samedi 2 septembre 2017

Eric Poindron dans La Cause Littéraire





Août 2017. Rencontre avec Éric Poindron, éditeur, écrivain, poète, critique, amateur de fantômes, de cabinets de curiosité, d’étranges collections, aventurier facétieux, fin connaisseur de champagne, de whisky et de vodka sur lesquels il a beaucoup écrit, il pourrait sans difficulté faire partie de l’Oulipo, il en fait peut-être partie d’ailleurs.
Lettre ouverte aux fantômes, les miens, les vôtres & peut-être les leur(re)s est un livre minuscule placé sous la protection de Gérard de Nerval, où l’auteur se délecte de quelques réflexions joyeuses et joueuses sur les fantômes – lorsque les fantômes sont astucieux… ils se cachent en pleine lumière. Cette lettre, est un livre qui s’envole au moindre souffle de vent – une porte qui claque ou une fenêtre qui s’ouvre dans une maison hantée – et qui rend hommage à ces être invisibles, distingués et discrets. Une façon amusante et romanesque d’écrire sous leur regard – les fantômes écoutent les mots et les comprennent déjà tout entier – terrorisé à l’idée qu’ils n’existent pas, on le saurait à moins, lorsque l’on invente à chaque page un monde enchanté (Editions le Réalgar, 2017, 4,50 €).
Comme un bal de fantômes est un roman où se glissent des poèmes, ou un recueil de poésie qui ne cesse de flirter avec l’art romanesque, Éric Poindron est un écrivain malicieux, curieux et savoureux. Il a l’art de faire voir ce qu’il imagine et d’imaginer ce qu’il ne va pas tarder à voir. Les nuits les nuits à ramasser les cailloux / troués qui portent chance / Les matins à laver les champignons et observer / les chats sauvages. Il croise dans ce labyrinthe romanesque, un soir de décembre à Reims, Gilles Lapouge, mais aussi Pouchkine – Les neiges sanglantes des artistes / sont des bouteilles brisées sans message / A l’amer –, écrit à Nerval, voit Paul Fort, divague, butine, écrit, invente des poèmes facétieux, embrasse l’été et les fleurs, dialogue avec les chats et se laisse embraser par les saisons, à lire sans se presser, une paquette dans la bouche (Le Castor Astral, 2017, 17 €).
 
 

 
La Cause Littéraire : Vous venez de publier ces derniers temps cinq livres, L’Étrange Questionnaire où le livre qu’il vous faudra en partie écrire. Ou dessiner, Bleu comme un orage à-mer, Le Cabinet des flots et des curiosités aux éditions Les Venterniers, une Lettre ouverte aux fantômes les miens, les vôtres et peut-être les leur(re)s aux éditions le Réalgar, Comme un bal de fantômes au Castor Astral dans la collection que vous dirigez « Curiosa & cætera » et enfin Bout(R)e en train, fantaisie théâtrale et aquatique aux éditions Les Venterniers. Si l’on reprend le titre de l’un de vos poèmes tirés de votre bal de fantômes : écrivain ou fantôme, Eric Poindron ? Est-ce vraiment sérieux tout cela ?
 
Éric Poindron : Fantôme, je l’espère, et pour le plus longtemps possible. En revanche, écrivain, je l’ignore et ce n’est pas à moi de le dire. Tout comme il existe des peintres du dimanche, il existe des écrivains des quatre jeudis ; oui, je veux bien être celui-là. A la vérité, je crois que je suis un éditeur qui écrit. Un peu comme les moines copistes de naguère, je suis un écrivain de marginalia. Pour la petite histoire, les marginalia sont les annotations ou les signes, les commentaires et les dessins, les plaintes ou les pensées laissées par les moines copistes dans la marge des incunables. J’écris ou m’efforce d’écrire dans les marges, celle qu’il nous reste peut-être à combler. Une manière de laisser ces propres sillons dans d’autres sillons. Ou célébrer les géographies frémissantes des chemins compagnons. Si marcher c’est suivre des pas et en laisser à son tour, l’écriture peut être le même esprit, à savoir suivre des traces et laisser quelques traces, ou quelques signes.
Pour le sérieux – écrivain ou fantôme ? – il m’est arrivé, autrefois d’être l’écrivain fantôme de quelques cinéastes, comme un exercice de style. Je sais seulement que les individus sérieux ne sont décidemment pas sérieux. Aussi je choisis fantômes. « Mon père et moi laissons toujours une lumière allumée quand nous sortons afin que les fantômes n’aient pas peur du noir » aime à dire ma fille. Et en chœur, d’ajouter : « et la “grande” musique aussi ! ».
J’ai imaginé la biblionomadie ou itinérance à travers les livres. Puis j’ai imaginé la notion de bibliopathonomadie, en introduisant la folie. Enfin la cryptobibliopathonomadie ou de l’égarement à travers les livres qui n’existent pas. À force de m’égarer j’ai réussi à me retrouver au milieu des livres qui n’existent pas. Et j’en ai tant et tant dans mon fonds ancien. J’ai donné vie par exemple à Maurice Jouande ou John B. Frogg ; bienheureux ceux qui les rencontreront, se passeront les livres sous le manteau. La littérature des marginalia c’est aussi ça, imaginer des à-côtés, et s’en amuser.
 
 
 
Vous venez d’ailleurs, et dans cet ailleurs littéraire, on croise Jules Renard, Roland Barthes, Oscar Wilde, Mark Twain, mais aussi Raymond Roussel, Jorge Luis Borges, Paul Fort, ou encore Sylvain Tesson, Thomas Vinau, Jean-Luc Marty et l’indispensable Richard Brautigan et tant d’autres connus ou ignorés, d’où viennent ces fréquentations littéraires, d’où viennent vos curiosités littéraires ? Vos curiosités d’écrivain et d’éditeur ? Vos collections particulières ?
 
Par méfiance, je suis allé très peu à l’école. J’ai toujours préféré les sous-bois. Quant à mes éducations, ce sont, dans le désordre, les bistrots, les églises, les musées et les bibliothèques publics. J’y ai fait de jolies rencontres et m’y suis fait des amis fidèles, comme les écrivains morts, par exemple. La curiosité ne s’explique pas. Je n’ai même pas manqué de livres lorsque j’étais enfant. La curiosité, comme la pêche à la mouche ou la scie musicale, est peut-être une saine activité, voilà tout. L’écriture et la collection sont deux activités distinctes et pourtant… La collection est une obsession et l’écriture une collection que j’invente. J’écris pour tenter de relier tous mes sujets d’intérêts. Et quand je commence à m’intéresser à un sujet, je collectionne tout ce qui s’y rapporte. Correspondances, objets, gravures. C’est pourquoi, la maison est remplie de masques, d’animaux empaillés, de mots encadrés, des boules de cristal, de statuettes africaines, de fétiches. Mes univers ressemblent à une porte dérobée qui me permet d’observer le monde (et l’époque que je goûte guère) derrière mon miroir sans tain.
 
Vous publiez votre premier livre chez Actes Sud en 1995 – Ricardo Freda, un pirate à la caméra – l’homme de Vampires !, et depuis vous n’avez cessé d’écrire, des contes, des poèmes, des « diableries », des amusements littéraires si je puis dire ? Comment vous définiriez-vous ? Ecrivain butineur ?
 
Entre temps, j’ai aussi écrit des longs-métrages pour le cinéma, des fiches techniques pour le champagne, une pièce de théâtre sur l’histoire des tuileries artisanales, l’histoire des machines à écrire pour Patek Philippe ou des notices gastronomiques sur le ratafia de champagne ou les champignons. Butineur me va bien. Tous les sujets sont intéressants, aussi je m’y intéresse. C’est peut-être de la faute des – nombreux – sujets.
 
Il en va de même de ceux que vous éditez ? Avez-vous des règles, des principes qui dominent vos choix ? Ou bien s’agit-il, là comme ailleurs d’une « liberté libre » pour citer Rimbaud ?
 
Antoine Houdar de La Motte avait écrit dans sa fable Les amis trop d’accord : « L’ennui naquit un jour de l’uniformité ». Si je possédais les poutres de la librairie de montagne, je ferais graver ce dernier vers. Alors j’édite comme je vis, sans être dupe.
Dans Le Rire, puisqu’il nous faut rire, puisqu’il ne nous reste que ça, Henri Bergson nous rappelle que « La seule cure contre la vanité, c’est le rire ». Alors rions un peu, avant de nous souvenir que, dans Choses vues, Victor Hugo écrit : « Que d’éternelles et incurables douleurs dans la gaieté d’un bouffon ! Quel lugubre métier que le rire ! ». Je suis ce fou-là, bouffon comme le Triboulet de François Ier. Fou qui rit, qui pleure de joie et de rire ; dupe et lucide, mélancolique et farceur. Fou toujours qui rit et tente de faire le bien. Fou comme un métier puisqu’il n’y a pas de sot métier. Et ce métier, c’est ma manière d’éditer et de donner vie à des livres inclassables.
 
Enfin je vous propose, comme on vous sait joueur, de répondre au questionnaire de Proust :
 
Le principal trait de mon caractère ?
L’enthousiasme et la rêverie à caractère fantastique.
 
La qualité que je préfère chez un homme ?
La camaraderie.
 
La qualité que je préfère chez une femme ?
Le bel esprit.
 
Ce que j’apprécie le plus chez mes amis ?
L’irrévérence bienveillante.
 
Mon principal défaut ?
L’impatience.
 
Mon occupation préférée ?
Me baigner-marcher-lire.
 
Mon rêve de bonheur ?
Un parc à chats, refuge de qualité pour les félins éclopés.
 
Quel serait mon plus grand malheur ?
Assister à l’extinction des espèces animales et ne plus jouir du « spectacle de la nature », comme l’écrivait l’abbé Pluche.
 
Ce que je voudrais être ?
Mécène.
 
Le pays où je désirerais vivre ?
L’Écosse des Highlands ou Savannah en Géorgie.
 
La couleur que je préfère ?
Le gris de Payne.
 
La fleur que j’aime ?
La rose trémière et les espèces des jardins de curé.
 
L’oiseau que je préfère ?
Le merle et le perroquet Gris du Gabon.
 
Mes auteurs favoris en prose ?
Valery Larbaud et Joseph Delteil, mais pas seulement.
 
Mes poètes préférés ?
Gérard de Nerval et tant d’autres. Liste sur simple demande.
 
Mes peintres favoris ?
Jean Siméon Chardin, Jean-Auguste-Dominique Ingres, Odilon Redon et Pierre Bonnard.
 
Mes héros dans la vie réelle ?
Dans ma vie réelle plus que dans La vie réelle : Sherlock Holmes pour la ténacité et la méthode, Athos pour les élégances et l’humanisme, Restif de la Bretonne pour l’art de la marche et de l’observation.
 
Mes héroïnes dans l’Histoire ?
La poétesse Sissi, pas l’impératrice, Elisabeth Amélie Eugénie de Wittelsbach, qui aimait Le Songe d’une nuit d’été et les bouffons de Shakespeare.
 
Mes noms favoris ?
Les noms des pierres, précieuses ou non.
 
Ce que je déteste par-dessus tout ?
Toutes les inélégances. Morales, vestimentaires, religieuses ou gastronomiques.
« Le proverbe plat et vulgaire : “Les goûts, ça ne se discute pas”, ce sont les gens de mauvais goût qui l’ont inventé. C’est vrai le MAUVAIS GOÛT, ça ne se discute pas : ça se COMBAT. Surtout et en cuisine » (Piotr Vaïl & Alexandre Ghenis, Le Bonheur à la russe de deux Gastronomes en exil, éditions Anatolia.)
 
Les personnages historiques que je déteste le plus ?
Les seconds couteaux et les délateurs.
 
Le fait militaire que j’estime le plus ?
Un Balcon en forêt, le Désert des tartares ou La Chambre noire de Longwood.
 
La réforme que j’estime le plus ?
Les animaux ne sont pas des meubles.
 
Le don de la nature que je voudrais avoir ?
Pouvoir guérir l’autre.
 
Comment j’aimerais mourir ?
En regardant l’océan, un chat, au moins, sur les genoux.
 
Mon état d’esprit actuel ?
Serein mais vigilant.
 
Les fautes qui m’inspirent le plus d’indulgence ?
L’improbabilité.
 
Ma devise ?
« Rire et faire le bien » et « Ici, nous vivons tous dans une ambitieuse pauvreté ».
 
Et j’ajouterais :
Quel livre rêvez-vous d’écrire ?
Le tour de ma bibliothèque en quatre-vingt jours.
 
Quel livre rêvez-vous d’éditer ?
Des dictionnaires insolites et des encyclopédies poétiques.
 
Philippe Chauché
 

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