mardi 4 septembre 2012

L'Ecrivain de l'Inquiétude



Qui connaît un peu ce qu'écrit Richard Millet, qui a lu avec prudence, passion et attentions ses romans et ses essais, constate que ce qui a affolé ces derniers temps le mundillo littéraire est semblable à ce qui l'effrayait lorsque Céline publia d'Un château l'autre, même rage, même soif irrésistible de vengeance, même dénonciation, même envie d'en découdre et de découdre le bel ouvrage qui déplaît, comme si la littérature était là pour plaire, et par un retournement - un changement de main ou une passe de châtiment - l'auteur se glisse dans la peau du diabolique écrivain de Meudon, le tour est joué et les jeux sont faits, on peut donc, note-t-il en venir aux livres, ce qui est, pense-t-il la moindre des choses, et y voir des ouvrages de l'inquiétude, et cette inquiétude en fait trembler plus d'un, où l'auteur n'est, on le comprendra, pas en reste.

" Le vrai lointain est intérieur, pensais-je en fermant les yeux, agacé par cette alliance de mots qui me venait d'un titre de Michaux, Lointain intérieur, et me demandant comment échapper aux effets de surface de la littérature, avant de me laisser aller à de tout autres pensées, du moins à envisager ce voyage autrement que je ne venais de le faire, par exemple en reconnaissant que si tout voyage, comme tout évènement, possède un sens, il a d'abord une cause, un point de départ, un milieu, qui est son rythme de croisière, y compris dans ce qui le perturbe, et une fin. Le vrai motif ou la raison supérieure pour laquelle j'avais accepté d'aller à Amsterdam, je m'en rendais enfin compte en l'accordant à la raison picturale, était de m'éloigner d'Alix, la très jeune femme avec qui je vivais, depuis un peu plus de deux ans, une histoire difficile, donc intense mais exténuante et vouée par là même à l'échec, comme tant de relations amoureuses dans lesquelles l'amour est lié à ce que j'aimerais appeler l'intranquilité si le mot n'était en quelque sorte confisqué par Pessoa, si bien qu'il me faut retrouver, au sens fort, celui d'inquiétude. " (1)




à suivre

Philippe Chauché

(1) Intérieur avec deux femmes / Richard Millet / Pierre Guillaume de Roux / 2012

mercredi 29 août 2012

Un Pied sur le Sable


" Je ne juge ce temps, ne le dédaigne,
Non plus que, contre un, la commune guerre ;
Si je fus inapte à priser son règne,
Folie fut de ne plus tôt m'en défaire :
Si cher que cette erreur coûte à ma vie,
Bien plus que je n'ai su prévoir parfois,
J'ai connu que, tant m'ait-elle ravi,
Elle ne put pas me priver de toi. " (1)

Il met un pied sur le sable, armé de son sourire et du livre qu'il a glissé sous sa chemise blanche, les oiseaux du large s'en moquent, et note-t-il, ils ont bien raison.

à suivre

Philippe Chauché 

(1) Poèmes / Lord Byron / traduc. Florence Guilhot et Jean-Louis Paul / Allia / 2011

lundi 27 août 2012

Brise du Sud




" Sans les nuances, avoir une femme qu'on adore ne serait pas un bonheur, et même serait impossible. " (1)

" L'on n'est pas plus maître de toujours aimer qu'on l'a été de ne pas aimer. " (2)

Les images sont des nuances.

à suivre

Philippe Chauché

(1) De l'amour / Stendhal / Edition de V. Del Litto / Gallimard
(2) Les Caractères / La Bruyère / Edition de R. Garapon / Classique Garnier

jeudi 23 août 2012

L'Eté de Toutes les Suprises 2

Willem de Kooning
" Les rois manipulent en secret des seins admirables auxquels ils impriment le sceau de leur bague qui y  reste gravé, car ils l'appliquent lorsque les seins sont incandescents, lorsqu'ils s'amollissent comme la cire à l'heure ardente de l'orgueil. " (1)

jeudi

" J'ai passé une partie de l'après-midi à écouter Delirio amoroso de Haendel, Emmanuelle Haïm dirige Le Concert d'Astrée et Natalie Dessay chante... Sur ces rives douces et sereines / chaque fleur naît d'elle-même avec le sourire. Parmi la musique et les chants / les amants respirent un vent d'amour toujours clément. Pitié, courage, gloire et honneur, / qui peut me refuser  cette juste récompense ? Les souffrances seront le plaisir de l'aimé / qui vous doit donner l'amour et la fidélité. Il s'agit de Cantates italiennes souvenir d'un séjour italien du musicien de mi-1706 à mi-1710, son Delirio amoroso fut donné en 1707, ce qu'en offre Le Concert d'Astrée est d'une légèreté étourdissante, la musique doit adoucir le Délire amoureux, l'envelopper, ou qui sait,  l'accentuer, je me dis que les déesses devraient l'écouter plus souvent, celles qu'il connaît de près ou de loin - c'est semblable - s'y plonger comme dans le calice de la Mer. "



à suivre
 
Philippe Chauché
(1) Seins / Ramón Gómez de la Serna / traduc. Benito Pelegrin / Babel / 1995


mardi 21 août 2012

Des Taureaux et des Nationalistes





Après les Catalans c'est au tour des nationalistes Basques de bannir la corrida des arènes de Saint Sébastien, les nationalistes de Bildu veulent en finir avec ce " cruel spectacle ", ce qui est amusant, c'est que ces mêmes nationalistes amis des animaux ont tous plus ou moins soutenu les terroristes de l'ETA qui eux ne tuaient pas des taureaux mais des hommes, autre temps autres moeurs dirons-nous, puisque depuis l'an passé la banda armée et cagoulée à jeté l'éponge avec le sang qu'elle a versé, sans d'évidence s'excuser de ses crimes, mais l'opposition farouche à " Nation " Espagnole se poursuit autrement, la corrida pour ces écervelés c'est Madrid, et pensent-ils, il faut en finir avec Madrid, il faut en finir avec l'Histoire, mais l'Histoire finira par les rattraper pour les laisser nus sur la Concha comme des poissons morts rejetés par l'Océan.



à suivre

Philippe Chauché 



dimanche 19 août 2012

Bacon Peintre






" L'art abstrait c'est une libre fantaisie à propos de rien. Or rien ne vient de rien. On a besoin de l'image pour accéder aux plus profondes sensations, et on a besoin du mystère de l'accident et de l'intuition pour créer une image. Cézanne a forgé peu à peu un système correspondant à sa volonté de capter les images qui le touchaient. Le Cubisme a été une sorte de décoration à partir de Cézanne - bien que créant aussi quelques belles choses. Maintenant je veux avant tout faire des portraits, car on peut les faire en dehors de tout souci d'illustration. C'est un jeu risqué fait de chance, d'intuition et de maîtrise. L'art vrai est toujours maîtrisé, peu importe ce qui vient du hasard. " (1)








" Ce que je ressens c'est que la figuration - en peinture - va retrouver une formidable vitalité maintenant que nous avons traversé cette période très déprimante et décorative de l'abstraction. " (1)



" J'aime Degas. Je pense que ses pastels sont parmi les plus grandes choses jamais exécutées. Je pense qu'ils sont bien plus grands que ses peintures. Certaines peintures ne sont rien en comparaison, c'est très étrange. Mais pour moi Van Gogh a touché de très près de la vérité en art quand il a dit - je ne me souviens pas des mots exacts - dans une de ces extraordinaires lettres à son frère, que je lis et relis sans cesse : " Ce que je fais est peut-être un mensonge, mais cela évoque la réalité avec plus de justesse. " C'est quelque chose de très complexe. Après tout, ce ne sont pas les peintres soi disant " réalistes " qui arrivent le mieux à évoquer la réalité. Par exemple, j'ai vu un extraordinaire tableau de Monet dans une exposition à Londres l'autre jour. Je ne l'avais jamais vu auparavant, même en reproduction. C'était une de ses vues de la Tamise, mais vous ne pouviez rien distinguer d'abord, parce que tout est envahi de mouettes. C'est la chose la plus extraordinairement inventive, et pourtant très réelle - une espèce de brouillard d'ailes de mouettes sur la Tamise. " (1)

Francis Bacon peintre, cela veut dire, et bien dire, qu'il sait où il en est de son art, et qu'il ne cesse de vérifier où en sont les autres, il achète une encre d'Henri Michaux, se passionne pour les dessins de Giacometti, d'autres sont là, et bien là, Goya, Van Gogh, Monet, Matisse, les Expressionnistes Abstraits américain - mêmes constances que chez de Motherwell -, Francis Bacon peintre, regarde avec ses brosses et brosse avec son regard, cherchez aujourd'hui chez nos faiseurs et nos poseurs un semblable exemple, vous n'en trouverez point, un ou deux peut-être - Alechinsky, Nivollet - c'est ainsi et la Bourse semble apprécier.

à suivre

Philippe Chauché

(1) Entretiens avec Francis Bacon / 1963-1989 / Michael Pepplatt / traduc. Patrice Cotensin / L'Echoppe / 1998

samedi 18 août 2012

Mouvement de Délectation




" Je ne cherche pas une femme jeune et perdue. Je ne cherche pas une orpheline sortant de la guerre. Je ne cherche pas une Allemande à la voix merveilleuse. Je ne cherche pas un jadis introuvable. Je ne cherche même pas cette espèce de chose sans silhouette que le langage divise, que le nez ne sent pas encore, que la main ne saurait. Écrire cherche un état que la langue ordinaire ou orale ou nationale ne reconnaît pas. Je cherche quelque chose dont la non-reconnaissance est peut-être le signe. " (1)

Écrire ne sert à rien, sauf à chercher, chercher à nouveau l'invisibilité de la phrase, sa manière de se fondre dans le mouvement silencieux et très lent des lèvres qui vont la lire, écrire pour des lèvres qui savent lire est un exercice des plus goûteux ; alors ce n'est pas l'écrivain, dans ce mouvement de délectation, qui existe, mais la phrase seule, plus tard viendra l'auteur, lorsque la nuit se fera tapageuse, et que toutes ses phrases lues seront abandonnées à leur sort de phrases oubliées.
Écrire devient nécessaire dans le mouvement des lèvres, la main est d'une semblable agilité, les phrases épanchent les soifs les plus intimes, rien n'est finalement plus charnel que la phrase, elle mets les mots à la bouche, et une phrase qui s'ourle dans le velouté des lèvres est une phrase invisible qui prend corps dans un corps inconnu, et qui par le miracle de la lecture silencieuse pourra alors être entendue par l'écrivain qui a l'oreille fine comme les lèvres qui l'ont révélé.
 
à suivre
 
Philippe Chauché
 
(1) Les Paradisiaques / Pascal Quignard / Grasset / 2005

jeudi 16 août 2012

L'Eté de Toutes les Surprises


" La plupart des hommes du monde, par vanité, par méfiance, par crainte du malheur ne se livrent à aimer une femme qu'après l'intimité. " (1)

jeudi

Lire Stendhal est à chaque fois une surprise, il va donc de surprises en surprises, note-t-il, l'été est propice à ces exercices spirituels, comme il l'est, ajoute-t-il, aux amusements inutiles, aux désespoirs silencieux et joueurs, aux croisements des regards qui ne durent qu'un été, et aux échanges de phrases voluptueuses, pour le reste, il faudra attendre l'automne, saison académique s'il en est, lire ainsi face à un ventilateur qui n'en peut mais, écoutant d'une oreille charmée les arpèges de Bill Evans, il va de surprises en surprises.

" L'amour est la seule passion qui se paye d'une monnaie qu'elle fabrique elle-même. " (1)

à suivre

Philippe Chauché

(1) De l'Amour /  Stendhal / Edition de V. Del Litto / folio classique / Gallimard

mercredi 15 août 2012

Confessions


" Il faisait très chaud. Vêtue d'une robe de chambre légère, qui laissait le cou libre, je repassais des dentelles dans la salle à manger. Assis en face de moi, mon mari et Staudenheim causaient. Un couple d'hirondelles qui avait fait son nid sur le large cadre d'un tableau, passant et repassant sans cesse par la fenêtre ouverte, voltigeait au-dessus de nos têtes ;  le soleil, plaqué en larges taches sur le plancher, inondait la chambre de lumière.
- Regarde donc ta femme, dit Staudenheim à Léopold, là en plein soleil, dans toute sa gloire ! Combien de femmes se risqueraient à en faire autant ? On dirait qu'elle s'épanouit dans la lumière.
- Très bien ! Fais la cour à ma femme devant moi ! dit Léopold.
- Devant toi, justement ! répliqua Staudenheim avec une menace d'impatience dans le ton. Si elle n'était pas ta femme, ce n'est qu'entre quatre yeux que je lui ferais la cour. Plains-toi ! au lieu de m'être reconnaissant !
- Comment veux-tu que je te prouve ma reconnaissance ?
- En me permettant de l'embrasser... là, derrière l'oreille.
Il s'était levé et montrait la place du doigt. Son geste fut d'une drôlerie irrésistible et nous éclatâmes tous de rire.
- Et bien, tu permets ?
- Vas-y, dit Léopold. Mais je te conseille de lui tenir les mains, sans cela je ne réponds de rien.
Staudenheim s'était approché de moi par-derrière et, sans me laisser le temps de poser mon fer chaud, il m'avait empoigné les bras et m'avait donné un baiser vigoureux, mais honnête
- Là, maintenant vous pouvez continuer à repasser vos dentelles, dit-il. " (1)

à suivre

Philippe Chauché

(1) Confession de ma vie / Wanda de Sacher-Masoch / L'Infini / Gallimard / 1989

lundi 13 août 2012

Vanités


" Monsieur de Saint-Cyran, après qu'il fut élargi de sa prison l'année 1643, évoquait les vanités du monde à la façon dont les peintres avaient pris l'habitude de les représenter sur leurs tableaux ;
verres de vin à demi pleins ;
luths brun et rouge ;
cartes à jouer blanchâtres ;
pelures de citron qui pendent au bord des tables ;
miroirs sans reflet.
De tous ces objets il disait qu'il s'était passé avec aisance dans le cachot.
Même de l'image de ce qu'on n'a pas, on se passe. 
Les rêves suffisent à pourvoir de l'ersatz pour tout ce dont le corps est privé.  " (1)

" Saint-Cyran évoque la vanité des livres qui ne sont que des livres. Des dieux qui ne sont que des fantasmes. Des idées qui ne sont que des désirs....
Avant la geôle, je pensais : Derrière le monde visible, il y a un monde. Maintenant, sorti de l'ombre où le roi a voulut me placer pour reposer mes yeux, je pense : Derrière le monde invisible, il y en a encore un autre, qui est seul réel. " (1)
Il aura note-t-il, passé son siècle à désorienter la vie que quelques bonnes âmes avaient pour lui organisée, il aura passé sa vie à déserter un siècle que les morts s'étaient approprié, il ne reste qu'un léger vent d'été, son âme est soyeuse, ses mots tout aussi rares que les éclats d'or dans les mouchoirs brodés des jeunes filles qu'il lui arrivait de croiser, il n'est ni moderne, ni ancien, il se déploie simplement dans des livres qui ont la profondeur troublante de la peau d'une déesse, et cela définitivement lui convient, comme une vanité.

à suivre

Philippe Chauché

(1) Les Ombres errantes / Pascal Quignard / Grasset / 2002

mercredi 8 août 2012

Une Présence Provisoire


Souvent les aficionados sont inutilement bavards, parfois ils se réjouissent du chichi de toreros, qui accumulent les passes comme d'autres les phrases, rarement ils saisissent le devenir torero d'un jeune homme qui ne mise que sur l'absence, sur le vide, sur l'essence ultime du toreo. 
Daniel Luque est un torero en devenir, son élégance, sa précision, sa transmission, son sitio, ses trincheras, ses naturelles, ont un parfum unique, qui touche au sublime, au mouvement de l'ange, ses passes sont des exclamations en suspensions, des suspensions du temps, la délivrance taurine s'aperçoit mais ne se voit pas, les haïkus de Luque se lisent sur les lèvres, le poignet du torero comme celui du peintre dessine l'invisible, et seul l'invisible mérite de l'envolée des anges.

à suivre

Philippe Chauché

jeudi 2 août 2012

Une Absence Provisoire


Armé de son vide intérieur, il se prépare à affronter le néant de l'océan, ce qui est un exploit, mais en matière d'exploits, il est assez doué.


à suivre

Philippe Chauché

jeudi 26 juillet 2012

Per El Yiyo



" Combien en avons-nous vu d'étoiles tourner
au ciel comme un rosier
dans notre esprit comme une cuisse
dans notre poitrine comme le feuillage
et de l'esprit jusqu'à la poitrine comme une corne
et de l'oeil jusqu'à la main ouverte
on croirait que ciel tourne tout entier
mais ce n'est que l'aller et retour du Destin et du noir. "





Visiblement note-t-il tout un chacun ne sait plus qui est Bernard Manciet et peu se souviennent du Yiyo, au bout du compte cela n'a que peu d'importance ; les mots de l'écrivain tournent dans le ruedo comme le taureau embarqué par la muleta du bordelais-madrilène, la musique seule, le sens du calme et l'embrassement des phrases, un temps, un temps seulement déjouent les cornes.


à suivre

Philippe Chauché

lundi 23 juillet 2012

Loin du Monde


" Sam le Bègue, qui chevauchait l'étalon moucheté de blanc, descendait vers Burnt Crick. Le précédant, Vienna et Johnny Guitare fonçaient, côte à côte, vers l'avenir.
" Ils ne se sont pas retournés une seule fois, pensa Sam le Bègue. Ils ne se retourneront plus jamais : le passé est le passé. Ils ne sauront pas quel camp, dans cette bataille rangée, l'a emporté : ils s'en fichent, des bandits et de la milice ! Et jamais non plus, ils ne sauront ce qu'il est advenu de l'argent que Bart enfouissait dans son coffre.
Malgré tout, je parierais bien qu'ils ne se sentiront plus jamais seuls : ni elle, ni lui ! " (1)



à suivre
 
Philippe Chauché



(1) Johnny Guitare / Roy Chanslor / traduc. André Algarron / Phébus / 1998

vendredi 20 juillet 2012

En Attendant la Nuit


Seul contre tous ?

à suivre

Philippe Chauché

lundi 16 juillet 2012

Et de l'Imaginaire

Eugène Delacroix

L'imaginaire du peintre est le réel du curieux.

à suivre

Philippe Chauché

dimanche 15 juillet 2012

Du Réel



Qui douterait qu'il s'agit là du Mouvement du Temps.

à suivre

Philippe Chauché

samedi 14 juillet 2012

Présence de Pleynet



" J'entends, lointain, le cliquetis des armes. La pensée en guerre dans ses conquêtes. La nuit, en secret, la danse, la musique d'un éternel banquet. Rien ne vaut les festins, la musique, la danse, les chants, l'alcool dans l'amour. La musique et la danse font s'arrêter un étrange qui passe... Comme une île et comme un continent, l'univers, le ciel se déclarent... la vue s'embellit...  Nous n'avons pas qu'un seul soleil - la révolution de l'esprit engendre le mouvement. " (1)

" C'est un poète qui pense, qui passe par la peinture quand il veut (et notamment Cézanne), par la musique, dans ce lieu où tous les sens doivent être en effervescence, qui est Venise. " (2)

" Depuis quinze ans Pleynet écrit des poésies, depuis quinze ans il tient également son journal, depuis quinze ans enfin il développe une infatigable activité de critique et d'historien d'art. A la longue, l'unité de ces travaux devrait finir par se dégager aux yeux de tous. Il s'agit de constater un retard, d'enregistrer une stagnation, une longue et pesante nécrose. Prenons l'histoire de l'art : dans son Journal, Pleynet démontre à quel point elle piétine en arrière des sciences humaines du XX° siècle, à quel point elle mijote dans son XIX° siècle viscéral. Même chose pour la poésie et pour la littérature. Sortir du XIX° siècle est urgent, c'est une affaire de goût et c'est un changement colossal puisque c'est aussi une affaire politique. D'immenses continents parlent et vivent encore dans le dix-neuvième. Bien des écrivains qui se croient des contemporains bayent aux corneilles d'un dix-neuvième irréparable, on ne le répétera jamais assez. " (3)

" De mémoire
quand les eaux montent jusqu'à nous
sur l'heure
la mare trouble des sentiments
colore la nuit
et l'horizon marin " (4)

" Si la poésie est une occupation esthétique, alors Pleynet n'est pas un poète. La poésie ne consiste pas à fabriquer de belles images, mais à étudier la folie des hommes à la lumière de certaines métaphores comme Lautréamont étudiait son époque à la lueur du roman noir. Écouter la déraison sous les analogons relève d'une science infiniment plus précise que ne le laisseraient accroire nos modernes Aliénistes. Le mésusage d'une métaphore est une affaire grave, qui intéresse l'humanité entière. " (5)




Vu d'ici, au centre de l'agitation, dans le tumulte, l'orage et les bruits, il ouvre le livre nouvellement installé sur son bureau, et se souvient de quelques échanges un soir d'hiver, " Présence de Pleynet ", victoire de la peinture, de la littérature, de la poésie sur la modernité, ce bluff permanent.


Pierre Nivollet

Robert Motherwell
à suivre

Philippe Chauché

(1) Itinéraires de Marcelin Pleynet / Faire Part - revue littéraire - / La rive de tous les saints /  Marcelin Pleynet / 2012
(2)                                                   d° /    Philippe Sollers
(3)                                                   d° /    Philippe Muray
(4)                                                   d° /    Margaret Tunstill
(5)                                                   d° /    David Di Nota

dimanche 8 juillet 2012

Présence du Théâtre



" Ô dieux, dieux ! Comme la terre est triste, le soir ! Que de mystères, dans les brouillards qui flottent sur les marais ! Celui qui a erré dans ces brouillards, celui qui a beaucoup souffert avant de mourir, celui qui a volé au-dessus de cette terre en portant un fardeau trop lourd, celui-là sait ! Celui-là sait, qui est fatigué. Et c’est sans regret, alors, qu’il quitte les brumes de cette terre, ses rivières et ses étangs, qu’il s’abandonne d’un cœur léger entre les mains de la mort, sachant qu’elle – et elle seule – lui apportera la paix.

Fatigués eux aussi, les chevaux enchantés avaient considérablement ralenti leur allure, et la nuit inéluctable les rattrapait. La sentant derrière son dos, même le turbulent Béhémoth se tient coi. Les griffes accrochées au pommeau de sa selle, il volait, silencieux et grave, la queue étalée.

La nuit commença à couvrir d’un noir linceul les bois et les prés, et tout en bas, au loin, elle alluma de petites lumières tristes, - de petites lumières étrangères, désormais inutiles et sans intérêt pour Marguerite et pour le Maître. La nuit rattrapa la cavalcade, descendit sur elle et l’enveloppa, tout en semant çà et là, dans le ciel mélancolique, de petites taches de lumière pâle – les étoiles.

La nuit se fit plus dense, ses ténèbres roulèrent côte à côte avec les cavaliers, happèrent les manteaux, les arrachèrent des épaules, et révélèrent les déguisements. Et quand Marguerite, rafraîchie par le vent, ouvrit les yeux, elle put voir quels changements étaient survenus dans l’aspect de ceux qui volaient autour d’elle, chacun vers son but. Quand, par-delà la crête lointaine d’une forêt, le disque pourpre de la lune monta à leur rencontre, tous les faux-semblants avaient disparu, éparpillés dans les marais, les oripeaux fugaces de la sorcellerie s’étaient noyés dans le brouillard. » (1)



Anne-Christine Poujoulat - afp

Présence du Théâtre, présence de Boulgakov, présence des comédiens, de la mécanique des corps et des images de synthèse, présence au Théâtre, présence à la Cour d'Honneur du Palais des Papes, présence à l'Histoire et aux histoires, l'imaginaire est d'abord celui des corps et des voix, Simon McBurney y joint, en montreur d'ombre, des éclats d'envolées lyriques - la scène tourne et un cheval ailé s'élève sur la pierre du mur du Palais, en peintre, il y inscrit le corps supplicié du Christ - Zurbaran vivant - et finit par le faire exploser, final d'apocalypse, et comme McBurney est tout sauf un poser chic et toc, pas une seconde, il n'oublie le sens de la marche de ses comédiens, tous plus éblouissants les uns que les autres, unis et désunis et armés de toutes les certitudes du beau mouvement et de la volupté des phrases fussent-elles les plus terribles.





à suivre

Philippe Chauché

(1) Le Maître et Marguerite / Mikhaïl Boulgakov / traduc. Claude Ligny / Robert Laffont / 2012

jeudi 5 juillet 2012

Clara


Pour qui sait écouter, pour qui sait être saisi par l'art du saisissement, pour qui porte grande attention à Mozart et à ses pianistes, il existe une artiste - peut-on autrement la nommer ? - qui a traversé le siècle passé comme un astre noir, chutant et se relevant, doutant et incendiant, tremblant et donnant à la lettre sa netteté première, sa juste mesure, sa réelle portée, sa profonde force, sa nécessité, sa gloire secrète, son alchimie première, ses doutes et sa vérité, son nom : Clara Haskil. 
Pour s'en convaincre, si besoin est, il faut écouter, non comme l'on écoute ce qui aujourd'hui s'impose dans le bruit assourdissant dominant des fâcheux, mais dans la tension qu'impose Mozart, il faut écouter précise-t-il, les 4 sonates pour Piano et Violon, qu'elle a enregistré en 1958 avec Arthur Grumiaux, musique d'une intérieure incandescence, musique qui se saisit du Mouvement du Temps et le porte au point rare de la liberté libre du musicien, ce qui veut dire à ce qui est écrit : " Je ne conçois pas Mozart, je le joue tel qu'il est écrit. " (1), toutes les interprétations frivoles, guindées ou vulgaires s'en trouvent à jamais oubliées, et il en vient à rêver à un metteur en scène de théâtre qui ne dirait pas autre chose, et qui " s'en tiendrait à ce qui est écrit " chez Molière, Racine ou Shakespeare, sans s'obliger à nous obliger à supporter de vieilles inventions prétentieuses dont le seul objectif caché est de nous faire oublier, ajoute-t-il, le texte, ce qui est écrit, et tellement bien écrit - les mauvais lecteurs font toujours les mauvais metteurs en scène - Clara Haskil savait mieux qu'aucun autre lire ce qui s'ouvrait devant ses yeux troublants et troublés, et ses interprétations en sont d'une transparence des plus admirables, elle fait corps de son corps douloureux avec l'art absolu de la musique, qui en d'autres temps plus anciens troublait le plus musicien des philosophes.  



Ce mois de juillet Diapason a la bonne idée de consacrer quelques belles pages à notre pianiste, lisons :

" On aimait chez elle la fragilité, ce qu'on appelait la pureté esthétique, la limpidité du style, le fait que jamais elle ne s'interposait entre l'oeuvre et son auditeur. Commentaires, en réalité, qui étaient plutôt une façon de voir que d'entendre : Haskil était relativement âgée, de santé précaire, bossue, et le public pensait qu'elle allait mourir avant même d'arriver au piano. ll entendait donc ce qu'il voyait. " (1) Mais ceux qui l'ont entendu en la voyant, ceux qui l'ont vu en l'entendant, savent ce que voir veut dire et ce qu'écouter signifie, le réel est toujours mille fois plus troublant que l'imaginaire, Clara Haskil était pianiste du réel de la musique.  








à suivre

Philippe Chauché


(1) Clara Haskil - Le soleil noir du piano - Diapason - n° 604 - Été 2012