samedi 24 octobre 2026

Santiago Espinosa dans La Cause Littéraire

 


« A la prétendue identité profonde, qui se révèle n’être qu’un mirage, un fantôme, une illusion (on sait le goût de Rosset pour les chasser), notre philosophe oppose une identité réelle, c’est-à-dire multiple, inconsistante, flottante – superficielle. Santiago Espinosa 
« Lui. En effet. Je me suis souvent demandé comment la philosophie pouvait être une matière d’enseignement. Pour moi, la philosophie, c’est vivre tranquille et aimer boire. Je ne vois pas comment de telles choses pourraient s’enseigner. 
MOI. Vous avez raison : je veux dire que votre définition de la philosophie est la bonne. C’est, en tout cas, aussi la mienne. 
LUI. Vous m’étonnez. Si telle est votre philosophie, vous ne seriez pas penché sur votre livre, du matin au soir. 
MOI. Il faut bien passer le temps, d’une manière ou d’une autre. » 

C’est par l’heureuse entremise de Santiago Espinosa, philosophe lui-aussi, que nous devons la publication de cet Entretien avec un dévoyé de Clément Rosset, un échange à la table, devant un verre ou deux, entre un philosophe de métier et un gigolo, entre Lui et Moi. Clément Rosset nous a quitté le 27 mars 2018, après une vie de professeur de philosophie à Nice (où séjourna Nietzsche à cinq reprises (1), une heureuse concordance des temps, lorsque l’on sait l’intérêt que lui porta Clément Rosset), et d’auteur de petits essais philosophiques, publiés pour la plupart aux Editions de Minuit, à la langue affutée. Philosophe de la joie et du tragique, l’un ne va pas sans l’autre, Clément Rosset est (le présent est de rigueur) aussi un penseur du réel, de la légèreté et du rire, si ses livres étaient écrits et bien écrits, il suffit de les ouvrir aujourd’hui, avec grand sérieux, l’auteur ne se prenait pas au sérieux, cela est lumineusement clair dans cet Entretien avec un dévoyé. Le professeur de philosophie et le gigolo échangent donc à la table d’un café, et d’un restaurant, ils se mettent l’un et l’autre à découvert, même s’il n'y a là aucun ennemi, ni risque de feu, ils s’exposent, le gigolo jouant sur ses multiples identités qu’il affine au jour le jour, à chaque conquête, une posture qui n’est pas pour déplaire au philosophe Rosset, qui en a fait un petit livre des plus passionnants baptisé à juste raison : Loin de moi (2). De ces échanges, de ce face à face, où la parole répond à la parole, sans que jamais le sérieux n’obscurcisse le dialogue, jaillissent des éclairs de philosophie, de musiques et d’amours. On peut rêver que deux comédiens s’emparent de ces Entretiens, leur donnant en quelque sorte la parole, sonnante et trébuchante. 

Philippe Chauché 

(1) « Il m’a été fort précieux d’expérimenter presque simultanément l’air de Leipzig, de Munich, de Florence, de Gênes et de Nice. Vous ne sauriez croire combien Nice a triomphé dans ce concours. » cité dans le charmant petit ouvrage de Patrick Mauriès, Nietzsche à Nice – Gallimard -2009. 
(2) Étude sur l’identité – Les Editions de Minuit – 1999. 




Philippe Chauché – La Cause Littéraire – Santiago Espinosa vous êtes agrégé de philosophie et lauréat de la Bourse Cioran du Centre National du Livre, ce qui a dû à l’époque en 2015, ravir Clément Rosset avec qui vous avez collaboré de nombreuses années. Comment s’est faite votre rencontre avec Clément Rosset, et en plus de Cioran et Schopenhauer, vos intérêts communs se portaient sur quels auteurs et quels philosophes ? 
Santiago Espinosa — J’ai d’abord rencontré l’auteur Clément Rosset dans ses livres, que j’ai commencé à traduire en espagnol il y a une vingtaine d’années, puis, en 2007, j’ai fait connaissance avec la personne, avec qui j’ai noué une forte amitié qui dura jusqu’à sa disparition, en 2018. Plus que Schopenhauer, c’est Nietzsche qui m’a conduit à lire et apprécier ses livres, et c’est grâce à lui que j’ai lu Lucrèce, Pascal, Montaigne, Hume, sans compter les écrivains (Balzac, Roussel, Novarina, Aristophane), mais les musiciens faisaient partie aussi de notre univers commun (Bach, Mozart, Ravel, Debussy, Stravinsky). Du reste, Rosset — contrairement à ce que certains ont voulu voir chez lui — n’était pas du tout un pessimiste comme Schopenhauer et Cioran, mais un philosophe tragique, comme Nietzsche, ce qui est tout le contraire. 



Philippe Chauché – La Cause Littéraire – Comment définiriez-vous Clément Rosset dans le champ de la philosophie ? de la pensée française ? 
Santiago Espinosa - Comme je viens de l’évoquer, je dirai de Rosset qu’il est, comme Nietzsche, un « esprit libre » tel que ce dernier l’entend : un penseur « affranchi » de toute idéologie, de toute métaphysique, de toute contrainte morale (et par là j’entends aussi, en un sens, « universitaire » — ce que l’Université ne lui a jamais pardonné), ce qui devrait être le propre de tout philosophe, et qui paradoxalement est rarissime. Car c’est cette liberté de pensée qui seule permet d’envisager l’objet privilégié de la réflexion philosophique, que Rosset appelle « le réel », et l’inaptitude quasi inhérente — qui est ce même manque de liberté — des hommes à le prendre en charge, refus qu’ils dissimulent souvent, précisément, au nom de la « morale ». Or la plupart des philosophes, les français y compris, confondent malencontreusement morale et philosophie, et ne voient de ce fait chez Rosset un philosophe assez « sérieux ». En un sens, ils ont raison, car, comme le font comprendre les Entretiens avec un dévoyé : philosopher, c’est pour Rosset abandonner enfin l’esprit du sérieux. 
Philippe Chauché – La Cause Littéraire - Vous avez écrit un livre consacré à Clément Rosset, Rosset, philosophe du tragique, publié en 2023 aux Presses Universitaires de France, où Rosset publia plusieurs ouvrages dans la collection Perspectives Critiques fondée par son ami Roland Jaccard, lui aussi disparu. Ils partageaient beaucoup de choses, Roland Jaccard dans son pétillant Cioran et compagnie le qualifie de dynamitero de la philosophie, et sur son blog, le 29 avril 2018, un mois après la disparition de Clément Rosset, il le définit comme le gardien du temple du Réel. Vous êtes d’accord avec ces deux remarques de Roland Jaccard ? 
Santiago Espinosa - Oui, bien sûr, si par dynamitero on désigne non un « terroriste » — encore que Rosset assume cette appellation dans la Logique du pire — à proprement parler, mais, une fois de plus, au genre de philosophie d’inspiration nietzschéenne qui consiste moins à bâtir des édifices de certitude qu’à les détruire, je veux dire à en montrer l’ineptie, le caractère bancal et très souvent illusoire, et à faire jaillir par voie de conséquence, ou « négative », comme le dit Rosset, le Réel que ces illusions ne sont pas. 
Philippe Chauché – La Cause Littéraire – Dans votre ouvrage L’inexpressif musical (paru chez Encre Marine en 2013) vous publiez Question sans réponse de Clément Rosset, et tous les deux vous réfléchissez sur la musique, qui n’exprime ni les idées ni les émotions humaines, mais seulement elle-même, écrivez-vous, loin des interprétations qui dominent. La musique est donc nécessaire et même essentielle pour vous, mais seulement et simplement comme musique ? Ce qui n’enlève pas la joie éprouvée à son écoute ? 
Santiago Espinosa - J’écrivais ma thèse, qui est devenue en partie L’inexpressif musical, à l’époque où j’ai rencontré Rosset. J’avais fait un mémoire sur la musique chez Schopenhauer (aujourd’hui publié aussi aux PUF) dans lequel je faisais référence aux analyses de Rosset, que je trouvais définitives et qui trouvaient en partie son origine chez le pessimiste allemand. Là encore, il s’agissait de montrer ce que la musique n’est pas : sentiments, souvenirs, paysages, idées politiques ou morales, ces choses ne pouvant être à l’origine de la si puissante émotion que la musique provoque à celui qui y tend vraiment l’oreille. Car la musique, loin de toutes ces choses dont les esprits assoupis (ou sourds) veulent que la musique les exprime, par le seul arrangement des notes dans le temps, ce qu’on peut appeler des « idées musicales », a le merveilleux pouvoir connu depuis la nuit des temps, d’alléger la vie, de la rendre, par un miracle non encore dévoilé, source d’une joie inépuisable. 
Philippe Chauché – La Cause Littéraire - Comment est né ce projet de rééditer ces Entretiens avec un dévoyé ? Qu’est-ce qui vous a passionné dans cet échange entre Moi et Lui, entre Rosset et un gigolo ? Et comme toujours Clément Rosset n’écrit pas (que) pour les philosophes ? Son style, sa passion de la belle langue, qui est à l’œuvre dans les Entretiens, de la limpidité, de la transparence de la pensée, en fait un philosophe vraiment hors norme ? 
Santiago Espinosa - Rosset m’avait fait lire ce texte de son vivant, et il tenait à ce qu’il soit publié, comme je l’explique dans la petite préface qu’on a jugé utile d’y ajouter. L’intérêt de publier le texte dans sa version finale, sous le nom de Rosset enfin, est d’abord, à mes yeux, littéraire : vous signalez avec raison sa belle langue, sa « plume ». Aussi, biographique : le professeur est Rosset “à nu”, tel qu’il était. Surtout, philosophique : car les dialogues font apparaître, comme si de rien n’était, un certain nombre de « thèmes » que Rosset développera par la suite, mais qui sont ici déjà bien esquissés. Non seulement le thème principal, qui consiste à dissiper l’idée confuse d’une identité profonde, stable, qu’on retrouvera dans Loin de moi, mais aussi, par exemple — et c’est tout aussi essentiel au sein des propos échangés entre les deux personnages —, l’aspect problématique du désir humain, qui semble presque toujours inapte à se poser sur un objet réel quelconque, pour se poser sur des objets flous, inexistants en somme, vouant ainsi l’homme à sa sempiternelle insatisfaction, source inépuisable des illusions métaphysiques, tel « le double ». 

Philippe Chauché – Santiago Espinosa – 6 mai 2026.

vendredi 23 octobre 2026

Christian Laborde dans La Cause Littéraire

 


« Col de Menté, col de Dante, cercles de l’Enfer. La roue tourne. Christian Laborde a arrêté son stylo-sismographe au point de douleur. Là où se fige la grandeur. » Éric Fottorino 

« jeudi 8 juillet 1971 / le soleil est partout et l’ombre nulle part / Luis / tu réclamais la montagne la voici sous les roues / Luis / les cimes te voulaient elles t’ont / sur leur dos tu te meus et vous ne faites qu’un / ciel virages vélo tout est la même chose / tout se confond tout est apothéose » 
Christian Laborde 

« col de Menté / col de Menté menteur / maudit col de Menté / la montagne grelotte / maintenant c’est le grain / maintenant c’est la flotte / la drache la radée la rabasse la renâpée / celle que les bergers recourant au gascon / notamment chagat / et le T se prononce et lui-même fait peur » 
Christian Laborde 

La chute de Luis Ocaña est une stance, une élégie aux capitaines courageux du Tour de France, à Luis Ocaña, l’espagnol aux mollets d’acier et au cœur d’or, qui s’est fait gascon et landais en devenant un géant de la route et des cols. Deux dates pour deux récits mis en poésie épique et lyrique : le 8 juillet 1971, nous sommes dans les Alpes entre Grenoble et Orcières Merlette, Eddy Merckx est en jaune, Luis Ocaña se prépare à le détrôner, le soleil est partout et l’ombre nulle part, quatre jours plus tard, le 12 juillet, des Alpes aux Pyrénées, du soleil au déluge qui va le frapper et le désarçonner dans la montée du col de Menté, col de Menté, col de Menté menteur, maudit col de Menté, il ne sera pas seul à chuter, mais le plus gravement et évacué par hélicoptère vers une clinique de Saint-Gaudens. Le vélo, les héros de la montagne et des plaines, le Tour de France nourrissent chez Christian Laborde, une passion rayonnante et une érudition pétillante, son Dictionnaire amoureux du Tour de France, son Robic 47 ou encore son Darrigade en sont les exemples les plus admirables. Ici, il se fait poète chantant, poète sincère, touché au plus profond de son âme, de sa peau et de son sang gascon, inspiré et inspirant. Comme le sont les œuvres poétiques tout aussi inspirées et profondes de Bernard Manciet, ou encore de Federico Garcia Lorca, dans L’Enterrement à Sabres pour l’un, dans le Chant funèbre pour Ignacio Sánchez Mejías pour l’autre. «… / le ciel de Sabres brille comme une chaudière / les jeunes gens balafrés de lumière et de résurrection / toutes les langues palpitaient une même toujours la même / parole de pulsations métalliques /… » Bernard Manciet – L’Enterrement à Sabres (1).




« … / Grand torero dans la plaza ! Bon montagnard à la montagne ! / Si doux avec les épis ! / Si dur avec les éperons ! / Si tendre avec la rosée ! / Éblouissant à la feria !... / 
Federico Garcia Lorca / Chant funèbre pour Ignacio Sánchez Mejías (2) 

« dans la consolante pénombre du chœur / devant la croix qu’entourent / pareils aux tentures d’un dais / les maillots des Géants / dont le sien tâché de sang / Luis prie la Vierge Marie / qu’elle prenne bien soin des siens / et sèche les larmes du monde entier / » 

Christian Laborde Quoi de neuf sur les cols littéraire ? Laborde l’éblouissant ! le troubadour, le conteur, le chanteur des monts et vallées ! Sa poésie est celle des grimpeurs, des rouleurs, des sprinteurs, des aventuriers de la langue, des castagneur du verbe. C’est un étourdissement face aux récifs de la chute, un éclat de lumière, une pierre précieuse qui de ses éclats nous éblouit, et offre sur le plateau de la langue, une victoire et une chute, avec des mots qui roulent comme un orage, étincellent comme de la glace et raisonnent en écho dans les montées alpines et pyrénéennes. La chute de Luis Ocaña dans le col de Menté est un livre minuscule et admirable, une longue respiration inspirée, qu’il convient de lire à haute voix, de déguster comme un Armagnac d’un âge déraisonnable et d’offrir, un beau cadeau de printemps comme une branche de cerisier en fleurs, en mémoire de Luis Ocaña. 

Philippe Chauché 

(1) L’Enterrement à Sabres (L’Enterrament a Sabres) – Bernard Manciet – édition établie par Guy Latry – Mollat – 1996. 
(2) Poésie III – Chant funèbre pour L.S. Mejías – Federico Garcia Lorca – traduction de Pierre Darmangeat – Poésie/Gallimard – 1954. 

mercredi 21 octobre 2026

Eugène Delacroix dans La Cause Littéraire


 

« J’écris sur Michel-Ange : je sacrifie tout à Michel-Ange » Eugène Delacroix – Journal 1822-1863 (1) « Je ne connais pas de texte plus beau que le sien à propos de Michel-Ange, à part les pages irradiantes de sieur Henry Beyle, dit Stendhal, dans son Histoire de la peinture en Italie (1860). »  
Causerie murmurée à l’oreille des spectres – Préface par Gérald Duchemin.

« Eugène Delacroix était un curieux mélange de scepticisme, de politesse, de dandysme, de volonté ardente, de ruse, de despotisme, et enfin d’une espèce de bonté particulière et de tendresse modérée qui accompagne toujours le génie. » 
L’œuvre et la vie d’Eugène Delacroix par Charles Baudelaire. 

« Les ouvrages de Michel-Ange donnent incontestablement la sensation la plus épurée et la plus élevée qu’il soit possible d’éprouver par un art. » 
« Ébloui de l’éclat d’un si grand génie, et regrettant d’en avoir donné une si faible idée, c’est bien à lui que nous devons appliquer ce qu’il disait lui-même de Dante dans ce vers : « Quanto dirne si dee non si puo dire. » « On ne dira jamais de lui tout ce qu’il faut en dire. » 
Michel-Ange – Eugène Delacroix. 



On ne peut que se réjouir de la réédition du Michel-Ange d’Eugène Delacroix par les Editions le Chat Rouge, qui ne manquent jamais d’inspiration, comme Michel-Ange et Delacroix. Un éditeur inspiré qui nous inspire. En parallèle à cette vivifiante lecture, nous nous sommes plongés dans le Journal de Delacroix, où ses passions, qui ne sont jamais tristes, défilent sous nos yeux au fil du temps. Des noms surgissent : Dante, George Sand, Rubens, Shakespeare, et se dessine le portrait d’un peintre savant et savoureux, curieux de l’histoire de l’art et de la pensée – Il faut, si je vais à Cannes ou ailleurs, me faire une bibliothèque portative des principaux bons ouvrages. La Bruyère, Montaigne, etc. Ce petit ouvrage nous offre la vie et l’œuvre, les instants et les doutes silencieux de Michel-Ange, le sculpteur et le peintre, l’homme des nuits inspirées, placés sous des heureuses protections, Laurent de Médicis – Ce prince, dont les lumières étaient supérieures à son siècle, avait en même temps l’esprit le plus fin et le plus propre à apprécier le beau. -, le pape Jules II – Au milieu des horreurs de la guerre, il relève les arts, il appelle à lui le mérite. -, le pape Paul III et le Jugement dernier de la chapelle Sixtine, qui plonge Delacroix dans un éblouissement, par sa force, son originalité, sa fidélité, non à des modèles plaisants, mais à son imaginaire, terrifiant imaginaire pourrions-nous préciser. 

« Chacun des grands peintres s’est servi de la couleur ou du dessin qui allait à son esprit, qui surtout donnait à son ouvrage cette qualité suprême dont les écoles ne parlent pas, et qu’elles ne peuvent enseigner, la poésie de la forme et celle de la couleur. C’est sur ce terrain qu’ils se sont tous rencontrés et à travers toutes les écoles. » 
Questions sur le beau – Eugène Delacroix 



Dans ce recueil où l’admiration pour Michel-Ange se conjugue avec celle pour le beau, et Delacroix sait de quoi il parle quand il réfléchit sur le beau, celui qui saute aux yeux du peintre, et celui, plus subtil qui irrigue en profondeur les tableaux et les fresques, sans jamais chercher à épater l’amateur d’art. Ce portrait de Michel-Ange à l’œuvre, acteur de ses créations, de ses sculptures, de ses œuvres picturales, de sa vie, est passionnément servi par un beau style, ce classicisme qui va si bien à la nature du peintre, qui ne craint toutefois pas de bousculer les habitudes et les regards, sa Barque de Dante, en est l’exemple, le plus éclairant, le plus troublant, et peut-être le plus admirable des tableaux inspirés par La Divine Comédie. Michel-Ange ne sera pas confronté à une nouvelle Divine Comédie, mais au Jugement dernier qu’il portera durant six ans, l’absolue chef-d’œuvre commandé par le pape Clément VII pour la chapelle Sixtine, immense tâche, inouïe inspiration, que Delacroix nous fait vivre presque au jour le jour. En peinture comme en littérature, le style est un révélateur, Eugène Delacroix embrasse l’incroyable l’histoire de pierres et de couleurs de Michel-Ange, avec la distance du respect et de l’admiration, et son petit livre est une merveilleuse introduction aux œuvres des deux artistes, bien écrire lorsque l’on sait bien peindre, n’est pas donné à tout le monde. Les admirations ainsi portées sont des transmissions lumineuses. 

Philippe Chauché 

(1) Plon – Collection Les Mémorables - 1980

mardi 20 octobre 2026

Thomas Morales et ses Tendresses de Zanzibar dans La Cause Littéraire


« La beauté est cette secousse furtive, qui ricoche à l’infini, et dont l’effet va grossissant. J’ai aimé son nez légèrement déplacé, ses épaule rondes, ses mollets musclés et son pubis d’or. Ce ne sont là que des détails, des morceaux de chair qui, sans l’ensemble, la mécanique céleste, ne veulent rien dire. Il faut voir toute cette matière se déplacer, se mouvoir sans peiner, c’était un corps d’arpèges. » 


Les tendresses de Zanzibar est à l’image de la beauté de l’aimée qui l’irise : furtive et infinie, il est nourri d’une mécanique romanesque céleste, c’est ce qui fait sa grâce et sa force. Ce roman d’amour est une lettre à l’aimée disparue, écrite d’une plume souple et légère, inspirée, gracieuse, un roman d’une rare profondeur, qui touche tant le cœur que l’esprit, et qui ne laissera insensible que les cœurs de pierre et les âmes lourdes. Les tendresses de Zanzibar raconte les années de joies, de bonheurs, de découvertes du narrateur et de son aimée, les années où les peaux et les mots s’aimantent. Les romans d’amours sont éternels, lorsqu’ils possèdent cette force tellurique, mais aussi cette fragile légèreté ; cette élégance d’être et de vivre qui dure une éternité, qu’elle qu’en soit l’issue, ici la maladie, fatale, mais qui ne détruit pas les histoires partagées, les instants dégustés, la passion vive et vivifiante. C’est cette passion qui éloigne définitivement la lourdeur, de la vie et de l’art romanesque. Des êtres se rencontrent et une douce musique s’élève dans leurs cœurs (1), comme une chanson de Christophe, pourrait les accompagner dans leurs escapades sur leurs vespas dans les rues de Paris. On les croise aussi à Rome, et la Balagne les adopte, les éclats de bonheur illuminent leurs visages, les rues et les monuments qu’ils croisent. Des éclats de livres que l’on pourrait fredonner ouvrent en musique chaque court chapitre de ce beau livre – un compliment que plus personne n’ose offrir, comme si les sentiments que déclenchent un roman étaient tellement corsetés qu’il fallait alambiquer sa pensée et ses critiques. C’est ainsi que s’invitent en arpèges : Alexandre Dumas, Valery Larbaud, ou encore Marguerite Yourcenar, mais aussi Dino Buzzati et Henri Bosco, en une phrase, en un accord divin et l’aventure romanesque se poursuit. Les tendresses de Zanzibar est aussi un roman de la transformation du narrateur au contact de son aimée, il vérifie dans son corps, son âme et ses idées les principes heureux de la cristallisation. 

« Pendant des années, elle fut vespiste comme on est harpiste, congréganiste ou véliplanchiste, par foucade, par amusement ; nous roulions de concert, chacun sur notre destrier génois, j’avais acquis pour le prix d’une machine à laver deux PX en état acceptable qui supportaient nos rhizomes urbains, un gris fusain et un blanc albâtre. » 

On sait Thomas Morales admirable styliste, nostalgique gracieux de temps que l’on croit perdus, mais qui surgissent parfois sur les bords de Seine, sous la forme de boîtes à livres ; possédant l’art de conter la nostalgie, qui est une forme gracieuse d’admiration. On sait Thomas Morales chroniqueur de notre temps, vif, brillant, chatoyant la langue française avec le même bonheur et le même appétit qu’Audiard. Ses livres de chroniques, sont aussi de brefs instants romanesques, tant le réel y côtoie l’imaginaire de l’auteur. La Cause Littéraire ne s’y est pas trompé, en lui attribuant l’an passé Les Honneurs dans la catégorie romans français pour Tendre est la province (2). Les tendresses de Zanzibar est de la même facture, du même vif argent que ses livres précédents, il possède cet art si rare de laisser ses histoires infuser pour n’en conserver que le nectar. Thomas Morales est un vigneron des lettres, il croit dans la macération et l’attention quotidienne à ses phrases et ses mots, tout y est bref et juste, tout y est fluide et brillant, si loin des bavardages romanesques. Les tendresses de Zanzibar est un roman léger et touchant comme une chanson d’Adamo ou de Julio Iglesias, comme un film de Pascal Thomas, la tendresse, la justesse, et une brise de nostalgie le nourrissent. 

Philippe Chauché 

(1) Jens August Schade – traduit du danois par Christian Petersen-Merillac (Editions Gérard Lebovici 1991) 

samedi 17 octobre 2026

Alexandre Dumas dans La Cause Littéraire

 


« Mort à jamais ? Qui peut le dire ! » Il est difficile de se représenter comme un défunt celui dont la vitalité a stupéfié son siècle, celui dont Michelet écrivait qu’il était l’« une des forces de la Nature » et George Sand qu’il était « le génie de la vie ». Lui-même envisageait de pouvoir charmer la mort : « Elle me sera douce, disait-il, parce que je lui conterai une histoire. »

Album Alexandre Dumas – Julie Anselmini

Quelle belle manière inspirée d’entrer dans l’œuvre et la vie d’Alexandre Dumas ! Julie Anselmini nous offre une immersion de mots et d’images savantes et savoureuses, reprenant avec finesse ce qui fait le charme incomparable de Dumas, cet art de « conter des histoires », car sa vie et son œuvre sont une myriade d’histoires, que l’Histoire admire. La vie artistique, politique et amoureuse de Dumas est ici saisie avec la même allégresse qui irrigue les romans de l’écrivain que tout séduit et dont la réussite romanesque, est celle d’une légende, d’un monstre, au sens que l’on donnait au XVIe siècle à ce mot : un prodige, un miracle.

Julie Anselmini se glisse dans les pas de l’écrivain, de sa naissance le 24 juillet 1802, à sa disparition le 5 décembre 1870 dans les bras de sa fille Marie. Le 30 novembre 2002, il entre au Panthéon, et repose désormais et de toute éternité dans un caveau où l’attendaient Victor Hugo et Émile Zola. Dumas dramaturge, Dumas inventeur de journaux et journaliste, Dumas écrivain, Dumas amoureux, Dumas qui écrit nuit et jour, gagne et perd de l’argent. Mais à la roulette de la vie, il finit toujours par tirer le seul numéro gagnant, celui de l’admiration que lui portent ses lecteurs, qui le lisant découvrent, l’art de déguster ses romans, comme une friandise, qui reste à jamais en bouche. Évidemment Dumas n’est pas mort à jamais, mais il vit et ressuscite à chaque édition de ses romans, ici la résurrection est exceptionnellement lumineuse et flamboyante.


« Alexandre Dumas n’oublie jamais que les passions se jouent cœur à corps. Rien de ce qui est humain ne lui étant étranger, il peint des histoires d’amour sublimes, hisse à leur plus haut degré d’intensité l’amitié et la fraternité, fait dialoguer le roi et le bouffon, tire des rires de la mort, multiplie les formules comiques, les folles équipées, et finalement compose des scènes d’un romanesque inoubliable. »

Introduction – Sylvain Ledda

« Au milieu de ces groupes, allait et venait, la tête légèrement inclinée et l’oreille ouverte à tous les propos, un jeune homme de dix-neuf ans, à l’œil fin, au nez recourbé comme un bec d’aigle, au sourire narquois, à la moustache et à la barbe naissantes. Ce jeune homme, qui ne s’était fait remarquer encore qu’au combat d’Arnay-le-Duc, où il avait bravement payé de sa personne, et qui recevait compliments sur compliments, était l’élève bien-aimé de Coligny et le héros du jour ; trois mois auparavant, c’est-à-dire à l’époque où sa mère vivait encore, on l’avait appelé le prince de Béarn ; on l’appelait maintenant le roi de Navarre, en attendant qu’on l’appelât Henri IV. »

La Reine Margot – Volume I, chapitre 1


La Bibliothèque de la Pléiade continue avec ces deux admirables volumes à bâtir la plus belle et la plus juste des bibliothèques Dumas, cette édition rejoint des volumes aujourd’hui incontournables, que sont Les trois mousquetaires et Vingt ans après (publiés en 1962), Le Comte de Monte-Cristo (1981), Le Vicomte de Bragelonne (2023) (1). En nous immergeant, car il s’agit bien d’une immersion romanesque intense, comme un bain dans une eau qui serait à la fois glacée et très chaude, aux reflets sanglants, et dont on ressort transformé et nourri d’une nouvelle force, d’une nouvelle énergie. Ce cycle des Valais, ces romans de la Renaissance, même si l’on apprend que Dumas n'a pas baptisé ainsi ces romans, prouve, s’il en était besoin, que l’Histoire se transforme en or au contact de la littérature. Dumas ne congédie pas les historiens, il les invite à le lire, comme il les a lus, quitte à porter le fer dans la chair de ses romans, comme il invite les romanciers à ne pas le négliger, des romanciers à l’oreille ouverte à tous les propos à l’œil fin.




Nous sommes en 1844, Dumas publie au mois de décembre le premier feuilleton de La Reine Margot dans La Presse, trois mois plus tard ce roman est achevé et édité en volumes chez Garnier frères. Certes, il n’est pas seul aux commandes, il écrit en collaboration avec Auguste Maquet – Leur collaboration pour nos trois romans repose sur une véritable maïeutique : Dumas questionne Maquet sur la cohérence des scènes, mais lui donne aussi des directives pour souder les épisodes. À la fois maître d’œuvre, grand ordonnateur et décorateur, Dumas a le plus souvent le dernier mot, sauf quand l’urgence est telle qu’il doit déléguer l’écriture à Maquet. (2) Lire La Reine Margot, avec Dumas, c’est avoir un œil sur les intrigues de cour, les amours et les trahisons, l’autre sur une guerre qui n’a rien dissimulé de ce qu’elle était, une guerre de Religion, des guerres de Religion, entre catholiques et protestants, le tout porté par un incroyable savoir-faire romanesque, un savoir-être écrivain, où les dialogues sont les moteurs de l’action, où l’action trouve ses raisons dans les dialogues.

Le roman des Valois et de La Reine Margot, s’ouvre le dix-huitième jour d’août 1972 au Louvre, la cour y célèbre les noces de Marguerite de Valois avec Henri de Bourbon, roi de Navarre, ce n’est pas un amour qui les lie, mais une alliance, c’est la religion réformée qui épouse le pape, il s’achève sur la mort de Mme de Sauve, l’amour d’Henri, une étoile se meurt, une autre dans le ciel brille, la destinée d’Henri IV s’écrit dans le ciel de Paris. Entre le funeste destin de Mme de Sauve et l’accession au trône de France d’Henri de Bourbon, douze ans passeront. Mais nous n’en sommes pas à ce point de gloire, mais à celui d’un déchainement de violence des catholiques contre les huguenots dès le premier coup du beffroi de Saint-Germain-l’Auxerrois.

L’édition de ces trois romans vibrants et virevoltants d’Histoire, d’amours, d’amitiés et de trahisons rassemble pour notre plus grand bonheur de savoureux savoir, c’est aussi ce qui fonde l’importance de cette collection unique, notamment des pages de l’Histoire universelle (1607 / 1609) signées Jacques-Auguste de Thou, et Agrippa d’Aubigné, et d’autres regards historiques qui ne trahissent pas les raisons du romanciers, mais les éclairent.

On a en lisant Dumas, toutes les plus justes raisons d’aimer le XIX° siècle, l’art romanesque, y était celui du feuilleton qui se découvrait dans les journaux, Dumas y était passé maître, avant qu’un éditeur ne s’en empare, en notre temps, les feuilletons populaires ont disparu des journaux, mais les éditeurs persistent et c’est heureux, à offrir aux lecteurs curieux, ces effervescences romanesques.


« Henri III debout, avec cette majesté suprême que lui seul peut-être trouvait en de certains moments dans sa nature si étrangement poétique, Henri III arrêta le duc dans sa marche (le duc de Guise) par un geste souverain qui lui montrait le cadavre royal sur le lit froissé par l’agonie (Charles IX). »

Les Quarante-cinq


Philippe Chauché


(1)         https://www.lacauselitteraire.fr/le-vicomte-de-bragelonne-alexandre-dumas-en-la-pleiade-par-philippe-chauche

(2)         Écrire en collaboration – Alexandre Dumas et Auguste Maquet – Sylvain Ledda

jeudi 15 octobre 2026

Le Palais de François-Henri Désérable dans La Cause Littéraire


« Au début, on crut à de l’esbrouffe. Certains haussèrent les épaules : le gamin avait dû mémoriser une liste d’arômes et maintenant il les débitait mécaniquement sans même les sentir. Mais à mesure qu’il égrenait les arômes se produisait une chose étrange : chacun portait son verre à ses narines, ou bien en buvait une gorgée, et reconnaissait alors ce qu’il venait d’entendre. »

Le Palais est l’éblouissant roman d’Arun, un enfant qui deviendra le plus exceptionnel nez du monde de l’œnologie, un surdoué du vin, un héros de la dégustation, un découvreur unique d’arômes, un enfant adopté en Inde par une famille bourguignonne, qui portera la Bourgogne au cœur et aux lèvres. Rien ne lui échappera, les vins de Bourgogne, comme ceux du Bordelais, les vins de lointaines contrées, vins rares, disparus depuis longtemps des mémoires vigneronnes, comme ceux que la jeunesse fait encore douter de leur avenir en bouteille.

Il découvre ce don en goûtant discrètement quelques vins dans le restaurant de son père adoptif, puis de verre en verre, de dégustations en caveaux, son savoir unique éclatera au grand jour – Voici comment faisait ce gosse : il avait lu le Grimoire du temps. Et il ne s’était pas contenté de le lire, il l’avait appris par cœur. Tout aurait pu ainsi continuer, de saisons en saisons, de vendanges en vinifications, mais c’était sans compter sur l’imaginaire vertigineux de François-Henri Désérable. Il y aura une première escapade d’Arun et sa complice Margot, fille d’un artiste viticulteur, de domaines en domaines, de châteaux en châteaux, pour le bonheur de leurs palais et l’étonnement des vignerons qu’ils croiseront – … en chemin, ils rencontrèrent des hommes et des femmes qui n’étaient pas seulement des artisans de la terre, mais de véritables artistes. Puis Arun, sans trop que l’on sache pourquoi, va disparaître du monde de ses proches, se volatiliser comme la part des anges, ce vin qui s’évapore des pores du bois des tonneaux. Il traversera l’Europe, dégustant ce qu’il y avait de plus étonnant, surprenant, éblouissant, puis il y eut l’Amérique latine, l’Afrique du Sud, l’Australie et la Nouvelle-Zélande, il planta des vignes aux Marquises, mais pour la première fois de sa jeune carrière d’aventurier des vins, il échoua à inventer son vin, alors revint sur les traces de son enfance au pied d’une montagne d’ordures, où survivent les enfants perdus. Enfin, pour ne pas tout dévoiler de ce foisonnement romanesque, il y eut les Etats-Unis, une aventure nouvelle s’y nouait, et l’imaginaire d’Arun, son savoir-faire, le transforma en un collectionneur unique. Les vins peuplaient ses rêves, son imaginaire, il leur offrait une deuxième vie, un rayonnement exceptionnel.

« La robe avait la couleur rousse de la tuile brûlée par un été perpétuel, on aurait dit Sienne vue du ciel, par un matin sans vent ; le nez était d’une pureté désarmante : concentré, sans aucune note de poussière, exhalant des arômes de caramel chaud, de sucre brun, de raisin sec ; le vin déployait d’emblée une symphonie magistrale : les fruits des bois, pleinement mûrs mais vibrants, pleins d’éclat, de tension et de vie, mais aussi les épices, la cannelle, le clou de girofle, et cette touche légèrement fumée, presque cendrée – un feu de bois dans une maison de campagne. »

Les grands livres, tels les grands vins ne sont que subtils équilibres, équilibres entre l’art du récit et le style ; les tanins, tels les adjectifs restent discrets, ils ne s’imposent pas, et s’ils épousent les lignes du roman, nous éclairent, mais ne l’encombrent pas, ils ont la légèreté des arômes des vins dégustés. Je me souviens qu’à plusieurs reprises, Philippe Sollers, nous invitait à lire un roman à haute voix, à voix portée, sonnante et inspirante, pour que le livre se dévoile, Le Palais, peut se lire ainsi, et cela ne trompe pas. Ce roman offre une magistrale symphonie littéraire, une plongée exceptionnelle dans l’art du roman, de sa dégustation ; comme le vin, lorsque l’on prend son temps, le roman se livre avec toutes ses surprises et ses richesses. Grand roman composé, comme le disait également Sollers, comme l’on compose un vin, les vignerons possèdent, certains sans le savoir, le don de la composition, il en est de même de l’art romanesque. Si l’on ne devait retenir qu’une seule région viticole que visite ce roman, ce serait la Bourgogne, qui a adopté Arun, et Le Palais nous offre une éblouissante encyclopédie romanesque de ses vins ; entre chaque page, on déguste tel ou tel vin que l’auteur nous offre, verres à la main. C’est cette encyclopédie, mais mille fois plus riche que cache Arun dans son cerveau, une bibliothèque invisible, que lui seul convoque. Souhaitons pour le moins, que Le Palais, s’invite à votre table, vous irez de surprises en bonheurs, vous prendrez votre temps pour le déguster, vous plongeant vous aussi dans le Grimoire du temps qui irrigue ce roman d’exception.

Philippe Chauché 


mercredi 14 octobre 2026

Les rêves ne veillissent jamais de Gérard Guégan dans La Cause Littéraire


« Dans Rio Bravo, en 1959, il avait trouvé sa silhouette définitive. Il était la justice et la rigueur, l’ours qui faisait fondre le cœur des femmes et qui, trois ans plus tard, se sacrifierait pour l’une d’elles (L’Homme qui tua Liberty Valance) en lui offrant la légende au lieu de la vérité. »

Comme certains romans, Les rêves ne vieillissent jamais. Notre mémoire fertile et joyeuse leur offre une lumineuse réception. Ce court et brillant petit livre est un album de souvenirs que Gérard Guégan feuillette pour nous et pour lui. Il y a les années politiques, les années cinématographiques, celles de d’éditeur et de l’écrivain observateur de l’Histoire et façonneur d’histoires, elles se croisent et se nourrissent tant cet homme, témoin d’un monde ancien, a vécu mille vies, mille rencontres et mille passions. Nous sommes à Marseille, où l’auteur est né et a fait ses premières armes d’amateur de cinématographe, terme préféré à celui de cinéphile, au ciné-club il croise Alexandre Astruc venu y présenter La Splendeur des Amberson, et se met en route une machine à admirer : Nicolas Ray, Richard Brooks – Plaidoyer en faveur du relatif, son cinéma était aussi le cinéma de l’éclatement des chairs et du naufrage des sentiments -, Robert Aldrich et Samuel Fuller, des cinéastes qui suscitaient à cette époque quelques amusantes passes d’arme dans les revues spécialisées, Les Cahiers du Cinéma et Positif.



Les rêves ne vieillissent jamais est aussi le livre des rencontres intenses ou brèves, des amitiés, des liens tissés qui se sont parfois distendus : Jean Eustache – Nous raffolions aussi de la Série noire, des hussards (Blondin et Nimier auxquels j’avais ajouté Vailland) et du Céline de l’après-guerre. -, Michael Cimino, Jean-Daniel Pollet, ou encore à Carmel, entre restaurant et pêche au gros, Clint Eastwood. Ces instants volés au Temps retrouvé sont admirables, touchants, vivifiants, tant ils évoquent, ces films vus et parfois revus dans des ciné-clubs, à la télévision du dimanche soir, ces cinéastes admirés, ces acteurs qui faisaient d’un regard, d’une présence à l’image, fondre la pellicule, ce qui est aujourd’hui inimaginable à l’ère du numérique. Le talent naturel de Gérard Guégan, le faisait ainsi passer de Godard à Aldrich, de Bergman à Stallone, de John Ford à John Ford, à tout seigneur tout honneur. N’oublions pas ces acteurs qui s’affichent sur la couverture du livre, qui ressemble d’ailleurs à une affiche de cinéma : Judy Garland – Je veux bien crever mais en dansant, et sous tes couleurs. -, John Wayne qui l’accompagne, comme nous accompagne celui que l’on surnommait The Duke à juste raison, Robert Mitchum, et Rita Hayworth, quatre cartes maîtresses du plus beau des jeux américains que l’on puisse avoir en main.


« Il est des films dans lesquels on s’installe pour la vie.

Johnny Guitare est l’un de ces films. Comme le sont Toni, La Prisonnière du désert, Voyage en Italie et Les Mistons.

C’est que chacun d’entre eux, à sa manière, dans sa couleur, fait corps avec l’intimité la plus secrète, la plus exigeante. »


La grâce de ce livre, c’est qu’il fait corps avec notre intimité la plus secrète. Les films ici évoqués font partie de notre mémoire, et Gérard Guégan avec le talent qu’on lui connaît les fait surgir, revenir non comme des fantômes effrayants, mais comme d’heureuses apparitions, les films comme les livres qui nous ont traversé comme des flèches ne s’effacent jamais, ils sommeillent parfois, et des écrivains les réveillent, les révèlent. Gérard Guégan est un éveilleur au style vif, et le lecteur ne peut qu’en profiter, et s’en réjouir.


Philippe Chauché



dimanche 9 août 2026

Rachilde dans La Cause Littéraire

 

« Notre provinciale monta à Paris, et se fit un nom de ce « Rachilde », comme d’autres avaient, en leur temps, hissé un étendard à deux syllabes. Rachilde comme Stendhal. Rachilde comme Molière. Rachilde comme Voltaire. Rachilde comme Racine.

Encouragée par Victor Hugo lui-même, elle se donna l’orgueil d’écrire en future professionnelle. »

Rachilde et l’Histoire-Monstre des frères épicènes – Gérald Duchemin.


« Le cabinet de toilette de Paul-Éric de Fertzen, somptueux comme un boudoir de reine, était ouaté de portières égyptiennes, où rutilaient, sur un fond d’azur assombri, un ciel reflété par le Nil au crépuscule, les lourds scarabées d’or. Il se meublait d’un grand lavabo de marbre vert et d’une vaste armoire, en bois de cèdre, travaillée à jouir, ornée de volutes de nacre dont les pâleurs translucides donnaient l’illusion de la voir peu à peu s’envelopper d’un rayon lunaire. »

D’où vient Rachilde dont les Editions du Chat Rouge rééditent ce roman époustouflant ? Du continent littéraire du XIX° siècle, un continent dont parfois certaines régions romanesques sont oubliées, pour mille raisons littéraires, plus ou moins raisonnables. Son nom : Mathilde Eymery, née en 1860 à Château-l’Évêque prés de Périgueux. C’est à la suite d’une séance de spiritisme qu’elle prend le nom de Rachilde, après être entré en relation avec un gentilhomme suédois de la Renaissance dénommé Rachilde ; beau songe, ne saurait trahir, si le spiritisme est un songe. Ses premiers romans sont admirés et font sensation, nous raconte avec finesse Gérald Duchemin, elle devient une étoile pour les Décadents lecteurs de Baudelaire et d’Edgard Allan Poe, on ne saurait mieux choisir comme compagnonnage littéraire. Son art littéraire, sera lié à celui de jouer sur les ambiguïtés sexuelles, les amours croisés et les séductions électriques et excentriques, en ces temps, on ne parlait pas de genre et l’on ne féminisait pas les mots et les lettres, on pouvait jouer et se jouer des apparences, sans en faire toute une histoire. Les Hors Nature paraît pour la première fois en 1897, c’est cette édition du Mercure de France qui s’offre aujourd’hui à nous, avec la brillance de ses excès et les éclats de ses dialogues. Le roman incruste définitivement dans la littérature l’histoire pour le moins tumultueuse et riche de mille surprises de deux frères, Paul le cadet, et Reutler l’aîné, deux aristocrates, l’un aux étourdissants attirances féminines, à l’art consommé du travestissement, l’autre, figure protectrice de son jeune frère, préférant l’étude et la réserve, aux invitations mondaines et débridées, à cela s’ajoute une passion, pour ne pas écrire un amour, qui les lie à jamais, y compris dans les colères et les excès. Le monde des frères est luxuriant, brillant de soies et d’or, mais aussi de mots qui s’envolent et ornent les commodes et les canapés, comme autant de décors, le monde comme représentation volage, l’aristocratie en mouvement.

« Icône à la fois royale et divine, profane et sacrée, toute la personne de cette femme semblait figée en l’or et les joyaux, comme celles qui ne savent pas ployer la taille, on l’habitude souveraine de ne même pas  se pencher sur les génuflexions des passants. Oui, c’était bien une icône byzantine ; et quand elle tourna, du côté de Reutler épouvanté par son profil de camée dur, ses yeux bleus d’acier flambant dans l’ombre du koheul, sa bouche rouge aux luisances de corail, il eut l’impression atroce de voir vivre une statue. »

À lire Les Hors Nature on est ébloui par une telle richesse, une floraison stylistique qui nourrissent ce roman oublié, on reste enivré par tant de couleurs et de formes, par ces histoires captivantes et étourdissantes. Le même éblouissement ressenti lors de la première lecture de La Recherche, on devient et c’est heureux en ces temps, comme chez Proust, un lecteur captif et captivé par tant d’imaginaire narratif. Ajoutons que Rachilde excelle dans l’art du dialogue entre les personnages, vifs, pétillants, éblouissants, ce sont des machines à faire éclore des histoires, dans celui de la description des scènes extravagantes qu’elle imagine. Son style est une ode à l’art du roman, qui ne craint ni les joies du classicisme, ni celles des transgressions et des outrances de ses personnages, bouffons comme le directeur de théâtre ou touchants par leur profonde vérité comme Jorgon le majordome fidèle et attentif. Si la vie est un songe, il y a fort à parier qu’il s’abreuve aux histoires étourdissantes qui peuplent Les Hors Nature, aux côtés de celles de La Recherche, Proust et Rachilde sont les deux faces d’une même médaille de bronze frappée aux couleurs du style. Plus que jamais le roman est le miroir où se reflètent les mille facettes du monde.


Philippe Chauché 

lundi 3 août 2026

Gilles Lapouge et Eric Poindron dans La Cause Littéraire

 


« Chaque jour, j’écrivais et nous confrontions cette vie imagée. Gilles reprenait le stylo, précisait, ajoutait une anecdote et me rendait le texte. Comme une amitié à quatre mains. À la fin de cette aventure, Gilles me confia en lisant le manuscrit : “Quand tu racontes ma vie, c’est encore plus beau que si c’était ma vie”. Ce qui n’était pas très compliqué avec une telle vie » (Éric Poindron, Préface).

« À force de fréquenter mes timbres, leurs fruits, leurs oiseaux-mouches, leurs capitales, et les tampons appliqués des facteurs du Congo belge ou du Balouchistan, je m’étais confectionné un projet de carrière. Je serais exotique ».

Gilles Lapouge fit donc carrière dans l’exotisme, sa vie s’y conjugua, de Digne à Dellys et Oran en Algérie, de Marseille à Aix-en-Provence, puis de Paris à São-Paulo, et de São-Paulo à Paris, auxquels on peut ajouter mille autres destinations pour ce « voyageur étonné » et qui n’a cessé de nous surprendre et de nous étonner par ses romans et ses récits.

Éric Poindron l’a donc écouté, longuement écouté se racontant et racontant : son enfance, le Brésil, ses livres, et les écrivains admirés et admirables. Écouter un écrivain n’est pas chose simple, il faut savoir s’effacer, se glisser dans le miroir de sa vie, tout en s’apercevant, au fil de la plume, de la main qui écoute, que deux vies se répondent, se font écho, deux regards affutés et malicieux, pour notre plus grand plaisir. Il y eu donc l’enfance, heureuse, et éclairante, il y eut l’apprentissage du journalisme, et sa fidélité au O Estado de S. Paulo, que la mort seule séparera, et la découverte des livres, des écrivains, car écrire c’est aussi ne pas perdre de vue ses fidélités et ses passions littéraires : Cervantès, Don Quichotte est un lecteur enragé ; Jean de La Fontaine, Le miracle du XVIIe siècle ; Marcel Proust, Jules Verne, Faulkner (le plus grand), Hemingway, l’ami Nicolas Bouvier, et Jean Giono, son compagnon des géographies imaginaires, « Un jour, dans quelques siècles, la Haute-Provence recouvrira exactement les géographies émerveillées de Giono ». Et puis il y a les livres de Gilles Lapouge, d’un Soldat en déroute (1963) à l’Atlas des paradis perdus (2017), et à chaque fois, Gilles Lapouge entre en piraterie littéraire, qu’Éric Poindron, autre pirate des Lettres, s’est piqué d’éclairer en quelques lignes à la fin de l’ouvrage.

« Gilles Lapouge aime à prendre la planète entre ses doigts et l’observer avec sa propre loupe déformante, en entomologiste incongru, comme Jean-Henri Fabre le faisait d’une cigale de Provence ou d’un scarabée inconnu » (Éric Poindron, Préface).

« Contrairement à l’Ecosse ou à la Roumanie, l’Amazonie n’a pas besoin de poètes romantiques, de donjons sinistres ou de pluie pour convoquer les spectres. Un soleil éteint, une rivière vaporeuse, les scintillements de la nuit suffisent pour que des troupeaux de fantômes apparaissent ».

Robinson des improbables est une nouvelle édition revue et augmentée du livre Gilles Lapouge, en toute liberté, paru en 2015, un nouveau livre. Depuis, Gilles Lapouge nous a quitté en 2020, et l’écrivain qui aimait le goût du souvenir aurait eu 100 ans l’an dernier. Ce Robinson des forêts, des rivières, des cafés et des bibliothèques est un admirable conteur, qui aimait la saveur des mots et de la vie, ses romans en témoignent, comme ils témoignent de sa passion de l’Histoire, d’une Histoire qui vivifie toutes les histoires qui peuplent les mémoires de ses lecteurs. Gilles Lapouge était un géographe qui inventait, comme son ami Éric Poindron, des routes, des rivières, des forêts imaginaires, couplées aux cartes d’explorateurs et d’aventuriers, qui dessinent des contrées à découvrir et à aimer et évidemment des livres, ces bouées du grand large.

 

Philippe Chauché

samedi 25 juillet 2026

Valentin Retz dans La Cause Littéraire


 

« Puisque les vraisemblances valent simplement pour ce que l’homme connaît déjà, alors que nous devons compter avec tout le réel – le lourd, inaccessible et prodigieux réel. Ce qui implique de changer à l’écoute du mystère, de se laisser pétrir, de faire confiance à son étoile, comme je vais à présent le raconter dans le détail. »

La longue vie – Valentin Retz

« Le caractère le plus inattendu de l’éternité est donc la vivacité. C’est d’un vif mouvement que la mer se mêle au soleil. »

La Deuxième Vie – Philippe Sollers (1)

Philippe Sollers fut l’éditeur, dès 2008 de Valentin Retz, qu’il publia à quatre reprises, dans sa collection L’Infini des éditions Gallimard. La longue vie porte la trace de cette fidélité de l’auteur à son éditeur, à son ami ; Les écrivains sont des voix qui résistent à la mort, note-t-il, dans une vibrante inspiration. Ce roman est cette voix qui résiste à la mort, non pour prolonger indéfiniment la vie, c’est l’un des objectifs de Nikopol, l’un des personnages du roman, mais pour porter par les mots les vibrations d’une vie passée, ici, celle de Philippe Sollers. Valentin Retz inscrit l’instant où avec d’autres écrivains il entoure et accompagne la dépouille de Philippe Sollers, en un décalage existentiel. C’est ce décalage existentiel qui occupe le cœur du roman, le temps où les hommes, ici les personnages n’évoluent pas à l’intérieur du temps, mais par un retournement très théologique, c’est le temps qui évolue à l’intérieur des hommes et des personnages, comme s’ils étaient de tous les temps, présent, passé et futur. Ce rapport au temps est  bien le moteur des personnages de La longue vie, le narrateur, écrivain, aumônier à la prison de la Santé, Nikopol, chercheur, scientifique de grande renommée, porté par le projet d’allonger, allonger, allonger la vie des hommes dans le Projet Éternité, et dont la vie va basculer après qu’il eut percuté en voiture un inconnu, qui le conduira sur ses traces en Grèce, et enfin Apollos disciple de Jean le Baptiste, et donc de Jésus, les trois se liant par des connections romanesques intemporelles que dévoilera Valentin Retz, comme si le temps extérieur n’avait pas de prise sur l’Histoire et les histoires humaines et romanesques. Comme si les personnages de La longue vie étaient habités de ce vif mouvement du temps intérieur, cette vivacité qui est, pour citer Sollers, le caractère de l’éternité, et donc de la deuxième vie inspirée, qui aura ici la Grèce comme destinée.

« Les sonorités araméennes avaient vibré dans le vide et, lui qui ne connaissait que le grec pris conscience que durant tout le jour il avait écouté discourir Jean, alors qu’il n’entendait rien à sa langue. »

Si les écrivains sont des voix qui résistent à la mort, Valentin Retz prouve dans ce roman que le style rend incandescent, et fait des miracles. Une certitude, qui n’est certes pas nouvelle, mais qui ici est à l’œuvre de la plus belle et la plus aventureuse des manières, le style met en accord la concordance des temps des trois personnages du roman. La force de La longue vie c’est la mise en œuvre de la synchronicité dans l’histoire de ses personnages, même si l’un d’eux l’auteur, est comme l’on dit dans la langue de la mer à la manœuvre, les deux autres personnages, le chercheur qui croit à l’immortalité du corps, le témoin du passage sur la terre du Nazôréen et de ses miracles, ils cheminent tous les trois sur les sentiers qui conduisent aux murs priants du sommet du mont Athos. Loin, loin, très loin de l’écrivain, et de ses personnages, la nature s’enflamme, la guerre fait rage à deux pas de l’Europe, le monde galope, comme un cheval fou vers sa perte, le roman ne cache rien, il concentre en son ventre une vibration, la même ressentie depuis que l’homme écrit des livres que le temps n’a pas effacé, une vibration qui illumine le narrateur, Nikopol, Apollos et en sa demeure d’Ars-en-Ré, Philippe Sollers, le plus grec des romanciers français.


Philippe Chauché




(1)         https://www.lacauselitteraire.fr/la-deuxieme-vie-philippe-sollers-par-philippe-chauche

https://www.lacauselitteraire.fr/une-sorcellerie-valentin-retz-par-philippe-chauche

vendredi 24 juillet 2026

Marc Pautrel dans La Cause Littéraire


 « J’ai la chance de travailler avec l’un des plus grands romanciers vivants, tout à la fois auteur et éditeur depuis soixante-ans, un cas unique dans l’histoire littéraire, d’ailleurs célébrissime, et un homme de si précieux conseils pour moi depuis une quinzaine d’années que nous nous connaissons ».

« J’ai comme perdu ma sœur. Je ne sais pas si je la reverrai un jour. Je l’espère, mais je n’y crois pas vraiment. Trop de petits drames de l’enfance handicapent les adultes. J’ai été sauvé par miracle, enlevé par les phrases et protégé par elles, celles des autres puis les miennes. Elle, elle a dû se battre dix fois plus, et contre des dangers bien plus grands ».

Un merveilleux souvenir est publié par Philippe Sollers, dont le nom n’est jamais nommé dans ce merveilleux petit roman, mais dont la présence l’irrigue. Il accompagne l’écrivain depuis bien longtemps dans L’Infini, la Collection qu’il dirige avec toute la finesse d’un capitaine de corvette et d’un grand lecteur de la haute mer, depuis L’homme pacifique en 2009 – C’est un homme qui parle sans arrêt, et sans doute même parle-t-il tout seul chez lui. Mais il ne veut pas seulement parler, il veut raconter des histoires –, en passant par Un voyage humain, Polaire ou encore Le peuple de Manet, son petit livre sur Ozu (1), jusqu’à ce très vif roman familial où un drame ancien rôde et nous échappe.

Un drame qui ne sera jamais dit, jamais raconté, jamais romancé ; son éditeur protecteur, y voyant un risque majeur pour l’auteur et l’éditeur, le risque d’un procès et d’une condamnation, pour « injure », « diffamation » ou « atteinte à la vie privée ». Marc Pautrel racontera cette histoire de famille, de ses grands-parents, de sa sœur, de ses nièces, en faisant disparaître les profondes raisons de la séparation d’avec sa sœur, de l’absence de ses nièces, en gommant le Mal qui est secrètement au travail dans cette histoire. Libre à nous de l’imaginer, d’écrire entre les lignes du roman, celui qui est resté à quai. Ce qui s’offre à nous c’est le bonheur, la trace heureuse des souvenirs merveilleux, d’instants partagés avec la sœur du narrateur, instants paisibles dans la maison qui va elle aussi disparaître, emportée par la sauvagerie du temps. Les familles perdent souvent leur raison quand elles perdent leur maison – Une maison, c’est important, c’est comme un second corps entourant son propre corps. Merveilleux souvenirs également d’instants d’heureuses complicités partagées avec les nièces du narrateur, et instants miraculeux offerts par ses grands-parents, et puis la dégradation des corps vieillissants, l’éloignement, la chute, et les cicatrices qui ne refermeront jamais.

« C’est ainsi que les choses se sont passées, en quelque sorte, le bulldozer avançait contre toutes les personnes qui étaient reliées à moi par les liens du sang, et contre toutes les choses qui leur appartenaient, et ce bulldozer écrasait tout, écartait le moindre obstacle, les pierres, les arbres, les remblais de terre, les personnes, la joie ».

Marc Pautrel est un écrivain bien singulier, qui ne se laisse aller à aucun relâchement littéraire, à aucune manœuvre nombriliste et racoleuse, mais qui œuvre en musicien, en compositeur, c’est-à-dire en romancier (2). Un écrivain qui pèse chaque phrase, chaque accord, chaque mot, chaque note, qui croit à l’œuvre claire, à la ligne juste affûtée comme une lame d’acier de Tolède, au muscle fin de la phrase qui la rend plus forte, plus précise, merveilleusement concise et romanesque. Son dernier roman est très court, et très intense. L’écrivain a misé sur la vie heureuse, comme l’on fuit le malheur (3), misé sur les souvenirs romanesques les plus enchanteurs, laissant l’empreinte du Mal se deviner, sans que l’on ne puisse le dessiner avec précision, c’est cela qui fait aussi la force et la grâce de ce roman, qui le protège du malheur. Les romans inspirés œuvrent ainsi pour la beauté, et la vie heureuse, ils sauvent l’écrivain et ses lecteurs.

 

Philippe Chauché

 

(1) https://www.lacauselitteraire.fr/quelques-questions-a-marc-pautrel

(2) « Je reçois dix ou douze manuscrits par semaine. Je vous assure que c’est vite vu. Il y a une voix ou pas premièrement, deuxièmement, il y a une composition latente qui se reconnaît, ce n’est pas seulement de savoir si c’est bien écrit, c’est de savoir si c’est composé comme en musique », Philippe Sollers : https://www.lacauselitteraire.fr/la-cause-de-philippe-sollers-par-philippe-chauche

(3) « Le vent est toujours favorable quand on fuit le malheur » Sophocle, citation qui ouvre ce roman.