mercredi 22 juillet 2026

Thomas A. Ravier dans La Cause Littéraire

 



« Colette écrit : “une fleur”… et voilà la fleur présente ; elle écrit le mot “rose”… et il y a une odeur ; le mot “soleil” chauffe ; le mot “pluie” mouille. Et le reste est divagation nihiliste » (Colette la prédatrice, Je lisais, ne vous déplaise).

« Danser sur la bibliothèque comme sur le fil divin du temps, tel est notre glorieux chef d’œuvre. Le style, c’est l’homme qui a trouvé le passage » (Proust Party, Je lisais, ne vous déplaise).

Au rugby, lorsque l’on marque un essai, il convient de le transformer, le ballon passe alors des mains aux pieds, de la ligne à entre les poteaux, de la terre au ciel ; en ailier ailé, Thomas A. Ravier, de débordements en esquives, réussit à faire de Je lisais, ne vous déplaise, un essai romanesque, un roman soumis à l’éblouissement et à la transformation de l’essai. Ce festin littéraire convie ses écrivains, qui ont belle allure, il y a Colette vibrante qui fait ronronner le français de plaisir, qui a la main verte quand elle écrit, la main du bonheur.

Thomas A. Ravier s’amuse à la confronter à Duras, écrivain de la poisse et finalement des poisseux, d’un côté l’agilité et la souplesse romanesque, de l’autre une lourdeur qui ne cesse de se parer dans les oripeaux littéraires de la mort et du désespoir. Si l’on respire avec Colette, on s’étouffe en lisant Duras, mais aujourd’hui, qui lit Colette ? et qui lit Duras ? Les réponses se trouvent dans ce livre. Si Colette ouvre avec malice cet essai, suivront pour notre plus grand bonheur de lecteurs : Proust, Céline, Marivaux – Marivaux n’est pas pour rien contemporain de Bach : superpositions, écriture à une infinité de niveaux, fugues, variations, contrepoint, on ne présente plus sa technique d’orfèvre en apesanteur –, Bernanos, Faulkner, Bossuet – Si Bossuet est un monstre, c’est de travail. Son secret, une énergie qui dans l’Histoire de littérature ne peut être comparée qu’à celle de Balzac –, Genet, et Sollers, qui fut son éditeur (1), et que Thomas A. Ravier salue avec toute l’admiration d’un styliste à un autre styliste, celle d’un fils à un père des Lettres.

« Archaïque, Bernanos ? Sans doute, mais quelle carrure ! Du barbouillage, ses romans ? Je veux bien, mais quelle envergure ! L’épaisseur du mal… L’emprise physique du péché… La suffocation de la chair… Voilà l’empreinte fiévreuse que laissent ces livres » (Les grands cimetières sous la foudre, Je lisais, ne vous déplaise).

« Chaque roman de Faulkner se caractérise en effet par une sensation-clef. De même qu’un son peut contenir “enclos et résumé”, le secret invisible du grand récit universel, celui des grillons renforme le sens de Lumière d’août. Comme le souffle du vent noir celui des Palmiers sauvages » (Si je t’oublie, Yoknapatawpha, Je lisais, ne vous déplaise).

La grande force et le beau talent de Thomas A. Ravier c’est son ouïe, comme Sollers d’ailleurs, le roman s’écoute en se lisant, vérifiez en lisant Faulkner ou Bossuet, les livres se livrent en s’écoutant, et quand ils sonnent faux, ils peuvent vite aller se rhabiller. L’auteur est doté d’une oreille fine et sensible, à belle oreille, belle plume ! Et quelle plume, pour écrire sur les monuments évoqués plus haut, quelle plume pour plumer Onfray par exemple, l’hédoniste rageur, ou encore Duras. Thomas A. Ravier est non seulement un ailier des Lettres, mais il possède aussi la vitesse, la souplesse, la vivacité, l’anticipation, la force, la finesse d’un joueur de tennis, McEnroe pour ne pas le citer, un œil sur le filet, l’autre sur le livre, que l’on lit ou que l’on écrit, celui-ci fait se relever les morts, les écrivains trop vite oubliés, trop vite enterrés. Thomas A. Ravier fait des miracles, il sait qu’au tout début était le Verbe, et que pour le faire rayonner, il faut le mettre en musique. Alors écoutons !

 

Philippe Chauché

 

(1) notamment Le scandale McEnroe dans la Collection L’Infini (enterrée, mais éternelle comme son directeur Philippe Sollers) : « Comme c’est simple l’espace… le temps… les distances… Droite, gauche… Gauche, droite… Revers coup droit revers… Amortie… Service, volée… Vous êtes à gauche, la balle à droite… Vous êtes loin, la balle est proche… Eh oui ! Avantage, Mister McEnroe… Jeu, Mister McEnroe… Set, Mister McEnroe… Match, Mister McEnroe… Comme le temps passe… ».

mardi 21 juillet 2026

Maître Eckhart traduit par Laurent Jouvet dans La Cause Littéraire


Ce livre est un évènement car il nous offre une nouvelle lecture des sermons du moine dominicain allemand (1260-1326) qui révèle la force naturelle de ses sermons, leur profondeur spirituelle, sa langue inspirée est d’une grande liberté.

« Les maîtres disent que lorsque le grain de blé meurt,

il perd sa forme, son aspect et son être.

Dans la mesure où le blé redevient minéral,

il n’est plus que capacité à recevoir.

C’est ainsi que l’âme doit mourir

pour pouvoir être capable de recevoir une autre nature.

Il est tout à fait nécessaire que tu te comportes,

dans toutes les choses qui t’arrivent,

comme si tu étais véritablement mort,

sinon Dieu ne deviendra jamais totalement ton propre être » (extrait de : Sermon 98, Si le grain de blé).

 

Philippe Chauché, La Cause Littéraire : Avant toute chose, comment est né ce projet de retraduire les sermons de Maître Eckhart et pour quelles raisons, les traductions existantes ne vous semblent pas à la hauteur de la pensée et du style du dominicain allemand ?

 

Laurent Jouvet : J’ai rencontré les sermons de Maître Eckhart dans les années 80, au monastère de la Grande Chartreuse où j’étais alors moine, dans la traduction de Jeanne Ancelet-Hustache (Seuil). Cette traduction a l’immense mérite d’exister et d’aller jusqu’au sermon 85 – à l’époque, la grande édition critique allemande n’allait pas plus loin. Mais voilà : je n’y comprenais rien, et je ne voyais surtout pas le rapport avec ma vie spirituelle sous un angle pratique. En plus, on rangeait Eckhart sous la rubrique « philosophe spéculatif médiéval » et non sous « mystique qui a quelque chose à faire sentir de l’expérience divine ». Il dit pourtant lui-même: « Si vous pouviez voir avec les yeux de mon cœur, vous sauriez que ce que je dis est vrai ». J’avais aussi lu un des grands ouvrages de l’Inde, le Yoga-sûtra, fait uniquement d’aphorismes, donc de phrases qui doivent s’éclairer d’elles-mêmes, et la lumière n’était pas venue du tout. Étais-je bête ? Devais-je lire et relire des commentaires pour commencer à comprendre quelque chose ?

Ce n’est que beaucoup plus tard que j’ai commencé à entrevoir le problème. Ces textes ont été prononcés par des personnes qui auraient donné leur vie pour que l’on saisisse la lumière qu’ils voulaient partager. Comment se fait-il qu’aujourd’hui les textes que nous avons nous semblent obscurs ? Un jour, en regardant le texte sanscrit du Yoga-sûtra, j’ai compris : c’était essentiellement une question de traduction. Les mots changent de sens au cours du temps. Et d’autre part, pour traduire un texte spirituel, surtout ancien, il ne suffit pas de connaître la langue que l’on traduit, mais aussi l’expérience qu’elle relate. C’est là où achoppent les traductions courantes.

Pour Eckhart, le problème est encore plus complexe, car ce que nous avons, ce sont des sermons qu’il a prononcés, qui ont été récoltés, compilés, traduits d’une langue à une autre, etc. L’original finit par blêmir sous des couches de vernis, chacune ayant son opacité.

L’autre problème avec Eckhart est le vocabulaire théologique de son époque. Je ne vous donnerai qu’un seul exemple. Le mot latin « voluntas », traduit par « wille » en allemand ancien et par « volonté » en français ne désigne pas, chez Eckhart, le fait de vouloir un acte et de le réaliser. La « voluntas » c’est l’amour, ce qui nous pousse à vouloir le bien. Aujourd’hui, on parlerait d’amour gratuit, inconditionnel. Donc, dans la plupart des textes d’Eckhart (mais pas que de lui), il faut traduire la « volonté de Dieu », que l’on entend souvent comme une volonté à l’image de la volonté humaine, par « l’amour totalement libre et désintéressé de Dieu ».

Lors de mes études de théologie, je ne comprenais pas comment on pouvait dire que « Dieu est pur intellect ». C’est que le mot n’était pas traduit correctement. Aujourd’hui, nous entendons « capacité de penser conceptuellement », ce qui est étrange quand on pense à Dieu.

Mon idée était donc d’offrir à des chercheurs spirituels une traduction qui rejoigne le langage qu’ils pratiquent au quotidien. Non pas dans une sorte de simplification réductrice, mais dans un retour à l’essentiel. Il ne faut jamais oublier que l’expérience de Dieu est immédiate, simple, accessible, directe, hors du langage.

C’est ce qui m’a poussé à me lancer dans l’aventure de traduction de ces 180 sermons. Beaucoup n’étaient pas encore édités, même en allemand contemporain. Les traductions contemporaines mettent leur point d’honneur à être « au plus près du texte ». Mais qu’est-ce que cela m’apporte d’avoir un décalque de l’allemand ancien ? Je préfère traduire « au plus près du sens ».

 

Ph. Chauché, LCL : Comment définiriez-vous la pensée du Maître Eckhart ? Faut-il rappeler qu’il fut condamné à Avignon par le pape Jean XXII, mais il serait mort avant sa condamnation, c’est la forme de ses sermons qui est mise en cause et certains sont jugés malsonnants, c’est-à-dire contraires à la bienséance. C’était sa liberté qui gênait ses accusateurs ?

 

Laurent Jouvet : La condamnation par Jean XXII, dans sa bulle in agro dominico se fait après la mort d’Eckhart, qui n’a donc pas pu se défendre, alors qu’il aurait très bien pu faire, car c’était un des plus grands intellectuels de son temps. Comme toujours, il aurait étayé sa pensée avec une multitude de témoins scripturaires. Mais il est toujours plus facile de juger quelqu’un qui ne peut se défendre. Ce procès, plus qu’un procès sur des idées, était sans doute un procès d’inquisition pour affaiblir l’ordre des Dominicains, dont Eckhart était l’une des têtes. La question dépasse de beaucoup Eckhart et l’inquisition. Il s’agit de la tension entre deux manières d’appréhender le divin. Thomas d’Aquin distingue la cognitio dei intellectualis, la connaissance intellectuelle de Dieu, qui est la théologie défendue par l’institution et la cognitio dei experimentalis, la connaissance expérimentale de Dieu, ce que les spirituels et les mystiques appellent l’union à Dieu. L’autre grande distinction, qui les recouvre, est l’incompatibilité entre la théologie positive (la théologie qui affirme des choses sur Dieu, par analogie avec des choses de ce monde) et la théologie négative qui dit que « de Dieu on ne peut rien dire, et tout ce qu’on dira sera faux » (Eckhart, à la suite de Denys). Eckhart était prêt à changer la formulation des phrases qui lui étaient reprochées, car il parle d’une expérience de Dieu, et non pas de concepts théologiques. D’ailleurs, l’inquisition avait pioché des citations à droite et à gauche, hors contexte.

Lorsque la bulle dit que certaines propositions sont malsonnantes, elle veut dire qu’elle ne recoupe pas les expressions scholastiques habituelles. Mais Eckhart, même s’il était un virtuose de la théologie scholastique, ne fait pas de la théologie dans ces sermons : il fait de la direction spirituelle. Il dira « Ce que je vous dis là, je n’en parlerai pas à l’université, mais je vous le dis pour votre élévation spirituelle ».

L’église catholique de l’époque craignait par-dessus tout qu’on pense autrement qu’elle et surtout qu’on puisse se passer d’elle. Elle traquait toute formulation qui aurait pu conduire à une pensée différente. C’est d’ailleurs ce qui a fait son histoire dès le début : une lutte acharnée contre les hétérodoxies (= penser autrement) que l’on cataloguait hérésies (= penser faux).

Ce qui gênait les censeurs, c’était sans doute qu’Eckhart proposait un accès direct et immédiat à Dieu, comme tout bon mystique. L’église a plutôt tendance à favoriser la médiation (des sacrements, de l’institution, des rites), comme toute religion. La tension entre une pensée religieuse, institutionnelle et une pensée spirituelle et mystique traverse toute l’histoire. Jésus en était un exemple frappant.

Lorsque Eckhart dit « Dieu n’est ni ceci, ni cela. Donc lorsque je ne suis ni ceci, ni cela… », il nous laisse compléter. Dans l’un des sermons où il dit cela, il précise : « Je ne vais pas plus loin, sinon vous pourriez me lapider ! ». C’était de l’humour, mais pas tant que cela. Oser dire qu’en se dépouillant de soi-même on plonge dans la Source de ce qui est (= « Dieu ») sans être distinct d’elle, cela ne peut pas plaire à des théologiens qui postulent l’absolue transcendance de Dieu, bien séparé de nous. Et pourtant, Jésus l’avait déjà dit : « Soyez “un” avec moi, comme je suis “un” avec le Père ». C’est on ne peut plus clair.

 

Ph. Chauché, LCL : Vous donnez dans l’ouvrage votre regard sur le texte, votre commentaire, pour quelles raisons ?

 

Laurent Jouvet : Le problème des textes anciens, c’est qu’ils viennent d’un milieu, loin de nous dans le temps et dans l’espace. Les us et coutumes ont changé, ce qui était évident pour une personne de l’époque d’Eckhart ne l’est pas nécessairement aujourd’hui. Il faut donc donner des clefs. Lorsque Jésus parle du « bon Samaritain » qui va soigner un homme attaqué par des brigands, alors qu’un prêtre et un théologien l’ont laissé sur le carreau, on s’extasie sur le « bon Samaritain », en oubliant qu’à l’époque de Jésus, les Samaritains étaient une branche du Judaïsme honnie et rejetée par le milieu d’où provenait Jésus. Il faut le dire pour comprendre la portée révolutionnaire d’une telle mise en scène de la parabole par Jésus. Il en est de même pour une multitude de non-dits théologiques ou historiques. J’ai mis beaucoup de notes, pour éviter les contresens que l’on pourrait inévitablement faire.

L’autre versant des « commentaires » que j’ai proposés, c’est de faire le lien avec l’expérience spirituelle, avec parfois des mots plus contemporains. D’ailleurs, je n’ai pas l’impression de commenter (ce qui reviendrait à imprimer mon sceau sur la matière que je traduis) mais plutôt d’essayer de faire émerger le sens, de le donner à entendre. Dans ce sens, je fais plutôt une analyse qu’un commentaire. Pour moi, le critère ultime, c’est de permettre à d’autres personnes de ma contemporanéité d’accéder simplement à l’expérience simple dont parle Eckhart. J’ai aussi tenté de rendre le caractère oral des sermons, par exemple en faisant des phrases plus courtes ou en présentant le texte sous forme de vers libres.

 

Ph. Chauché, LCL : Quelle est pour vous l’originalité, la force et, disons-le, le style, qui rend ces sermons uniques, qui leur donne une résonnance certes spirituelle, mais aussi littéraire ?

 

Laurent Jouvet : Les sermons d’Eckhart sont d’une grande richesse littéraire. On dit qu’Eckhart a créé la langue allemande de son époque (le moyen haut-allemand), comme Luther la recréera deux siècles plus tard dans sa traduction de la Bible. Eckhart est très proche dans le style d’Augustin d’Hippone, avec ses phrases balancées, symétriques ou scandées. C’est simplement magnifique à voir et à lire. Eckhart a eu des aphorismes frappants : « mîn grunt ist gotes grund » mon fond est le fond de Dieu, « âne vor âne nah » être sans avant et sans après, sans souvenirs et sans projets. Mais ces phrases-choc sont souvent noyées dans une soupe de mots manifestant la difficulté des notateurs et des copistes. Un petit exemple : « Jésus se révèle aussi avec une douceur et richesse incommensurables qui sourd de la force de l’Esprit Saint et sourd avec surabondance et flue avec pleine richesse et douceur en flux surabondant dans tous les cœurs réceptifs. Lorsque Jésus se révèle avec cette richesse et avec cette douceur et s’unit à l’âme, avec cette richesse et avec cette douceur l’âme flue alors de retour dans soi-même et hors de soi-même et au-dessus de soi-même et au-dessus de toutes choses, par grâce, avec puissance, sans intermédiaire, dans son premier commencement (sermon 1) ». On voit très bien que le copiste a repris plusieurs fois la même ligne sans s’en rendre compte. Ce qu’a dit Eckhart était sans doute plus proche de : « Lorsque le cœur réceptif s’unit à Jésus par la force de l’Esprit-Saint, il est emporté par un flux d’une grande douceur et d’une grande richesse, qui le fait refluer vers Dieu, son origine ».

Pour moi, la personne historique d’Eckhart, la date, le lieu et la genèse de ses sermons, les contextes théologiques, spirituels et sociaux qui l’ont entouré sont secondaires. Ce qui m’a fasciné en étudiant Eckhart, mais aussi le Yoga sûtra, le Samkhya, le pseudo-Denys, Thérèse d’Avila, Mathilde de Magdebourg et tous les autres, c’est la similitude de ce qu’ils avaient à nous dire, la simplicité primordiale de l’expérience spirituelle, qui est bien au-delà des cultures, des époques, des religions et des philosophies.

 

Philippe Chauché 

Stéphane Barsacq dans La Cause Littéraire


« Les classiques sont tout le contraire du passé. Ils disent le temps et fixent la durée : ils sont pliés dans leur époque dans l’attente d’être dépliés dans la nôtre. »

 

« On lit un livre consacré qui appartient à l’histoire et soudain on découvre qu’un homme, comme vous, était derrière, qui n’est plus, qu’il a vécu, qu’il a eu des enfants, qu’il est mort, et que, à leur tour, ses enfants sont morts, eux dont le tombeau est visible : on a alors quitté la littérature, pour pénétrer, sans s’en être aperçu, de qui fait son fond – cette manière d’habiter l’exil et l’histoire, et d’indiquer un chemin toujours nouveau. »

Approches de Dante

La Réjouissance est le livre du vif plaisir de déplier les classiques, et les souvenirs de penseurs et d’écrivains qui à leur manière disent le temps et fixent la durée. Comme Philippe Sollers, dont il fut l’ami, et grand lecteur (1), Stéphane Barsacq est un écrivain de la Joie, et cette joie est dans ce livre rare, synonyme dans La Réjouissance de : Ovide (Quel écrivain n’a pas été instruit par ton verbe ?), Dante (La Divine Comédie est une écriture perpétuelle pour celui qui la lit.), ou encore Pascal. Mais aussi regroupé dans un chapitre baptisé Pointes sèches : Mallarmé, Rimbaud, Baudelaire, qui se trouvent à jamais liés par le regard charnel de Stéphane Barsacq, ou encore : Nietzsche, le lire fait s’effondrer toutes les carricatures qui l’entourent, et qui sont toujours vivaces, c’est, écrit Stéphane Barsacq, l’un des plus grands écrivains français, et l’un des lecteurs les plus précis (Stendhal, Voltaire, mais aussi La Rochefoucauld, Pascal, Chamfort et Laclos.).  Cette réjouissance est une croisière heureuse, où l’on accoste dans d’autres îles qui, parfois oubliées, méritent nos attentions et notre admiration, elles portent le noms d’écrivains, poètes vifs et ébouriffants : Jean Cocteau, en bonne et juste place, celle d’un poète qui a traversé le XXe siècle comme un météore. La Réjouissance est aussi un livre de souvenirs, de Portraits souvenir : Comme d’autres suivent les saints, j’ai voulu rencontrer des poètes qui puissent m’affermir dans le vœu, né de l’espérance, que le verbe entretient. Comme Stéphane Barsacq aime les éclairs et les éclats, il se nourrit de ceux que lui offrent ces poètes admirés, ces écrivains accompagnés, ces philosophes lus, relus, comme on lit et relit un manuscrit avant de le transmettre. La transmission est au cœur de ce livre heureux, l’écrivain sait qu’écouter, c’est offrir, lire c’est transmettre, il en va des livres, comme du bonheur. Comme La Divine Comédie, les livres qui accompagnent lumineusement La Réjouissance, sont consacrés, ils n’ont pas d’âge, et peuvent ainsi, tant que des hommes les liront, devenir immortels, c’est cette immortalité du verbe que recherche et que trouve Stéphane Barsacq dans cet ouvrage où le verbe est à l’œuvre dans ses plus beaux ressorts.

 

 

« Philosophe, il est devenu historien ; et maître de la chose antique, il n’a cessé de méditer sur l’éternité, qu’il attendait avec gourmandise, pour citer une parole de Rimbaud. »

Lucien Jerphagnon, le barbouze de l’Antiquité.

 

Stéphane Barsacq, s’il était torero, nous dirions qu’il avance la jambe face aux cornes du taureau, qu’il risque sa fémorale et donc sa vie, mais il est écrivain, et sans une seconde succomber aux mirages de l’autofiction, il livre les instants de sa vie qui l’ont tous conduit à La Réjouissance, histoire de cœur et de familles. Des léproseries tenues par des religieuses en Afrique, à la défunte URSS, et aux souvenirs des déportations nazies qui ont saisies sa famille, sa mémoire vive irrigue ce livre et ouvre sur les miracles de la littérature, de la poésie et de la pensée. L’écrivain ne vient pas de nulle part, et par écho, ne lit et n’écrit pas n’importe quoi, et surtout n’importe comment. En son temps Philippe Sollers baptisait La Guerre du goût (2), un livre qui faisait se rencontrer des articles parus dans la presse, le grand goût de la littérature, comme l’on dit le Grand Siècle, Stéphane Barsacq pourrait ici, parler de Guerre du style, tant son livre est juste et vivifiant.

 

Philippe Chauché


(1) https://www.lacauselitteraire.fr/dominique-suivi-de-epectases-de-sollers-stephane-barsacq-par-philippe-chauche

 

(2) « À une société de mauvais goût militant, je préfère donc, quant à moi, une foule de singuliers autrement présents. » Philippe Sollers - Gallimard 1994








lundi 20 juillet 2026

Un roman pour l'été : Thomas Morales dans La Cause Littéraire.

 


« La beauté est cette secousse furtive, qui ricoche à l’infini, et dont l’effet va grossissant. J’ai aimé son nez légèrement déplacé, ses épaule rondes, ses mollets musclés et son pubis d’or. Ce ne sont là que des détails, des morceaux de chair qui, sans l’ensemble, la mécanique céleste, ne veulent rien dire. Il faut voir toute cette matière se déplacer, se mouvoir sans peiner, c’était un corps d’arpèges. »

Les tendresses de Zanzibar est à l’image de la beauté de l’aimée qui l’irise : furtive et infinie, il est nourri d’une mécanique romanesque céleste, c’est ce qui fait sa grâce et sa force. Ce roman d’amour est une lettre à l’aimée disparue, écrite d’une plume souple et légère, inspirée, gracieuse, un roman d’une rare profondeur, qui touche tant le cœur que l’esprit, et qui ne laissera insensible que les cœurs de pierre et les âmes lourdes. Les tendresses de Zanzibar raconte les années de joies, de bonheurs, de découvertes du narrateur et de son aimée, les années où les peaux et les mots s’aimantent. Les romans d’amours sont éternels, lorsqu’ils possèdent cette force tellurique, mais aussi cette fragile légèreté ; cette élégance d’être et de vivre qui dure une éternité, qu’elle qu’en soit l’issue, ici la maladie, fatale, mais qui ne détruit pas les histoires partagées, les instants dégustés, la passion vive et vivifiante.

C’est cette passion qui éloigne définitivement la lourdeur, de la vie et de l’art romanesque. Des êtres se rencontrent et une douce musique s’élève dans leurs cœurs (1), comme une chanson de Christophe, pourrait les accompagner dans leurs escapades sur leurs vespas dans les rues de Paris. On les croise aussi à Rome, et la Balagne les adopte, les éclats de bonheur illuminent leurs visages, les rues et les monuments qu’ils croisent. Des éclats de livres que l’on pourrait fredonner ouvrent en musique chaque court chapitre de ce beau livre – un compliment que plus personne n’ose offrir, comme si les sentiments que déclenchent un roman étaient tellement corsetés qu’il fallait alambiquer sa pensée et ses critiques. C’est ainsi que s’invitent en arpèges : Alexandre Dumas, Valery Larbaud, ou encore Marguerite Yourcenar, mais aussi Dino Buzzati et Henri Bosco, en une phrase, en un accord divin et l’aventure romanesque se poursuit. Les tendresses de Zanzibar est aussi un roman de la transformation du narrateur au contact de son aimée, il vérifie dans son corps, son âme et ses idées les principes heureux de la cristallisation.

« Pendant des années, elle fut vespiste comme on est harpiste, congréganiste ou véliplanchiste, par foucade, par amusement ; nous roulions de concert, chacun sur notre destrier génois, j’avais acquis pour le prix d’une machine à laver deux PX en état acceptable qui supportaient nos rhizomes urbains, un gris fusain et un blanc albâtre. »

On sait Thomas Morales admirable styliste, nostalgique gracieux de temps que l’on croit perdus, mais qui surgissent parfois sur les bords de Seine, sous la forme de boîtes à livres ; possédant l’art de conter la nostalgie, qui est une forme gracieuse d’admiration. On sait Thomas Morales chroniqueur de notre temps, vif, brillant, chatoyant la langue française avec le même bonheur et le même appétit qu’Audiard. Ses livres de chroniques, sont aussi de brefs instants romanesques, tant le réel y côtoie l’imaginaire de l’auteur. La Cause Littéraire ne s’y est pas trompé, en lui attribuant l’an passé Les Honneurs dans la catégorie romans français pour Tendre est la province (2). Les tendresses de Zanzibar est de la même facture, du même vif argent que ses livres précédents, il possède cet art si rare de laisser ses histoires infuser pour n’en conserver que le nectar. Thomas Morales est un vigneron des lettres, il croit dans la macération et l’attention quotidienne à ses phrases et ses mots, tout y est bref et juste, tout y est fluide et brillant, si loin des bavardages romanesques. Les tendresses de Zanzibar est un roman léger et touchant comme une chanson d’Adamo ou de Julio Iglesias, comme un film de Pascal Thomas, la tendresse, la justesse, et une brise de nostalgie le nourrissent.


Philippe Chauché


(1) Jens August Schade – traduit du danois par Christian Petersen-Merillac (Editions Gérard Lebovici 1991)

(2) https://www.lacauselitteraire.fr/tendre-est-la-province-thomas-morales-par-philippe-chauche#:~:text=Tendre%20est%20la%20province%20est,escapades%20sont%20un%20scintillement%20litt%C3%A9raire.

dimanche 19 juillet 2026

Christian Laborde dans La Cause Littéraire

 


« Col de Menté, col de Dante, cercles de l’Enfer. La roue tourne. Christian Laborde a arrêté son stylo-sismographe au point de douleur. Là où se fige la grandeur. »

Éric Fottorino

« jeudi 8 juillet 1971 / le soleil est partout et l’ombre nulle part / Luis / tu réclamais la montagne la voici sous les roues / Luis / les cimes te voulaient elles t’ont / sur leur dos tu te meus et vous ne faites qu’un / ciel virages vélo tout est la même chose / tout se confond tout est apothéose »

Christian Laborde

« col de Menté / col de Menté menteur / maudit col de Menté / la montagne grelotte / maintenant c’est le grain / maintenant c’est la flotte / la drache la radée la rabasse la renâpée / celle que les bergers recourant au gascon / notamment chagat / et le T se prononce et lui-même fait peur »

Christian Laborde

La chute de Luis Ocaña est une stance, une élégie aux capitaines courageux du Tour de France, à Luis Ocaña, l’espagnol aux mollets d’acier et au cœur d’or, qui s’est fait gascon et landais en devenant un géant de la route et des cols. Deux dates pour deux récits mis en poésie épique et lyrique : le 8 juillet 1971, nous sommes dans les Alpes entre Grenoble et Orcières Merlette, Eddy Merckx est en jaune, Luis Ocaña se prépare à le détrôner, le soleil est partout et l’ombre nulle part, quatre jours plus tard, le 12 juillet, des Alpes aux Pyrénées, du soleil au déluge qui va le frapper et le désarçonner dans la montée du col de Menté, col de Menté, col de Menté menteur, maudit col de Menté, il ne sera pas seul à chuter, mais le plus gravement et évacué par hélicoptère vers une clinique de Saint-Gaudens. Le vélo, les héros de la montagne et des plaines, le Tour de France nourrissent chez Christian Laborde, une passion rayonnante et une érudition pétillante, son Dictionnaire amoureux du Tour de France, son Robic 47 ou encore son Darrigade en sont les exemples les plus admirables. Ici, il se fait poète chantant, poète sincère, touché au plus profond de son âme, de sa peau et de son sang gascon, inspiré et inspirant. Comme le sont les œuvres poétiques tout aussi inspirées et profondes de Bernard Manciet, ou encore de Federico Garcia Lorca, dans L’Enterrement à Sabres pour l’un, dans le Chant funèbre pour Ignacio Sánchez Mejías pour l’autre.

«… / le ciel de Sabres brille comme une chaudière / les jeunes gens balafrés de lumière et de résurrection / toutes les langues palpitaient une même toujours la même / parole de pulsations métalliques /… »

Bernard Manciet – L’Enterrement à Sabres (1)

« … / Grand torero dans la plaza ! Bon montagnard à la montagne ! / Si doux avec les épis ! / Si dur avec les éperons ! / Si tendre avec la rosée ! / Éblouissant à la feria !... /

Federico Garcia Lorca / Chant funèbre pour Ignacio Sánchez Mejías (2)

« dans la consolante pénombre du chœur / devant la croix qu’entourent / pareils aux tentures d’un dais / les maillots des Géants / dont le sien tâché de sang / Luis prie la Vierge Marie / qu’elle prenne bien soin des siens / et sèche les larmes du monde entier / »

Christian Laborde

Quoi de neuf sur les cols littéraire ? Laborde l’éblouissant ! le troubadour, le conteur, le chanteur des monts et vallées ! Sa poésie est celle des grimpeurs, des rouleurs, des sprinteurs, des aventuriers de la langue, des castagneur du verbe. C’est un étourdissement face aux récifs de la chute, un éclat de lumière, une pierre précieuse qui de ses éclats nous éblouit, et offre sur le plateau de la langue, une victoire et une chute, avec des mots qui roulent comme un orage, étincellent comme de la glace et raisonnent en écho dans les montées alpines et pyrénéennes.  La chute de Luis Ocaña dans le col de Menté est un livre minuscule et admirable, une longue respiration inspirée, qu’il convient de lire à haute voix, de déguster comme un Armagnac d’un âge déraisonnable et d’offrir, un beau cadeau de printemps comme une branche de cerisier en fleurs, en mémoire de Luis Ocaña.


Philippe Chauché


(1) L’Enterrement à Sabres (L’Enterrament a Sabres) – Bernard Manciet – édition établie par Guy Latry – Mollat – 1996.

(2) Poésie III – Chant funèbre pour L.S. Mejías – Federico Garcia Lorca – traduction de Pierre Darmangeat – Poésie/Gallimard – 1954.

samedi 18 juillet 2026

Michel Bernard et André Derain dans La Cause Littéraire


« Ce 25 février 1916, quand beaucoup se défilaient, il avait fait face, défié la mort, la mutilation. Il savait depuis que le courage ne lui manquait pas. Dans ce train qui l’emmène chez l’ennemi, il n’en est plus sûr. Il pousse la tête dehors, ferme les yeux, ouvre la bouche. »

L’automne d’André Derain est cet automne 41, ce vendredi 31 octobre 1941, où le peintre avec d’autres artistes, Vlaminck, Van Dongen, prend le train de nuit pour Munich à l’invitation de l’Allemagne nazie, qui rêve de s’afficher avec des peintres et des sculpteurs français, en échange de la libération d’artistes prisonniers, ce qu’oublieront les Allemands. Un voyage qui pour certains fut celui de la honte et de la trahison, mais Michel Bernard, n’est pas un procureur de la dernière heure, c’est un écrivain, un écrivain au talent éblouissant qui se saisit de ce voyage pour en faire un roman d’une force rare et profonde, comme il se saisit de la vie tumultueuse du peintre.Il ne donne pas de leçons d’histoire, il nous conte celle d’un peintre qui s’est laissé entraîner, sans enthousiasme, sans tomber dans les bras sanguinaires des nazis, vers l’Allemagne et ses musées.

En se dirigeant vers Munich, dans ce train de nuit, traversant la France vers le Reich, il se souvient de sa première guerre, dans les tranchées, il défiait la mort et ignorait la peur. Les hommes y meurent, y souffrent, et se battent comme des lions, les paysages, toujours admirablement décrits par Michel Bernard, sont vivants, vibrants, ils irradient le roman, comme les reproductions des toiles l’illuminent. Michel Bernard a choisi de nous montrer des tableaux de Derain qui rythment le roman, qui l’épousent : Arlequin et Pierrot en ouverture, Portrait de Maurice de Vlaminck, Bal à Suresnes, Portrait de Madame Paul Guillaume au grand chapeau, Alice à la robe verte, et le plus touchant, le plus sensible, le plus admirable : La Déportée pour clore le roman. Il s’ouvre sur une réception chez son marchand Paul Guillaume, là on rencontre les artistes les plus novateurs, les plus éblouissants : Pablo Picasso, Vlaminck, Van Dongen, Soutine et Utrillo, mais aussi des écrivains : Breton et Aragon et Drieu La Rochelle, Max Jacob, ou encore Paul Morand, et en un éclair, au volant d’une Bugatti type 35, un géant : André Derain. C’est l’hiver 1925, qui augure l’automne du voyage en terre ennemie et la Libération solaire, comme une toile de Derain. Ce roman est une toile aux multiples plans, aux mille facettes.

« Les passants contournent ce promeneur imposant, certains le dévisagent, quelques vieux habitants du quartier le reconnaissent. Qui reconnaissent-ils ? Le Fauve de Montmartre, le néo-classique des Années folles, l’homme à la Bugatti, le roi de Montparnasse, grand sphynx des brasseries, généreux en pourboire et séducteur de femmes du monde, ou le collabo dont la presse résistante réclame la mise au ban, les communistes, la tête. »

Michel Bernard est un styliste et un coloriste, tout aussi éblouissant et inspiré qu’André Derain, un écrivain qui a l’Histoire de France et sa géographie chevillée au corps et à la plume, il sait, et le prouve une nouvelle fois dans ce nouveau roman, la force et la grâce des faits d’arme qui ont cicatrisé la France. Il sait la force des paysages de France et les traces qu’ils portent des guerres qui les ont bouleversés. Il écoute les hommes, leurs murmures, leurs doutes, il voit leurs erreurs, il écrit les corps qui se soulèvent pour vaincre et parfois chuter. Michel Bernard est un romancier fidèle à l’histoire de France, que l’on se souvienne de Deux remords de Claude Monnet, des Bourgeois de Calais ou encore du Bon cœur (1), fidèle à une littérature que l’on appellera classique, comme on le dit d’une musique, une littérature fidèle au juste tempo, à la beauté, à la mélodie, qui s’attache à la belle langue, on pense évidemment à Maurice Genevoix, qui ne cherche jamais l’esbrouffe, mais la vérité des regards et des gestes, ces années de guerre méritent ce regard affuté et fraternel. Derain méritait ce grand et beau livre.


Philippe Chauché


(1)     https://www.lacauselitteraire.fr/le-bon-coeur-michel-bernard


Francis Ponge et Philippe Sollers dans La Cause Littéraire

« De l’aveu de Ponge, la lettre n’est donc parfois qu’un pis-aller au silence, ce « silence-quant-aux-conversations-ou-aux-lettres-banales-qui-les-remplacent », que la rencontre physique peut, elle, accueillir, puisque rue Lhomond les deux amis fument, se taisent, écoutent sur le vieux gramophone les disques de Rameau apportés par Sollers… » (Présentation, Didier Alexandre et Pauline Flepp).

« La journée d’hier fut donc enchantée, abricotée, comme par une très intime réussite » (Philippe Sollers à Francis Ponge, Vendredi 28 février 1958, Ph. Joyaux (extrait).

« Le triomphe final (et prochain je le crois) du Parc est certain. La merveille est d’avoir réussi à faire virer tant de richesse (tant de beaux détails) à l’harmonie. Cela ne se pouvait que par une organisation rigoureuse, fine et cachée » (Francis Ponge à Philippe Sollers, Paris, jeudi 12 octobre 1961 (extrait).




Voici l’histoire d’une amitié littéraire, d’une passion partagée des livres, du style et de la langue française. Ils s’écrivent, ils se rencontrent, ils s’écoutent, et d’ailleurs tout commence par l’écoute, on sait l’importance de l’oreille dans les livres de Philippe Sollers. Philippe Joyaux vient écouter Francis Ponge à l’Alliance Française, nous sommes en mars 1957. La langue des lettres, de leurs livres, de leurs voix lors de leurs rencontres, vont de 1957 à 1982 cristalliser cette amitié, avec ses éclats, ses bonds, ses rebonds, ses silences, ses éloignements. Une amitié solaire et solidaire, Ponge voyant dès le début en Joyaux l’écrivain Sollers qu’il allait devenir, Joyaux/Sollers ne cessant de défendre les livres de son ami, et ceux qui s’annoncent. En 1957, Philippe Joyaux, qui deviendra Philippe Sollers, est un jeune homme de vingt-et-un ans. Il pose les premières phrases d’une œuvre qui va se déployer. Un an plus tard les éditions du Seuils vont publier Une curieuse solitude (1). C’est aussi cette solitude bien curieuse que partagent Ponge et Sollers. En 1957, il est question d’Introduction aux lieux d’aisance, que Francis Ponge aimerait lire dans un numéro de la NRF. Il multiplie les interventions auprès de ceux qui font la revue, en vain, et puis la même année c’est le Défi salué par François Mauriac de la plus belle des manières : Voici donc un garçon d’aujourd’hui, né en 1936. L’auteur du Défi s’appelle Philippe Sollers. J’aurai été le premier à écrire ce nom (2). Les lettres et les livres vont donc circuler entre les deux amis écrivains, L’abricot (3), La Figue, La Rage de l’expression, Le Défi, Une curieuse solitude, Drame, Nombres (4), des livres partagés et un projet qui s’annonce en 1960 : Francis Ponge, dans la Collection Poètes d’aujourd’hui, par Philippe Sollers. Ce livre publié par Seghers en 1963 ne sera réédité qu’en 2001, et Sollers écrit en Avertissement : Ce petit livre est un instrument de travail. Son but n’est que de proposer aux amateurs la curiosité d’une œuvre toujours ouverte, l’une des seules justifiées de notre temps.

A partir de 1972, les lettres de Philippe Sollers se feront rares, on devine une certaine tension, ou pour le moins une absence liée aux positions politiques de Tel Quel, et en retour à celles de Francis Ponge, mais aussi au retard pris par Sollers pour la réédition de « son » Francis Ponge, chez Seghers. Que se sont-ils dit, lorsqu’ils se voyaient ? Nous n’en savons rien, sauf quelques notations de Ponge, ils se parlaient en silence et en musique, leurs livres en témoignent. En 1988, Francis Ponge quitte ce monde terrestre, Sollers le rejoindra en 2023, leur correspondance aujourd’hui éditée nous offre ce dialogue intense entre deux auteurs qui ont marqué leur siècle, la littérature, et la poésie, et qui par leur force, leur originalité, la brillance de leurs écrits ont fait œuvre de transformateurs, d’inspirateurs, de passeurs de langue (5). Un dialogue vivant, de deux grands vivants, qui se poursuit encore secrètement.

 

Philippe Chauché

 

(1) Il suffit parfois d’une phrase ou, plus justement, d’un ton, pour créer entre deux êtres une fatalité qu’ils ne pourront plus fuir (Philippe Sollers, Une Curieuse solitude, Le Seuil, 1958).

(2) François Mauriac, Bloc-notes (L’Express, 13-12-1957, publié en annexes de cette correspondance).

(3) Le poème de Francis Ponge paraît dans le numéro 344 des Cahiers du Sud en février 1958, et Philippe Sollers est destinataire d’un exemplaire.

(4) C’est évidemment l’opus poétique le plus important depuis bien longtemps (Francis Ponge, lettre à Philippe Sollers, mai 1968).

(5) Pour s’en convaincre, s’il en était besoin, on peut se plonger avec délectation dans la nouvelle édition de La Fabrique du Pré, Francis Ponge, édition établie par Andrea Guiducci, mis en forme typographique par Pascal Fiévé, Gallimard, 2021.




 


 




lundi 13 juillet 2026

Flou – Le vertige jubilatoire des apparences


Comment parler de Flou sans en trahir le secret ? Car le spectacle repose précisément sur ce qui nous échappe. Avant même que le rideau ne s'ouvre, une certitude s'impose : nous allons devoir accepter de ne pas savoir.

Adrien Perez prend alors possession du plateau avec une présence magnétique. Il glisse d'un registre à l'autre avec une virtuosité déconcertante : clown, conteur, tragédien, manipulateur, confident… Il rassure, inquiète, fait rire, émeut. Le spectateur avance sans point d'appui, entraîné dans une succession de faux-semblants où chaque certitude est aussitôt renversée.

Le rythme est implacable. À peine croit-on avoir compris que le spectacle déplace déjà notre regard. Qui manipule qui ? Où commence le mensonge ? À quel instant la vérité se révèle-t-elle ? Flou joue avec notre besoin de comprendre pour mieux nous rappeler que le théâtre est d'abord l'art du trouble.

Dans cette mécanique parfaitement maîtrisée affleure quelque chose de profondément shakespearien : le masque révèle autant qu'il dissimule, le rire côtoie la cruauté, la tromperie devient chemin vers une vérité plus intime. Mais jamais le spectacle ne s'enferme dans la démonstration. Il demeure accessible, vivant, généreux, et l'on se surprend à rire de nos propres illusions.

La scénographie, volontairement dépouillée, laisse toute sa place au jeu de l'acteur et à une mise en scène d'une remarquable précision. Quant à la création musicale, elle accompagne le récit avec une intelligence rare, tissant une tension continue sans jamais prendre le pas sur le jeu.

En quittant la salle, on ne possède pas toutes les réponses. Et c'est précisément ce qui fait la force de Flou. Le spectacle nous laisse avec des questions, mais aussi avec cette joie presque enfantine d'avoir accepté de nous laisser surprendre. Il nous rappelle que le théâtre n'est pas là pour nous rassurer, mais pour déplacer notre regard.

Un spectacle aussi ludique qu'exigeant, qui fait confiance à l'intelligence du spectateur et lui offre, en retour, un moment de théâtre vibrant, poétique et profondément jubilatoire.

Jane Chane 

Pour Chauchecrit

Flou au festival off Avignon du 4 au 25 juillet sauf les mercredis
20 h15 à l'espace ALYA






 












Les amours de George - Stéphane Guégan


Il y a 150 ans, le 8 juin 1876, disparaissait George Sand, à l’âge de 71 ans après avoir traversé le XIX° siècle avec passion, force et style. La passion, la force et le style fondent Les amours de George. Le corps est une affaire de langue, celui de George Sand se livre à ses amours, comme elle livre sa langue à ses romans, cette langue qui porte en son sein toute l’aventure du classicisme littéraire, voir et écrire, ne croire qu’en la justesse, la musique intérieure de la phrase, tout autant qu’en la force de l’étreinte, et ne jamais oublier l’attraction des fleurs.

Les amours de George est une heureuse immersion romanesque dans la vie et la langue de l’écrivain, celle de George regorge de saveurs et d’odeur, qu’il s’agisse des parfums de ces romans et ceux  de ses aventures galantes. Les désirs de George ont un nom et une histoire qui souvent se nourrit de littérature, de musique et d’art pictural, Les amours de George les met en lumière avec une grande et belle finesse : Jules Sandeau – Aurore, sitôt descendue de la diligence de Châteauroux, sent bondir sa faim de Sandeau, qui a vite appris à se rendre désirable. -, Musset – Pour plaire à Alfred, friand lui aussi des majas de Goya, elle durcit le noir de ses yeux et le rouge de sa bouche. – Chopin, Mérimée, la chair parle, la plume bondit, le roman fidèle à ces principes est un précipité de joie et de liberté.


Le talent de Stéphane Guégan est de nous faire découvrir, de nous faire imaginer ce qui revient au même, les situations amoureuses de George Sand, ses passions, et sa passion pour les histoires, qu’elle tresse la nuit quand la maison, les enfants, les amants dorment. George a un œil sur la nature, sa nature, dans les Pyrénées qu’elle découvre au début du roman, mais aussi tout autour de la maison de Nohant et ses jardins qui la comblent de bonheur. Ce roman léger de soyeux, est une œuvre de passion et d’admiration pour George Sand, des éclats de pierres précieuses assemblées par un agile et inspiré lapidaire.

« Les chapeaux de paille pullulent à Nohant, George les adore et en coiffe ses invités religieusement. Une sorte de rite initiatique, en somme. »

Philippe Chauché @lacauselitteraire

Chateaubriand à Avignon



" Les voyages transalpins commençaient autrefois par Avignon, c'était l'entrée de l'Italie. Les géographies disent : " Le Rhône est au Roi, mais la ville d'Avignon est arrosée par une branche de la rivière de la Sorgue, qui est au pape. "

 


mercredi 26 février 2025

Claudel l'Indomptable


Pour ceux qui comme moi fréquentent " le monstre " : " Il est le grand vaincu des lettres françaises, ce qui permet à l'Opinion, désormais, de lui reprocher pêle-mêle sa religion affichée, son crime quant à sa soeur, son puritanisme militant, sa poursuite hypocrite des honneurs et des biens terrestres. "
Gilles Cornec

" A moi le maximum de désolation dans le maximum de lumière ! "
Paul Claudel



Toutes les réa

vendredi 27 décembre 2024

De Sollers à Pleynet

 Le dernier opus de L'Infini s'ouvrait au Printemps 2022 sur " Le Divin avant les dieux " de Roberto Calosso et se fermait sur " L'instant romain " de Marcelin Pleynet.

Sollers est chez lui dans L'Infini, il publie dans ce numéro 148 des extraits de Graal, son roman océanique :

" Si je suis l'histoire du Graal, et son absurdité grandiose, je dois admettre qu'un seul homme est mort et ressuscité, mais que cet homme étant Dieu, il a eu un corps de chair et de sang qui a transformé le temps. "

 http://www.philippesollers.net/l-infini148.html


" Le nouveau Dieu guérit, il prévient, il sauve, il est là quand on ne l'attend pas, inutile de l'appeler, il ne répond pas. Il peut surgir d'un rayon de soleil ou d'un léger coup de vent. Grâce à lui, je sais que ma Deuxième Vie fonctionne. " 
Philippe Sollers 


" Devant le mont, la nature, l'évidence saillante, c'est ce que j'appelle le ciel... le plaisir, le bonheur qui se passe de mot... la parole (en silence, un apprentissage quotidien)... l'expérience la plus essentielle n'a pas de mot - je m'absente sans un mot, je ne suis que ce qui s'offre et se présente par amour et lumière pour les yeux... je suis de ne pas y être et d'y être je n'y suis pas. "
Marcelin Pleynet


De Sollers à Pleynet, d'une amitié à l'autre, pour une grande amitié, de Tel Quel à L'Infini. 

jeudi 2 février 2023

Rematar



" Rematar, le verbe, sonne étrangement : on dirait qu'il s'agit de tuer (matar)à répétition. De trouver cette intensité caractéristique du cinéma - celle dont parlait André Bazin à propos de La Course de taureaux - dont l'intensité de l'arrêt répété, dans ces gestes qui n'en finissent pas de finir en beauté... C'est arrêter en beauté, c'est faire de l'arrêt une figure. Non pas interrompre simplement la beauté des pas (pour le danseur) ou des passes (pour le torero), mais faire fuser la splendeur dans cette interruption même... Les remates de la danse flamenca comme des tauromachiques délivrent souvent des mouvements chantournés sur eux-mêmes, des boucles interrompues ou suspendues en l'air. " (1) 




Nous y sommes ! Où ? Dans sa danse ! Regardez Israël Galvan autrement que comme un danseur de flamenco de plus, ou de moins. Regardez ce qui se joue là dans ses mouvements. Qui d'autre danse ainsi ? Personne ! Ce qui se découvre là, nourri certes de l'histoire de la danse flamenca, est un autre temps de la danse, une autre aventure historique de la danse. L'art de l'arrêt, du remate , celui à bien y regarder de José Tomas, pour ceux qui savent encore regarder et écouter ce qui se joue dans les arènes. 
Le danseur est dans le Temps et l'Instant, ce qui ici nous occupe depuis quelques siècles. Il ouvre ce Temps, et délivre cet Instant, regardez-le tourner sur lui même, c'est un corps toupie, un corps vibrant dans l'élévation, et dans le Verbe. Qui peut douter que c'est bien du Verbe dont il est question ici, il suspend le temps (au sens de battement) et le mouvement. Il danse des haïkus. 

Philippe Chauché 

 (1)Le danseur des solitudes / Georges Didi-Huberman / Les Éditions de Minuit

lundi 31 octobre 2022

Le célibataire absolu - Pour Carlo Emilio Gadda - de Philippe Bordas dans La Cause Littéraire

 


" Je n'avais pas devant moi le visage de Gadda, que je ne connaissais pas, mais le sosie du vieil homme qui m'avait appris à lire, quand j'étais enfant, ce grand-père qui me lisait Le Comte de Monte-Cristo et me gardait sur ses genoux pendant qu'il remplissait ses grilles de mots croisés. Ce n'est pas pour ce que ce titre promettait d'introspection stoïcienne et de pathétique que j'ai acheté La Connaissance de la douleur, mais pour cette ressemblance si frappante avec celui qui m'ouvrait aux mystères de Hugo et Dumas sur la toile cirée d'une cuisine de Corrèze ".

Les grands livres naissent parfois de hasards heureux, de concordances, de combinaisons romanesques qui font se rencontrer des visages, des destins, des styles, des manières d'être, de vivre et donc d'écrire. Ici c'est la rencontre entre le portait de Carlo Emilio Gadda qui figure en médaillon dans la première édition de La Connaissance de la douleur, publié par les éditions du Seuil et traduit par Louis Bonalumi et François Wahl, et celui du grand-père de Philippe Bordas, le mirage d'une vignette, l'illusion d'une parenté.



Les écrivains portent souvent en eux, et sans le savoir, des échos de notre mémoire familiale, le lien est là entre Philippe Bordas et Carlo Emilio Gadda, et de ce fil d'argent, va naître un exercice littéraire d'admiration et dès les premières phrases, comme pour un pianiste pour ses premiers accords, on se retrouve immergé en terre magique, l'autre nom que l'on donne parfois de l'art du roman. Nous sommes en 1983, soit six mois après la disparition de Gadda. Le célibataire absolu peut prendre corps, et forme. Et quel corps ! et quelle forme ! Philippe Bordas est un écrivain qui oeuvre pour la langue française, ses fantaisies, ses mots rares, sa vibration, sa musique : "... je cherche cette utopie française, cette langue entière, synthèse du haut et du bas, alliage des sous-parlers de mon enfance et de ses hautes réalisations, à la tête desquelles trône Saint-Simon " (1), qui lui (re)donne toute sa richesse, ses subtilités, ses étrangetés, ses extravagances, comme le fait Gadda avec la langue italienne, qui fait trembler la terre. La langue est en feu comme la montagne, et le Vésuve, et c'est le feu de la langue qui donne aux romans de Gadda et à ceux de Bordas, toute cette force, cette originalité, cette singularité et ces résonnance. Ils prouvent, l'un et l'autre qu'un roman qui ne s'ancre pas à la terre, à sa terre, à la langue, à sa langue, à ses langues, s'asphyxie de lui-même, alors que Gadda et Bordas l'oxygènent.

                                                           Photo Catherine Hélie © Éditions Gallimard

" Le Pastis n'offrait aucun descriptif balzacien de la Ville éternelle. Juste cette sensation de chairs grouillantes, d'appétits à la lutte, de frottements physiques, de salpêtres verbaux agrégés à la substance de murs. Juste ces affleurements minéraux de la Rome monumentale, ces amoncellements de roches et de matériaux mnémoniquement liés aux ères et aux écritures antérieures ".

" C'était une journée splendide, une de ces journées si superbement romaines qu'un fonctionnaire du 8e grade, fut-y su'l point de s'propulser au 7e, est capable d'sentir lui aussi, mais oui, un je n'sais quoi gigoter en son âme, un p'tit quèque chose qui ressemble assez au bonheur ". (2). 

Le célibataire absolu est le livre d'une ascension vertigineuse, que seuls les artistes de la bicyclette peuvent oser accomplir, ascension dans l'Histoire de la naissance d'un livre, d'un roman, écrit en trois temps entre le 9 mai 2020 et le 2 octobre 2021, mais qui sommeillait depuis des années, un, livre dont l'auteur suit le mouvement. Il est à Lucques en Italie en 2019, où Dante embrase l'une de ses rêveries, il est là, protégé par les murailles de la ville, protégé et amoureux de Genturra. Le livre peut alors commencer son ascension dans la vie, sous la protection heureuse de l'homme à la cape de feu. L'écrivain ne cessera de guetter le célibataire absolu, en Italie, en France, lors de ses escales africaines, sa vie en sera transformée, illuminée même. Seul le style donne raison à l'écrivain, et Philippe Bordas a amplement raison dans cette virevoltante ascension, dans les cercles qu'il parcourt et qui toujours le conduisent sur les pas, les traces charnelles de l'héritier de Dante. Il est à Rome, où le poète polytechnique,  l'ingénieur inspiré, s'installe au Vatican sous Pie XI, l'écrivain y est chargé de la centrale électrique et thermique, de bonne augure pour celui qui électrise la langue. Cette ascension littéraire est une enquête, quelques témoins rencontrés, des images glanées et publiées par Bordas, qui se glissent entre les lignes : Gadda et Pasolini, le Lac Bogoria, entaille volcanique vaporée de geysers, des correspondances, la Villa Ambra, devenue la Villa Gadda, et les trois stylos du ferronnier de la langue italienne. 



Les grands livres naissent souvent d'heureuses rencontres, de souvenirs de rues arpentées, d'objets - l'imperméable et la casquette de Gadda - embrassés du regard, de photographies, de mots, qui donnent naissance à ceux qui vont se multiplier, s'éclairer l'un l'autre, s'élever pour magnifier ce portrait, cette évocation,  cet exercice d'admiration, qui n'est autre qu'une fulgurance romanesque. 

Philippe Chauché 

(1) https://www.lacauselitteraire.fr/entretien-philippe-chauche-philippe-bordas

(2) L'affreux Pastis de la rue des Merles, Carlo Emilio Gadda, trad. italien, Louis Bonalumi, Le Seuil, Colle. Points. 

https://www.lacauselitteraire.fr/le-celibataire-absolu-pour-carlo-emilio-gadda-philippe-bordas-par-philippe-chauche