jeudi 23 juillet 2026

Hommage à Philippe Sollers dans La Cause Littéraire

 

 Je ne tiens pas du tout à mourir, mais, s’il le faut physiquement, j’accepte, comme prévu, qu’on enterre mes restes au cimetière d’Ars-en-Ré (Sollers en Ré), à côté du carré des corps non réclamés, des très jeunes pilotes et mitrailleurs australiens et néo-zélandais, tombés là, en 1942 (pendant que les Allemands rasaient nos maisons), c’est-à-dire, pour eux, aux antipodes ;

Simple messe catholique, à l’église Saint-Etienne d’Ars, XIIe siècle, clocher blanc et noir servant autrefois d’amer aux navires, église où mon fils David a été baptisé ;

Sur ma tombe, 1936-20…, cette inscription : Philippe Joyaux Sollers, Vénitien de Bordeaux, écrivain ;

Si un rosier pousse pas trop loin, c’est bien. (Philippe Sollers).

Philippe Sollers, que nous pensions immortel, s’est éteint. C’est une perte immense pour la littérature et pour l’édition. De Tel Quel à L’Infini, d’Une curieuse solitude (1958) à Grall (2022) qui s’ouvrait sur cette parole de Jean : « Alors entre aussi l’autre, arrivé le premier au tombeau. Il voit, et il croit », il aura marqué son temps, qui est devenu le nôtre.

Nous lisons, nous voyons, nous écoutons ses livres, et nous croyons que Philippe Sollers est unique, que c’est l’un des plus grands écrivains français vivants, et nous pensons en écrivant cet hommage, qu’il n’est peut-être pas aussi mort qu’il en a l’air.

Philippe Sollers nous a offert une œuvre magistrale, qui s’avère aujourd’hui immortelle. Nous l’avions rencontré le 25 avril 2017 dans son bureau du Navire Amiral Gallimard, souvenir d’un homme courtois, d’une grande amabilité, curieux, brillant, et lumineux :

https://www.lacauselitteraire.fr/la-cause-de-philippe-sollers-par-philippe-chauche/

Nous le lisions depuis le début des années 80, et nous n’avons pas cessé.

Il y a les romans qui ne cessent de nous interpeller en musique, de nous inviter à danser, les yeux dans les yeux du roman ce sismographe du Monde, des romans aux titres inspirés et lumineux : Paradis (I et II), Le Lys d’or, La Fête à Venise, Une vie divine, Beauté, L’Éclaircie,Graal. Il conviendrait de citer tous ses romans, tant ils sont actuels, vivants, vivifiants, inspirés, réjouissants, chantants, dansants, lumineux. Mais aussi son Encyclopédie qui a vu le jour dans les colonnes du Monde des Livres : La Guerre du goût, Éloge de l’infini, Discours parfait, et sa correspondance amoureuse avec Dominique Rolin.

C’est, écrit-il dans Un vrai roman, le dictionnaire (qui) m’a donné mon nom d’écrivain :Sollers, de sollus et ars : tout à fait industrieux, habile, adroit, ingénieux.

L’ingénieux et lumineux écrivain vénitien de Bordeaux s’en est donc allé.

Elle est retrouvée. / Quoi ? – L’Éternité.

C’est la mer allée

Avec le soleil (L’Éternité, Arthur Rimbaud)

A la dernière page de son dernier roman, Graal, publié en 2022, on peut lire : L’existence se présente sous la forme de petits romans métaphysiques, où chaque instant compte. Jean a bien vu ce qu’il a vu, le tombeau est vide.

Nous avons demandé à des écrivains, plus ou moins proches de Philippe Sollers, de répondre à cette question, toujours au présent : « Que représente pour vous Philippe Sollers ? ».

Alors réponses ! et en musique !

Nicolas Idier / Josyane Savigneau / Jean-Michel Olivier / François-Henri Désérable / Amélie de Bourbon-Parme / Marc Villemain / Stéphane Barsacq / Vincent Roy /

 

Philippe Sollers, la Chine au cœur, par Nicolas Idier

°°°

La première fois que je rencontre Philippe Sollers, c’est à l’oreille, comme il aurait dit. Comme tant de jeunes gens émerveillés par la littérature et admiratifs de ceux qui l’écrivent, je lui avais envoyé une lettre, et il m’avait non seulement répondu, mais appelé. Avec le recul, je mesure l’extraordinaire attention aux autres qui caractérise ce geste. On le disait influent, médiatique, stratège terrible, ancien maoïste devenu papiste, érotomane phallocrate, fumeur !, buveur !, mais à mes yeux, Philippe Sollers est avant tout un homme bon et généreux. Je devais avoir vingt-deux ans, ou peut-être moins. Je retrouverai la date plus tard, on a le temps. Sa voix était grave, précise, rapide, définitive. Il me demande si tout va bien, et me fixe un rendez-vous, aux éditions Gallimard, ou plutôt, au bistrot bien-nommé L’Espérance, à l’angle de la rue. De là, notre première rencontre, sous le signe de la Chine car, bien sûr, c’est de cela que j’étais venu lui parler.

Nous nous sommes vus, et revus, parfois même par la grâce du hasard objectif des rues de Paris. A chaque fois, soufflait le vent d’une joie communicative et la sensation d’approcher une idée du bonheur. Invariablement, nous parlions de la Chine, de sa politique, de son économie mais aussi de sa pensée classique, des traductions nouvelles, des artistes. Je commençais alors des recherches qui me mèneraient à consacrer une thèse de doctorat à Simon Leys, que j’avais également rencontré pour la première fois en 2005, en Belgique, et avec lequel il semblait être fier – peut-être soulagé ? – d’avoir pu récemment échanger. Ils avaient presque le même âge. Je l’avais plusieurs fois interrogé sur son étiquette maoïste de jeunesse, qui transparait presque tout du long des années Tel Quel, mais à chaque fois, il bottait en touche. Il s’était excusé, circulez, rien à voir. Mao, à ses yeux, était moins le responsable des horreurs politiques parmi les plus sombres du XXe siècle qu’un personnage historique voire littéraire, poète, calligraphe, empereur égaré. Sollers n’était ni sinologue, ni diplomate, ni journaliste. La Chine qui l’intéressait était une Chine sur mesure, une Chine subjective.

La sienne.

Sollers a fait le chemin inverse de celui de Simon Leys : ce dernier avait commencé par le vieux fond classique, puis, confronté à la Révolution culturelle, s’était confronté au contemporain, tandis que lui avait commencé par l’enfièvrement maoïste de l’époque, pour accoster peu à peu sur l’autre rive, celle de la Chine classique. Dans son petit bureau qui fait aujourd’hui partie de la légende, il avait accroché au mur un poème calligraphié ramené de son voyage de 1974. Il s’amusait à convoquer les quelques souvenirs de son initiation aux Langues O’ pour traduire les caractères qu’il reconnaissait : vent, montagne, pluie. La Chine montre la voie d’une réconciliation de l’homme avec la nature, ce qui le touchait au cœur. Sans doute est-ce pour cela qu’il s’extasiait d’une mauvaise photocopie d’une peinture à l’encre de Shitao, génie de la peinture du XVIIIe siècle : une pivoine à la feuille tracée d’un seul trait de pinceau – cet « unique trait de pinceau » conceptualisé par Shitao dans ses Propos sur la peinture du moine Citrouille-amère, traduits et commentés par Simon Leys – tout un univers qui était aussi le mien…

D’autres rencontres ont suivi, toujours plus chinoises, dont celle qui fut transcrite dans le volume Shanghai de la Collection Bouquins – « Shanghai. Corps et silence », également reprise dans sa Revue L’Infini puis dans un des recueils de sa grande entreprise encyclopédique, Discours parfait (à moins que ce ne soit Fugues… je suis dans un avion, et j’écris à main levée…).

Philippe Sollers, plus chinois que jamais, le jour où, sur la terrasse d’un immeuble dans le centre-ville de Shanghai, je reçois à nouveau un coup de fil de sa part. Il m’appelle depuis l’île de Ré, je l’entends très bien, sa voix est à la fois grave et enjouée. Il me demande de décrire ce qui m’entoure. Il veut un paysage de peinture montagne-et-eau, avec une silhouette minuscule serpentant sur un chemin escarpé. Je n’en suis pas si loin. De là où je me trouve, tout Shanghai est là, comme un rouleau de peinture déployé sous les yeux. Soudain, passe une mouette. Les mouettes sont nombreuses sur les eaux du Huangpu. Je l’en informe et il me répond, aussitôt, « heureux présage ». Il m’annonçait qu’il avait apprécié le manuscrit envoyé plus tôt et me proposait d’entrer dans sa Collection L’Infini, aux éditions Gallimard. Ce sera La musique des pierres. Depuis lors, la seule vue d’une mouette me procure une sensation d’un bonheur très précis.

A l’époque où je travaillais à l’Ambassade de France en Chine, je lui avais proposé une invitation, qu’il avait déclinée. L’avion, prétextait-il, le barbait. Je crois plutôt qu’il ne voulait pas abîmer la Chine intérieure qu’il portait en lui, habitée par les immortels taoïstes, les lettrés fonctionnaires, les poètes en exil et quelques femmes bien sûr, dont la mystérieuse Ysia – « une de mes meilleures sensations du dedans » – de Femmes. Vieux Chinois retiré dans son ermitage à moitié noyé dans la brume (ou la fumée de cigarette), le monde extérieur le contrariait chaque jour un peu plus. Il s’en éloignait. Sa source aux fleurs de pêchers – le paradis selon Tao Yuanming – était la bibliothèque.

Il y a quelques semaines, j’étais de nouveau en Chine, après en avoir été privé trois ans. J’ai profité d’une visite hors du temps dans la Cité interdite pour glisser à l’intérieur de la cavité d’un grand rocher du jardin impérial la première page d’Agent secret dont j’avais emporté avec moi l’édition de poche. C’était la nuit, et je doute que cette page ne soit retrouvée avant longtemps. Il y est question d’arbres, de fleurs, de papillons, de vagues, de mouettes encore – un poème chinois, en somme, qui s’achève sur ce message codé à la manière de Radio Londres :

« Le bonheur est possible.

Je répète.

Le bonheur est possible ».

Philippe Sollers, chinois jusqu’aux portes de la mort – ou disons plutôt de l’Éternité dans laquelle il croyait –, s’est éteint la nuit de Vesak, par une nuit de pleine lune pendant laquelle les bouddhistes du monde entier commémorent la naissance de Bouddha en 623 av. J.-C, il y a donc 2500 ans exactement. C’est également lors de Vesak que le Bouddha a atteint l’Illumination et qu’il est décédé dans sa quatre-vingtième année. A six ans près… Écrivant cela, j’entends soudain la voix grave de Philippe Sollers, le plus chinois de tous les écrivains français, étouffant un rire irrépressible : « Oh… comme c’est étrange… ».

Nicolas Idier

(s’il fallait citer un seul livre, je proposerais de retenir La musique des pierres, L’Infini, Gallimard, 2014)

 

Josyane Savigneau

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Ce que représente une voix qu’on entend tous les jours et qui soudain se tait ? Le moment n’est pas venu de le dire. Alors parlons de Sollers qui, lui, est toujours là. Je l’ai lu bien avant de le rencontrer. A la fac, au tout début des années 1970, mes condisciples, qu’on n’appelait pas encore « branchés », étaient des Telqueliens fanatiques. Moi, Sollers en pape de l’avant-garde, ça me laissait un peu froide. Mais je leur disais : « c’est un très grand écrivain ». Sacrilège ! le roman est mort, il n’écrira plus jamais de fiction. Ils négligeaient Lois (1972) que je lisais et relisais, sans tout comprendre, et que je viens de rouvrir. « Lui nommé ainsi par nécessité leur rendant ainsi leur force mort-née… ». « Les femmes se branlent fondamentalement à partir des morts, leur salive est donc plus acide ». Une phrase qui tombe à pic ces jours-ci.

L’année suivante H, j’étais loin… New York, et je ne l’ai lu qu’à mon retour deux ans plus tard. La fac était déjà oubliée et je me mettais en route pour un tout autre métier.

Avec Paradis, j’ai su que j’avais eu raison contre les fameux Telqueliens ne croyant pas à la fiction. Chef d’œuvre. « Pauvres femmes au contraire on les plaint on leur veut du bien obligées de faire semblant d’être folles de tourner enfin pigeon vole d’être ligotées dans l’ovol c’est pas qu’on les aime c’est pas qu’on les aime pas on les voit on les étudie, leur courage, leur ténacité leur sens des réalités bien comptées leur sinistre nécessité leur sublime animosité ».

Quand est arrivé Femmes, je venais de quitter les faits divers et les cours d’assises pour venir au « Monde des livres ». Bien trop craintive pour rappeler cette phrase à ceux que j’entendais dire qu’il avait trahi l’avant-garde, qu’il était « tombé » dans le « roman-roman » ou qui cherchaient « les clés », les descriptions de personnages connus, pour s’en indigner. Bien trop « petite » pour écrire sur lui. Sollers avait oublié que, dans le concert de critiques infectes, il y avait eu dans Le Monde un magnifique papier de Jacqueline Piatier. Il en est convenu quand il a été republié, il y a quelques années.

Ensuite… c’est une trop longue histoire. En 1987, juste avant qu’il ne commence à écrire régulièrement dans Le Monde des livres, j’ai fait avec bonheur une « une » sur Les Folies françaises, titrée « Sollers d’été, Sollers d’hiver ». Roman pour moi toujours magique. Puis je me suis interdit d’écrire sur ses livres. Sauf en 1993, quand, au Monde, on l’a exigé, comme une réponse aux calomnies qui avaient cours.

Celui que je lis, relis et relirai ? Passion fixe. Parce que Dora n’est pas Dominique, mais est aussi, et d’abord, Dominique et son magnifique « rire de gorge ». « Je la regarde. La beauté, en réalité, est une bonté vive, profonde, tendue comme il faut, marquée par la douleur. Beauté : bonté avertie. Laideur : ignorance haineuse. La beauté est l’intelligence du mal, la laideur la bêtise d’un faux bien menteur ».

Me revient la dernière phrase de l’autre Philip, Roth, mon « huger », comme Sollers le surnommait, dans Patrimoine : « On ne doit rien oublier ».

Alors, Agent secret : « Contrairement aux apparences, je suis plutôt un homme sauvage, fleurs, papillons, arbres, îles ». La comédie sociale, qui a déjà commencé autour de son cadavre, ne pourra rien effacer.

Josyane Savigneau

(dernier livre paru : Une conversation infinie, avec Philippe Sollers (Bayard) ; on peut aussi lire avec bonheur : La Passion des écrivains, Rencontres & portraits, Gallimard)

 

Jean-Michel Olivier

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J’ai commencé à lire Sollers à l’époque de Tel Quel. Période fascinante et un peu snob, disons-le. Il y avait dans la revue des textes géniaux (Foucault, Derrida, Blanchot…) les plus éclairants sur l’époque.

Ensuite, j’ai lu ses livres, virevoltants et brillants. Lautréamont nous a rapprochés, mais aussi Céline, Ponge, Aragon, etc. Il avait tout lu et tout compris. Son influence à la fois discrète et centrale s’est renforcée à partir de Femmes (1983), un chef-d’œuvre de musique et d’ironie. On ne se voyait pas souvent. Mais Philippe Sollers a marqué tout ce que j’ai écrit. Vivacité, agilité du franc-tireur, intuitions géniales, sens de la formule, etc. Vraiment un grand éclaireur de la littérature !

Jean-Michel Olivier

(Dernier roman paru : Fête des pères, Editions de l’Aire, Serge Safran)

 

François-Henri Désérable

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J’ai rencontré Sollers il y a dix ans – j’en avais vingt-cinq –, à la parution de Tu montreras ma tête au peuple. Il l’avait lu, et il m’avait reçu dans son bureau chez Gallimard. Sollers tel qu’on l’imagine : les bagues, le fume-cigarette, la curiosité, l’érudition, la malice, le rire en cascade. Nous avions parlé de Bernadotte, le maréchal d’Empire devenu roi de Suède, et qui dans sa jeunesse s’était fait tatouer « Mort aux rois ». Écrivez quelque chose là-dessus, m’avait dit Sollers, faites-en un roman dans L’Infini. Je n’en ai pas fait de roman, j’ai préféré écrire sur Évariste Galois, mais par la suite, Sollers a accueilli deux de mes textes dans sa revue : l’un sur un voyage à Beyrouth, l’autre sur un voyage à Vilnius (« Pour saluer un certain M. Piekielny) », qui pour le coup, donnerait plus tard un roman). Quand on se voyait, c’était toujours chez Gallimard, toujours dans son bureau. Michon a dit récemment qu’il était « le dernier écrivain du XIXe siècle ». Eh bien Sollers était le dernier écrivain du XVIIIe : il n’était pas le contemporain de Houellebecq, non, il était celui de Casanova. Celui de l’amour et du plaisir. J’ai lu beaucoup de choses sur Sollers depuis sa mort : « l’anarchiste bourgeois » (la formule est de Yannick Haenel, et elle est très juste), le « virtuose du troisième degré » (de Lambron, très juste aussi), etc. Mais il y a un point sur lequel les nécrologies n’ont pas assez insisté : son amour dévorant pour Venise. La première fois que je suis allé à Venise, c’était avec son Dictionnaire amoureux sous le bras. La découverte de Venise a été le plus grand choc esthétique de ma vie. Ce fut aussi le cas pour Sollers. Quand il arrive place Saint-Marc à l’automne 1963, son sac lui tombe de la main droite, tant il est « pétrifié et pris » : « Je sais, d’emblée, que je vais passer ma vie à tenter de coïncider avec cet espace ouvert, là, devant moi ». Quand on se voyait, on ne parlait que de Venise. Il n’y allait plus depuis la mort de Dominique Rolin. Un jour, mon téléphone sonne, je décroche et j’entends : « Désérable ? J’ai appris que vous alliez à Venise. Ce qui me ferait plaisir, vraiment plaisir, c’est que vous allumiez deux cierges à la Basilique Santa Maria della Salute pour elle et moi ». Dans l’un de ses derniers livres, où il parle de Venise, il m’avait laissé cette dédicace : « Eh bien, la magie continue ». Elle continuera encore : chaque fois que sur les Zattere je passerai devant la Calcina, où il avait ses habitudes, je penserai à lui.

François-Henri Désérable

(Dernier livre paru : L’usure d’un monde, Une traversée de l’Iran, Gallimard)

 

Amélie de Bourbon Parme : Sollers, toujours vivant

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Rares sont les rencontres dont on peut dire qu’elles ont changé votre vie. Sollers fait partie de ces êtres, économe en paroles et en gestes, dont l’esprit vous inspire et vous sauve, comme l’écrivait Céline à propos des danseuses qu’il adorait. Nous ne nous sommes pas vus souvent depuis ce jour où je pénétrais, tremblante et curieuse, dans le hall sacré de la rue Sébastien Bottin. Je fus frappée par sa délicatesse, sa mesure, aussi, comme une sorte de musicien de l’être, par son alliage rare de passion et de retenue, de rapidité et d’immuabilité profonde. Il bougeait comme il pensait, avec l’élégance des hommes arrimés à une passion fixe, cherchant l’ajustement entre vie et pensée, actes et mots, paroles et silence. Je ne fis jamais partie de ses intimes, ni de ses amis, mais la publication de mon premier roman dans sa collection, la lecture de ses livres, nos discussions, son esprit en mouvement, comme un alambic mystérieux, ont tissé un lien aussi puissant qu’une intimité amicale.

Il avait l’art de lire, de montrer le beau, de ciseler pour les écrivains, les artistes, les musiciens, Mozart, Vivant Denon, Casanova, Joyce, Caravage, Rimbaud, des textes éblouissants dont les titres tracent une voie élitiste et radicale : la guerre du goût, éloge de l’infini.

Innombrables sont les phrases que l’on voudrait garder, que l’on relit sans jamais en épuiser le sens, des éclats de rire autant que de regards qui traversent le magma de pesanteur qui agglutine nos vies. Ses chroniques trop vite interrompues dans le JDD rendaient le monde plus intelligent : qui d’autre que lui aurait pu si bien décrire le silence des passagers de la ligne de bus 63 alors que la neige avait commencé à tomber : « Soudain, ils se taisaient mieux ». Le génie de Sollers allait partout, observait, sculptait le réel, prenait le monde au mot, cruellement et tendrement. Ses questions étaient des réponses : « de quelle vérité l’homme est-il capable ? » s’interrogeait-il dans son livre Illuminations consacré aux textes sacrés.

A travers ses livres, il se dégage cette idée fondamentale que Sollers incarnait : la vérité est mouvement avant d’être révélation. Il se disait des choses essentielles lors de nos rencontres dans les salons gris et chic de l’hôtel Montalembert ou dans son petit bureau, base de repli, ou d’avant-poste militaire, à la frontière d’un monde menacé par l’anodin, le trivial, le vulgaire. Le graal n’était pas Dieu mais peut-être seulement la « nervure érotique des choses », ce que tout véritable écrivain doit être capable de trouver sous peine de rater sa cible. Il se tenait assis à sa table de travail, chez Gallimard, avec son fume-cigarette, embusqué derrière cette barrière de livres, comme autant de munitions contre l’ennemi aux aguets, la bêtise et le moutonnement du monde. Lorsqu’on lui rendait visite, on arrivait impatient de l’entendre prononcer cette parole juste, comme le plus grand des réconforts ou le pire des piloris. J’avais été désarçonnée par son assurance, la fermeté avec laquelle il avait répondu à l’évocation pourtant fugace des événements moins heureux qui traversaient ma vie à cette époque-là : en souriant, il avait murmuré à propos des commentateurs : « Ils sont contents, ça leur fait plaisir… ». Cette parole m’avait aidée à sentir que la recherche de l’assentiment du monde est la pire des compromissions, que le mensonge rôde, que la pitié est dangereuse. Après la lecture de mon roman sur Louis XVII, il avait laissé un message inoubliable sur mon répondeur, de cette voix qui vous traverse l’âme et le corps, en terminant par cette expression banale mais qui l’était moins à propos de ce livre qui dévoilait la véritable identité de louis XVII grâce à son cœur devenu relique parlante : « Je vous remercie de grand cœur ». Il m’avait confié que ce qui l’avait autant séduit était cette « absence de pathos », « cette bouillie romantique », « ce gras des sentiments » qui obstruent l’émotion comme les artères.

Ces derniers temps, je pensais souvent à sa mort et me disait que j’aimais le savoir vivant, même s’il était invisible. Son esprit de résistance continuait de vibrer. Aujourd’hui, pourtant, il n’est pas mort. Plus que jamais, croire en sa disparition serait pire qu’une trahison, une faute de goût.

Amélie De Bourbon Parme

(prochain ouvrage à paraître : Les trafiquants d’éternité, L’Ambition, Gallimard, 08-06-2023). Philippe Sollers a édité dans L’Infini : Le sacre de Louis XVII)

 

Marc Villemain

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Rien n’est plus ardu (et hasardeux) que l’appréciation d’une œuvre et de son auteur sans cette sorte d’intelligence que confèrent l’espace et le temps. Il faudrait pouvoir s’extraire de la gangue des opinions à laisser courir, des réactions conditionnées et autres phénomènes d’influence qui régentent les passions modernes. Pas simple. Spécialement pour nous autres, enfants pérégrins de ces XXe et XXIe siècles hyper-communicationnels qui ont vu les tragédies accélérer comme jamais notre course à la destinée. De tout cela, Philippe Sollers était intimement conscient. Si bien que ses appels martelés à la joie, à l’extase, voire à la béatitude, tout ce à quoi il arrive qu’on le résume un peu superficiellement, me sont toujours apparus aussi comme une stratégie de lutte, acharnée, peut-être désespérée, contre l’empire de la mélancolie et le spectacle tout à la fois burlesque et terrifiant qu’est l’aventure des Terriens, ce drame épique. Mais, bref, il nous faut bien juger avec ce que l’on est, ce que l’on a ; tout en nous ménageant une assez confortable marge d’erreur.

Si j’insiste un peu sur l’embarras qui est le nôtre à jauger d’une œuvre et de son auteur « en temps réel », c’est qu’il me revient une anecdote qui remonte à l’époque où j’étais étudiant à l’Institut d’Études Politiques de Toulouse. J’y avais un professeur, aujourd’hui disparu, sympathisant d’une France provinciale non « moisie », catholique espiègle et tempéré dans le regard duquel se trémoussait toujours une coquinerie, tenant d’une droite digne (pour faire court : gaullienne, lettrée et plutôt indifférente à la « phynance ») avec lequel j’avais noué une certaine relation d’amitié. Nous n’aimions rien tant que nous narguer, non sans une bonne dose de mauvaise foi – je cultivais alors volontiers le cabotinage sollersien. Toujours est-il qu’à la fin d’un exposé que je présentai sur les têtes pensantes et autres grandes figures littéraires du temps (nous sommes au milieu des années 1990), lorsqu’il me demanda qui, selon moi, traverserait l’oubli, je m’entendis répondre : « Sollers ». Écart qu’il mit sur le compte de ma proximité géographique (je venais d’un coin de Charente balnéaire) avec ce Girondin à tête de moine libidineux. « On verra dans trente ans », ne trouvai-je alors qu’à répondre – sur un ton bravache, comme il se doit.

Trente ans, on y est. Et Philippe Sollers vient de mourir.

Mon pronostic estudiantin s’est-il vérifié ? Je ne saurais l’affirmer. L’époque s’entiche plus volontiers du noyau visible des comètes qu’elle ne porte attention à leur chevelure. Quant au ciel des arts et des idées sublimées, il est tant saturé d’astres éphémères – sans parler de leurs satellites, qui pour beaucoup explosent en plein vol – que l’on n’y perçoit qu’à grand-peine d’hypothétiques traînées de lumière. Aussi ai-je envie de redire : « On verra dans trente ans. » Car c’est maintenant, finalement, que tout commence.

C’est qu’on n’entre pas en sollersie comme en religion. Ce serait d’ailleurs bien le comble, en sus de trahir le facétieux grand prêtre : avec ou sans vaticaneries, ce fringant dix-huitièmiste s’est lui-même bien trop ingénié à louvoyer, que nous puissions sans trébucher lui dérouler un bel aplat rouge. Quoi de plus moderne, d’ailleurs, dans une époque qui promeut le standard, le rectiligne et le littéral, que de s’évertuer à crypter la langue, coder les positions et renverser les paradoxes. Moyennant quoi, je n’ai jamais considéré avec beaucoup de sérieux ses engagements idéologiques, qui ne furent sans doute jamais que méta-poétiques. Il n’est pas impossible que j’aie tort : après tout, suivant la loi des engouements générationnels et au regard de ce grand vacarme idéologique que furent les années 1970, pas impossible qu’il ait pris tout cela à cœur.

Reste que si sollersisme il y a, alors il ne peut être selon moi que l’autre mot de la recherche catégorique, radicale, intransigeante de la plus grande liberté vitale et créatrice possible, celle qui induit, revendique et même valorise celle de se contredire. Cette « plus grande liberté possible » est d’ailleurs l’exact objectif qu’il assignait au roman, « aventure physique et philosophique qui a pour but la poésie pratique » (Studio). Si je considère Sollers, l’homme, l’œuvre, j’ai le sentiment que cette définition, toute simple, brillamment métaphysique autant qu’elle est sèchement prosaïque, éclaire assez bien ce plaisir à vivre qui crevait l’écran.

Que cela fût pour le tancer ou pour l’encenser (Sollers n’attise guère les sentiments prudents), on a longtemps cherché (on cherchera encore longtemps) à rassembler les pièces du puzzle. C’est plus fort que nous : nous ne savons pas renoncer à la chimère de l’explication totalisante. Mais nous n’y parviendrons pas, jamais. Car cette recherche d’un sens ordonné n’en aurait pas, de sens. Ce serait antithétique avec une Liberté dont la majuscule seule l’intéressait. On pourra faire entrer le Sollers dans un tube à essais, certainement pas en tirer une loi chimique ordinaire ou constante : le précipité sera instable. Tant mieux : il est bon d’agacer une époque qui ne supporte pas le paradoxe et ne soupire qu’après la pureté – à commencer par la pureté morale, cette fabrique à réprimer.

Pour s’être lui-même prêté au jeu par goût de la farce, du faux-semblant ou de la subversion, et probablement aussi pour le plaisir de faire parler de lui, Sollers savait mieux que quiconque que la « société » n’affecte plus guère à l’écrivain qu’une fonction divertissante ou spectaculaire. Le divertissement de masse, à visée commerciale, corrompt l’intuition artistique, à visée sublimatrice. Cela vaut pour les œuvres littéraires comme pour Venise. Après tout, mais ce sera aux historiographes du futur de le dire, il est peut-être l’un des derniers représentants d’un monde où le seul statut d’écrivain suffisait à lui valoir un certain genre de considération.

Mais me voilà à disserter quand je n’avais à cœur que de dire, autant que possible avec un peu de légèreté, ce que ma découverte de Philippe Sollers suscita en moi.

J’étais alors un tout jeune homme, vivant dans un village très modeste, encore un peu sauvageon, et mes fantasmes étaient bien moins mobilisés par l’art du roman que par le génie politique. Or, comme c’est une règle dans l’existence, dont c’est d’ailleurs un des charmes, l’on n’accède souvent aux êtres et aux choses que par des voies inattendues, imprévisibles ou détournées. Moyennant quoi, c’est à cette période que je me lançai dans Femmes, et que je m’y lançais pour de mauvaises raisons, quoiqu’il n’en fût jamais de mauvaises : j’avais lu que le texte avait fasciné François Mitterrand, lequel s’était longtemps échiné à deviner quel authentique visage de femme se dissimulait derrière tel ou tel personnage féminin. Le souvenir qu’il me reste de cette lecture, touffu, enchevêtré, peut se résumer à une sorte de subjugation. Subjugation devant la virtuosité, l’érudition, le piquant, le rythme, dont je conserve une impression très vitaliste, enfin l’étrange musicalité d’un ensemble dont je savais ne pas saisir toutes les subtilités. Je crois que je me sentais admiratif d’une manière d’écrire dont je percevais qu’elle révélait une personnalité très à part, et à tout le moins éloignée de mon univers courant. Je découvrais que l’un des privilèges de l’écrivain était de pouvoir s’utiliser sans impudeur, qu’il était possible de se livrer sans se livrer. La mécanique qui travaille l’adolescence en sous-main est implacable : chaque découverte nous tatoue. Charge à nous, ensuite – cela peut prendre la vie – de nous en libérer. Ainsi fonctionnent les grandes transmissions, et s’engendrent les écritures à venir.

Aux yeux et aux oreilles de quelqu’un dans mon genre, que la tendance naturelle porte à se laisser glisser sur la pente un peu gnangnan d’une certaine nostalgie, d’un certain mélancolisme, Sollers a toujours fait résonner un tonitruant rappel à l’ordre. Lorsque je songe à lui, je m’aperçois qu’il est de ces esprits qui savent, d’un simple rictus railleur devant votre mine abattue, vos pâleurs ou vos rides soucieuses, balayer toute passion triste. Il est loisible à cette aune de le regarder comme une sorte d’anti-Houellebecq : quand celui-ci nous invite à contempler la laideur du monde, pourquoi pas à nous y vautrer, Sollers nous sauve de nos humeurs en en riant haut, sachant bien que c’est dans le rire – on voit cela chez Rabelais, chez Swift, bien sûr chez Voltaire et Diderot – que la liberté nous lance ses clins d’œil.

Je pense que jamais Sollers ne dupa Philippe. C’est pourquoi il avait le triomphe amusé, désinvolte et raffiné. À moi qui me suis toujours senti un peu pataud dans la vie sociale, son apparente aisance à vivre dans le beau monde tout en chérissant la solitude des bords de mer est toujours apparue comme une panacée. J’ignore la part de comédie de tout cela, j’ignore ce que, fatalement, il ne pouvait manquer d’éprouver comme sentiment d’incomplétude, comme tourment ou comme amertume, mais je me satisfais très bien de ce Sollers inaccessible, insaisissable et secret que j’ai aimé. Pour le reste, on verra, dans trente ans, ce qu’il en est.

 

Marc Villemain

(dernier roman paru : Il faut croire au printemps, Joëlle Losfeld Editions)

 

Stéphane Barsacq

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Philippe Sollers fut un ami. Ce qu’il m’évoque ? La jovialité. Un mot à rattacher à son étymologie, où on lit, en transparence, le propre de ce qui caractérise Jupiter. Je me souviens aussi qu’il aimait citer tel sage chinois qui prête ces paroles à Confucius : « Le bonheur est plus léger qu’une plume : personne pour l’attraper ! Le malheur est plus lourd qu’une pierre : personne pour s’en délester ! ».

Philippe Souvenir – Instantané

Je suis ami avec Philippe Sollers depuis deux ou trois éternités. Avant de le connaître, j’ai été admiratif de plusieurs écrivains majeurs : Edmond Jabès, Emil Cioran et Yves Bonnefoy. J’avais à peine une vingtaine d’années lors de ma rencontre avec lui. Il m’avait écrit à propos d’un texte que j’avais publié sur le XVIIIe siècle. Depuis, en près d’une décennie, jamais l’intensité de notre amitié́ n’a faibli : ciel bleu, sans nuage. Si j’ai vu Sollers, de trop près – pour ne pas le confondre avec son image déformée, caricaturée à l’excès, mais n’est-ce pas là le propre d’un écrivain –, et de très loin – pour ne pas oublier qu’il est d’abord un artiste, donc rivé à un perpétuel devenir, un maître en métamorphoses –, je n’ai jamais manqué d’être ravi par notre dialogue, lui de trente-six ans mon aîné. Une vie, trente-six ans, celle de Purcell, Mozart ou Rimbaud. De quoi avons-nous parlé au cours de ces folles journées, souvent débutées si tôt le matin, et terminées si tard la nuit ? De rien, mais ce qui ne s’appelle rien, de ce que les journaux racontent de lui, ou de ce que sa légende, entretenue par quelques valets de plumes, accuse lâchement : mystique, théologie, grands compositeurs. Toujours philologie, et littérature. L’essentiel enfin tel que les dieux s’en donnent le spectacle où le rire féconde l’éphémère. Jamais de bavardage, ni de confidence de part et d’autre ; l’étude magique de quelques vieux mots. Ce qui intéresse Sollers au fond ? L’élégance des êtres. Leur faculté́ à la joie. L’élan à la nuance du plaisir qui les détermine. Les hommes comme les femmes, et parmi celles-ci, les plus simples. Non pas les plus « naturelles », au sens de Baudelaire : celles qui se jouent le plus de l’idée que les hommes se font d’elles. La poésie enfin – celles des saints, et des prophètes. Et parmi eux, telle pianiste, telle chanteuse, célèbre, en devenir ou entendue la veille à la radio. Et toujours les mêmes noms célébrés : Alfred Deller, Glenn Gould, Ferenc Fricsay, Clara Haskil, Elisabeth Schwarzkopf. La politique ? Aucun intérêt, exceptée celle du Pape, ou sinon pour savoir qui fait quoi, pour qui, comment – entendons à quel prix –, et ne jamais en être dupe. Caverne, illusion, refoulé : on regarde, on survole, l’air ne se respire qu’aux hauteurs, sinon au plus près de ceux qui souffrent. Son passé ? Pas un mot, sauf de temps à autre, des souvenirs d’enfance, une visite de la Reine Mère à Bordeaux, ou un concert de jazz, donné par Louis Armstrong, qui a changé sa vie, en lui révélant l’éclat du rythme. De même, pas un mot sur 1968, ni sur son engagement maoïste (pour moi qui n’étais pas né à cette époque, je m’en moque assez. Notre époque a déchiré tous les plastrons.) Et toujours ces discussions reprises sans fin sur Paul Claudel, Judith Nelson, Charlie Parker, Maurice Blanchot, Billie Holliday, Georges Bernanos, John Coltrane, André Breton, Pierre Hantaï, Louis Aragon, René Jacobs, Martha Argerich, Cioran, parfois Julien Gracq, plus souvent Cecilia Bartoli ou Hélène Grimaud. Mais encore, Francis Ponge, Jean Genet, Jacques Lacan, Jean-Paul Sartre, ce qui ne l’empêche pas d’aimer Jean Anouilh et Marcel Aymé, de citer Hitchcock ou Mizoguchi, de raconter ses souvenirs de Pasolini, et d’enchaîner avec Fragonard, Picasso, Caravage, Cézanne, voire Piero della Francesca. Les figures parisiennes ? Jamais, sauf pour en rire. Sollers les ignore, sans les méconnaître. Sa dévotion va aux artistes et aux demi-dieux, aux musiciens enfin, qui le retiennent au bord du gouffre que trop de journalistes – zélés serviteurs du néant – offrent en miroir à l’époque. Ce que Nietzsche dit du « charme diabolique de Socrate » est vrai de Sollers : « Il avait son âme, mais par derrière, une autre encore et, par derrière, encore une autre ».

Stéphane Barsacq (2003)

(Dernier livre paru : Solstices, Editions Corlevour)

(Illuminations À travers les textes sacrés, Robert Laffont, lui est dédié)




 

Vincent Roy

°°°

Philippe Sollers fut enterré le 15 mai 2023. Dominique Rolin est morte le 15 mai 2012. Coïncidence ? Impossible. Signe des dieux ? Certainement. Dans L’Étoile des Amants (Gallimard, 2002), on peut lire ceci : « Les amants sont évidents, mais personne ne les remarque ». Et, un peu plus loin : « Tout doit servir à votre cause, drapeau noir, baie introuvable, signaux codés et discrets ». Voilà !

Sollers n’en finit pas de faire signe. Ceux qui l’ont connu le savent bien. Je l’ai connu en 1998, ou 1999. Qu’importe. Depuis cette date, la conversation court. Et la mort, dans cette affaire, ne changera rien. Sollers est là puisque je le lis. J’entends sa voix.

Il m’est difficile, aujourd’hui, de parler de lui. De nos déjeuners réguliers pendant 15 ans, de nos rencontres programmées, le soir, toujours à La Closerie, à 18h45 précises. De ma visite à l’Île de Ré. De mon voyage à Bordeaux, en sa compagnie. De nos si nombreux entretiens dont certains, rassemblés, forment un livre, L’Évangile de Nietzsche (Gallimard-Folio n°4804). De nos rires. Oh oui, de nos rires. Surtout.

Un soir, il y a trois ou quatre ans déjà, c’est l’été, il fait une chaleur de plomb, je passe une heure dans son bureau chez Gallimard à parler de Lautréamont puis nous allons prendre un verre. Au sortir de la « banque centrale », sur le trottoir, Sollers me lance : « Vite, de l’alcool, je n’en peux plus de Sollers ! ». Drôle de type, quand même, qui métabolisait le poison.

Je ne perds pas un ami car il m’a écrit, en 2017, que je l’étais, c’est immuable, comme les lois de la Nature. Je perds un maître. On pourra bien dire ce qu’on voudra, c’était le plus grand écrivain vivant.

Vincent Roy

(dernier roman paru : Un printemps neuf, Cherche-Midi)

 

L’aventure romanesque se poursuivra ici, avec notamment l’annonce de la publication par les Editions Gallimard de la Correspondance entre Francis Ponge et Philippe Sollers – 1957-1982.


Un dossier de Philippe Chauché 

mercredi 22 juillet 2026

Thomas A. Ravier dans La Cause Littéraire

 



« Colette écrit : “une fleur”… et voilà la fleur présente ; elle écrit le mot “rose”… et il y a une odeur ; le mot “soleil” chauffe ; le mot “pluie” mouille. Et le reste est divagation nihiliste » (Colette la prédatrice, Je lisais, ne vous déplaise).

« Danser sur la bibliothèque comme sur le fil divin du temps, tel est notre glorieux chef d’œuvre. Le style, c’est l’homme qui a trouvé le passage » (Proust Party, Je lisais, ne vous déplaise).

Au rugby, lorsque l’on marque un essai, il convient de le transformer, le ballon passe alors des mains aux pieds, de la ligne à entre les poteaux, de la terre au ciel ; en ailier ailé, Thomas A. Ravier, de débordements en esquives, réussit à faire de Je lisais, ne vous déplaise, un essai romanesque, un roman soumis à l’éblouissement et à la transformation de l’essai. Ce festin littéraire convie ses écrivains, qui ont belle allure, il y a Colette vibrante qui fait ronronner le français de plaisir, qui a la main verte quand elle écrit, la main du bonheur.

Thomas A. Ravier s’amuse à la confronter à Duras, écrivain de la poisse et finalement des poisseux, d’un côté l’agilité et la souplesse romanesque, de l’autre une lourdeur qui ne cesse de se parer dans les oripeaux littéraires de la mort et du désespoir. Si l’on respire avec Colette, on s’étouffe en lisant Duras, mais aujourd’hui, qui lit Colette ? et qui lit Duras ? Les réponses se trouvent dans ce livre. Si Colette ouvre avec malice cet essai, suivront pour notre plus grand bonheur de lecteurs : Proust, Céline, Marivaux – Marivaux n’est pas pour rien contemporain de Bach : superpositions, écriture à une infinité de niveaux, fugues, variations, contrepoint, on ne présente plus sa technique d’orfèvre en apesanteur –, Bernanos, Faulkner, Bossuet – Si Bossuet est un monstre, c’est de travail. Son secret, une énergie qui dans l’Histoire de littérature ne peut être comparée qu’à celle de Balzac –, Genet, et Sollers, qui fut son éditeur (1), et que Thomas A. Ravier salue avec toute l’admiration d’un styliste à un autre styliste, celle d’un fils à un père des Lettres.

« Archaïque, Bernanos ? Sans doute, mais quelle carrure ! Du barbouillage, ses romans ? Je veux bien, mais quelle envergure ! L’épaisseur du mal… L’emprise physique du péché… La suffocation de la chair… Voilà l’empreinte fiévreuse que laissent ces livres » (Les grands cimetières sous la foudre, Je lisais, ne vous déplaise).

« Chaque roman de Faulkner se caractérise en effet par une sensation-clef. De même qu’un son peut contenir “enclos et résumé”, le secret invisible du grand récit universel, celui des grillons renforme le sens de Lumière d’août. Comme le souffle du vent noir celui des Palmiers sauvages » (Si je t’oublie, Yoknapatawpha, Je lisais, ne vous déplaise).

La grande force et le beau talent de Thomas A. Ravier c’est son ouïe, comme Sollers d’ailleurs, le roman s’écoute en se lisant, vérifiez en lisant Faulkner ou Bossuet, les livres se livrent en s’écoutant, et quand ils sonnent faux, ils peuvent vite aller se rhabiller. L’auteur est doté d’une oreille fine et sensible, à belle oreille, belle plume ! Et quelle plume, pour écrire sur les monuments évoqués plus haut, quelle plume pour plumer Onfray par exemple, l’hédoniste rageur, ou encore Duras. Thomas A. Ravier est non seulement un ailier des Lettres, mais il possède aussi la vitesse, la souplesse, la vivacité, l’anticipation, la force, la finesse d’un joueur de tennis, McEnroe pour ne pas le citer, un œil sur le filet, l’autre sur le livre, que l’on lit ou que l’on écrit, celui-ci fait se relever les morts, les écrivains trop vite oubliés, trop vite enterrés. Thomas A. Ravier fait des miracles, il sait qu’au tout début était le Verbe, et que pour le faire rayonner, il faut le mettre en musique. Alors écoutons !

 

Philippe Chauché

 

(1) notamment Le scandale McEnroe dans la Collection L’Infini (enterrée, mais éternelle comme son directeur Philippe Sollers) : « Comme c’est simple l’espace… le temps… les distances… Droite, gauche… Gauche, droite… Revers coup droit revers… Amortie… Service, volée… Vous êtes à gauche, la balle à droite… Vous êtes loin, la balle est proche… Eh oui ! Avantage, Mister McEnroe… Jeu, Mister McEnroe… Set, Mister McEnroe… Match, Mister McEnroe… Comme le temps passe… ».

mardi 21 juillet 2026

Maître Eckhart traduit par Laurent Jouvet dans La Cause Littéraire


Ce livre est un évènement car il nous offre une nouvelle lecture des sermons du moine dominicain allemand (1260-1326) qui révèle la force naturelle de ses sermons, leur profondeur spirituelle, sa langue inspirée est d’une grande liberté.

« Les maîtres disent que lorsque le grain de blé meurt,

il perd sa forme, son aspect et son être.

Dans la mesure où le blé redevient minéral,

il n’est plus que capacité à recevoir.

C’est ainsi que l’âme doit mourir

pour pouvoir être capable de recevoir une autre nature.

Il est tout à fait nécessaire que tu te comportes,

dans toutes les choses qui t’arrivent,

comme si tu étais véritablement mort,

sinon Dieu ne deviendra jamais totalement ton propre être » (extrait de : Sermon 98, Si le grain de blé).

 

Philippe Chauché, La Cause Littéraire : Avant toute chose, comment est né ce projet de retraduire les sermons de Maître Eckhart et pour quelles raisons, les traductions existantes ne vous semblent pas à la hauteur de la pensée et du style du dominicain allemand ?

 

Laurent Jouvet : J’ai rencontré les sermons de Maître Eckhart dans les années 80, au monastère de la Grande Chartreuse où j’étais alors moine, dans la traduction de Jeanne Ancelet-Hustache (Seuil). Cette traduction a l’immense mérite d’exister et d’aller jusqu’au sermon 85 – à l’époque, la grande édition critique allemande n’allait pas plus loin. Mais voilà : je n’y comprenais rien, et je ne voyais surtout pas le rapport avec ma vie spirituelle sous un angle pratique. En plus, on rangeait Eckhart sous la rubrique « philosophe spéculatif médiéval » et non sous « mystique qui a quelque chose à faire sentir de l’expérience divine ». Il dit pourtant lui-même: « Si vous pouviez voir avec les yeux de mon cœur, vous sauriez que ce que je dis est vrai ». J’avais aussi lu un des grands ouvrages de l’Inde, le Yoga-sûtra, fait uniquement d’aphorismes, donc de phrases qui doivent s’éclairer d’elles-mêmes, et la lumière n’était pas venue du tout. Étais-je bête ? Devais-je lire et relire des commentaires pour commencer à comprendre quelque chose ?

Ce n’est que beaucoup plus tard que j’ai commencé à entrevoir le problème. Ces textes ont été prononcés par des personnes qui auraient donné leur vie pour que l’on saisisse la lumière qu’ils voulaient partager. Comment se fait-il qu’aujourd’hui les textes que nous avons nous semblent obscurs ? Un jour, en regardant le texte sanscrit du Yoga-sûtra, j’ai compris : c’était essentiellement une question de traduction. Les mots changent de sens au cours du temps. Et d’autre part, pour traduire un texte spirituel, surtout ancien, il ne suffit pas de connaître la langue que l’on traduit, mais aussi l’expérience qu’elle relate. C’est là où achoppent les traductions courantes.

Pour Eckhart, le problème est encore plus complexe, car ce que nous avons, ce sont des sermons qu’il a prononcés, qui ont été récoltés, compilés, traduits d’une langue à une autre, etc. L’original finit par blêmir sous des couches de vernis, chacune ayant son opacité.

L’autre problème avec Eckhart est le vocabulaire théologique de son époque. Je ne vous donnerai qu’un seul exemple. Le mot latin « voluntas », traduit par « wille » en allemand ancien et par « volonté » en français ne désigne pas, chez Eckhart, le fait de vouloir un acte et de le réaliser. La « voluntas » c’est l’amour, ce qui nous pousse à vouloir le bien. Aujourd’hui, on parlerait d’amour gratuit, inconditionnel. Donc, dans la plupart des textes d’Eckhart (mais pas que de lui), il faut traduire la « volonté de Dieu », que l’on entend souvent comme une volonté à l’image de la volonté humaine, par « l’amour totalement libre et désintéressé de Dieu ».

Lors de mes études de théologie, je ne comprenais pas comment on pouvait dire que « Dieu est pur intellect ». C’est que le mot n’était pas traduit correctement. Aujourd’hui, nous entendons « capacité de penser conceptuellement », ce qui est étrange quand on pense à Dieu.

Mon idée était donc d’offrir à des chercheurs spirituels une traduction qui rejoigne le langage qu’ils pratiquent au quotidien. Non pas dans une sorte de simplification réductrice, mais dans un retour à l’essentiel. Il ne faut jamais oublier que l’expérience de Dieu est immédiate, simple, accessible, directe, hors du langage.

C’est ce qui m’a poussé à me lancer dans l’aventure de traduction de ces 180 sermons. Beaucoup n’étaient pas encore édités, même en allemand contemporain. Les traductions contemporaines mettent leur point d’honneur à être « au plus près du texte ». Mais qu’est-ce que cela m’apporte d’avoir un décalque de l’allemand ancien ? Je préfère traduire « au plus près du sens ».

 

Ph. Chauché, LCL : Comment définiriez-vous la pensée du Maître Eckhart ? Faut-il rappeler qu’il fut condamné à Avignon par le pape Jean XXII, mais il serait mort avant sa condamnation, c’est la forme de ses sermons qui est mise en cause et certains sont jugés malsonnants, c’est-à-dire contraires à la bienséance. C’était sa liberté qui gênait ses accusateurs ?

 

Laurent Jouvet : La condamnation par Jean XXII, dans sa bulle in agro dominico se fait après la mort d’Eckhart, qui n’a donc pas pu se défendre, alors qu’il aurait très bien pu faire, car c’était un des plus grands intellectuels de son temps. Comme toujours, il aurait étayé sa pensée avec une multitude de témoins scripturaires. Mais il est toujours plus facile de juger quelqu’un qui ne peut se défendre. Ce procès, plus qu’un procès sur des idées, était sans doute un procès d’inquisition pour affaiblir l’ordre des Dominicains, dont Eckhart était l’une des têtes. La question dépasse de beaucoup Eckhart et l’inquisition. Il s’agit de la tension entre deux manières d’appréhender le divin. Thomas d’Aquin distingue la cognitio dei intellectualis, la connaissance intellectuelle de Dieu, qui est la théologie défendue par l’institution et la cognitio dei experimentalis, la connaissance expérimentale de Dieu, ce que les spirituels et les mystiques appellent l’union à Dieu. L’autre grande distinction, qui les recouvre, est l’incompatibilité entre la théologie positive (la théologie qui affirme des choses sur Dieu, par analogie avec des choses de ce monde) et la théologie négative qui dit que « de Dieu on ne peut rien dire, et tout ce qu’on dira sera faux » (Eckhart, à la suite de Denys). Eckhart était prêt à changer la formulation des phrases qui lui étaient reprochées, car il parle d’une expérience de Dieu, et non pas de concepts théologiques. D’ailleurs, l’inquisition avait pioché des citations à droite et à gauche, hors contexte.

Lorsque la bulle dit que certaines propositions sont malsonnantes, elle veut dire qu’elle ne recoupe pas les expressions scholastiques habituelles. Mais Eckhart, même s’il était un virtuose de la théologie scholastique, ne fait pas de la théologie dans ces sermons : il fait de la direction spirituelle. Il dira « Ce que je vous dis là, je n’en parlerai pas à l’université, mais je vous le dis pour votre élévation spirituelle ».

L’église catholique de l’époque craignait par-dessus tout qu’on pense autrement qu’elle et surtout qu’on puisse se passer d’elle. Elle traquait toute formulation qui aurait pu conduire à une pensée différente. C’est d’ailleurs ce qui a fait son histoire dès le début : une lutte acharnée contre les hétérodoxies (= penser autrement) que l’on cataloguait hérésies (= penser faux).

Ce qui gênait les censeurs, c’était sans doute qu’Eckhart proposait un accès direct et immédiat à Dieu, comme tout bon mystique. L’église a plutôt tendance à favoriser la médiation (des sacrements, de l’institution, des rites), comme toute religion. La tension entre une pensée religieuse, institutionnelle et une pensée spirituelle et mystique traverse toute l’histoire. Jésus en était un exemple frappant.

Lorsque Eckhart dit « Dieu n’est ni ceci, ni cela. Donc lorsque je ne suis ni ceci, ni cela… », il nous laisse compléter. Dans l’un des sermons où il dit cela, il précise : « Je ne vais pas plus loin, sinon vous pourriez me lapider ! ». C’était de l’humour, mais pas tant que cela. Oser dire qu’en se dépouillant de soi-même on plonge dans la Source de ce qui est (= « Dieu ») sans être distinct d’elle, cela ne peut pas plaire à des théologiens qui postulent l’absolue transcendance de Dieu, bien séparé de nous. Et pourtant, Jésus l’avait déjà dit : « Soyez “un” avec moi, comme je suis “un” avec le Père ». C’est on ne peut plus clair.

 

Ph. Chauché, LCL : Vous donnez dans l’ouvrage votre regard sur le texte, votre commentaire, pour quelles raisons ?

 

Laurent Jouvet : Le problème des textes anciens, c’est qu’ils viennent d’un milieu, loin de nous dans le temps et dans l’espace. Les us et coutumes ont changé, ce qui était évident pour une personne de l’époque d’Eckhart ne l’est pas nécessairement aujourd’hui. Il faut donc donner des clefs. Lorsque Jésus parle du « bon Samaritain » qui va soigner un homme attaqué par des brigands, alors qu’un prêtre et un théologien l’ont laissé sur le carreau, on s’extasie sur le « bon Samaritain », en oubliant qu’à l’époque de Jésus, les Samaritains étaient une branche du Judaïsme honnie et rejetée par le milieu d’où provenait Jésus. Il faut le dire pour comprendre la portée révolutionnaire d’une telle mise en scène de la parabole par Jésus. Il en est de même pour une multitude de non-dits théologiques ou historiques. J’ai mis beaucoup de notes, pour éviter les contresens que l’on pourrait inévitablement faire.

L’autre versant des « commentaires » que j’ai proposés, c’est de faire le lien avec l’expérience spirituelle, avec parfois des mots plus contemporains. D’ailleurs, je n’ai pas l’impression de commenter (ce qui reviendrait à imprimer mon sceau sur la matière que je traduis) mais plutôt d’essayer de faire émerger le sens, de le donner à entendre. Dans ce sens, je fais plutôt une analyse qu’un commentaire. Pour moi, le critère ultime, c’est de permettre à d’autres personnes de ma contemporanéité d’accéder simplement à l’expérience simple dont parle Eckhart. J’ai aussi tenté de rendre le caractère oral des sermons, par exemple en faisant des phrases plus courtes ou en présentant le texte sous forme de vers libres.

 

Ph. Chauché, LCL : Quelle est pour vous l’originalité, la force et, disons-le, le style, qui rend ces sermons uniques, qui leur donne une résonnance certes spirituelle, mais aussi littéraire ?

 

Laurent Jouvet : Les sermons d’Eckhart sont d’une grande richesse littéraire. On dit qu’Eckhart a créé la langue allemande de son époque (le moyen haut-allemand), comme Luther la recréera deux siècles plus tard dans sa traduction de la Bible. Eckhart est très proche dans le style d’Augustin d’Hippone, avec ses phrases balancées, symétriques ou scandées. C’est simplement magnifique à voir et à lire. Eckhart a eu des aphorismes frappants : « mîn grunt ist gotes grund » mon fond est le fond de Dieu, « âne vor âne nah » être sans avant et sans après, sans souvenirs et sans projets. Mais ces phrases-choc sont souvent noyées dans une soupe de mots manifestant la difficulté des notateurs et des copistes. Un petit exemple : « Jésus se révèle aussi avec une douceur et richesse incommensurables qui sourd de la force de l’Esprit Saint et sourd avec surabondance et flue avec pleine richesse et douceur en flux surabondant dans tous les cœurs réceptifs. Lorsque Jésus se révèle avec cette richesse et avec cette douceur et s’unit à l’âme, avec cette richesse et avec cette douceur l’âme flue alors de retour dans soi-même et hors de soi-même et au-dessus de soi-même et au-dessus de toutes choses, par grâce, avec puissance, sans intermédiaire, dans son premier commencement (sermon 1) ». On voit très bien que le copiste a repris plusieurs fois la même ligne sans s’en rendre compte. Ce qu’a dit Eckhart était sans doute plus proche de : « Lorsque le cœur réceptif s’unit à Jésus par la force de l’Esprit-Saint, il est emporté par un flux d’une grande douceur et d’une grande richesse, qui le fait refluer vers Dieu, son origine ».

Pour moi, la personne historique d’Eckhart, la date, le lieu et la genèse de ses sermons, les contextes théologiques, spirituels et sociaux qui l’ont entouré sont secondaires. Ce qui m’a fasciné en étudiant Eckhart, mais aussi le Yoga sûtra, le Samkhya, le pseudo-Denys, Thérèse d’Avila, Mathilde de Magdebourg et tous les autres, c’est la similitude de ce qu’ils avaient à nous dire, la simplicité primordiale de l’expérience spirituelle, qui est bien au-delà des cultures, des époques, des religions et des philosophies.

 

Philippe Chauché 

Stéphane Barsacq dans La Cause Littéraire


« Les classiques sont tout le contraire du passé. Ils disent le temps et fixent la durée : ils sont pliés dans leur époque dans l’attente d’être dépliés dans la nôtre. »

 

« On lit un livre consacré qui appartient à l’histoire et soudain on découvre qu’un homme, comme vous, était derrière, qui n’est plus, qu’il a vécu, qu’il a eu des enfants, qu’il est mort, et que, à leur tour, ses enfants sont morts, eux dont le tombeau est visible : on a alors quitté la littérature, pour pénétrer, sans s’en être aperçu, de qui fait son fond – cette manière d’habiter l’exil et l’histoire, et d’indiquer un chemin toujours nouveau. »

Approches de Dante

La Réjouissance est le livre du vif plaisir de déplier les classiques, et les souvenirs de penseurs et d’écrivains qui à leur manière disent le temps et fixent la durée. Comme Philippe Sollers, dont il fut l’ami, et grand lecteur (1), Stéphane Barsacq est un écrivain de la Joie, et cette joie est dans ce livre rare, synonyme dans La Réjouissance de : Ovide (Quel écrivain n’a pas été instruit par ton verbe ?), Dante (La Divine Comédie est une écriture perpétuelle pour celui qui la lit.), ou encore Pascal. Mais aussi regroupé dans un chapitre baptisé Pointes sèches : Mallarmé, Rimbaud, Baudelaire, qui se trouvent à jamais liés par le regard charnel de Stéphane Barsacq, ou encore : Nietzsche, le lire fait s’effondrer toutes les carricatures qui l’entourent, et qui sont toujours vivaces, c’est, écrit Stéphane Barsacq, l’un des plus grands écrivains français, et l’un des lecteurs les plus précis (Stendhal, Voltaire, mais aussi La Rochefoucauld, Pascal, Chamfort et Laclos.).  Cette réjouissance est une croisière heureuse, où l’on accoste dans d’autres îles qui, parfois oubliées, méritent nos attentions et notre admiration, elles portent le noms d’écrivains, poètes vifs et ébouriffants : Jean Cocteau, en bonne et juste place, celle d’un poète qui a traversé le XXe siècle comme un météore. La Réjouissance est aussi un livre de souvenirs, de Portraits souvenir : Comme d’autres suivent les saints, j’ai voulu rencontrer des poètes qui puissent m’affermir dans le vœu, né de l’espérance, que le verbe entretient. Comme Stéphane Barsacq aime les éclairs et les éclats, il se nourrit de ceux que lui offrent ces poètes admirés, ces écrivains accompagnés, ces philosophes lus, relus, comme on lit et relit un manuscrit avant de le transmettre. La transmission est au cœur de ce livre heureux, l’écrivain sait qu’écouter, c’est offrir, lire c’est transmettre, il en va des livres, comme du bonheur. Comme La Divine Comédie, les livres qui accompagnent lumineusement La Réjouissance, sont consacrés, ils n’ont pas d’âge, et peuvent ainsi, tant que des hommes les liront, devenir immortels, c’est cette immortalité du verbe que recherche et que trouve Stéphane Barsacq dans cet ouvrage où le verbe est à l’œuvre dans ses plus beaux ressorts.

 

 

« Philosophe, il est devenu historien ; et maître de la chose antique, il n’a cessé de méditer sur l’éternité, qu’il attendait avec gourmandise, pour citer une parole de Rimbaud. »

Lucien Jerphagnon, le barbouze de l’Antiquité.

 

Stéphane Barsacq, s’il était torero, nous dirions qu’il avance la jambe face aux cornes du taureau, qu’il risque sa fémorale et donc sa vie, mais il est écrivain, et sans une seconde succomber aux mirages de l’autofiction, il livre les instants de sa vie qui l’ont tous conduit à La Réjouissance, histoire de cœur et de familles. Des léproseries tenues par des religieuses en Afrique, à la défunte URSS, et aux souvenirs des déportations nazies qui ont saisies sa famille, sa mémoire vive irrigue ce livre et ouvre sur les miracles de la littérature, de la poésie et de la pensée. L’écrivain ne vient pas de nulle part, et par écho, ne lit et n’écrit pas n’importe quoi, et surtout n’importe comment. En son temps Philippe Sollers baptisait La Guerre du goût (2), un livre qui faisait se rencontrer des articles parus dans la presse, le grand goût de la littérature, comme l’on dit le Grand Siècle, Stéphane Barsacq pourrait ici, parler de Guerre du style, tant son livre est juste et vivifiant.

 

Philippe Chauché


(1) https://www.lacauselitteraire.fr/dominique-suivi-de-epectases-de-sollers-stephane-barsacq-par-philippe-chauche

 

(2) « À une société de mauvais goût militant, je préfère donc, quant à moi, une foule de singuliers autrement présents. » Philippe Sollers - Gallimard 1994








lundi 20 juillet 2026

Un roman pour l'été : Thomas Morales dans La Cause Littéraire.

 


« La beauté est cette secousse furtive, qui ricoche à l’infini, et dont l’effet va grossissant. J’ai aimé son nez légèrement déplacé, ses épaule rondes, ses mollets musclés et son pubis d’or. Ce ne sont là que des détails, des morceaux de chair qui, sans l’ensemble, la mécanique céleste, ne veulent rien dire. Il faut voir toute cette matière se déplacer, se mouvoir sans peiner, c’était un corps d’arpèges. »

Les tendresses de Zanzibar est à l’image de la beauté de l’aimée qui l’irise : furtive et infinie, il est nourri d’une mécanique romanesque céleste, c’est ce qui fait sa grâce et sa force. Ce roman d’amour est une lettre à l’aimée disparue, écrite d’une plume souple et légère, inspirée, gracieuse, un roman d’une rare profondeur, qui touche tant le cœur que l’esprit, et qui ne laissera insensible que les cœurs de pierre et les âmes lourdes. Les tendresses de Zanzibar raconte les années de joies, de bonheurs, de découvertes du narrateur et de son aimée, les années où les peaux et les mots s’aimantent. Les romans d’amours sont éternels, lorsqu’ils possèdent cette force tellurique, mais aussi cette fragile légèreté ; cette élégance d’être et de vivre qui dure une éternité, qu’elle qu’en soit l’issue, ici la maladie, fatale, mais qui ne détruit pas les histoires partagées, les instants dégustés, la passion vive et vivifiante.

C’est cette passion qui éloigne définitivement la lourdeur, de la vie et de l’art romanesque. Des êtres se rencontrent et une douce musique s’élève dans leurs cœurs (1), comme une chanson de Christophe, pourrait les accompagner dans leurs escapades sur leurs vespas dans les rues de Paris. On les croise aussi à Rome, et la Balagne les adopte, les éclats de bonheur illuminent leurs visages, les rues et les monuments qu’ils croisent. Des éclats de livres que l’on pourrait fredonner ouvrent en musique chaque court chapitre de ce beau livre – un compliment que plus personne n’ose offrir, comme si les sentiments que déclenchent un roman étaient tellement corsetés qu’il fallait alambiquer sa pensée et ses critiques. C’est ainsi que s’invitent en arpèges : Alexandre Dumas, Valery Larbaud, ou encore Marguerite Yourcenar, mais aussi Dino Buzzati et Henri Bosco, en une phrase, en un accord divin et l’aventure romanesque se poursuit. Les tendresses de Zanzibar est aussi un roman de la transformation du narrateur au contact de son aimée, il vérifie dans son corps, son âme et ses idées les principes heureux de la cristallisation.

« Pendant des années, elle fut vespiste comme on est harpiste, congréganiste ou véliplanchiste, par foucade, par amusement ; nous roulions de concert, chacun sur notre destrier génois, j’avais acquis pour le prix d’une machine à laver deux PX en état acceptable qui supportaient nos rhizomes urbains, un gris fusain et un blanc albâtre. »

On sait Thomas Morales admirable styliste, nostalgique gracieux de temps que l’on croit perdus, mais qui surgissent parfois sur les bords de Seine, sous la forme de boîtes à livres ; possédant l’art de conter la nostalgie, qui est une forme gracieuse d’admiration. On sait Thomas Morales chroniqueur de notre temps, vif, brillant, chatoyant la langue française avec le même bonheur et le même appétit qu’Audiard. Ses livres de chroniques, sont aussi de brefs instants romanesques, tant le réel y côtoie l’imaginaire de l’auteur. La Cause Littéraire ne s’y est pas trompé, en lui attribuant l’an passé Les Honneurs dans la catégorie romans français pour Tendre est la province (2). Les tendresses de Zanzibar est de la même facture, du même vif argent que ses livres précédents, il possède cet art si rare de laisser ses histoires infuser pour n’en conserver que le nectar. Thomas Morales est un vigneron des lettres, il croit dans la macération et l’attention quotidienne à ses phrases et ses mots, tout y est bref et juste, tout y est fluide et brillant, si loin des bavardages romanesques. Les tendresses de Zanzibar est un roman léger et touchant comme une chanson d’Adamo ou de Julio Iglesias, comme un film de Pascal Thomas, la tendresse, la justesse, et une brise de nostalgie le nourrissent.


Philippe Chauché


(1) Jens August Schade – traduit du danois par Christian Petersen-Merillac (Editions Gérard Lebovici 1991)

(2) https://www.lacauselitteraire.fr/tendre-est-la-province-thomas-morales-par-philippe-chauche#:~:text=Tendre%20est%20la%20province%20est,escapades%20sont%20un%20scintillement%20litt%C3%A9raire.