mardi 19 octobre 2021

Wonder Landes d'Alexandre Labruffe dans La Cause Littéraire

« Dans le brouillard du temps, 
un fragment de forêt perdu dans les Landes. 
Souvenir d’un monde enfoui ». 
« Masque, en latin médiéval, “masca, maska”, 
c’est : la sorcière, le spectre. 
Mon frère est un spectre ». 

Wonder Landes est à la fois un roman de la crainte, celle de la disparition du père, et d’une nouvelle déflagration générée par le frère Pierre-Henri, aux identités multiples et volatiles, un frère flou, que l’on dira fou. Le roman des mensonges, des doutes, des découragements, et des saisissements lors du retour sur les chemins et les terres d’enfance, les chemins d’une reconquête familiale. Dans ce roman, le narrateur devient le père de son père et celui de son frère, il est celui que l’on appelle, celui que l’on oublie, celui que l’on trahit, celui qui doit s’acquitter des dettes et des mensonges de la famille. 
Au cœur de Wonder Landes, l’incarcération du grand frère, pour des délits et des crimes, un père qui hésite entre la survie et la mort, et le narrateur qui devient le confesseur de l’un et de l’autre, le phare qui sauve du naufrage dans la nuit, sans qu’il ne soit jamais assuré qu’on ne le trompe pas. Comme son titre l’indique, Wonder Landes est un roman fait de merveilles, de situations étranges, de surprises romanesques, même dans les pires turbulences, le narrateur résiste, comme résistent les arbres aux sautes des vents. 
Qui est vraiment Pierre-Henri, qui se fait aussi appeler notamment Pierre Labruffe, Henri Devaux, Henri Wu ? Qu’a-t-il vraiment commis ? Où s’est-il caché et avec quels complices ? Comment son père a-t-il put devoir tant d’argent ? Wonder Landes pose plus de questions qu’il n’apporte de réponses, le roman interroge ces hommes et leurs histoires fantasques, sous le regard du narrateur, ce jeune frère, vigile romanesque landais amoureux de Kim, une piquante coréenne qui comprend très vite ce méli-mélo drame familial. 

« Ça fait douze jours que je suis dans les Landes, et quelque chose se rouvre en moi ». 

« Cette affaire familiale m’a éloigné du temps, 
ou plutôt m’a… plongé dedans, 
dans le magma délavé de ma mémoire. 
Fragments, brides, miettes, 
d’images, de visions, d’émotions, 
où tout se mêle : présent passé futur ». 

Alexandre Labruffe sait, et cela se lit et s’entend, que pour réussir un roman, il convient de faire vivre ses personnages, avec leurs doubles voire triples vies, leurs dérobades, les douleurs cachées, les mensonges, leurs manipulations, mais aussi leur force et l’attrait qu’ils déploient. Il sait aussi faire vivre une terre, ces chemins, ces bois, ces animaux sauvages qui s’aventurent dans le regard des hommes, ces odeurs, ces Cercles landais (1), où se refait le monde et la vie des villages, où naissent des Odyssées. Il sait enfin être attentif au style, aux styles, les mêler, les faire rebondir, et les croiser : descriptions, dialogues, échanges insensés de SMS qui sont des SOS, éclats poétiques. Son roman joue et se joue des tensions, des séismes et de l’amour qui ne dit pas son nom dans cette famille électrocutée par les courants de la vie. Même si la douleur et la mort rôdent, Alexandre Labruffe a le talent romanesque de faire se lever les disparus, de faire se lever la vie, comme la pâte d’un bon pain. Son roman tient de cet art artisanal où on laisse le levain transformer la pâte, lui donner de l’ampleur et une forme, comme se transforme le roman quand on sait le laisser reposer, pour qu’il pousse et possède cette saveur et cette légèreté qui en fait son originalité. 

Philippe Chauché 

(1) Les Cercles ont vu le jour vers 1830-1840, portés à l’origine par des notables gascons, en 1860 commerçants et artisans y apparaissent, puis ils se transforment et s’ouvrent à tous les habitants après le vote de la Loi de 1901. Implantés dans des villages des Landes ou encore de la Gironde, on s’y retrouve pour y lire le journal, échanger, boire un verre. Ils ont gardé des noms très politiques : Cercle de l’Union, des Démocrates (dans le roman), des Citoyens, de la Paix, des Citoyens. 

mercredi 13 octobre 2021

Insula Bartleby de Serge Airoldi dans La Cause Littéraire

« Toute la vie n’est qu’île. Insula. Un univers en réduction, un microcosme en mer. L’ambivalence de croire à la fermeté du sol quand tout n’est qu’eau fugace tout autour. Encerclante. Dangereuse. Mortifère. Mertifère ».

« La révolte de Bartleby est une música callada ou bien une soledad sonora, dans quelque nuit obscure jamais apaisée où ne vient aucun détachement, aucune illumination. La révolte de Bartleby ne sert à rien qu’à sa fin même ».

Insula Bartleby est un vibrant et pétillant hommage au roman d’Herman Melville. Un hommage construit comme un puzzle littéraire, où le lecteur croise citations et réflexions, traductions, et impressions de l’auteur sur ce livre étrange, qu’il n’a plus qu’à assembler pour voir apparaître un heureux petit roman tout aussi étrange que celui qui l’a inspiré.

Bartleby d’Herman Melville est aussi ce puzzle, où le lecteur est invité à rassembler ces pièces éparpillées, pour tenter d’en saisir la complexité, l’ampleur, la force d’inertie romanesque du scribe de Wall Street, de voir se dessiner son visage, son corps de clown triste, d’écouter avec grande attention les quelques mots dont il se déleste, et d’en saisir l’humour, comme s’il voyait Buster Keaton campant Bartleby et devenant en un tour de magie cinématographique le scribe de Melville. Serge Airoldi est un chef d’orchestre qui a, face à lui, traducteurs – ces œnologues des lettres – et écrivains, qui à leur tour jouent cette partition silencieuse, cette musique tue, silencieuse, écrivait José Bergamin dans La Solitude sonore du toreo (1), en écho au commentaire de Jean de la Croix sur Le Cantique des Cantiques, comme si Bartleby vivait dans la solitude sonore de son bureau-maison. Il s’agit de se laisser guider par une phrase qui est la phrase fondatrice de ce petit roman, I, would prefer not to, traduite là par : Je



préférerais ne pas
; ici : J’aimerais mieux pas ; ou encore : Je préférerais n’en rien faire ; et ainsi vont les traductions. L’auteur en a relevé dix, toutes à leur manière éveillent en cette langue l’écho de l’original, note Walter Benjamin, qui est lui aussi convié à cette évocation ludique. Les traductions devenant par miracle les échos du roman, de multiples échos. Insula Bartleby est à sa manière savante et savoureuse un écho, un ricochet sur l’eau qui semble calme, du roman de Melville.

« Qui sait où nous conduit Bartleby depuis le refuge de sa grotte, de sa glotte qui gratte et grippe le système ? Sa glotte qui s’interrompt. Qui rompt ».

« Je boutonnai ma jaquette, me redressai ; j’avançai lentement vers lui, lui touchai l’épaule et dis :

“L’heure est venue ; vous devez quitter les lieux ; j’en suis désolé pour vous ; voici de l’argent ; mais vous devez partir.

– Je préférerais ne pas, répliqua-t-il, toujours de dos.

– Vous le devez”.

Il resta silencieux » (Bartleby le scribe, Herman Melville, trad. anglais Jean-Yves Lacroix, Editions Allia).

Serge Airoldi a sous les yeux pour éclairer le roman de Melville, une bibliothèque des plus étourdissantes, des écrivains, des traducteurs et des commentateurs, qui ne manquent pas d’audace, comme l’auteur n’en manque jamais. Il saute de l’un à l’autre, tel un furet des lettres. La figure invisible de Bartleby se dessine page après page, ses mots, son retrait, et ses silences, ses mystères, sa résistance, non au système, mais peut-être à lui-même. Il ne se mure pas dans le silence, mais n’a qu’une phrase à la bouche, qui finit par le conduire en prison, où il n’a plus de mots. Un roman s’écrit face à un mur du silence, comme Bartleby rêveur, simplement arrêté là, sans pouvoir aller plus loin, comme avalé lui aussi par une baleine blanche, et ne pouvant que répondre aux sollicitations des humains qui ignorent tout de sa destinée : I, would prefer not to. A nous d’en déduire ce que l’on souhaite, à nous de l’interpréter comme on l’entend, à nous de prolonger cette énigme sans évidemment être sûr de pouvoir un jour en trouver le sens et la raison. Il n’est finalement pas très raisonnable d’écrire un tel roman, et encore moins de s’y prélasser, d’en faire un petit festin littéraire, Serge Airoldi n’est pas très raisonnable, c’est ce qui fait le charme de son livre.

Philippe Chauché

(1) « Musique pour les yeux de l’âme et pour l’oreille du cœur, qui est la troisième dont nous parlait Nietzsche, celle qui écoute les harmonies intérieures » (La Solitude sonore du toreo, José Bergamin, trad. espagnol, Florence Delay, Fiction & Cie, Seuil, 1989).

 http://www.lacauselitteraire.fr/insula-bartleby-serge-airoldi-par-philippe-chauche

vendredi 8 octobre 2021

Le mystère Richelieu de Philippe Le Guillou dans La Cause Littéraire

« À partir d’une simple allure, d’une démarche glissante, latérale, à partir d’une barrette cardinalice – plutôt que l’imposant chapeau à houppes –, à partir d’une forme, un triangle en mouvement, le peintre janséniste, unique portraitiste du cardinal a imposé un genre, de manière définitive. Il a créé l’esthétique du portrait de pouvoir ». 

Devant nous : un tableau signé Philippe de Champaigne où apparaît le cardinal de Richelieu, c’est cette apparition qui fonde Le mystère Richelieu, qui le nourrit et qui l’éclaire, comme nous éclaire Philippe Le Guillou, grand lecteur de l’épopée politique du cardinal. Arnaud Jean du Plessis de Richelieu eut un pied au XVIe siècle et son corps souffrant et glorieux se déplaça au XVIIe. C’est le siècle d’un homme qui embrassa le pouvoir, la gloire, suscita des jalousies, des ressentiments et des haines, qui brille dans ce livre. Le mystère Richelieu est le roman de ce pouvoir, le récit de cette épopée, de cet homme d’État, saisi au plus profond de son être par une « mystique de l’État », et c’est ce saisissement que décrit, que fait résonner Philippe Le Guillou, tout attentif qu’il est au parcours de ce religieux d’exception. L’écrivain le rencontre au Louvre, il est vivant sous le pinceau du peintre des bleus profonds et des rouges éblouissants, qui a inspiré tant et tant de peintres modernes – « … mon regard détaille le jeu des plis et des ombres de la cappa magna, la souplesse et la fluidité de sa doublure soyeuse… ». C’est cette même souplesse et cette même fluidité qui nimbe ce livre, qui nous fait toucher des lèvres le cardinal, sa main qui ne tremble jamais, nous fait entendre ses mots et ressentir ses maux. Il va donc avancer ses pions, dans ce jeu de la guerre et du pouvoir, qu’il découvre. Il va se faire des alliés et des ennemis, prêtre, évêque de Luçon, député aux États généraux de 1614, « Le règne de la raison doit commencer ici, la vie du droit ne connaît qu’un élément vital – clarté et intégrité », aumônier et surintendant de la maison de Marie de Médicis, puis ministre de Louis XIII, le premier de tous, car il a une double vue, il voit la France, il se voit la servir, et il va la servir. Il y aura le temps de la grâce, celui de la disgrâce, puis le retour, paré des éclats de la légende. Autre moment essentiel dans sa destinée, le siège de la Rochelle, un peintre le montre bras croisés face à la violence de la flotte anglaise, il poursuit sa guerre contre la Réforme et la bruyante noblesse, et imagine enfin une académie littéraire qui deviendra l’Académie française. 




« Le cardinal, comme dans les portraits glorieux de Champaigne, est toujours resté debout, seul, en mouvement, dans la majesté de la pourpre, parce qu’il s’agissait de ne surtout montrer à ses ennemis, et il n’en manquait pas, le moindre signe de faiblesse ». 

Le mystère Richelieu est un lumineux portrait de ce fondateur, de ce grand serviteur de l’État, de ce religieux à la main d’acier, dont les tourments, les accidents, les douleurs n’ont jamais altéré sa passion première : servir le roi et la France. Philippe Le Guillou, hanté depuis son plus jeune âge par cette figure romanesque, lui rend peau, sang, cœur et mots. Philippe Le Guillou inspiré par Philippe de Champaigne, fait littéralement vivre devant nous le cardinal en mouvement vers la gloire et la mort, c’est bien l’art du conteur qui, d’historien, se mue en romancier de l’Histoire de France. 

Philippe Chauché

https://www.lacauselitteraire.fr/le-mystere-richelieu-philippe-le-guillou-par-philippe-chauche

mardi 28 septembre 2021

Christian Laborde : Bonheur et Le Bazar de l'hôtel de vie dans La Cause Littéraire

« Le portail s’ouvre sur une vaste cour en cailloux, des cailloux de taille identique, serrés les uns contre les autres, des cailloux qu’on ne pourrait arracher bien qu’au ciment ne les scellât, des cailloux lisses et luisants que l’Adour et les gaves ont charriés dans leurs eaux bourlingueuses. Ils donnent à la cour l’apparence du lit asséché d’une rivière » (Bonheur). 
Bonheur fut d’abord un feuilleton de La Nouvelle République des Pyrénées, un feuilleton qui deviendra un roman, un roman qui n’est pas à l’eau de rose, mais à l’eau du Gave, un roman dont les mots roulent comme des galets. Bonheur est l’histoire de Julien Beausonge – un beau rêve, une belle chimère –, qui s’installe à Ossun dans les Hautes Pyrénées, le dernier repos de sa mère, à quelques roues de Tarbes. Ce n’est pas un retour aux sources, les sources elles jaillissent de la plume de Christian Laborde, mais une plongée dans le Sud : c’est-à-dire la douceur, les nuages qui freinent, les fantaisies du vent.
Un Sud, qui devient jour après jour sa boussole, un Sud où swingue le gascon, un Sud où l’on ne craint point de croiser, ici l’ombre d’un Cathare, là celle d’un troubadour, plus loin d’entendre la voix de sable et de pins de Manciet, ou encore celle des tambours de Lubat. L’apprentissage du pays se fait avec grâce et joie pour Julien Beausonge, pour le voir, il faut rouler sur son vélo, apprivoiser les collines et les côtes, le Plateau de Ger, comme il a apprivoisé sa maison, Le Petit Manoir. Il faut être présent à la langue et à ceux qui la font résonner comme un écho entre deux montagnes. Aux noms qui font encore frissonner les rues du village, aux histoires de familles, aux départs, aux fuites, aux envolées loin des Pyrénées. Il faut être présent à sa maison, à son Petit Manoir, ne pas froisser les histoires qui s’y sont jouées et qui s’y jouent, écouter le murmure des murs et des meubles, et leur silence. Leur âme irrigue Bonheur, comme elle irrigue les romans d’Henri Bosco, la transmission a eu lieu et elle est admirable. Tout pourrait ainsi durer des siècles, mais, car il y a un mais dans ce pétillant petit roman, un autre écho envahit les rues du village, maléfique, l’aménagement d’une porcherie industrielle et ses six mille porcs en batterie, alors la colère gronde comme l’orage dans les vallées pyrénéennes, et la foudre tombe ! 

« Il y a deux sortes de mots : les mots à plat, et les mots qui bougent. Nostalgie est un mot qui bouge, un mot plein de swing, de vie, de feu, avec cet “al” qui claque en son sein » (Nostalgie, Le Bazar de l’hôtel de vie). 

« Jouer de l’accordéon, c’est avoir le don d’accorder. Accorder en français de jadis, veut dire fiancer. Yvette Horner, sur scène, sur disque, avec son talent, sa virtuosité, son énergie, sa fantaisie et ses biscotos a fiancé le musette et le classique, La Marche des mineurs et Jean-Sébastien Bach, la java et le jazz uzestois de Bernard Lubat, la tradition et la nouveauté, la France et le monde entier, la musique et les lacets du col du Tourmalet » (Mots dits pour Yvette à la cathédrale de Tarbes, le 20 juin 2018, Le Bazar de l’hôtel de vie).




Bonheur est un conte, une lettre de mon village envoyée à la terre entière, lumineuse, brillante, révoltée, frizzante, comme on le dit d’une eau pétillante au pays de Dino Risi, un conte qui se termine dans le bonheur, pour les cochons et Julien Beausonge, un bonheur en entraîne d’autres. Le Bazar de l’hôtel de vie ressemble à ces bazars de notre enfance, ces commerces où l’on pouvait tout acheter : des bonbons, des pinces à linge pour faire du vélo, des vis et des écrous, du fil et des mouches pour la pêche, des élastiques, des étiquettes, des pièges à souris. Celui de Christian Laborde recèle des tchatcheries – l’ancêtre du Slam –, des poésies qui se chantent et se « gueulent » à Biarritz, à Aureilhan ou à Avignon, des compositions improvisées sur de petits carnets qui ne quittent jamais l’écrivain. Mais aussi des hommages, à Colette Besson – Besson, du latin populaire bissus, veut dire jumeau. Le 16 octobre 1968, sur la piste de Mexico, Colette Besson fut ce qu’elle demeure pour chacun de nous : la petite sœur jumelle du vent – et à l’éternelle Yvette Horner – Que faites-vous dans la vie, Yvette Horner ? Je fais atterrir la joie – ou encore Les carnets d’Avignon, pour raconter sur scène Claude Nougaro, c’était en 2016. 
On a beau lire Christian Laborde depuis des décennies, depuis plus de trente ans, savoir qu’il a au moins trois passions : la langue, les langues françaises et gasconnes, celle qui s’écrit et celle qui s’entend, s’écoute, celle qui swingue, qui sifflote, qui chante à tue-tête, la bicyclette, celle que l’on enfourche pour vagabonder et celle qu’enfourchent les héros du Tour de France (1), du Giro et de la Vuelta, celle qui rôde entre les buissons, à l’écoute des chouettes, des rossignols et des merles, la chanson, ou plutôt les chansons de Claude Nougaro dont la langue roule comme le Gave, et l’accordéon d’Yvette Horner qui s’accorde aux échappées belles du Tour. On a beau savoir tout cela, à chaque nouveau livre on est éveillé par surprise, et de surprise, éveillé de force, d’un savoureux savoir, de musiques, car ses livres s’écoutent plus qu’ils ne se lisent et quand ils se lisent, c’est à haute voix, comme s’il nous disait : « écoutez, dans ma besace, j’ai des romans, des mots qui filent d’oreilles en oreilles comme un ballon de rugby de mains en mains, et des histoires à dormir à la belle étoile à vous offrir, un vrai bazar ! Régalez-vous ! ». 

 Philippe Chauché 

(1) Les Editions du Rocher ont eu la bonne idée de rééditer dans sa Collection de Poche Le Tour de France de Christian Laborde, une somme passionnante (juin 2021, 496 pages, 8,90 €) 


vendredi 24 septembre 2021

Les Bourgeois de Calais de Michel Bernard dans La Cause Littéraire

« Le sculpteur continuait d’appuyer les pouces dans la glaise, de l’évider, l’amincir et la renfler du bout des doigts, y planter les ongles pour en extraire des rognures. À la surface, les ombres frémissaient, se déplaçaient ». 
« Il flairait l’odeur du plâtre frais, et du bout de l’index sentit un reste d’humidité. Il faillit le porter à la bouche. Il revint à son dossier et reprit sa lecture, jetant de temps à autre un coup d’œil sur la maquette blanche qui venait de bouleverser l’univers familier de son bureau ». 

Les Bourgeois de Calais ne pouvaient rêver meilleure évocation de leur histoire, de leur destin, et de leur seconde naissance. On ne pouvait rêver meilleur roman de la naissance de ce bronze devenu une légende et celui des hommes de passion qui l’ont inspiré et voulu. Les Bourgeois de Calais est le roman d’une passion, il vibre, et s’enflamme, comme l’était Le Bon cœur, cet admirable roman sur Jeanne d’Arc. C’est le livre d’une rencontre unique entre Auguste Rodin, géant aux mains magiques, à la vision éternelle, et à l’imagination rayonnante, et Omer Dewavrin, notaire et maire inspiré de Calais. Nous sommes en 1884, et c’est une année décisive pour le sculpteur, la mémoire, la gloire, l’Histoire de France et pour Omer Dewavrin qui a fait le voyage pour voir, écouter et convaincre Rodin que lui seul, lui seul pouvait redonner vie aux Bourgeois de sa ville. Eustache de Saint Pierre, Jacques de Wissant, Pierre de Wissant, Andrieu d’Andres, Jean d’Aire, Jean de Fiennes, ce sont les noms des six Bourgeois qui se livrent aux anglais pour délivrer leur ville de la faim et du siège militaire. Ils s’avancent et avec eux s’avance une certaine idée du sacrifice, qu’illumine Michel Bernard par la précision, la grâce et la force de son style. Auguste Rodin les voit : ils se dressent sous ses mains, six phares aux visages fiévreux, la corde au cou, c’est un cortège, une procession qui défie à jamais l’histoire de l’art, et l’écrivain en saisit la force tellurique, comme il saisit ce long et inouï combat avec le temps et les hommes, que mènent le maire, son épouse et le sculpteur. Il faudra six ans avant que les Bourgeois ne retrouvent leur ville, l’Histoire de France, et ne défient l’histoire de l’art. 




« L’un des personnages le fascinait en particulier. Le galeriste lui avait dit que c’était Jean d’Aire. Cet homme dont l’énergie se rassemblait dans sa seule volonté, la bouche serrée sur toute vaine parole, réprimant regret et plainte, mordant son angoisse, les mains crispées sur la grosse clé qu’il allait déposer avec sa vie aux pieds du roi d’Angleterre, cet homme-là était son parent ». 

« La Porte de l’Enfer attendrait. Dans la grisaille de cette fin d’hiver parisien, le sculpteur pétrissait ses Bourgeois. Il avait dressé face à leur destin ce groupe de notables du Moyen Âge, il allait maintenant donner une existence singulière à six hommes du passé, une vie à chacun de ces hommes sans portrait ». 

Michel Bernard est l’un des grands romanciers de l’Histoire de France, il n’écrit pas des romans historiques, mais signe des romans qui surgissent de l’Histoire et la font briller de mille feux parfois inconnus, toujours éblouissants. Un surgissement sans bruit ni fureurs, tout en nuances romanesques, en couches de couleurs et éclats de nuances, en frémissements. Ses romans ont le pouvoir de faire vivre et revivre sous nos yeux des héros singuliers. Ici un géant qui a révolutionné l’art de la sculpture – son Balzac est un géant qui s’impose tel un Dieu surgissant dans la nuit et auquel rien n’échappe, les Bourgeois de Calais des corps souffrants dotés d’une force admirable et bouleversante –, un maire habité et visionnaire, son épouse tout aussi bouleversée par ce qu’elle voit et devine, et tous les trois embrasés d’amitié. Dans ce dernier roman, comme jamais, les corps se font chair, corps de plâtre, puis de bronze, corps éternels, inoubliables. Quand Michel Bernard se laisse séduire par une histoire, un personnage, un artiste – Jeanne d’Arc, Claude Monet, Maurice Ravel, Maurice Genevoix –, et qu’il en fait un roman, le lecteur ne peut être qu’ébranlé par tant d’intensité, de grâce, de vérité. L’écrivain ne succombe à aucune sirène du verbiage contemporain, il poursuit, livre après livre, comme un compagnon charpentier, ses chefs-d’œuvre, fidèle à la langue de ses maîtres, comme l’était en son temps l’intransigeant Agricol Perdiguier (1), sur les routes de son Tour de France. Michel Bernard est un écrivain de la nuance, de la rigueur, et de la perfection. Dans ses romans, l’Histoire s’y ressource, s’y déploie et y renaît. L’écrivain est un grand témoin du Temps et de ceux qui l’ont illuminé. 

Philippe Chauché 

(1) « Dans le haut du cimetière, près du mur de clôture, je remarquai deux bien modestes tombes l’une à côté de l’autre ; sur la première, je lus ceci et rien de plus : Molière ; sur la seconde : La Fontaine !… Je fus ému, j’éprouvai je ne sais quoi… Rien de beau comme un beau nom, rien de doux comme le nom d’un homme de bien, de grand comme un homme de génie » (Agricol Perdiguier, dit Avignonnais la vertu, Mémoires d’un compagnon, La Mémoire du peuple, François Maspero, 1977). 

mercredi 15 septembre 2021

L'art de naviguer d'Antonio de Guevara et L'art de faire naufrage de Pierre Senges dans La Cause Littéraire



« La galère offre à celui qui s’y embarque le privilège d’être privé de conversation féminine, de mets délicats, de vins odorants, de parfums stimulants, d’eau fraîche et de bien d’autres délicatesses semblables qu’il pourra désirer à loisir sans jamais pouvoir en jouir » (L’art de naviguer). 

« … les écrits de Guevara s’affranchissent continûment du devoir de vérité que lui imposait, en principe, son statut de lettré. Les manquements à la vérité deviendront du reste sa signature la plus éclatante dans la mesure où ils assureront sa renommée d’auteur indigne » (L’art de galérer). 

Antonio de Guevara est secrétaire personnel et homme de confiance de Charles Quin, empereur d’Espagne depuis 1520, prédicateur royal, historiographe, lorsqu’il fait publier en 1539 L’art de naviguer, l’Arte de marear en castillan. Le siècle d’Antonio de Guevara, est d’or (1) depuis 1492, comme son style brillant, piquant et ironique. Cet art de naviguer devrait plus justement s’intituler l’art de rester à quai, d’ignorer mer et galères, et de ne pas mettre sa destinée sur les flots rugissants à la merci de la furie de la mer, des équipages, de capitaines, pilotes, espaliers, timoniers et matelots. Antonio de Guevara est un romancier avant l’heure, il joue et se joue des styles, du sens des mots et de leur agencement. Il invente des noms de philosophes et de corsaires, confond la proue et la poupe, et saute du récit historique où il flirte avec bonheur avec l’imaginaire, à l’aphorisme maritime. Impossible d’embarquer après l’avoir lu, sauf si on ne le prend pas au sérieux, mais souhaite-t-il l’être ? Embarquer dans une galère conduit aux portes de l’enfer : on y mange mal et peu, comme l’on y dort sur le bord des paupières, on s’y fait dépouiller et moquer, on y perd la santé, l’appétit, et peut-être la foi, on est occupé à regretter la terre ferme et ses bonheurs, et on y risque sa vie pour quelque aventure chimérique. 





« La mer est l’ennemie de tout ce qui contribue à l’existence des hommes : ses poissons sont flegmatiques, son air malsain, son eau salée, son humidité nuisible – et la navigation périlleuse » (L’art de naviguer). 

« Homère devait s’y connaître en naufrages, vécus sur le tas, admirés de loin en grignotant des pignons de pins, décrits dans ses poèmes où on ne cesse de boire la tasse – il évoque dans son Odyssée (au chant XXIII, pour tout dire) « le bonheur du naufragé qui arrive, tout couvert de sel, sur la grève lorsque la vague et le vent ont brisé son navire » (L’art de faire naufrage). 



Antonio de Guevara offre un précieux ouvrage sur les affres de la navigation, comme plus d’un siècle plus tard, le Quichotte de Miguel de Cervantès sera un tout aussi précieux livre sur les fourberies des romans de chevalerie, l’un comme l’autre, en jouent et s’en jouent. De la navigation pour l’un, de l’errance notamment sur les collines de la Mancha pour l’autre, et la sentence « la vie de la galère, Dieu la donne à qui la veut », qui conclut chacun des chapitres de L’art de naviguer, pourrait s’appliquer aux aventures de l’Ingénieux Hidalgo, « la vie d’errance, Dieu la donne à qui la veut ». Les éditions Vagabonde ont eu l’ingénieuse idée de proposer à Pierre Senges une suite, une échappée belle au livre d’Antonio de Guevara, une ritournelle, un ricochet littéraire. Il ne s’agit plus de naviguer, d’en rêver, ou de tout faire pour s’en passer, mais de faire naufrage, de s’en échapper ou d’en réchapper. Pierre Senges en lettré joueur et joyeux se pique au jeu du divertissement littéraire, marin et historique. Il s’est amariné et porte une attention particulière à l’art d’échouer, parfois d’échouer dans son naufrage, et à celui pour le naufragé de réussir à gagner une terre inconnue et y fonder une cité, une chance pour l’homme qui voulait être roi ou écrivain. Au début les naufrages sont sans mal attribués à la colère des dieux, Zeus, Poséidon, plus tard à Yahvé : dieu du souffle, de ciel d’orage, de pluie de cendre. Des dieux et des vents, que Pierre Senges rappelle à notre souvenir ou à notre ignorance : le garbino, le libeccio, le sirocco, la tramontane, et la bora, vent catabatique, capable d’abattre un aigle. Pierre Senges est un lettré affuté, comme on le dit d’un marin, qui ne craint ni le mal de mer, ni les naufrages, tant il en parle avec gourmandise. Quand la mer se lève, il convoque Ovide et Melville, ouvre son livre à Casanova et Lautréamont, invite Shakespeare et la Tamise de Falstaff, et vogue avec Swift et Ulysse. Le roman, est un art qui flirte avec les naufrages, et là encore Pierre Senges s’en amuse et nous en amuse. Son art de faire naufrage est réjouissant par les histoires qu’il invente ou pêche de-ci de-là. En sa compagnie, la navigation littéraire est une aventure, et à chaque page, un Nouveau Monde s’ouvre à vous, goûtons-le, comme l’on goûte les embruns et les alizés ou comme l’on pose son pied sur une terre inconnue, et ce roman en est une étonnante. 

Philippe Chauché 

(1) Le Siècle d’or prend naissance en 1492, c’est la fin de la Reconquista (la reconquête chrétienne), et celle de la présence arabo-musulmane en Andalousie, c’est l’année où Christophe Colomb découvre le Nouveau Monde et celle où Antonio de Nebrija publie la première grammaire en Castillan qui devient la langue officielle du royaume espagnol.

jeudi 9 septembre 2021

Une année de solitude de Didier Ben Loulou dans La Cause Littéraire

 

« Jusqu’à quel âge se sent-on immortel ? Sûrement jusqu’à ce que tu ne puisses plus avancer ni sentir les “onze encens de la beauté du monde” ».

« Être à Jérusalem, c’est avoir choisi d’être définitivement dans la rupture ».

« Tu es accompagné, lors de ton dîner ce vendredi soir, par un petit bouquet de fleurs sauvages qui poussent un peu partout en abondance : fleurs jaunes et oranges, capucines et mimosa. Elles tiennent conversation à ton âme et la tendresse de leurs pétales te fait sentir que la vie ne tient qu’à un souffle ».

Une année de solitude, c’est une année passée à écrire, à lire, à écouter, à parler, à photographier, une année virale qui semble durer un siècle. Une année qui s’ouvre un 12 janvier froid à Paris, un jour sans éclat, où les mots et l’amour s’envolent, les uns reviendront, l’autre qui le sait. Une année qui s’achève un an plus tard par une citation d’Hölderlin : Mais toi, tu es né pour un jour limpide. Une année de solitude à Jérusalem, ce lieu hors de tout, intermédiaire entre ciel et terre ; parfois cloîtré dans son bureau, sur sa petite terrasse, parfois arpentant comme il le fait depuis des années les rues de la vieille ville et ses collines.

L’écrivain-photographe est à l’affût du mouvement invisible des pierres sacrées, des lettres inspirées et inspirantes qu’il découvre sur les pierres tombales, souvent ouvrant un livre et notant dans son journal, une phrase limpide qui va l’accompagner toute l’année durant : Seule la pierre de Jérusalem m’apaise. Ce journal inspiré, parfois touché par la douleur et l’angoisse, est placé sous la haute protection de Benny Lévy, de son ami le vieux rabbi – Tout est miraculeux, même ce qui te semble naturel est de l’ordre du miracle –, du Rabbi Nahman de Bratslav, de Paul Celan, de Camus le méditerranéen, de Walter Benjamin, mais aussi du Zohar. Un bain révélateur d’écrivains et fixateur de livres fondateurs, éclairants, troublants, saisissants, qu’il croise à Jérusalem. L’écrivain-photographe habite sa ville, dont il connaît chaque rue, chaque place, chaque maison, et sa ville se livre comme une offrande, il y est chez lui, comme il est chez lui chez les écrivains qui l’accompagnent durant ce journal Infini. Didier Ben Loulou, quand le confinement ne l’astreint pas à faire le tour de son bureau, est un marcheur, un pèlerin qui se confond avec le paysage qu’il arpente, à sa droite un jeune berger arabe qui surveille ses moutons, à sa gauche un olivier millénaire qui abrite la mémoire de cette terre, dans le ciel un rapace veille sur lui, il arme silencieusement son appareil photographique, il peut viser, cadrer, il est invisible, comme le sont les penseurs Juifs qu’il lit en silence.


« Te tenir toujours là-bas au loin pour voir si tes rêves y sont ».

« Atteindre la clarté, voilà ce qui te motive le plus dans tes images ».

« Le vieux rabbi : De quoi a-t-on besoin dans cette vie ? De pain et de livres ».


Didier Ben Loulou a écrit son journal du deuil de l’amour, de l’amour en fuite, mais aussi un journal des passions vives, celles d’écrivains, de collines, de fleurs, de visages, de pierres, de villes, du Sud, et de phrases qu’il saisit, comme il saisit un visage ou le mouvement de la mer Méditerranée. Ce journal est une confession, un dialogue intérieur qui s’articule autour d’heureuses citations d’écrivains et de penseurs Juifs qui habitent sa vie errante, sa mémoire et les photographies qui l’accompagnent. Il a composé son journal avec l’attention d’un imprimeur-éditeur avisé et savant, choisi les polices d’écriture des citations, leur articulation, leur résonance, et ainsi, il fait parler son journal, pour nous faire voir ce qu’il voit et ce qu’il ressent. Une année de solitude est à l’image de la photo de couverture du livre : sol pierreux où quelques herbes poussent, un arbre recouvert de fleurs blanches, sous un ciel que se partagent nuages et éclaircies. Durant un an, les nuages ont assombri la vie de l’écrivain-photographe, mais sans que le bleu du ciel ne s’estompe. Durant un an, il a noté ses impressions, son ressenti face à la pandémie, et à sa vie un instant mise sur pause, recopié des citations et des confidences, cadrant sa vie, pour la réenchanter et sentir à nouveau les « onze encens de la beauté du monde ».


Philippe Chauché 


http://www.lacauselitteraire.fr/une-annee-de-solitude-didier-ben-loulou-par-philippe-chauche




mercredi 1 septembre 2021

Mon maître et mon vainqueur de François-Henri Désérable dans La Cause Littéraire



« Le ravissement a deux acceptions : celle d’enchantement, de plaisir vif, mais celle aussi d’enlèvement, de rapt. Et c’est précisément cela que depuis quelque temps Tina éprouvait, le sentiment d’être enlevée à sa propre vie : celle d’une femme qui aimait un homme, qui lui était fidèle, et qu’elle allait épouser ». 

Mon maître et mon vainqueur est un roman d’amour vif, éclairé de ravissements dans ses acceptions. Un roman de raisons, et de déraisons, un roman où le narrateur témoigne devant un juge d’instruction et son greffier, de ce qu’il sait de son ami Vasco, et de Tina qui sera le centre tellurique de cette passion. Vasco, interpellé pour avoir tiré, sans grandes conséquences, sur son rival Edgar, qui épousait Tina, alors qu’il voulait ne pas cesser de la posséder, tiré avec le revolver acheté lors d’enchères fantasques, que braqua Verlaine sur Rimbaud, tout un roman ! Une histoire d’amour qui saisit Tina et Vasco et qui ne cesse de bouleverser Edgar. L’art romanesque est souvent possédé, enchanté, par des histoires d’amour, de trahisons, de renoncements et de vengeances. Mon maître et mon vainqueur est un roman enflammé d’amour. Tina prend littéralement feu dans les bras de Vasco au sous-sol de la BnF. Mon maître et mon vainqueur est un roman où des êtres se rencontrent et se donnent sans pudeur, faisant conjuguer la volupté avec le secret et les regrets, un roman charnel, placé sous le charme de ses personnages, qui ont un corps et cela s’entend, et le style de François-Henri Désérable nous offre le bon goût du corps et des corps romanesques. Vasco entraîne Tina à la BnF et lui montre les épreuves corrigées des Fleurs du mal, l’exemplaire original d’Une saison en enfer, la Bible de Gutenberg, témoins avec d’autres livres rares et uniques de leurs ardeurs. On assiste aussi à un fric-frac, le cœur de Voltaire subtilisé pour l’amour de Tina. On séjourne dans la chambre 42 – Paul Verlaine – de l’hôtel Arthur Rimbaud : aux âmes dépassionnées la passion est obscène. Mon maître et mon vainqueur est un roman d’aventure amoureuse et d’amour aventurier. Son adresse à ses lecteurs pourrait être : au cœur de ce roman, des livres qui enflamment les cœurs et les corps, et un cœur qui les unit. 

« Pour lui raconter cette histoire – la raconter au juge, c’était la raconter au greffier –, je convoquais mes souvenirs, or mes souvenirs étaient passés au prisme déformant de la mémoire, et je songeais qu’il pouvait bien y mettre tout son zèle, le greffier, et taper scrupuleusement, consciencieusement chacun de mes mots, ça n’était jamais qu’au passé recomposé qu’il la mettait par écrit, cette histoire ». 


Mon maître et mon vainqueur est un passionnant périple en mer agitée de relations amoureuses, dans cette forte houle se déploie le roman, comme une voile tendue. François-Henri Désérable conjugue avec l’agilité, l’adresse et la force de l’hockeyeur qu’il fut, le roman et la poésie qui nourrissent ce roman. Vasco en est épris de poésie et de poèmes, et dans son cahier, qui donne son nom au roman, il en a recopié plusieurs, empruntés, inventés, transformés, dédiés à Tina, et qu’elle pourrait fredonner. Ces poèmes, ces haïkus, sont devenus des pièces à conviction romanesque : Ni Colt ni Luger / Ni Beretta ni Browning / Bois ta coupe Edgar. François-Henri Désérable glisse dans l’histoire qu’il imagine, comme il glissait, patins aux pieds, sur la glace, il virevolte, se retourne, repart d’un nouvel élan et paraît ainsi s’envoler. Ce roman au passé recomposé confirme tout le talent narratif de l’écrivain voltigeur, sa passion pour le récit, l’intrigue heureuse et amoureuse. Tout y est fluide et léger, tout y est lumineux, dans la joie ou les tensions vives. François-Henri Désérable n’a qu’un seul maître avoué : le roman, à la manière de l’amour chez Proust, où l’espace et le temps sont rendus sensibles au cœur. 


Philippe Chauché 

samedi 21 août 2021

La Dame au cambriolet de Guiou & Morales dans La Cause Littéraire

 



« Mon cœur battait si fort que j’étais en apnée. Il faudra que je consulte mon cardio. Je ne pouvais plus respirer, plus parler, plus déglutir. J’irai voir aussi mon ORL. J’entrai dans le bureau. Ils gisaient là tous les trois, étalés à même le sol dans une mare de sang. En faisant rapidement le déroulé des opérations, j’arrivai à la conclusion qu’ils ne s’étaient pas mis d’accord. J’ai oublié d’être conne ».

Dominique Guiou et Thomas Morales ont réussi un réjouissant petit roman policier écrit à quatre mains et à mille idées, inventant par la grâce du roman un privé : une Dame au cabriolet. Yvonne Vitti n’est pas de son temps, mais d’une autre époque, celle des chansons italiennes que plus personne n’écoute et des voitures décapotables fumantes et pétaradantes, qui énervent les écologistes, elle roule au volant d’une Saab cabriolet jaune citron sans âge, et celle des films aux répliques pétillantes et piquantes. On imagine sans mal Yvonne Vitti face à Jean-Pierre Marielle sous l’œil amusé de Philippe de Broca, une héroïne comme le cinématographe, aujourd’hui trop occupé à s’auto-célébrer, n’ose plus en inventer.

Heureusement la littérature comble ce vide et La Dame au cabriolet nous réjouit par son humour, sa verve, son coup de fourchette et ses coups de foudre. Le roman qui pourrait être placé sous la haute protection de Léo Malet (1), nous entraîne dans une enquête à tiroirs, pimentée de truands énervés, de morts subites, d’un enlèvement, de la découverte d’une valise où abondent les billets de banque, de repas à faire frémir les nouveaux véganes aux regards froids comme des cadavres de poissons, sans oublier les coups de cœur et de corps, pour des partenaires volubiles et voluptueux. Dans ce roman pimenté, les truands vont vite comprendre que le dernier qui parle c’est souvent le premier qui tire et que l’on ne manipule pas, sans y laisser quelques plumes, la pétillante Yvonne Vitti.

« Des types me kidnappent pour une mallette que j’ai effectivement dérobée, ils me relâchent à la condition expresse de la leur rendre, et enfin ils m’apprennent qu’ils ne veulent plus en entendre parler. Je nageais en plein dadaïsme ».

La Dame au cabriolet est un roman policier comme l’on en rêve, léger, gracieux, et enflammé. On se met à rêver qu’Yvonne Vitti deviendra une héroïne qui fera à nouveau parler d’elle dans de nouvelles aventures qu’affineront et affuteront Dominique Guiou et Thomas Morales. Yvonne Vitti est un beau personnage, vivant, tout aussi douée pour dénouer les fils emmêlés d’intrigues les plus loufoques, que pour entraîner le lecteur dans ses discussions poivrées avec sa complice journaliste Brigitte Lemercier admiratrice de Jean-Pierre Cassel et fan de Christophe, on pourrait avoir plus mauvais goût, et Yvonne Vitti elle aussi à bon goût et une saveur unique, qu’elle soit en goguette en Corse où sur les traces d’une boulangère manipulatrice et meurtrière. La Dame au cabriolet est un roman d’été, comme on le dit d’une chanson, qui ne craint pas les coups de soleil, et qui n’attend qu’une chose de ses lecteurs : aimer les histoires légères, sanglantes, amusantes, et délicieusement fantaisistes.

 Philippe Chauché

(1) Léo Mallet (1909/1996) a inventé le personnage de Nestor Burma « détective de choc », un privé piquant et pétillant d’humour. « Le tabac, le vin et l’intérêt aidant, certaines particularités sensationnelles de cette affaire me revenaient à l’esprit » (Nestor Burma contre CQFD, Librairie la Butte aux Cailles, 1979).

http://www.lacauselitteraire.fr/la-dame-au-cabriolet-guiou-morales-par-philippe-chauche



dimanche 11 juillet 2021

Le Monde d'avant de Roland Jaccard dans La Cause Littéraire

« Ce matin, le ciel est à nouveau couvert. L., installée dans mon lit, dévore Les Mots. Période calme, très amoureuse, nous n’avons aucun projet précis. Nous flottons au fil du temps » (25 juin 1983). 
« Comme une gymnastique matinale, ce journal sert à me “chauffer”, à me mettre en forme. À me souvenir aussi. Et, parfois, à me fustiger. Misère et ridicule ; ridicule et misère : on en revient toujours là. Ou, autre question rituelle : comment devenir un champion du néant ? » (5.2.1984). 

Tenir son Journal est un art littéraire bien singulier et qui ne doit pas s’effriter avec le temps. Les journaux d’écrivains ont traversé les siècles, les guerres et les révolutions, saisissant là en quelques traits précis un paysage, une intrigue, ici une conspiration, un voyage, un état de santé, une amitié, ou encore une effervescence amoureuse, des emportements, un visage, des ruses, des complots, des remarques piquantes sur quelques connaissances, ou parfois des rêves et des souhaits. Singulier, car il se nourrit souvent d’anecdotes, d’instants sans importance, ces soupçons de romanesque qui ravissent l’auteur. Qu’il porte le nom de Mémoires – « C’était un prodige d’esprit, d’orgueil, d’ingratitude et de folie, et c’en fut aussi de débauche et d’entêtement » (1) – ou d’Histoire – « Mon emprisonnement, quoique de peu d’heures, me dégoûta de Paris, et me fit concevoir une haine invincible contre tous les procès, que je conserve encore » (2), le Journal offre à la littérature une respiration unique, un écart, un souffle nouveau, un terreau fertile. Quand le roman s’essouffle, le journal respire, et celui de Roland Jaccard irrigue d’un air vivifiant toute la littérature d’aujourd’hui. L’écrivain signe là, un volumineux Journal, passionnant, et passionné, pétillant et amoureux. Nous sommes en 1983, l’auteur est amoureux de L. qui deviendra écrivain, nous connaissons son identité, mais nous ne préférons conserver que la première lettre de son prénom qui est aussi celle de son nom L. L. a donc deux ailes, comme les anges et elle irradie ce Journal. L. étudie, écrit, lit Sartre, mais aussi Proust et Amiel, à son amoureux. Dans ce monde ancien, Roland Jaccard fait partie des plumes du Monde des Livres, où son savoir sur la psychanalyse semble prisé, nous y croisons François Bott, Roger-Pol Droit, Michel Contat, Josyane Savigneau, et Bertrand Poirot-Delpech. Ils sont journalistes, et écrivains. Le quotidien du jeudi soir est un espace assez unique, un lieu d’effervescence littéraire et philosophique, où les désaccords affleurent et parfois éclatent, un corps vivant qui a ses poussées de fièvre. Roland Jaccard ne se départit jamais de son élégance naturelle pour les évoquer, son journal ne se transforme pas en prétoire, il ne condamne, ni ne juge, mais parfois griffe dans un bel éclat de rire, et il n’est jamais dupe des comédies qui s’écrivent sous ses yeux et des postures qui s’affichent et virevoltent. Ce Journal d’avant est aussi celui des écrivains qu’il fréquente, qu’il lit et qui le lisent, Cioran, le héros de l’Aphorisme et du désespoir amusé, qui veille sur lui, BHL, Serge Doubrovsky, Gabriel Matzneff dont il partage les bains à la piscine Deligny et les parties de ping-pong – « Beaucoup de soleil, beaucoup de ping-pong, beaucoup de natation : Deligny est la seule réponse que je connaisse au pessimisme de l’oncle Arthur » (3). L’écrivain-éditeur, au PUF et chez Hachette, se suit pas à pas, comme si son ombre le précédait, lettre à lettre, corps à corps, dans cette aventure des années 80. Il aime, sommeille quand il le peut, déjeune en bonne compagnie, voit des centaines de films de cinématographe à la télévision ou dans quelques salles obscures qu’il affectionne, écrit un peu, beaucoup parfois, et à la folie quand le temps est son complice. 

« À vingt ans, tout était urgent. Maintenant rien ne presse. J’avais la vie devant moi et elle me semblait bien courte. J’ai l’éternité devant moi et elle me semble bien longue » (19.11.1983). 

« À veiller à ne jamais perdre son centre de gravité, on finit par perdre son sens de la légèreté » (Ce 3.6.1985). 

Ce Journal du Monde d’avant assemble avec la finesse d’un horloger toutes les pièces romanesques que l’écrivain note sur ses cahiers. Ce qu’il vit, dit, entend et voit chaque jour et chaque nuit près de L. sa boussole, lors des réunions où se fabrique le Monde des livres, dans les piscines qu’il fréquente assidument, les restaurants, les maisons d’éditions qui le publient ou qui publient ses complices, des films qu’il voit, des livres qu’il lit, avec de-ci de-là quelques aphorismes bienvenus. Sans oublier, les remarques et les réflexions de son ami Cioran, cette petite trotteuse de la pensée piquante, qui s’ajustent merveilleusement à cette belle horloge littéraire de l’écrivain suisse. Le Monde d’avant flirte avec l’enchantement, merveilleux paradoxe pour un écrivain qui fréquente les broyeurs d’illusions, les experts en désengagements, et les déserteurs pétillants. Heureux Journal, que ce Monde d’avant, nourri de désinvoltures, de frivolité, de grâces, d’éclairs littéraires, de souvenirs jubilants, d’esquisses d’essais, de belles fraternités, et de style, car son Journal, comme d’ailleurs ses essais, ses portraits, ses recueils d’aphorismes, foudroient par les manières dont il se saisit de la langue française, avec la même vivacité que lorsqu’il s’arme d’une raquette de ping-pong pour une partie endiablée qu’il finit par emporter. 

Philippe Chauché 

(1) Mme la duchesse de Berry, Saint-Simon, Mémoires, tome 9, Jean de Bonnot, 1966 

(2) Histoire de ma vie, volume 5, chapitre XI, Casanova, Robert Laffont, Bouquins, 1993 

(3) « Parler avec Schopenhauer revient à s’ôter des mains toutes les illusions, les unes après les autres », Le Cimetière de la morale, PUF/Perspectives Critiques 1995 


jeudi 8 juillet 2021

Une Couronne d'Orage de Thibault Biscarrat dans La Cause Littéraire

« Et l’éternité n’est plus un instant, mais l’essence de l’instant ; le poème n’est plus une parole mais l’essence de la parole. Ainsi se déploie une infinité de pensées, de chants, de gestes et de lueurs » (Une Couronne d’Orage). 
« Une distance nous sépare de ce monde, accroît les signes, le silence, les blessures. Nous sommes les témoins, des éclairs, des éclaircies. Une porte s’entrouvre vers cet autre royaume » (III-Beauté). 

Une Couronne d’Orage suivi de Beauté et de Royauté, est touché par la grâce, autrement dit par la parole – Au principe était la parole, la parole était chez Dieu et la parole était Dieu (1). Au principe était la parole pour tout écrivain attentif à ce qui l’entoure, à ce qui l’embrase : un parfum de rose, un chant de moissons, la rosée d’une clairière, les éclairs d’un orage, une femme qui danse, une lumière, le soleil, le sable, la foudre et la pierre. Au principe était la parole, et l’écrivain s’en saisit, comme l’on se saisit d’un instrument de musique pour rendre grâce au ciel, à la lumière divine, à la nature heureuse, à un frisson qui trace sur sa peau une mélodie, à une illumination qui éclaire ses pas. Thibault Biscarrat a beaucoup lu avant d’écrire, il écrit beaucoup en lisant, cela s’entend : la Thora, le Zohar, le Thao, mais aussi Rimbaud, Hölderlin, et Lautréamont – tous les trois profondément attachés à la parole, aux éclairs et au vivant amour : Je déjeune toujours d’air, / De roc, de chardons et de fer (2). Et comme au soleil des hauteurs, avec elle, jadis, / Un Dieu du fond du temps parle, et me rend vie (3). (…) La sonorité puissante et séraphique de la harpe deviendra, sous mes doigts, un talisman redoutable (4). Il lit et il a lu des livres hantés et visités par la parole, par des paroles inspirées et inspirantes, par le souffle – L’eau se condense, la parole est le souffle, le souffle est le vide –, des livres où les paroles invitent à la Parole et au dévoilement, des livres qui s’en saisissent, et la portent sur les hauteurs de la poésie, comme le fait lumineusement Thibault Biscarrat. Une Couronne d’Orage, suivi de Beauté et de Royauté, est touché par la mystique, la connaissance et l’étude du mot fait chair, du mot fait poésie, ce qui revient au même.

« Tout resplendit / Le réel / Les secrets et les mystères Tout se consume / Les voix, les embrasements / Les éclats Tout advient / Le commencement / La parole » (La proximité du Dieu, Une Couronne d’Orage). 
« L’huile / sur la tête / voilà que brille ta couronne » (Royauté). 

Rien de plus de plus vivant, de plus vivifiant que le style de Thibault Biscarrat. Rien de plus transparent. L’image inspirée est là sur la page imprimée, rien ne la dissimule, rien ne l’assombrit, point de métaphore obscure, seulement l’éclat lumineux du verbe qui se fait romance. Thibault Biscarrat est un écrivain qui pèse ses mots comme un orpailleur, un poète de la lumière, de la clarté, tout y est transparent, tout y est musical. On s’imagine se saisir d’un couple de phrases et le porter à la bouche, comme s’il s’agissait d’une parole sacrée. 

Philippe Chauché 

(1) Évangile selon Jean (La Bible, Nouveau Testament, Édition de Jean Grosjean, Bibliothèque de la Pléiade, Gallimard, 1971) 
(2) Rimbaud, Faim (Œuvres complètes, Édition d’Antoine Adam, Bibliothèque de la Pléiade, Gallimard, 1972) 
(3) Hölderlin, Élégies (Ménon pleurant Diotima, Œuvres, Édition de Philippe Jaccottet, Bibliothèque de la Pléiade, Gallimard, 1967) 
(4) Lautréamont (cité par l’auteur en ouverture de Beauté) 


dimanche 27 juin 2021

Le peuple de Manet de Marc Pautrel dans La Cause Littéraire


« Il a vu des morts, il va montrer des vivants, il n’a pas pu sauver ceux-là, il va rendre éternels les autres, tous les corps glorieux qu’il croisera, les humains et leurs visages, parfois même les perroquets ou les chiens, et jusqu’aux fleurs, les pivoines, les roses, l’hibiscus dans les cheveux d’une femme offerte, les violettes, les lilas, les tulipes, les œillets et les clématites dans leurs vases de cristal. La vraie vie vécue dans l’étendue du Temps ». 

Manet est au cœur de la mitraille ce 4 décembre 1851, Paris se révolte, c’est là dans les rues que le peintre apprend à voir sur le motif. Il voit des corps, du sang, les barricades, la charge des dragons, l’œil est dans sa main, et sa main dessine, c’est sa manière de se mêler à la révolte. Vingt ans plus tard, c’est la Commune, Manet est loin de Paris, il y revient à la fin de la « Semaine sanglante », une nouvelle fois, c’est la mort, les larmes et les fusillés : contraire exact de l’Art, et donc contraire à la vie. Tout l’art romanesque de Marc Pautrel est de nous faire voir le peintre en ces instants terrifiants, et une fois la paix revenue, de nous glisser dans son corps au travail – la main, l’œil, l’oreille, la pensée agile glisse elle aussi sur la toile –, de nous faire entendre sa voix intérieure. L’atelier du peintre, c’est aussi la rue – un typhon a balayé la petite rue Lafitte, un vent mauvais de sang, de cris et de sanglots –, le jardin des Tuileries, le musée du Louvre, saisi par les grands maîtres qui ne cessent de lui apprendre à voir, c’est-à-dire à peindre, et à bien peintre. C’est de là, et de sa mémoire infaillible, que vont surgir par capillarité des toiles immortelles : Autoportrait du Tintoret par lui-même, Le Fumeur, Le Buveur d’absinthe, mais aussi Lola de Valence, Jeune femme en costume de toréador, ou encore La Chanteuse des rues, et deux tableaux qui vont changer l’histoire : Le Déjeuner sur l’herbe et Olympia. Autant d’œuvres, où le peintre applique au pinceau et au couteau un précipité de vie, un précipité vers la vie et sa beauté, une ode à la liberté libre, que vivra un poète de son siècle, un voyant comme lui (1). Puis il y aura une escapade en Espagne, à Madrid, pour Vélasquez, le géant, dont les toiles incendient le Prado de l’intérieur. Là, comme dans les rues de Paris, Manet dessine, il dessine aux arènes, un cercle, où le matador va épouser la mort qu’il changera aussitôt en vie, il dessine des portraits, des situations qui demain donneront vie à des toiles. Écrire c’est ainsi se donner le pouvoir de ressusciter les grands disparus, ce que réussit avec finesse et justesse Marc Pautrel dans ce portrait, qui est celui d’un grand vivant. Le peuple de Manet est le roman du regard que porte l’écrivain sur un peintre unique, qui n’appartient à aucun siècle, et les embrasse tous, qui donne vie à ses modèles, à son peuple, et lui offre l’éternité. 




« Gambetta se penche en arrière, les mains à demi plongées dans les poches de son pantalon, pouces sortis, massif, il échange un sourire avec les autres témoins. Leur ami est consolé, il est heureux. Manet travaille, il voit, il pense, il peint par avance. Il est au Louvre, il a entre les mains les plus rares et les plus magnifiques croquis de la peinture italienne classique, il s’en nourrit, il grandit ». 





Dans Le peuple de Manet, Marc Pautrel nous livre aussi son regard sur 46 tableaux de Manet, son peuple, de l’Autoportrait de Tintoret – Son corps caché sous le manteau forme cette écorce terrestre abritant mille espèces, dont la plus importante de toutes pour toujours et à jamais, l’espèce humaine, c’est-à-dire lui, le vieux peintre qui a montré le paradis aux pauvres mortels –, au Clairon, de 1854 à 1882 (le peintre quitte la terre un an plus tard, il a 51 ans). 46 tableaux que l’écrivain regarde, écoute, décrit avec la plus grande des précisions, décrire pour bien lire ces toiles d’exception, et donc pour bien écrire face aux tableaux. Il se met à la hauteur des modèles, à la hauteur des siècles que traverse Manet. Ces 46 tableaux surgissent, comme autant de vivants que Manet a dessinés, animés de couleurs profondes et vives. Leur localisation forme une mappemonde exceptionnelle, nous sommes à Lisbonne, à New York, à Paris, à Budapest, mais aussi à Munich, à Tokyo, ou encore à Stockholm, et face à nous, face à Marc Pautrel : Les bulles de savon, Le Matador saluant, Lola de Valence, La Maîtresse de Baudelaire, Déjeuner dans l’atelier, Monsieur Brun, tout un roman contemporain, car Manet est tout autant de ce siècle que du XIX° siècle ! Marc Pautrel est un écrivain qui porte grande attention au style, à la composition, à ses modèles, à ses admirations, aux histoires où il convoque l’Histoire. Le peuple de Manet est un roman aux milles voix qui se croisent et s’enlacent, celles du peintre, de ses amis, des anonymes qui sont aujourd’hui devenus de glorieux inconnus, elles nous parlent, comme nous parlent ses tableaux, non comme des fantômes mais comme des natures endormies que l’écrivain, le temps d’un roman souverain, réveille. 


Edouard Manet par Felix Nadar

« Elle dit : Voilà, les choses sont ce qu’elles sont. Elle est la sagesse, la douceur, la confiance, la force cachée, la beauté et la supériorité inédites, sa rousseur est le nouvel étalon de la grâce féminine » (La Femme au perroquet, 1866, New York). 

Philippe Chauché 

(1) « Elle est retrouvée. / Quoi ? – L’Éternité. / C’est la mer allée / Avec le soleil », L’Éternité (extrait) Arthur Rimbaud, mai 1872, Bibliothèque de La Pléiade, Edition d’Antoine Adam, Gallimard, 1972. 

lundi 21 juin 2021

Cavalier noir de Philippe Bordas dans La Cause Littéraire

« Nous vivons parmi vociférateurs et voyous, risquant fiels et venins, braises et brandons. De ces vocables hirsutes et dépeignés, remontés des tréfonds, je suis le résultat. De cette langue primitive lacustre, hérissée de harpons, j’ai conservé l’indice. Nos paroles sortaient d’arbalète comme traits de foudre, enduits d’une bave de serpent. Ces flammes dans l’air ». 

« Moins vêtue que drapée, habillée par le vent, poursuivie de tissu, filamentée de cheveux et de cet enroulé de soies blanches, ces plis et replis de coton translucide embrasant ses épaules, luminant ses jambes ». 

Cavalier noir est un roman d’Amour Fou. Une déclaration d’amour fou et de bonheur incendiaire portée à la langue française et à Mylena, déesse des temps modernes. Le narrateur aventurier du Micro-Robert, et armé de son vélo aux dents affutées, quitte sa ville – Mon cœur s’est descellé du cœur de Paris –, armé de sa langue, de son vélo et d’un savoureux savoir. Après avoir été cycliste et roulé sur les traces des Forcenés (1) – Je n’oublie Luis Ocaña de ma jeunesse, si grand et ténébreux ; si grand par cet orgueil épuisant qu’il épuisa son corps, d’une grandeur souveraine en quelques rares moments ; si pur incandescent –, photographe de cavaliers noirs mossis (2), il est devenu écrivain, armé lui aussi d’une grandeur souveraine et écrivant dans l’incandescence de la langue. Et pour réussir un tel roman, qui est un grand roman, il ne faut pas craindre les cols les plus escarpés, les routes les plus sinueuses, la vitesse et la lenteur, la chaleur, les orages, la grêle et parfois la chute. Il ne faut pas craindre d’affirmer sa passion pour la langue vivante, les mots rares et précieux, la composition, cet art singulier qui fait la différence entre ce qui s’écrit à la va-vite, à la va-comme-je-te-pousse, et qui l’est avec patience, rigueur et parfois fièvre. Cavalier noir est un roman d’amour, où le narrateur se délivre de son passé pour se livrer à son présent. Il quitte son passé, le Cercle du Petit-Thouars et ses dandies, traverse Paris, la Marne et la Moselle, pour une terre inconnue, une Europe qui se redessine, qui respire, comme respire Mylena. 




« L’ingénuité du songe – le lit de fougères, l’assemblage de noisetiers reverdis abritant les amants – ; sa perpétuité dans l’esprit d’une femme fraîche et d’un homme en fuite ; cette constance à vouloir s’enlacer et s’immoler dans la forêt profonde se corroborent de l’hospitalité des espèces tutélaires, des feuilles hydrofuges établies en tonnelles et de ces profusions de branches nécessaires à l’élaboration du feu ». 

Cavalier noir est le roman d’une traversée, d’une échappée belle, laissant ou redonnant à la langue ce que Lautréamont ou encore Breton lui offrirent, la soie et l’épée, l’épopée musicale. Philippe Bordas est un écrivain qui possède un sens aigu du tempo, de la musique qui s’élève de ses phrases, il écrit à l’oreille. Il sait que pour bien écrire, il faut non seulement savoir écouter ce que l’on écrit, mais aussi savoir choisir avec une grande finesse les mots qui vont surgir sur la page. L’aventure de la langue est aussi celle de l’art roman, et la réussite de Cavalier noir est éblouissante. 


Philippe Chauché 

(1) Forcenés, Fayard, réédité par Gallimard/Folio 

(2) Philippe Bordas a présenté en 2019 ses photographies de cavaliers Mossis faites au Burkina Fasso entre 2011 et 2014, elles ont la même exigence et la force que son travail romanesque. 

 
 

Quelques questions à Philippe Bordas à l’occasion de la parution de son roman Cavalier noir, Gallimard 

« Je ne revendique pas une belle langue, ni une langue précieuse, mais une langue entière, un français intégral, complet, non amputé de sa base ni de son sommet ».

 

Philippe Chauché, La Cause Littéraire : Vous vous attachez une nouvelle fois, dans Cavalier noir, à mettre au cœur de votre travail romanesque la langue française. Une langue choyée, aux mots choisis avec attention, une langue précieuse, d’une grande rigueur, sans qu’elle ne soit jamais rigide, mais musicale. D’où vient cette langue, qui est devenu votre signature romanesque ?

Philippe Bordas : Je suis une sorte d’immigré de l’intérieur. Je ne suis pas né dans la langue française. J’ai grandi parmi les hybrides et les sous-parlers. Une partie de ma famille de Corrèze parlait le patois d’oc, les gamins de la ville nouvelle où je vivais étaient de provenances diverses, tous débarqués avec moi de contrées d’égale misère, des Maghrébins, des Juifs tunisiens, des Antillais, des Portugais, des Italiens, des Vietnamiens, etc. Chacun avait sa langue, son lexique : les argots divers se mélangeaient au verlan, ce jargon inversif, à syllabes retournées qui nous servait de langue cryptée pour échapper à la loi parentale, professorale, au contrôle policier. A l’école, s’il était question de Molière et Musset, nous étions surtout gavés du français exsangue, allégé, de Prévert, Saint-ex et Camus – la triplette des grands dilués. C’était une Arche de Noé, nous étions égaux dans l’usage d’une parlure babélique démente et drôle. De fait, je ne parlais pas français vraiment, je parlais l’esperanto des bétons, une préfiguration très bas de gamme du Finnegans de Joyce… Mais je lisais en secret, de façon maladive, compulsive, sans en parler aux profs, ni à mes acolytes de la rue, car c’était mal vu, quasiment une traîtrise de vouloir apprendre la vraie langue de Paris. Je lisais tout et à toute heure. Si bien que je parlais salement, mais écrivais une langue autre, presque une langue étrangère, fascinante : le français des livres. J’avais de forts résultats à l’école, mais c’était sans effet, nous étions de la chair à CAP, de la viande prolétaire : j’avais été orienté vers un CAP de céramiste. Au lieu de me pousser à faire des études de lettres ou de philo, les profs convoquaient mes parents pour savoir qui avait écrit ces belles dissertations à ma place… J’étais un imposteur. Au final, j’ai quand même eu le Bac et j’ai décidé de devenir coureur cycliste. Me suis inscrit à l’Ecole Normale pour être instituteur en Corrèze, lieu collineux et montagneux qui conviendrait à mes petits dons de grimpeur. Sur le quai de gare, ma prof de philo m’a croisé, questionné et obligé, furieuse de me voir partir ainsi, à remplir sur le champ des dossiers pour rentrer en classes préparatoires. Je n’avais jamais entendu le mot « hypokhâgne » de ma vie. Elle m’a promis, si j’obéissais aux maîtres professeurs de ces classes d’élite, que j’accèderais enfin, moi le malparleur, à la grande langue française, etc. Sauf que ces classes préparatoires m’ont inculqué les sous-langues du structuralisme, les langues d’anéantissement et d’ascèse nées de Blanchot – Blanchot était le Dieu secret des philosophes alors régnant sur ces classes, Foucault, Derrida, Deleuze, etc. Du coup, je me suis enfui de cette prison verbale, me suis prolétarisé et j’ai repris et poursuivi sans fin la recherche de cette grande langue d’énergie qui m’avait été promise sur un quai de gare… Depuis, somme toute, en picaro des mots, toujours cheminant sur un vélo, comme un Quichotte halluciné sur sa maigre monture, je cherche cette langue de féerie, à l’envers des écritures mortes, journalistiques et scénaristiques de cette époque ; je cherche cette utopie de français, cette langue entière, synthèse du haut et du bas, alliage des sous-parlers de mon enfance et de ses hautes réalisations, à la tête desquelles trône Saint-Simon. Je ne revendique pas une belle langue, ni une langue précieuse, mais une langue entière, un français intégral, complet, non amputé de sa base ni de son sommet. Un français qui réalise la concorde de tous ses âges, ses archaïsmes et ses néologismes, qui accomplisse la réunion des classes sociales : ma quête poétique à rebours des contemporains est aussi politique.

 

Ph. Chauché, LCL Cavalier noir est un roman d’amour, d’amour fou, une odyssée où votre narrateur part retrouver la femme qu’il aime, et qui le fascine, c’est une traversée de la France, une échappée vers le bonheur. Dans votre roman vous faites allusion à Moby Dick : « Mylena est passée de son nif de lecture à une estrade peuplée de mythes défunts des mers nordiques, celui d’Achab englouti dans la gueule lactescente de la baleine et celui, wagnérien et funeste, du naufrageur ». Que représente pour vous ce livre et l’écriture de Melville ? Dans votre livre vous invitez également Cendrars, ou encore Remy de Gourmont.

Ph. Bordas : Non, je n’ai aucun rapport passionnel avec Melville. Les auteurs qui ont compté pour moi sont, dans l’ordre chronologique, Cendrars, ado, pour le rêve de fuite romantique, Paul Valéry, son Monsieur Teste étant pour le gars des cités une sorte de manifeste du refus, une arme de guerre. Ensuite Ponge, un lutteur enragé, qui m’a fait entrer vivant, en Puma Velcro, dans le grand dictionnaire de France. Mais surtout Céline et Saint-Simon, surtout les génies baroques, Carlo Emilio Gadda et Lezama Lima. Claudel, Morand et Rabelais. Tous ceux qui donnent chair, tous ceux qui réunissent les bouts épars : les rassembleurs de langue. Cavalier noir est une histoire d’amour, la fuite vers une femme qui adore le français, une étrangère amoureuse du français, c’est aussi l’histoire de cet amour d’une langue d’énergie, d’un français de chair et de complétude. Le narrateur est mon double picaresque, l’éternel vagabond sur les routes, à la recherche des pépites de français enfouies entre les pavés.

 

Ph. Chauché, LCL : Quels sont les autres romanciers qui vous accompagnent, ou vous inspirent ?

Ph. Bordas : Inversons la proposition : disons que je fuis surtout les écrivains unilingues, monolingues, qui ne jouent le français que sur l’octave central, pianotent sur dix notes maxi et oublient les deux autres extrémités du clavier. Ils utilisent le français comme langue amputée, mutilée, simplifiée. C’est comme si le conducteur d’une Ferrari douze cylindres roulait sur seulement deux cylindres et avait débranché les dix autres… La langue française est une Ferrari, elle dispose d’une puissance fabuleuse, établie sur des siècles, fignolée par de géniaux mécanos. Pourquoi la réduire à la dérision d’une petite Twingo ?

 

Ph. Chauché, LCL Cavalier noir évoque également pour nous votre travail photographique et romanesque sur les cavaliers Mossis, comme d’ailleurs celui sur les romanciers du Tour de France, les échappées belles de votre Forcenés, vous revendiquez cette perméabilité entre vos photographies, et votre essai sur ces cyclistes qui peuplent notre imaginaire ?




Ph. Bordas : Ma quête photographique africaine, de 1988 à 2014, avec les boxeurs du Kenya, les lutteurs du Sénégal, les chasseurs du Mali, les cavaliers mossis du Burkina, cette fréquentation longue m’a surtout permis de raccorder à nouveau le Verbe au Corps, après la disjonction terrible vécue dans les classes prépas, où je me suis écroulé physiquement, détruit organiquement en obéissant aux philosophèmes mortifères de Blanchot et ses sectateurs-professeurs. Ces héros africains, souvent des gens des bidonvilles ou des quartiers, ont réalisé seuls, sans aide de l’État, la grandeur de leur pays, ont développé ou ressuscité des moments forts de leurs patrimoines historiques. Je me suis sans doute un peu reconnu en eux, ils m’ont donné la force que nul ne pouvait plus me donner en France. Mon amour pour les cyclistes de haute époque est de même nature. Forcenés dit la geste de héros cyclistes qui ont créé un « phrasé », une équation physique/rythmique qui fait allégorie et exemple pour l’écrivain picaro toujours en mouvement, en quête de vitesse.

Philippe Chauché

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