jeudi 18 février 2021

Retour à Philadelphie - Rocky et Stallone dans La Cause Littéraire

« Rocky n’a que ça : sa capacité à résister, sur un ring comme il le fait dans la rue, dans la vie. Et c’est cette manière d’être, tout en humilité, qu’il va inculquer aux spectateurs d’une part, et à ceux qu’il va côtoyer par la suite, d’autre part. Ce n’est pas innocent si beaucoup de répliques du boxeur dans les différents films sonnent comme des aphorismes et une d’elles est assez magistrale, il faut le reconnaître, elle vient du dernier : L’important n’est pas d’être cogneur, mais d’être cogné et d’avancer quand même. D’encaisser et de continuer. C’est comme ça qu’on gagne ». 


Voilà un beau pari fou, le pari d’un cinéphile curieux, pari d’écrire un livre sur Rocky/Stallone, pari de miser sur un plaisir partagé et une mémoire commune. Diable ! Stallone, peut-être le plus honni, ou tout au moins le cinéaste et le comédien, le plus ignoré d’une grande partie de la critique cinématographique, qui n’y voit qu’une machine de guerre impérialiste, marqué au fer rouge, si je puis dire, par les années Reagan. Quentin Victory Leydier ne se fixe pas l’objectif de faire aimer Rocky/Stallone, mais de faire entendre une autre voix, de faire voir une autre image du comédien réalisateur, de proposer un autre regard sur ses films, qu’il connaît sur le bout des doigts – Ces films seront paradoxalement le lieu de l’intimité, de l’honnêteté et de la nudité. Avant que n’apparaissent les « séries » sur des chaînes de télévision plus ou moins spécialisées, Sylvester Stallone donne corps à une saga que ponctuent les combats de boxe. Le héros prend des coups, se relève, prend de nouveaux coups, abandonne, revient à la charge, referme ses poings et boxe à nouveau. Le cinéaste sait qu’il ne boxe pas dans la catégorie des auteurs, des cinéastes qui font la une des gazettes spécialisées, mais il sait aussi que les histoires qu’il raconte ne viennent pas de nulle part, qu’elles sont profondément américaines, comme l’étaient en leur temps celles qui inspiraient John Ford et ses scénaristes. Quentin Victory Leydier vérifie tout cela film à film. Rien de plus précieux que de vérifier séquence par séquence, ce qui se joue, ce qui se fabrique, ce qui se noue d’une histoire de l’Amérique au cinéma. Le destin, l’ascension sociale, les feux de la gloire, l’amour, la chute, et toujours la boxe, cet art singulier, qui n’a pas été baptisé pour rien, le noble art. 

« Le destin de Rocky était de perdre, mais l’absence à ses côtés de son père paraît avoir sa part dans cette chute. Rocky est perdu sans lui car on est perdu sans père. Le montage alterné entre le combat et Mickey allongé avec un médecin à son chevet est sans appel : la transmission va jusque-là, les deux hommes sont en train de mourir ensemble ». 

Quentin Victory Leydier réussit son pari, non de nous faire « aimer » les films de Stallone, mais de nous faire mieux les voir, dans leur vérité, y compris dans leurs outrances. Il pose la seule question qui tienne : regardez et vous parlerez, comme si nous disions lisez et vous écrirez ! Les films, de même que la littérature, nous parlent à l’oreille, ils nous disent des choses que nous sommes les seuls à entendre, même si tout le monde entend quelque chose d’approchant. Qui mieux que le cinématographe américain pour produire de telles aventures, la saga Rocky ? Comme il produisait ce que l’on appelait des séries « B » au siècle dernier, les belles faces cachées d’Hollywood. Les films de Sylvester Stallone n’ont d’autre prétention que celle de raconter des histoires. Toujours la même histoire, d’espoir, de naissance, de victoire, de chute, de renaissance, de filiation, de transmission, de victoire, et de nouvelle chute, une histoire d’un boxeur, qui au bout du compte s’amuse du mythe qu’il a créé, tout en continuant d’y croire, comme il croit au verdict du ring et de ses spectateurs. 

Philippe Chauché

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