dimanche 12 juillet 2020

Sollers en peinture dans La Cause Littéraire


« Manet, Picasso ne sont ni modernes ni contemporains. Ce sont des dieux grecs, panthéistes et athées à la fois. Ils ne commandent rien mais font signe vers toute une palette de possibles, à faire vibrer ici et maintenant. Il n’est sans doute pas anodin que L’Éclaircie soit placée sous l’égide du Parménide de Martin Heidegger auquel Sollers emprunte les citations suivantes, autant de clefs pour comprendre la portée musicale de son écriture de la peinture :
« Un dieu grec n’est jamais un dieu qui commande, mais un dieu qui montre, qui indique.
Les dieux sont ceux qui regardent vers l’intérieur, dans l’éclaircie de ce qui vient en présence ».
 
Sollers, Rachet, ne sont ni classiques, ni modernes, ni contemporains. L’un écrit depuis toujours, sous la haute protection de déesses attentives, l’autre sait tellement bien lire et écouter les peintres, qu’il en devient écrivain. Sollers est en peinture depuis toujours, comme il est en musique, en littérature, et au cœur de la vie libre. Il faut simplement, lecteur agile, ne pas perdre de vue ce qui se découvre sous nos yeux lorsque l’on ouvre l’un de ses romans ou l’un de ses essais.
 
 
Olivier Rachet a tout lu, tout vu, tout entendu (il faut avoir l’oreille fine pour entendre l’écrivain, comme pour entendre les couleurs et les formes de Cézanne, sa respiration profonde) de Philippe Sollers. Entré au plus jeune âge en peinture, il n’a cessé romans faisant de s’en nourrir : L’adolescent que fut Sollers entre donc, comme par effraction, en peinture comme on entre au bordel. Des demoiselles d’Avignon rejoindront la danse ; mais pour l’heure seuls les peintres de l’amour sont convoqués.
Mais quels sont ces peintres qui habitent les livres de Philippe Sollers, et qui tracent cette nouvelle histoire, cette contre-histoire de l’art ? Monet, Nicolas Poussin – Je vois au-delà du visible… –, Titien, Rembrandt, Bacon – Il n’est pas anodin de peindre des déesses de l’amour, d’aller chercher comme modèle du Christ des hommes du commun ou de crucifier un pape –, Watteau, Courbet, Picasso – Les Demoiselles d’Avignon viennent confirmer Olympia et ressusciter les innombrables Vénus du Titien –, des peintres de l’art d’aimer sont ainsi invités au bal du roman, et les titres des livres de Philippe Sollers pourraient être donnés à des tableaux embrassant tous les siècles. Car la peinture vue, entendue, écrite par Philippe Sollers ne s’embarrasse pas d’une Histoire de l’art, elle l’embrasse, la détourne, la terrasse, l’embrase, et contrairement à l’adage : qui trop embrasse, bien étreint. Les étreintes seront justement le centre tellurique des toiles qui peuplent ses romans, les corps libres des peintres le sont tout autant que leurs modèles, et les héroïnes qui dansent entre les lignes des romans.
 
 
 
« Conseils à un jeune poète : commencez par vous recueillir devant Les Chants de Maldoror et les Illuminations ; méditez, reposez, démarrez ! Recommandations à un artiste contemporain adepte de vidéos, d’installations et autres fredaines : s’imprégner des rayons de Turner et des touches impressionnistes de Monet, s’arrêter devant Le Déjeuner sur l’herbe et observez le miroitement de l’eau ».
 
Sollers en peinture, est un corps-à-corps avec les romans de Philippe Sollers, un corps-à-corps avec les peintres, qui prennent les corps très au sérieux, les corps peints, les natures réveillées, et le premier qui s’avance, c’est Picasso, suivi par Bacon. D’autres peintres s’imposent naturellement dans les romans et les écrits de Philippe Sollers, Goya, le bordelais amoureux d’une laitière, Giorgione, le vénitien éternel, Manet, le plus torero des peintres parisiens, Renoir, l’aimé des dieux Grecs, et Olivier Rachet note d’expérience éclairée que l’écriture de Sollers prolonge la peinture : le roman devenant une continuation des tableaux par d’autres moyens. La peinture est une écriture chez Sollers, ajoute Olivier Rachet, ni une première, ni une seconde, mais une nature d’écrivain : Il peint en écrivant. Olivier Rachet prend notamment appui sur trois romans, HParadis et Paradis 2 – les commissaires-priseurs de la critique les ont jugés illisibles –, trois romans où le trait du souffle fonde l’écriture. Des romans à lire à haute voix, dans le rythme, ils s’écrivent sous nos yeux, comme s’il s’agissait de peintres en action, De Kooning et Picasso, pour prendre deux exemples, que Sollers admire : voir-écrire participent d’un même geste. Point central de cette contre-histoire de l’art, le Temps, qui n’a rien de chronologique chez Sollers, ce qui ne l’empêche pas de savoir en quels temps ces peintres ont vécu. Point de lien à des courants, à des chapelles, à des écoles, mais un lien charnel de peintre à peintre, de modèle à modèle. Le Temps préside à ces alliances d’esprits libres et les musées le prouvent, quand ils font se rencontrer des peintres, quand ils les laissent dialoguer entre eux, mais aussi avec quelques esprits libres du verbe et du corps, Rimbaud, Lautréamont, pour ne citer que ces deux comètes.
Sollers en peinture est un livre inspiré, illuminé, le livre d’un voyant, comme le sont Rodin et Picasso, Rimbaud et Heidegger. Olivier Rachet voit, et révèle ce qu’il admire, il fait voir l’écrivain et ses peintres, il fait entendre leur musique, leur voix unique et radicale, cette illumination : Les astres se souviennent avoir été illuminés par une Madone de Botticelli, un ange de Fra Angelico, une Vénus de Titien.
 
Philippe Chauché


https://www.lacauselitteraire.fr/sollers-en-peinture-une-contre-histoire-de-l-art-olivier-rachet-par-philippe-chauche

samedi 11 juillet 2020

Xavier Houssin dans La Cause Littéraire





« J’ai toujours cru au destin. Pour elle, j’ai été le premier. Et elle m’a dit, bien après, que j’étais resté le seul. Je ne lui avais rien caché de ma vie en France. De mon triste mariage. De mes drôles d’enfants. Avec elle, le présent devenait un temps précieux, inestimable ».
 
L’officier de fortune est le roman du destin d’un militaire engagé sur tous les fronts de l’ancien Empire français. Il est au Maroc, au Tonquin, en Indochine et en Algérie, on le suit, au cœur de ses missions et de son engagement dans la France Libre, il ne perdra pas de temps à soutenir le Général. C’est une guerre totale où il se donne sans compter. Il ne compte d’ailleurs jamais, il agit, c’est un homme de l’action permanente, au verbe vif et aux décisions sans appel.
Tout va très vite dans ce roman aux phrases vives et brèves, au style racé. Ce roman est celui d’un destin français, d’un destin de mari, de père et d’amoureux. L’officier raconte sa vie qui défile comme les images d’un travelling que filme une caméra embarquée dans une voiture qui roule à vive allure. L’officier de fortune fait corps avec son histoire, avec l’Histoire, avec ses combats, ses principes, ses certitudes, la perte d’une très jeune fille, mais aussi le silence de ses enfants, ses fidélités, ses infidélités guerrières, et sa passion absolue, inestimable : Jeanne, aimée, perdue de vue, puis retrouvée, quand les armes se sont tues.
L’officier de fortune est le roman de l’amour retrouvé et du fils entrevu, le roman d’une tristesse qui tend la peau de l’officier, comme un coup de soleil trop violent. Un roman hommage au père invisible, roman de la réconciliation avec un père absent, un père perdu et un officier retrouvé.
 
« J’ai essuyé bien des coups de feu pendant ma vie militaire. Ça a bardé pas mal fois. Je m’en suis sorti indemne, sans imaginer une seconde en rendre grâce à Dieu, ni à ses saints. J’aurais dû. Mais à chaque fois, le danger passé, je me sentais un peu plus fort, victorieux de je ne sais quoi, invincible ».
 
L’officier de fortune est un roman bref, comme on le dit d’une vie, un roman ciselé, admirable de force et de nerfs à vif. Un roman portrait d’un insaisissable militaire, qui passait d’une colonie à l’autre, sans rêve de gloire, mais habité de certitudes patriotes. Un roman tendu, comme l’était la vie de l’officier, avec ses blessures anciennes, ses deuils qui parfois resurgissent, ses remords, et ses offrandes à la vie qui vient et qui le comble. Un admirable hommage littéraire à un homme hors-normes, hors système, qui n’en fait qu’à sa tête, et qu’avec l’idée qu’il se fait de la défense des intérêts de son pays, la France.
Xavier Houssin cultive l’art de faire fondre ses phrases, pour n’en garder que le muscle premier, les nerfs, les tendons. Son roman est juste, car jamais il ne juge, persuadé que son héros a toujours eu ses raisons, les raisons de la fortune, tel un gentilhomme. L’officier de fortune est un hommage à un père en fuite permanente, sur les théâtres où parle la poudre, un militaire peu bavard, comme le fut son propre père, rattrapé par son passé, par sa vie amoureuse, et son fils, qui deviendra écrivain, pour dire et écrire ce que son père n’a pu lui murmurer. L’officier peut dormir tranquille, son fils veille admirablement sur sa mémoire.
 
Philippe Chauché

http://www.lacauselitteraire.fr/l-officier-de-fortune-xavier-houssin-par-philippe-chauche

vendredi 26 juin 2020

Matisse et l'Infini



" Il y a eu le siècle de Louis XIV, mais il y a le demi-siècle de Matisse. Il va de cet embrasement fauve de la peinture qui commence aux jours du style rétro, comme un dépassement brusque, un dénoncement de l'impressionnisme, jusqu'à ces dessins où le trait est un chant, la ligne une danse, en qui se résument à l'heure la plus sombre de notre histoire, la pureté, l'essence de la sensibilité française, cette victoire de l'esprit qui ne dépend ni du nombre d'avions ni de la rapidité des chars. " (1)

Le trait chante et la ligne danse, voilà, ce qu'écrit un romancier français, que l'on a cru stalinien, et il s'agit bien là, d'une Défense de l'Infini, qui ne peut qu'échapper aux employés du dictateur à grosse moustache. Il aggrave son cas en faisant de Matisse, l'essence de la sensibilité française, renaissance par le 17° et le 18° siècle, donc tout l'inverse de " l'engagement social de l'artiste ". Bonne nouvelle pour la peinture et terrible déception pour les amis de Zola, et des sectateurs de la moraline.
Embrasement fauve de la peinture : embrasement du siècle, et de tous les siècles, à bien les voir ( donc à bien les entendre ), on saisit le scandale de ces quelques peintres, que Matisse à croisé, ils embrasent non seulement la peinture, mais aussi les corps et le Temps. Par essence non réconciliés, précise-t-il, non par décision, choix ou programme, mais par l'évidence même de leur art, l'art décide de tout, et si l'on ne comprend pas cela : taxi !


" Et si au XVI° siècle Michel-Ange pouvait dire : " C'est seulement aux oeuvres qui se font en Italie qu'on peut donner le nom de vraie peinture, et c'est pour cela que la bonne peinture est appelée italienne... " précisément pour ce qu'elle exprimait d'intelligence du monde, les perfections de Dieu dans un autre langage, ne peut-on concevoir qu'aujourd'hui toutes ces raisons sont à la disposition d'Henri Matisse s'il voulait affirmer l'excellence de la peinture française ? Mais le voudrait-il ? Non que cela soit difficile ou risqué. C'est vraiment aux oeuvres seules qui se font en France qu'on peut donner le nom de vraie peinture, etc. " (1)

Excellence de la peinture française, point central de ce séisme et dont les répliques ne cessent de nous traverser, comme nous sommes traversés par les Visages du Roman Français, excellence de la phrase française, qui met en déroute l'idéologie du même nom, même si elle s'affiche partout, son programme brûle sous les pinceaux de Matisse.



" L'oeil bleu est plus rieur que jamais " (1)



" Avec Le Bonheur de vivre Matisse travaille à retrouver l'expression pure de sa sensation où, en tout état de cause, " beauté " rime avec " volupté ". Matisse n'est pas un artiste d'opinion ( c'est en cela aussi que le scandale en tant que tel ne l'intéresse pas ), la position ( et je dirai même la jouissance ) de Matisse est non seulement élitiste, mais aristocratique. " (2)

Les artistes d'opinion n'ont jamais été aussi nombreux, ils occupent l'espace de l'autographe ( Matisse ), ne le regrettons pas, contentons-nous de penser que le Temps reconnaîtra les siens, ce filtre du mouvement perpétuel de l'art, pense-t-il.
Pour le vérifier, il convient de passer par la chapelle de Vence : éblouissement, liberté libre, musique, poésie, fermeté, coup de dé dans l'art, lumière, lumières, silence, roman admirable de Matisse.

- Le monde va très mal en 1951, et il s'occupe de vitraux et d'un Chemin de Croix ! 
- L'inverse de David !
- Et de Picasso avec Guernica ! 
- Guernica est la scène du désastre, la chapelle de Vence l'illumine !



Philippe Chauché (2011-2020)

(1) Henri Matisse, roman / Aragon / Quarto / Gallimard / 1998
(2) Henri Matisse / Marcelin Pleynet / Gallimard / 1990

jeudi 25 juin 2020

Michel Bernard - Maurice Genevoix dans La Cause Littéraire



« Au milieu de la forêt meusienne où disparaissait un écrivain français (le lieutenant Henri-Alban Fournier, dit Alain-Fournier) un autre naissait. Maurice Genevoix était sans superstition, mais il croyait à une sorte d’équilibre supérieur des choses du monde. La guerre y faisait un trou aveugle, puis l’univers se reformait, comme la surface de la mer ».
 
Nous lisons Pour Genevoix, et nous entendons Pour la langue et la mémoire, nous entendons également, Pour un certain style français, une manière d’être dans l’action, dans la terre et sur la terre, témoin de voix et de corps qui chutent. Il n’est pas surprenant que ce soit l’écrivain de Jeanne Le Bon Cœur et Le Bon Sens – Michel Bernard qui s’y soit engagé. Engagé à défendre avec style, un écrivain un peu oublié, comme le sont parfois ces autres amis de la République : Henri Bosco, Marguerite Audoux, Anatole France – Il fallait lui dire Monsieur France, comme on aurait pu dire Monsieur Espagne en s’adressant à Cervantès – Sacha Guitry –, Louis Pergaud, Alain-Fournier, Colette, Louis Hémon, Henri Pourrat, Marcel Pagnol, André Dhôtel – Ils disaient le sentiment du monde.
 
 
Maurice Genevoix à sa table de travail - Getty / James Andanson
 
Maurice Genevoix, au cœur de la guerre, dans une tranchée, saisit le sentiment de la guerre, des soldats blessés, mourants, des peurs et des doutes, des cris et des silences. Ceux de 14, ce sentiment de la guerre, devient par la force de son récit, sa richesse, sa précision, le roman de la guerre de ceux qui l’on faite, de ceux qui la retrouvent, la découvrent, cinq, dix, vingt, cent ans plus tard. Pour Genevoix est un livre qui porte haut les couleurs et les manières de l’écrivain des bords de Loire et des tranchées, l’écrivain de la Grande guerre, qui lui a donné à souffrir et à écrire. Ceux de 14 est le livre d’un homme chargé d’âmes, ses camarades des Éparges, le livre d’un écrivain plongé dans la tourmente, qui ressent, écoute, et voit, un livre porté par les voix des soldats, ses frères d’armes. Ils sont là, visibles, dans la clarté, dans la longue nuit de l’offensive armée, on entend leurs voix et leurs plaintes. Un livre unique, comme le sont, tous les livres de Maurice Genevoix, une voix qui résonnait dans un imaginaire collectif, qui se passait de mains en mains, un livre toujours ouvert, partagé et admiré, puis délaissé.
 
 
 
 
« Nous parlons peu. Mais toutes les paroles qu’on entend sont comme des parcelles de clarté. Une lumière grandit sur notre passé récent, éclairant tout, nous montrant tels que nous sommes, tels que nous avons été » (Ceux de 14Les Éparges, Librio).
 
Maurice Genevoix possède une voix unique, nourrie de ces parcelles de clarté, marques de son style lumineux, brillant, précis, comme est unique celle des Mémoires de guerre, car il y a une parenté entre le Général et le sous-lieutenant, ce sont des guerriers qui ont du style, et une grande idée de la résistance à l’occupant, une grande idée de la France, des hommes qui la défendent, une belle vision de la littérature, et de la belle langue. Dans les livres de Maurice Genevoix, comme dans ceux d’Henri Bosco ou de Marcel Pagnol, on est saisi par ces voix, des voix d’écrivains, où l’on entend une langue, comme le murmure d’une source, le silence d’une maison abandonnée, ou les éclats d’un fleuve lorsqu’il grossit. Une voix que la terre inspire et aspire, une voix profondément romanesque, nourrie des limons de la Loire qu’il aime voir couler de son cabinet d’écrivain. Une voix que la guerre n’a pas terrassée, mais a révélée, une annonce faite à l’écrivain en devenir, une voix qui est celle des soldats qui tombent sous ses yeux, qui glissent entre ses mains généreuses. Pour Genevoix est un hommage à un écrivain racé et stylé, un manifeste littéraire où brille Ceux de 14, comme un phare, qui n’écrasera pas l’écrivain, car d’autres livres viendront, qui mériteront attentions et passions. Maurice Genevoix, devenu écrivain sous les feux Allemands, le restera sur les bords de Loire, dans les forêts de Sologne, et sous le regard protecteur de l’oiseau de Minerve, cette chouette des Éparges qui accompagnera toute sa vie Genevoix. Michel Bernard a le pouvoir de faire vivre Maurice Genevoix, de le ressusciter d’entre les écrivains, non de le couvrir de gloire, mais de couronnes de mots et de phrases qui lui ressemblent, comme l’écrivain faisait vivre ses soldats de 14.
 
Philippe Chauché
 

lundi 22 juin 2020

Le Sourire de l'Ecrivain





" Pour deviner cet homme séparé qu'est Beckett, il faudrait s'appesantir sur la locution " se tenir à l'écart ", devise tacite de chacun de ses instants, sur ce qu'elle suppose de solitude et d'obstination souterraine, sur l'essence d'un être en dehors, qui poursuit un travail implacable et sans fin. On dit, dans le bouddhisme, de celui qui tend vers l'illumination, qu'il doit être aussi acharné que " la souris qui ronge un cercueil ". Tout véritable écrivain fournit un effort semblable. C'est un destructeur qui ajoute à l'expérience, qui l'enrichit en la sapant. " (1)

" On ne s'intéresse pas assez au corps des écrivains : il a la même importance que leurs livres. Leurs livres ? On fait semblant de les connaître, d'en parler, ils sont en réalité l'objet d'une négation de plus en plus ouverte, marchandise, images, fiches sociologiques, illettrisme, amnésie. Encore heureux si, de s'obstiner dans sa concentration physique, l'écrivain, ne s'attire pas, comme d'habitude, la dérision ou l'injure. Beckett, dans son livre de jeunesse sur Proust, écrivait déjà : " Le mépris qu'éprouvent un demi-douzaine - ou un demi-million - d'imbéciles sincères pour un homme de génie devrait nous guérir à tout jamais de notre susceptibilité absurde et de notre faculté d'être blessé par cette calomnie lapidaire que l'on nomme une insulte. "

Le corps, donc, pas l'image. Ce corps-là, cet ensemble de geste ou d'intonations-là, ce système nerveux là. Est-il comme les autres ? Non. Biologiquement réductible ? Si l'on veut, mais pas vraiment. Fonctionne-t-il de façon normale ? Tout indique le contraire. Sait-il donc quelques chose d'autre, d'essentiel ? Oh oui. " (2)

" Vendredi 21 Mars 1975. Nous a offert une magnifique édition de Pas moi et un catalogue de Jack Yeats. A parlé de Berlin, de l'acteur qui, effrayé par l'énormité de son rôle, a présenté un certificat médical et abandonné, bien que toue le planning des répétitions ait été subordonné à son temps libre. Les restaurants étaient vides, a mangé un morceau à la Giraffe où il était le seul client. A apporté à A. les couleurs à l'huile qu'il lui avait demandées, presque vingt-cinq tubes. Les noms " Caput mortuum " et " Deckweiss " lui ont particulièrement plu. Alors que je déplaçais la table roulante, à peine dépliée, juste avant le dîner, je l'ai vu devant la porte fermée de la chambre des enfants. Frappée par son immobilité et l'intensité qui se dégageait de son attitude, je l'ai cru accablé de tristesse ou malade. J'étais tellement troublée, me demandait si je devais lui lancer : " A la soupe ", les yeux anxieusement fixés sur lui, que j'ai fait tomber la moitié du fromage et de la salade du chariot. Il écoutait Alba au piano. M'a dit, en m'aidant à ramasser les feuilles de salade, que ce n'était pas mal du tout pour quelqu'un qui jouait depuis relativement peu de temps. Nous avons parlé de notre voyage en Angleterre et d'une visite à notre amie à Ashton. Il nous a dit que Johnson y avait habité ou séjourné. Sam connaissait le village d'Oundle. Il avait joué au cricket dans le Northamptonshire, et une fois contre l'équipe locale. Nous avons parlé des Conversations imaginaires de Landor. Nous récitons tous deux le quatrain : " I strove with mone, for none was worth my strife " ( Je n'ai lutté contre personne, car personne ne valait un conflit ). (3)

Regardez bien cette photo de Sam, regardez ce visage d'écrivain, loin de la comédie imposée par les admirateurs tremblotants, il rayonne. Et l'on devine dans ses yeux, cette plume légère qui trace dans l'espace blanc et lumineux de bien troublantes choses :

" Estragon - En attendant, essayons de converser sans nous exalter, puisque nous sommes incapables de nous taire.
Vladimir - C'est vrai, nous sommes intarissables.
Estragon - C'est pour ne pas penser.
Vladimir - Nous avons des excuses.
Estragon - C'est pour ne pas entendre.
Vladimir - Nous avons nos raisons.
Estragon - Toutes les voix mortes.
Vladimir - Ça fait un bruit d'ailes.
Estragon - De feuilles.
Vladimir - De sable.
Estragon - De feuilles. " (4)


E la nave va

Philippe Chauché

(1) Exerices d'Admiration / Beckett / E. M. Cioran / Oeuvres / Quarto / Gallimard

(2) L'éthique de Beckett / Philippe Sollers / La Guerre du Goût / Gallimard

(3) Anne Atik / Comment c'était / Souvenirs sur Samuel Beckett / Éditions de l'Olivier

(4) En attendant Godot / Samuel Beckett / Les Éditions de Minuit




lundi 15 juin 2020

Thibault Biscarrat dans La Cause Littéraire




« Il avance par fragments, séquences et fulgurances, psalmodiant un chant d’amour ou de désastre, c’est selon » (Patricia Boyer de Latour).
« Mon visage a la forme d’une pierre. Poussière mon corps, poussière ce que je dis.
La parole scinde le masque et l’offrande ».
 
 
 
 
L’homme des grands départs se lit et s’entend en écho au Livre de Mémoire, deux livres kabbalistiques, qui littéralement transmettent les visions de l’écrivain. Qui sait voir, sait écrire, et qui sait écrire, se doit de savoir voir. C’est le Zohar qui ouvrait Le Livre de Mémoire, comme le rappel d’une parole immortelle, ici, c’est l’Exode, dont le poète est un lecteur privilégiévous serez pour moi privilégié parmi tous les peuples, car toute la terre est à moi (1). Thibault Biscarrat est un voyant : Elle est retrouvée. Quoi ? – L’Eternité (2), et sa poésie, qui ne ressemble à aucune autre, suit pas à pas ce chemin d’Eternité, donc de liberté.
 
D’où vient cette poésie vibrante ? L’auteur nous en donne les traces naturelles : de l’eau, la terre, l’air et le feu. L’homme des grands départs est un livre de feu – Il est un brasier où les mots prennent source, s’assemblent –, un poème de terre – Je mesure les nuits d’ascèse, les longues marches, leurs splendeurs –, d’eau – Fraîcheur de la source –, et d’air – Je me lève alors dans le vent, la parole flambe tressée d’amour et de feu.
L’homme des grands départs est le livre de l’exil, du départ, de la traversée, d’une longue marche poétique où le corps se risque, où les mots s’y apaisent et s’enrichissent. Il faut saisir les stances de l’écrivain, ces demeures d’où il écrit, le Livre en est une, une demeure aux langues qui flambent, labyrinthique, qui ne se découvre pas d’un coup de dés, mais avec la patience de l’orfèvre qui polit ses mots et ses phrases, les assemble et leur donne vie.
 
« Il est un lieu au-dessus de tout,
Il est une voix qui résume le monde,
Il est un visage que recouvrent les lettres de l’alphabet.
La langue porte un mystère que le poème éclaire.
D’ombres sur ombres, en nuances d’ocres plus claires,
Le poème charrie sa lumière ».
 
L’homme des grands départs est livre façonné de beautés et de musiques. L’écrivain qui est aussi musicien sait que la poésie doit s’entendre, s’écouter, se chanter intérieurement pour qu’elle prenne corps, il écrit à vue d’oreille. Thibault Biscarrat prend très au sérieux la parole, les paroles divines – tout retourne à la parole, et donc très au sérieux la musique de la langue. C’est une parole qui s’entend et s’écrit, une parole vivante, comme ces langues que l’on dit mortes, mais qui ne sont qu’endormies. L’écrivain réveille ces langues, ces phrases endormies, comme un peintre, et leur donne, miraculeusement, une nouvelle vie qui rayonne et embrase son livre gracieux et profond, comme un chant.
 
Philippe Chauché
 
(1) Exode XIX, 6-15, La Loi ou le Pentateuque, trad. Edouard Dhorme, Bibliothèque de la Pléiade, Gallimard, 1956
(2) L’EternitéVers nouveaux et chansons, Arthur Rimbaud, Edition d’Antoine Adam, Bibliothèque de la Pléiade, Gallimard, 1972
 
http://www.lacauselitteraire.fr/l-homme-des-grands-departs-thibault-biscarrat-par-philippe-chauche

mardi 9 juin 2020

Jean-Michel Espitalier dans La Cause Littéraire




« Il y a trop à regarder, à apprendre, à explorer, il y a trop à faire, ici. Il y a trop à vivre. Avec tout ça, pas une minute à soi pour rêvasser. De toute façon, les hommes qui s’occupent des vaches sont rarement de la catégorie des rêveurs, sauf dans les livres où il est question d’hommes qui s’occupent des vaches ».
 
Cow-Boy est le roman de ce regard, de cet apprentissage, de l’exploration du Nouveau Monde par Eugène, le grand-père de l’écrivain, parti aux Amériques avec son frère Louis, au début des années 1900. Des Alpes à la Californie, Eugène le Cow-Boy devient le héros du roman de son petit-fils. Jean-Michel Espitallier savait peu de choses d’Eugène, de son voyage, de son arrivée là-bas, de son travail avec les vaches, de sa vie, et de son retour tout aussi énigmatique. De tout cela, il a fait un roman éblouissant, qui donne vie à ce grand-père des ranches et des plaines.
 
Cow-Boy est un roman en technicolor, le roman de la naissance d’une nation sous les yeux d’Eugène, le roman des cow-boys, des vaches, des indiens, des coyotes,  du désert, des chevaux, des braseros et des canadiennes de cuir gras, fourrées de peau de mouton. Cow-Boy est un western, qui respire la terre, les chevaux et les vaches, un roman grand écran, qui nous conte l’aventure d’Eugène, mais aussi mille histoires qui se croisent, et se télescopent, celle de ces colons qui ont fait l’Histoire, l’histoire des noms qui ont fait fleurir des villes, celle des crimes et des drames, des joies et des éblouissements. Histoire d’imaginer : « …des bruits de nuit, des bruits de ranch, on peut imaginer le tintement tristement régulier des clarines, un cheval qui s’ébroue derrière un hangar, des piétinements de sabots dans la paille… ».
 
Cow-Boy est un roman américain aux accents percutants et troublants, un roman musical, où résonnent les chansons de cow-boys (Home on the Range) et les standards de jazz et de blues. Un roman filmé en plans larges, en plans plus serrés, en plongées et contre-plongées, en traveling et arrêts sur image. Ces images d’Amérique que restitue l’écrivain : le miracle américain, une belle histoire pleine de salopards – Buffalo Bill, exterminateur de bisons ; Jeffery Amherst et ses couvertures infectées de variole qu’il fourguera en masse aux tribus Delaware ; Winfied Scott, grand architecte des marches de la mort des peuples cherokee ; Henry Ford, antisémite notoire, décoré par Adolf Hitler en personne ; mais aussi, les noms de pays : Orange (Connecticut), Hanover (Massachusetts), Athens (Géorgie), Clermont (Floride), comme autant de noms de romans. Cow-Boy est un roman du plan-séquence qui se déroule sous les yeux d’Eugène, dans son ranch, sur le chemin du retour où toute l’Amérique défile sous ses yeux, comme défilent les souvenirs de sa vie d’avant le grand saut dans l’inconnu. L’inconnu en Californie ce sont les bêtes qu’il garde, impossible de les compter, comme il compte les billets verts qu’il accumule pour plus tard. L’inconnu, Eugène vit avec, dans son ranch. Cow-Boy est le roman de cet inconnu qui, par le miracle de l’art du roman, se dévoile, et Eugène devient un ancêtre familier.
 
« Eugène n’a pas bâti de ville, ou alors il n’en a rien dit. Il gardait les vaches à perte de vue et les moutons au kilomètre, et le voilà qui trace sa route sans laisser de trace. Il ne va pas tarder à se faire aspirer en arrière au moment où il se croit sauvé de l’européenne anesthésie. Regarder dans le rétroviseur, ce n’est pas un truc de cow-boy ».
 
Cow-Boy est un roman en mouvement permanent, il galope comme un pur sang, et nous fait galoper avec lui. On traverse les Amériques de la Californie à New York comme l’on traverse la vie aventureuse d’Eugène : Le désert, les montagnes, et soudain c’est Albuquerque et le Río Grande. Jean-Michel Espitallier signe un roman étourdissant et éblouissant de richesses, son grand-père peut être fier d’être au cœur d’un tel chœur littéraire, d’une telle richesse inventive. Ce roman donne corps et âme à un disparu invisible, il redonne un nom à Eugène, il porte haut la mémoire et les mémoires d’un aventurier et d’un monde qui s’élève sous nos yeux avec ses miracles et ses crimes racistes. Jean-Michel Espitallier a l’œil d’un film director, d’un inventeur, d’un créateur de mondes aux multiples palettes colorées. Il donne vie à ce qu’il écrit, imagine et transforme, il multiplie les images, les évocations, il met en musique, par l’art si rare de la composition littéraire.
 
Philippe Chauché


https://www.lacauselitteraire.fr/cow-boy-jean-michel-espitallier-par-philippe-chauche

jeudi 28 mai 2020

Carl Watson dans La Cause Littéraire




« A Harlem, on buvait autrefois un breuvage baptisé Haut-et-Bas, ou Moitié-Moitié. C’était un verre de gin pur, additionné de vin rouge bas de gamme. Watson, à son meilleur, est une variante de ce cocktail : du gin tord-boyaux mêlé non pas de piquette mais de Haut-Brion » (Nick Tosches).
« J’ai servi à bouffer et fait la toilette des morts. J’ai porté un costume, fait la cueillette des pommes, planté des clous dans les rails et bavassé avec des poivrots. Tout ça pour le blé » (Active la machine).
 
Carl Watson écrit au scalpel, à l’arme blanche, ce qu’il a vécu à Chicago. Ses personnages boivent beaucoup, vivent dans des hôtels qui menacent de s’effondrer, dans des chambres que les bonnes ont désertées depuis des années. Ils passent leurs nuits et leurs jours dans des bars enfumés où volent les verres, les insultes et les menaces, et traversent des rues de quartiers où l’on perd facilement sa vie et ses illusions. Carl Watson sait de quoi il parle et sur quoi il écrit.
Il est au cœur de ce volcan en irruption permanente, la lave aux lèvres, des nuées ardentes aux bouts des doigts, tout flambe sous ses yeux et sous sa plume, tout explose en poussière épaisse, tout flamboie dans ses récits. Il accompagne ces perdants magnifiques, les suit comme une ombre, se loge comme il le peut, travaille comme l’on va se pendre. Carl Watson écrit comme il chute, comme il titube, comme il boit, ses visions d’apocalypse en mémoire, traçant des géographies urbaines, et s’inventant des dérives alcoolisées.
Nous sommes dans le quartier d’Uptown, avec son métro aérien, son dancing, ses gratte-ciel, ses appartements dont les fenêtres fixent avec insistance le cimetière, où la proximité des morts rend bien mince la frontière qui les sépare de vivants tout aussi prisonniers qu’eux. On y croise Harry, qui marche, déambule, cherche en vain une chambre perdue dans ses souvenirs, on entre dans le Gnôlozzo de Lonnie Barker, un bar où personne ne retire son manteau – et on se demande pourquoi – mais je crois que je sais – je pense que leur propre peau les effraie, on suit les aventures de Charlie qui vit dans un appartement si exigu qu’il entendait presque chaque chose qu’il pensait, ou encore Jasper Deboucy et sa croix électrique qui va finir par s’enflammer. Des personnages qui vivent, s’énervent, s’agitent, parlent, boivent et boivent à nouveau, certains deviennent fous, d’autres meurent d’une manière étrange. Tout est dans la manière, ce style qui rend ces récits et ces histoires troublantes, saisissantes, on est à chaque ligne pris sous l’empire de Carl Watson, écrivain unique, au réel tranchant et au style étourdissant.
 
« L’endroit où Harry passa le mois qui suivit le départ de sa femme coûtait huit dollars la semaine. Pas cher. Les murs y étaient démesurés et peints en vert. Au rez-de-chaussée, Harry regardait la télé couleur en compagnie d’assassins en puissance, de pervers et de vieillards solitaires qu’ils finissaient tous par devenir – des hommes sans femmes, sans argent, sans perspective et sans espoir » (La chambre d’Harry).
 
Sous l’empire des oiseaux rassemble de courts récits vifs d’instants d’une vie passés à attendre, à boire, à regarder, à écouter : confession, expression, exaspération. Une vie tendue comme le câble d’un funambule entre deux gratte-ciel qui tous les deux sont sur le point de s’effondrer. Une vie d’écrivain et d’aventurier, dans les bars et les hôtels les plus minables de Chicago, où tout y est gris et noir, avec par instant, avec parfois une éclaircie, une blanche lueur qui éclaire la vie du narrateur-romancier dans ce voyage immobile, juste pour rester en mouvement, et regarder ce qui arrive en face. Des pensées l’assaillent et le sauvent du vide ambiant qui l’obsède. Carl Watson possède cet art singulier de saisir en trois phrases une situation, une tension, une folie qui va exploser, mais aussi trois ou quatre détails ordinaires, d’une vie qui l’est autant, une vie scrutée, observée, en proie à de très fortes sensations – Oui, c’était l’automne, et l’air se peuplait d’agonies.
Carl Watson, écrit sous très haute tension ses mémoires alcoolisées, ses dérives, ses rêves, c’est vif, précis, sombre, grave comme un blues qui suinte à travers les vitres cassées d’une chambre d’hôtel, ses phrases brèves sonnent comme des uppercuts, c’est là, un très grand écrivain américain, étrange et fascinant.
 
Philippe Chauché
 
http://www.lacauselitteraire.fr/sous-l-empire-des-oiseaux-carl-watson-par-philippe-chauche





Une novella peut-être, un très court roman qui laisse sous le coup le lecteur incrédule. La puissance de ces brèves de quartier, d’un immeuble, le Stratford Arms – le héros vit, regarde et raconte ce qu’il voit de la fenêtre de son appartement – est proprement extraordinaire. Et c’est pourtant de l’ordinaire qu’il s’agit, de gens ordinaires, dans des scènes ordinaires, dans un quartier ordinaire de … New York peut-être ou bien ailleurs, partout.
Hank Stone est un regard et une oreille. On ne saura rien de plus de lui. Ni son allure, ni son métier (travaille-t-il ou passe-t-il tout son temps à regarder à travers sa fenêtre ?), ni ses pensées, ni ses émotions. Non. Juste un regard et une oreille. Sans le moindre commentaire. Il est difficile de ne pas évoquer le Grand Raymond Carver dans ce parti pris d’objectivation des scènes, dans cette mise à distance du vécu. Les bruits et les lumières/ombres peuplent ces brèves, les emplissant d’une inquiétude permanente, d’une tension dont il faut tenter de trouver l’origine. Des obsessions de Hank Stone sûrement. Son regard est panoptique, son écoute hyper perceptive. Il y a dans ces obsessions la fiche clinique d’un paranoïaque qui regarde le monde comme si, de chaque personne, de chaque objet, de chaque scène ordinaire pouvait surgir soudain, terrible et menaçante, une horreur.
Quelle horreur ? Le paranoïaque ne sait pas, c’est même une constante. Il ne sait pas.
Ses rêves d’ailleurs (ses cauchemars) donnent une idée des terreurs paranoïdes de Hank.
 
« Mais dans son sommeil il rêve de parasites. Au début il s’agissait seulement de petites souris et il a cru qu’elles étaient apparues pour son plaisir. Ensuite, il y a eu des insectes – de drôles d’insectes aux membres et aux cornes bizarres, des corps apparemment mécaniques comme il n’en avait jamais vu auparavant. Ils se sont multipliés et mis à occuper certains endroits de l’appartement. Ils émettaient un bourdonnement sourd, des grattements et des bruits de mastication. »
 
La peur de l’invasion. Peut-être est-ce le moteur des obsessions de Hank. Il est dans le dedans, il voit et entend le dehors et craint affreusement une inversion des choses. Que le dehors entre dedans. Seuls les bruits sont impossibles à refouler à l’extérieur. Ils entrent ! Ils viennent de chez les voisins, de la rue et viennent interroger Hank sur leur sens. Mais juste un instant.
 
« Ce soir, comme tous les soirs, les sirènes reprennent leur symphonie, vont et viennent d’un coin à l’autre du réseau qui relie les vies et un drame commun. Trois filent vers l’ouest, deux vers le nord, une au moins fonce vers l’est. […] et bien sûr le chemin suivi par ces sirènes, ou du moins le souvenir qu’on en garde, car elles sont aussi insistantes que la mémoire, même s’il est également dans la nature de glisser hors de la mémoire aussi vite qu’elles y font irruption. »
 
Regard et écoute panoptiques qui empruntent sans cesse et avec fièvre les quatre directions cardinales. Pour y traquer quoi ? Le contrepoint de la solitude de Hank peut-être, une solitude totale, Hank regarde et entend les autres mais ne sait rien des autres, ne les rencontre pas. Il n’a de vie sociale que par le prisme de ses obsessions et des interprétations qu’il fait des sensations visuelles ou auditives qu’il perçoit de sa solitude. Une idée de la mort sans doute, un néant sans aucun sens, inimaginable. La mort qui rôde dans la tête de Hank comme une image itérative.
 
« Deux semaines plus tôt, ils ont sorti un mort du Stratford Arms. Ils l’ont porté sur le trottoir dans un grand sac vert. Toute la rue puait. Il était mort dans sa chambre depuis plus d’une semaine. La puanteur était insupportable et c’était l’été. Des cachets, la maladie. Des rumeurs ont circulé. Il y a trois jours, une femme s’est pendue dans sa chambre. Hank l’avait vue dans la rue. Il les voyait presque tous. Elle aussi, on l’a sortie dans un sac vert. »
 
Conte en éclats sur la solitude urbaine, la misère morale des quartiers, les effets paranoïaques de la Ville, Hank Stone est un petit miracle littéraire. Son économie d’écriture et de propos en fait un condensé effarant de la rumeur de la ville.
 
Léon-Marc Levy
 
 
 

vendredi 22 mai 2020

Laurent Margantin dans La Cause Littéraire





« Rien, rien. Combien de temps me fait perdre la publication du petit livre et quelle conscience nocive et ridicule de ma valeur fait naître en moi la lecture de ces vieilles choses en vue de la publication. Cela ne fait que me détourner de l’écriture » (Journal de Kafka, VI-30).
 
Philippe Chauché, La Cause Littéraire : Vous venez de mettre en ligne le premier numéro de la revue Œuvres ouvertes, nom que vous avez donné au site qui publie vos textes, ceux d’autres écrivains et vos traductions de Kafka. Ce premier numéro baptisé Apparitions, un mot qui apparaît dans un texte de Kafka que vous traduisez, où il est question du fantôme d’un enfant, qui s’invite dans la chambre de l’écrivain : « Visiblement, vous n’avez encore jamais parlé à des fantômes. Ils ne vous donnent jamais de réponse claire. C’est un dialogue sans fin. Ces fantômes ont l’air de douter encore plus que nous de leur existence, ce qui n’est guère étonnant vu leur fragilité ». Un numéro qui est donc placé sous la protection de Kafka, ou de son fantôme ?
 
Laurent Margantin : Tout d’abord, quelques précisions. Le numéro 1 de la revue Œuvres ouvertes, Apparitions, a paru au printemps 2018, suivi de deux autres numéros en 2019 (printemps et automne), intitulés Kafka n’est pas mort, et Ça parle en eux. Il s’agit bel et bien d’une revue papier, que l’on peut commander soit sur le site, soit dans des librairies en ligne. Ce que j’ai proposé récemment au téléchargement sur www.oeuvresouvertes.net, c’est la version numérique du premier numéro.
Dans chacun des numéros, on trouve Kafka au sommaire, notamment deux récits dans ma traduction, extraits des carnets de son Journal, dont cet « enfant fantôme » que j’ai reconnu un jour peint sur un mur d’un bâtiment en travaux de l’ancienne gare de Saint-Denis de la Réunion (gare fantôme elle aussi, puisque la ligne ferroviaire qui parcourait la côte du nord au sud de l’île n’existe plus depuis longtemps), œuvre de street art que j’ai photographiée un jour avant de constater quelque temps plus tard qu’elle avait été effacée (ou le mur abattu, je ne sais plus) – image que j’ai placée en couverture du premier numéro 1 de la revue, comme une illustration du récit de Kafka. Cette présence fantomatique de Kafka ressurgit dans le second numéro, à partir d’une phrase de Peter Handke, extraits de l’un de ses journaux paru en Allemagne, encore non traduit en français : Kafka ist nicht gestorben.
 
Ph. ChauchéLCL : Comment est né ce désir d’aller encore plus loin dans vos publications par, cette fois, une revue qui se lit et ne se lit que sur le net (pour l’instant) ? Une revue « ouverte » comme des Œuvres ouvertes ?
 
 
 
L. Margantin : Au contraire, cette revue existe essentiellement en format papier. En fait je suis parti du web pour aller vers le papier. Il y a toujours eu cette tentation de faire des revues depuis le début du web littéraire. D’une certaine façon, www.oeuvresouvertes.net est une revue avec une ligne éditoriale clairement orientée vers la littérature germanique puisque je suis germaniste de formation, revue à laquelle des auteurs contemporains collaborent depuis de longues années. Mais c’est vrai qu’on a parfois le besoin ou l’envie de produire un objet clos, avec un nombre de pages limité, pour s’extraire un peu du grand labyrinthe de la revue web. Donc, c’est en réalité bien moins ouvert, avec un sommaire composé d’une douzaine de textes et d’auteurs, et une centaine de pages. C’est une façon aussi de mettre en valeur quelques auteurs ou certains chantiers d’écriture présents sur le site qui comptent particulièrement pour moi.
« C’est bien cela qui est essentiel dans chacun de ces récits : une forme inconnue apparaît, surgit, qu’on ne s’attendait pas à voir, et qui conditionne l’écriture elle-même ».
 
Ph. ChauchéLCL : Parmi les auteurs invités : Lucien Suel pour un poème hanté par un enfant, Antoine Brea et Zborowski, un très court roman, je préfère ce mot à nouvelle, d’une jeunesse « hantée » qui joue « à la roulette russe » et traverse les miroirs, ou encore Claudine Chapuis et Maria au fichu bleu, court récit romanesque livrant là aussi une apparition, une jeune fille de l’air sur le parvis d’une gare, et Passages de Noëlle Rollet, étrange petit roman, récit d’un homme dans une gare, telle une étrange apparition. Quel lien avez-vous tissé, et tissez-vous entre ces contributions, s’il y a un lien ?
 
L. Margantin : Lucien Suel, un auteur dont j’admire beaucoup le travail et la créativité, m’a « donné » plusieurs textes pour www.oeuvresouvertes.net. Claudine Chapuis et les autres auteurs que vous mentionnez également. Il est donc normal de les retrouver dans la revue papier. Pour le premier numéro, j’ai d’ailleurs repris plusieurs de leurs textes que j’avais mis en ligne les années précédentes. Et j’ai été assez étonné de voir qu’un lien s’établissait naturellement entre ces textes autour de l’écriture conçue et surtout pratiquée comme vision, parfois à partir d’une simple rencontre transformant le narrateur, lui ouvrant un monde. C’est bien cela qui est essentiel dans chacun de ces récits : une forme inconnue apparaît, surgit, qu’on ne s’attendait pas à voir, et qui conditionne l’écriture elle-même. A vrai dire, j’aimerais composer chaque numéro de la revue papier de cette façon-là, à partir de textes mis en ligne au long cours et qu’il s’agirait simplement de relier pour faire apparaître un champ de forces inconnu. Je précise par ailleurs que je ne suis nullement éditeur : je réalise cette revue et publie seulement mes traductions (Novalis, Kafka) et mes propres écrits. Je n’ai jamais édité un autre auteur et ne me sens pas en mesure de le faire.
 
Ph. ChauchéLCL : Vous poursuivez, sans relâche votre traduction des Cahiers de Kafka, qui constituent le Journal de l’écrivain, après la traduction de Marthe Robert, Robert Kahn en a proposé une nouvelle (Editions Nous), qu’est-ce qui vous conduit à proposer un autre regard sur ces écrits et à poursuivre ce travail colossal ? Tout Kafka, toute l’originalité créative se trouve déjà dans ces carnets, sont-ils, en quelque sorte, le laboratoire de ses grands livres ?
 
L. Margantin : J’ai commencé à traduire Kafka en 2010, quelque temps après mon arrivée à la Réunion. D’abord des courts récits, puis des récits plus longs (Un artiste de la faimLa Colonie pénitentiaireLe Terrier), et « enfin » le Journal à partir de 2013. J’ai constaté avec étonnement que des passages manquaient dans la traduction de Marthe Robert, tout simplement parce qu’elle s’était servie de la première édition du Journal de Kafka par Max Brod, qui avait coupé certains passages concernant des contemporains ou évoquant l’intimité de l’écrivain (sa fréquentation des bordels par exemple, à une certaine époque). J’ai publié ma traduction jour après jour comme un work in progress, à l’époque, personne en France ne s’était encore intéressé à ces passages caviardés par Brod, en tout cas aucun éditeur. Le fait que je donne cela à lire au grand jour a dû donner des idées à d’autres, et tant mieux. Ma démarche est d’ailleurs beaucoup plus large qu’une simple « nouvelle traduction » qui sent bon son coup éditorial – ce qui reste insuffisant à mes yeux. En ce qui me concerne, j’ai eu envie de donner tout l’univers de Kafka à Prague, et je publie chaque passage traduit accompagné d’un appareil critique assez important, désormais sur un site dédié (www.journalkafka.com). Je me sers notamment des outils numériques (photographies, documents divers, journaux numérisés en ligne que lisait Kafka dans les cafés par exemple, et où l’on trouve des articles sur les spectacles auxquels il assistait, car ce n’était pas du tout l’ermite de la légende littéraire, il sortait beaucoup et connaissait du monde à Prague). Je me sers même de cartes en ligne qui me permettent de « géolocaliser » tel ou tel passage du Journal. Et puis il y a ma traduction elle-même, qui se distingue assez nettement de celle de Marthe Robert ou même, je crois, de celle de Robert Kahn, dont j’ai appris la disparition récente avec tristesse. J’admire beaucoup son travail, mais je ne suis pas d’accord avec lui quand il parle de la sécheresse du style de Kafka. Je ne crois pas qu’il faille aller vers cela, dans la traduction française de Kafka. Il y a à vrai dire plusieurs écritures chez lui, il est capable de varier d’un texte à l’autre, et il ne va certainement pas vers une langue de plus en plus dépouillée, ce n’est pas Beckett. Il suffit de lire l’un de ses derniers récits, Le Terrier, que j’ai traduit, à la syntaxe complexe, aux phrases labyrinthiques pour mesurer la richesse de son écriture, une certaine virtuosité qui lui permet de jouer sur plusieurs registres, même s’il est vrai que les derniers carnets du Journal, marqués par l’introspection et la maladie, sont écrits dans une langue plus sobre. C’est cette variété qu’il est intéressant de rendre, sans figer Kafka dans un style unique et trop aride.
Mais pour revenir au Journal : les traducteurs avant ou après moi l’ont traduit comme un récit, ce qu’il n’est pas, en utilisant le passé simple. Je me sers quant à moi du passé composé, car personne en français n’écrit dans un journal : « L’autre jour, nous rencontrâmes le couple Tschissik sur le palier… Nous nous arrêtâmes un moment » (traduction de Marthe Robert). Ma traduction c’est : « L’autre jour, nous avons rencontré le couple T. sur le palier… Nous sommes restés là un moment » – ce qui me paraît plus naturel, sinon normal. Cela permet également de jouer sur une double temporalité au sein du Journal : le passé composé (ou le présent, car évidemment Kafka écrit aussi beaucoup au présent), et le passé simple et l’imparfait pour les récits à proprement parler qu’on trouve dans le fil même de l’écriture des carnets – par exemple l’histoire de l’enfant fantôme que nous évoquions précédemment.
Je suis en fait assez surpris du conservatisme formel qui continue à prévaloir quand il s’agit de traduire Kafka, dont l’allemand était beaucoup plus libre dans son Journal que dans ses récits, donc pourquoi vouloir traduire les deux de la même façon ? C’est une découverte que j’ai faite en commençant ce chantier en 2013 et que j’ai partagée, j’en suis désormais au sixième carnet et me suis donné comme objectif de finir en 2023 – au rythme de deux carnets par an (il y en a douze).
Par cette alternance des temps au passé – passé composé/présent pour le journal à proprement parler – et passé simple/imparfait pour les récits au sein du Journal, on rend visible le travail créatif lui-même que vous évoquez dans votre deuxième question. Dans son Journal, Kafka écrit à plusieurs reprises : « Rien écrit » ou « Aujourd’hui rien écrit, demain pas le temps » – on voit l’écrivain souffrant de l’incapacité d’écrire souvent par manque de temps ou d’énergie (occupé qu’il est par les tâches professionnelles ou les conflits familiaux autour de l’usine d’amiante qu’il doit gérer avec son beau-frère). Le Journal rend visibles et même sensibles les tensions qui sont au cœur même de la vie de Kafka et qui sont nourries par l’exigence littéraire. Surtout, par la discipline du journal que s’impose Kafka (poussé au départ par Brod), on voit évoluer sa pratique de l’écriture, davantage tournée vers des observations quotidiennes concernant des passants dans les rues de Prague, des soirées au théâtre, ou bien sa propre famille. Du conflit avec le père – rapporté par des anecdotes ou de simples mentions d’une dispute – on passe bientôt à l’écriture – en une nuit de septembre 1912 – du récit Le Verdict, et ce passage entre réalité et fiction se produit au sein du même carnet.
« Hier : derrière nous, un homme qui s’ennuyait tellement qu’il est tombé de son fauteuil. Comparaison de Rachilde : ceux qui se réjouissent du soleil et exigent que les autres éprouvent de la joie sont comme des gens saouls revenant d’un mariage en pleine nuit qui obligent ceux qu’ils croisent à trinquer à la santé de la mariée inconnue » (Journal de Kafka, VI,7).
 
Ph. ChauchéLCL : Après Aux îles de Kerguelen, publié en 2014 où vous racontez votre séjour sur l’île en compagnie de scientifiques et de livres, Dostoïski, Simenon, Kafka : « Ce doit être l’air de Kerguelen : je lis toujours plus lentement, comme ralenti par la beauté de ce que je lis », vous publiez ces temps-ci, sur votre site, un nouveau texte, Carnet d’hiver austral, un récit où vous vous en prenez à ce siècle, à ses excès, ses pratiques, sa langue, mais là encore, où quelques livres vous servent, je puis dire de boussole, Bashō : « Tourner le dos à un siècle agité, ce n’est pas mépriser l’humanité et s’en détourner, mais aller vers elle (parfois) par d’autres chemins », comment sont nés ces projets, ces récits très imprégnés de littérature ?
 
L. MargantinAux îles Kerguelen et plus récemment Carnet d’hiver austral, mais aussi Le Chenil ou Roman national sont des textes – pour la plupart des récits – qui ont été écrits en ligne, parfois sur un blog dédié, avec également des photographies pour Aux îles Kerguelen. Cela fait très longtemps, plus d’une vingtaine d’années que j’écris sur le web, j’ai commencé par des textes courts, puis, au fil des années, des récits plus longs, découpés en « épisodes » que je publie à un rythme régulier qui peut correspondre, lorsqu’il s’agit d’un voyage, à une expérience vécue. Vous avez raison, la lecture et la littérature jouent un grand rôle dans les deux textes que vous avez cités, en revanche aucun dans Le Chenil et Roman national. Mais à vrai dire, je ne sais pas trop parler de mes propres écrits – surtout, j’oublie assez vite les conditions exactes dans lesquelles ils sont nés, un peu comme des rêves de la nuit dont on n’arrive plus à se souvenir le lendemain matin –, donc j’invite le lecteur à aller voir lui-même, tous ces textes existent en format papier aux éditions Œuvres ouvertes ou sont à lire en ligne sur le site.
 
Ph. Chauché, LCL : Enfin, vous paraissez un peu comme un isolé de l’édition et de la littérature d’aujourd’hui, c’est un choix (politique), un hasard (géographique) ?
 
L. Margantin : J’ai créé mon premier site web en 2000, il s’appelait, de façon assez symbolique : D’autres espaces. J’écrivais à l’époque dans des carnets papier, et j’ai commencé à mettre quelques textes en ligne, ce premier site est devenu ensuite Œuvres ouvertes – aujourd’hui 5000 pages web (ce qui fait beaucoup plus sur papier) où l’on trouve des traductions de Novalis, de Kafka, de Kleist, quantité d’autres ressources littéraires, mes propres travaux d’écriture et ceux d’amis auteurs. Au début, je vivais en Allemagne, puis je suis venu à la Réunion, mais ce que vous appelez mon « isolement » par rapport à l’édition aurait sans doute été le même si j’avais vécu ailleurs en France, même à Paris. Je ne me sens pas à l’aise avec une certaine « sociabilité littéraire » (pour ne pas parler des mœurs), les lectures en librairie, les salons, tout ce temps perdu pour l’écriture, la lecture, ou simplement la réflexion à faire la promotion de ses livres, etc. Et surtout je ne supporte pas cette soumission contemporaine à la figure de l’éditeur qui me paraît aujourd’hui exagérée. Je crois qu’un auteur n’a à se soumettre à rien ni personne, et surtout pas aux exigences commerciales et souvent pseudo-littéraires de la « littérature d’aujourd’hui ». Il me semble plus intéressant d’essayer d’ouvrir un nouvel espace littéraire, en se servant du numérique.
La littérature telle que je l’envisage à titre personnel, ce sont des carnets papier, un blog, et des livres papier que je développe moi-même et que je fais imprimer en print-on-demand, tout le reste – la recherche d’un éditeur et d’une reconnaissance sociale en tant qu’écrivain – serait une perte de temps et d’énergie pour moi, et surtout, je n’en ai pas besoin pour continuer à avancer.
 
Philippe Chauché - mai 2020

https://www.lacauselitteraire.fr/dossiers/

mardi 19 mai 2020

En avant la chronique !



Il vient d'arriver
Merci à l'éditeur : Louise Bottu
à Josyane Savigneau, Frédéric Aribit, Carles Diaz et Léon-Marc Levy pour leurs contributions.
Merci à Rita Menz pour le dessin de couverture et à Jérôme Stavroguine pour le dessin de quatrième de couverture.
Il sera en librairie à la mi-juin.
Mais on peut se le procureur chez l'éditeur : https://wwwbottu.com/achat

samedi 16 mai 2020

Philippe Le Guillou dans La Cause Littéraire

 
« La fréquentation de l’œuvre-cathédrale est indéniablement plus stimulante, plus éclairante aussi, que celle des minables autofictions et des œuvrettes fades et calibrées que l’édition contemporaine produit jusqu’à plus soif. Avant d’écrire, il faut lire et admirer, se laisser pénétrer par l’essence, l’éthique d’une écriture ».
 
Le Roman inépuisable est le livre d’une grande passion, d’une infinie passion pour l’art du roman. Philippe Le Guillou est un écrivain qui sait lire, un lecteur qui sait écrire, qui sait offrir ses souvenirs, ses admirations littéraires, et qui en quelques phrases dessine d’admirables portraits d’écrivains. Ils sont tous un bien commun, que Philippe Le Guillou a le bonheur de partager : le style et la langue ! Personne ne sera surpris d’y voir, réellement voir, Marcel Proust : tout en lisant la Recherche, les noms des lieux et des personnages sont pour l’écrivain un enchantement : « j’entends tinter la petite cloche ferrugineuse du jardin lorsque Swann arrive, je suis chez Léonie… dans le petit cabinet sentant l’iris où l’enfant fait l’expérience de la lecture, de la rêverie, des larmes et de la volupté ».
 
L’écrivain-lecteur est un goûteur qui a bon goût, ce goût du savoir et de l’aventure littéraire, a le talent d’offrir en dégustation ses livres éternels. Il dévoile dans ce Roman inépuisable ses escapades éblouissantes et étourdissantes dans sa bibliothèque, ses bibliothèques, de la Bretagne à Paris, et ses cartographies romanesques. Il nous entraîne dans les terres et la langue de Perceval – « ce creuset primordial de légendes et de songes » –, dans les tremblements des Liaisons dangereuses – « une splendeur, une exception majuscule » –, au plus près d’Atala, de René et dans la Vie de Rancé – « Le mouvement et l’éclaircie, l’irradiation de la phrase ». Le charme du Roman inépuisable tient aussi de tout cela, du mouvement, des éclaircies et des irradiations des livres qui miraculeusement apparaissent – lire m’apparaît toujours comme un miracle.
 
« Voyageur toujours, au début surtout, aède ronchonnant, vitupérant à la fin, pamphlétaire égaré, chantre de l’abject et de l’immonde, et perpétuellement mû par une force, l’émotion, et une hantise, son expression, dans le seul canal qui soit : le style ».
 
Les livres lus et relus par Philippe Le Guillou prennent sous sa plume un charme nouveau, un regard plus précis, ils ne cessent de prendre de l’ampleur et de la force, retrouvent une grâce que nous pensions perdue, ils sortent heureux et lumineux du silence où nous pensions qu’ils s’étaient cloîtrés.Le Roman inépuisable fait ainsi apparaître Balzac, qu’il n’aime guère, Hugo, qu’il admire et dont les personnages sont pourvus d’un haut degré d’incarnation, ou encore Flaubert au travail – « Une bonne phrase de prose doit être comme un bon vers, inchangeable, aussi rythmée, aussi sonore » (1).
 
Philippe Le Guillou n’oublie pas les écrivains catholiques, Mauriac, Bernanos, et Claudel – « le plus grand écrivain catholique du XX° siècle, le seul à même de pétrir la glèbe, de sonder les cœurs, d’embrasser le cosmos » ; convoque Michel Tournier – « l’emprise et l’ampleur, les sortilèges et le souffre, la poésie et le mythe » –, Malraux et ses Antimémoires, un livre vertigineux, ou encore Richard Millet, Philippe Forest, et François-Henri Désérable. Le Roman inépuisable n’est pas seulement le roman des écrivains célébrés, des livres admirés, des romans troublants et terribles, c’est aussi celui des éveils, des transformations, des découvertes, des illuminations de l’écrivain, et ses souvenirs surgissent comme des phrases échappées d’un roman inépuisable, qui tous les jours ne cesse de s’écrire.
 
Le Roman inépuisable est d’un inépuisable bonheur, et d’une inépuisable surprise. Philippe Le Guillou a bâti une bibliothèque cathédrale unique, tant elle résonne d’œuvres inoubliables qui fondent la langue française, une langue farouche et vive, gracieuse, troublée et troublante, une langue âpre, ciselée, amoureuse, revancharde, admirative, une langue qui a les pieds en terre, qui ne craint pas de prendre le large, et d’affronter les corsaires de la novlangue. Philippe Le Guillou, en passeur savant, connaît la saveur incomparable de sa langue, ce bien commun qu’il partage, son Roman du roman est son graal, qu’il dévoile et offre sous la protection de Jacques Laurent, le Hussard inspirateur de ce beau livre.
 
Philippe Chauché
 
(1) Lettre de Flaubert à Louise Collet du 22 juillet 1852

 http://www.lacauselitteraire.fr/le-roman-inepuisable-roman-du-roman-philippe-le-guillou-par-philippe-chauche