cœur, par Nicolas Idier

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La première fois que je rencontre Philippe Sollers, c’est à l’oreille, comme il aurait dit. Comme tant de jeunes gens émerveillés par la littérature et admiratifs de ceux qui l’écrivent, je lui avais envoyé une lettre, et il m’avait non seulement répondu, mais appelé. Avec le recul, je mesure l’extraordinaire attention aux autres qui caractérise ce geste. On le disait influent, médiatique, stratège terrible, ancien maoïste devenu papiste, érotomane phallocrate, fumeur !, buveur !, mais à mes yeux, Philippe Sollers est avant tout un homme bon et généreux. Je devais avoir vingt-deux ans, ou peut-être moins. Je retrouverai la date plus tard, on a le temps. Sa voix était grave, précise, rapide, définitive. Il me demande si tout va bien, et me fixe un rendez-vous, aux éditions Gallimard, ou plutôt, au bistrot bien-nommé L’Espérance, à l’angle de la rue. De là, notre première rencontre, sous le signe de la Chine car, bien sûr, c’est de cela que j’étais venu lui parler.

Nous nous sommes vus, et revus, parfois même par la grâce du hasard objectif des rues de Paris. A chaque fois, soufflait le vent d’une joie communicative et la sensation d’approcher une idée du bonheur. Invariablement, nous parlions de la Chine, de sa politique, de son économie mais aussi de sa pensée classique, des traductions nouvelles, des artistes. Je commençais alors des recherches qui me mèneraient à consacrer une thèse de doctorat à Simon Leys, que j’avais également rencontré pour la première fois en 2005, en Belgique, et avec lequel il semblait être fier – peut-être soulagé ? – d’avoir pu récemment échanger. Ils avaient presque le même âge. Je l’avais plusieurs fois interrogé sur son étiquette maoïste de jeunesse, qui transparait presque tout du long des années Tel Quel, mais à chaque fois, il bottait en touche. Il s’était excusé, circulez, rien à voir. Mao, à ses yeux, était moins le responsable des horreurs politiques parmi les plus sombres du XXe siècle qu’un personnage historique voire littéraire, poète, calligraphe, empereur égaré. Sollers n’était ni sinologue, ni diplomate, ni journaliste. La Chine qui l’intéressait était une Chine sur mesure, une Chine subjective.

La sienne.

Sollers a fait le chemin inverse de celui de Simon Leys : ce dernier avait commencé par le vieux fond classique, puis, confronté à la Révolution culturelle, s’était confronté au contemporain, tandis que lui avait commencé par l’enfièvrement maoïste de l’époque, pour accoster peu à peu sur l’autre rive, celle de la Chine classique. Dans son petit bureau qui fait aujourd’hui partie de la légende, il avait accroché au mur un poème calligraphié ramené de son voyage de 1974. Il s’amusait à convoquer les quelques souvenirs de son initiation aux Langues O’ pour traduire les caractères qu’il reconnaissait : vent, montagne, pluie. La Chine montre la voie d’une réconciliation de l’homme avec la nature, ce qui le touchait au cœur. Sans doute est-ce pour cela qu’il s’extasiait d’une mauvaise photocopie d’une peinture à l’encre de Shitao, génie de la peinture du XVIIIe siècle : une pivoine à la feuille tracée d’un seul trait de pinceau – cet « unique trait de pinceau » conceptualisé par Shitao dans ses Propos sur la peinture du moine Citrouille-amère, traduits et commentés par Simon Leys – tout un univers qui était aussi le mien…

D’autres rencontres ont suivi, toujours plus chinoises, dont celle qui fut transcrite dans le volume Shanghai de la Collection Bouquins – « Shanghai. Corps et silence », également reprise dans sa Revue L’Infini puis dans un des recueils de sa grande entreprise encyclopédique, Discours parfait (à moins que ce ne soit Fugues… je suis dans un avion, et j’écris à main levée…).

Philippe Sollers, plus chinois que jamais, le jour où, sur la terrasse d’un immeuble dans le centre-ville de Shanghai, je reçois à nouveau un coup de fil de sa part. Il m’appelle depuis l’île de Ré, je l’entends très bien, sa voix est à la fois grave et enjouée. Il me demande de décrire ce qui m’entoure. Il veut un paysage de peinture montagne-et-eau, avec une silhouette minuscule serpentant sur un chemin escarpé. Je n’en suis pas si loin. De là où je me trouve, tout Shanghai est là, comme un rouleau de peinture déployé sous les yeux. Soudain, passe une mouette. Les mouettes sont nombreuses sur les eaux du Huangpu. Je l’en informe et il me répond, aussitôt, « heureux présage ». Il m’annonçait qu’il avait apprécié le manuscrit envoyé plus tôt et me proposait d’entrer dans sa Collection L’Infini, aux éditions Gallimard. Ce sera La musique des pierres. Depuis lors, la seule vue d’une mouette me procure une sensation d’un bonheur très précis.

A l’époque où je travaillais à l’Ambassade de France en Chine, je lui avais proposé une invitation, qu’il avait déclinée. L’avion, prétextait-il, le barbait. Je crois plutôt qu’il ne voulait pas abîmer la Chine intérieure qu’il portait en lui, habitée par les immortels taoïstes, les lettrés fonctionnaires, les poètes en exil et quelques femmes bien sûr, dont la mystérieuse Ysia – « une de mes meilleures sensations du dedans » – de Femmes. Vieux Chinois retiré dans son ermitage à moitié noyé dans la brume (ou la fumée de cigarette), le monde extérieur le contrariait chaque jour un peu plus. Il s’en éloignait. Sa source aux fleurs de pêchers – le paradis selon Tao Yuanming – était la bibliothèque.

Il y a quelques semaines, j’étais de nouveau en Chine, après en avoir été privé trois ans. J’ai profité d’une visite hors du temps dans la Cité interdite pour glisser à l’intérieur de la cavité d’un grand rocher du jardin impérial la première page d’Agent secret dont j’avais emporté avec moi l’édition de poche. C’était la nuit, et je doute que cette page ne soit retrouvée avant longtemps. Il y est question d’arbres, de fleurs, de papillons, de vagues, de mouettes encore – un poème chinois, en somme, qui s’achève sur ce message codé à la manière de Radio Londres :

« Le bonheur est possible.

Je répète.

Le bonheur est possible ».

Philippe Sollers, chinois jusqu’aux portes de la mort – ou disons plutôt de l’Éternité dans laquelle il croyait –, s’est éteint la nuit de Vesak, par une nuit de pleine lune pendant laquelle les bouddhistes du monde entier commémorent la naissance de Bouddha en 623 av. J.-C, il y a donc 2500 ans exactement. C’est également lors de Vesak que le Bouddha a atteint l’Illumination et qu’il est décédé dans sa quatre-vingtième année. A six ans près… Écrivant cela, j’entends soudain la voix grave de Philippe Sollers, le plus chinois de tous les écrivains français, étouffant un rire irrépressible : « Oh… comme c’est étrange… ».

Nicolas Idier

(s’il fallait citer un seul livre, je proposerais de retenir La musique des pierres, L’Infini, Gallimard, 2014)

 

Josyane Savigneau

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Ce que représente une voix qu’on entend tous les jours et qui soudain se tait ? Le moment n’est pas venu de le dire. Alors parlons de Sollers qui, lui, est toujours là. Je l’ai lu bien avant de le rencontrer. A la fac, au tout début des années 1970, mes condisciples, qu’on n’appelait pas encore « branchés », étaient des Telqueliens fanatiques. Moi, Sollers en pape de l’avant-garde, ça me laissait un peu froide. Mais je leur disais : « c’est un très grand écrivain ». Sacrilège ! le roman est mort, il n’écrira plus jamais de fiction. Ils négligeaient Lois (1972) que je lisais et relisais, sans tout comprendre, et que je viens de rouvrir. « Lui nommé ainsi par nécessité leur rendant ainsi leur force mort-née… ». « Les femmes se branlent fondamentalement à partir des morts, leur salive est donc plus acide ». Une phrase qui tombe à pic ces jours-ci.

L’année suivante H, j’étais loin… New York, et je ne l’ai lu qu’à mon retour deux ans plus tard. La fac était déjà oubliée et je me mettais en route pour un tout autre métier.

Avec Paradis, j’ai su que j’avais eu raison contre les fameux Telqueliens ne croyant pas à la fiction. Chef d’œuvre. « Pauvres femmes au contraire on les plaint on leur veut du bien obligées de faire semblant d’être folles de tourner enfin pigeon vole d’être ligotées dans l’ovol c’est pas qu’on les aime c’est pas qu’on les aime pas on les voit on les étudie, leur courage, leur ténacité leur sens des réalités bien comptées leur sinistre nécessité leur sublime animosité ».

Quand est arrivé Femmes, je venais de quitter les faits divers et les cours d’assises pour venir au « Monde des livres ». Bien trop craintive pour rappeler cette phrase à ceux que j’entendais dire qu’il avait trahi l’avant-garde, qu’il était « tombé » dans le « roman-roman » ou qui cherchaient « les clés », les descriptions de personnages connus, pour s’en indigner. Bien trop « petite » pour écrire sur lui. Sollers avait oublié que, dans le concert de critiques infectes, il y avait eu dans Le Monde un magnifique papier de Jacqueline Piatier. Il en est convenu quand il a été republié, il y a quelques années.

Ensuite… c’est une trop longue histoire. En 1987, juste avant qu’il ne commence à écrire régulièrement dans Le Monde des livres, j’ai fait avec bonheur une « une » sur Les Folies françaises, titrée « Sollers d’été, Sollers d’hiver ». Roman pour moi toujours magique. Puis je me suis interdit d’écrire sur ses livres. Sauf en 1993, quand, au Monde, on l’a exigé, comme une réponse aux calomnies qui avaient cours.

Celui que je lis, relis et relirai ? Passion fixe. Parce que Dora n’est pas Dominique, mais est aussi, et d’abord, Dominique et son magnifique « rire de gorge ». « Je la regarde. La beauté, en réalité, est une bonté vive, profonde, tendue comme il faut, marquée par la douleur. Beauté : bonté avertie. Laideur : ignorance haineuse. La beauté est l’intelligence du mal, la laideur la bêtise d’un faux bien menteur ».

Me revient la dernière phrase de l’autre Philip, Roth, mon « huger », comme Sollers le surnommait, dans Patrimoine : « On ne doit rien oublier ».

Alors, Agent secret : « Contrairement aux apparences, je suis plutôt un homme sauvage, fleurs, papillons, arbres, îles ». La comédie sociale, qui a déjà commencé autour de son cadavre, ne pourra rien effacer.

Josyane Savigneau

(dernier livre paru : Une conversation infinie, avec Philippe Sollers (Bayard) ; on peut aussi lire avec bonheur : La Passion des écrivains, Rencontres & portraits, Gallimard)

 

Jean-Michel Olivier

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J’ai commencé à lire Sollers à l’époque de Tel Quel. Période fascinante et un peu snob, disons-le. Il y avait dans la revue des textes géniaux (Foucault, Derrida, Blanchot…) les plus éclairants sur l’époque.

Ensuite, j’ai lu ses livres, virevoltants et brillants. Lautréamont nous a rapprochés, mais aussi Céline, Ponge, Aragon, etc. Il avait tout lu et tout compris. Son influence à la fois discrète et centrale s’est renforcée à partir de Femmes (1983), un chef-d’œuvre de musique et d’ironie. On ne se voyait pas souvent. Mais Philippe Sollers a marqué tout ce que j’ai écrit. Vivacité, agilité du franc-tireur, intuitions géniales, sens de la formule, etc. Vraiment un grand éclaireur de la littérature !

Jean-Michel Olivier

(Dernier roman paru : Fête des pères, Editions de l’Aire, Serge Safran)

 

François-Henri Désérable

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J’ai rencontré Sollers il y a dix ans – j’en avais vingt-cinq –, à la parution de Tu montreras ma tête au peuple. Il l’avait lu, et il m’avait reçu dans son bureau chez Gallimard. Sollers tel qu’on l’imagine : les bagues, le fume-cigarette, la curiosité, l’érudition, la malice, le rire en cascade. Nous avions parlé de Bernadotte, le maréchal d’Empire devenu roi de Suède, et qui dans sa jeunesse s’était fait tatouer « Mort aux rois ». Écrivez quelque chose là-dessus, m’avait dit Sollers, faites-en un roman dans L’Infini. Je n’en ai pas fait de roman, j’ai préféré écrire sur Évariste Galois, mais par la suite, Sollers a accueilli deux de mes textes dans sa revue : l’un sur un voyage à Beyrouth, l’autre sur un voyage à Vilnius (« Pour saluer un certain M. Piekielny) », qui pour le coup, donnerait plus tard un roman). Quand on se voyait, c’était toujours chez Gallimard, toujours dans son bureau. Michon a dit récemment qu’il était « le dernier écrivain du XIXe siècle ». Eh bien Sollers était le dernier écrivain du XVIIIe : il n’était pas le contemporain de Houellebecq, non, il était celui de Casanova. Celui de l’amour et du plaisir. J’ai lu beaucoup de choses sur Sollers depuis sa mort : « l’anarchiste bourgeois » (la formule est de Yannick Haenel, et elle est très juste), le « virtuose du troisième degré » (de Lambron, très juste aussi), etc. Mais il y a un point sur lequel les nécrologies n’ont pas assez insisté : son amour dévorant pour Venise. La première fois que je suis allé à Venise, c’était avec son Dictionnaire amoureux sous le bras. La découverte de Venise a été le plus grand choc esthétique de ma vie. Ce fut aussi le cas pour Sollers. Quand il arrive place Saint-Marc à l’automne 1963, son sac lui tombe de la main droite, tant il est « pétrifié et pris » : « Je sais, d’emblée, que je vais passer ma vie à tenter de coïncider avec cet espace ouvert, là, devant moi ». Quand on se voyait, on ne parlait que de Venise. Il n’y allait plus depuis la mort de Dominique Rolin. Un jour, mon téléphone sonne, je décroche et j’entends : « Désérable ? J’ai appris que vous alliez à Venise. Ce qui me ferait plaisir, vraiment plaisir, c’est que vous allumiez deux cierges à la Basilique Santa Maria della Salute pour elle et moi ». Dans l’un de ses derniers livres, où il parle de Venise, il m’avait laissé cette dédicace : « Eh bien, la magie continue ». Elle continuera encore : chaque fois que sur les Zattere je passerai devant la Calcina, où il avait ses habitudes, je penserai à lui.

François-Henri Désérable

(Dernier livre paru : L’usure d’un monde, Une traversée de l’Iran, Gallimard)

 

Amélie de Bourbon Parme : Sollers, toujours vivant

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Rares sont les rencontres dont on peut dire qu’elles ont changé votre vie. Sollers fait partie de ces êtres, économe en paroles et en gestes, dont l’esprit vous inspire et vous sauve, comme l’écrivait Céline à propos des danseuses qu’il adorait. Nous ne nous sommes pas vus souvent depuis ce jour où je pénétrais, tremblante et curieuse, dans le hall sacré de la rue Sébastien Bottin. Je fus frappée par sa délicatesse, sa mesure, aussi, comme une sorte de musicien de l’être, par son alliage rare de passion et de retenue, de rapidité et d’immuabilité profonde. Il bougeait comme il pensait, avec l’élégance des hommes arrimés à une passion fixe, cherchant l’ajustement entre vie et pensée, actes et mots, paroles et silence. Je ne fis jamais partie de ses intimes, ni de ses amis, mais la publication de mon premier roman dans sa collection, la lecture de ses livres, nos discussions, son esprit en mouvement, comme un alambic mystérieux, ont tissé un lien aussi puissant qu’une intimité amicale.

Il avait l’art de lire, de montrer le beau, de ciseler pour les écrivains, les artistes, les musiciens, Mozart, Vivant Denon, Casanova, Joyce, Caravage, Rimbaud, des textes éblouissants dont les titres tracent une voie élitiste et radicale : la guerre du goût, éloge de l’infini.

Innombrables sont les phrases que l’on voudrait garder, que l’on relit sans jamais en épuiser le sens, des éclats de rire autant que de regards qui traversent le magma de pesanteur qui agglutine nos vies. Ses chroniques trop vite interrompues dans le JDD rendaient le monde plus intelligent : qui d’autre que lui aurait pu si bien décrire le silence des passagers de la ligne de bus 63 alors que la neige avait commencé à tomber : « Soudain, ils se taisaient mieux ». Le génie de Sollers allait partout, observait, sculptait le réel, prenait le monde au mot, cruellement et tendrement. Ses questions étaient des réponses : « de quelle vérité l’homme est-il capable ? » s’interrogeait-il dans son livre Illuminations consacré aux textes sacrés.

A travers ses livres, il se dégage cette idée fondamentale que Sollers incarnait : la vérité est mouvement avant d’être révélation. Il se disait des choses essentielles lors de nos rencontres dans les salons gris et chic de l’hôtel Montalembert ou dans son petit bureau, base de repli, ou d’avant-poste militaire, à la frontière d’un monde menacé par l’anodin, le trivial, le vulgaire. Le graal n’était pas Dieu mais peut-être seulement la « nervure érotique des choses », ce que tout véritable écrivain doit être capable de trouver sous peine de rater sa cible. Il se tenait assis à sa table de travail, chez Gallimard, avec son fume-cigarette, embusqué derrière cette barrière de livres, comme autant de munitions contre l’ennemi aux aguets, la bêtise et le moutonnement du monde. Lorsqu’on lui rendait visite, on arrivait impatient de l’entendre prononcer cette parole juste, comme le plus grand des réconforts ou le pire des piloris. J’avais été désarçonnée par son assurance, la fermeté avec laquelle il avait répondu à l’évocation pourtant fugace des événements moins heureux qui traversaient ma vie à cette époque-là : en souriant, il avait murmuré à propos des commentateurs : « Ils sont contents, ça leur fait plaisir… ». Cette parole m’avait aidée à sentir que la recherche de l’assentiment du monde est la pire des compromissions, que le mensonge rôde, que la pitié est dangereuse. Après la lecture de mon roman sur Louis XVII, il avait laissé un message inoubliable sur mon répondeur, de cette voix qui vous traverse l’âme et le corps, en terminant par cette expression banale mais qui l’était moins à propos de ce livre qui dévoilait la véritable identité de louis XVII grâce à son cœur devenu relique parlante : « Je vous remercie de grand cœur ». Il m’avait confié que ce qui l’avait autant séduit était cette « absence de pathos », « cette bouillie romantique », « ce gras des sentiments » qui obstruent l’émotion comme les artères.

Ces derniers temps, je pensais souvent à sa mort et me disait que j’aimais le savoir vivant, même s’il était invisible. Son esprit de résistance continuait de vibrer. Aujourd’hui, pourtant, il n’est pas mort. Plus que jamais, croire en sa disparition serait pire qu’une trahison, une faute de goût.

Amélie De Bourbon Parme

(prochain ouvrage à paraître : Les trafiquants d’éternité, L’Ambition, Gallimard, 08-06-2023). Philippe Sollers a édité dans L’Infini : Le sacre de Louis XVII)

 

Marc Villemain

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Rien n’est plus ardu (et hasardeux) que l’appréciation d’une œuvre et de son auteur sans cette sorte d’intelligence que confèrent l’espace et le temps. Il faudrait pouvoir s’extraire de la gangue des opinions à laisser courir, des réactions conditionnées et autres phénomènes d’influence qui régentent les passions modernes. Pas simple. Spécialement pour nous autres, enfants pérégrins de ces XXe et XXIe siècles hyper-communicationnels qui ont vu les tragédies accélérer comme jamais notre course à la destinée. De tout cela, Philippe Sollers était intimement conscient. Si bien que ses appels martelés à la joie, à l’extase, voire à la béatitude, tout ce à quoi il arrive qu’on le résume un peu superficiellement, me sont toujours apparus aussi comme une stratégie de lutte, acharnée, peut-être désespérée, contre l’empire de la mélancolie et le spectacle tout à la fois burlesque et terrifiant qu’est l’aventure des Terriens, ce drame épique. Mais, bref, il nous faut bien juger avec ce que l’on est, ce que l’on a ; tout en nous ménageant une assez confortable marge d’erreur.

Si j’insiste un peu sur l’embarras qui est le nôtre à jauger d’une œuvre et de son auteur « en temps réel », c’est qu’il me revient une anecdote qui remonte à l’époque où j’étais étudiant à l’Institut d’Études Politiques de Toulouse. J’y avais un professeur, aujourd’hui disparu, sympathisant d’une France provinciale non « moisie », catholique espiègle et tempéré dans le regard duquel se trémoussait toujours une coquinerie, tenant d’une droite digne (pour faire court : gaullienne, lettrée et plutôt indifférente à la « phynance ») avec lequel j’avais noué une certaine relation d’amitié. Nous n’aimions rien tant que nous narguer, non sans une bonne dose de mauvaise foi – je cultivais alors volontiers le cabotinage sollersien. Toujours est-il qu’à la fin d’un exposé que je présentai sur les têtes pensantes et autres grandes figures littéraires du temps (nous sommes au milieu des années 1990), lorsqu’il me demanda qui, selon moi, traverserait l’oubli, je m’entendis répondre : « Sollers ». Écart qu’il mit sur le compte de ma proximité géographique (je venais d’un coin de Charente balnéaire) avec ce Girondin à tête de moine libidineux. « On verra dans trente ans », ne trouvai-je alors qu’à répondre – sur un ton bravache, comme il se doit.

Trente ans, on y est. Et Philippe Sollers vient de mourir.

Mon pronostic estudiantin s’est-il vérifié ? Je ne saurais l’affirmer. L’époque s’entiche plus volontiers du noyau visible des comètes qu’elle ne porte attention à leur chevelure. Quant au ciel des arts et des idées sublimées, il est tant saturé d’astres éphémères – sans parler de leurs satellites, qui pour beaucoup explosent en plein vol – que l’on n’y perçoit qu’à grand-peine d’hypothétiques traînées de lumière. Aussi ai-je envie de redire : « On verra dans trente ans. » Car c’est maintenant, finalement, que tout commence.

C’est qu’on n’entre pas en sollersie comme en religion. Ce serait d’ailleurs bien le comble, en sus de trahir le facétieux grand prêtre : avec ou sans vaticaneries, ce fringant dix-huitièmiste s’est lui-même bien trop ingénié à louvoyer, que nous puissions sans trébucher lui dérouler un bel aplat rouge. Quoi de plus moderne, d’ailleurs, dans une époque qui promeut le standard, le rectiligne et le littéral, que de s’évertuer à crypter la langue, coder les positions et renverser les paradoxes. Moyennant quoi, je n’ai jamais considéré avec beaucoup de sérieux ses engagements idéologiques, qui ne furent sans doute jamais que méta-poétiques. Il n’est pas impossible que j’aie tort : après tout, suivant la loi des engouements générationnels et au regard de ce grand vacarme idéologique que furent les années 1970, pas impossible qu’il ait pris tout cela à cœur.

Reste que si sollersisme il y a, alors il ne peut être selon moi que l’autre mot de la recherche catégorique, radicale, intransigeante de la plus grande liberté vitale et créatrice possible, celle qui induit, revendique et même valorise celle de se contredire. Cette « plus grande liberté possible » est d’ailleurs l’exact objectif qu’il assignait au roman, « aventure physique et philosophique qui a pour but la poésie pratique » (Studio). Si je considère Sollers, l’homme, l’œuvre, j’ai le sentiment que cette définition, toute simple, brillamment métaphysique autant qu’elle est sèchement prosaïque, éclaire assez bien ce plaisir à vivre qui crevait l’écran.

Que cela fût pour le tancer ou pour l’encenser (Sollers n’attise guère les sentiments prudents), on a longtemps cherché (on cherchera encore longtemps) à rassembler les pièces du puzzle. C’est plus fort que nous : nous ne savons pas renoncer à la chimère de l’explication totalisante. Mais nous n’y parviendrons pas, jamais. Car cette recherche d’un sens ordonné n’en aurait pas, de sens. Ce serait antithétique avec une Liberté dont la majuscule seule l’intéressait. On pourra faire entrer le Sollers dans un tube à essais, certainement pas en tirer une loi chimique ordinaire ou constante : le précipité sera instable. Tant mieux : il est bon d’agacer une époque qui ne supporte pas le paradoxe et ne soupire qu’après la pureté – à commencer par la pureté morale, cette fabrique à réprimer.

Pour s’être lui-même prêté au jeu par goût de la farce, du faux-semblant ou de la subversion, et probablement aussi pour le plaisir de faire parler de lui, Sollers savait mieux que quiconque que la « société » n’affecte plus guère à l’écrivain qu’une fonction divertissante ou spectaculaire. Le divertissement de masse, à visée commerciale, corrompt l’intuition artistique, à visée sublimatrice. Cela vaut pour les œuvres littéraires comme pour Venise. Après tout, mais ce sera aux historiographes du futur de le dire, il est peut-être l’un des derniers représentants d’un monde où le seul statut d’écrivain suffisait à lui valoir un certain genre de considération.

Mais me voilà à disserter quand je n’avais à cœur que de dire, autant que possible avec un peu de légèreté, ce que ma découverte de Philippe Sollers suscita en moi.

J’étais alors un tout jeune homme, vivant dans un village très modeste, encore un peu sauvageon, et mes fantasmes étaient bien moins mobilisés par l’art du roman que par le génie politique. Or, comme c’est une règle dans l’existence, dont c’est d’ailleurs un des charmes, l’on n’accède souvent aux êtres et aux choses que par des voies inattendues, imprévisibles ou détournées. Moyennant quoi, c’est à cette période que je me lançai dans Femmes, et que je m’y lançais pour de mauvaises raisons, quoiqu’il n’en fût jamais de mauvaises : j’avais lu que le texte avait fasciné François Mitterrand, lequel s’était longtemps échiné à deviner quel authentique visage de femme se dissimulait derrière tel ou tel personnage féminin. Le souvenir qu’il me reste de cette lecture, touffu, enchevêtré, peut se résumer à une sorte de subjugation. Subjugation devant la virtuosité, l’érudition, le piquant, le rythme, dont je conserve une impression très vitaliste, enfin l’étrange musicalité d’un ensemble dont je savais ne pas saisir toutes les subtilités. Je crois que je me sentais admiratif d’une manière d’écrire dont je percevais qu’elle révélait une personnalité très à part, et à tout le moins éloignée de mon univers courant. Je découvrais que l’un des privilèges de l’écrivain était de pouvoir s’utiliser sans impudeur, qu’il était possible de se livrer sans se livrer. La mécanique qui travaille l’adolescence en sous-main est implacable : chaque découverte nous tatoue. Charge à nous, ensuite – cela peut prendre la vie – de nous en libérer. Ainsi fonctionnent les grandes transmissions, et s’engendrent les écritures à venir.

Aux yeux et aux oreilles de quelqu’un dans mon genre, que la tendance naturelle porte à se laisser glisser sur la pente un peu gnangnan d’une certaine nostalgie, d’un certain mélancolisme, Sollers a toujours fait résonner un tonitruant rappel à l’ordre. Lorsque je songe à lui, je m’aperçois qu’il est de ces esprits qui savent, d’un simple rictus railleur devant votre mine abattue, vos pâleurs ou vos rides soucieuses, balayer toute passion triste. Il est loisible à cette aune de le regarder comme une sorte d’anti-Houellebecq : quand celui-ci nous invite à contempler la laideur du monde, pourquoi pas à nous y vautrer, Sollers nous sauve de nos humeurs en en riant haut, sachant bien que c’est dans le rire – on voit cela chez Rabelais, chez Swift, bien sûr chez Voltaire et Diderot – que la liberté nous lance ses clins d’œil.

Je pense que jamais Sollers ne dupa Philippe. C’est pourquoi il avait le triomphe amusé, désinvolte et raffiné. À moi qui me suis toujours senti un peu pataud dans la vie sociale, son apparente aisance à vivre dans le beau monde tout en chérissant la solitude des bords de mer est toujours apparue comme une panacée. J’ignore la part de comédie de tout cela, j’ignore ce que, fatalement, il ne pouvait manquer d’éprouver comme sentiment d’incomplétude, comme tourment ou comme amertume, mais je me satisfais très bien de ce Sollers inaccessible, insaisissable et secret que j’ai aimé. Pour le reste, on verra, dans trente ans, ce qu’il en est.

 

Marc Villemain

(dernier roman paru : Il faut croire au printemps, Joëlle Losfeld Editions)

 

Stéphane Barsacq

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Philippe Sollers fut un ami. Ce qu’il m’évoque ? La jovialité. Un mot à rattacher à son étymologie, où on lit, en transparence, le propre de ce qui caractérise Jupiter. Je me souviens aussi qu’il aimait citer tel sage chinois qui prête ces paroles à Confucius : « Le bonheur est plus léger qu’une plume : personne pour l’attraper ! Le malheur est plus lourd qu’une pierre : personne pour s’en délester ! ».

Philippe Souvenir – Instantané

Je suis ami avec Philippe Sollers depuis deux ou trois éternités. Avant de le connaître, j’ai été admiratif de plusieurs écrivains majeurs : Edmond Jabès, Emil Cioran et Yves Bonnefoy. J’avais à peine une vingtaine d’années lors de ma rencontre avec lui. Il m’avait écrit à propos d’un texte que j’avais publié sur le XVIIIe siècle. Depuis, en près d’une décennie, jamais l’intensité de notre amitié́ n’a faibli : ciel bleu, sans nuage. Si j’ai vu Sollers, de trop près – pour ne pas le confondre avec son image déformée, caricaturée à l’excès, mais n’est-ce pas là le propre d’un écrivain –, et de très loin – pour ne pas oublier qu’il est d’abord un artiste, donc rivé à un perpétuel devenir, un maître en métamorphoses –, je n’ai jamais manqué d’être ravi par notre dialogue, lui de trente-six ans mon aîné. Une vie, trente-six ans, celle de Purcell, Mozart ou Rimbaud. De quoi avons-nous parlé au cours de ces folles journées, souvent débutées si tôt le matin, et terminées si tard la nuit ? De rien, mais ce qui ne s’appelle rien, de ce que les journaux racontent de lui, ou de ce que sa légende, entretenue par quelques valets de plumes, accuse lâchement : mystique, théologie, grands compositeurs. Toujours philologie, et littérature. L’essentiel enfin tel que les dieux s’en donnent le spectacle où le rire féconde l’éphémère. Jamais de bavardage, ni de confidence de part et d’autre ; l’étude magique de quelques vieux mots. Ce qui intéresse Sollers au fond ? L’élégance des êtres. Leur faculté́ à la joie. L’élan à la nuance du plaisir qui les détermine. Les hommes comme les femmes, et parmi celles-ci, les plus simples. Non pas les plus « naturelles », au sens de Baudelaire : celles qui se jouent le plus de l’idée que les hommes se font d’elles. La poésie enfin – celles des saints, et des prophètes. Et parmi eux, telle pianiste, telle chanteuse, célèbre, en devenir ou entendue la veille à la radio. Et toujours les mêmes noms célébrés : Alfred Deller, Glenn Gould, Ferenc Fricsay, Clara Haskil, Elisabeth Schwarzkopf. La politique ? Aucun intérêt, exceptée celle du Pape, ou sinon pour savoir qui fait quoi, pour qui, comment – entendons à quel prix –, et ne jamais en être dupe. Caverne, illusion, refoulé : on regarde, on survole, l’air ne se respire qu’aux hauteurs, sinon au plus près de ceux qui souffrent. Son passé ? Pas un mot, sauf de temps à autre, des souvenirs d’enfance, une visite de la Reine Mère à Bordeaux, ou un concert de jazz, donné par Louis Armstrong, qui a changé sa vie, en lui révélant l’éclat du rythme. De même, pas un mot sur 1968, ni sur son engagement maoïste (pour moi qui n’étais pas né à cette époque, je m’en moque assez. Notre époque a déchiré tous les plastrons.) Et toujours ces discussions reprises sans fin sur Paul Claudel, Judith Nelson, Charlie Parker, Maurice Blanchot, Billie Holliday, Georges Bernanos, John Coltrane, André Breton, Pierre Hantaï, Louis Aragon, René Jacobs, Martha Argerich, Cioran, parfois Julien Gracq, plus souvent Cecilia Bartoli ou Hélène Grimaud. Mais encore, Francis Ponge, Jean Genet, Jacques Lacan, Jean-Paul Sartre, ce qui ne l’empêche pas d’aimer Jean Anouilh et Marcel Aymé, de citer Hitchcock ou Mizoguchi, de raconter ses souvenirs de Pasolini, et d’enchaîner avec Fragonard, Picasso, Caravage, Cézanne, voire Piero della Francesca. Les figures parisiennes ? Jamais, sauf pour en rire. Sollers les ignore, sans les méconnaître. Sa dévotion va aux artistes et aux demi-dieux, aux musiciens enfin, qui le retiennent au bord du gouffre que trop de journalistes – zélés serviteurs du néant – offrent en miroir à l’époque. Ce que Nietzsche dit du « charme diabolique de Socrate » est vrai de Sollers : « Il avait son âme, mais par derrière, une autre encore et, par derrière, encore une autre ».

Stéphane Barsacq (2003)

(Dernier livre paru : Solstices, Editions Corlevour)

(Illuminations À travers les textes sacrés, Robert Laffont, lui est dédié)




 

Vincent Roy

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Philippe Sollers fut enterré le 15 mai 2023. Dominique Rolin est morte le 15 mai 2012. Coïncidence ? Impossible. Signe des dieux ? Certainement. Dans L’Étoile des Amants (Gallimard, 2002), on peut lire ceci : « Les amants sont évidents, mais personne ne les remarque ». Et, un peu plus loin : « Tout doit servir à votre cause, drapeau noir, baie introuvable, signaux codés et discrets ». Voilà !

Sollers n’en finit pas de faire signe. Ceux qui l’ont connu le savent bien. Je l’ai connu en 1998, ou 1999. Qu’importe. Depuis cette date, la conversation court. Et la mort, dans cette affaire, ne changera rien. Sollers est là puisque je le lis. J’entends sa voix.

Il m’est difficile, aujourd’hui, de parler de lui. De nos déjeuners réguliers pendant 15 ans, de nos rencontres programmées, le soir, toujours à La Closerie, à 18h45 précises. De ma visite à l’Île de Ré. De mon voyage à Bordeaux, en sa compagnie. De nos si nombreux entretiens dont certains, rassemblés, forment un livre, L’Évangile de Nietzsche (Gallimard-Folio n°4804). De nos rires. Oh oui, de nos rires. Surtout.

Un soir, il y a trois ou quatre ans déjà, c’est l’été, il fait une chaleur de plomb, je passe une heure dans son bureau chez Gallimard à parler de Lautréamont puis nous allons prendre un verre. Au sortir de la « banque centrale », sur le trottoir, Sollers me lance : « Vite, de l’alcool, je n’en peux plus de Sollers ! ». Drôle de type, quand même, qui métabolisait le poison.

Je ne perds pas un ami car il m’a écrit, en 2017, que je l’étais, c’est immuable, comme les lois de la Nature. Je perds un maître. On pourra bien dire ce qu’on voudra, c’était le plus grand écrivain vivant.

Vincent Roy

(dernier roman paru : Un printemps neuf, Cherche-Midi)

 

L’aventure romanesque se poursuivra ici, avec notamment l’annonce de la publication par les Editions Gallimard de la Correspondance entre Francis Ponge et Philippe Sollers – 1957-1982.


Un dossier de Philippe Chauché