vendredi 21 août 2020

Joseph Kessel et Hubert Bouccara dans La Cause Littéraire




« Le monde qu’il connaît, et qu’il cherche à connaître toujours davantage, lui semble habité d’êtres susceptibles de devenir tout aussi bien des acteurs de l’actualité que des protagonistes d’aventures fabuleuses », Serge Linkès.
« Ni cuisinier ni rôtisseur, Kessel, reporter-romancier ou l’inverse, ignore le trait d’union, puise dans le reportage pour nourrir le roman, alerte à en franchir les frontières, habile à en négocier les rythmes », Gilles Heuré.
« Il appuya son front contre la barre métallique de la fenêtre. Des lumières palpitaient dans la plaine ; des cours d’eau luisaient comme une soie profonde. Dans l’élan du train, Herbillon croyait entendre l’impérieux tumulte de son désir : arriver, arriver à l’escadrille » (L’Équipage, Joseph Kessel).
Joseph Kessel, écrivain du désir romanesque et grand reporter du désir d’aventure – les deux se nourrissent, les deux s’éclairent, les deux se croisent et s’entrelacent –, fait son entrée dans la plus prestigieuse des collections de l’édition française, La Pléiade. De L’Équipage, au Bataillon du ciel, en passant par L’Armée des ombresLa Piste fauveLe Lion, et Les Cavaliers, un livre unique par son ampleur et sa force évocatrice, où les phrases s’envolent et galopent soulevées par les vents du sud, ultime roman, édité par Gallimard en 1967 et dédié à son père. Plus de quarante ans se sont écoulés depuis la parution chez le même éditeur de L’Équipage, son premier roman, roman de guerre et de fraternité, de la première guerre des airs : en 1917. Joseph Kessel appartient à l’escadrille S.39 dont la base d’action est située près de Reims, engagé sur cent cinquante missions de guerre, son roman paraît chez Gallimard en 1923, et c’est un succès. Un an plus tôt, il signait son premier contrat avec la NRF, sous la bienveillante protection de Gaston Gallimard. Tout ce qui constitue la force romanesque, dramatique, épique de Joseph Kessel, y prend corps et âme, cet art singulier d’immédiatement faire voir, entendre, sentir, ce que vit le héros de ce roman, l’aspirant, Jean Herbillon. Joseph Kessel se dévoile conteur brillant, précis, romancier inspiré et aspiré par l’art du récit, l’art romanesque dans ce qu’il a de plus troublant, de plus saisissant : Une masse enflammée se détacha de l’appareil et s’écrasa sur le sol. En même temps l’avion ardent, heurtant d’un choc sourd le champ de blé voisin, s’y enterrait presque.
Une autre guerre se lève sous ses yeux, à Barcelone, Une balle perdue en est le récit, le roman de cette guerre pour l’indépendance de la Catalogne ; nous sommes en 1934, prélude de ce qui va éclater deux ans plus tard, pour d’autres raisons et avec d’autres enjeux. Joseph Kessel saisit dans les mots et les regards de deux jeunes amis, Alejandro, le cireur de chaussures anarchiste, Vicente, l’étudiant qui met son corps au service de l’indépendance Catalane, mais aussi le guitariste Cardenio, ce qui constitue la force et la grâce de son roman. Une balle perdue est le court roman de ces intenses heures de révolte, de cette effervescence, de cet orage qui gronde (son reportage, Orage sur Barcelone, est publié dans Marianne du 17 octobre au 7 novembre 1934), de cette levée indépendantiste noyée dans la mitraille. Une balle perdue est le roman d’une amitié, du doute, de l’amour furtif d’une ombre blanche, de la peur et d’une ville qui se lève, c’est le temps romanesque d’une révolte. Roman où demeure le souvenir de la jeune fille étrangère de l’Hôtel Colon, apparue, puis disparue, comme une étoile (« Un jour, elle s’était montrée au balcon lorsque les rayons touchaient à peine le haut des croisées. Elle portait alors une robe de chambre rose sur laquelle ses cheveux tombaient en désordre») qui va hanter le cireur de chaussures, comme un amour qui ne se dévoile pas, un amour qui s’est glissé dans les pupilles dilatées du jeune anarchiste ébloui, qui s’est incrusté dans son cœur comme un chant flamenco interprété à la guitare de son ami Cardeno.
« Jamais la France n’a fait guerre plus haute et plus belle que celle des caves où s’impriment ses journaux libres, des terrains nocturnes et des criques secrètes où elle reçoit ses amis libres et d’où partent ses enfants libres, de cellules de tortures où malgré les tenailles, les épingles rougies au feu et les os broyés, des Français meurent en hommes libres.
Tout ce qu’on va lire ici a été vécu par des gens de France » (Joseph Kessel, préface à L’Armée des Ombres).
Le grand reporter, l’écrivain, entre en résistance en juin 1941, avec la même détermination que lorsqu’il s’est lancé dans la Grande Guerre, dans le reportage et l’art du roman. Il rejoint le réseau Carte d’André Girard ; son nom de guerre : Joseph Pascal. Fin 1941, avec Germaine Sablon et Maurice Druon (son neveu avec lequel il écrira Le Chant des partisans), ils sont découverts, passent en Espagne et s’envolent depuis le Portugal pour l’Angleterre. L’Armée des Ombres n’est pas une fiction, n’est pas un roman, Joseph Kessel l’écrit, et insiste : les faits sont authentiques, éprouvés, contrôlés. Des faits, raconter ces faits, ces histoires, qui construisent l’Histoire qui se joue sous les yeux du reporter, avec à l’œuvre une exigence dont l’écrivain ne s’est jamais départi : la composition. Joseph Kessel est un maître de la composition, de ce livre, de ses reportages, de ses scénarios et évidemment de ses romans. On lit L’Armée des Ombres comme si l’on écoutait le récit, les récits de résistants à l’œuvre, comme un romancier raconte l’aventure de ses personnages, sans jamais forcer la voix, comme Kessel ne force jamais le trait.
Qu’il s’agisse de ses romans, de ses récits, de ses reportages, de ses scénarios, Joseph Kessel saisit comme peu d’écrivains l’ont fait « L’Air du temps ». C’était le nom donné par Pierre Lazareff à une collection chez Gallimard, qui publia La Piste fauve en 1954 (« Accoudé à la fenêtre par où l’on apercevait le mouvement obscur de l’océan Indien, je me laissais éventer par la brise nocturne qui sentait l’algue amère et le clou de girofle »), un Air du temps qui est un air romanesque, à la langue admirable, nourrie de parfums et d’éclats. L’Air du temps, un nom que l’on pourrait donner à l’ensemble de l’œuvre de Kessel, portée par le style de l’homme et donc de l’écrivain, cet Air du tempsqui va si bien à un autre géant de la littérature et de l’aventure humaine : Ernest Hemingway.
« Ancré à sa canne, le turban haut et majestueux, les chevilles rafraîchies par l’herbe de la pelouse étincelante de rosée, le dos offert aux premières flammes du soleil, Toursène dilatait à la fois ses narines camuses et sa vaste poitrine pour goûter à l’air candide avant que la poussière soulevée par les vents du sud, le cheminement des troupeaux et le galop des cavaliers ne vînt le troubler » (Les Cavaliers).
Qu’il soit engagé dans les airs, qu’il transporte des fonds et des armes pour la Résistance, qu’il assiste à la révolte des barcelonais, se plonge dans son Afrique fantôme, ou en Afghanistan, qu’il se glisse dans les Marchés d’esclaves, il y a chez Joseph Kessel une passion fixe pour les récits et les fictions ; c’est à chaque fois un conteur inspiré, un témoin à la mémoire infaillible, un écrivain aux aguets. Il voue une passion absolue à ses personnages, qu’ils soient réels ou imaginaires (ils sont l’un et l’autre chez Kessel), ils vivent, et leurs corps sont toujours en résonnance avec ce qu’ils racontent, toujours incarnés et en mouvement. Joseph Kessel est un grand romancier de la nature, il est doté d’une double vue, et l’on sent, l’on entend ce qu’il voit, c’est également un grand écrivain du mouvement, de l’action, qui est parfois une action de grâce, car il sait qu’écrire, et bien écrire, sauve du néant.
Propos échangés avec Hubert Bouccara
Hubert Bouccara possède la librairie La Rose de Java, dans le 14e arrondissement de Paris, une librairie qui propose des livres rares et notamment tout Kessel ou quasiment tout ce qu’il a écrit. Hubert Bouccara ne cache pas sa passion pour l’auteur du roman qui a donné son nom à sa librairie. Ce libraire érudit est un passionné, qui fut un proche de Joseph Kessel.

Philippe Chauché, La Cause Littéraire : Hubert Bouccara, vous avez pour la première fois rencontré Joseph Kessel en 1968, vous étiez un jeune homme qui avait lu et beaucoup lu Kessel, et votre amitié se poursuivra jusqu’à la disparition de l’écrivain en 1979. Cette année est exceptionnelle pour les passionnés de Joseph Kessel, les curieux, mais aussi ceux qui ne l’ont pas, peu ou mal lu. Il entre dans la Bibliothèque de la Pléiade des éditions Gallimard, accompagné d’un album qui lui est consacré, signé Gilles Heuré, qui vous remercie à la fin de son ouvrage. Serge Linkès, qui a dirigé cette édition, vous adresse également ses remerciements. Remerciements adressés à une confrérie des amis de Joseph Kessel ?
Hubert BouccaraEn effet, ma passion kesselienne est arrivée assez tôt, à 12 ans. Le premier fut « L’Équipage » que j’avais acheté 50 centimes de francs sur un marché et ce parce que je trouvais la couverture jolie, il s’agissait d’un livre de poche… Comme quoi, ça tient à peu de choses… A 16 ans j’avais lu, à peu de choses près, les deux tiers de l’œuvre.
Ph. Chauché, LCL : L’entrée dans la Pléiade est une reconnaissance que vous attendiez depuis longtemps ? Et pour quelle raison est-elle si importante ? Peut-on la comparer à l’entrée dans cette prestigieuse collection d’un autre écrivain que vous admirez, Romain Gary ? c’était l’an dernier. Tous les deux étaient-ils des écrivains un peu oubliés ? Trop populaires de leur temps ?
H. BouccaraQuant à l’édition de la Pléiade et l’album iconographique, avec un ami proche nous avons bataillé âprement pour que Gallimard accepte enfin de le faire. Une équipe d’universitaires a été chargée d’en établir l’édition.
Une confrérie, pourquoi pas, dans les remerciements figurent des amis, dont mon « plus qu’ami » François Heilbronn, qui est un kesselien acharné ! L’an dernier pour Gary, nous avions procédé de la même manière, avec beaucoup d’insistance et nous avons réussi.
Gary et Kessel ont une vie « parallèle », mêmes origines, juifs et russes, Gary est né en Lituanie, qui était alors en Russie impériale, même passion pour l’écriture, même engament durant la guerre, le don de soi, la Résistance ; en outre, dans la vie ils étaient très proches ».
Ph. Chauché, LCL : Vous connaissez très bien l’œuvre multiple de Joseph Kessel. Comment la définiriez-vous ? Journaliste, romancier très populaire, scénariste de cinéma, aventurier, résistant, profondément attaché au destin français et à Israël, personnage multiple, académicien ? Il était tout cela ?
H. Bouccara : L’œuvre de Kessel, je la connais pour l’avoir lue d’un bout à l’autre, plusieurs fois.
Journaliste… Plutôt Grand reporter
Populaire, sans aucun doute…
Romancier ? Plutôt conteur, il disait « il m’est facile d’écrire, je n’ai qu’à conter mes souvenirs » ; de tous ces livres, aucun n’est une véritable fiction, même lorsque ça ressemble à un roman il s’agit toujours de faits ou de personnes qu’il a croisés, rencontrés. Dans son œuvre majeure, « Le Tour du malheur », une fresque énorme qu’il a mis 20 ans à finaliser, après l’avoir lu, on devine où et dans quel personnage il se situe, c’est la même chose dans tous ces livres et surtout lorsqu’il y a un narrateur.
Aventurier, bien sûr, sa vie n’est qu’aventure.
Résistant, il tenait beaucoup à servir la France, déjà durant la première guerre mondiale, il s’engage à 17 ans ; pendant la seconde, il faisait des missions de reconnaissances et alimentait les réseaux dans les maquis.
Académicien en 1962, il prenait le siège du Duc de la Force, dont il n’avait jamais entendu parler…
Personnage multiple, audacieux, courageux, fidèle en amitié, généreux, opiniâtre, auteur talentueux.
Ph. Chauché, LCL : Lorsque l’on lit les premières phrases des romans et récits de Joseph Kessel, on est immédiatement saisi par la présence de l’histoire qu’il raconte. On est, par l’art du roman, au cœur de ce qu’il écrit, les images surgissent, admirables et le style est éblouissant. Deux exemples que je vous soumets : « Le glaive large du soleil traversa les paupières d’Herbillon. Il se retourna, jaloux de son sommeil, mais le toit vibra sous un choc sonore, et le fit se dresser tout étourdi de lumière et de bruit » (L’Équipage), et « Sous les branches basses et tordues, monstrueuses et païennes du gigantesque figuier sauvage, autour d’un bûcher plein de crépitement et d’étincelles, je regardais, dans la nuit abyssine, danser les esclaves noirs » (Marché d’esclaves). Joseph Kessel est-il pour vous un grand styliste et un grand témoin de son siècle d’écrivain résistant, aventurier, témoin de fidélités à des hommes et des causes ?
H. Bouccara La première citation, « L’Equipage », ce livre est de 1923, il avait alors 25 ans. Ce livre, le récit à peine romancé, la première guerre mondiale, il entre dans l’aviation, dans l’Escadrille S39, c’est la découverte de la camaraderie, l’esprit d’équipe.
La seconde citation, « Marché d’esclave », fut une grande et incroyable aventure dans la corne africaine et au Yémen sur les traces d’Henry de Monfreid qui deviendra vite son ami. L’aventure dura presque un mois, racontée sous la forme de feuilleton quotidien dans un grand journal de l’époque, Le Matin, avec en page de une « Le grand reportage de J. Kessel, Marchés d’esclaves ».
A chaque aventure, chaque voyage au bout du monde, l’amitié, la fidélité sont les maîtres mots.
Ph. Chauché, LCL : Vous possédez des éditions rares de romans et récits de Joseph Kessel, si vous deviez en choisir deux ou trois, ce seraient lesquels et pour quelles raisons ?
H. Bouccara Je possède l’ensemble de l’œuvre, soit 88 titres que j’ai, pour certains, lu plusieurs fois.
Trois titres donc :
« L’Armée des ombres », pour la résistance, le courage, l’héroïsme.
« Le Tour du malheur » une fresque gigantesque, le plus Dostoïevskien de son œuvre, considérée comme son œuvre majeure.
« La Passante du Sans-souci » car il a été le premier à écrire et dénoncer, en 1936, sur les camps d’internements en Allemagne.
Si je devais en ajouter un 4ème, ce serait « Fortune carrée » qui est la version romancée de « Marché d’esclaves », un livre d’aventures digne de Conrad ou de Stevenson.

Philippe Chauché

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